Affichage des articles dont le libellé est Rentrée-hiver-2025. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rentrée-hiver-2025. Afficher tous les articles

mardi 28 avril 2026

Le sang des collines (Scott Preston)

[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable.


Rescapé de la rentrée 2025, ce premier roman est un gros coup de cœur et une totale immersion dans la vie pluvieuse des éleveurs de moutons de Cumbrie. Du nature-writing comme on en lit trop rarement, du rural et du social à la Ken Loach.

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (400 pages, octobre 2025, 2024 en VO) :

On a bien failli passer à côté de ce rescapé de la rentrée littéraire de l'automne 2025 et c'eut été vraiment dommage, car c'était l'un des meilleurs du lot !
Fort heureusement, il n'est jamais trop tard pour se rattraper !
Scott Preston est natif de la Cumbrie, au nord de l'Angleterre, une région perdue mais connue pour son Lake District et ses moutons, juste en-dessous de l'Écosse.
Cet auteur a peut-être fait des études universitaires de philosophie avant de devenir publicitaire (!) mais il plonge ses bottes et sa plume dans la gadoue des pâtures à moutons.
Et tenez-vous bien, Le sang des collines n'est "que" son premier roman !
La traduction (remarquable) de l’anglais est signée par Paul Matthieu.

Le pitch et les personnages :

Celui qui nous raconte l'histoire, c'est Steve qui conduit tantôt des camions, tantôt des troupeaux de moutons.
Son pays c'est la Cumbrie, au nord de Liverpool et Manchester, juste avant l'Écosse, que seuls les touristes connaissent pour les randonnées au cœur du Lake District.
Un région de « montagnes mangées de nuages qu’on appelle les fells », une contrée pluvieuse où l'on trouve encore quelques rares fermes occupées par des éleveurs de moutons.
C'est là que vit Steve : « la ferme se trouvait dans l’un des quatorze déserts humides [...] où la saison des pluies dure douze mois par an » et où l'écriteau annonce que « les chiens non tenus en laisse seront abattus ».
C'est un pays de taiseux pas vraiment commodes.
« Si vous connaissez la Cumbrie, alors vous savez que ça aime pleuvoir là-bas. Si vous ne connaissez pas, eh bien certains jours c'est si vert que vous en avez mal aux yeux, et ce n'est pas à cause du bleu du ciel.
[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable et deux paires de paupières, comme les truites.
[...] Le gars avait toujours été un peu fêlé. La vérité, c’est qu’on l’est tous un peu par ici.
[...] Les gens des fells sont aimables comme pas deux. Tellement aimables que s'ils aperçoivent votre maison au détour dune paroi rocheuse, ils feront en sorte de construire la leur suffisamment loin pour que vous ne puissiez pas les voir vous non plus. Des kilomètres de rien, ça fait des murs épais.
[...] La fin de l'année est la période la plus calme sur une ferme d'élevage, et certains jours il règne un tel silence que vous finissez par vous parler à vous-même pour vérifier que vous n'êtes pas devenu sourd. »
Ouais on est bien d'accord, ça donne pas vraiment envie d'y aller rejoindre Steve et ses troupeaux.
Steve et ses mauvaises fréquentations, comme William Herne et son fils Danny ou encore Colin Tinley. 
Des types peu recommandables mais toujours plus sympas que Georges ou Bog qui sont bien pires. 
Sinon, il y a les moutons, des centaines de moutons, « des herdwicks, une race qu’on n’élève nulle part ailleurs dans le monde » et bientôt vous allez tout savoir sur les « bédigues, berques, brebis, béliers et autres blins ».
Nous sommes début 2001 et « pour commencer il faut que je vous parle de la fièvre aphteuse. La plupart des gens ne veulent pas en parler, de peur que ça la fasse revenir ».
Alors les troupeaux sont abattus (quelles images !) et ces éleveurs - qui ne sont que de simples métayers pour la plupart - vont se retrouver encore plus démunis et la région encore plus déshéritée.
De quoi attiser l'appât d'un maigre gain et l'inévitable violence qui l'accompagne.

Petite curiosité littéraire :
Les titres des chapitres correspondent à des chiffres dans l’un des dialectes utilisés jadis en Cumbrie par les bergers pour compter les moutons de leurs troupeaux : Yan : un ; Taen : deux ; Tedderte : trois ; ... 
Ce système reste encore employé par certains éleveurs de la région.
En cas d'insomnie, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Accrochez-vous, ça va dévaler des collines : et pas que des centaines de moutons, mais aussi une faconde étourdissante, intarissable, pittoresque. Un texte doué d'une énergie sauvage, bagarreuse, tout à l'image de ces hommes perdus dans une nature vraiment très rude. 
Du nature-writing comme on a trop rarement l'occasion d'en lire.
Le lecteur est rapidement estomaqué et se demande bien où ce publicitaire philosophe est allé tremper sa plume (et rappelons-le, ce n'est que son premier roman).
Ce qui nous accroche d'emblée dans ce roman (et c'est plutôt rare) c'est la prose, la langue, et il faut sans doute remercier le traducteur (Paul Matthieu) d'avoir su nous faire "passer" tout cela.
J'ai souvent pensé à un autre premier roman, Terres promises de Bénédicte Dupré-la-Tour (2024 - éditions Le Panseur) et d'ailleurs le bouquin de Scott Preston est sans doute plus proche d'un néo-western que d'un roman noir au sens habituel.
Mais dire que cet auteur a le sens de la formule n'est pas vraiment lui rendre justice : les formules, les perles, il les alignent à longueur de page et très vite le surligneur ne sait plus où donner de la tête.
« Une brebis gestante, c'est à peu près aussi docile que n'importe quelle bonne femme en cloque. » 
[Bon désolé, mais celle-là, je pouvais pas la laisser passer - et lui non plus d'ailleurs !]
 Dans cette région défavorisée, la nature ne fait pas de cadeaux et les hommes ne s'en font pas non plus. On se chamaille, on se cherche (et on se trouve souvent), à coups de mots quand tout va bien, à coups de poings quand ça dégénère. Une virilité bravache et rageuse.
Jamais tenté par le misérabilisme, Scott Preston donne dans le rural et le social et son histoire de moutons évoque inévitablement le Raining stones de Ken Loach.
 Comment expliquer que ce bouquin se révèle si prenant alors qu'il ne s'y passe pas grand chose : quelques bagarres, quelques cadavres aussi tout de même (et pas que des moutons), une très vague histoire d'amour qui ne dit pas son nom, ...
Alors comment se fait-il qu'on reste comme prisonnier de ce récit, qu'on aimerait que jamais il ne s'arrête ?
Parce qu'on est littéralement embarqué aux côtés de Steve et de ses bêtes, on bosse avec lui, on souffre avec lui, on roule avec lui, on est épuisé avec lui, on fréquente les mêmes mauvais gars, on se réveille avec la même gueule de bois, on a froid, on renifle les mêmes odeurs, on a les vêtements trempés et les pieds boueux, ...
L'immersion est complète dans cet univers de bergers : une vie que vous ne souhaiterez pas à votre pire ennemi mais un livre que vous aimerez offrir à vos amis.

Pour celles et ceux qui aiment les moutons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 28 mars 2025

La maison des portes (Tan Twan Eng)


[...] Il n’y avait pas de secrets.

Direction la Malaisie pour un bel hommage à Somerset Maugham et à la splendeur passée des colonies britanniques.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (384 pages, mars 2025, 2023 en VO) :

Tan Twan Eng est un écrivain d'origine chinoise mais il est né en Malaisie en 1972. Il vit désormais en Afrique du Sud à Cape Town. Plusieurs de ses livres ont déjà été traduits en français.
Dans ce nouveau roman, La Maison des Portes, il met en scène le célèbre écrivain William Somerset Maugham (un peu has-been aujourd'hui mais c'est l'occasion de le (re-)découvrir) qui a longtemps sillonné l'Asie du Sud-Est et qui signa plusieurs nouvelles dont celle qui donna, dans les années 20, son titre au recueil intitulé Le sortilège malais
Maugham était connu pour être homosexuel mais aussi appointé comme espion par l'Intelligence Service.
[...] Le paquet s’est déchiré et j’ai vu apparaître le coin d’un livre. J’ai détaché le papier pour lire le titre : Le Sortilège malais, de W. Somerset Maugham.
La table des matières énumérait une demi-douzaine de nouvelles. J’ai feuilleté le livre pour arriver à la dernière. En lisant à voix basse le premier paragraphe, j’ai été transportée instantanément en Malaisie. 
Je n'ai pu moi-même résister à l'appel du large et au plaisir de découvrir cette époque, cet écrivain et ce pays méconnus.
La traduction de l'anglais (Malaisie) est signée par Philippe Giraudon.

Le canevas, les personnages :

Sur la véranda d'une belle maison coloniale de Penang, où à l'heure dite "le gong du dîner retentit et vous invite à gagner la salle à manger", il y a là Lesley et Robert Hamlyn, des britanniques charmants qui accueillent dans les années 1920 le célèbre écrivain Somerset Maugham et son amant-secrétaire Gerald.
Dans les années 1910, ces hôtes charmants avaient même fréquenté Sun Yat Sen, le révolutionnaire chinois malchanceux (jusqu'à cette époque du moins : il finira tout de même par fonder le Kuomintang et présider la nouvelle république chinoise !). 
Mais si, en apparence, les Hamlyn semblent former un couple parfait, qu'en est-il réellement ?
Et quel est le secret de cette maison des portes ?
[...] Les murs s’ornaient de battants de porte peints de fleurs et d’oiseaux, ou de montagnes embrumées.
— Je les ai prises dans des boutiques et des temples qu’on allait démolir, expliqua Arthur. J’ai toujours éprouvé un tel sihm-tnhia… 
Il se servit du mot hokkien pour « peine de cœur ». 
—… à l’idée qu’on allait en faire du bois de chauffage. Un jour, je me suis dit : pourquoi ne pas les acheter ? Ma grand-mère m’avait laissé cette maison, qui était restée vide. C’est l’endroit où j’entrepose mes portes.

♥ On aime beaucoup :

 Tan Twan Eng nous offre un bel hommage aux années 20, à Somerset Maugham, à la splendeur passée du Commonwealth, au charme désuet et rétro des colonies britanniques.
Il n'est plus très fréquent aujourd'hui de lire une belle prose classique : le style du roman est lui-même un hommage à Somerset Maugham, écrivain du siècle passé.
On peut évoquer L'histoire Birmane de Eric Arthur Blair (alias George Orwell) mais là où Orwell se montrait ironique et caustique, Tan Twan Eng nous invite plutôt à siroter "whiskys stengah et gins pahit" sur la "véranda profonde et ombreuse" de ces colons britanniques où il fait si bon vivre, si l'on veut bien ne pas lire entre les lignes.  
 Ce roman rend un bel hommage aux œuvres de Somerset Maugham et il y sera donc beaucoup question de relations dysfonctionnelles (comme on dit aujourd'hui) au sein de couples de la bonne société. L'homosexualité sera aussi largement évoquée, un sujet que Maugham évitait soigneusement dans ses œuvres, époque oblige.
[...] — Personne ne verrait rien d’extraordinaire à ce que des hommes comme vous restent célibataires toute leur vie. 
— Après ce qui est arrivé au pauvre… Oscar Wilde ?
 Tout le roman est inspiré d'histoires vraies (y compris le procès de Ethel Proudlock) et c'est une lecture qui permet de découvrir la société britannique et ses colonies, la Malaisie, l'écrivain Somerset Maugham, les premiers soubresauts révolutionnaires en Chine et Sun Yat Sen.
[...] —Je ne puis qu’approuver Sun d’avoir choisi Penang pour y installer son quartier général. On y trouve des banques anglaises pour transférer des fonds partout dans le monde, un service de télégraphie et un…réseau de transport considérable.
—Vous parlez comme un vrai espion, dit Lesley en lui jetant un regard oblique.
Avec une très belle fin, toute au service de la magnifique héroïne de ce roman un peu mélancolique : Lesley.
[...] Nous avions réussi l’impossible : notre liaison était restée secrète. Personne n’était au courant , personne ne se doutait de quelque chose. Au fil des ans, le souvenir de tout ce que j’avais partagé avec lui ne s’effaça pas, mais ses contours pâlirent peu à peu, devinrent flous, si bien qu’il m’arrivait souvent d’avoir l’impression que nous n’avions jamais eu de liaison, que ce n’était qu’une histoire que j’avais trop lue et relue autrefois, au point que je n’aurais su dire quand la fiction cédait la place au souvenir, ni quand le souvenir se fondait avec la fiction.

Pour celles et ceux qui aiment les colonies.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté et Benzine.

lundi 24 mars 2025

Islander (Caryl Férey, Corentin Rouge) tome 1 - L'exil


[...] Les illégaux sont trop nombreux !

Premier épisode d'une trilogie dystopique qui nous emporte avec d'autres réfugiés climatiques jusqu'en Islande.
Avec les dessins magnifiques de Corentin Rouge et un scénario post-apocalyptique signé Caryl Férey.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (160 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On avait déjà bien aimé Sangoma, un polar en Afrique du Sud aux parfums exotiques de sorcellerie et nous retrouvons ici ce duo très efficace : Caryl Férey au scénario, Corentin Rouge au dessin.
Les revoici avec Islander, premier tome (intitulé : L'exil) d'une trilogie.

Le canevas :

Dans un futur proche, l'Europe est à feu et à sang et les réfugiés affluent dans les ports pour gagner "les îles épargnées". Le port du Havre est un nouveau Calais où trop de migrants se pressent pour embarquer sur de trop rares bateaux et tenter de gagner l'Écosse, dernier refuge. 
Il y a là un homme âgé que l'on appelle le Prof, deux jeunes femmes (des sœurs semble-t-il) et Raph, un passeur.
Un autre migrant mystérieux, sans passeport. Tout comme en Méditerranée aujourd'hui, la traversée ne sera pas de tout repos et tous n'arriveront pas ... en Islande.
Une Islande curieusement séparée en deux avec, au nord, un état sécessionniste de Reykjavík.
Pourquoi le prof voulait se rendre coûte que coûte en Islande ?
Pourquoi cette île est-elle coupée en deux ?
Et quel est donc ce mystérieux projet Islander ?
Même si Reykjavík n'a rien à voir avec Le Cap, les échos sont nombreux avec Sangoma : magnifiques dessins, regard inquiétant sur la couverture de l'album, discussions houleuses au parlement, contexte sociopolitique à la base même de l'intrigue, liens complexes entre les personnages, histoires de famille au sombre passé, ...

♥ On aime :

 Après Sangoma, on retrouve avec beaucoup de plaisir les dessins très réalistes de Corentin Rouge qui flirtent parfois avec la précision photo. Les traits des visages et les regards sont esquissés avec une grande expressivité et une précision méticuleuse pour donner vie aux personnages. La mise en page est dynamique, du vrai cinéma, ce qui est idéal pour les thrillers de Caryl Férey.
Mais Corentin Rouge ne se limite pas à des portraits serrés, il excelle également à capturer la splendeur des paysages islandais, nous offrant des fresques grandioses, certaines s'étalant sur deux pages.
 Côté scénario, ce premier volume nous laisse forcément un peu sur notre faim, c'est naturel : Caryl Férey met en place les décors et les bases de son histoire en trois épisodes et ce n'est que le premier.
Il y a peu d'explications (elles viendront plus tard !) mais le contexte semble propice à une bonne histoire où plusieurs personnages aux passés mystérieux et aux liens complexes vont s'entrecroiser. On est impatient de découvrir la suite, mais il faudra être patient car ce n'est sans doute pas pour cette année !
 Et puis il y a ce contexte d'Europe dévastée, affamée (sans doute par des catastrophes climatiques), que fuient les migrants en quête de terres plus accueillantes : une inversion des rôles plutôt bien vue mais qui nous fait grimacer et nous oblige à ouvrir les yeux sur une réalité qui, même si aujourd'hui n'est pas "la nôtre", pourrait bien le devenir (morale : on est toujours le migrant de quelqu'un).
[...] - Nous avons fermé nos frontières face à l'afflux de réfugiés européens. Mais des navires continuent d'arriver malgré nos lois !!! Les illégaux sont trop nombreux ! [...] Nous devons faire face à la grogne de nos administrés, qui se crispent sous la menace démographique des réfugiés. Il faut être drastiques !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
D’autres avis sur BDthèque, BédéThèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Glénat (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans Benzine.

lundi 17 mars 2025

Henua (Marin Ledun)


[...] Ni d'ici, ni de là-bas.

Ce polar est un voyage immersif dans les Marquises, bien éloigné des cartes postales. Pendant quelques heures, Marin Ledun nous ouvre une fenêtre sur "un monde que l'Histoire officielle n'enseigne pas".

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (416 pages, février 2025) :

Dans ces romans, Marin Ledun évoque souvent les fêlures de notre société et leur impact social. On n'a pourtant pas lu beaucoup de bouquins de cet auteur français (une lacune qu'il nous faudra rattraper !) mis à part celui sur le pays basque : L'homme qui a vu l'homme.
Henua c'est le mot marquisien pour désigner la Terre, le Pays, l'équivalent du Fenua tahitien.
Comme j'ai eu la chance de me rendre un jour dans cet archipel perdu au fin fond du Pacifique, celui de Brel et de Gauguin, je ne pouvais que me réjouir de retrouver la bière Hinano, le cargo Aranui, les pirogues vaka (va'a en tahitien), et tous ces noms chantants qui roulent les 'rrr' et débordent de voyelles, ...

Les personnages :

Il y a là le lieutenant Tepano Morel venu de métropole. Comme son patronyme le suggère, c'est un "demi", un métis : sa mère était originaire des Marquises mais la famille vivait jusqu'ici en métropole. Avec ce statut de "visiteur", c'est lui, qui est "de nulle part, ni d'ici ni de là-bas", qui va nous servir de guide pour la balade. C'est un gendarme français, un "mūtoi farani pas tout à fait farani qui enquête sur l'assassinat de Paiotoka".
Il y a là Poerava Wong, l'officier de police locale, native de l'île, qui joue le rôle de son 'fixeur' sur place.
Et puis tous ceux que la victime, Paiotoka, fréquentait pour le meilleur et pour le pire.

Le canevas :

Un chasseur de chèvres sauvages découvre un corps au pied d'une falaise : celui de Paiotoka O'Connor, "une jeune Marquisienne de vingt-huit ans, une belle femme et une excellente danseuse, impossible de ne pas la remarquer. Elle était très investie dans la vie culturelle locale et dans les associations de préservation de l'environnement". Et ça ne ressemble pas à un accident.
Femme libre et indépendante, Paiotoka a-t-elle été tuée par un(e) amant(e) ?
Militante écolo, la belle Paiotoka a-t-elle été victime d'un braconnier ? Par exemple, un chasseur de Upe, un oiseau rare qui ressemble à un gros pigeon : une espèce protégée, comme la tortue, mais très prisée des touristes 'gourmets' ...

♥ On aime beaucoup :

 Ce livre est sans conteste un voyage immersif dans les Marquises, un périple plus vrai que nature, bien éloigné d'une simple lecture du guide du routard. Marin Ledun peint une fresque saisissante, d'un réalisme frappant, d'une authenticité crue, pleine de l'atmosphère de cet archipel égaré aux confins du Pacifique, à des lieues de Tahiti, et encore plus éloigné de la métropole.
Ici "l'amour, la sexualité, le désir, la misère sexuelle, l'interdit, la tradition, l'argent, tout ça se mélange et s'emmêle parce qu'une île, c'est aussi une sorte de petite cage où les règles ne sont pas tout à fait les mêmes que sur le continent".
 Mais c'est un polar, après tout. Et dans ces îles, qui ne se réduisent pas à des plages de rêve et aux toiles de Gauguin, les violences domestiques sont un véritable fléau. Pour que le tableau soit complet, Marin Ledun se devait donc de mettre la misère sociale et la maltraitance familiale au cœur de son intrigue car ici c'est "comme dans le monde entier. Des hommes battent leurs femmes, les deux s'entendent pour battre leurs gosses"
 L'enquête progresse au rythme tranquille du Pacifique, et Marin Ledun prend tout le temps nécessaire (le roman compte plus de 400 pages) pour que son flic Tepano puisse rencontrer et interroger les différents milieux et micro-sociétés qui composent l'île : une enquête difficile sur cette île de taiseux où la dernière chose à faire est de parler sur ses voisins, et "où l'intimité est quelque chose de compliqué à gérer, où le silence vaut parfois protection de la vie privée".
[...] — Ce qu'on est en train de faire, c'est précisément ça : rétablir une forme de vérité autour de la vie de Paiotoka , déterrer toutes ces choses enfouies, les brasser et les dévoiler pour qu'elle puisse partir en paix. C'est normal que ça remue. Surtout ici, sur cette île, où vous vivez les uns sur les autres.
[...] — Tu vois, Tepano, tout ce qui est simple ailleurs se complique, sur une petite île comme Nuku Hiva. Les frontières bien délimitées entre le bien et le mal deviennent poreuses. 
 Le temps de quelques heures, Marin Ledun nous ouvre une fenêtre sur "un monde que l'Histoire officielle n'enseigne pas".

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Mon billet dans la revue ActuaLitté.  

lundi 10 mars 2025

Le serpent majuscule (Pierre Lemaitre, Dominique Monféry)


[...] C'est agréable comme métier.

Adaptation vraiment très réussie du roman de Pierre Lemaitre : un polar amoral à l'humour pince sans rire, un noir bien serré et délicieusement rétro.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (124 pages, mars 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
En 2021, Pierre Lemaitre et son éditeur (Albin Michel) avaient eu la bonne idée de ressortir un fond de tiroir pour profiter de la renommée grandissante de l'auteur [clic]. C'était un thriller immoral et délicieusement divertissant, empreint d'un humour noir et pince-sans-rire, qui nous replongeait dans les années 80, à l'époque où l'on sillonnait les routes en Renault 5 (et pas le nouveau modèle électrique, hein !). 
Pierre Lemaitre, Dominique Monféry et les éditions Rue de Sèvres nous remettent ça et adaptent Le serpent majuscule en bande dessinée.
Lemaitre n'en est bien sûr pas à son coup d'essai : il a déjà adapté plusieurs de ses romans en BD (Au-revoir là-haut, la série Verhoeven, ...). 
Quant à Dominique Monféry il est connu dans le monde du dessin animé.

Les personnages :

C'est une BD avec une héroïne mais messieurs voyons, calmez-vous, ce n'est pas du côté de Superwoman que ça se passe, plutôt du côté de Carmen Cru : l'héroïne en question est une vieille dame très âgée, prénommée Mathilde.
Accessoirement, Mathilde Perrin est aussi tueuse à gages, oui, oui.
Ludo, son chien, est un dalmatien, facile à reconnaître car c'est lui qui fait la couverture du bouquin comme de la BD et que "généralement, les grands chiens blancs avec des tâches noires, c'est pas des saint-bernards".
Le flic c'est René, un vieux garçon plus ou moins amoureux de la dame de compagnie de son vieux père.
Et puis il y a Henri, le commanditaire de Mathilde, ils se sont connus pendant la guerre, dans la Résistance où la jeune et belle Mathilde s'était déjà forgé une solide réputation (savoureux flash back !) !

Le canevas :

Jusque là tout allait bien et Mathilde enchaînait les petits boulots ou les missions, avec efficacité. Elle était réputée pour fournir des "prestations parfaites", elle était même "insoupçonnable, un agent exceptionnel".
Elle trouvait même que "c'est agréable comme métier, mais qu'est-ce que c'est salissant".
Mais avec l'âge, tout n'est peut-être plus aussi net, la vue baisse, on a vite fait de confondre un bout de papier avec un autre.
Et puis Mathilde se lâche un peu avec son gros revolver, ça ne se fait pas de tirer dans les ...
Au point d'éveiller l'intérêt des flics : "l'étonnant c'est cette balle de gros calibre dans les ... c'est pas fréquent".
Ça fait un peu mafia non ? "Les ritals, ils tirent dans les burnes ! Sont très connus pour ça !", en tout cas c'est l'avis du commissaire, le patron pas très futé de René.
[...] - Cette femme je ne la sens pas.
- Franchement, René ... Vous voyez une bonne femme de 60 ans armée d'un 'desert eagle' dézinguer trois personnes en une semaine ?
- Il faut bien que quelqu'un l'ait fait ...
- Un ancien légionnaire, faites-moi confiance !

♥ On aime beaucoup :

Quelques bonnes raisons d'ouvrir cet album ?
 Ah bien sûr le plaisir de se replonger dans cette histoire savoureuse de Pierre Lemaitre ! Le roman sans prétention [clic] était une simple histoire de tueur à gage, mais bien montée et bien racontée, où l'on passait un bon moment.
Avec l'auteur lui-même aux commandes de l'adaptation, il est naturel que le plaisir soit de nouveau au rendez-vous de cette histoire immorale où les cadavres s'accumulent rapidement. Mais une histoire plus subtile qu'il n'y parait et qui s'adapte parfaitement au format BD.
 Et puis, bonne surprise, les dessins et couleurs de Dominique Monféry sont superbes. Des visages très expressifs, un style pastel ou aquarelle et des tons sépias qui rappellent les années passées, les années 80.
Ce n'est pas une simple réinterprétation marketing de Lemaitre, c'est véritablement un bel album.
Un polar noir (et jaune), une version "3ème âge" de la série Le Tueur de Matz et Jacamon.

Pour celles et ceux qui aiment les tueuses à gage.
D’autres avis sur BDthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Rue de Sèvres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté

vendredi 7 mars 2025

À qui sait attendre (Michael Connelly)


[...] - C’est quoi, cette affaire ? demanda Ballard.

Un excellent Connelly, car même si Harry Bosch est en retrait, l'auteur maîtrise parfaitement, on le sait depuis longtemps, l'art du récit et du thriller.
Il va même jusqu'à imaginer ici un épilogue à l'affaire du Dahlia Noir.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (480 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Voilà quelque temps que l'on n'avait pas renoué avec le maître toujours incontesté du polar US : Michael Connelly. Mais fort à propos, ce titre est venu nous faire comme un clin d’œil : "À qui sait attendre" !
Et bien nous en a pris d'y avoir cédé car c'est vraiment un excellent épisode qui prouve, une fois de plus, que si Connelly accuse son âge (tout comme nous !), il sait se renouveler et tenir sa place sur le podium.

Les personnages :

Depuis longtemps, Connelly entretient avec soin et amour sa petite équipe de personnages, une équipe qu'il féminise peu à peu : Harry Bosch est à la retraite, rongé par un cancer et surtout par l'ennui, il se gave d'épisodes de La Défense Lincoln (Connelly pratique aussi l'autodérision !).
C'est Renée Ballard qui a pris le relais et qui dirige maintenant le service des 'cold cases'. Son équipe est constituée de bénévoles (!) puisque le budget de l'administration est de plus en plus réduit.
[...] Les membres de l'unité des Affaires non résolues étaient bénévoles. Depuis deux ans et dans tout le pays, la tendance était à la baisse de budget au sein des services de police, qui avaient de plus en plus recours à des inspecteurs à la retraite pour enquêter sur des affaires non résolues.
Et puis voici Maddie, la fille de Harry, qui veut intégrer l'équipe de Renée pendant ses heures sup ! 
Allez, tout le monde est en place, le spectacle peut commencer ! 

Le canevas :

L'équipe des 'cold cases' de Renée Ballard est sur le point d'identifier un serial killer qui sévissait il y a plus de vingt ans sauf que ... le suspect serait un juge renommé et intouchable ! Il va falloir y aller en douceur !
Dans le même temps, Renée se fait voler ses papiers, son badge de flic et son arme de service ! Aïe.
Comme ça la fout mal pour une flique, elle recherche discrètement ses voleurs ... et avec l'aide de Harry, ils vont tomber sur une hénaurme affaire !
Pour faire bonne mesure, Maddie Bosch annonce à toute l'équipe qu'elle dispose de preuves irréfutables pour identifier le tueur du Dahlia Noir, la célèbre affaire non élucidée de 1947 ! 
[...] Elle ouvrit l'album et en feuilleta les pages jusqu'au moment où elle trouva sa photo.
- Tu penses que c'est lui ? demanda Masser.
- Peut-être. Mais ce serait trop facile, répondit-elle. Et jusqu'à présent, rien ne l'a été dans cette affaire.

♥ On aime :

 Plusieurs personnages clés (Renée, Harry, Maddy) et plusieurs enquêtes parallèles : surprenant mais ça fonctionne, parce que Connelly maîtrise son récit d'une main de fer, passe de l'une à l'autre avec brio, dose ses effets, et bien vite le lecteur est complètement captivé. Suspense et stress sont au rendez-vous, impossible de lâcher le bouquin, on tient là un véritable page-turner.
 Et puis l'intrigue est traversée par les soubresauts de l'attaque du Capitole de 2010. La mouvance des "citoyens souverains" prend de plus en plus d'importance (y compris chez nous) et Connelly nous rappelle qu'il y a quelque chose de pourri au royaume US. Des fois que cela nous aurait échappé ...
[...] A lire les bulletins d'information du FBI et les alertes du LAPD, elle savait que ces « citoyens souverains » s'opposaient à tous les impôts et ne reconnaissaient aucune loi. D'après la dernière alerte dont elle se souvenait, leur nombre avait grandi de manière significative depuis les deux tremblements de terre qu'avaient constitué la pandémie du COVID et l'insurrection manquée au Capitole. L'alerte concluait que tous les souverains devaient être considérés comme armés et dangereux et que les forces de l'ordre ne devaient les approcher qu'avec les plus extrêmes précautions.
 Connelly reste fidèle à ses thèmes de prédilection et utilise le personnage de Renée pour fouiller là où ça fait mal, là où la violence laisse des cicatrices : les proches, la famille, ceux qui restent et peinent à surmonter la perte d'un être cher, et parmi les policiers, ceux qui ne peuvent s'empêcher de ressentir de la compassion pour ces personnes.
[...] J'avais écrit "traumatisme vicariant" et j'ai commencé à vous expliquer que pour moi, c'était la cause même de votre agitation et des insomnies que vous rencontrez. Je vous ai plus ou moins dit que vous étiez une mangeuse de péchés, que vous vous appropriiez toutes les horreurs que vous voyiez dans votre travail, que vous les gardiez en vous et qu'elles ressortaient sous la forme de ces symptômes que nous constatons : les insomnies, l'agitation qui vous conduit à vous mettre vite en colère.
[...] Je travaille avec des familles brisées par la perte brutale d'une fille, d'un fils, d'une mère ou d'un père. Peu importe que ce soit l'un ou l'autre, je vois leur douleur et elle ne s'efface jamais. Je vois comment elle les vide de l'intérieur. Tous attendent une sorte d'apaisement dont ils savent très bien au fond leur cœur qu'il ne viendra pas.
Un excellent Connelly donc, car même si Harry Bosch est retrait, l'auteur maîtrise parfaitement, on le sait depuis longtemps, l'art du récit et du thriller. Des romans où Los Angeles, la ville des Anges (déchus ?), tient toujours une place particulière entre Babylone et Gotham City.

La curiosité du jour :

L'affaire du Dahlia Noir date de 1947 et n'a jamais été élucidée alors que une cinquantaine de "suspects" se sont eux-mêmes dénoncés à la police ! Même à Hollywood, on a la célébrité qu'on peut.
Le Dahlia Noir c'était le surnom donné à une jeune femme, Elizabeth Short, qui rêvait de devenir actrice, comme tant d'autres. Elle fut retrouvée dans un terrain vague de L.A., âgée seulement de 22 ans, le corps mutilé et sectionné en deux, vidée de son sang.
Les films, les chansons, les livres (dont celui de James Ellroy) et même les bandes dessinées ne manquent pas sur cette affaire devenue culte.
[...] Une affaire de cette magnitude ... Elle fait maintenant partie intégrante de l'histoire de Los Angeles. Il y a eu des films, des livres, des séries télé ... On a le livre de James Ellroy, celui d'un ex-flic qui dit que son père est l'assassin, tout un tas de théories.
Connelly lui imagine ici un épilogue plutôt bien vu.

Pour celles et ceux qui aiment Los Angeles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Calmann-Levy (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.  

jeudi 6 mars 2025

L'énigme Modigliani (Eric Mercier)


[...] Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?

Un petit polar sympa qui même habilement histoire de l'art et intrigue policière.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On est friand de ces romans qui nous amènent la Kulture sur un plateau : le nancéien Eric Mercier est passionné d'art et, dans ses polars érudits, il entremêle enquête policière et histoire de la peinture.
Les enquêtes précédentes (pas lues ici) évoquaient Bernard Buffet, Van Gogh ou encore les Fauves, une façon agréable de (re)découvrir la peinture, et on fait sa connaissance ici avec le cinquième épisode : L'énigme Modigliani.

Les personnages :

Il y a là le commandant de police Frédéric Vicaux et son équipe du Bastion (depuis que la DPJ parisienne a quitté le fameux 36 Quai des Orfèvres), une équipe où les femmes tiennent leur place.
Et sa compagne Anne Naudin, historienne de l'art, dont la "vocation est d’obtenir la restitution à leurs propriétaires légitimes des biens spoliés par les nazis avant ou pendant la Seconde Guerre mondiale".
Et puis bien sûr Amedeo Modigliani et ses belles (un passé que l'on revit grâce à quelques retours sur les années 20).

Le canevas :

Comme dans tout bon polar, on commence par la découverte d'un corps non loin de Paris : un homme pendu après avoir été ébouillanté. Le châtiment qui était jadis réservé aux faussaires.
[...] – Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?
– C’était le châtiment réservé aux faussaires sous l’Ancien Régime, affirme Laetitia. La Révolution française l’a aboli.
[...] La pratique de l’ébouillantage est attestée depuis le XIIe siècle par un règlement royal qui stipule que les faux-monnayeurs devront être « suffoqués et bouillis en eau et huile ».
Le supplicié s'avère effectivement être un faussaire, peintre réputé, récemment sorti de prison. Jusque là tout va bien, si je puis dire. 
Pendant ce temps, Anne Naudin, l'historienne de l'art, essaye de retrouver les propriétaires légitimes du portrait d'une jeune femme, Aliza, peint par Modigliani. Sans doute une amante du temps où il écumait les cafés branchés de Paris vers 1920.
[...] Modigliani est l’un des peintres les plus contrefaits. Amedeo Modigliani, l’Italien à la gueule d’ange, possédait de grands talents de séducteur. Aliza serait-elle l’une des nombreuses femmes ayant pimenté l’existence du peintre ?
Bien sûr "il est étrange de trouver ainsi à chaque fois Modigliani sur [la] route", mais au-delà du contexte pictural, quel peut bien être le lien entre ces deux enquêtes ? 

♥ On aime un peu :

 On aime évidemment que toute l'intrigue tourne autour de la peinture en général et de Modigliani en particulier. L'enquête policière du commandant Vicaux après la découverte du corps supplicié tout comme les investigations historiques de sa compagne Anne autour du tableau de Modigliani. 
Ces deux intrigues sont pour le lecteur, l'occasion d'apprendre tout plein de choses intéressantes autour de la peinture, des artistes et des marchands de tableaux.
Un petit policier sympathique et instructif.

Pour celles et ceux qui aiment la peinture.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley aux éditions de La Martinière (SP)

vendredi 28 février 2025

Ces femmes-là (Ivy Pochoda)


[...] Il s’agit de réparer une injustice.

Ivy Pochoda nous propose de partager pendant quelques pages, la vie de femmes d'un mauvais quartier sud de Los Angeles : quelques noires, métisses ou latinas, des danseuses de striptease, des prostituées, des laissées pour compte, en marge de la société. Des femmes victimes de la violence et que personne n'entend.
Une lecture forte mais éprouvante.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (430 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Ivy Claire Pochoda est une romancière étasunienne, née en 1977 et qui vit à Los Angeles.
Son roman Ces femmes-là est paru en 2023 et vient d'être ré-édité en poche chez Christian Bourgois.

Les personnages :

Nous voici dans un mauvais quartier de South Los Angeles où les femmes seules se retrouvent souvent danseuses, strip-teaseuses, toxicos ou prostituées : "chacun ses choix, et certaines personnes n’en ont pas tellement". Ce sont souvent des latinas, des blacks, des métisses, des laissées pour compte en marge de la bonne société.
Il y a là Dorian, celle qui tient la friterie à poisson au coin de Western Avenue et de la 31° rue où elle nourrit les mauvaises filles du quartier, comme Kathy. 
Dorian récupère les oiseaux morts. 
Selon Coco, danseuse exotique (!), "aux dernières nouvelles, Kathy était une vraie pute de caniveau".
Coco est la coloc de Julianna, une latina, danseuse de strip-tease au Fast Rabbit. 
Julianna se verrait bien photographe.
Et puis Marella, une artiste qui met en scène des films et des images de cadavres pour sa prochaine exposition. 
Et enfin voilà une fliquette, la lieutenant Perry, qui va enquêter sur la mort de Kathy. Une latina pas très grande, moquée par ses collègues. Va-t-elle se montrer meilleure qu'eux, va-t-elle écouter ces femmes que l'on n'entend même pas ? 

Le pitch :

En 1999 un serial-killer sévissait dans le quartier : on avait retrouvé une douzaine de femmes égorgées, la tête étouffée dans un sac plastique. Dorian y avait perdu sa fille adolescente dont Julianna était la baby-sitter. 
L'enquête n'avait alors rien donné, après tout il ne s'agissait que de quelques prostituées.
[...] Quinze ans plus tôt, treize jeunes femmes ont été retrouvées mortes dans des impasses du quartier, la gorge tranchée, un sac sur la tête. Des prostituées, a dit la police. Des prostituées, ont répété les journaux.
[...] La victime était une prostituée. Comme si ça justifiait tout.
[...] Peut-être que le profil des victimes rend leur mort insignifiante.
Nous sommes maintenant en 2014, alors que les incendies menacent la ville, et l'on vient de découvrir le cadavre de Kathy, une prostituée notoire, retrouvée égorgée, un sac en plastique sur la tête : "la nouvelle est tombée dans le quartier : Kathy a été retrouvée morte dans un terrain vague".
Quinze ans plus tard, le serial-killer est-il de retour en ville ?
Il va nous falloir suivre, sans le casser, le fil ténu qui relie ces femmes les unes aux autres.

♥ On aime :

 Le style de Ivy Pochoda va prendre le lecteur à revers : une succession de coups droits, secs et directs (sachez que l'auteure fut championne de squash !). Ça secoue un peu, c'est pas ordinaire.
Elle brise les codes et fera peu de concessions aux habitués des standards du genre. 
Ivy Pochoda ne s'embarrasse guère des conventions du polar classique, elle plonge son lecteur au plus près du bitume, juste derrière les talons de ces femmes qui arpentent le trottoir. Le récit est vif, dur, brutal, vulgaire, tout comme la vie de ces femmes.
 Et c'est aussi parce que l'histoire adopte le point de vue de ces femmes, des victimes. Ce n'est pas un thriller classique où le flic enquête sur un meurtre et cherche à débusquer le tueur. Bien sûr, il y aura fliquette, enquête et même serial-killer, mais seulement à la marge du récit principal, un peu en-dehors du cadre de la caméra.
 C'est une lecture éprouvante, étouffante, parce que Ivy Pochoda ne cache rien. Ni la misère des femmes, ni les corps des victimes, ni la douleur des proches ou des parents, ni l'indifférence du monde et des flics.
[...] — Il y a des mauvaises filles. On en voit partout. Des filles mauvaises, mauvaises, mauvaises. Et tu penses à leurs mères. Tu te demandes ce qu’elles ont fait de mal. Ce qu’elles ont raté. Peut-être qu’elles n’ont pas assez prié.
Le lecteur hésite quelque part entre répulsion et fascination pour les violences infligées à ces femmes et quand l'artiste performer Marella entrera en scène, il pourra même songer au roman culte de J.G. BallardCrash qui s'intéressait, lui, aux corps suppliciés dans les accidents de voiture.
Je laisse le mot de la fin à Dorian parce qu'il me semble parfaitement résumer le propos de l'auteure :
[...] — Il ne s’agit pas de résoudre des meurtres commis il y a plus de dix ans. Il s’agit de réparer une injustice.
Il s’agit de comprendre pourquoi l’assassin de nos filles a été en liberté pendant toutes ces années, pourquoi la police n’a rien fait à propos de la mort de nos filles. Pourquoi ils s’en fichaient. Pourquoi ils ont regardé ailleurs. Il s’agit de comprendre pourquoi la police pense que nos filles n’en valent pas la peine.

La curiosité du jour :

Au détour d'une rue ou d'un carrefour, Ivy Pochoda porte son regard sur l'architecture de cette banlieue de L.A. : les maisons Dingbats, les constructions de style Craftsman, ... 

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Christian Bourgois (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

lundi 24 février 2025

Rares ceux qui échappèrent à la guerre (Frédéric Paulin)


[...] Les hommes sont ainsi capables du pire.

Second épisode de la saga de Frédéric Paulin sur l'histoire récente du Liban. Le récit est toujours aussi soigneusement documenté et toujours instructif et passionnant.
Nous voici maintenant au cœur des années Mitterrand avec la période 1983-1986.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (416 pages, février 2025) :

Frédéric Paulin s'est fait une spécialité de romans (façon thrillers) avec lesquels il éclaire la géopolitique de notre Histoire contemporaine à travers celle des pays qui nous sont proches : après la série sur l'Algérie, c'est au tour du Liban
Prof d'histoire-géo, journaliste, il a entamé l'an passé une nouvelle série destinée à mieux nous faire comprendre les enjeux des conflits libanais. Vaste entreprise (!) dont le premier titre Nul ennemi comme un frère est paru en août dernier et couvrait la période de la guerre civile des années 70.
Le premier tome se refermait en 1983, au jour des terribles attentats qui visèrent les américains à l'aéroport de Beyrouth et les français dans l'immeuble Drakkar. 
On avait laissé le Liban à feu et à sang, et on le retrouve de même dans ce second épisode, Rares ceux qui échappèrent à la guerre, qui couvre une période plus courte (1983-86) au cœur des années Mitterrand.

Le contexte :

Depuis des millénaires, le Liban est le centre géopolitique du Moyen-Orient et aujourd'hui toujours, le cœur d'une région en train d'imploser.
Sur place, Frédéric Paulin a convoqué tous les acteurs de l'époque.
[...] D’un côté de la table, le camp chrétien : Amine et Pierre Gemayel, et Camille Chamoun. En face, les autres, tous les autres : le Front du salut national, pro-Damas, représenté par le chrétien Soleiman Frangié, le sunnite Rachid Karamé, l’ancien Premier ministre, et le druze Walid Joumblatt, les chiites Nabih Berri et Adel Osseirane, et les sunnites menés par Saëb Salam.
[...] Le président Gemayel tente en vain de s’opposer aux Israéliens qui maintiennent leurs troupes au Sud-Liban, aux Syriens qui considèrent le Liban comme leur jouet, et à l’OLP qui voudrait y créer une nouvelle Palestine.
[...] Les Palestiniens ont déstabilisé le pays, puis les Syriens, les Iraniens maintenant. Vous, les Français et tous les Occidentaux, vous vous êtes trouvé un champ de bataille loin de chez vous pour continuer à affronter l’URSS et ses alliés. C’est pratique, non ?

Le canevas :

Pour la trame romanesque de cette série, Frédéric Paulin a réuni, aux côtés des personnalités bien réelles de l'époque, quelques personnages de fiction que l'on retrouve avec plaisir dans cet épisode (même si aucun n'est vraiment très sympathique) et qui vont continuer à nous servir de guides dans l'imbroglio libanais où se mêlent trop étroitement politique, guerre et religion : Philippe Kellermann l'agent de l'ambassade shooté aux anxiolytiques, Zia al-Faqîh la belle interprète chiite, l'arrogant Christian Dixneuf l'agent de la DGSE, la juge antiterroriste Gagliago et son mari des RG, les chrétiens maronites de la famille Nada, ...
[...] — Je vous le répète : je ne fais pas de politique, moi.
— Au Liban, un proverbe dit que vivre, c’est déjà faire de la politique.
[...] Alors, donc c’était vrai : les hommes sont ainsi capables du pire.
Les années 83-86, ce sont les années Mitterrand on l'a dit, le début de la cohabitation avec Chirac, la série d'attentats terroristes à Paris, les otages au Liban (les Seurat, Kauffmann, et d'autres) : ce sont les années où les errements de la France au Moyen-Orient s'invitent dans la politique intérieure de notre pays.
Le contentieux avec l'Iran du prêt Eurodif n'est toujours pas soldé, la France fournit toujours des armes à l'Irak, et pour libérer les otages du Hezbollah, les négociations croisées menées à la fois par les émissaires de Mitterrand et ceux de Chirac-Pasqua jouent une farce grotesque qui ferait rire aujourd'hui si la vie des otages n'était pas en jeu (Michel Seurat décédera d'un cancer non soigné à Beyrouth) : un triste spectacle, qu'il est édifiant de revoir avec le recul nécessaire.
[...] La vitre de Dumas se baisse.
— Philippe, il faut que les otages soient libérés rapidement, dit le ministre des Relations extérieures, le sourcil grave.
— Évidemment, monsieur.
— Le président veut que ça soit fait avant les législatives, vous comprenez ?
On refermera cet épisode dans le bruit de l'explosion de la rue de Rennes ...
C'est aussi l'époque de la naissance en France de la juridiction antiterroriste.

♥ On aime :

 Les ouvrages de Frédéric Paulin sortent au même moment que le polar de David Hury que l'on vient de lire : Beyrouth Forever
Le roman de David Hury était pétri de vécu et nous donnait une vue synthétique de l'histoire du pays. Désespérante mais synthétique.
Les bouquins de Frédéric Paulin fournissent un éclairage plus politique et une vue plus analytique de l'histoire du pays. 
Désespérante mais analytique.
Il est naturellement inutile de comparer les deux œuvres, mais il est intéressant de constater comment elles se complètent mutuellement.
[...] — Comment on peut aimer un tel pays ?
— Pour les gens qui y vivent, peut- être.
 F. Paulin parle évidemment du Liban mais on (ré-)apprend également beaucoup de choses sur la France de l'époque, celle qui croyait encore tirer les ficelles de sa diplomatie : nous voici au cœur des années Mitterrand, dans les coulisses où se jouent les grandes manœuvres de Tonton pour consolider son pouvoir et celles de la droite pour le reconquérir derrière Chirac et Pasqua.
Il n'est jamais inutile de réviser un peu notre propre passé récent, même avec une vue depuis Beyrouth !
Pour ne pas oublier que "les otages servent dans le cadre des tractations pour le milliard d’Eurodif, pour l’arrêt de l’armement vendu à l’Irak, pour la libération de Naccache".
 Bien sûr c'est un roman, avec quelques personnages de fiction (mais très peu), avec des espions et de l'action, des victimes et du suspense, des méchants et des gentils (euh, des gentils, y'en n'a pas beaucoup), mais ce n'est pas un thriller à la James Bond, c'est un roman à la belle façon de Frédéric Paulin : c'est l'Histoire avec un grand "H" qui nous est contée et les faits relatés sont méticuleusement vérifiés par cet auteur scrupuleux qui possède l'art et la manière de mettre tout cela en lumière pour notre bonne compréhension. Question de perspective.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre aujourd'hui.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Mon billet dans ActuaLitté.

mercredi 19 février 2025

Giovanni Falcone (Roberto Saviano)


[...] La saison des bombes est ouverte.

Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Un livre très prenant qui vous poursuivra longtemps.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (601 pages, 2025, 2022 en VO) :

L'assassinat du juge Giovanni Falcone à Palerme en 1992 fait partie de ces grands assassinats, avec celui d'Aldo Moro, qui sont fondateurs de la culture italienne contemporaine. C'est du moins ce qu'on imagine de ce côté-ci des Alpes.
Un peu l'équivalent pour nous de l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998, en Corse.
Les assassinats du juge Pierre Michel en 1981 à Marseille par la French Connection ou du juge François Renaud à Lyon en 1975 par le SAC et le Gang des Lyonnais sont plus anciens et ont eu moins de retentissement à long terme dans notre pays. 
L'écrivain et journaliste Roberto Saviano n'est pas un inconnu : c'est lui l'auteur du livre Gommora sur la Camorra napolitaine, paru en 2006 et adapté plusieurs fois à l'écran, un bouquin qui le condamne désormais à vivre sous protection permanente. 
Un livre passionnant qui n'est pas qu'une simple histoire passée, à l'heure où états, démocraties et législations sont remis en cause de toutes parts.
La traduction est de Laura Brignon. Le titre original est « Solo é' il coraggio » : le courage est solitaire, tout un programme pour cet ouvrage qui se lit comme un thriller.

Le canevas :

Le juge Giovanni Salvatore Augusto Falcone est né à Palerme en mai 1939.
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, il a été assassiné le 23 mai 1992 près de Palerme. Deux mois plus tard, ce sera le tour de l'un de ses proches collègues, le juge Paolo Borsellino.
Traditionnellement si l'on peut dire, les personnalités gênantes étaient éliminées par balles (généralement tirées dans le dos des magistrats). Mais le 29 juillet 1983, le juge d'instruction Rocco Chinnici (patron du juge Falcone) est victime avec son escorte, de l'explosion d'une voiture piégée devant son domicile : "la saison des bombes est ouverte", une nouvelle méthode destinée à terroriser les incorruptibles qui prétendent s'attaquer à la mafia.
À mi-parcours, Saviano nous brosse un tableau rapide (il y a eu d'autres ouvrages sur le sujet) du gigantesque procès qui se déroula sur presque 2 ans (1986-1987), le maxi-procès que "les Palermitains appellent tout simplement « u Maxi »" : 350 audiences, 2.000 heures, 475 accusés, 900 témoins et au final 2.665 années de prison prononcées pour 350 coupables.
Mais Roberto Saviano s'intéresse plutôt à ce qui se passa après, les suites et conséquences de ce procès-fleuve, les appels des condamnations prononcées et donc ce qu'il est advenu des magistrats du pool anti-mafia jusqu'à la création du FBI italien, la Direction Nationale Antimafia.
Hélas, la 'famille' de Totò Riina du clan des Corleonais, finira par avoir la peau du magistrat : en mai 1992, pour ne pas rater leur cible, il feront carrément sauter l'autoroute qui relie l'aéroport à Palerme.

♥ On aime beaucoup :

 Avouons que ce bouquin s'annonçait quelque peu intimidant : entre l'aura du journaliste (menacé de mort par la mafia napolitaine depuis son bouquin Gommora), l'ampleur de ce gros pavé documentaire (600 pages) et l'ombre tutélaire du célèbre juge assassiné, il fallait vraiment être poussé par la curiosité pour se lancer dans cette imposante lecture !
 Mais contrairement à ce que l'on aurait pu redouter, Roberto Saviano ne nous assomme pas sous un flot de procédures judiciaires, une montagne de notes de bas de page ou une multitude de témoignages.
Bien sûr les enquêtes du "pool antimafia" seront retracées mais c'est bien un véritable roman et ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. 
Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages (aïe, fallait pas), un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Son idylle avec sa seconde femme, Franscesca Morvillo, est une belle et triste histoire d'amour. Une femme qui "semble dotée d’une endurance illimitée".
 Le magistrat est assuré de sa fin prochaine car il n'est certainement pas le premier d'une longue liste : "on pourrait tracer des croix sur les fauteuils du tribunal de Palerme pour compter les personnes qui ont à peine eu le temps de s’y asseoir".
[...] « Quoi, Giovanni ? Qu’est-ce que je ne peux pas comprendre ? »
Il baisse la tête. [...]
« Que maintenant je suis un cadavre ambulant. »
Giovanni refuse longtemps d'épouser Francesca parce que "on n’épouse pas des veuves". Il ne veut pas d'enfants non plus parce que "on met au monde des enfants, pas des orphelins". Cette peur permanente qu'il surmonte chaque jour, cette certitude d'une fin tragique, le confinement, la solitude, les contraintes imposées pour sa protection, sont la trame même du roman. Et c'est donc avec beaucoup de tristesse, réellement, que l'on quitte Giovanni Falcone en mai 1992.
  La solitude de l'incorruptible magistrat faisait le titre de la VO italienne (Solo é' il coraggio) car rares seront ses amis et plus rares encore seront ceux qui lui resteront fidèles. Son entêtement à ouvrir les yeux de ses concitoyens sur la réalité de la pieuvre mafieuse va faire de lui un paria haï de tout le pays. Les fonctionnaires et les politiques bien sûr mais aussi beaucoup de journalistes qui voient en lui "un carriériste à la recherche de médiatisation et de visibilité". Même l’écrivain Leonardo Sciascia écrit contre lui : « en Sicile, pour faire carrière dans la magistrature, rien de tel que de participer à des procès contre la mafia ».
[...] Ce que les gens voient dans les journaux, cette volonté d’occuper le devant de la scène dont beaucoup de monde l’accuse, l’image fière d’un magistrat au faîte de sa carrière, d’un champion de l’antimafia, est seulement la lumière d’une étoile morte.

La curiosité du jour :

Saviez-vous que, à la manière des cadavres exquis, "les « crimes exquis », delitti eccellenti en italien, désignent les assassinats de personnalités publiques par la mafia".
Il y a même eu un film de Francesco Rossi intitulé Cadavres exquis (Cadaveri eccellenti).
Un peu de poésie dans ce monde de brutes.

Pour celles et ceux qui aiment les héros modernes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans la revue Actualitté.

jeudi 13 février 2025

Le dossier 1569 (Jorn Lier Horst)


[...] Quand on rouvre des affaires anciennes.

Écrivain de qualité constante, le norvégien Jørn Lier Horst nous propose une intrigue complexe aux multiples ramifications. Cette fois ce sont des lettres anonymes qui vont conduire la police à rouvrir un 'cold case' et suivre de nouvelles pistes.
Alors qui manipule qui autour du dossier 1569 ?

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (448 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On a déjà dit et répété ici tout le bien que l'on pensait de l'écrivain norvégien Jørn Lier Horst.
Son succès tient notamment à l'excellente régularité de sa série "Wisting", avec ses personnages qui nous sont devenus familiers comme le flic William Wisting et sa fille journaliste Line, et avec des polars qui font la part belle au travail ingrat et méticuleux d'enquête de police.
C'est donc en toute confiance que l'on peut ouvrir Le dossier 1569 et lui épingler un "coup de cœur" pour l'ensemble de son oeuvre et cet épisode en particulier !

Les personnages :

On retrouve bien sûr ces personnages qui nous sont devenus familiers au fil des épisodes : l'inspecteur William Wisting, le veuf tranquille et patient ou Line, sa journaliste de fille. Tous deux se retrouvent souvent sur les enquêtes, chacun à sa manière, le flic et la journaliste. 
Mais pour cette fois, sa fille journaliste restera à l'écart de l'affaire.
Bien sûr, Wisting a pris de l'âge, il est devenu grand-père, sa prostate le fait souffrir et l'heure de la retraite approche (mais nous faisons confiance à Jørn Lier Horst pour ne pas s'arrêter en si bon chemin !).  

Le canevas :

Wisting est en vacances. Du moins jusqu'à ce qu'une lettre anonyme lui parvienne à son chalet au bord du fjord et lui suggère de rouvrir un vieux dossier, le dossier 1569 : une affaire qui date de vingt ans, qui concernait la disparition et le meurtre d'une jeune fille et pour laquelle le meurtrier avait été condamné. 
Le coupable a même été libéré récemment après avoir purgé sa peine. 
Un cold case qui ne dit pas tout à fait son nom.
Qui donc envoie ces lettres anonymes à Wisting ? Le meurtrier de 1999 qui clamait son innocence et veut obtenir justice ? Quelqu'un qui veut discréditer les enquêteurs de l'époque ? Une journaliste qui rôde autour de cette affaire ?
[...] - Il a fait en sorte de mobiliser votre pleine attention et il a obtenu que vous et moi ayons des doutes sur la procédure judiciaire qui a conduit à sa condamnation. Parlez de manipulation si vous voulez, mais il a réussi son coup. »
Wisting acquiesça, son raisonnement avait été le même.
[...] - Quand on rouvre des affaires anciennes, il se passe toujours des choses imprévues ».
Alors qui manipule qui autour du dossier 1569 ?

♥ On aime beaucoup :

 On retrouve avec plaisir le soin apporté par cet auteur à la construction de ses polars. Au fil des chapitres, nous suivrons le procès de 1999, les tâtonnements de Wisting et de ses collègues dans la réouverture du dossier 1569 et même d'autres affaires qui gravitent autour de ce même dossier.
Difficile de retrouver les protagonistes de l'époque, de les faire parler à nouveau, de raviver des souvenirs confus et de démêler le vrai du faux, plus de vingt ans après.  
 On retrouve ici le rythme tranquille des polars de Horst et Wisting. Avec eux, pas de folle course-poursuite, pas de super-flics alcoolisés, pas d'affreux serial-killer qui rode le soir autour de la maison. Police business as usual, c'est le lent, fastidieux, patient travail d'enquête qui nous est donné à voir. 
Alors comment fait Jørn Lier Horst pour nous captiver ainsi, nous faire enchaîner chapitre après chapitre, sans qu'on puisse lâcher le bouquin comme s'il s'agissait du dernier thriller ?
La magie sans aucun doute de son écriture fluide et agréable, d'un sens certain du timing, d'une intrigue soigneusement construite qui ne laisse deviner que peu à peu des strates insoupçonnées et des ramifications complexes, ...
Et puis peut-être aussi un peu de cette ambiance provinciale du comté de Vestfold, faite de bonhomie et de bienveillance que le lecteur retrouve comme un vieux fauteuil confortable, assuré d'y passer un très agréable moment.
Ce lecteur, Horst ne lui demande pas vraiment de trouver l'assassin façon whodunit, non il lui faudra plutôt se laisser porter par l'enquête et suivre avec intelligence le raisonnement patient de Wisting qui finira bien par soulever les derniers voiles de la toujours complexe vérité.
Dans les toutes dernières pages.

La curiosité du jour :

Les norvégiens ont désormais des compteurs électriques 'intelligents' et connectés, équivalents nordiques de nos fameux Linky : voilà qui ouvre de nouvelles perspectives aux investigations policières !
[...] « À 19 heures, on a un pic de consommation. D'abord 2 200 watts, puis encore 1 000 watts de plus, et ça retombe. Cela concorde avec l'explication d'Erik Roll selon laquelle il aurait fait cuire une pizza surgelée pendant qu'Agnete se douchait. C'est la consommation du four, puis le chauffe-eau qui s'y ajoute.
— Des traces électroniques, commenta Hammer. Littéralement. »

Pour celles et ceux qui aiment les investigations.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.

lundi 10 février 2025

Beyrouth forever (David Hury)


[...] Mais qui tuerait pour un livre ?

Le journaliste français David Hury nous propose un polar à Beyrouth. Une façon séduisante de réviser notre leçon d'histoire du pays tout en suivant un duo d'enquêteurs original : un vieux roublard maronite et une jeune chiite sortie du rang.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (304 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Le journaliste français David Hury fut correspondant au Liban pendant de nombreuses années.
Avec Beyrouth forever, il nous propose un polar, prétexte à réviser l'histoire douloureuse de ce pays qu'il connait intimement et aime profondément - comme l'indique le titre. 
Ce roman policier vient à point pour compléter la série de livres qu'est en train de publier Frédéric Paulin, puisque notre auteur s'intéresse ici à l’écriture de l’Histoire et parfois la non-écriture de l’Histoire.
David Hury est arrivé à Beyrouth le 16 janvier 1997, il en est reparti 18 ans plus tard, le 16 janvier 2015 et son roman sort le 16 janvier 2024 ! Il croit aux signes du destin et veut ici nous faire partager son amour pour ce pays.

Les personnages :

Il sera beaucoup question d'histoire et même d'un manuel d'histoire dans ce roman et l'inspecteur Marwan Khalil est lui-même un condensé du Liban et de sa capitale Beyrouth. Nous sommes en 2023 et dans la chair de Marwan et la chair de sa chair, on peut lire comme dans un livre d'histoire.
Sa sœur cadette est décédée de ses blessures en 1982 : la faute à "l’explosion de la rue Sassine qui avait emporté quatre jours plus tôt le président Bachir Gemayel".
Son genou le fait terriblement souffrir : la faute à une kalach dont "une balle de 7,62 mm est venue lui lécher la rotule par une belle après-midi de juin 1988, et lui a laissé une saloperie de mauvais souvenir. Putain de guerre des milices".
Sa fille Maha est partie vivre en France après avoir perdu un oeil à Beyrouth : la faute à "l'explosion du port en août 2020".
Comme tout libanais, Marwan est un "fonctionnaire doté d’une conscience professionnelle à géométrie variable".
Et voilà que son patron, celui qu'on surnomme Chivas, lui colle dans les pattes une toute nouvelle recrue, une gamine. Ibtissam Abou Zeid est une jeune chiite à la "French manicure impeccable" et au "voile sans le moindre faux pli" alors que lui est de confession maronite et qu'il a largement "passé l'âge de faire du babysitting".
[...] Dis-toi que c’est sympa ! Que c’est comme dans les films américains : un vieux roublard comme toi et une petite jeune pétrie de naïveté. Vous irez très bien ensemble.
Marwan ne trouve pas ça drôle du tout mais nous on se marre en douce : David Hury semble avoir trouvé là un excellent duo d'enquêteurs !
Un duo qui appelle une suite, Mr Hury !

Le canevas :

Dans l'un des rares immeubles encore debout en ville, les voisins appellent la police quand ils voient les asticots passer sous la porte de l'une des résidentes car "tout se décompose plus vite au Liban qu’ailleurs, de toute façon. Les cadavres comme le reste".
Après des années de grandes compromissions et de petites corruptions, de mauvais tabac et de vodka de contrebande, à quelques semaines seulement de la retraite, le vieil inspecteur fatigué Marwan Khalil voudrait bien partir en bouclant un beau dossier, au moins une fois dans sa carrière.
Même s'il lui faut, pour cela, mener l'enquête avec, accrochée à ses basques, la jeune recrue musulmane qu'on vient de lui coller dans les pattes.
[...] – Ils ont un cadavre sur les bras, et ont des doutes a priori.
– Quel genre ?
– Une vieille dame.
– T’as quoi d’autre ?
– C’est le concierge qui les a prévenus, à cause de l’odeur et des asticots qui sont passés sous la porte et qui se baladent sur le palier.
– Charmant.
[...] – On a quoi sur la morte ? demande froidement Marwan, adossé à la colonne centrale de la cage d’escalier.
– Aimée Asmar, 77 ans. Universitaire à la retraite, répond illico son adjointe.
– Quelle université ?
– L’Université libanaise. Elle est historienne, c’est une spécialiste de la géopolitique de la région. Elle a écrit plein de livres, j’ai la liste.
– Comment tu sais tout ça ?
– Google.
Petite conne, avec son Google.
Ce livre d'Histoire, intelligemment intégré à l'intrigue, sera la clé de voûte de ce roman et en fera même tout le sel.

♥ On aime :

 David Hury place l'histoire du Liban au cœur de son bouquin : la vieille dame assassinée était une éminente professeure d'histoire qui avait entrepris d'écrire les derniers chapitres d'un nouveau manuel d'histoire du Liban quand les bouquins officiels s'arrêtent en 1943, à l'indépendance du pays, et se gardent bien d'expliquer la difficile période contemporaine. 
Dans un pays où le consensus sert de masque aux pires compromissions, ce manuel d'histoire était un projet à haut risque.
[...] – On dit toujours que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire, n’est- ce pas ?
– Peut- être bien, oui… mais le problème, c’est qu’au Liban, il n’y a pas eu de vainqueur.
[...] – Qui aurait eu intérêt à tuer madame Asmar, selon vous ? lance l’inspecteur en expirant la douce fumée.
– Tout le monde, je suppose. Ceux dont les noms apparaissent, noir sur blanc, dans son manuel scolaire et qui auraient préféré qu’on les oublie… et les vaniteux qui auraient aimé y être et qui n’y sont pas.
[...] Mais qui tuerait pour un livre ? Plus personne ne lit de nos jours !
 L'auteur aime visiblement ce pays où il a passé de nombreuses années et qu'il connait si bien. Trop bien peut-être et donc son héros tient des propos vraiment aigres sur ce Liban qui n'est plus le pays du miel et du lait. Les factions et les communautarismes qui gangrènent le Liban depuis des décennies et maintiennent le pays dans la décomposition la plus complète, sont amèrement critiqués. La charge contre le Hezbollah de Hassan Nasrallah est très sévère (ça se passe en 2023, peu de temps avant son élimination par Israël).
Mais ce flic Marwan, "ne quitterait le Liban pour rien au monde, même si plus rien ne fonctionne dans ce pays où seuls les nouveaux riches rotent le miel et le lait.". Un pays qu'on peut haïr et aimer dans le même mouvement parce que "le Liban est facile à détester, mais tellement attachant en même temps".
 Le roman de David Hury est pétri de vécu et nous donne une vue synthétique de l'histoire du pays. Désespérante mais synthétique. Ce polar vient compléter habilement les bouquins de Frédéric Paulin qui donnent un éclairage plus politique et une vue plus analytique de l'histoire du pays. Désespérante mais analytique.

La curiosité du jour :

C'est au Liban que l'auteur découvrira le chanteur français Bernard Sauvat plus connu à Beyrouth qu'à Paris, nul n'est prophète en son pays ! Un chanteur dont est fan le héros du bouquin et qu'on peut écouter ici (sur Radio Libertaire) avec une sympathique interview de l'auteur. 

Pour celles et ceux qui aiment le Moyen-Orient.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans Benzine , CulturAdvisor et ActuaLitté.