vendredi 7 décembre 2007

Chinoises (Xinran)

Mots sur la brise nocturne.

 Xinran c'est un peu la Ménie Grégoire de la Chine, pour ceux qui s'en souviennent (de Ménie Grégoire, je veux dire).
Journaliste et animatrice d'une émission de radio, elle recueille les témoignages de femmes. De femmes de Chine. De Chinoises, donc.
[...] Bonsoir, amis de la radio, vous écoutez "Mots sur la brise nocturne". Mon nom est Xinran, et je débats en direct avec vous du monde des femmes. De dix à douze tous les soirs, vous pouvez vous mettre à l'écoute de la vie des femmes, des battements de leurs coeurs et écouter leurs histoires.
De ses enquêtes et témoignages, elle en tirera ce bouquin. Parce que le Vieux Chen lui a dit :
«Xinran, vous devriez écrire tout cela. Écrire permet de se décharger de ce que l'on porte [...]. Si vous n'écrivez pas ces histoires, leur trop-plein va vous briser le coeur».
Résultat, c'est notre coeur à nous qui se fendille un peu à cette lecture.
Parce que c'est tout simplement effarant : comment peut-on vivre cela ? comment peut-on faire vivre cela ?
On se croirait au Moyen-âge, au mieux au siècle dernier (enfin, l'avant-dernier).
Mais non, toutes ces histoires ont été recueillies entre ... 1970 et 1990 ! Effarant.
[...] - Je vous raconterai l'histoire de ma fille, si vous voulez, mais pas ici. Je ne veux pas que les enfants me voient pleurer».
Ou encore :
[...] Il ne me restait qu'à demander à la directrice Ding si elle acceptait que je l'interroge. Elle a acquiescé, mais m'a suggéré de patienter jusquau jour de la fête nationale avant de revenir la voir. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle m'a répondu : 
- Mon histoire ne sera pas longue, mais la raconter va me rendre malade pendant plusieurs jours. J'aurai besoin de temps pour m'en remettre».
Tout est dit : au lecteur aussi, il faudra quelques jours pour s'en remettre, même si la distance du livre de papier et de la lointaine Chine rend les choses heureusement moins vraies.
C'est la dure condition féminine qui est donnée à lire ici. La terrible condition des femmes chinoises de la fin de ce siècle (le dernier, cette fois) alors que la Chine est en train de s'ouvrir et qu'il est désormais possible de parler. Un peu.
Il est question d'inceste, de viols, d'ignorance et de misère sexuelle, de mariages arrangés (par le Parti, on n'est plus au Moyen-âge ! ah, ah), de séparations entre mère et fille, tout cela sur le fond de l'histoire toute récente de la Chine (et ce n'est pas le moins intéressant du bouquin).
Et notamment les drames nés pendant les terribles années de la Révolution Culturelle.
L'écriture est sobre et simple (Xinran est journaliste), le propos tout en retenue, entièrement au service de ces histoires crues, dures et vraies, qui se suffisent malheureusement à elles-mêmes.
La plus belle (sans doute parce que c'est la seule qui met en cause une catastrophe naturelle et non pas la noirceur humaine) est celle du tremblement de terre [extraits] :
[...] Ce matin-là, avant l'aube, j'ai été réveillée par un bruit étrange, un grondement et un sifflement, comme si un train était entré dans notre maison. [...] Tout est arrivé si vite. Je me suis traînée face au trou béant qui avait été l'autre moitié de ma maison. Mon mari et mes enfants s'étaient évanouis sous mes yeux. [...] 
Cela fait presque vingt ans maintenant, mais presque tous les jours à l'aube, j'entends un train qui gronde et qui siffle, et les cris de mes enfants. Parfois je suis si effrayée par ces sons que je me mets au lit très tôt et je glisse un réveil sous mon oreiller pour me réveiller avant. Quand il sonne, je m'assieds jusqu'à ce qu'il fasse jour, parfois je me rendors après quatre heures. Mais au bout de quelques jours de ce traitement, j'ai envie d'entendre ces bruits de cauchemar de nouveau, parce que j'y entends aussi les voix de mes enfants.
Ouf. Il faut avoir le coeur bien accroché pour aller au bout de cette douzaine d'histoires (comme autant de petites nouvelles, de petits reportages) et découvrir derrière ces épouvantables tranches de vie, la vie justement, la force vive qui a permis à ces femmes de traverser ces épreuves, d'y survivre ... et de les raconter.
Pour finir sur une note un peu plus légère, on relèvera quelques dictons et proverbes qui émaillent ce bouquin ... comme tout bon livre chinois :
Dans chaque famille, il y a un livre qu'il vaut mieux ne pas lire à haute voix. 
La première personne qui a mangé du crabe a dû aussi manger de l'araignée avant de se rendre compte que ce n'était pas bon. 
À la campagne, le ciel est haut et l'empereur est loin. 
L'argent rend les hommes méchants, la méchanceté rend les femmes riches. 
Les épouses des autres sont toujours mieux, mais les meilleurs enfants, ce sont les notres.      
L'eau porte le bateau, elle peut aussi le faire chavirer. 
Si vous vous tenez droit, pourquoi redouter que votre ombre soit tordue ? 
Le poulet dans se mangeoire a du grain, mais le pot à soupe n'est pas loin. 
La grue sauvage n'a rien, mais son monde est vaste. 
Il faut craindre les mains des hommes et la langue des femmes.
Et pour finir, en guise de conclusion et de résumé :
Les femmes sont comme l'eau et les hommes comme les montagnes. 
Les hommes ont besoin des femmes pour se former une image d'eux-mêmes - comme les montagnes se reflètent dans les rivières. 
Mais les rivières coulent des montagnes. Où est la bonne image ?
Mais quelle terrible image des hommes donne donc le miroir tendu ici par Xinran ?

Pour celles et ceux qui aiment les histoires vraies même quand elles sont terribles.Loutarwen et Lhisbei en parlent aussi.

Baka ! (Dominique Sylvain)

Une privée à Tokyo.

Dominique Sylvain est plus connue pour son polar Passage du Désir (qui ne nous avait pas laissé un souvenir impérissable, il y a quelques années déjà, avant l'ère du blog), mais on a bien voulu retourner à Tôkyô avec elle et son premier roman, Baka !, revu et corrigé dans une nouvelle édition.
Et ma foi, il faut bien avouer qu'on a été plutôt déçu par cet auteure que l'on compare ici ou là à Fred Vargas, bien à tort, selon nous.
C'est d'ailleurs plutôt de Léo Malet et Nestor Burma que se revendique la dame.
Quoiqu'il en soit, même si l'on avait pris soin de revêtir un de nos yukata ramenés de Nikko cet été et de siroter un verre de saké chaud, la magie ne nous a pas ramenés au pays des nippons.
Le bouquin accumule les clichés de la vision occidentale du pays du Soleil Levant : yakuza (la mafia locale), jôshi ou shinjû (double suicide amoureux) , katana (sabre), hikikomori (ados cloîtrés dans leur chambre avec internet), ... tout y passe !
Un peu comme si, à partir d'une liste de commissions, on avait essayé de bâtir une intrigue avec tout ça.
Et justement, du côté de l'intrigue (c'est un polar), on reste également sur sa faim sans croire un seul instant aux personnages insignifiants, aux péripéties rocambolesques de la française détective au Japon, ni aux multiples coups de théâtre qui clôturent ce voyage à Tôkyô.
Voilà un portrait peut-être trop sévère, j'en conviens.
Même si l'on devine ici ou là quelques traces de vécu authentiques (parapluies, bains, ... D. Sylvain a effectivement séjourné à Tôkyô), seule trouve grâce à nos yeux la capacité de l'auteure à parcourir et décrire les villes, qu'il s'agisse de Paris au début du livre ou de Tôkyô tout au long de l'histoire.
Après le détective privé de Nuit sur la ville de la semaine dernière, on relèvera juste qu'il est encore ici question de collusion entre business et élections politiques ... il y a peut-être quelque chose de pourri au royaume des sushis.
Heureusement que nos démocraties occidentales sont à l'abri de ce genre de soupçons !
[...] Un futon plié sur les tatamis tenait compagnie à un parapluie en plastique blanc et un vêtement de toile bleue. L'hôtesse expliqua qu'il s'agissait d'un yukata.
Elle lui fit traverser la cour silencieuse depuis que les roulements de tambour avaient cessé, lui montra une salle de bains à l'intéressante odeur d'humus, expliqua son utilisation à grand renfort de phrases roucoulantes qui mêlaient anglais et japonais. Louise comprit qu'il fallait se savonner et se rincer avant de faire trempette dans un énorme baquet fumant. La jeune femme lui remit la clé de sa chambre et s'en alla après un nouveau chapelet de formules aussi chantantes qu'incompréhensibles.

Pour celles et ceux qui aiment les images d'Epinal et de Tôkyô.

vendredi 30 novembre 2007

L'âme du chasseur (Deon Meyer)

Après Mandela.

Après Les soldats de l'aube, lu il y a quelques années (c'était avant l'éclosion de la blogoboule), voici L'âme du chasseur du même auteur sud-africain : Deon Meyer.
C'est écrit à l'américaine, vite fait bien fait, comme un scénario pour Hollywood.
On est donc bien loin des polars littéraires comme ceux que nous avons pu découvrir avec Mankell, Connelly, Indridason et d'autres, et le style relève plutôt du roman de plage ou de TGV.
Mais tout l'intérêt de ce bouquin (et il est d'un grand intérêt) vient du contexte dans lequel se déroule l'intrigue : l'Afrique du Sud d'après Mandela, l'Afrique du Sud d'aujourd'hui, celle d'après le 11 septembre 2001.
Les services de renseignement du nouveau régime (un nouveau régime qui peine encore à se mettre en place) livrent bataille alors que les plaies de la guerre civile sont encore bien loin d'être refermées.
[...] Miriam dévisagea Janina d'un air glacial, ses yeux, sa bouche, ses mains. 
- Je ne vous crois pas. 
Janina soupira. 
- Parce que je suis blanche ? 
- Oui. Parce que vous êtes blanche.
Et l'on devine derrière tout ça que d'autres (CIA, extrémistes islamistes, ...) éprouvent un malin plaisir à souffler sur les braises.
L'intrigue de base est plutôt simple (pour Hollywood sans doute !) : pour aider un ancien ami, un grand black, ancien militant (doux euphémisme) désormais rangé, se trouve embringué dans le convoyage de renseignements explosifs. Il se retrouve vite pourchassé par divers rapaces et enfourche une BMW GS avant de traverser tout le pays et le roman raconte cette course-poursuite à moto (l'auteur n'a peut-être pas une âme de chasseur mais assurément une âme de motard).
Mais P'tit (c'est l'ancien nom de guerre du héros) n'aime pas qu'on le chatouille quand il veut rendre service et il va vite retrouver ses anciens réflexes (c'était un ancien tueur à la solde du KGB).
Même si c'est plutôt bien ficelé, il n'y a pas là de quoi se triturer les méninges.
Du moins de ce côté.
Car ce n'est pas tout et au fil des pages et des flash-backs on découvre tout un monde : celui d'une Afrique du Sud plutôt méconnue, les accointances entre les services secrets d'ici ou d'ailleurs, les luttes raciales d'hier (Boers, Anglais et Xhosas) auxquelles répondent les intrigues intestines d'aujourd'hui.
Et ça, c'est passionnant.

Pour celles et ceux qui aiment la moto, les voyages et l'Histoire. 
Bleu et noir et l'Actu du Noir en parlent.

jeudi 29 novembre 2007

Nuit sur la ville (Hara Ryo)

Un privé à Tokyo.

Tous les ingrédients du polar américain sont là : le privé à moitié looser dans son bureau miteux, le flic vindicatif qui lui cherche des poux, les gros durs de la mafia qui forcément lui en veulent aussi, la belle héritière qui lui court après, le magnat richissime qui se cache derrière tout ça, les bagnoles et l'intrigue alambiquée qui mêle famille, business et élections municipales, ... tout y est !
[...] Je garai ma Blue Bird en marche arrière - un vrai miracle que cette voiture roule encore - , contournai l'immeuble de deux étages aux murs couverts de crépi et entrai par devant. Je sortis mon courrier de la boîte aux lettres à la serrure cassée et montai l'escalier menant à mon bureau, au premier étage au fond d'un couloir où le soleil ne pénétrait jamais.
À un détail près.
Un tout petit détail.
Le privé ne s'appelle pas Philip Marlowe mais Sawazaki de l'agence Watanabe et il n'enquête pas à Los Angeles mais à Tôkyô.
Car ce n'est donc pas du Raymond Chandler mais du Hara Ryô.
Bref, c'est un polar japonais où l'auteur s'amuse avec tous les clichés et les standards du roman noir. On est donc en terrain connu, balisé.
Et puis tout d'un coup, plouf, nous voici perdus parce que les personnages ont une réaction à peine compréhensible à nos yeux d'occidentaux. Et ça repart. Pour mieux s'étonner un peu plus loin de nouveau.
On ne sait trop sur quel pied danser et l'auteur semble s'amuser avec nous comme il s'amuse des codes de la littérature policière.
À vrai dire, le jeu est peut-être plutôt conçu pour des lecteurs nippons moins familiers des standards du genre, car il faut bien avouer que, une fois passé l'effet de surprise, on s'y est un peu ennuyé et on a eu du mal à se laisser emporter par l'intrigue tarabiscotée dans laquelle s'est laissé prendre le privé Sawazaki.
C'est tout de même l'occasion de découvrir les coulisses du pouvoir dans la métropole de Tokyo.
Une curiosité pour les accros du polar ou du Japon ou des deux.

Pour celles et ceux qui aiment les détectives du roman noir à l'américaine.

vendredi 23 novembre 2007

Une île sous le vent (Barbara Kingsolver)

Portraits de femmes.

Sympathique découverte (grâce à Katell, si je me souviens bien).
Après Brady Udall qui lâchaient ses chiens il y a quelques jours, voici un autre recueil de nouvelles venues des US : Une île sous le vent de Barbara Kingsolver.
L'écriture est plus posée, plus lente que chez B. Udall.
Les nouvelles sont un peu plus longues aussi.
Mais la règle est un peu la même : on plonge, le temps de quelques pages, dans l'instant d'une vie, entre un passé qui se découvre sous les mots et un futur qui se devine au fil des pages.
Mais si Udall le mormon photographiait des hommes (la plupart sans femmes), Barbara Kingsolver, à l'opposé, tire le portrait de femmes, de beaux portraits de femmes.
[...] Elle aimerait aller au cinéma voir de vrais flims mais Ed ne veut pas. « Attends quelques années, on les passera à la télé », dit-il systématiquement. Le noir et blanc et les coupes des scènes brûlantes ne semblent pas le gêner. Ils pourraient aujourd'hui s'offrir un nouveau poste, mais Ed prétend pouvoir deviner les couleurs absentes de l'écran. Il le «prouve» parfois en s'écriant « Tu vois, la chemise de ce type est verte. » Ou : « La fille est rousse. » Il lui arrive parfois de se tromper. Il a cru pendant des années le Peter Graves de Mission Impossible blond, jusqu'au soir où, regardant la télé chez Millie et Darel,  il le découvrit aussi blanc qu'un vieux monsieur. « Ton poste est mal réglé », s'obstinait-il à dire à Darrel, refusant d'admettre l'évidence.
Des portraits de filles, de mère, de femmes dont le couple se défait, ...
[...] Je conduis toujours la Pontiac que j'ai achetée il y a dix ans, mais six petits amis et un mari se sont succédés dans ma vie. Ce même mari, Buddy, que j'ai épousé et dont j'ai divorcé deux fois.
- Au moins tu peux compter sur ta voiture.

Après Katell, d'autres avis sur Critico-blog.

vendredi 16 novembre 2007

Hommes sans mère (Hubert Mingarelli)

Leçon d'humanité, leçon d'humilité.

Voilà une bien belle histoire et d'une bien belle écriture.
L'histoire est celle d'Hommes sans mère et la plume d'Hubert Mingarelli.
Difficile de résumer ce roman où, en 24 heures et 160 pages, il ne se passe finalement pas grand chose : deux marins en virée à terre, fuyant la promiscuité de leurs camarades en bordée, se mettent en quête d'une maison de filles ...
Sont-ils amis ou même simples camarades, eux-mêmes ne le savent pas trop,mais on les accompagne bien volontiers, et on fera avec eux la rencontre de quelques personnages bien vivants.
À l'exact opposé des proses alambiquées d'autres auteurs français à la mode comme Claudel ou Barbery, l'art de Mingarelli touche à la simplicité, presque au dépouillement : simplicité de l'histoire on l'a dit, simplicité de l'écriture, simplicité des hommes et de leurs sentiments à peine évoqués mais si fortement exprimés.
[...] ... Et puis, tu sais, il y a toujours un peu de lumière dans le poste, là où on dort, il fait jamais nuit, on y voit toujours un peu, et quand il sortait le bras de sa couchette  je voyais sa main, et c'est drôle mais quand tu vois tout le temps la main de quelqu'un d'aussi près, tu finis par avoir des sentiments pour lui, ou quelque chose qui ressemble à ça tu vois. 
Les dialogues, toujours très beaux, trahissent le même besoin d'épure :
[...] -Tes jambes sont très jolies. 
- Merci. 
- Je les aime beaucoup.  
- Je sais. 
- Comment peux-tu le savoir ? 
- Tu les as beaucoup regardées tout à l'heure.  
- Tu m'as vu les regarder ? 
- Oui, mais ça ne m'a pas gênée. 
Homer dit avec sincérité : 
- Mais je t'écoutais aussi. 
- Ça aussi je l'ai vu. C'est gentil. 
Une écriture aussi limpide, aussi transparente, ne cache donc rien de la profonde humanité des personnages. C'est un peu de la vie qu'il nous est donné à lire. Tout simplement.

Pour celles et ceux qui aiment les portraits de marins en gros plan.  
D'autres avis sur Critiques Libres.

La vie aux aguets (William Boyd)

W. Boyd s'essaie à l'espionnage.

Voilà-t-y pas que William Boyd s'essaie à l'espionnage ?
Avec La vie aux aguets (Restless en VO) il met en scène une Mata-Hari de la guerre (la world war two).
Enfin non, pas une Mata-Hari justement mais une femme tout à fait ordinaire, ou presque.
C'est sa fille, déjà maman d'un petit garçon, qui nous raconte l'histoire puisque 40 ans après la guerre, un beau jour sa mère décide de lui confier ses secrets.
  [...]« Est-ce que Papa savait ? » 
Elle marqua un temps d'arrêt. « Non, il n'a rien su. » 
J'ai réfléchi un moment, en songeant à mes parents et à la manière dont je les avais toujours regardés. Efface-moi le tableau, me suis-je dit. 
« Il n'a rien soupçconné ? Jamais ? 
- Je ne crois pas. nous étions très heureux, c'était tout ce qui importait. 
- Alors pourquoi as-tu décidé de me raconter tout ça ? De me livrer tes secrets, tout à coup ? » 
Elle a soupiré, jeté un coup d'oeil autour d'elle, agité les mains sans but, les a passés dans ses cheveux avant de tapoter des doigts sur la table. 
« Parce que, a-t-elle lâché enfin, parce que je crois que quelqu'un tente de me tuer. » 
Le livre passe d'une époque à l'autre et les chapitres alternent entre les années de guerre de la mère et la vie presque actuelle de la fille (fin des années 70, les années de la bande à Baader) qui découvre peu à peu le passé de son espionne de maman.
Bien sûr, présent et passé finiront par se rejoindre.
On n'a pas vraiment été enthousiasmé par le bouquin, peut-être parce qu'on n'a pas vraiment accroché à la vie rocambolesque (trop ?) de ces deux dames.
Pas franchement déçu non plus (le mot serait un peu fort) mais on en attendait un peu plus, c'est quand même un William Boyd.
Mais ce qui à nos yeux fait tout l'intérêt de l'histoire (de l'Histoire pourrait-on dire !) c'est bien le décor géo-politique de la partie espionnage : au tout début de la guerre, les anglais essaient à tout prix de persuader les américains de s'engager aux côtés de l'Europe.
On assiste à une véritable bataille de l'information et les services anglais imaginent toutes les infos et toutes les intox qui pourraient réveiller les américains, encore échaudés par la première guerre, et les amener à entrer dans la seconde.
L'héroïne du roman est précisément enrôlée dans l'un de ces services et chargée de préparer diverses vraies-fausses infos destinées à persuader les États-Unis de l'imminence du péril.
Comme on le sait, ce sera Pearl-Harbour qui fera basculer l'Histoire et la propagande britannique n'aura finalement pas pesé lourd. Mais ça, ils ne le savaient pas encore !

Pour celles et ceux qui aiment les belles espionnes. 
Agapanthe a beaucoup aimé et d'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 9 novembre 2007

Tsubaki (Aki Shimazaki)

Devoir de mémoire.

Tsubaki (camélia en japonais) commence comme un devoir de mémoire après les deux bombes d'Hiroshima et surtout de Nagasaki.
[...] - Grand-mère, pourquoi les Américains ont-ils envoyé deux bombes atomiques sur le Japon ? 
- Parce qu'ils n'en avaient que deux à ce moment-là, dit-elle franchement.
Mais derrière ce drame (qu'il nest cependant pas inutile de nous rappeler de temps en temps) s'en cache bien entendu un autre, plus intime.
[...] Je me rappelle ses paroles la veille du soir de sa mort : « Il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais. Pour moi, ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique. » Je me demande à nouveau ce qu'elle voulait dire par ces paroles.
À la mort de sa mère, une jeune femme héritera d'une curieuse lettre et repartira sur les traces du passé, jusqu'au jour précisément où sa mère ouvrit un sachet de cyanure, peu avant que la bombe ne tombe sur Nagasaki.
Il lui faudra une centaine de pages, où alternent le présent et le passé, pour découvrir les secrets de famille qui étaient restés enfouis sous les cendres de la bombe.
C'était le 9 août 1945.

Pour celles et ceux qui aiment les drames et les courtes histoires. 
Papillon en parle, comme Jules, Bellesahi ou Tamara. 
D'autres encore sur Critiques Libres. 
À noter que ce petit roman fait partie d'une série de cinq, intitulée « le poids des secrets » (à découvrir sur le blog de Clochette).

Crimes au bord de l'eau (Kerstin Ekman)

Double meurtre dans la forêt des lapons.

Crimes au bord de l'eau, voilà un bien curieux roman.
Un roman nordique où l'action se situe tout en haut de la Suède à la frontière norvégienne, tout près de la Finlande, là où vivent encore quelques «sames» (des lapons).
Un roman nordique où l'on retrouve une nouvelle fois la Saint-Jean et sa folie humaine (1), quand le soleil ne se couche plus et laisse peu de repos aux âmes. Un roman où la forêt est omniprésente, presque un personnage à elle seule. Et les forêts de là-haut, c'est autre chose que par chez nous ...
Un roman étrange, d'abord par l'écriture qui laisse libre champ à l'irruption du physique et des corps : quand les personnages ont froid, ont faim, quand il y en a qui saignent, d'autres qui puent, certains qui ont besoin de pisser, ou de baiser, d'autres qui se font bouffer par les moustiques.
[...] Il trouva vite un petit endroit où le fond de la rivière était dépourvu de cailloux, ce qui lui permit de poser ses pieds de manière stable malgré la vigueur du courant. Puis il se lava comme cela faisait une éternité qu'il aurait dû se laver. Au début le froid lui coupa le souffle, mais il s'habitua, respira moins vite. Se frotta avec les mains. Fit une nouvelle fois mousser le savon et se lava entièrement. L'aine, les bourses, entre les fesses. Sous les bras. Il frotta son cou et ses bras. Il s'accroupit et s'aspergea la tête. Il frotta le savon sur son crâne jusqu'à ce que la peau le brûle.
On peut lire ici ou que Kerstin Ekman est une auteure réputée pour explorer l'opposition entre nature et culture : ceci explique peut-être cela et nous donne un roman puissant à l'ambiance qui reste longtemps présente. Au centre de l'intrigue, la vie d'un village tout là-haut (dans une ambiance far-west du nord) avec un médecin à la prescription facile et au couple cahotant, une instit' en rupture de banc d'école, une famille de vauriens, une communauté babacool, une passagère inconnue, deux jeunes en camping, et tous les ingrédients qui font que cette nuit de la Saint-Jean ... Un roman étrange enfin par sa construction : deux parties, deux crimes.
Au beau milieu du livre, entre les pages 319 et 320, il s'est écoulé 18 ans.
Certains se sont mariés, d'autres se sont séparés. Tous ont vieilli.
Un second meurtre vient soudain rouvrir les plaies qui n'étaient pas tout à fait refermées et l'enquête sur le premier, jamais élucidé, alors qu'au village, 18 ans après :
[...] Personne ne parlait de ce qui s'était passé dans la nuit de la Saint-Jean.

Pour celles et ceux qui aiment les ambiances fortes, les forêts et les surprises littéraires.

vendredi 2 novembre 2007

Là-bas (Peter Cameron)

(soit dit entre parenthèses …)

C'est un cliché commun que d'évoquer la frénésie trépidante de la vie moderne pour justifier le besoin de s'évader un instant, de (se) mettre entre parenthèses, de suspendre le temps, ... mais il semble aussi que beaucoup d'œuvres s'en font l'écho : Ceux qui restent ou Old Joy au cinéma, Pays de neige sur le papier, pour ne citer que des découvertes récentes.
Peter Cameron avec Là-bas, ouvre une nouvelle parenthèse.
Une parenthèse dans la vie d'un jeune étudiant-écrivain, pas très à l'aise dans ses baskets, qui s'en va en Uruguay avec l'idée de pondre une biographie sur un romancier décédé, auteur d'un seul bouquin.
Une double parenthèse même puisque, si le héros fuit sa vie américaine c'est pour aller perturber celle de trois ou quatre autres personnages qui eux, vivaient en Uruguay comme suspendus entre parenthèses eux aussi, depuis le décès de l'écrivain : sa femme, sa maîtresse, son frère et l'amant de ce dernier (Peter Cameron appartient à la même génération d'écrivains américains et homos que Stephen Mc Cauley).

[...] Ils parcoururent en silence le reste du trajet et atteignirent le portail d'Ochos Rios. Je ne suis ici que depuis hier, songea Omar. Il avait l'impression que cela faisait des jours.
« Où sont les rivières ? demanda-t-il à Pete.
- Quelles rivières ?
- Les huit rivières. «Ochos Rios», ça ne signifie pas «Huit rivières» ?
- Si, dit Pete. Mais il n'y a pas de rivières. Ce n'est qu'un nom.»

Le temps de ce voyage, on brasse les cartes, on secoue la poussière accumulée sur le passé et les sentiments des uns et des autres.
Un roman tout en subtilité pour essayer de nous faire partager l'intimité de ces hommes et femmes.
Tout l'art des parenthèses est de savoir les refermer ... ce que Peter Cameron fera avec maîtrise.


Pour celles et ceux qui aiment les portraits américains.
Papillon et Incoldblog en parlent et d'autres sur Critico-blog.
Ce sera bientôt adapté au cinoche.
MAM a particulièrement aimé ce bouquin et c'est d'elle que vient l'étoile "best-of".

Pays de neige (Yasunari Kawabata)

Pour découvrir l'un des deux prix Nobel nippons.


Yasunari Kawabata est l'un des deux auteurs japonais à avoir obtenu le Nobel de Littérature, c'était en 1968 (l'autre étant Kenzaburô Ôe en 1994).
Son roman Pays de Neige a été publié au Japon dans les années 30 et traduit en France en 1960.
Kawabata décrit la vie simple d'un village de montagne, à quelques heures de train de Tôkyô, où ceux de la grande ville viennent parfois skier.
Des montagnes recouvertes de neige immaculée tout l'hiver.
Une sorte de paradis tranquille, idéalisé par les yeux d'un citadin qui cherche à se ressourcer, à la recherche d'un éden perdu.

[...] Adossée à un mur de pierres, une gamine de douze à treize ans tricotait, à l'écart des autres. Hors de la rude étoffe de ses larges pantalons montagnards, il vit qu'elle avait les pieds nus dans ses geta, et que la peau en était rouge et gercée par le froid. 
Sagement assise sur un tas de bûches à côté d'elle, un petit bout de fille qui pouvait avoir deux ans écartait ses menottes pour lui tenir avec patience l'écheveau de laine, d'une couleur terne et grise, dont le fil acquérait une teinte plus vive et plus chaude, en passant des bras de la plus petite aux mains de la plus âgée des deux fillettes.
Un riche oisif de Tôkyô y vient régulièrement en villégiature et fait la connaissance de deux femmes dont une geisha.
On a déjà presque tout dit car il ne se passe pas grand chose dans ce roman qui enchaine les rencontres entre cet homme et ces deux femmes.
Mais c'est précisément ce qui en fait tout le charme : les rencontres inabouties, les dialogues inachevés, les sentiments suggérés et les passés à peine entrevus, les amours qui ne se disent pas vraiment, ...
Tout un art subtil de l'elliptique.
On y retrouve donc un peu de l'atmosphère qu'on avait déjà appréciée à la lecture des Années douces de Hirowi Kawakami.
[...] - J'ai pensé que je pourrais vous demander de venir jusque chez moi; c'est pour cela que je vous ai rejoint. 
 - Ta maison est par ici ? 
- Tout près. 
- J'accepte, si j'ai la permission de lire le journal que tu tiens. 
- J'ai l'intention de le brûler avant ma mort. 
Pour le lecteur, comme pour le personnage principal, ce livre est une douce parenthèse à ouvrir.
Une parenthèse dont ne sait trop si elle se referme vraiment une fois les dernières pages du livre lues.
Voir aussi Les belles endormies et Le grondement de la montagne.

Pour celles et ceux qui aiment la neige, les estampes japonaises et les amours elliptiques. 
D'autres avis sur Critiques Libres.

mercredi 31 octobre 2007

Le temps de la sorcière (Arni Thorarinsson)

L'Islande des islandais.


Un nouvel auteur de polar polaires ? On ne pouvait l'ignorer, merci Essel !
Voici donc Arni Thorarinsson et Le temps de la sorcière.
Mais ne vous fiez pas plus au titre qu'à la date de ce billet : tout cela n'a rien à voir ni avec Halloween ni avec Harry Potter ! Mais c'était trop tentant pour rater l'occasion.
On aime bien Halloween : ça va bien avec les couleurs du blog ... En réalité, de polar il est même assez peu question et l'intrigue policière y est plutôt mince. Amateurs de flics désabusés et de serial killer passez votre chemin.
C'est de polaire qu'il est question ici. Une véritable enquête sur les Islandais en Islande. Passionnante découverte de la vie quotidienne de nos lointains voisins polaires.
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les Islandais sans jamais oser le demander à Arnaldur Indridason !
Einar, le héros d'Arni fils de Thorarins, est un journaliste.
Un journaliste envoyé en punition dans la «province islandaise».
Oui, car il y a une «province» en Islande, et si à nos yeux de parisiens prétentieux et malheureux à l'idée de franchir le périphérique, Reykjavik est un trou perdu au bout d'une île perdue, et bien les villages d'Islande sont, aux yeux des habitants prétentieux de Reykjavik, des petits trous perdus au bord d'un trou perdu au fond d'une île perdue !
[...] La première fois que je suis venu à Reydargerdi, c'était en plein hiver. La lumière du jour disparaissait dès le début de l'après-midi comme si on avait éteint une ampoule électrique et le village de bord de mer se blotissait sous la neige en redoutant que les montagnes ne viennent en déverser encore plus. Quelques malheureuses âmes marchaient sur les sentiers où la neige avait été déblayée entre les maisons. J'étais le seul client de l'hôtel.
C'est avec un humour finement dosé que Arni, fils de Thorarins, nous dépeint la vie de ses concitoyens : la mode vestimentaire, les portables, la politique de village, le business de la politique, les jeunes étudiants, la drogue, l'attirance pour le Danemark, les immigrés venus des pays de l'est ou même d'Asie, l'anglais qui envahit la langue natale (là-bas, les feuilletons télé sont diffusés en VO), ... tout cela est bien savoureux et bien intéressant.
La traduction (d'Éric Boury, le traducteur d'Indridason) est finement anotée ce qui ne gâte rien.
Arni, fils de Thorarins, ne prétend pas rivaliser avec Arnaldur, fils d'Indrid, et si l'on veut découvrir les polars islandais, il vaut mieux effectivement commencer par une valeur sûre comme La femme en vert.
Mais pour les curieux qui veulent prolonger le voyage, Le temps de la sorcière est une bonne adresse.
Peut-être est-ce dû à cette enquête de journaliste, mais le style d'Arni, fils de Thorarins, rappelle un peu celui du suédois Stieg Larsson et de sa trilogie Millenium, qui envahit les pubs du métro en ce moment.

Pour celles et ceux qui aiment le journalisme et les voyages en Islande. 
C'est sorti cet été, Essel l'a lu, mais c'est peut-être bien la seule !

vendredi 26 octobre 2007

Lâchons les chiens (Brady Udall)

Trop fort, le mormon !

Brady Udall signe là un excellent recueil de nouvelles : Lâchons les chiens.
Udall possède un art consommé de nous camper un ou deux personnages en seulement quelques pages.
De nous peindre tout un décor, toute une ambiance, avec un ou deux personnages donc, bien épais et tout remplis d'une longue histoire, d'une longue vie, tout ça en vingt pages.
Avec lui on se complait à jouer et rejouer une partie de basket près de la décharge.
On visite un village de barjos en pénétrant successivement dans chacune des maisons.
Ça se passe dans l'Amérique profonde, là-bas loin vers l'ouest (Udall est mormon).
Là où il n'y a pas grand chose, juste les gens et leurs vies.
[...] Holbrook, située sur les hauts plateaux désertiques du nord-est de l'Arizona, abrite fièrement une forêt pétrifiée et des ossements de dinosaures. Dans les villes de cinéma, on voit des indiens en bois devant les drugstores. Nous, on a des indiens en pierre devant les nôtres.
Brady Udall écrit comme un véritable prestidigitateur, comme un magicien de foire, il agite devant nous un détail gros comme une maison pendant qu'il tisse dans notre dos le fil de son histoire et puis pour finir, vrrroouuff, un coup de baguette et nous voici tout retournés par la chute qui met joliment à nu l'âme humaine de ses personnages.
Même si dans quelques histoires, il est question de chiens, comme dans la première qui donne son titre au recueil (à elle seule, elle vaut la lecture).
[...] Mes chiens, aussi vifs et méchants qu'ils soient, forment la meilleure meute de tout le sud des Rocheuses. Ils traquent n'importe quel animal que je leur indique - que ce soit un ours, un lynx ou un puma - et s'ils le peuvent, ils le tuent. Ils savent que je n'aime pas tellement le côté mise à mort, de sorte qu'ils s'en chargent parfois à ma place.
Notre préférée est peut-être celle du serpent, le plus grand serpent que j'aie jamais vu sans le secours de l'alcool. Là encore le spectateur un peu badaud regarde le serpent s'agiter dans les mains du magicien.
Et pendant que l'on regarde ailleurs : et nous voilà, trois hommes assis sur une véranda, trois hommes qui ont perdu leurs femmes. Du grand art.
Tout ça avec beaucoup d'humour. Mais un humour qui cache bien mal la tendresse que l'auteur porte à ses personnages : parfois grinçantes, parfois sombres, toutes ses nouvelles transpirent d'humanité.
Pour en témoigner, voici un dernier extrait, une véritable petite histoire à lui tout seul.
[...] Hannah est une fille de ma classe d'Évolution du langage. On a fait des travaux ensemble. Hier, elle est allée à une soirée ici, dans la résidence, et elle s'est pointée à ma porte vers minuit, esquissant l'espèce de petit pas de deux propre à ceux qui ont forcé sur la Budweiser, et elle m'a demandé si je savais où était sa voiture. Plutôt que de sortir en pleine nuit fouiller tout ce quartier pourri, j'ai préféré la laisser rester. Elle a dormi sur un côté du lit et n'a cessé d'émettre des sifflements par le nez qui m'ont rappelé ceux que faisait Trooper, mon chien de chasse noir et fauve, quand il couchait près de moi. Il est mort depuis trois ans, mais c'est un bruit qui me réconforte toujours.
Rien à ajouter, rien à enlever. Ne manquez pas ces quelques nouvelles de l'ouest.

Pour celles et ceux qui aiment les portraits d'hommes. 
Hilde en parle, d'autres aussi.

Mort anonyme (Abe Kobo)

Kafka au Japon.

Quelques nouvelles du japonais Abe Kôbô : Mort anonyme.
Comme le titre de la première nouvelle l'indique, ce recueil a pour thème la mort bien sûr, mais aussi «l'Autre» : que faire, que fuir, quand un «Autre» débarque dans votre vie ?
Tous les héros de ces nouvelles voient leur existence désorganisée et mise en péril par l'irruption soudaine d'un étrange étranger : un cadavre inconnu, un fou, un extraterrestre, un déserteur, une famille entière avec enfants et grands-parents, ...
Un univers à la Kafka, à mi-chemin entre drôlatique et fantastique.
 [...] J'attrapai le choléra le 14 août et mon unité me laissa dans une grange. À la nuit tombante, un autre bataillon, en provenance du Nord et naturellement en déroute, vint à passer. Je rampai hors de mon abri et agitai la main, mais personne ne s'arrêta.
De toutes ces histoires d'un monde (japonais) qui n'est assurément pas le notre, on ne sait trop s'il faut les prendre en souriant ou en pleurant.
[...] Quelqu'un n'avait-il pas dit que plus un homme est civilisé, plus il rit, et plus il est primitif, plus il pleure ...
Du même auteur, on vient d'essayer de lire La femme des sables ... mais sans pouvoir accrocher, l'écriture est trop étrange.

Pour celles et ceux qui aiment se prendre la tête. 
Noir & bleu en parle aussi, et longuement.

vendredi 19 octobre 2007

Amerigo (Stefan Zweig)

Un vrai-faux procès en paternité géographique.
À la lettre «Z» se trouve l'incontournable Stefan Zweig.
L'occasion est belle de découvrir ou redécouvrir un petit opus original et passionnant : Amerigo, récit d'une erreur historique.
Zweig y brosse en quelques coups de plume le portrait de cette époque charnière : celle de l'ouverture au monde de la vieille Europe, le moment où les espagnols croient redécouvrir les Indes, les portugais le Brésil et d'autres encore l'Afrique du sud, bref, l'époque où l'on comprend enfin ce que l'on savait déjà sans comprendre : la Terre est ronde.
De ce petit opuscule d'une centaine de pages, le prétexte (mais n'est-ce vraiment qu'un prétexte sous la plume de Zweig ?) peut paraitre futile : pourquoi donc a-t-on donné à ce Nouveau Monde le nom d'Amérigo Vespucci alors que Christophe Colomb était passé par là avant lui ?
C'est qu'au-delà de leurs voyages respectifs, ces deux-là n'étaient pas embarqués dans la même galère : Amérigo eut le mérite d'écrire, même si ce n'était que quelques lettres de commerçant, et si les voyages permettent certes, de s'envoler, les écrits, eux, restent.
D'autant plus que ceux d'Amérigo furent traduits, repris, transposés, interprétés et même transformés ...
[...] De toutes les feuilles volantes de cette époque, depuis la première lettre où Colomb, en 1493, annonçait avoir atteint des îles proches du Gange, aucune n'a eu un retentissement aussi large et aussi profond que les huit pages de cet Albericus totalement inconnu jusque là. [...] Le grand succès de ce livret minuscule est très compréhensible. Car cet inconnu, ce
Vespucci, est le premier de tous les navigateurs qui sache raconter, et de manière amusante.
Et si cette époque fut bien celle des voyages, on tient peut-être là (avec ce vrai-faux procès en paternité géographique) une des premières affaires où la chose écrite pris le pas sur la réalité des faits.
Un petit récit historique et intelligent, captivant comme un polar et passionnant comme pouvait l'être l'aventure humaine à cette époque.

Pour celles et ceux qui auraient aimé découvrir l'Amérique avec Christophe Colomb. 
D'autres avis sur Critiques Libres ou sur Amazon.

Déviances (Richard Montanari)

Un (trop ?) méchant thriller.

Un meurtrier en série s'attaque à de jeunes collégiennes catholiques ...
Au début de ces Déviances, on ne voit que l'empilement des clichés du genre.
Toute la collection y passe : le flic divorcé aux blessures intérieures douloureuses, le collègue hospitalisé, la nouvelle équipière qui débarque, les jeunes innocentes, le journaliste véreux, la profileuse du FBI, le suspect trop facile, la fliquette qui boxe (et on ne doute pas un instant que cela va lui être très utile par la suite), sans oublier un assassin sadique et sournois.
On ne sait plus si on lit un bouquin ou un scénario pour Hollywood.
Et puis très vite, après quelques chapitres ... Brrr..
C'est pourtant marqué dessus : thriller. Et pas : polar.
Les romans policiers que l'on aime, comme la plupart des bouquins, ont cette magie de nous emmener ailleurs et autrement, même lorsqu'ils mettent en scène d'affreux vilains.
À l'opposé, Montanari, lui, se situe quelque part entre Patricia Highsmith et Thomas Harris, alias Hannibal : sur l'étagère des auteurs malfaisants qui jouent systématiquement de toutes les cordes sensibles du lecteur, surtout les plus tendues, jusqu'à nous faire nous renfermer dans notre coquille.
On est scotché au bouquin, on a hâte d'arriver au bout, mais sans trop savoir si c'est vraiment pour avoir le fin mot de l'histoire ou si c'est plutôt pour sortir de cet enfer et passer à autre chose.
[...] Peut-être ferait-il mieux de rentrer. Mais pour retrouver quoi ? Son deux pièces vide ? 
Il viderait encore un demi-litre de bourbon, regarderait une émission de télé, peut-être un film. 
À trois heures, il se coucherait pour attendre un sommeil qui ne viendrait pas. 
À six heures, vaincu par l'aube, il se lèverait avant même que son réveil ait sonné. 

Pour celles et ceux qui aiment les grands frissons et qui n'ont pas peur du noir. 
Anjelica en parle, tout comme Clarabel, ainsi que Hardboiled qui, lui, partage plutôt notre avis. 
Le site Critiques libres enregistre aussi quelques critiques.

vendredi 5 octobre 2007

L'histoire de Chicago May (Nuala O'Faolain)

L'émigration féminine et irlandaise aux US

L'histoire de Chicago May c'est une histoire vraie, celle des émigrants irlandais en Amérique, poussés à l'exil par la famine et leurs voisins anglais.
C'est aussi l'histoire, à la charnière du siècle, d'un Far-West finissant et d'une Amérique des villes émergente : Chicago, New-York, Detroit, ... avec leur cortège de misère, chômage, prostitution, drogues, banditisme, ...
L'auteure, Nuala O'Faolain, est femme et irlandaise : c'est à ce double titre qu'elle entreprend de revisiter la biographie de May Duignan, dite Chicago May.
Avec une écriture simple et rigoureuse qui prend toujours soin de distinguer les faits avérés et vérifiés des actes prêtés ou imaginés, soit par elle-même soit par les journalistes et écrivains de l'époque.
Ce qui fait tout l'intérêt de ce bouquin, c'est précisément le mélange, l'intrication entre le récit biographique des aventures de Chicago May (de Chicago à Rio en passant par Londres, Le Caire ou Paris) et les interrogations, digressions, hésitations, de sa biographe qui explore les rares matériaux encore à disposition de l'enquête.
Car l'histoire de Chicago May en cache une autre : celle de la quête de Nuala O'Faolain.
Une quête à la recherche de la personnalité de May Duignan, la femme qui se cache derrière ce « personnage » qu'est Chicago May.
La recherche également de la compréhension des conditions qui sont à cette époque celles de ces émigrants irlandais qui sont en quête d'un monde sinon meilleur, peut-être moins pire que l'île qu'ils ont été forcés de quitter.
L'étude de la condition des femmes, surtout, qu'un double ostracisme exclut deux fois de la société : parce que ce ne sont que des irlandaises dans un monde dominé par les protestants anglais et parce que ce ne sont que des femmes dans un monde gouverné par les hommes (c'est aussi l'époque des suffragettes).
[...] Aucun livre, aucune illustration, aucun film n'a pleinement reproduit l'horreur de cette ville [NY] dans laquelle les gens affluaient - au cours de la décennie qui suivit 1890, sa population augmenta de 127% - juste pour découvrir qu'ils n'y trouveraient pas de travail. Les femmes tout particulièrement, étaient dans une phase où le travail en usine des débuts de la révolution industrielle avait disparu ou était passé aux mains des hommes, mais où les emplois de bureau n'avaient pas encore fait leur apparition.
On en apprendra finalement assez peu sur cette figure de la pègre que fut Chicago May, qui gardera une grande part de son mystère mais on s'instruira beaucoup sur l'histoire sociale de la naissance du siècle (enfn, du siècle précédent, doit-on dire désormais).
Un livre écrit au féminin.
[...] «Il ne me vint jamais à l'idée de rechercher un travail honnête. Ne savais-je pas que les salaires réguliers étaient misérables, comparés aux bénéfices exceptionnels retirés du crime, même s'ils étaient incertains ? J'étais devenue dépensière et j'avais envie de tenter ma chance.»
Un bémol quand même, MAM n'a pas accroché, ce bouquin doit être rangé sur l'étagère des «tout ou rien» ...

D'autres avis sur Critiques Libres. 
Lilly parlent des autres livres de Nuala O'Faolain, autobiographiques ceux-ci. Anne-Sophie n'a pas aimé. 
Petit à une voisine de blog : la BD l'Irlandaise sur un scénario de Jacques Pavot.

Le temple des oies sauvages (Mizukami Tsutomu)

À Kyoto, tout n'est pas que zénitude ...

Mizukami Tsutomu situe son roman (primé au Japon) dans un temple de Kyoto, Le temple des oies sauvages, nommé ainsi en raison d'une peinture qui orne les panneaux de l'une des salles.
Dans ce temple se retrouvent, bon gré mal gré, trois personnages : un prêtre, sa maîtresse et un jeune apprenti moine.
Ces trois-là vivent dans la promiscuité une trouble relation (le petit moinillon est témoin des ébats des deux autres et le prêtre passe son temps à l'asticoter) dans un huis-clos de plus en plus oppressant.
[...] ... elle ne parvenait pas à se faire au petit moine : Jinen. Pour parler franc, elle ne l'aimait pas, mais sans qu'elle eût pu dire pourquoi. D'abord, il avait une grosse tête sur un petit corps : ses proportions faisaient croire à quelque anomalie. Son caractère contredisait cette impression : il avait une certaine candeur, un côté «enfant bien sage». Mais Satoko ne pouvait pas supporter son air sinistre.
Même si l'on devine rapidement que tout cela finira mal, ce n'est pas vraiment un roman policier, à peine un roman à suspense.
  On y découvre peu à peu le sombre passé du jeune moine que sa famille a «vendu» aux temples et c'est aussi la propre enfance de Mizukami Tsutomu qui est ici en question.
 La révolte des «petites gens» contre les puissants et les arrogants.
Le temple zen avec ses peintures (on est à Kyoto) est à lui seul un quatrième personnage, jusque dans le dénouement final.
On y apprend aussi beaucoup de choses sur la vie religieuse de ces «curés bouddhistes», leur organisation, leurs rituels, leurs relations à la cité, ...

Katell en parle très bien.