samedi 18 avril 2015

L’heure trouble (Johan Theorin)

Le plus suédois des polars suédois.

Allez encore et encore, un autre auteur de polar suédois.
Recommandé et primé, nous dit-on.
À L'heure trouble Julia est une mère éplorée : elle ne s'est jamais remise de la disparition de son jeune enfant, Jens, quinze plus tôt. À six ans, il est sorti un moment de la maison de vacances et on ne l'a plus revu.
Quinze ans plus tard, Julia est en arrêt maladie, entre deux cachets elle carbure au vin rouge. Son couple est évidemment parti en quenouille il y a longtemps.

[...] « Cet enfant…, dit Sven-Olof dans le noir. C’est cette histoire terrible. .. ? Ce petit garçon qui a disparu à Stenvik ?
– C’était mon fils Jens, dit à voix basse Julia, qui avait une irrésistible envie de vin rouge. Il est toujours porté disparu. » Sven-Olof ne dit rien de plus.

Gerlorf, le père de Julia, s'ennuie dans sa maison de retraite, joue au détective amateur et, depuis qu'il a retrouvé ce qui pourrait être une sandale du gamin, s'entête à croire qu'il a deviné qui est l'assassin, sorti d'une vieille histoire de la dernière guerre, celle de 40.

[...] – On va trouver l’homme qui a enlevé Jens ?
– Je n’ai jamais dit ça, dit Gerlof. J’ai seulement promis de te montrer celui qui m’a envoyé l’enveloppe avec la sandale. Seulement ça.
– Ce n’est pas la même personne ?
– Je ne crois pas, dit Gerlof.
– Tu peux m’expliquer pourquoi ?
– Je le ferai une fois à Borgholm.
[...] « Il faut toujours que tu fasses des mystères, Gerlof, dit-elle. C’est pour faire l’intéressant ?
– Mais non, se hâta de dire Gerlof.
– À mon avis, si », dit Julia en tournant sur la grand-route en direction de Borgholm. Elle a peut-être raison, se dit Gerlof. Il n’y avait jamais vraiment réfléchi.
« Je ne fais pas l’intéressant, dit-il. Je pense seulement qu’il vaut mieux raconter les histoires à son propre rythme. Autrefois on prenait son temps, maintenant il faut que tout aille si vite. »

On a eu un petit peu de mal à entrer dans ce bouquin au rythme étrange : les deux personnages, la mère et le grand-père du gamin ne sont pas tout à fait sympathiques, englués dans leurs chagrins, leurs remords, leurs contradictions, leurs conflits aussi. Les histoires s'entrecroisent, se superposent, sans qu'on sache trop laquelle suivre.
Mais peu à peu, Johan Theorin nous attire, décrivant l'air de rien, tout un pan de la vie suédoise sur ces îles de la Baltique où villégiaturent les stockholmois (un peu l'équivalent de nos îles de Ré ou d'Oléron pour les parisiens).
On est aussi curieux des épisodes racontés de la guerre (des heures troubles  aussi pour la Suède ...).
Et puis on s'attache peu à peu à ce petit village de l'île d'Öland, face à la Lituanie et la Lettonie. Un petit village désormais déserté par ses habitants (ils ne sont plus que trois ou quatre), anciens marins, et qui ne revit que l'été lorsque les estivants débarquent.
Tout cela donne peu à peu un polar suédois réellement suédois, pas un thriller universel qui pourrait tout aussi bien prendre place à L.A. ou à Moscou.
Curieusement voici un bouquin qui ne nous captive ni par les personnages, ni par l’intrigue mais plutôt par les lieux décrits et la vie qui les habite. La Suède côtière telle qu’on rêve de la découvrir un jour.
Et puis il y a ce mystérieux Nils Kant, un mauvais garçon qui commit plusieurs crimes dans les années 40 et disparut ensuite. Mort et enterré, la rumeur dit qu'il était revenu pour kidnapper (ou pire) le petit Jens ...

[...] On prétend que le cercueil de Kant aurait été vide. Tu as certainement déjà entendu ça ?
– Tu peux arrêter de te poser la question, parce qu’il n’était pas vide, dit Axelsson. Nous étions quatre à le porter, avant et après la cérémonie, et il fallait bien ça. Il était diablement lourd. » Gerlof avait l’impression de mettre en doute la conscience professionnelle du vieux fossoyeur, mais il fallait qu’il pose la question : « On raconte qu’il n’y avait que des pierres dans le cercueil, ou des sacs de sable, dit-il à voix basse.
– J’ai entendu cette rumeur, dit Axelsson.
[...] Certains disent avoir vu Nils Kant dans le brouillard d’automne, au bord de la grand-route, qui regardait passer les voitures, barbu, les cheveux gris… D’autres l’ont vu errer sur la lande, comme il faisait dans sa jeunesse, ou encore dans la foule, à Borgholm.

Certainement un des plus suédois de tous les polars suédois qu’on a dévorés.
Qui ne vaut peut-être pas autant de prix et de bruit mais qui se lit avec intérêt et plaisir : Johan Theorin est une plume sûre et élégante.


Pour celles et ceux qui aiment les bords de mer.
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jeudi 16 avril 2015

Le roi n’a pas sommeil (Cécile Coulon)

Direct Clermont-Midwest.

Ouh là ! Mais d'où qu'elle sort la jeune Cécile Coulon (24 ans et déjà plus de cinq bouquins à son actif) ?
De Clermont-Ferrand. Etudiante en lettres, passionnée de littérature, américaine notamment : Steinbeck est cité en exergue.
Une fois plongé dans son Roi qui n'a pas sommeil, le lecteur revisite régulièrement la couverture : Cécile Coulon, nom et prénom français de chez franchouille, mais comment peut-elle donc écrire comme ça ?
De la première à la dernière page, on est en plein cœur des Amériques et de ses campagnes perdues, pure littérature US, et sans fausse note.
Pour le lecteur c'est le même étonnement renouvelé qu'à la lecture de l'anglais R. J. Ellory par exemple.
Mais à la différence du bavard R. J. Ellory, notre jeune petite française (22 ans à l'époque du bouquin !) fait plutôt dans l'économie, la fulgurance. 150 petites pages qui vont droit aux faits et au cœur.
L'histoire d'un destin en marche, la chronique d'un drame annoncé.
[...] Jusqu’à la mort de Mary, Puppa resta avachi sur son siège, un mégot entre les dents, sans décocher un mot. Ce fut seulement après l’enterrement de la mère, un jeudi après-midi, que les vieux commencèrent à faire sauter les serrures. Puppa fut le premier à parler de Thomas.
[...] Les rumeurs circulaient : il bossait dur, même sous une pluie battante, sa mère se tapait le médecin – la belle affaire – il était coriace en affaires, violent avec les femmes.
[...] C’est vrai qu’il était grand et fort, mais son visage ne rassurait personne. Le patron lui trouvait des airs de faux jeton, de ceux qui planquent des secrets au plus profond d’eux-mêmes, si bien qu’ils finissent par remonter tout seuls à la surface.
[...] Les vieilles du quartier disaient que l’âme de son père flottait au-dessus de lui.
[...] Cette nuit, Thomas était devenu un monstre, une carcasse burinée, taillée à la hache, un homme qui aurait eu un gésier à la place du cœur.
Retour arrière sur l'histoire de Thomas dans cette petite ville de Heaven qui de paradis, n'a que le nom. Le père William, comme tous les hommes du coin, travaillait à la scierie. Il y laissera la vie, beaucoup trop tôt pour son jeune fils Thomas et sa douce et belle femme Mary.
Dès les premières pages on nous annonce que tout cela finira mal ... mais sans nous dire exactement comment cela va mal finir. On dévore donc cette grosse centaine de pages comme un thriller, curieux et angoissé de connaître le fin mot du drame, étrangement fasciné par l'enchaînement ordinaire mais inéluctable qui conduit Thomas vers son destin.
Au passage, on déguste à grandes lampées la prose très maîtrisée de l'auteure (22 ans à l'époque du bouquin !), on se laisse emporter par de belles évocations puissantes, on apprécie les saveurs non frelatées de l'Americana, on découvre de superbes portraits : Thomas et Mary bien sûr, mais aussi le docteur O'Brien, sa jeune assistante Donna et d'autres encore. Pour mieux nous emporter vers Heaven, Cécile Coulon (22 ans à l'époque du bouquin !) ne néglige ni les personnages secondaires, ni la vie du village, ni les décors.
La prose de Cécile Coulon attrape et ne lâche plus. On reste bouche bée, non pas devant le destin de Thomas, mais devant le talent de Cécile. Je ne sais plus qui (bon, en fait si, hein !) qui a dit que la valeur n'attend pas le nombre des années, ni le nombre de pages : en voici une nouvelle preuve éclatante et fulgurante.
On pense un peu à Ron Rash et pas seulement pour des histoires de paradis perdu.
Ce roman a été couronné du prix Mauvais Genre en 2012 (année de sa sortie, elle n'avait que 22 ans !).
Un petit bouquin, pas cher et disponible en ebook mais qui a tout d'un grand roman : ne vous en privez surtout pas.
Nul doute : on va bientôt se précipiter sur Méfiez-vous des enfants sages, son premier succès paru en 2010 (20 ans à l'époque !).
On va donc réserver notre coup de cœur pour une prochaine lecture : on est à peu près sûr d'y gagner et puis reconnaissons que, en dépit de tout le bien qu'on a écrit plus haut, l'histoire de la famille Hogan est un peu trop convenue pour mériter une palme d'or. Il manque juste un petit supplément d'âme, un soupçon d'étrangeté, une petite note plus personnelle.
Mais c'est quand on est repu et rassasié, qu'on se permet de faire la fine bouche.

Pour celles et ceux qui aiment l'Amérique vu depuis Clermont-Ferrand.
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lundi 13 avril 2015

L’expérience (Christophe Bataille)

Le roi soleil au fond de la tranchée.

[...] Je résume : c’est l’histoire d’un homme qui a vu quelque chose ; qui l’a connu sans le voir. Et qui, ne l’ayant ni vu, ni compris, n’a pas cessé de vivre. Ce quelque chose, ce n’est pas Austerlitz ; ce ne sont pas les heures glorieuses ou vaines ; ce n’est pas la vie et ce n’est pas la mort. Plutôt une approche. Une répétition qui ne peut avoir lieu. C’est donc à peine un cahier : disons un essai. Une expérience.
[...] Ce jour d’avril 1961, on s’est assis au fond de la tranchée : c’était dans le désert, au nord de Tamanrasset.
[...] En 2002, le ministre des Armées de l’époque, vieux et légendaire dans son costume à galons, expliquait dans un autre journal : « Nous voulions surtout évaluer le niveau de radiations subi par les hommes afin de définir les distances de sécurité. » Puis : « Les Etats-Unis avaient réalisé plusieurs expériences comme celles-là, mais ils refusaient de nous en communiquer les résultats. »
En 1961, l'honorable Pierre Messmer alors ministre des armées de notre Si Grand Général, voulait, de manière assez simple, expérimenter le niveau des radiations sur ses hommes. Ce ne sera dit et reconnu que bien plus tard en 2002. Secret défense, sans doute.
Sans polémique inutile (et c’est d’autant plus efficace), Christophe Bataille nous raconte L'Expérience, de l'intérieur, par ceux qui l'ont vécu ou plus exactement par ceux qui y ont survécu : les quelques trouffions envoyés dans une tranchée, avec une légère combinaison de protection, à quelques centaines de mètres de la bombe, à côté de cages renfermant lapins et chèvres.
Rassurez-vous, les engagés n'étaient pas encagés : l'honneur de la Grande Muette est sauf.
[...] Ce que j’apprends au fil des années me stupéfie. Les caméras ultrasensibles filmaient l’explosion au ralenti, à un kilomètre, protégées par dix centimètres de verre blindé. Dix centimètres. Et les équipes militaires nous ont surveillés depuis le blockhaus, gigantesque et enfoui à plusieurs dizaines de mètres sous le sable et le ciment.
Nous mêmes en 2015, sommes tout aussi stupéfaits : on se doutait bien que les essais nucléaires du Sahara n'étaient pas exempts de dommages collatéraux, notamment sur les populations locales.
Mais on n'avait jamais vraiment réalisé, ni même imaginé, qu'on était allé jusque là.
[...] Il n’y a pas d’essai nucléaire. Il n’y a pas d’essai d’extermination. Il y a l’extermination.
Alors oui, en 1961, près de la base de  Reggane, l'armée teste quelques bombinettes et envoie quelques trouffions dans une tranchée, au plus près de l'impact de Gerboise Verte (joli nom, les trucs les plus horribles ont toujours de jolis noms), histoire d'en mesurer les effets en vrai (pour évaluer la distance de sécurité, y'a rien de tel, Messmer dixit).
Des trouffions plus ou moins volontaires, si toutefois ce mot à un sens à l'armée, certains ayant fait des petites bêtises et ne pouvant guère refuser un ordre qu’on se garda bien de leur expliquer et qu'ils ne comprenaient qu'à moitié.
Le flash qu'ils subirent les poursuivra et les rongera jusqu'à la fin : c'est le principe même de ces bombinettes.
Evidemment aujourd'hui ni Messmer, ni les autres, ni les trouffions irradiés ne sont plus là mais Christophe Bataille garde l'énorme mérite de nous ressortir cette histoire de derrière les armoires empoussiérées de notre force de dissuasion. Devoir de mémoire.
On regrette son style ampoulé, un peu trop farci d'introspections philosophiques : il n'est jamais aussi bon que quand il se contente de décrire froidement les faits bruts, qui évidemment parlent d'eux-mêmes, crient d'eux-mêmes, sans qu'il soit besoin d'en rajouter.
On regrette également qu'il ne soit fait qu'une rapide et insignifiante mention des populations locales.
Mais cela n'enlève rien au caractère obligatoire de cette (courte) lecture.
[...] Ma devise n’est pas celle de Louis XIV : seul soleil sur la terre – même si je crois avoir vu plus grand soleil qu’aucun humain.


Pour celles et ceux qui aiment un peu savoir.
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samedi 11 avril 2015

L’hypnotiseur (Lars Kepler)

Le flic avait raison, il a toujours raison.

Encore un polar suédois de la collection Actes Noirs ?  Ça suffit ! Assez !
Bon, ou alors juste un dernier hein.
Et puis celui-là il a quelque chose de mystérieux : derrière le pseudonyme de Lars Kepler se cache un couple, Alexandra Coelho Ahndoril et Alexander Ahndorilra.
L'hypnotiseur est leur premier roman écrit à quatre mains, leur premier polar mettant en scène l'inspecteur Joona Linna, un finlandais en poste à Stockholm. Un flic qui dit avoir toujours raison.

[...] — Je finirai bien par savoir ce qui s’est passé, dit Joona.
— Parfait, dit Jens, l’air satisfait. Parce que la seule chose qu’on m’ait dite quand j’ai repris le poste d’Anita Niedel, c’est que si Joona Linna dit qu’il va découvrir la vérité, eh bien c’est exactement ce qu’il fera.
[...] — Accordez-moi une seconde, l’interrompt Joona.
— Mais j’ai décidé de…
— Jens
— Oui.
— Nous avons des preuves matérielles, dit Joona d’une voix grave. Nous sommes en mesure de relier [x] à la première scène de crime et au sang du père.
Le procureur général respire profondément dans le téléphone puis dit calmement :
— Joona, vous téléphonez au dernier moment.
— Juste à temps.
— Oui.
Avant de raccrocher, Joona lance :
— Je ne vous ai pas dit que j’avais raison ?
— Pardon ?
— Est-ce que je n’avais pas raison ? Silence à l’autre bout du combiné.
Puis Jens articule lentement, en détachant chaque syllabe :
— Si, Joona, vous aviez raison.
Ils mettent fin à la conversation et le sourire disparaît du visage de l’inspecteur.

Ça démarre en plain hiver, tambour battant avec l'assassinat sauvage et frénétique d'une famille entière, père, mère et enfants poignardés à coups redoublés.
Seul miraculé, le fils ado qui a survécu.
Et une sœur aînée qui n'était pas là au moment du drame.
Le jeune garçon, gravement blessé, profondément traumatisé, est quasiment dans le coma.
C'est le seul témoin, la seule clé pour se lancer à la poursuite de l'assassin qui est sans aucun doute aux trousses de la jeune fille en fuite. On va donc faire appel à un psychiatre pour hypnotiser le garçon et tenter de revivre avec lui les circonstances exactes du drame et d'obtenir le signalement du meurtrier.
Mais les bribes de vérité que la séance d'hypnose laissera deviner seront pour le moins inattendues ...
Et bientôt, incroyable, ce sera le fils de l'hypnotiseur lui-même qui sera mystérieusement enlevé !
Après une mise en place un peu heurtée et qui manque de fluidité (il faut disposer les pièces du puzzle), le livre se recentre de manière plutôt originale pour un polar, sur la famille déchirée de l'hypnotiseur : un couple qui battait déjà de l'aile, le fils kidnappé, le psy qui se shoote aux médocs du matin au soir et du soir au matin, ... 

[...] Il se sent mal, comme si ses souvenirs lui brouillaient encore les idées. Il se frotte énergiquement le front, veut prendre un cachet, il a besoin d’un cachet, n’importe quoi, mais il sait qu’il doit garder toute sa lucidité. Il faut qu’il arrête, ce n’est plus possible, il ne peut plus se réfugier dans les cachets.

Ce couple écartelé va mener une double enquête : la mère est épaulée par son retraité de père (un ancien flic évidemment), le toubib bénéficie de l'aide bienveillante de l'inspecteur finlandais. Le bouquin trouve alors son rythme et à peine arrivé à mi-parcours, on a déjà droit à une scène paroxysmique qui pourrait être le final.
Mais ce n'est encore que le début ! On va avoir droit à une accumulation, un festival, une débauche de twists, rebondissements, fausses pistes et revirements. Toutes ces péripéties sont franchement rocambolesques et trop souvent capilotractées.
Le polar ne semble plus écrit à quatre mains mais à six, huit ou douze !
L'accumulation finit par lasser et même si l'on apprendra quelques bribes sur ces disciplines psy qui ne sont pas une science exacte (pour ceux qui en doutaient), on a bien du mal à s'attacher à ces personnages et à leur histoire, d'autant que l'écriture est bien fade et sans âme (la difficulté d'écrire à quatre mains peut-être ?).
On regrette aussi de ne pas avoir fait plus ample connaissance avec Joona Linna, le flic finlandais égaré en Suède, l'inspecteur qui a toujours raison.

[...] — L’homme ment, poursuit Joona. Il connaît Lydia. Il m’a dit qu’il n’avait jamais entendu parler d’elle, mais il mentait.
— Comment sais-tu qu’il mentait ?
— Ses yeux, ses yeux quand je lui ai posé la question. Je sais que j’ai raison.
— Je te crois, tu as toujours raison. Pas vrai ?
— Oui.

Finalement, la désormais trop célèbre collection Actes Noirs au liseré rouge confirme une fois de plus que quantité et qualité font rarement bon ménage et que, dans l'avalanche de polars tgv et bouquins de plage qu'elle nous dépile, il faut fouiller très patiemment pour dénicher quelques rares opus dignes d'intérêt [1] [2].

Et pas toujours scandinaves d'ailleurs !
On connait bien la qualité du polar nordique, elle est incontestable et on est des fans de la première heure, mais elle est publiée ailleurs [clic] que chez Actes Noirs.
Ce polar-ci n'est qu'un divertissement de plus, facile et sans profondeur, avec peut-être même moins d'intérêt que la série de Camilla Läckberg.
Un bouquin dont finalement, il ne nous restera que le souvenir de la belle photo de ce joli couple stockholmois. Encore de l'emballage marketing ?


Pour celles et ceux qui aiment les psys et les pokémons.
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mardi 7 avril 2015

Retour à Watersbridge (James Scott)

Western glacé.

Ça démarre pratiquement comme une scène de guerre : plusieurs assaillants armés de fusils viennent de décimer une famille entière (ou presque). 
Retour à Watersbridge nous propulse en 1897, en plein hiver glacé, non loin du lac Erié, dans une ferme isolée de tout et de tous.
[...] Personne n’habitait suffisamment près pour les connaître – un isolement qu’ils avaient voulu, qui était pour eux une nécessité. Mais Elspeth avait des ennemis, et ses péchés la liaient irrémédiablement à ceux qu’elle avait lésés.
Pourquoi cette violence ? Crime gratuit, meurtre crapuleux, vengeance ?
Les deux seuls survivants de cette mystérieuse famille semblent cacher bien des secrets.
Le fils, Caleb, vivait à l'écart dans la grange.
Quant à la mère, Elspeth, elle a fuit ses parents, a épousé un indien et semble avoir élevé des enfants qui n'étaient pas vraiment les siens.
Le père n'a pas survécu au massacre mais l'indien n'est pas moins mystérieux qui défendait un peu trop farouchement  sa ferme et sa famille isolées.

[...] À neuf ans, quand il avait décidé d’explorer seul leur territoire pour la première fois, il avait découvert un endroit magique, silencieux, de l’autre côté de la colline : quatre petits tertres dans une clairière bordée d’érables jaspés au tronc rayé et noueux, qui poussaient sur les rochers comme pour les clouer au sol. Les arbres paraissaient taillés, l’herbe bien entretenue, et Caleb s’était senti à l’abri dans cet endroit, parfaitement en sécurité. Deux jours après avoir vu l’homme mourir dans le champ, il avait voulu se réfugier dans ce havre de tranquillité pour essayer de calmer le martèlement dans sa poitrine, et de chasser les cauchemars qui le hantaient depuis qu’il avait recouvré le sommeil. Mais la paix du lieu avait été bouleversée par l’ajout d’un cinquième tertre, sur lequel des brins d’herbe se mêlaient à la terre fraîchement retournée.
Pendant les quelques jours qui suivent le massacre, les deux survivants pansent leurs plaies, vident leur chagrin et brûlent leurs proches sur un bûcher funéraire. Quelques bribes du passé épaississent encore les mystères.
Ce jeune homme et cette femme (mais est-elle seulement sa mère ?) partent sur les chemins enneigés à la recherche des assassins. 

[...] On doit chercher les tueurs. [...] Il remplit ensuite ses poches de cartouches.
– C’est lui qui les a envoyés. Elspeth crut qu’il faisait allusion à Dieu.
– Attends, dit-elle en l’attrapant par le poignet. Qui ? Qui les a envoyés ?

Ils forment une drôle de famille, un étrange tandem, taiseux et avares de mots, ils se consument dans les tourments, les péchés et les démons qui couvent sourdement en eux.
[...] Ils se dévisagèrent longuement, dans l’expectative l’un et l’autre. Aucun d’eux ne prit la parole, mais chacun avait conscience de tout ce qui avait changé pour l’enfant qui avait vécu dans la grange, et pour la femme qui gravissait la colline plusieurs fois par an, passait des mois à ronger son frein au sein de sa famille, puis repartait.
Même si l'étiquette 'polar' semble inappropriée (marketing ?), ce roman de James Scott a évidemment droit à une place de choix sur l'étagère du nature-writing.
Mais ici le mot 'nature' fait froid dans le dos car c'est elle qui dicte les pages : une nature âpre, primaire, brutale, violente, qui façonne les hommes et les âmes. La force d'évocation peu commune de l'écriture de James Scott va imprimer en nous des images très fortes.

Le jeune homme et cette femme qui n'est peut-être pas sa mère vont donc revenir sur les traces des tueurs et de leur passé.
[...] Pourquoi revenir à Watersbridge après toutes ces années ?
Une petite ville des Etats-Unis, à la charnière des siècles, un monde sauvage et brutal où la loi semble égarée quelque part entre celle du plus fort et celle de Dieu.
Je ne sais pas si l'on peut prendre sans trop de recul toute cette littérature qui réinterprète sans doute le passé, mais à l'éclairage de nos lectures, il apparait clairement que ce pays s'est construit avec une bible dans une main et un colt dans l'autre. Comment s'étonner qu'aujourd'hui encore, plus de cent ans après (ou seulement cent après ?), l'intégrisme religieux et la passion des armes en façonnent toujours la douloureuse actualité ?

[...] – Tu dois cependant me donner une assurance : tu ne nous veux aucun mal, hein ? – Je veux de mal à personne, répondit Caleb. Au moment où il levait les mains, comme pour en apporter la preuve, il se rendit compte que ce n’était pas la vérité. – Pas à vous, en tout cas.
Que vont devenir nos deux mystérieux oiseaux égarés en 1897 à Watersbridge, l'un aveuglé de vengeance, l'autre assoiffée de rédemption ?
[...] Il sentait un nouveau creux dans sa poitrine, probablement à l’endroit où son cœur se trouvait jadis.
Après une première partie fort réussie (toute en sécheresse oppressante et glacée), on regrette quelques longueurs, notamment lors de l'arrivée en ville, un travestissement de la mère en homme un peu incongru (mais qui prendra quelque sens plus tard), quelques digressions un peu longuettes, quelques personnages et péripéties superflus. Mais peu à peu les fils se renouent, le passé rattrape nos deux oiseaux et chacun rencontrera son destin.

Pour celles et ceux qui aiment les westerns.
D'autres avis sur Babelio et le billet des Echos.

vendredi 3 avril 2015

Belém (Edyr Augusto)


Johnny be bad.

Bien sûr on est toujours curieux de découvrir un nouvel auteur. Un nouvel auteur de polars qui plus est. Et un nouvel auteur de polar qui vient d'un pays que l'on connait si peu : le Brésil !
Alors évidemment on s'est jeté sur Edyr Augusto et son Belém, dont EncoreDuNoir (et d'autres) disaient beaucoup de bien.
Aïe ! Douche froide dès les premières pages. Une écriture nerveuse, sèche, faite de courtes phrases. Une violence crue. Tout cela n'est guère confortable, on s'apprête à refermer l'extrait.
Et puis soudain, au détour d'un chapitre, le premier portrait. Un simple personnage secondaire. Edyr Augusto nous balance toute une vie à la figure, depuis l'enfance jusqu'à ce jour. Purée, ce gars-là sait écrire. En quelques pages tout un personnage surgit devant nous, toute sa vie.
[…] Vous êtes un vrai curé, vous. On vous raconte tout sans même s’en rendre compte.
Souvent pas bien gaies les vies dans cet état du nord du Brésil, près du Suriname et de la Guyane, là où l'Amazone forme son delta : c'est le Pará. Une région où l'on rêve beaucoup, où l'on frime un max et où l'on déchante forcément encore plus.
Alors on est accroché, hameçonné comme dans la pêche au large et on continue de lire.
Et on ne sera pas déçu : les portraits vont s'enchaîner tout au long de ce roman, Edyr Augusto excelle dans cet art et toutes sortes de personnages, plus ou moins importants, plus ou moins sympas, plus ou moins ragoûtants vont défiler devant nous comme on défile dans les écoles de samba. Quasi nu.
Peu à peu on s'habitue à cette écriture sèche et nerveuse, à cette violence qui semble imprégner et le Pará et le bouquin.
On finit même par se prendre de curiosité pour cette drôle de faune qui nous est montrée : la 'haute' société de Belém, façon jet set, fils à papa et filles à papys, coiffeur gay, starlette cocaïnée, caïd gonflé, ...
[…] Plusieurs choses le dérangeaient, dans cette affaire. L’une d’elle était la classe sociale des personnes impliquées.
[…] Toute une bande. Des gens chics, j’ai l’impression, bien portés sur la came. Rien que des proprios de boutique, des patrons, des bons vivants.
– Hmm…
– Le genre de gens qui n’ont rien d’autre à faire dans la vie que de dépenser leur fric et s’amuser.
On n'aura guère le temps de faire la connaissance de Johnny le coiffeur : c'est son cadavre qui fait l'ouverture. Overdose ? Sûrement docteur, mais de quoi exactement ?
[…] Le célèbre coiffeur Johnny retrouvé mort. Le corps sans vie de Johnny, coiffeur de la jet-set, a été retrouvé dans son appartement. Aucune trace de violence. L’institut médico-légal a diagnostiqué une cardiomyopathie hypertrophique, cause probable du décès. L’inspecteur Gilberto Castro, du commissariat de Cremação, a été dépêché sur place et mène l’enquête.
Au fil de l'enquête on découvrira qu'il y a gay et gay et que ces gays-là ne sont pas toujours aussi sympas qu'on le croit.
Car oui, il y a enquête. C'est Gilberto Castro, Gil pour les intimes, qui s'y colle.
On glose souvent sur la kyrielle de flics imbibés d'alcool qui peuplent nos étagères de polars.
Mais alors là, respect ! Gil mène le défilé et on a visiblement eu la chance de le choper entre deux cures de désintoxication.
On a donc là un bouquin très inconfortable : une région totalement méconnue et pas franchement attirante, une écriture qui tient plus du kick-boxing que du cocooning, une micro-société complètement surfaite, un flic totalement désespérant, du sexe en tous genres, de la corruption, des trafics en tous genres (j'ai encore dit en tous genres) et de la violence. Beaucoup de violence. Froide, dure.
Celle qui ne cherche pas à faire peur mais qui fait mal.
[…] – Écoute, ça fait des mois qu’on bosse là-dessus, à réunir autant de preuves que possible. Si tu nous grilles notre coup, on risque de très mal le prendre…
– Sans déconner. Et donc ce meurtre reste impuni ?
– Non. Mais d’abord, tu nous laisses nous occuper de lui. Après, et seulement après, tu pourras lui mettre cet homicide sur le dos.
– Et si je refuse ?
– Ça se passera mal pour toi, tu m’entends ?
[…] Il semblait y avoir une levée de boucliers générale pour protéger ce Cristovão : la police civile, la fédérale, tous unis pour le couvrir, putain. Mais il était hors de question de baisser les armes. S’arrêter là, et puis quoi ? Oublier l’assassinat de Babalu ?
Et finalement on remercie Edyr Augusto de nous secouer un peu le fauteuil et les neurones. On lui sait gré de revivifier le genre.
D'ailleurs, jusqu'à la toute fin, jusque dans les dernières pages, il ne faillira pas : on ne vous en dit pas plus évidemment, mais sachez que le dénouement est à la hauteur de tout le bouquin. Inhabituel.
Amateurs de polars, précipitez-vous sur celui-ci, un bouquin qui ne s'oublie pas une fois refermé. Après la vague nordique, ce vent qui souffle sur les plages amazoniennes, ça décoiffe !
Un coup de cœur oui, mais de ceux qui frisent la crise cardiaque : comme celle qui commence le bouquin et termine la carrière de Johnny, le coiffeur au nez poudré, le gay pas si gai.
Johnny be bad.

D'autres avis sur Babelio et celui de EncoreDuNoir.

mardi 31 mars 2015

Trois chevaux (Erri de Luca)

Dialogues avec un jardinier.

Après Trois mille chevaux vapeurs de Antonin Varenne, voici Trois chevaux !
Mais en matière de lettres, on aurait tort de se fier aux seuls chiffres.
D'abord parce qu'en dépit de la proximité des titres nous ne sommes pas du tout dans le même registre et ensuite parce qu'en dépit de son modeste attelage chevalin, ce roman de l'italien Erri de Luca est un bijou de grande qualité. Une poignée de perles serties avec soin dans un beau collier de prose.
De poésie même, devrait-on dire tant est belle la plume du napolitain.
Une plume avec laquelle il peint les choses ordinaires ou mieux, ce que laissent deviner les choses ordinaires.
Comme la simple pause déjeuner au café du coin ...
[...] Je mets la soupe entre moi et le livre posé contre le demi-litre. [...] Je mange. La cuillère est amie de la lecture, elle pêche même toute seule dans l'assiette. La fourchette demande plus d'attention.
Quelques moments de la vie d'un homme simple (appelé d'ailleurs L'homme par un ami).
Et pour une fois, un homme simple qui n'est pas décrit par un parisien.
Un jardinier.
Un ancien émigré parti en Argentine et qui est revenu de la dictature un peu meurtri forcément. Erri de Luca a toujours été engagé politiquement.
Dans ce petit livre, l'auteur évoquera également les Balkans (qu'il a connus), en quelques mots terribles.
[...] Tout autour les champs sont immobiles, les mines attendent les pas. Comment grandissent les enfants avec tant de terre interdite autour d'eux ? [...]
Il répond que les femmes attachent les enfants quand elles doivent sortir et les laisser seuls.
En dépit de ce décor géopolitique un peu sombre, l'histoire est lumineuse. Celle d'un homme ordinaire, simple jardinier. Evidemment on ne peut que songer à la sage maxime chinoise qui veut que :
Cultiver son jardin et ses légumes pour subvenir à ses besoins quotidiens, voilà ce qu'on appelle la politique des simples.
Un être simple mais entier et humain, dont on ne saura même pas le nom mais dont on apprendra tant de choses.
Et qui nous fera faire quelques belles rencontres. Un ami ou deux, un africain ou deux.
[…] Selim vient au jardin pour le mimosa et pour parler un peu de son pays où l'on va pieds nus et c'est pour ça qu'on parle volontiers. Quand on met des souliers on ne parle pas, c'est ce qu'il pense de nous. Sans la plante des pieds nue sur le sol, nous sommes isolés.
Et quelques femmes. De très beaux et respectueux portraits de femmes.
[…] J'ai plus de vie passée à regarder la terre, l'eau, les nuages, les murs, les outils, que les visages. Et je les aime. À présent, j'erre sur celui de Làila, ses pommettes astiquées comme des cuivres, une bouderie des lèvres, détails mal assortis. Quand j'y pense, je n'arrive pas à retenir un visage de femme tout entier.
[…] Devant une femme, je sens le Napolitain qui a envie de la faire rire. Sans éclats de rire avant, les baisers sont fades. Je ne le lui dis pas.
[…] Des histoires de femmes hindoues qui, lorsque se lève un vent de tempête, sortent les seins nus pour l'arrêter.
La prose (ou la poésie) de Erri de Luca n'est pas vraiment épurée. Au contraire, chaque mot est choisi, chaque phrase est ciselée (longuement sans doute) parfois jusqu'à l'excès.
Ce travail d'orfèvre nous vaut quelques perles scintillantes. De la magie pure qui nous laisse pantois.
[…] Ce n'est qu'au printemps que je taille les lauriers, quand ils ne servent plus d'abri aux moineaux. J'aime brûler les restes de leur feuillage. Ils font une fumée qui étourdit et fait revenir en mémoire les disparus.
Mais parfois aussi, l'artisan nous livre quelques pièces trop ouvragées qui déparent la vitrine. Ce sont les risques du métier et l'orfèvre Erri de Luca n'hésite pas à prendre quelques risques.
[…] Ces jours-là, je vois clair dans la géométrie. Les vivants ne sont pas à la perpendiculaire des morts étendus, ils leur sont parallèles. La faux n'a pas la courbe de la lune, mais celle de l'œuf.
On pense à d'autres plumes plus légères : Maxence Fermine (un savoyard), Alessandro Baricco (encore un italien). Et John Fante même parfois (encore un autre).
Ce petit roman aurait gagné à être un peu allégé tant finissent par peser les effets de sieur Luca. Mais ne boudons pas le plaisir de goûter à de la belle ouvrage venue du sud italien. On tient là une belle histoire d'amour.
Et ces trois chevaux alors ?
[…] Une vie d'homme dure autant que celle de trois chevaux et tu as déjà enterré le premier.

Pour celles et ceux qui aiment les arbres et les fleurs.
D'autres avis sur Babelio.

jeudi 26 mars 2015

Eva dort (Francesca Melandri)


Romance sur fond de montagnes et d'Histoire.

C'est Dominique qui nous a mis sur les traces des habitants du Haut-Adige ou du Sud-Tyrol avec ce bouquin de Francesca Melandri curieusement titré : Eva dort.
Un titre que l'on verra se déployer tout au long du roman.
On avait surtout envie de découvrir une région et un épisode historique tous deux méconnus (on va y revenir) mais on a eu le bonheur de tomber sur une belle plume et une belle histoire (avec un petit 'h').
Mais tout d'abord que sont cette région et cette Histoire (avec un grand 'H') qui tissent toute la trame du bouquin (Francesca Melandri est documentariste) ?
Pour être à l'aise dans sa lecture, on vous conseille d'ailleurs de lire en diagonale quelques pages sur le ouèbe [ici] au-delà de notre ci-dessous résumé : la lecture du roman n'en sera que plus fluide et le plaisir plus grand.
[...] Après Sterzing / Vipiteno, un peu avant de sortir à Franzensfeste / Fortezza, Carlo s’est arrêté à l’Autobahnraststätte / Autogrill et nous avons mangé un belegtes Brötchen / sandwich. Puis nous avons quitté l’Autobahn / autoroute et nous avons payé au Mautstelle / péage. Dans sa Volvo qui heureusement est suédoise et ne se traduit donc ni en allemand ni en italien. Bienvenue dans le Südtirol / Alto Adige, royaume du bilinguisme.
[...] Pour les légumes et les fruits aussi, il utilisait l’italien, surtout pour les salades : chicorée, laitue, valériane, roquette, pourpier, cresson. Mais pour la viande il se servait de l’allemand : Rindfilet, Lammrippen, Schienbein. Comme pour les gâteaux : Mohnstrudel, Rollade, Linzertorte, Spitzbuben. Ce bilinguisme culinaire était un usage solidement établi, partagé par tout le personnel, auquel on ne pouvait déroger.
Cette région du nord de l'Italie, au pied du col du Brenner, serait un peu l'Alsace italienne.
Tout cela appartenait à l'Autriche, jadis. Les habitants étaient germanophones et bizarrement accoutrés lors des dimanches de fête.
Mais après la première Guerre, il fallut naturellement humilier les vaincus et la région bascula du côté italien. Bientôt, dans les années 20 et 30, le fascisme romain entrepris une italianisation forcée de ces vallées : l'allemand y fut bientôt interdit, administration et employeurs y devinrent sourds d'une oreille et ne comprenaient plus que l'italien.
[...] On peut interpréter la chose comme on voudra, mais l’adoption unanime du juron italien par la population de langue allemande fut le seul succès impérissable de l’italianisation forcée voulue par le fascisme.
Encore quelques années et les habitants accueillirent donc tout naturellement à bras ouverts les nazis qui passèrent les Alpes. Tout aussi naturellement, on le leur reproche encore. L'Italie reprit possession des lieux à la fin de la guerre (la seconde).
Allez, encore quelques tours de roue et dans les années 60, un peu avant les Brigades Rouges, quelques bûcherons, quelques garagistes et quelques paysans se sentirent l'âme suffisamment rebelle et le cœur assez vaillant pour dynamiter quelques pylônes voire quelques véhicules de carabiniers.
[...] Jusque-là, les Italiens ne savaient rien du Haut-Adige. Ils ignoraient presque tous qu’on parlait allemand dans un coin de leur territoire national.
Naturellement la soldatesque mit alors en application les bonnes pratiques apprises des forces françaises en Algérie.
[...] La technique de la « gégène » mise au point par les tortionnaires de l’OAS en Algérie que les Italiens appliquèrent consciencieusement, avec des résultats toujours satisfaisants.
Au fil des années, ces belles vallées de montagne furent ainsi malmenées par une géopolitique qui ne laissait aucune chance à quiconque de choisir le ‘bon’ camp. Inexorablement, les roues dentées de l'Histoire broyèrent les familles une à une, génération après génération, quelque soit le bord, quelque soit l'époque.
Et c'est dans l'une de ces vallées que naquirent Vera et sa mère Gerda.
Et c'est l'histoire de ces deux femmes, l'Histoire de ces vallées et de ces années, que nous raconte Francesca Melandri, alternant avec équilibre et précision les chapitres, le présent de la moderne Vera et le passé de la savoureuse Gerda.
D'une belle écriture ronde et puissante, et avec une force évocatrice peu commune.
Parti avec l'envie de découvrir la géographie et l'histoire d'une région, on s'est laissé attraper et surprendre par une belle plume et un beau roman.
[...] La nouveauté la plus sensationnelle fut la création d’un vrai w.-c., pas dans la cour mais, luxe inouï, à l’intérieur de l’habitation : il ne serait plus nécessaire de sortir à la belle étoile pour faire ses besoins pendant les nuits d’hiver. Paul invita tout le voisinage pour fêter son inauguration. Il se comporta de façon très généreuse : il montra non seulement aux voisins son Wasserklosett immaculé, mais il insista pour que les gens l’essaient. Et afin que tous, adultes et enfants, profitent bien de cette occasion exceptionnelle, il fit préparer par sa mère et ses sœurs de grandes quantités de Zwetschgenknödel — les canederli aux prunes, on sait qu’il n’y a rien de mieux pour stimuler la digestion. Le Wasserklosett fut testé par les voisins plusieurs fois, sans que la canalisation se bouche. Ce fut une fête mémorable, dont on parla encore bien des années plus tard.
Gerda était si belle que dans ces vallées rustres et en ces périodes frustes, aucun homme, pas même un militaire en garnison, n'osait lui manquer de respect.
Elle tomba tout de même amoureuse. Une fois. Une seule fois. La fois de trop. Juste de quoi être rejetée par ses propres parents, quelques semaines avant de donner naissance à Eva.
De sa mère trop tôt célibataire, Eva n'héritera que de deux choses : sa beauté et son histoire tragique. Ça aide pas forcément à grandir, mais ça nous vaut un beau roman sur fond de montagnes et d'Histoire.
[...] Eva, dis-je, en serrant sa main.
— Un beau nom, presque comme vous… »
Traînant ma petite valise derrière moi, je m’éloigne gaiement : rien ne donne plus d’élan aux pas d’une femme qu’un compliment. Ça, ma mère le sait bien.
Et nous voici sur les traces d'Eva partie vers le sud tout en bas de la botte, retrouver Vito (trouver plus exactement) un père (ou presque ?) qui, sentant sa fin prochaine, vient tout juste de prendre ou reprendre contact avec elle.
[...] L’histoire d’Eva, avec ses délicats corolaires de mère célibataire, d’oncle terroriste, de grand-père qui vous donne froid dans le dos rien qu’à le regarder dans les yeux.
De manière plutôt inattendue, on retiendra sans doute de ce roman les superbes pages sur la cuisine du grand hôtel sudalpin où Gerda gravit un à un les échelons depuis les travaux infamants de la plonge jusqu'aux fonctions sacrées de la découpe des viandes. Ces chapitres sont peut-être les plus beaux et certainement les plus évocateurs de ce bouquin.
Un roman passionnant. Un roman de passions : culturelle, amoureuse, linguistique, culinaire, ...
Rappelons ce que l'on disait de la Tour d'Arsenic la saga familiale de Anne Birkefeldt Ragde, dont Francesca Melandri pourrait être le pendant méridional :
“Ça se lit presque comme un thriller à suspense et, avide de découvrir les secrets de chacune de ces femmes, on dévore ce gros bouquin sans pouvoir le lâcher.”
Et pour revenir à notre fil conducteur Historique, soulignons qu'il n'est pas inutile de se remémorer ces anciens séparatismes culturels et linguistiques à la veille de nouveaux et très actuels séparatismes économiques : [clic].
Que vous dire d'autre encore ?
Ah oui, on allait oublier : il ne s'agit que d'un premier roman.

Pour celles et ceux qui aiment autant les blondes walkyries que les brunes méridionales.
D'autres avis sur Babelio et celui de Dominique.








lundi 23 mars 2015

Temps glaciaires (Fred Vargas)

Clin d’œil islandais

Avertissement : ce billet a été rédigé sur un tölva (modèle HP), une sorcière qui compte.

C’est toujours un grand moment de plaisir annoncé et attendu que d’ouvrir un nouveau Fred Vargas. Que de retrouver le mystérieux et fantasque Jean-Baptiste Adamsberg et toute sa clique du commissariat su XIII°. Que de découvrir toute une galerie de personnages étranges et originaux. Que d’avoir l’assurance d’apprendre tout un tas de choses sur on ne sait pas quoi encore mais on verra bien, ce sera forcément passionnant.
Le commandant Danglard(1) nous dirait que c’est comme ouvrir une bouteille de bon vin, un cépage connu et apprécié. Chaque millésime offre son propre bouquet unique et particulier mais le goût est toujours celui qu’on attend. Le savoir-faire de la Maison Vargas a fait de ces pentes ardues et touffues de l’Adamsberg une grande région viticole.

[…] Tu penses à quelque chose ?
— À rien. J'aimerais réfléchir un peu.
Bourlin poussa un soupir découragé. Il connaissait Adamsberg depuis assez longtemps pour savoir que « réfléchir » n'avait aucun sens, le concernant. Adamsberg ne réfléchissait pas, il ne se posait pas seul à une table, crayon en main, il ne se concentrait pas devant une fenêtre, il ne récapitulait pas les faits sur un tableau, avec des flèches et des chiffres, il ne posait pas son menton sur son poing. Il vaquait, marchait sans bruit, il ondulait entre les bureaux, il commentait, arpentait le terrain à pas lents, mais jamais personne ne l'avait vu réfléchir. Il semblait aller tel un poisson à la dérive. Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants ?

Las, après les premières lampées toujours savoureuses, le cru Vargas 2015, étiquette cuvée spéciale Temps glaciaires, sent un peu le bouchon et il faudra attendre le fond de la bouteille pour que celle-ci révèle enfin ses meilleurs arômes.
Ça commençait plutôt bien avec un clin d’œil de l’auteure en direction de la vague nordique qui déferla dans nos librairies. Un titre explicite et une histoire qui évoque l’Islande d’Indridason et de son commissaire Erlendur.

[…] Le fracas de la pluie sur le pare-brise réveilla Danglard.
— Où en sommes-nous ? demanda-t-il.
— On a dépassé Versailles.
— Je parle de l'enquête. Meurtres ou suicides.
— Deux suicidés qui laissent le même signe, Danglard. Deux suicidés liés au même rocher d'Islande. Ça ne va pas.
[…] Si tant est que l'Islande fût une véritable piste.
[…] — Mais pourquoi alors, dit Justin en fixant ses notes, nous envoie-t-on au début sur le drame islandais ?
— Je ne sais pas si on nous y a jamais « envoyés », dit lentement Adamsberg en revenant sur ses pas.
Nous sommes allés tout seuls en Islande.
[…] — Il n'empêche que les premières victimes avaient toutes deux été en Islande, dit-il. Coïncidence ? On n'aime pas les coïncidences.

Et puis au fil des pages de ce gros pavé, la citoyenne Vargas nous perd dans les méandres confus d’une secte qui a entrepris (en costumes !) de reconstituer les débats et les discours de la Constituante(2), lorsque l’intransigeant et incorruptible Robespierre faisait régner la terreur et s’attachait à détacher la tête de tous ceux qui s’égaraient hors du droit chemin.
Le feu de paille islandais du début s’étiole, l’enquête piétine et le lecteur s’impatiente. Les Temps révolutionnaires déçoivent.
On voudrait faire fi de ces chemises à jabot. La ci-devant Vargas se pousserait du col ?
Entre la rigidité de Robespierre et la chaleur des pierres islandaises, l’auteure semble hésiter et courir deux sangliers à la fois(3).
Mais les plus patients, qui n’auront pas guillotiné trop tôt le bouquin, seront finalement récompensés par le dernier quart(4). Adamsberg s’envole pour Reykjavik (yes !) et le roman décolle enfin(5). Ce qui nous vaudra des pages superbes, peut-être les meilleures de Vargas (avec celles du Lieu incertain), tout à fait dignes de la référence à Indridason.

[…] — C'est beau ici, dit Adamsberg en allumant les cigarettes à la ronde. Je ne vois rien à un mètre, mais je suis certain que c'est beau.
— Atrocement beau, dit Almar.
— Je crois que je vais rester là, dit Adamsberg.
— Avec Gunnlaugur et Eggrún qui nous couvent à présent comme des canetons, je reste avec toi, dit Veyrenc. Il faudrait que je me trouve aussi un prénom islandais. Almar ?
— Lúðvíg, tout simplement.
— Parfait. Et Retancourt ?
— C'est quoi son prénom ?
— Violette, comme la petite fleur.
— Alors, Víóletta.
— C'est simple, au fond, l'islandais.
— Atrocement simple.
— Je n'ai jamais dit que je restais, dit Retancourt. Ils jouent beaucoup aux échecs ici ?
— Sport national intense, dit Almar.
— On n'a pas eu le temps de copier le texte de la stèle pour Danglard, dit Veyrenc après un silence. Cela devait raconter quelque chose comme : étranger, toi qui foules cette terre, prends garde…
— … aux vices immondes des hypocrites infâmes, poursuivit Adamsberg.
On pourrait réussir à deviser comme cela toute notre vie sans en parler, finalement. Sans jamais parler de l'île tiède et des os. On ne s'en sort pas si mal. On se dirait des choses et d'autres, et puis on les répéterait, et puis on irait finir notre verre, et puis on dormirait.
— À quelle heure est l'avion demain ? demanda Veyrenc.
— Midi sur le tarmac, dit Adamsberg. Le temps qu'ils effarouchent le million d'oiseaux, on sera à 13 heures à l'aéroport de la ville d'en face.

Ce doit être ça, la magie de ces terres froides et brumeuses.
Nombreux sont les critiques qui commettent l’erreur de classer les ouvrages du Docteur Vargas parmi les polars. Alors que de tout évidence, il s’agit plutôt de traités scientifiques.
Des essais savants dans lesquels la citoyenne Vargas explore  avec précaution, conscience et ténacité les mécanismes complexes et les cheminements diffus de la pensée humaine. Ceux qui se devinent en creux sous la surface apparente des choses.

[…] Adamsberg leva une main réclamant le silence, sortit lentement son carnet et nota la dernière phrase qu'il venait de prononcer. Le médecin sort un os de sa bouche. Puis il la relut en la suivant du doigt, comme un homme qui n'en comprend pas le sens. Il rempocha son carnet et son regard réapparut dans ses yeux.
— J'ai pensé, dit-il sur un ton d'excuse.
— À quoi ?
— Aucune idée.

Dans une vingtaine d’années, on peut facilement imaginer un congrès mémorable de savants au cours duquel, après avoir englouti des milliards de dépenses, les chercheurs reconnaitront leur défaite et s’apprêteront à abandonner le projet de supercalculateur (un super-tölva) qui devait penser enfin comme nous. Dans le silence déçu qui accompagnera cette annonce solennelle, un murmure indistinct se fera entendre au fond de la salle.
”Faudrait peut-être qu’on relise Fred Vargas …” grognera l’un des congressistes en frappant la moquette de sa canne.

[…] Veyrenc fit de nouveau retomber la béquille au sol, en un martèlement régulier.
— C'est énervant ce bruit, Louis.
— Je réfléchis, c'est tout.
— Oui mais je ne sais pas pourquoi, cela m'énerve.
— Pardon, c'est un réflexe. […]
Il se fit un long silence, qu'Adamsberg ne rompit pas. Il ouvrait les yeux dans le vide, et ne voyait que brume épaisse, brume d'afturganga. Il attrapa soudain le poignet de Veyrenc.
— Continue, dit-il, continue et tais-toi.
— À quoi ?
— À frapper le sol. Continue. Je sais pourquoi cela m'énerve. Parce que cela fait monter un têtard.
— Quel têtard ?
— Un début d'idée informe, Louis, se hâta d'expliquer Adamsberg, de peur de se perdre à nouveau dans la brume. Les idées sortent toujours de l'eau, d'où crois-tu qu'elles viennent ? Mais elles s'en vont si l'on parle. Tais-toi. Continue.

Dans cet épisode, la brigade du XIII° semble prendre un nouveau virage et Jean-Baptiste Adamsberg préparer peut-être sa retraite. Danglard, Retancourt, Veyrenc, et tous les autres, même Estalère, tous semblent jouer au diapason dans un orchestre  dont Adamsberg ne serait que le chef armé s’une seule petite baguette, sans même avoir besoin d’emboucher lui-même un puissant instrument à vent.
Les mécanismes de la brigade tournent comme ceux d’une horloge (ou bien sûr  une montre, réglée sur celles d’Adamsberg et les pissées de Lucio). Chacun y joue sa partition, l’effet d’ensemble est très réussi, l’harmonie est palpable.
Mais on l’a vu, le tempo de la musique s’alentit, le rythme s’épuise, et il faudra bientôt que le chef d’orchestre s’empare lui aussi d’un instrument (ce sera une canne) pour reprendre la tête de la fanfare et mener tout son petit monde jusqu’au bouquet final.

(1) - notons que, une fois n’est coutume, ce n’est pas le commissaire qui picole mais son adjoint !
(2) - la Constituante, c’était pour le jeu de mots, les puristes auront deviné bien sûr qu’il s’agit plutôt de la Convention.
(3) - il est d’ailleurs beaucoup questions d’animaux qui bougent dans ce livre : canards, coccinelles, corneilles, macareux, phoques (là on n’est pas bien sûr), mouettes, marcassins, têtards, et j’ai sûrement loupé une partie du bestiaire.
(4) - oui quand même, mais comme c’est un gros pavé, ça laisse un morceau de choix
(5) - j’étais moi-même dans l’avion : l’illusion était parfaite !


Pour celles et ceux qui aiment penser.
D’autres avis sur Babelio.


vendredi 20 mars 2015

Les origines de l’amour (Kishwar Desai)

Une face cachée du néocolonialisme.

Il n'est pas fréquent de tomber sur des romans indiens et c'est encore plus rarement que leur lecture convient à nos yeux occidentaux.
Ça fonctionne plutôt bien avec celui-ci sans doute parce que l'auteure a vécu en occident et prend soin d'écrire en pensant également à ‘nous’ (rappelons nous ce que l'on disait de Tarquin Hall et Kalpana Swaminathan).
Kishwar Desai est une journaliste et auteure qui a vécu quelques temps à Londres. Ceci explique sans doute cela et elle a ramené de quoi se fournir en étoffes et stéréotypes pour habiller les quelques occidentaux qui peuplent ces enquêtes humoristiques.
Ironiques, plutôt. Une ironie cynique qui n'est pas sans rappeler un petit peu celle de John Burdett, légèreté féminine en plus.
Tout au plus peut-on déplorer, histoire de faire la fine bouche, que Kishwar Desai se sent obligée de nous expliquer un peu trop souvent que certains propos sont à prendre au second degré. On avait compris dès les premières pages.
Dans ses soit-disant enquêtes policières, elle explore différentes facettes de la société indienne en générale et de la condition des femmes en particulier. L'héroïne de ses bouquins est Simran Singh mi-assistante sociale, mi-détective amateure.

[...] Une femme d'âge mûr ordinaire, une travailleuse sociale qui aime se mêler de tout.

Sans doute bien trop occidentalisée pour représenter fidèlement les nombreuses femmes de son grand pays mais suffisamment curieuse, entêtée et fouille-merde pour alimenter quelques chroniques !
Avec cet épisode : Les origines de l'amour, l'exploration est une lecture salutaire pour nous autres européens. On y découvre toute la filière qui permet aux riches occidentaux d'utiliser les ventres des indiennes pour enfanter les rejetons qu'ils ne peuvent pas (et même de plus en plus, ne veulent pas) porter.

[...] Maintenant que l'Inde était une zone de tourisme médical, les investissements (et les facilités de crédit) abondaient.
[...] On avait récemment ajouté une aile à la clinique, qui servait à héberger ces femmes pendant leurs neuf mois de grossesse et à surveiller leur état. [...] Toutes portaient les enfants d'une clientèle internationale, mais aussi celui d'un couple local.
[...] La plupart des étrangers préféraient les femmes au teint clair - cela leur donnait un peu moins l'impression d'être de vieux colons exploiteurs.
[...] Des gens du monde entier venaient en Inde depuis que le ventre des Indiennes était à louer.
[...] Nos femmes font le travail et leur population augmente. Tu ne vois pas que c'est un complot ? ils ont trouvé une nouvelle façon de nous coloniser.

À l'heure où notre doux et aveugle pays croit devoir s'enflammer autour de la question de la procréation assistée, il n'est pas inutile de claironner que le débat est clos depuis plusieurs années déjà (le bouquin date de 2012 !) et que, dans sa marche inexorable, la mondialisation n'aura attendu ni la manif pour tous, ni une législation trop timide.
Fidèle sans doute à son passé de journaliste, Kishwar Desai nous emmène explorer toutes les ramifications de la filière et suivre le trajet des containers d'embryons, depuis les espoirs des riches occidentales jusqu'à l'appât du gain des femmes indiennes, en passant par les bureaux des douaniers corrompus, depuis la clinique de Londres jusqu'à celle de Delhi.
En dépit de la gravité du sujet et de l'épouvantable trafic humain dont il est ici question, le ton de son bouquin est assez unique (peut-être indien ?) : la prose est légère et humoristique mais les portraits qu'elle trace de ses compatriotes sont peints au vitriol. Les petits et grands marchandages qui accompagnent cette filière mondiale de la nouvelle maternité sont affolants mais l'ambiance qu'elle tisse reste bon enfant. Plusieurs bloggeurs ont d'ailleurs été déroutés parce ce qu'ils ont pris pour trop de complaisance envers les tristes sires qui traversent ce roman.
Mais Kishwar Desai disait elle-même à Libé (qui tirait son portrait en 2014) :

Mes histoires sont si sombres que j’ai éprouvé le besoin de créer un personnage plus optimiste.

Un drôle de bouquin que l'on dirait égaré sur une étagère, quelque part entre une Bridget Jones en sari et un Rouletabille en rickshaw.
Au final, le pamphlet est plus subtil qu'il n'y parait car différents points de vue sont donnés par différents personnages et celui d'Anita (l'épouse du toubib) n'est pas le moins intéressant.

[...] Anita [...] répondait avec vivacité que "les Indiens devaient devenir modernes".
Ce à quoi Subbhash rétorquait : "Ce n'est pas une question de modernité. [...] Est-ce qu'on peut vraiment parler de familles normales ?"
Anita souriait. "Il va falloir que tu t'y fasses mon chéri."

Kishwar Desai donne à lire. Elle ne donne pas de leçon.
Son éditeur français (L'aube) revendique abusivement l'étiquette 'polar' (l'enquête amateure est bien légère), et il est clair qu'on ne tient pas là une grande plume de la littérature (le style passe-partout est facile).
Mais ce quasi reportage journalistique vaut quand même le détour par Delhi pour deux excellentes raisons : il est agréable à lire à nos yeux occidentaux et même très compréhensible jusque dans quelques unes des subtilités locales, et par ailleurs le sujet grave, passionnant et intéressant, visiblement bien documenté, est à découvrir.
Impérativement.
On regrette juste que le pavé soit un peu lourd à digérer : l'idée de se faire entrecroiser différentes histoires et personnages n'est pas mauvaise mais Kishwar Desai se perd et nous perd parfois en route. Certaines parties ne méritaient pas tant de développements ni qu'on y revienne plusieurs fois (notamment les épisodes de la douane).
Pour rester dans le ton léger de ce bouquin et finir d'un clin d'œil,  rappelons-nous le très beau film de début 2014 sur les lunchboxes de Mumbai :

[...] Lorsqu'il rentrait le soir [...] elle prenait la boîte vide de son déjeuner et allait la poser sur le plan de travail de la cuisine.


Pour celles et ceux qui aiment l'Inde.
D'autres avis sur Babelio et surtout celui de Jacques à qui l'on doit cette découverte.
Le portrait de Libé.


mercredi 18 mars 2015

Les héritiers de la mine (Jocelyne Saucier)

Des enfants comme s’il en pleuvait.

Après notre gros coup de cœur pour la pluie des oiseaux, on ne pouvait pas quitter tout bêtement cette charmante dame qu’est Jocelyne Saucier.
On a voulu faire une autre balade en son agréable compagnie.
Et franchement, l’accroche des Héritiers de la mine ne peut laisser personne indifférent :

[…] Mais combien étiez-vous donc? La question appelle le prodige et j’en ai plein qui m’étourdissent. Je ne sais pas si j’arrive à dissimuler ma fierté quand je les vois répéter en chœur, ahuris et stupides:
— Vingt et un ? Vingt et un enfants ?
Les autres questions arrivent aussitôt, toujours les mêmes, ou à peu près : comment nous faisions pour les repas (la dimension de la table, inévitablement, une femme veut savoir), comment nous parvenions à nous loger (combien de chambres ?), comment c’était à Noël, à la rentrée des classes, à l’arrivée d’un nouveau bébé, et votre mère, elle n’était pas épuisée par tous ces bébés ?
Alors je raconte.
Alors Jocelyne Saucier raconte l’histoire des Cardinal. Une famille ordinaire pas tout à fait ordinaire.
Une famille qui transpire la vie à grosses gouttes. L’exubérance anarchique et le désordre joyeux de la vie.
Tout comme transpire de toutes ses pages, ce bouquin de Dame Saucier qui, décidément, sait (bien) raconter de belles histoires. Une vraie conteuse.
Dans les années 50-60 au fin fond du Québec, le père était prospecteur de mines et jouait de la dynamite. La mère sortait rarement de sa cuisine, il lui fallait nourrir ses vingt et un rejetons.
Eux ont presque oublié leurs prénoms à force de s’appeler autrement : LaPucelle, LesJumelles, LeGrandJaune, Geronimo, Zorro, LePatriarche, LaTommy, les Titis, ElToro, … forcément avec vingt et un, y’a de quoi en faire des surnoms !
LaMère, elle, passait son temps à les compter. À table, quand ils mangeaient (le seul endroit où chacun avait sa place et où il n’y avait pas de bagarre pour s’assoir). La nuit elle parcourait les chambres et comptait les endormis dans leurs lits.
[…] Je le sais, moi qui attendais l’instant sublime où son regard se poserait sur moi, à table quand elle nous servait et faisait le compte de ses enfants, la nuit quand elle allait d’un lit à l’autre et que, ô bonheur des anges, je la sentais se pencher sur mes angoisses de la journée.
Comme si vingt et un c’était trop pour les embrasser d'un seul et même regard et qu’une mère ne pouvait pas vivre sereine sans avoir tous ses enfants sous les yeux.
Bien des années plus tard, tout le monde se retrouve, pour la première fois depuis longtemps, à l’occasion d’un congrès où LePère doit être décoré du mérite des prospecteurs. Tout le monde a grandi, est devenu adulte. Tout le monde y va de ses souvenirs, les plus cocasses, les plus épiques.
Tout le monde ou presque : l’un des vingt et un Cardinal manque à l’appel.
Toute la troupe est de mèche, on tait le drame, on cache l’absence : si LaMère venait à compter ses petits devenus grands, c’est sûr, elle ne s’en remettrait pas.
Car il y a eu un drame dans la tribu des Cardinal.
[…] «Regarde, regarde-moi, vois ce que tu as fait.» J’ai traversé le pont avec lenteur à cause des planches disjointes du tablier et de la voix qui me poursuivait. «Regarde où l’ont menée tes jeux cruels.» En sortant de la pénombre du pont couvert, je nous ai vus, Émilien, LaTommy et moi, là, en plein soleil, en plein cauchemar, dans la vieille auto d’Émilien. «Regarde-la bien maintenant. Entends son cri. Vois toutes ces tonnes de roches qui s’abattent sur elle. Regarde la chair qui se déchire, le sang qui gicle, le ventre qui s’ouvre, le cerveau qui éclate. Vois ce que tu as fait.»
Que s’est-il passé ce funeste jour ? Qui ne puisse être dit, qui doive être tû ?
[…] Il nous faudrait attendre d’autres rencontres pour que nos âmes soient prêtes à recevoir ce qui devait être dit.
[…] LaTommy est sortie de l’auto, emportant avec elle le pantalon et la chemise qui devaient mettre fin à l’horrible jeu de rôle auquel elle s’était livrée. Nous savions dès lors, Émilien et moi, qu’elle s’était chargée de sauver la famille. Ou qu’on l’en avait chargée.
[…] Il y avait eu enquête après l’explosion. Des policiers étaient venus, avaient interrogé tout le monde, et s’en étaient retournés avec leurs tonnes de soupçons et pas une once de preuve contre nous.


Pour celles et ceux qui aiment les familles nombreuses.
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jeudi 12 mars 2015

Les neuf cercles (Roger Jon Ellory)

On dirait le Sud …

Depuis la découverte fracassante en 2010 de Seul le silence, un grand roman et donc un très grand polar, Roger Jon Ellory est devenu, bouquin après bouquin, un auteur policier incontournable, un des grands, à ranger sur l'étagère aux côtés du suédois Mankell, de l'américain James Lee Burke ou de l'islandais Indridason, par exemple.
Sur l'étagère des auteurs qui font que le polar n'est pas que le polar.
Non pas que ces plumes aient plus de lettres de noblesse que des auteurs policiers plus traditionnels qui seraient mineurs, non du tout, mais tout simplement le plaisir de la lecture n'en est que plus grand.
Si vous aimez lire de gros pavés qui tiennent bien au ventre, précipitez-vous donc sur Seul le silence (sorti en poche depuis) et maintenant sur Les neuf cercles qui sort de la même veine.
Notons que les autres bouquins de R.J. Ellory ne sont peut-être pas au même niveau : Vendetta était rangé sur l'étagère des thrillers politico-policier et on n'a pas lu les autres.
Mais ces neuf cercles de l'enfer sont bien à la hauteur de Seul le silence et l'on y retrouve les mêmes thèmes : le sud (ici le Mississipi), les séquelles de la guerre, le racisme envers les noirs (le sud quoi), une fillette assassinée, ...
Le sud ... ah, on s'est encore fait avoir ! Depuis 2010, on avait oublié !
Roger Jon Ellory n'est pas américain ! Il vit à Birmingham !
Comment donc peut-on écrire ainsi sans être de là-bas ?
Comme dans Seul le silence, on croit encore lire du Faulkner ou du Truman Capote mais non, Ellory est so british.

[...] Il y a une lettre qu'elle n'arrête pas de lire à haute voix. Et j'ai sur les bras un putain de mélodrame à la Tennessee Williams.

Comme dans Seul le silence, tout commence par la découverte d'un cadavre de jeune fille.

[...] - Bon sang ! Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
- Je vous avais prévenu, lança Powell. Quelqu'un l'a étranglée, puis l'a ouverte, lui a découpé le cœur, et l'a remplacé par un serpent dans un panier.
[...] - On va où ? demanda Hagen.
- On retourne où on a trouvé le corps.
- Qu'est-ce qu'on cherche ?
- Son cœur, Richard. On cherche son cœur.
[...] Powell leur donnait un coup de main, et c'est lui qui prononça la phrase que Gaines avait espéré ne pas entendre.
" Il y a quelque chose d'enterré, ici. "
[...] Et donc Gaines [...] se demanda qui avait fabriqué ce monde. Car d'après ce qu'il avait vu et entendu, ça ne pouvait sûrement pas être Dieu.

On est en 1974, le cadavre a été enfoui au bord de la rivière en 1954, c'est la vase qui, vingt ans durant, l'a conservé intact pour l'autopsie.
Ouais, ça démarre fort. Heureusement car le premier tiers de ce gros pavé pèse un peu : il s'appesantit un peu trop longtemps sur les drames intérieurs du shérif Gaines, revenu pas indemne du Vietnam.
Les protagonistes de 1954 sortaient traumatisés de la Grande Guerre.
Ceux de 1974 reviennent du bourbier vietnamien, brisés eux aussi.
De là à penser que les US en guerre quasi continuelle produisent de quoi alimenter des générations et des générations de lecteurs ...

[...] Gaines avait fait la guerre. Il avait vu les neuf cercles.
[...] On perdait une partie de son humanité à la guerre, et on ne la récupérait jamais.
[...] D'après ce que Gaynes savait, les hommes qui revenaient de la guerre étaient de trois types. Il y avait tout d'abord ceux qui se réintégraient. Ils n'oubliaient pas mais ne passaient pas non plus leur temps à ressasser leurs souvenirs. [...]
Le deuxième type était ceux qui portaient leur histoire comme une seconde peau : ils continuaient de mettre des treillis et des gilets pare-balles. [...] C'étaient ceux-là qu'il fallait garder à l'œil.
Le troisième type, c'était les morts.

Le shérif Gaines n'a que 34 ans (à la lecture, il parait souvent un vieux bonhomme usé de 50) et il n'a pas grande expérience des meurtres dans sa petite bourgade de province. Il va commettre quelques bourdes et, après nos lectures de centaines de polars et d'enquêtes sous haute pression, on se demande avec ce cadavre d'il y a vingt ans, comment donc ce shérif qui semble toujours un pas ou deux derrière le lecteur va bien pouvoir s'en sortir ...
John Gaines vit seul avec sa mère qui n'en finit pas de mourir de son cancer, qui n'en finit pas de pester après Nixon qui s'accroche au pouvoir. Lequel des deux partira le premier ?
Notons au passage, les chapitres 40, 41 et 42 lorsque Maman Gaines abandonne et son fils et Nixon : ce sont de très belles pages (et bien sûr pas à cause de Nixon, cessons-là la plaisanterie), tristes mais très belles.
Mais le shérif ne lâche pas son enquête. Bien décider à éclaircir les mystères du passé comme du présent ... car de nouveaux cadavres, bien frais ceux-là, sont venus s'ajouter au compteur.

[...] Trois morts en autant de jours.
Une enfant, un suspect, une mère.
[...] Bon, espérons que ça va s'arrêter là, déclara Thurston lorsqu'il atteignit la porte.
- Curieusement, je ne crois pas " observa Gaines, mais Thurston ne répondit rien.

Et c'est une histoire de famille qui va se dessiner peu à peu en toile de fond de tous ces événements, de 1954 à 1974.
Une grande famille du sud, une famille toute puissante. Un clan.
Le Klan.

[...] - Vos enquêtes pour meurtre sont-elles toujours aussi shakespeariennes, shérif ?
- Je dois avouer que les enquêtes pour meurtre sont très rares, Dieu merci.

Les romans de cet auteur ne sont pas exempts de défauts, mais leur force emporte tout.
On notait dans Seul le silence et comme dans Vendetta, que Ellory semblait éprouver quelque difficulté à ‘terminer’, à clôturer ses histoires de belle façon, sans recourir à d'artificielles pirouettes rocambolesques.
Comme si finalement cela n'intéressait guère Ellory qui, comme nous, aurait préféré rester en compagnie de ses personnages.
Cette fois, on apprécie que le final (même si les pirouettes inhérentes au genre policier sont toujours là) on apprécie que le final soit à la hauteur de cette sombre histoire de famille et des personnages embarqués.

Justement R. J. Ellory semble être lui-même un drôle de personnage. Un auteur capable de magnifiques romans mais aussi coupable de viles actions : il est connu pour avoir falsifié des commentaires (élogieux à son encontre évidemment) sur des sites comme amazon, et il est désormais repéré comme adepte de la scientologie [clic].
Quel grand écart entre l'œuvre et l'artiste !


Pour celles et ceux qui aiment le Sud.
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lundi 9 mars 2015

Les heures silencieuses (Gaëlle Josse)

Portrait flamand. Dame vue de dos.

On avait été quelque peu déçus par le bouquin de Gaëlle Josse sur Le dernier gardien d'Ellis Island mais cette auteure française a eu droit à une séance de rattrapage.
Ce sera Les heures silencieuses.
À partir d'un tableau du peintre flamand Emanuel De Witte, Gaëlle Josse nous emmène dans cet intérieur hollandais, au XVII° siècle, aux temps de la splendeur de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

[...] Nous sommes les commerçants les plus puissants en ce monde. Qui ne se sentirait plein d'orgueil, sachant la part qu'il y prend ? C'est sur mer que notre domination s'est établie, car nous y sommes habiles.

Pour une fois, on regrette presque le format électronique du ebook tant on aimerait retourner de temps à autre sur la couverture où la toile peinte par De Witte est reproduite. C'est à partir de cette peinture, que Gaëlle Josse imagine toute la vie de la dame qui y est peinte de dos. Toute la vie quotidienne des riches marchands de Delft vers 1670, à travers le journal intime de cette dame vue de dos.

Elle  imagine même les voisines et amies en train de se faire tirer le portrait par Veermer (de vrais tableaux de Veermer : [clic] ).
Le procédé est intéressant, original et bien mené.
D'une belle écriture aux tournures du passé, Gaëlle Josse met en scène cette femme de riche marchand, armateur de bateaux, et toute une vie d'espoirs et de déceptions, un beau portrait de femme (même vue de dos).
Depuis les souvenirs d'enfance avec son père dont elle était la fille aînée mais qui n'avait pas eu de garçon pour prendre sa succession. Elle bénéficiera de ses conseils avisés pour se faire une petite place dans un rude monde d'hommes.

[...] Le négoce est chose parfois difficile. Gardez la douceur de vos sentiments pour ceux de votre sang, et votre considération pour ceux de votre rang.

Sa découverte de la traite des noirs, quand les épices ne ramenaient plus assez d'or dans les coffres.

[...] Ce sont des hommes que l'Amsterdam convoyait à destination des plantations espagnoles d'Amérique.
Je ne sais si cela est juste de transporter des êtres semblables à nous, tels des sacs de noix de muscade ou des tonneaux de cannelle.
Nos voyageurs rapportent qu'en ces endroits, les femmes enfantent de la même façon que nous, dans le scris et dans le sang. Leurs nouveaux-nés ressemblent aux nôtres, exception faite de leur couleur, et elles les nourrissent avec grand soin, paraît-il.

Et puis les maternités qui épuisent, la vieillesse qui s'installe (à 36 ans), la sagesse qui vient ...

[...] À ne plus être désirée, ai-je encore un visage ?

La peinture flamande est réputée pour la lumière qu'elle laisse tomber sur les visages : Gaëlle Josse a choisit peut-être le seul tableau de cette époque qui présente une femme de dos et elle réussit à lui redonner vie et visage !
Un tout petit bouquin pour un beau portrait flamand de dame.

[...] Le moment de la remise du journal de bord, où tous les faits et incidents du voyage, intempéries, maladies à bord, réparations, courants marins, forme des rivages abordés, animaux ou oiseaux rencontrés, sont consignés.
On y trouve parfois des dessins qui montrent ce qui est difficile à expliquer, ou la description de mœurs étranges, bien éloignées des nôtres.
[...] Que d'heures ai-je passées dans ces carnets, à m'en brûler les yeux et à en perdre le sommeil, transportée en des lieux que de ma vie, je ne connaîtrai. Dans ces moments-là, ai-je assez maudit le sort de m'avoir fait fille !

Pour celles et ceux qui aiment la peinture flamande.
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