samedi 25 octobre 2014

BD : Golden City

Une série en or

Les albums n° 9 et 10 de Golden City sont sortis il y a peu : l'occasion de relire la série et d'en parler ici, ce que l'on n’avait pas fait jusque là.
On aime bien le charme indéfinissable de cette BD qui rappelle un peu l’adorable série du brésilien Leo(1).
Avec Golden City, Daniel Pecqueur (scénario) et Nicolas Malfin (dessins) nous emmènent dans un futur pas si lointain : la Terre et ses eaux sont polluées (refrain connu), les plus riches se sont réfugiés dans une île flottante, Golden City, protégés des affreux jojos restés à terre.
Parmi les laissés pour compte sur le rivage, une petite bande d'orphelins débrouillards.
Parmi les milliardaires, le pdg d'une multinationale pharmaceutique, beau, riche, fort et intelligent, il a tout du Golden Boy mais garde quand même bon cœur d'autant qu'il va se retrouver victime d'une sombre machination. S'ensuivront au fil des albums tout un lot de divers complots, traîtrises variées et retournements inattendus.
Alors oui, malgré quelques facilités un peu racoleuses (écologie à la mode, high tech branchée, maillots de bain échancrés(2), ...), malgré la répétition des rebondissements qui font durer la série, on aime bien le charme un peu naïf de ces albums, le côté pas prise de tête de cette histoire, le dessin clair et lumineux tracé par Nicolas Malfin, les péripéties rocambolesques tissées par Daniel Pecqueur, le machiavélisme des très sévères méchants et l'enthousiasme sympathique des gentils débrouillards.
On peut toutefois s’arrêter au numéro 6 de la série : à partir du 7, Pecqueur peine un peu à relancer une nouvelle saison sans trop savoir s’il lui faut plonger sa cité d’or au fond de l’eau ou l’envoyer dans l’espace. Ce qui permet d’ailleurs à Nicolas Malfin de nous offrir de nouvelles planches aux bleus profonds et lumineux.
Juste un cran en-dessous de la série de Leo déjà citée, sans doute car on n’y retrouve pas la poésie extraterrestre, le petit supplément d’âme apporté par le brésilien.

Quelques planches à cliquer : [1] [2] [3] [4] [5]

(1) - Aldebaran, Betelgeuse et Antares, une série dont on reparlera bientôt à l'occasion de la sortie du n° 5 d'Antares
(2) - euh, ben oui, BMR il aime bien les maillots de bain justement …


Pour celles et ceux qui aiment les belles images.
D'autres avis sur SensCritiques.


jeudi 16 octobre 2014

Bloody cocktail (James M. Cain)

La recette du Bloody Joan à la mante (religieuse).

Cette recette de cocktail, on la tient de Jacques (chez qui on peut d'ailleurs nous croiser parfois) : un Bloody Cocktail (en VF, si on peut dire, la VO titrait The cocktail waitress) de James Mallahan Cain, auteur américain du milieu du siècle dernier, connu pour plusieurs polars adaptés au cinéma comme Le facteur sonne toujours deux fois.
Les ingrédients du barman sont plutôt basiques mais la recette toujours réussie : des gars au portefeuille plein de fric, des filles au sex-appeal torride et donc des morts en pagaille.
La variante du Bloody Mary concoctée ici par James M. Cain, c'est le Bloody Joan.
On découvre une Joan (presque) éplorée qui vient tout juste de perdre un affreux jojo de mari qui s'est emplafonné ivre mort au volant d'une bagnole qui n'était pas la sienne. L'affreux jojo battait sa si jeune et si jolie épouse et on n'a guère le temps de s'apitoyer sur son sort.
La pauvre et jolie Joan est obligée de travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils : elle trouve une place de serveuse dans un bar. L'uniforme de la maison lui sied à merveille : la pauvre et jolie Joan a juste un peu de mal à garder sa poitrine à l'intérieur du chemisier et les mains des clients à l'extérieur de sa culotte [non, je ne fantasme pas sur la couverture (d'ailleurs c'était un ebook ... mauvais choix cette fois-ci !) et je n'invente rien : James M. Cain avait une réputation un peu sulfureuse].
Avec son job de serveuse (et son uniforme donc) on se dit que la pauvre et jolie Joan n'aura aucun mal à trouver rapidement un autre mari attentionné.
Et tiens donc, voici que le plus assidu des soupirants se trouve être un vieux milliardaire cardiaque. Je vous ressers un autre Bloody Joan ? Les chips sont offertes par la maison.

[…] Il me portait jusqu’à sa chambre, faisait glisser ma fermeture éclair et couvrait mon cou de baisers. C’est ainsi que, le jour de l’enterrement de mon mari, je couchai avec mon amant pour la deuxième fois.

En dépit de cette intrigue minimaliste (même si on n'a pas retracé ici tous les détails et péripéties) le bouquin fonctionne : c'est écrit à la première personne, la jolie personne de Joan, sous forme de confession. À qui se confie-t-elle ?
Aux flics qui ont enfin trouvé de quoi l'inculper ?
Au lecteur qui voudrait s'ériger en juge impartial ?
Joan n'est-elle qu'une jeune et belle ingénue dont les maris n'ont vraiment pas de bol ?
Ou plutôt une redoutable mante qui n'aurait rien d'une religieuse ?
Faut-il croire tout ce qu'elle nous raconte et surtout que doit-on penser de l'angle sous lequel elle nous dévoile tout cela (si je puis dire) ?
Très vite, chez les flics, tout comme dans la tête du lecteur, il y aura bientôt deux camps ... dont l'un gardera les yeux rivés sur les chemisiers et les shorts de Joan.
Ainsi va le monde selon James M. Cain.

[…] Je pense que vous auriez agi comme moi. Mais vous n’auriez pas fait plus, pas tout ce dont j’ai été accusée, plus tard, dans les journaux.

Ce roman est un inédit posthume : dans sa postface, l'éditeur Charles Ardai, spécialiste du polar hard-boiled, nous raconte comment il a réussi à dénicher les différentes versions non publiées de cette histoire et comment il a tenté de reconstituer un ensemble qui tient la route. La recette réussie d'un polar noir aux saveurs anciennes mais soigneusement dépoussiéré pour notre lecture aujourd'hui.


Pour celles et ceux qui aiment les pin-ups.
D'autres avis sur Babelio et celui de Jacques.



dimanche 12 octobre 2014

L’écrivain national (Hervé Joncour)

La promenade de Narcisse en forêt.

Rentrée littéraire, bouquin à la mode d’un écrivain à la mode, blogs dithyrambiques, … on aurait dû se méfier de L’écrivain national.
Pourtant le pitch était prometteur : un écrivain est invité dans une petite ville de province (réceptions, signatures, ateliers, lectures, cocktails) et se retrouve à côtoyer un fait divers dans une ambiance chabrolienne.
Une disparition mystérieuse ou un meurtre ? Un règlement de compte crapuleux ou l’élimination d’un gêneur ? 
Serge Joncour et son héros (ils ne font qu’un) ont franchi le périph’ et se sont mis en tête de découvrir, pire : de nous faire découvrir, la France profonde. Celle des forêts du Morvan. Celle des notables et des bourgeois, celle où parfois viennent trouver refuge des marginaux et des écolos.
L’auteur sait parfois trouver le bon rythme et nous préparer des saveurs des plus goûteuses :

[…] On suivait des routes onduleuses qui nous soulevaient chaque fois vers un nouveau panorama.
[…] Du côté des pâturages, là où l’on produisait de la viande rouge et du fromage blanc.

Une plume appliquée qui vire quelques paragraphes plus loin à la pire des catastrophes, de celles qui sentent à plein nez les ateliers d’écriture, ceux que justement Serge Joncour évoque dans ses rendez-vous littéraires de province :

[…] Le tragique vient de ne pas anticiper l’inéluctable.
[…] Il ne suffit pas de dire vrai pour que le livre soit sincère.
[…] Elle avait bien trop la couleur du drame pour ne pas être mon soleil masqué.

Passent encore ces prétentions de plumitif qui a oublié parfois de se relire car le rejet vient encore plus sûrement de l’autodérision ironique des premières pages qui se révèle très vite n’être qu’un incorrigible narcissisme. Le jeu tourne court, il n’en reste que le je.
Serge Joncour se met en scène jusqu’à l’écœurement, apitoyé sur son propre sort et celui de son double, héros ou miroir :

[…] En plus d’être isolé, je n’avais personne pour s’apitoyer sur mon sort.

Malgré toute la bonne volonté du monde, il est bien difficile de s’intéresser au sort du héros et de son auteur, de se laisser prendre un moment par une histoire d’amour à peine crédible, de se pencher avec un peu d’empathie sur des personnages falots, de rester captivé par une intrigue policière bien mollassonne. Sans doute une lecture qu’il fallait prendre à un second ou troisième degré que l’on n’a pas trouvé en dépit de nos efforts.
Livre lu grâce à Flammarion et à l’opération Masse Critique de Babelio (SP).


Pour celles et ceux qui aiment le Morvan.
D’autres avis plus positifs sur Babelio.


jeudi 9 octobre 2014

BD : La colonne


Le temps béni des colonies.

Après l'épopée du vicomte de Sanderval que nous contait récemment Tierno Monénembo, voici une autre facette du temps béni des colonies : à peu près à la même époque, en 1899, notre République éclairée dépêcha une Mission Civilisatrice et envoya deux officiers français, le capitaine Voulet et le lieutenant Chanoine, à la conquête du Tchad.
Mais la comparaison avec le bouquin précédent doit s'arrêter là et même assez brutalement : si le Roi de Kahel n'était finalement qu'un doux rêveur guère dangereux, les soldats Voulet et Chanoine furent de sinistres sires, poussés à la faute par une République inconsciente et avide de conquêtes coloniales.
La colonne infernale (ils étaient accompagnés de plusieurs centaines de tirailleurs sénégalais et mercenaires africains) leur colonne infernale a laissé une longue traînée de sang dans les sables du Niger actuel, pillant, violant, incendiant, décapitant et massacrant tout sur son passage : on parle de plusieurs milliers de morts, femmes et enfants compris. À l'époque on mit cela sur le compte d'une soudanite aigüe qui aurait affecté nos vaillants soldats et, après la défaite de Fachoda contre les anglais, la conquête effective et glorieuse du Tchad fit bien vite oublier ce détail de l'Histoire, d'autant qu'en France, l'affaire Dreyfus présentait d'autres enjeux.
Depuis, les manuels d'Histoire se sont bien gardés de rappeler ce sinistre épisode (parmi d'autres) et il faudra attendre les années 80 pour que ces pages sortent des archives.
C'est donc ce sinistre épisode de la pacification coloniale que nous raconte la BD de Christophe Dabitch (scénario) et Nicolas Dumontheuil (dessin).
Même si les noms ont été (légèrement) modifiés, le scénario reproduit fidèlement les événements historiques (même la résistance de la reine Sarraounia fut réelle) : il n’est même pas besoin de forcer le trait et les deux tomes sont bien suffisants pour la démonstration !
Le dessin à demi-naïf de Dumontheuil surprendra de prime abord mais après quelque hésitation, on franchit le pas et on adhère à ses images Y'a-bon-Banania qui s'accordent finalement tout à fait à l'esprit de ces années (en rappelant les caricatures des journaux satiriques de l'époque) et ajoutent un peu de distanciation humoristique et nécessaire face à ces sombres événements.
D'autant que les auteurs n'oublient pas de questionner également la soldatesque noire qui, en nombre, suivit un peu trop aveuglément la ‘folie’ des officiers supérieurs blancs.
Voulet ira même jusqu'à se proclamer Roi du Tchad (pays qu'il n'atteindra jamais !) et le gouvernement français finira par dépêcher sur place (un peu tardivement dirons nous ?) une seconde mission chargée de remettre un peu d'ordre militaire dans cette folie meurtrière.
On vous laisse un peu de suspense pour découvrir ce qu'il advint de nos fiers soldats mais sachez quand même que la colonne repartit ensuite sous d'autres commandements pour conquérir le Tchad, une façon bien française de capitaliser sur les acquis de la République.
Une BD et une Histoire à découvrir, un devoir de mémoire passionnant.
Quelques belles planches à cliquer ici : [1] [2] [3].

Pour celles et ceux qui aiment l’Histoire.
D’autres avis sur SensCritique. À lire également pour en savoir plus [1] [2].



samedi 4 octobre 2014

Le roi de Kahel (Tierno Monénembo)

Le temps béni des colonies [1/2]

C’est l’histoire d’une passion. L’Histoire d’une Afrique. C’est d’ailleurs peut-être la même chose.
La passion africaine de Aimé Victor Olivier, vicomte de Sanderval, un entreprenant et industrieux lyonnais qui, à la charnière des XIX° et XX° siècles, attrapa le virus des colonies et se mit en quête de devenir Roi du Fouta-Djalon (une partie de l’actuelle Guinée-Conakry).
Une histoire vraie que nous romance l’écrivain guinéen Tierno Monénembo dans Le roi de Kahel.
Une épopée bouillonnante, picaresque, aux accents de tartarinade : c’est tout à la fois l’Afrique, l’époque et le bonhomme qui veulent ça.

[…] L’Afrique lui apparaissait comme un monumental opéra baroque : des personnages difformes, des scènes extravagantes, une orgie de bruits et de couleurs, une musique jamais entendue ; un spectacle démesuré, à désintégrer l’esprit, à brûler les sens !

L’esprit aveuglé par le racisme colonial de l’époque (un aveuglement qui annonçait les terribles bouleversements du siècle à venir), la cervelle farcie de l’arrogance culturelle occidentale, les sens (et les intestins !) tourneboulés par les charmes africains, le vicomte de Sanderval entreprend expédition sur expédition (pacifiques les expéditions) pour apporter en vrac, le commerce, la philosophie, un roi et le chemin de fer aux peuls du Fouta-Djalon.

[…] – Vous, les Français, vous n’avez pas besoin d’histoire, vous avez besoin de héros !
[…] – Vous, vous n’êtes pas ici pour la France mais pour vous, n’est-ce pas ? Vous êtes un drôle de type. Qu’est-ce qui peut bien vous attirer en Afrique ?
– Le goût de l’Histoire, justement, monsieur le Britannique. L’Europe est blasée. C’est ici que l’Histoire a une chance de recommencer. À condition que l’on sorte le Nègre de son état animal !
– Et c’est pour cela que vous êtes là, pour sortir le Nègre de son état animal !
– Je crois, en effet, qu’il est temps de lui transmettre la lumière que nous avons reçue d’Athènes et de Rome !
[…] – Vous qui avez vu ces Nègres de près, pensez-vous qu’il soit possible de les sortir de la jungle où la génétique les a emmurés ?
– C’est une race primitive, j’en conviens, bien plus proche du singe que de nous, mais c’est une race jeune. Le cœur commence à naître, l’esprit naîtra par la suite. L’évolution mon cher Jules, l’évolution !
[...] – Oui, mais pourquoi le Fouta-Djalon ?
– D’abord à cause du nom, et ensuite de la géographie !

Amoureux de l’Afrique depuis son enfance, conquis par les cultures et les tribus qu’il y rencontra et imbu de sa propre personne, le vicomte de Sanderval, futur roi des peuls, était un doux rêveur, un barjot illuminé et son biographe réussit à nous entraîner avec recul mais enthousiasme sur les traces de ce rêve lumineux.

[...] Il ne tarissait pas d’éloges sur la nature et sur les femmes. Le mardi 9 mars, il nota, ravi et condescendant : “Vu une très jolie fille : beaux yeux mystérieux, nez correct, mince et busqué, lèvres presque minces. Quel dommage que tout cela soit noir !”
[…] Que redoutez-vous le plus ici, mon capitaine ?
– Les maladies !
– Plus que les Nègres ?
– Les Nègres, on peut les combattre, les maladies, jamais !…
Alors, ces Peuls ?
– Les Anglais de l’Afrique ! Tous les défauts et toutes les qualités de la terre : radins, perfides, ombrageux ; intelligents, raffinés, foncièrement nobles !

Mais chacun sait qu’après le rêve, le réveil est souvent difficile et l’éphémère Roi de Kahel sera bien vite rattrapé par les réalités historiques d’un colonialisme qui n’était pas le sien.
Comme tous les africains, Tierno Monénembo nous fait profiter d’une plume baroque et colorée mais nous épargne une naïveté qui ne sied pas au propos et sait nous dépeindre une colonisation sans concession :

[…] Chacun dénigrait chacun et couchait avec la femme de l’autre. On brûlait son ennui à la belote et sa malaria au Pernod. On était aux colonies, on ne s’aimait pas beaucoup, mais il fallait se serrer les coudes pour survivre aux hostilités du dehors : les Nègres et la jungle, la vermine et l’ennui.
[…] Blancs tremblant de trouille, rongés par le Pernod et jaunis par le palu.
[…] – Laissez donc, Olivier ! Le Fouta-Djalon est suffisamment inaccessible comme ça et les Peuls bien trop compliqués.
– Sans le Fouta-Djalon, c’est impossible d’avoir le Soudan.
– Nos postes sont bien avancés au Soudan, grâce au général Faidherbe.
– Nous les perdrons aussitôt que les Anglais s’empareront du Fouta-Djalon, ce qui risque fort d’arriver : les Peuls raffolent de la cretonne de Manchester et commencent à compter en shillings.
– Merci pour cette admirable leçon de géopolitique, monsieur Olivier. Mais pour l’instant la France a des hommes pour définir sa politique africaine.
– Des hommes de peu d’imagination !
[…] Quant à la vie de la France, ma foi, mis à part les éclats de voix que l’on entend pousser au Parlement, c’est celle, paisible et morne, d’une vieille rentière qui se sent bien dans son agonie.

Merci à François pour cette découverte.
On reparle des colonies très bientôt avec une autre épopée, beaucoup moins drôle … à suivre [ici] !


Pour celles et ceux qui aiment l’Afrique.
D’autres avis sur Babelio.



vendredi 19 septembre 2014

BD : Blast


Flash-black.

Après de longues années vouées aux couleurs acryliques et rutilantes, la BD européenne, bousculée par l’irruption des mangas,  n'en finit plus de redécouvrir les plaisirs du noir & blanc.
Les exemples ne manquent pas :
- les polars comme Le casse ou Trouble is my business
- l'excellent et effrayant Boucher de Hanovre (coup de cœur pour ces allemands)
- l'espagnol et franquiste Piège
- le cultissime Maus (autre coup de cœur incontournable pour l’américain né à Stockholm)
bref, les exemples ne manquent pas (et encore, ce ne sont que ceux que l'on a pris le temps de lire ici !).
À classer sur ce même rayon, depuis un premier volume paru en 2009, Manu Larcenet (un ancien de Fluide Glacial) vient de terminer cette année, une série de poids avec Blast.
Ça commence façon polar et directement en garde à vue : Polza (on vous laisse le plaisir de découvrir la genèse du prénom !) est interrogé par la PJ. Visiblement, Polza est un clochard à la dérive, un marginal en perdition, interrogé pour ce qu'on devine de quelques horreurs sur une douce jeune femme, par des flics impatients de le déférer au parquet.
D'ailleurs Polza a tout d’un affreux jojo : obèse, colérique, énorme, gavé aux barres chocolatées et imbibé d'alcool.
Sauf que ...
Sauf que Polza se dit écrivain, sauf que Polza semble se contrefiche d'être inculpé et sauf que Polza entend d'abord raconter toute son histoire aux flicaillons impatients.
[...] Si vous voulez comprendre, il faut que vous passiez par où je suis passé.
Chouette, c'est parti pour quatre gros volumes.
On s'attache très vite à ce personnage d'apparence pourtant odieuse et hideuse. Quelques pages seulement et nous voici accros au récit de son aventure humaine (car l'apparence de Polza est trompeuse et c'est bien d'humanité qu'il s'agira). L'impatience des flics finit par nous gagner (heureusement, les 4 tomes de la série sont désormais publiés !).
Et contrairement aux apparences encore (il faut quelques pages pour dépasser la surprise de ce noir & blanc envahissant, avare de textes et chiche en dialogues), le dessin (où l’on croit apercevoir parfois le fantôme de Fred)  finit de nous accrocher définitivement : pour dépeindre les noirceurs de l'âme, Manu Larcenet a opté pour une gamme étonnamment variée de beaucoup de noirs et d'un peu de blancs. Des pages d'une profonde noirceur mais des planches d'une luminosité surprenante, tout à fait en accord avec le propos et une histoire où justement tout n’est pas noir ou blanc, chapeau l'artiste.
Des planches comme celle-ci valent le déplacement !
Un dessin qui se révèle étrangement physique et qui tente de nous faire ressentir la pesanteur des corps malades, blessés ou maladroits, l'humidité et la vitalité des forêts grouillantes, l'errance des regards éperdus, ... Étonnant.
Dans ce registre de couleurs on se doute que l’histoire n’est pas bien gaie et elle se termine très habilement sur un dernier chapitre qui s’intitule : Pourvu que les bouddhistes se trompent … Tout un programme dont on vous laisse découvrir le sens exact.
Tout tout petit bémol : on comprend que Larcenet se soit laissé emporté par son talent, on apprécie le rythme lent qui nous laisse nous imprégner des ambiances mais l’histoire aurait gagné à être plus ramassée et on aurait sans doute pu gagner l’un de ces quatre gros volumes.
D'autres images encore : [1] [2] [3] [4] [5] [6]

Pour celles et ceux qui aiment quand tout n’est pas noir ou blanc.
L'avis de Télérama, d'autres sur SensCritique.

lundi 15 septembre 2014

Trois mille chevaux vapeur (Antonin Varenne)

De bruit et de fureur.

On avait déjà croisé Antonin Varenne dans un polar un peu déjanté : Fakirs.
Revoici cet auteur dans un tout autre registre, celui du roman d’aventures, fresque picaresque, voyage en technicolor et odorama.
Le titre, sur la couverture, donne déjà le ton : Trois mille chevaux vapeur, rien que ça. C’est la puissance du bateau transatlantique de la Cunard qui emmènera le sergent Bowman aux Amériques juste avant l’élection d’Abraham Lincoln en 1860. C’est aussi la mesure de la puissance évocatrice de ce roman bouillonnant qui résonne de bruits et de fureur, de guerres et de puanteurs.
Mais avant de partir pour le farwest, le sergent Bowman est d'abord passé par les Indes et la Birmanie : il était soldat pour la Compagnie des Indes Orientales, la britannique, la société privée qui reçut de la Reine Elisabeth les privilèges de frapper sa propre monnaie et recruter sa propre armée et dont les mercenaires terrorisèrent une grande partie de la planète … pour le bien de l'Empire.
C'est à l'embouchure de l'Irrawaddy(1) que commence ce récit en 1852, en pleine guerre navale.  Quelques pages à peine, pleines de bruit et de fureur, et nous voici plongés au cœur des combats aux côtés du sergent Bowman et de ses hommes, envoyés en mission secrète contre les ‘singes’ birmans (on découvrira plus tard les dessous peu chevaleresques de cette affaire qui finira très mal).
Plus tard, en 1858 au cœur de La Grande Puanteur, on retrouve le sergent Bowman à Londres, imbibé d'alcool et d'opium. Quelques années de captivité chez les 'singes' birmans ont laissé des traces profondes dans son cerveau ravagé par les cauchemars et des cicatrices effrayantes et mystérieuses sur son corps amaigri.
Un meurtre puis un autre semblent alors réveiller les fantômes des années terribles.
Le sergent part à la recherche des rares survivants de l'épisode de 1852 et des années de captivité qui suivirent : l'un d'eux est sans doute l'assassin.
[…] – Des meurtres qui se ressemblent… d’un côté du monde à l’autre… Jamais je n’ai entendu une chose pareille. Mais alors, monsieur Bowman, vous êtes une sorte de policier international ?
Arthur avala son whisky de travers et toussa.
– Pas vraiment.
Bowman devra poursuivre l’assassin et ses propres cauchemars jusqu'aux Amériques où il débarque le 8 mars 1857 en pleine manifestation des ouvrières du textile(2).
[…] – Vous ne semblez pas être un homme trop encombré d’illusions, monsieur Bowman. Si vous en aviez au sujet de ce pays, voilà qui règle l’affaire. Les États-Unis ne sont pas une jeune nation, mais un commerce d’êtres humains florissant. Ceux qui débattent aujourd’hui à Washington de l’émancipation des esclaves sont les propriétaires des usines où travaillent ces femmes. Ce sont eux qui font tirer sur les ouvriers.
C'est sur cette trame historique délibérément ‘choisie’ qu'Antonin Varenne s'amuse à déplacer son pion (et nous avec !) d'est en ouest, en voilier, en train, en vapeur, en diligence, à cheval, pour notre plus grand plaisir : le contexte est évoqué avec précision mais sans pédantisme affecté, sans étalage complaisant, juste ‘histoire’ de piquer notre curiosité.
Le fil de l’intrigue ‘policière’ est très ténu et ne sert qu’à nous tenir en haleine tout au long du voyage, dans l’impatience de découvrir quelles sont exactement ces mystérieuses et terribles cicatrices que Bowman et ses anciens compagnons d’armes ont ramené de captivité, et lequel des rares survivants en est devenu fou furieux.
[… ] – Puis-je demander ce qui vous est arrivé ?
– Ça remonte à longtemps.
– Vous ne voulez pas en parler ?
– Depuis quelque temps, j’ai l’impression que je rencontre que des pasteurs qui veulent me faire parler et des fous qui voudraient que je me taise.
Le vieux baissa les yeux et fit tourner son verre entre ses mains, comme s’il hésitait à s’empoisonner un peu plus le foie.
– Il y a des cas dans lesquels je ne crois pas à la confession, monsieur Bowman. Raconter quelque chose de douloureux, cela ne fait souvent que ranimer la souffrance. Qui que vous soyez, je ne pense pas que vous ayez à vous repentir de ces blessures.
Bowman bourra le foyer de sa pipe et frotta une allumette sur la table.
– C’est pas si sûr que ça.
Le vieux pasteur sourit.
[…]– Monsieur Bowman, puis-je vous demander quelque chose ?
– Quoi ?
– Vos cicatrices, est-ce que c’est cet assassin qui vous les a faites ?
Bowman tira de sa poche le flacon de Brewster et le tendit au Polonais.
– Qu’est-ce que c’est ?
– J’en sais rien. Des plantes, mais ça marche. Comme le laudanum. Plus fort.
Brezisky accepta sans se faire prier. Bowman en but aussi.
– Sinon je pourrai pas raconter encore. Et ça te servira aussi pour dormir après.
Un extrait d'une interview de l'auteur :
[...] Fan de western depuis longtemps, j'ai décidé de me lancer et de là s'est greffée l'idée de la poursuite d'un tueur qui aurait pu être un tueur du XXe siècle, mais pendant la conquête de l'Ouest. Ensuite il a fallu des personnages, ils ont pris corps au fur et à mesure, selon les besoins de l'histoire...
Pour la première fois je crois que j'ai vraiment forcé le destin d'Arthur Bowman (le personnage principal) à aller exactement là où je voulais. Ce que je n'ai pas maîtrisé, c'est par où il allait passer. [...] Je savais où je voulais faire arriver le héros, mais Bowman est passé par des endroits que je ne m'attendais pas du tout à visiter ...
Au long de ses pérégrinations, l’increvable Sergent Bowman rencontrera toute une galerie de personnages hauts en couleurs, au figuré comme au propre puisque le monde de l’époque se confronte aux jaunes, aux noirs et même aux rouges du far-west. Bowman fera même la connaissance d’un étonnant indien métis qui s’est lui-même baptisé John Doe ! … et d’une belle rousse du far-west (joli portrait de dame).
[…] – Et une dernière chose : quand on sera là-bas, tu me laisseras parler. Tu es peut-être blanc, mais tu ne connais pas ces endroits.
– Je ne dis rien ?
– Tu restes comme tu es, tu fais peur aux gens et moi je parle.
[…] Les Indiens ne se serrent pas la main, peut-être la seule chose que nous aurions dû apprendre de vous. Malheureusement, tellement de mensonges ont été scellés par une poignée de main que nous sommes devenus réticents à cette tradition. Il ne faudrait le faire qu’entre amis. Pierre Noire tendait sa main gauche. Arthur tendit la sienne, enroulant ses trois doigts restants autour des quatre de l’Indien.
Le sergent Bowman réussira-t-il à racheter sa rédemption après les horreurs commises et subies quand il n’était qu’un spadassin au service de Compagnie ?
[…] Bowman réalisait, écoutant les vagues au loin, qu’il n’avait pas impunément traversé tous ces paysages. Chaque fois, il y avait laissé un morceau de lui, de temps passé et de vie disparue. Le sergent Bowman était maintenant éparpillé aux quatre coins du monde. Il ne restait plus grand-chose de lui.
Commencé à grand bruit dans la fureur des guerres coloniales en Asie, le roman s’achèvera au son des canons de la Guerre de Sécession sur laquelle Arthur Bowman et Antonin Varenne jettent un regard désabusé :
[…] Vingt mille soldats furent tués ou blessés pendant une bataille d’une seule journée, dont les deux camps revendiquèrent la victoire. L’industrie et les grandes fermes des États-Unis tournaient à plein régime, le pays était sorti de la crise économique qui durait depuis la grande sècheresse de 1857. Dès la fin de l’hiver, le flot d’immigrants ne cessa de grossir et la piste de la Californie qui passait par Carson City devint une rivière continue de convois en route vers le Pacifique.
En pleine transformation industrielle, le XIX° siècle finissant annonce déjà les terribles fracas des années à venir et la plume d’Antonin Varenne a suffisamment de souffle et d’ampleur pour nous entrainer et nous faire partager ces bouleversements.
Bien sûr on peut se dire que le récit d'Antonin Varenne joue la facilité avec des épisodes assurés d'emporter l'adhésion de ses lecteurs. Mais il faut bien reconnaitre aussi que l'auteur maîtrise et sa plume et ses effets et que sans ces talents il nous aurait perdus en chemin depuis bien longtemps.
Les romans d’aventure modernes sont assez rares pour s’attarder sur celui-ci, inhabituel et intéressant.
(1) - à l'époque, on avait autre chose à y faire qu'admirer les célèbres dauphins
(2) - pour les curieux, il semblerait que l'histoire de cette manif et de la répression sanglante qui suivit (l'armée aurait ouvert le feu sur les ouvrières) ne soit qu'une légende destinée à occidentaliser la commémoration du 8 mars. Mais cela n'enlève rien au récit de Varenne !

Pour celles et ceux qui aiment les aventuriers.
D’autres avis sur Babelio. Le billet de Yan qui fut le premier à nous mettre sur la piste. Celui de Cassiopée.



jeudi 11 septembre 2014

Le sixième homme (Monica Kristensen)

Un polar à Longyearbyen !

Évidemment BMR & MAM s'en seraient voulu de passer à côté(1) de ce polar qui sera certainement le plus nordique de la récente déferlante scandinave !
Si par inadvertance (sait-on jamais !) vous ne situez pas tout à fait Longyearbyen, sachez que nous voilà partis pour le Spitzberg (ou le Svalbard en VO norvégienne), un archipel(2) tout là-haut en pleine Mer de Barents, bien au-delà du cercle polaire arctique [clic], quelques îles perdues près du pôle et qui comptent les villes les plus septentrionales de la planète.
Depuis les années vingt, ce territoire qui n'appartient à personne ou à tout le monde (un peu comme l'Antarctique) a été placé sous l'administration de la Norvège qui met un point d'honneur à le protéger scrupuleusement et à respecter les préceptes écologiques les plus stricts.
Même les ours blancs y sont protégés alors qu'ils représentent le principal danger de ces îles où l'on ne sort jamais sans le fusil en bandoulière (on a quand même le droit de tirer pour se défendre ! mais je vous laisse imaginer ensuite l'enquête des flics écolos, d'autant que les ours sont rarement armés, eux).
La civilisation la plus proche (si l'on peut parler de civilisation) est Tromsø, tout en haut en haut de la Norvège et c'est de là que l'avion décolle pour Longyearbyen.
Longyearbyen n'est qu'un hameau où se croisent deux ou trois rues et à peine 2.000 habitants.

[...] Le jardin d'enfants se situait en centre ville de Longyearbyen. Ceux qui vivaient ici disaient cela sans aucune ironie, seuls les touristes trouvaient amusant que l'on emploie les termes de grande place et centre ville pour parler de la grosse poignée de bureaux, magasins, cafés et restaurants regroupés là.

À quelques encâblures, une autre ‘ville’ : c'est Barentsburg, une colonie minière d'origine soviétique. Les Russes sont les seuls à avoir fait valoir leur droit d'exploiter les ressources naturelles du territoire (le charbon) comme le prévoit le traité international du Svalbard. Barentsburg, aujourd'hui à demi abandonnée, fut longtemps une vitrine soviétique(3) mais compte moins de 500 habitants désormais.
Quelques belles images de Longyearbyen(4) ici : [1] [2]


Bon voilà pour la leçon de géo, venons-en enfin à ce polar, norvégien donc, de Monica Kristensen qui a vécu longtemps tout là-bas là-haut comme ... glaciologue, bien sûr !
Grâce à cette ‘fraîche’ expérience, l'auteure sait donner la part belle à tout ce décor exotique, aux us et coutumes de ces colons perdus au bout du monde, à la vie et au métier des mineurs (de charbon) ou des pêcheurs (de crevettes).
Le sixième homme justement, c'est le fantôme dont la légende locale dit qu'il accompagne parfois les équipes de mineurs (composées habituellement de cinq hommes) au fond des galeries.

[…] Un peu plus loin devant lui dans la galerie, Knut pouvait voir le casque blanc dodeliner d’un côté, puis de l’autre, et la distance n’augmentait pas. Knut fut soudain tiré de sa léthargie. Le casque blanc… Les deux mineurs qui l’avaient accompagné portaient des casques jaunes. Mais qui était donc la personne qui marchait devant lui ?

Par une belle et longue nuit d'hiver (-30°, 24h de nuit, je ne recommence pas la leçon de géo), une fillette disparait de la garderie, en plein ‘centre’ du petit village de Longyearbyen. Les parents, le personnel du jardin d'enfants, les autorités, les deux flics du coin, tout le monde s'inquiète, s'affole et s'active. Qu'est-il advenu de la petite Ella, dans ce village perdu sur cette île perdue où l'on craint bien plus le fantôme légendaire de la mine qu'un improbable ravisseur d'enfants ?

[…] Il devait y avoir une explication parfaitement logique à cette disparition, il ne voyait pas comment il pouvait en être autrement. Il n’y avait pas d’enlèvement d’enfants au Svalbard.
[...] Je n’arrive pas à y croire. Que s’est-il passé ? Le Svalbard était une petite communauté paisible. Le tapage domestique, le trafic d’alcool et, dans une moindre mesure, la criminalité environnementale, voilà les pires délits auxquels nous étions confrontés jusqu’ici. Et subitement, il y a tout ça qui nous tombe dessus.

Mais on est bien loin d’une métropole stressante et trépidante comme Los Angeles et l’enquête policière ne trônera évidemment pas au palmarès des thrillers de l’année.
On se doute bien qu’il n’y a pas de serial-killer au Svalbard (il mourrait d’ennui dans les trois jours) et la disparition de la petite Ella ressemble malheureusement à tous les drames de ce genre.
Non, Monica Kristensen préfère prendre son temps pour revenir sur les événements des derniers jours, sur les enchaînements tragiques qui conduiront au drame et elle en profite pour nous faire découvrir la vie de cette petite communauté. C’est tout l’intérêt de ce bouquin, presqu’un documentaire, juste suffisamment romancé et ‘polarisé’(5) pour joindre le plaisir de la découverte à celui de la lecture.

(1) - il y a déjà quelques années BMR et MAM sont allés passer une semaine tout là-haut (en été !), engoncés au fond du kayak dans les combinaisons en caoutchouc glacé, pagayer entre les icebergs et les phoques, sacrés souvenirs, toujours très ‘frais’  dans nos mémoires !
(2) - pour être géographiquement exact, le Spitzberg est l'île principale du Svalbard
(3) - étant donné la latitude on n'ose pas dire une vitrine soviétique ... à l'ouest !
(4) - la ville ('-by' en norvégien est l'équivalent de -ville ou -city) tire son nom de Mr. Longyear, un américain qui créa tout là-bas là-haut les premières exploitations minières au début du siècle dernier
(5) - de polar, puisque le polaire va de soi !


Pour celles et ceux qui aiment les longues, très longues nuits d’hiver.
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jeudi 28 août 2014

BD : Mabui, l’âme d’Okinawa

Élévation d'âme.

Okinawa.
Tout le monde connait cette île rendue tristement célèbre par la bataille qui s'y déroula en 1945 peu avant les bombes atomiques et la reddition du Japon.
Peut-être sait-on également qu'elle sert toujours de base avancée aux américains : entre le Japon et Taiwan, face à la Chine et la Corée, ce porte-avions naturel est évidemment d'une importance stratégique pour l'Oncle Sam.
Le manga de Susuma Higa nous raconte justement la vie quotidienne des habitants d'Okinawa (plus d'un million d'habitants quand même !) forcés de cohabiter avec la présence américaine. Une présence envahissante : exercices et manœuvres, passages d'avions et décollages d'hélicos, et surtout un système de 'compensations' qui gangrène l'économie naturelle de l'île (qui malgré ces subventions reste l'une des régions les plus pauvres du Japon).
Susuma Higa prend prétexte de différents faits divers récents et se plait à imaginer et dessiner de petites histoires autour de ces événements : peu à peu il nous fait pénètrer au cœur de la vie quotidienne et ordinaire des habitants (on songe parfois aux BD d'Étienne Davodeau).
Et peu à peu on s'approche de l'âme d'Okinawa : Mabui en VO, c'est un peu le côté spirituel, celui qui s'en est allé avec ces perturbations étrangères.
L'archipel des îles Ryūkyū est en effet réputé pour la longévité de ses habitants ainsi que (est-ce lié ? !) la spiritualité dont est imprégnée leur culture : culte des ancêtres et nécessaire harmonie des relations entre les vivants, les dieux, la nature et les morts. Dans cet écosystème, les femmes occupent une place prépondérante et celles qui développent des qualités de medium (noros et yutas) jouent les chamanes et les intermédiaires [lien].
Ainsi, on mesure d'autant plus le bouleversement apporté par les bulldozeurs et les hélicos de l'US Army.
On retrouve (et découvre !) tout cela dans cette BD à multiples facettes : une plongée passionnante et instructive dans un Japon original, loin des clichés habituels.
Le propos de Susuma Higa, intelligent et sensible, est loin d'être manichéen et explore avec beaucoup d'humanité toutes les subtiles nuances et toutes les contradictions de la situation.
Un peu d'esprit en ce monde de brutes.

Quelques planches de la BD : [1]  [2]

Nota :
Ce volume (Mabui, les âmes d'Okinawa) est le second album. Il est normalement précédé de Soldats de sable qui décrit l'immédiat après-guerre (mais ce thème nous a moins attirés).


Pour celles et ceux qui aiment l'humain.
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lundi 25 août 2014

L’échappée (Jim Thompson)


Après Tito Topin, voici un peu dans la même veine, encore un petit polar noir bien agréable à lire et encore un nouvel auteur pour ce qui nous concerne.
Jim Thompson fut un auteur du début du siècle dernier, publié en français dans la fameuse Série Noire (ici, c'est une nouvelle traduction chez Rivages/Noir). Et pour poursuivre le parallèle avec Tito Topin, Jim Thompson travaillera également pour le cinéma (scénariste par exemple des Sentiers de la gloire de Kubrick). Il devrait nous être connu également comme l'auteur du roman 1280 âmes (adapté par Bertrand Tavernier dans Coup de torchon). En attendant de (re-) lire 1280 âmes (ou 1275 dans la première VF !), voici donc une nouvelle traduction de L'échappée (adaptée au cinéma également, ce fut Sam Peckinpah avec Guet-Apens).
Doc McCoy sort de prison et reprend du service comme gentleman-flingueur.

[...] Doc était fait pour le crime, pour les entreprises de grande envergure auxquelles il en arriva rapidement. Personne n'avait la faculté de s'adapter aux particularités d'un coup aussi facilement que lui, personne n'était capable de planifier avec autant de perspicacité, personne n'était aussi impavide et imperturbable.
Il aimait son métier. Abordant à l'âge de vingt-cinq ans une lourde peine de prison, il n'en était pas moins demeuré fidèle à son engagement. Son butin, au cours des cinq dernières années, s'élevait à plus de cent mille dollars par an. Pour une somme pareille, on pouvait se permettre de prendre patience un certain temps. Il pourrait mettre à profit son inactivité forcée pour se défendre, nouer de nouveaux contacts, améliorer sa connaissance du monde criminel et planifier de nouveaux coups.

Ça commence par les retrouvailles avec des complices et la belle et jeune Carol (il était temps que Doc sorte de taule), son épouse, muse et complice. Le hold-up s'organise.
Mais les grains de sable s'accumulent obligeant chaque fois Doc à revoir et ajuster ses plans.
Et donc les cadavres s'empilent.
Les péripéties seront on ne peut plus classiques (Jim Thompson est l'un des fondateurs du genre) et on ne sait trop ce qui fait le charme indéfinissable de ce roman : une écriture fluide et claire qui a l'air de ne pas y toucher (et qui est sans doute rehaussée par la nouvelle traduction, moderne et bien lisible), une sorte d'humour noir pince sans rire (bien différent de celui de Westlake par exemple), une galerie de personnages piqués des hannetons et sans doute et surtout le couple improbable que forment Doc et Carol, façon je t'aime moi non plus (leurs retrouvailles après quand même plusieurs années de taule pour Doc, sont un véritable régal de sous-entendus et de non-dits !).
Et puis en fin de cavale, on ne manquera pas la découverte du royaume d'El Rey (au Mexique, où viennent se réfugier les truands en fuite) : ça vaut le voyage et ces dernières pages devrait figurer en bonne place dans tous les manuels et annales d'économie (on vous laisse découvrir à votre tour).

[...] En fait, il n'y a pas de meurtres. Officiellement il n'y en a aucun. Le taux de mortalité très élevé découle des nombreux suicides et de la propension qu'ont les immigrants à succomber à des accidents.

Peut-être pas le roman le plus notable de Jim Thompson mais certainement de quoi nous mettre en appétit de cadavres, en soif de nouveaux braquages, en attendant la nouvelle traduction (et donc la réédition par Rivages) des fameuses  1280 âmes ... la rumeur bruisse que ce serait pour très bientôt.


Pour celles et ceux qui aiment les cavales.
D'autres avis sur Babelio. Le billet de Jean-Marc.



vendredi 22 août 2014

Libyan Exodus (Tito Topin)


Un taxi pour Tripoli.

Tito Topin : certains le connaissent peut-être comme le scénariste de Navarro. On le découvre ici comme auteur de polars.
Dès les premières pages on plonge avec délices dans ce Lybian Exodus, comme dans un bon film de série B, nerveux et musclé. Avec un plaisir un peu coupable, on imagine retrouver les Bob Morane de notre enfance, quand les mercenaires, les belles pépés et les aventuriers se donnaient rendez-vous au café américain de Casablanca.
Certes on est bien en Afrique du Nord mais Tito Topin (qui a vécu au Maroc) est plus malin que cela : son bouquin date de 2012 et prend comme décor les événements de 2011 en Lybie. C'était le fameux Printemps, c'était la chute imminente de Khadafi, c'était le foutoir. Fort sagement, l'auteur restera très light dans les couplets obligés sur l'islam et la révolution démocratique(1), couplets un peu faciles forcément et se gardera bien de donner des leçons de géopolitique.

[...] Sa barbe est récente, couleur goudron, pas un poil blanc.
Il ne la rasera qu'à la mort de la Pourriture(2).
Il en a fait la promesse à Izza.
- Tu vas ressembler à un intégriste, lui avait-elle dit.
- Ils n'ont pas le monopole de la barbe, il avait répondu. Victor Hugo n'était pas un intégriste, Maimonide et Aristote non plus.
- D'où tu m'as sorti ceux-là ? Un chrétien, un juif, un Grec mort depuis des siècles !
Ils avaient ri.

En pleine guerre civile, dans un pays à feu à et à sang, zigzaguant au milieu du chaos entre bandes rebelles et armées plus ou moins officielles, une land rover roule à toute allure sur les pistes libyennes. À bord, quelques fuyards rassemblés on ne sait trop comment (ou plus exactement : on découvrira comment ...), une petite troupe haute en couleurs et pour le moins hétéroclite : une actrice de théâtre, un escroc, un pilote de chasse, un professeur d'arabe, un médecin alcoolique, une femme enceinte, un faux archéologue, ... certains libyens, d'autres tchadiens ou encore tout à fait étrangers.
Les courts chapitres nous laissent (et leur laissent !) peu de répit : entre les épisodes rocambolesques de la fuite de la land rover, on découvre peu à peu l'histoire de chacun des personnages et ce qui les aura amenés à se retrouver entre ces pages.
Des pages que l'on tourne à vive allure, au rythme de la fuite, pressés que nous sommes de découvrir d'où vient chacun de ces personnages et de deviner où l'auteur compte bien nous emmener (à part rejoindre la frontière au plus vite !).
Peut-être pourra-t-on critiquer des personnages un peu caricaturaux placés dans des situations un peu convenues mais c'est aussi la règle dans ce genre, façon série B revisitée par un intello.
Et l'écriture fluide de Tito Topin (tout à fait en accord avec son histoire) emporte facilement l'adhésion.

[...] - C'est plus facile de chasser un chien qu'un dictateur. Il suffit d'un caillou pour qu'il foute le camp, la queue entre les jambes. Pour un dictateur, il faut l'assentiment de toutes les nations, il faut blablater, attendre qu'il y ait des milliers de morts. Alors, mais seulement alors, on lui balance sur la tronche des milliers de tonnes de bombes qui coûtent de quoi nourrir tout un continent. résultat, il vaut mieux être gouverné par un chien, c'est plus facile de s'en débarrasser dès qu'il commence à se prendre pour Dieu en personne.
- Vous avez raison, dit Henri, aux prochaines élections je dirai à mon chien de se présenter.
- Il est de quel parti?
- Teckel à poil dur.
- Comment il s'appelle ?
- Pirate.
- Assurez-le de mon vote quand vous le verrez.

De quoi nous faire regretter de ne pas avoir connu cet auteur plus tôt et nous donner envie de repartir avec lui en Afrique du Nord pour retrouver son écriture sèche et ironique, érudite mais sans fioritures, un petit peu désuète avec ses savoureuses descriptions de personnages à l'ancienne.

(1) - on se prend presque à regretter de finalement ne pas en apprendre plus sur ces événements, là où un regard un peu décalé nous aurait intéressé
(2) -  ainsi sera désigné le dictateur (celui qui avait planté sa tente en 2007 dans les jardins de Sarko) tout au long du bouquin !


Pour celles et ceux qui aiment les road-tripes.
L'avis de Jean-Marc à qui l'on doit cette découverte.


mardi 19 août 2014

Les feuilles mortes (Thomas H. Cook)

Photo de famille.

L'américain Thomas H. Cook passe sous les feux de la rampe en ce moment grâce à son dernier roman : Le dernier message de Sandrine Madison.
On avait déjà croisé cet auteur dans Les rues de feu (un roman très différent de ses dernières livraisons), et on a décidé de poursuivre par une ancienne parution, désormais en poche : Les feuilles mortes.
Un peu trop facilement classé dans les polars, ce bouquin est plutôt un roman psychologique.
Eric mène une vie de famille paisible et typique dans une petite ville américaine paisible et typique. Il tient un magasin de photo où il développe des photos de mariages, de naissances, bref de familles. Une belle et aimable épouse, Meredith. Keith, le fils (un ado quoi).
Tout va pour le mieux et tout le monde sourit sur la photo de famille ...

[...] Les photos de famille mentent. Je compris ça en partant pour toujours de chez moi cet après-midi là, si bien que je n'emportai que deux clichés.

Jusqu'au soir où tout va basculer : Thomas H. Cook se lance alors dans la démolition de tout cet édifice, pierre par pierre, brique par brique, consciencieusement et sûrement.
Ce soir-là, Keith est allé faire du baby-sitting chez des voisins.
Le lendemain, la petite des voisins a disparu. Évidemment le fiston Keith sera le premier soupçonné.
Et c'est effectivement de soupçon qu'il s'agit : peu à peu, les mensonges et les présomptions s'accumulent sur le dos de cet ado renfrogné. Eric commence lui-même à douter de son propre fils.
Et ce n'est que le début. Petit à petit on découvre que les photos de la propre famille d'Eric (son père, son frère, ...) étaient elles-aussi artificielles et que les sourires étaient crispés.
On ne vous en dit pas plus évidemment mais ces photos de famille vont être rongées par les soupçons, grignotées par les mensonges ...

[...] Le soupçon est un acide. Il ronge tout ce qu'il touche. Il s'attaque à la surface des choses en y laissant une marque indélébile. [...] Il détruit la confiance niveau par niveau. Et creuse toujours plus profond.

Thomas H. Cook en fait même un tout petit peu trop (les soupçons sur Meredith, par exemple) tant il a à cœur de démolir toute la maison du pauvre Eric, sans oublier une pierre ou une brique, et parfois l'accumulation de clichés (normal pour des photos de famille !) est un peu trop prévisible.

[…] Je l’admets, les affaires qui restent sans réponse sont les plus pénibles.
— Elles vous rongent, dis-je tout bas.
— Oui, elles vous rongent. Les dossiers les plus difficiles sont ceux que l’on ne peut refermer.
[…] Je pris tout à coup conscience que le doute pouvait assombrir une vie, empêcher tout répit, vous projeter dans une quête sans fin.
— Et ta vie devient une énigme non résolue, ajoutai-je.
— Oui, c’est le plus terrible, dit Leo. Un dossier qui reste ouvert.

Mais on tient là, un roman assez court qui se lit facilement et agréablement : de quoi nous donner envie de parcourir plus avant la bibliographie de cet auteur.


Pour celles et ceux qui aiment les photos de famille.
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lundi 11 août 2014

Le royaume des voleurs (William Ryan)

La trilogie moscovite ? Pas sûr ...

Moscou. 1936.
L'Union Soviétique est entre deux guerres, se remettant difficilement de l'une, préparant déjà activement la suivante. Staline fait creuser le métro de Moscou, les hommes forts du régime se bousculent à la tête des polices politiques, l'ancienne Tchéka et le nouveau NKVD.
En ville, la dénonciation politique est encore le meilleur moyen de rendre vacant un appartement ou plus exactement une chambre dans un appartement communautaire.
C'est dans ce contexte social et politique que l'écrivain anglo-irlandais William Ryan a choisi de situer une série d'enquêtes policières menées par l'inspecteur Korolev du 38 rue Petrovka (qui - hasard de la numérologie - est à Moscou ce que notre 36 quai des Orfèvres est à Paris).
Premier épisode : Le royaume des voleurs.
Avec quelques cadavres salement amochés qui semblent sortir inexplicablement des caves d'interrogatoires de la Loubianka, habituellement réputée pour sa discrétion et sa propension à l'oubli.

[…] Popov pointa de nouveau le tuyau de sa pipe en direction de l’église.
– C’est une horreur, Korolev. Un type est entré là-dedans cette nuit et… Il fit signe au capitaine de le suivre dans l’église.
– Ce n’est pas beau à voir. Et si on ne l’arrête pas rapidement, il recommencera. Il y a pris goût… je le sens.

Coincé ou manipulé par les différentes polices politiques, l’inspecteur Korolev ne sait pas trop où il met les bottes.

[…] Soyez prudent, capitaine. Vous avez affaire à des individus prêts à tuer pour se protéger, car s’ils se font prendre… Gregorine se leva sans achever sa phrase. Korolev l’imita.
– Expliquez-moi, camarade colonel, une fois encore, pourquoi est-ce que le NKVD n’enquête pas directement ? Gregorine montra la porte.
– Je vous raccompagne. Il ne dit rien de plus.

[…] Quand, cinq minutes plus tard, il découvrit qu’une jeune femme l’observait dans le reflet d’une vitrine du magasin Torgsin, il maudit le jour où Popov lui avait confié cette foutue affaire. L’enquête commençait à suivre son propre chemin et il n’était pas sûr d’apprécier ce qu’elle lui réservait.

En prime, un trafic d'icônes religieuses, trafic peu orthodoxe, encore moins socialiste mais assurément très lucratif.
Et finalement, une intrigue un peu confuse qui s'appesantit un peu trop longuement sur la caste des ‘voleurs’  comme si William Ryan voulait absolument se raccrocher au thème à la mode ces dernières années de la mafia russe et de ses voleurs dans la loi (vori v zakone - Вор в законе).
Bien entendu, le parallèle avec la Trilogie berlinoise est tentant et d'ailleurs mis en avant par plusieurs critiques. Malheureusement, William Ryan n'est pas Philip Kerr et son livre souffre plutôt de la comparaison : le personnage principal manque un peu d'épaisseur, le souffle historique ne décoiffe pas tout à fait autant, l'humour n'est pas vraiment au rendez-vous et l'intrigue est inutilement emberlificotée.
Il n'est donc pas certain que l'on reparte bientôt pour Moscou en 1936 aux côtés de Korolev.
Ce premier épisode nous aura seulement permis de (re)découvrir cette époque et ce pays si particuliers et si attachants, un peu en marge des clichés politico-historiques habituels.
Et de partager un peu la ferveur du peuple russe pour ses icônes et en particulier la Kazanskaya, celle de Notre-Dame de Kazan, réputée protéger le pays des invasions étrangères.
Plutôt qu'avec la Trilogie berlinoise, on fera le parallèle avec le 38 rue Petrovka des frères Vaïner qui décriront le même milieu socio-politique quelques années plus tard, après une nouvelle guerre, encore une.


Pour celles et ceux qui aiment Moscou.
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jeudi 24 juillet 2014

La pièce montée (Blandine Le Callet)

Bas les masques.


Décidément, Blandine Le Callet sera notre découverte littéraire de l’année.
Après les Dix rêves de pierre lus fin 2013, et surtout le coup de cœur de La ballade de Lila K, lue il y a quelques semaines, voici un second coup de cœur pour Une pièce montée.
On notera au passage qu’il s’agit là de trois romans bien différents, dans le fond comme dans la forme, ce qui dénote un talent très sûr.
Cette pièce montée est son premier roman et date de 2006. C’est le plus connu et celui qui s’adresse au public le plus large.
Tout comme dans La ballade de Lila K (second roman qui date de 2010 et pour lequel on a un petit faible), on retrouve ici le sens aigu et maîtrisé de Blandine Le Callet pour des portraits féroces mais sans méchanceté et des personnages fouillés et attachants.
Hasard des lectures, ces retrouvailles familiales à l’occasion d’un mariage nous ont fait penser au roman américain de J.C. Sullivan : Maine. Même si les styles sont bien différents, de nombreux thèmes sont communs.
Ici aussi il est question de femmes (plus que d’hommes), de famille(s) et de maternité(s) et même d’aïeule impossible.
De mariage aussi donc puisque autour de la pièce montée se retrouvent, par nécessité et obligation, les familles, frères et sœurs, pièces rapportées, parents, enfants et petits-enfants.
Bérengère Clouet épouse le fils Le Clair.
[…] Fin janvier, les deux familles se rencontrent, lors du dîner de fiançailles organisé par les parents de Bérengère. Mme Le Clair est définitivement rassurée : chez les Clouet aussi, les fauteuils Louis XVI sont d’époque.
Les deux tourtereaux sont issus de bonnes familles mais l’auteure n’en fait pas trop dans le registre Le Quesnoy : tout cela se passe dans toutes les ‘bonnes familles’, fauteuils Louis XVI ou pas, dans toutes les familles qui se veulent ‘bonnes familles’, chez vous comme chez moi donc. On n’est pas chez ‘les autres’ et c’est bien sûr toute la force du roman que de vous décrire, qui votre belle sœur, qui votre mère ou votre frère, qui votre belle mère, … Difficile de ne pas s’y retrouver et donc de ne pas plonger avec Blandine Le Callet dans l’enfer familial.
[…] Ça doit être le plus beau jour de notre vie, Vincent, assène-t-elle en détachant les syllabes pour donner à ses paroles le poids nécessaire. C'est comme un spectacle, tu comprends ? Une pièce de théâtre. Nous sommes les personnages principaux, et les invités sont à la fois les figurants et les spectateurs. Pour que ce soit réussi, tout doit être réglé au millimètre !
Mais bien évidemment, comme dans la vraie vie, la réunion familiale ne se passe pas exactement comme on le voudrait …
À commencer par la messe (on n’est pas spécialement croyant mais pour un mariage, ça fait plus chic : que celui qui n’a pas déjà assisté à ‘ça’ jette la première pierre à Blandine Le Callet) :
[…] Elle pensait s’ennuyer à l’église, mais contre toute attente, la cérémonie ne manque pas de piquant. C’est la première fois qu’elle voit un curé bâcler une messe de mariage.
Ce bouquin est loin d’être une simple diatribe contre le mariage ou une critique acerbe de plus contre la bourgeoisie. Bien plus astucieusement que dans un simple roman choral, chaque chapitre est dédié à l’un des personnages avec qui nous revivons les moments de ce fameux mariage attendu par les uns, redouté par les autres : on (re-)découvre donc les uns et les autres au travers des regards des autres et des uns. Peu à peu, chaque personnage devient plus complexe, le plus haïssable se montre finalement attachant, le plus idéal apparait de moins en moins sympathique(1). Sous la férocité incisive et l’humour caustique, l’auteure n’oublie jamais qu’elle aime ses personnages, pour le meilleur et pour le pire.
Les secrets, les rancunes, les non-dits font peu à peu surface.
Bas les masques : familles je vous hais.
C’est si vivant, si habilement raconté que ça se dévore comme un polar tant on a hâte de voir tel ou telle sous un nouveau jour, plus ‘vrai’ que dans la précédente image.
De quoi nous faire regretter que Blandine Le Callet ne soit pas plus prolixe.
Si vous ne connaissez pas encore cette auteure, il faut impérativement vous rendre illico à ce mariage (n’oubliez pas le chapeau) et partir ensuite en bal(l)ade avec Lila K.
(1) - décidément, encore pas mal de points communs avec Maine dans cette construction

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
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mardi 15 juillet 2014

Une vérité si délicate (John Le Carré)


Quand la raison d’État passe au privé.

Pas souvent fan de John Le Carré (on le dit à chaque fois !), voilà qu’on a bien aimé cet épisode qui pourtant avait tout pour déraper sur une pente dangereuse.
Le Carré entendait en effet explorer deux thèmes très à la mode : celui des lanceurs d’alerte, façon Snowden ou Wikileaks et celui des officines privées qui jouent les mercenaires pour les états devenus frileux, façon Blackwater ou Halliburton(1).
Autant dire qu’on pouvait craindre racolage et effets de mode, bref le pire.
Mais non, avec Une vérité si délicate, John Le Carré signe certainement l’un de ses meilleurs romans, même si on ne prétend pas être expert en bibliographie Carré.
L’auteur ne cède donc pas à la facilité médiatique que l’on craignait et reste fidèle à sa méthode : pas d’héroïques journalistes mais des hommes (presque) ordinaires embarqués dans une histoire d’espionnage qui va les dépasser.
Ça commence par une opération musclée sur le rocher de Gibraltar. C’est palpitant et on ne se croirait pas dans une chose écrite mais devant un écran de cinéma où tout se passe partout en même temps.
Bien entendu l’opération Wildlife va lamentablement foirer. Kolossale erreur, grosse bavure. Les mercenaires privés sont aux commandes et n’ont pas les mêmes scrupules que leurs collègues d’État.
On (re-)découvre au passage ce monde du renseignement, devenu un marché privé où certaines entreprises n’hésitent pas à s’emparer (parfois de manière musclée) des informations (ou des informateurs) disponibles pour en tirer profit ensuite. Avec la lutte anti-terroriste c’est devenu un marché très lucratif où (on l’a vu en Irak) l’offre crée parfois la demande.
[…] On a des mercenaires surentraînés en stand-by qui piaffent d’impatience, on a pour un demi-million de dollars de renseignements, tout le financement bouclé, des monceaux d’or de la part des bailleurs de fonds si on réussit le coup, et juste ce qu’il faut de feu vert des autorités en place pour ouvrir le parapluie, mais pas plus. D’accord, il y a eu des doutes sur nos sources de renseignements. Mais c’est toujours plus ou moins le cas, non ?
– C’était ça, Wildlife ?
– En gros, oui.
– Et les dommages collatéraux ?
– Désolants, comme toujours. C’est le pire aspect de ce métier.
Quelques années après le cafouillage de Gibraltar, certains protagonistes ont bien du mal à se remettre de leurs émotions tandis que le reste de l’appareil s’est efforcé de colmater les brèches et d’étouffer soigneusement toute l’affaire.
[…] L’opération Wildlife a été un foirage complet. Une méga-boulette. Les renseignements sur la foi desquels elle a été montée étaient un monceau de conneries, deux personnes innocentes ont été tuées et cela fait trois ans que toutes les parties impliquées étouffent l’affaire, y compris ce ministère, je le soupçonne fortement. Et le seul et unique homme qui avait la volonté de parler a connu une fin prématurée, évènement qui mériterait une très sérieuse enquête. Une vraie enquête, bordel !
Car bien sûr, la raison d’État commande de ne pas divulguer ce qui s’est passé et surtout pourquoi ça s’est mal passé :

[…] Que je le sache ou que vous le sachiez n’a aucune espèce d’importance. Ce qui compte, c’est si le monde le sait ou non et s’il doit le savoir ou non. Et la réponse à ces deux questions, très cher, réponse qui crèverait les yeux à un hérisson aveugle, sans parler d’un diplomate aguerri comme vous, est très clairement non, merci, jamais de la vie. Le temps ne guérit rien, dans ce genre d’affaire. Il pourrit les choses. Pour chaque année de démenti britannique officiel, vous pouvez compter des centaines de décibels de vindicte populaire moralisatrice.
Parler ou ne pas parler, et surtout à qui parler, that is the question.
La mécanique Le Carré est en marche, toujours aussi bien huilée en dépit de l’âge : des personnages fouillés et nombreux(2), des dialogues passionnants et tracés au cordeau, …
Quelques passages un peu longuets aussi, on a l’habitude.
Et au final un récit passionnant malgré une toute dernière fin un peu rocambolesque : faut bien finir cette histoire - la vraie Histoire, elle continue sans cesse.
(1) - déjà évoquées ici : [clic] [reclic]
(2) - on dirait bien qu’avec l’âge, l’auteur se rapproche un peu plus de ses personnages, ce qui fait très certainement qu’on apprécie mieux ses derniers bouquins (on avait lu il y a peu : Un traître à notre goût)

Pour celles et ceux qui aiment les diplomates et les espions.
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mardi 8 juillet 2014

Baignade surveillée (Guillaume Guéraud)

Camping.

Voilà longtemps qu’on n’était pas tombé sur un roman typiquement français au style si spécifiquement hexagonal.
C’est grâce à Brize que l’on découvre donc (tardivement, le bonhomme écrit depuis plus de quinze ans) Guillaume Guéraud et son dernier roman : Baignade surveillée.
Officiellement classé dans les polars, il est à conseiller à ceux qui associeraient encore ce genre avec serial killer, enquête de police, american way of life et écriture industrielle.
Comme chaque année, Estelle et Arnaud partent faire du camping du côté d’Arcachon. Leur couple part en quenouille.
Mais alors bien.

[…] - Où tu vas ?
– Me baigner.
– Avec ton téléphone ? je lui ai fait remarquer.
– Lâche-moi la grappe !
Elle s’est tirée – la plage entière aurait pu entendre la porte claquer. Mon frère a pris les tenailles qui lui servaient de pincettes pour me demander :
– Est-ce que vous baisez ?
– Je vois pas en quoi ça te regarde.
– Vous baisez pas ! il en a conclu.

Pour ne pas arranger les choses, Max le frère d’Arnaud débarque sur la plage, à peine sorti de prison. Un révolté typique de nos romans franchouillards, tendance anar (le frangin Arnaud, lui, représente la tendance cgt canal historique).
Max est un gars marginal et fracassé.
Mais alors bien.
Un frangin trop sympa pour être honnête qui n’a jamais su rester dans les clous.

[…] Je revois même mon frère faire ses premiers pas sur la plage. Il a appris à marcher dans le sable et, des années plus tard, notre mère riait en disant que c’était pour ça qu’il filait de travers.

Une écriture sèche et sans esbroufe, sans tics stylistiques ni effets racoleurs. De la prose un peu brute (mais soigneusement écrite) comme la vie d’Arnaud et Max.  La pression sociale qui rôde aux alentours (d’où le titre finement vu).
Une construction qui crée un peu de suspense (d’où l’étiquette polar) et qui nous laisse découvrir pourquoi cet été-là Max est venu retrouver Arnaud sur la plage.
Des personnages à la limite de la caricature mais une petite histoire très attachante.
Deux losers mais des personnages très humains, une rencontre toute en délicatesse et une fin très triste et très poétique.
Un roman très court, presqu’une nouvelle par le style et l’épaisseur.
Guillaume Guéraud volait jusqu’ici en dessous des radars avec toute une série de romans plus ou moins classés dans le rayon des romans pour djeun’s, ceux qui ont la haine. Celui-ci serait son premier roman pour adultes. De quoi nous donner envie d’aller voir plus loin ce qui se cache derrière les étiquettes.


Pour celles et ceux qui aiment le camping et les jeux dans le sable.
D’autres avis sur Babelio. Celui de Brize à qui l’on doit cette découverte.