dimanche 8 février 2015

BD : Revoir Paris

Revoir Paris et …

Voici un projet aux multiples dimensions (sans jeu de mots !) :
- une exposition à la Cité de l’Architecture au Palais de Chaillot
- des images de synthèse en 3D réalisées par les équipes de Dassault Systèmes
- et bien sûr la BD Revoir Paris de François Schuiten et Benoît Peeters que l’on ne présente plus.
Vers 2050, la Terre est bien évidemment partie en sucette et quelques élus se sont réfugiés dans l’espace sur l’Arche. Cent ans plus tard, une expédition sur Terre est organisée pour revoir Paris.
La jeune Kârinh est du voyage avec une douzaine de vieillards. Dans ce contexte un peu mystérieux, Kârinh semble un peu atypique et quelque peu rebelle aux conseils raisonnables de l’organisation. Elle n’a qu’une idée en tête, Revoir Paris bien sûr, ou plus exactement voir Paris puisqu’elle est née sur l’Arche dans des conditions qui expliqueront son obsession.
Bientôt cet étrange équipage débarque au Havre et regagne Paris par la Seine. Nous voilà plongés en 2150 dans une étrange ambiance décalée, façon steampunk, mélange d’images passéistes et futuristes.
L’histoire de Kârinh, étrange et mystérieuse (quelques indications nous sont délivrées au compte-goutte) rappelle un peu la Lila K du roman de Blandine Le Callet et ça nous plait bien.
Mais paradoxalement, ce sont les images tant attendues de Paris qui nous laissent un peu sur notre faim.
Ce premier album a comme une mise en bouche, un goût de trop ou trop peu : il va falloir attendre la suite pour se convaincre (un second et dernier épisode est programmé).

Cette BD nous a été offerte par Babelio et Casterman dans le cadre de l’opération Masse Critique.


Pour celles et ceux qui aiment Paris.
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jeudi 5 février 2015

Viscères (Mo Hayder)

La peur au ventre …

Voilà longtemps qu’on n’avait ouvert un livre de Mo Hayder , depuis le terrible et envoûtant Tokyo je crois.
Mo Hayder qui est réputée pour ses polars ou thrillers sacrément horrifiques.
Alors avec un titre pareil : Viscères (paru dans la collection Sang d’encre !), mieux vaut s’armer de courage et vérifier qu’on a les volets bien clos, la porte fermée à double tour et l’estomac bien accroché.
Et ça commence évidemment très fort lorsque Matilda et Oliver Anchor-Ferrers découvrent des entrailles suspendues à un buisson de leur délicieux jardin du Somerset.

[…] Nous espérions que ça provenait d’un animal, dit-elle.
- Vous pensez que c’est possible ? demande Oliver aux policiers avec une pointe d’espoir dans la voix. Un cerf, peut-être ?
- Un cerf ? J’en doute, répond l’inspecteur Honey à voix basse.
- Il y a dans le coin des chiens assez costauds pour faire ça à un cerf, argüe Oliver.
- Et accrocher leurs entrailles dans les arbres ?

De quoi remuer nos tripes et de vieilles affaires : il y a quinze ans, Kable, un déséquilibré, trucidait salement deux jeunes gens dans cette même région paisible du Somerset.

[…] Kable a signé son acte en vidant les deux victimes de leurs entrailles. Il a tressé leurs intestins ensemble et les accrochés aux arbres au-dessus des cadavres en leur donnant la forme d’un cœur. Exactement comme ceux découverts aujourd’hui.

Mais l’inspecteur Honey et son acolyte ne semblent pas tout à fait cleans. Le week-end à la campagne de la bourgeoise famille Anchor-Ferrers va bien vite tourner au cauchemar et cette première partie du bouquin lorgne même du côté de Funny Games … sans être vraiment convaincante.
Il faudra attendre l’entrée en scène de l’inspecteur fétiche de Mo Hayder, l’inspecteur Jack Caffery qui erre comme une âme en peine sans avoir jamais pu découvrir ce qu’est réellement devenu son jeune frère victime des pédophiles, il y a déjà de longues années.
L’entrée en scène de Caffery et de sa mystérieuse âme damnée : le Marcheur.

[…] C’est ce qui lit les deux hommes. Tout comme Caffery, le Marcheur a perdu un être cher à cause d’un pédophile. Lui non plus n’a pas de corps à enterrer. Les semblables s’attirent. […]
Rechercher le corps de sa fille, c’est ce qui pousse le Marcheur à ratisser la campagne.

Toute cette entrée en matière est un peu laborieuse et franchement capilotractée jusqu’à ce que ces deux-là croisent (enfin !) le chien égaré des Anchor-Ferrers …
Comme si l’auteure avait eu plusieurs pièces de puzzle à assembler, pas tout à fait assorties.
Et alors, l’affreux Kable est-il vraiment sorti de prison ?
On est d’autant plus stressé par la construction du bouquin qui alterne, de façon assez classique, les chapitres entre au moins deux histoires parallèles : chacun de ces chapitres se clôt sur une petite virevolte, une question, un revirement, une angoisse … et hop, on repasse sur l’autre histoire et il faudra donc attendre quelques pages avant de tranquilliser notre esprit en alerte, de rassurer notre inquiétude en suspens, mais l’autre histoire aura ouvert de nouvelles questions, et … épuisant !
Mais peu à peu, le bouquin s’avère finalement moins gore qu’annoncé par la une de couverture (et la lecture n’en est que plus confortable).
Après quelques chapitres, on en vient même à se dire que, mis à part ces entrailles de cerf (de cerf ?) qui pendouillent ici ou là, on en vient même à se dire que Kable est toujours en taule, que le titre de la VF et les boyaux dans les arbres n’étaient peut-être finalement qu’un leurre : d’ailleurs le titre en VO c’est Wolf(1)
Oui, cette histoire de boyaux n’était peut-être qu’un leurre.
Peut-être.
Mais, ne serait-on pas en train de se rassurer à bon compte ? d’oublier trop rapidement l’esprit retors de Mo Hayder ? de croire trop facilement que la dame va manquer ainsi à sa réputation ?
Le château de cartes patiemment assemblé va bien évidemment s’écrouler et chacune de ces cartes va s’abattre mais pas du côté attendu : une série de surprises nous attend !
Réservé à celles et ceux qui aiment se faire emberlificoter et qui aiment les histoires (un peu trop) abracadabrantes.

Livre lu grâce à Babelio et aux Presses de la Cité dans le cadre de l’opération Masse Critique (SP).

(1) - Wolf … à peine moins inquiétant que Viscères et d’ailleurs on vous laisse en découvrir le sens …


Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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mercredi 4 février 2015

Les yeux fermés (Gianrico Carofiglio)


Après Témoin involontaire, nous revoici de nouveau dans les Pouilles avec l'italien Gianrico Carofiglio et son héros Guido Guerrierri avocat à Bari.
Un peu comme Donna Leon plus au nord, Gianrico Carofiglio explore au fil de ses polars, différentes facettes de la société italienne.
Témoin involontaire mettait en scène les immigrés africains, et cet épisode, Les yeux fermés, évoque les violences faites aux femmes et aux enfants. Guido n'est plus avocat de la défense mais cette fois se retrouve du côté de la partie civile ... un avatar de Don Quichotte qui mettrait sa carrière en jeu pour tenter de contrer l'impunité dont peuvent se prévaloir les puissants.

[...] Pas de problèmes, dis-je. J'étais avocat et un client en valait bien un autre. Ce disant, je pensais que j'étais en train de faire une sacrée connerie.

Les polars de Carofiglio ont la saveur de l'Italie du sud, une certaine nonchalance, une certaine douceur de vivre, jusque dans la mélancolie, et tout cela en dépit des horreurs parfois évoquées.
Et puis Guido est avocat : on découvre donc l'intrigue policière au fil des séances du procès, entrecoupées de longues digressions.
Même si l'auteur nous épargne les péripéties habituelles et les procédures trop documentées de ce que l'on appelle les thrillers judiciaires, chaque débat, chaque plaidoirie apporte son lot de découvertes, d'indices et de nouveaux mystères : l'avocat Guido a toujours quelques coups d'avance sur le lecteur qui se retrouve spectateur dans la salle, à sentir son cœur battre plus fort lorsque les 'affreux' prennent la parole et à battre des mains lorsque Guido réussit à jouer une carte maîtresse.
Un rythme particulier, un peu lent, qui change agréablement des polars trépidants. Et qui laisse à l'auteur le temps de fouiller ses personnages dont le fameux Guido, amateur de musique et de boxe, toujours aussi attachant.
Humour et humanité sont au rendez-vous, comme avec cet autre personnage : Sœur Claudia.
(attention, la citation qui suit en dévoile un peu trop sur sœur Claudia, même si le bouquin laisse rapidement deviner tout cela et que cela ne nuit aucunement au déroulé de l'intrigue)

[...] Claudia. Un nom qui ne figure pas sur ses papiers d'identité, ce qui n'a guère d'importance, sinon aucune. Son vrai nom, c'est Claudia. Le nom qui écrit sur ses papiers, c'est celui que lui ont donné ses parents naturels. Quelque soit la signification du mot naturel pour un père qui inflige un tel supplice à sa fille. Pour une mère qui laisse faire, qui fait semblant de ne rien voir, de ne rien entendre.
[...] Personne n'a jamais douté que j'étais vraiment une sœur. Ça peut sembler bizarre, mais c'est comme ça. C'est marrant. Tu racontes que t'es une bonne sœur et ça ne vient à l'idée de personne de vérifier si c'est vrai. Personne ne te demande quoi que ce soit ... un papier. Pourquoi quelqu'un se ferait-il passer pour une bonne sœur ? Les gens prennent ça tel quel. On te demande tout au plus pourquoi tu ne portes pas l'habit. Tu expliques que dans ton ordre, c'est pas obligatoire, et ça ne va pas plus loin. Rapidement, on devient bonne sœur, pour tout le monde.

Des personnages mais aussi des histoires, car Carofiglio est aussi un excellent conteur : il sait raconter des histoires.

[...] Des légendes [...] il en existe sur tous les arts martiaux. La plus belle est celle des origines de Ju-Jutsu. Celle du médecin japonais et du saule pleureur. Tu la connais ?
- Non, je t'écoute.
- Il était une fois un médecin, dans le Japon ancien, qui avait passé de nombreuses années à étudier les méthodes de combat. Il voulait découvrir le secret de la victoire mais il était insatisfait, parce que, en fin de compte, dans tous les systèmes, ce qui prévalait était la force, ou la qualité des armes, ou des expédients ignobles. Ce qui voulait dire qu'on pouvait toujours s'entraîner et étudier les arts martiaux, qu'on pouvait toujours être fort et préparé, on rencontrerait quelqu'un de plus fort, de mieux armé, de plus rusé, qui remporterait la victoire. [...]
- Bref, ce médecin était découragé, parce qu'il ne progressait pas dans sa recherche. Un jour d'hiver, il était assis auprès d'une fenêtre tandis que dehors, il neigeait depuis des heures. Il regardait dehors en suivant ses pensées. Le paysage était tout blanc; il y avait beaucoup, beaucoup de neige. Soudain, le médecin vit une branche de cerisier céder sous le poids de la neige et se briser. Puis ce fut au tour d'un grand chêne. On n'avait jamais vu pareille tempête de neige. [...] Dans le jardin, par-delà la fenêtre, il y avait un étang et , tout autour, des saules pleureurs. La neige tombait sur les branches des saules, mais dès qu'elle commençait à s'amasser, ces branches ployaient et la neige tombait par terre. Les branches des saules ne se brisaient pas. Voyant ce spectacle, le médecin éprouva soudainement un sentiment d'exaltation et se rendit compte qu'il était arrivé au terme de sa recherche. Le secret du combat était la non-résistance. Ce qui cède passe l'épreuve; ce qui est dur, raide, un jour ou l'autre succombe, se brise. Un jour ou l'autre, on trouvera quelqu'un de plus fort que soi. Ju-Jutsu, ça veut dire : art de la malléabilité.

Un excellent épisode qui devrait vous inciter à découvrir cet auteur et sa région des Pouilles (cet épisode laisse une large place à Bari).
Et qui va nous inciter à poursuivre notre lecture de la série.

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie du sud.
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lundi 2 février 2015

À pas comptés (Chris Costantini)

À macho, macho et demi.

Avouons tout de suite une franche déception pour ce polar de Chris Costantini, de son vrai nom Christophe Bourgois-Costantini un français né au Gabon, un auteur pourtant récompensé de divers prix notamment pour son roman : La note noire (pas lu ici).
Pour cet épisode-ci : À pas comptés, Costantini nous embarque pour une double enquête de part et d'autre de l'Atlantique.
À New-York, on nous attend dans une ambiance à la Philip Marlowe ni très réussie, ni très crédible en dépit d'une prose virile qui transpire les laborieux efforts du frenchy qui voulait écrire comme les américains.

[...] Le froid m’asphyxia brusquement et j’eus alors la sensation d’être cueilli par une droite glacée de Joe Frazier qui me projetait dans les cordes d’un flipper géant aux néons colporteurs et aux sonorités discordantes.
[...] Un gratte-ciel sur fond d’une partition de gris, nouveau glaive de mica qui venait poignarder un horizon déjà déchiqueté.

Thel (allusion très appuyée à Monk), le flic jazzy à deux pas de la retraite (et donc futur détective) ne réussit pas à nous aimanter et on souffre avec lui d'un passif familial beaucoup trop pesant.

[...] Je m’empressais de rendre service. Le paradoxe ? In fine, je ne sauvais pas grand monde et tous les fuyards du bonheur qui s’étaient collés au pare-brise de ma vie m’en voulaient d’avoir tenté de les sortir de leurs marigots. Mes nouveaux défis : actionner les essuie-glaces et apprendre à dire non.

Du coup, on préfèrerait presque le côté Danois de l'enquête avec des personnages moins fouillés mais plus crédibles, plus sympas et plus proches de nos standards européens. Mais ce versant de l'intrigue n'occupe que peu de place et se trouve plombé par une bluette entre deux gays à laquelle on ne croit guère plus qu'au reste.
Costantini émaille son intrigue de digressions qui ratissent très large : une histoire du trafic de drogue à travers les âges, les mérites incroyables de l'ostéopathie ou la nécessité d'entraîner ses neurones pour combattre Alzheimer, ... bof.
Le seul documentaire intéressant est celui directement lié à l'intrigue : les déboires des G.I. Joe de l'oncle Sam depuis leur recrutement dans les bas-fonds des banlieues US jusqu'au difficile retour de ceux qui auront échappé à la guerre en Irak et au trafic de drogue qui accompagne les armées US depuis le Vietnam.
Reste le côté policier du bouquin : une histoire de trafic de prothèses (de jambe) sur fond de guerres et de misère humaine.

[...] – Thel… Si je te dis qu’on a un macchabée black overdosé, tu restes scotché à ta moleskine. Si je rajoute qu’il a une veste en anaconda digne de Nicolas Cage dans Sailor et Lula, tu ouvres un œil torve. Mais que me répond Sa Seigneurie si je lui dis que notre gars a une prothèse genre bionique à une jambe ?
– Que Steve Austin a fauté ...

Médecine de riches et médecine de pauvres.

[...] J’ai croisé beaucoup de soldats estropiés sur différents fronts, ils avaient tous des prothèses de base. C’est d’ailleurs une honte quand on y pense. Et puis ces prothèses modernes ne se trouvent pas dans le commerce.
– Comment un amputé pourrait-il s’en procurer ?

Même si le propos est louable, tout cela n'est guère convaincant et se termine par un dénouement franchement rocambolesque.
Quant aux lectrices, je les laisse apprécier à sa juste valeur la profondeur des réflexions des héros de Costantini :

[...] Son parfum la précéda. Puis la fine ligne de soudure de ses bas qui enfermaient des jambes galbées, césure de deux grains de blé blonds émergeant d’escarpins de prix et ne cessant de s’allonger jusqu’à l’ombre d’une jupe bleu marine. Arrivée à la table de conférence, elle posa précautionneusement son manteau et se retourna avec grâce pour contempler l’assistance en majorité masculine.

Mouais, tout cela n’est guère convaincant et on évitera désormais d’y revenir.

Pour celles et ceux qui aiment les machos.
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jeudi 29 janvier 2015

Amazone (Maxence Fermine)


Le rêve du piano blanc.

On se sait pas trop après avoir refermé ce petit bouquin Amazone, si c’est un rêve que nous raconte Maxence Fermine, celui du piano blanc ou si c’est le piano blanc lui-même qui a rêvé …
Fitzcarraldo promenait son bateau ivre et son gramophone à travers les montagnes.
Novecento jouait du piano en errant à travers les océans.
Amazone Steinway laisse entendre sa musique quelque part entre les deux, composant avec les rêves délirants de l’un et la poésie de l’autre, entre deux fleuves de l’Amazonie.
C’est là toute la magie de Maxence Fermine, un écrivain qui mérite largement d’entrer au panthéon de nos coups de cœur et de nos favoris.
Fermine nous parachute de but en blanc, sans préliminaire ni avertissement, au fin fond de la forêt amazonienne, dans un village perdu qui ne figure même pas sur les cartes et qui aurait pour nom Esmeralda.
Un village avec en tout et pour tout, une taverne au bord du fleuve, le rendez-vous de tous les aventuriers du coin.
Des choses extraordinaires vont bientôt venir secouer la torpeur de ce village oublié de tous.
[...] - Qu'est-ce que tu dis ? demanda Rodriguez en se tournant vivement vers celui qui venait de troubler la tranquillité d'Esmeralda et qui se tenait sur le seuil, comme une moisissure née de l'humidité de la jungle.
Jesus Diaz ôta son chapeau de paille, sourit de toutes ses dents jaunes, et lança à la cantonade :
- Je dis qu'il y a un piano sur le fleuve.
Amazone Steinway débarque un beau jour à Esmeralda avec son piano blanc dont il tire un jazz à faire pleurer les sirènes.
[...] - Les regrets, le rêve et le hasard. Très bien. mais tout ça ne me dit pas pourquoi on t'appelle Amazone Steinway.
Cette fois, la réponse fut plus claire.
- Amazone, c'est pour le fleuve. Il paraît que ma musique ressemble à celle que produit l'Amazone en charriant toutes ces tonnes d'eau.
- C'est pas faux. Quand je t'ai vu arriver tout à l'heure, j'ai bien cru que le fleuve débordait de son lit.
[...] - Et Steinway ?
Le musicien se jeta en arrière sur sa chaise et, sur un rythme de plus en plus effréné, en véritable virtuose, se mit à tapoter les accoudoirs avec la même frénésie.
- Steinway, c'est parce que ce fichu nom est écrit sur mon piano. Un jour, quelqu'un a prétendu que j'avais gravé mon nom sur le piano, et depuis, tout le mode m'appelle comme ça.
Bien vite, sa légende fait le tour des rivières et des marécages et l’on vient de loin pour l’écouter, s’enivrer et perdre son argent au jeu.
[...] - Il parait que c'est pas un piano mécanique et que c'est lui qui joue réellement.
- Tu en es sûr ?
- Je ne sais pas. En tout cas, ce qui est certain, c'est que ce type est le seul Noir de toute l'Amazone qui joue sur un piano blanc.
Il serait bien vain de vouloir raconter l’histoire d’Amazone Steinway.
C’est un conte, une légende que nous relate Maxence Fermine d’une plume fine et ciselée, tissant mystère et poésie, réussissant à faire du lecteur (douillettement installé dans son fauteuil) un voyageur et un aventurier.
Tout cela est une histoire d’ambiance, un décor d’aventures (quel est celui que l’Amazone ne ferait pas rêver ?), un décor de nouveau far-west.
Mais c’est surtout une histoire d’amour bien sûr, comme le lecteur-voyageur-aventurier va le découvrir lorsqu’un deuxième sortilège va venir troubler Esmeralda, un tour de magie encore plus insolite que l’arrivée du piano blanc sur le fleuve.
Là, on ne résiste pas à vous livrer carrément tout un court chapitre (et si après ça …) :
[...] C'était une nuit de pleine lune, avec une chaleur torride, des centaines de moustiques venus en cohortes des sources du Solimoes et pas mal d'électricité dans l'air. Une nuit à finir fin saoul, sans un sou, entre les cuisses d'une femme. Une nuit à se laisser vivre. La même nuit que la semaine précédente et sans doute que la semaine suivante. Une nuit de fête dans la jungle amazonienne.
Lorsque l'Indien poussa les portes de la taverne, la musique du piano s'arrêta. Et ça, c'était quelque chose d'étrange. Personne ne sut si c'était Amazone qui avait suspendu son geste ou le piano qui avait arrêté de jouer, mais tout le monde comprit qu'il se passait quelque chose d'insolite. Depuis qu'il avait échoué dans ce coin perdu, et dès qu'il commençait à jouer de ce piano blanc, Amazone ne s'était jamais arrêté au beau milieu d'un morceau de musique. Jamais. C’était un sacrilège qu'il n’avait jamais commis. Et là, l'Indien entra, en plein milieu d'un morceau de jazz, et la musique s'arrêta. Comme si les cordes de l'instrument avaient été sectionnées et que le piano sonnait maintenant à vide. On pouvait voir les doigts du musicien parcourir les touches du clavier muet, les effleurer avec des caresses que lui seul connaissait, former des accords de sixième, de septième et de neuvième, sans entendre le moindre son. Comme si Amazone Steinway s'était tout à coup mis à jouer un morceau de silence. Quelque chose de trop aérien et de trop subtil pour l'oreille humaine.
Tout le monde comprit que ce ne serait pas une nuit comme les autres et qu'il y aurait du grabuge. Tout le monde, même le pianiste. Il y avait là une quarantaine d'hommes, tous en sueur, disséminés dans la salle, certains accrochés au comptoir comme si leur vie en dépendait, d'autres occupés à jouer aux cartes, tous à discuter et à faire la fête. Quand l'Indien entra et que la musique cessa, tous se turent et regardèrent le pianiste sans comprendre. Mais dans le miroir que formaient ses yeux, il y avait la réponse à leur question. Un reflet qui se tenait debout, près de la porte d'entrée de la taverne.
Tous les hommes tournèrent soudain la tête et dévisagèrent l'étrange apparition dans un silence pesant. On aurait dit que même les moustiques s'étaient arrêtés de voler. C'est que les nouvelles têtes se faisaient rares dans cette région, et chaque fois, c'était un évènement auquel même les insectes avaient du mal à s'accoutumer.
L'Indien s'arrêta quelques secondes sur le seuil, relâcha les deux battants de la porte, ce qui produisit un grincement épouvantable, rajusta son chapeau d'une main lente et sereine et avança d'un pas. Il était désormais en pleine lumière et tout le monde put se rendre compte de sa haute taille et de son aura particulière. Son habit de toile beige lui donnait un air élégant peu habituel dans ce genre de contrée. Et le plus remarquable, c'était que malgré cette chaleur qui vous prenait à la gorge, malgré cette moiteur insupportable qui vous empoignait, il semblait n'en être nullement affecté.
Il resta quelques secondes sous la lumière puis avança lentement. Sept pas. Avec une lenteur calculée. Sept pas qui semblèrent durer une éternité.
C'était la première fois qu'un Indien yanomami venait à Esmeralda.
Qui est cet Indien mystérieux ? Quel lien le rattache à notre pianiste dont on ne sait toujours pas grand-chose ?
Tout cela nous sera dévoilé juste avant que nos aventuriers perdus repartent pour un dernier voyage.
Un petit livre (à peine 200 pages) que l’on lit d’une traite tant est grand le pouvoir d’envoûtement de l’écriture de Maxence Fermine.
Un petit livre où l’on retrouve avec toujours autant de plaisir quelques-unes des marottes de l’auteur comme la Neige et les Papillons.
Un petit livre qui parle de voyages, de contrées lointaines, d’aventuriers perdus.
Et bien sûr d’Amour avec un grand A.

Pour celles et ceux qui aiment le piano, le jazz et les voyages lointains.
D’autres avis sur Babelio.



lundi 26 janvier 2015

Les rues de Santiago (Boris Quercia)

Les dents du bonheur.

L’Amérique du Sud reste à la une avec cette fois un petit tour au Chili, plus exactement dans Les rues de Santiago.
Boris Quercia nous donne là un excellent et court roman qui combine tout à la fois les valeurs sûres du bon vieux polar à l’ancienne, les saveurs exotiques d’un voyage dans le Chili d’aujourd’hui et une belle écriture moderne, sèche et musclée.
Tous les ingrédients sont là de la recette classique du polar noir : avocat véreux et embrouilles tordues, balles perdues mais pas pour tout le monde, collègues flics pas toujours très cleans mais à l’amitié solide, femme fatale et pognon facilement gagné(s), … enfin, c’est ce qu’on croit toujours …
Boris Quercia met en scène un flic comme on les aime : ténébreux et solitaire, dur en amours comme en affaires.
Son héros, Santiago Quiñones, boit pas mal (sans surprise) et même ne dédaigne pas une ligne de coke de temps à autre.
En suivant les traces de Quiñones dans les rues de Santiago, on s’intéresse finalement assez peu au fil de l’intrigue mais beaucoup au personnage et à ceux qu’il va croiser au gré de ses déambulations.

[…] Personne ne commence en étant déjà flic. Même le plus flic des flics. Ce n’est qu’avec les années que tu le deviens. Et une fois que tu es flic, c’est fini, il n’y a pas de retour en arrière. Même si tu ne tires plus un seul coup de feu et que tu te consacres au jardinage, tu resteras flic jusqu’au bout.

Ce bouquin est plus une histoire d’ambiance, celles des rues de Santiago dont après quelques pages, on ne sait plus trop si ce sont celles de la ville ou celles du héros.
C’est aussi le polar le plus sexy de l’année et pour une fois, les scènes les plus chaudes ne semblent pas ‘téléphonées’ et écrites pour racoler mais bien au contraire, elles s’intègrent parfaitement à l’ambiance et au personnage.

[…] Ces jours pluvieux où l’on marche sous un parapluie en fumant une cigarette sont faits exprès pour penser à des choses tristes.

Faut dire que Quiñones, en plus du pisco-sour et de la coke, Quiñones aime les femmes, surtout celles qui ont les dents légèrement de travers.

[…] Les dents de travers ont plus de personnalité, elles sont vraies. Beaucoup de femmes me plaisent, mais celles qui me plaisent ont presque toujours les dents de travers. Ça dit d’elles qu’elles ne sont pas nées avec une cuillère en argent dans la bouche. Qu’elles sont plus fidèles.

Quand vient à passer l’une de ces créatures, on ne peut s’empêcher de la suivre des yeux, puis de la suivre tout court.
Fatalement, c’est le début des emmerdes.
Un bouquin beaucoup trop court (150 pages) et l’on referme sa liseuse avec surprise : c’est déjà fini ?
On se console en se disant que ce n’est que le début d’une série et qu’il y aura encore d’autres rues à arpenter pour Santiago (et donc on attend la suite pour épingler un coup de cœur).


Pour celles et ceux qui aiment le pisco-sour.
D’autres avis sur Babelio, et celui de Jean-Marc à qui l’on doit cette belle découverte.

mercredi 21 janvier 2015

Le livre d’un été (Tove Jansson)

Les feux de la Saint-Jean

Tove Jansson n’était pas connue de nos services mais plutôt des enfants finlandais et scandinaves pour lesquels elle avait crée les Moomins.
On serait bien en peine de retrouver comment Le livre d’un été est arrivé dans notre liseuse.
Ce livre est celui des souvenirs d’une petite-fille perdue avec sa grand-mère (et son père) sur une petite île perdue d’un archipel perdu au fin fond du Nyland oriental dans le golfe de Finlande.
Autant dire, le bout du monde.

[…] On ne le répètera jamais assez – à quel point la mousse est fragile. On marche dessus une fois et elle se redresse à la première pluie. La deuxième fois, elle ne se redresse plus. La troisième, elle meurt. Il en est de même avec les eiders, la troisième fois qu’on les fait fuir de leur nid, ils ne reviennent jamais.

Sans trop de préliminaires ni d’explications, les courts chapitres s’enchaînent comme autant de micro-nouvelles.
Et les souvenirs défilent : la tempête, la pose des filets, la baignade, la petite fille de l’île voisine, la Saint-Jean (of course), …
On suit le passage des saisons.

[…] La grand-mère avait mal aux jambes, peut-être à cause de la pluie, et elle ne pouvait pas se promener sur l’île autant qu’elle le désirait. Mais elle marchait un petit peu chaque jour avant la nuit et nettoyait le sol. Elle supprimait toutes les traces des hommes. Elle ramassait des clous, des morceaux de papier, de chiffon, ou de plastique, des bouts de bois tachés de goudron, un couvercle ou un autre, puis elle descendait jusqu’au rivage et brûlait tout ce qui pouvait se consumer. La grand-mère sentait que plus l’île devenait propre, plus elle devenait étrangère et distante. « Elle se libère de nous, pensait-elle, bientôt elle sera déserte. Presque déserte. »

Fantasques, excentriques, la grand-mère et sa petite-fille ont un grain, un petit grain pour la petite-fille, un plus gros pour la grand-mère. Ce petit bouquin un peu décalé nous épargne toute mièvrerie ‘infantile’ et nous gratifie de quelques illuminations poétiques.

[…] Ma grand-mère disait toujours que lorsque les cousins dansent et qu’il y a la pleine lune, il faut faire attention.
— Pourquoi ? demanda Sophie.
— C’est le grand jour de l’accouplement, et alors rien n’est sûr. Il faut prendre bien garde à ne pas provoquer le sort. À ne pas renverser de sel, et à ne pas casser de miroirs. Et si les hirondelles quittent la maison, il est préférable de déménager le soir même. Tout ça est très compliqué.
— Comment est-ce que ta grand-mère pouvait avoir des idées aussi ridicules ? demanda Sophie étonnée.
— Ma grand-mère était superstitieuse.

Et puis la figure muette du mystérieux papa, à la fois proche et lointain.
Le temps de ces quelques pages pleines de tendre poésie, on partage l’été d’une drôle de famille.


Pour celles et ceux qui aiment les feux de la Saint-Jean
D’autres avis sur Babelio.

lundi 19 janvier 2015

L’aiguille dans la botte de foin (Ernesto Mallo)

Le tango se danse même avec un fantôme

Décidément l’Amérique du Sud et l’Argentine auront été à l’honneur en 2014. Après Mapuche, Wakolda, Luz ou le temps sauvage, voici L’aiguille dans la botte de foin de Ernesto Mallo, qui signe le début d’une série policière (prometteuse).
Ce pays au passé mouvementé et tourmenté nous attire et nous fascine.
Et il est encore question ici de la dictature des années 70-80 et des bébés volés déjà évoqués dans Mapuche et Luz .
Sur cette toile de fond historique, l’argentin Ernesto Mallo nous peint un polar plutôt bien fichu, dans les tons bien noirs, ça va de soi.
Par un froid matin d’hiver, le commissaire Perro Lascano est appelé sur un terrain vague pour deux cadavres, deux subversifs, la tête criblée de balles (on apprendra plus tard pourquoi les milices semblent gaspiller ainsi leurs munitions) : jusque là rien de bien nouveau sous le soleil argentin, c’est la routine de la justice expéditive de cet état policier. Inutile d’investiguer, mieux vaut classer le dossier.
Sauf que sur place, Perro découvre un troisième cadavre qui n’a rien à voir avec ceux des deux jeunes gauchistes.
Chapitre après chapitre on fait la connaissance de toute une galerie de personnages qui souffrent ou profitent, c’est selon, du climat délétère dans lequel la junte a plongé Buenos Aires.
Au centre de la galerie de portraits, le commissaire Lascano erre comme une âme en peine.
En peine de sa dulcinée Marisa, disparue beaucoup trop tôt et qui revient le hanter, de jour comme de nuit. Si bien qu’Ernesto Mallo parvient même à nous faire croire aux fantômes :

[…] Chaque être, par le simple fait de vivre, émet une radiation qui se projette dans l’espace. Pareille aux étoiles, cette radiation continue de voyager, peut-être même éternellement, même lorsque la personne qui est à l’origine de cette émission a disparu. Marisa est morte, on ne peut pas revenir là-dessus, mais ses radiations continuent de parvenir jusqu’à toi. Et Marisa était un être exceptionnellement radieux. […] Lorsque tout s’éteint, pendant la nuit, lorsque tout est silencieux, c’est à ce moment-là que les signaux arrivent, comme la lumière des étoiles mortes. C’est ça les fantômes.

Au fil de l’écriture très maîtrisée d’Ernesto Mallo (une écriture qui rappelle le style des bons vieux polars noirs), l’enquête de Lascano avance très lentement mais l’inspecteur se montre aussi obstiné qu’un chien (d’où son surnom : Perro) et finira, en même temps que nous, par connecter les différents personnages croisés en chemin … pour une fin déroutante et désespérée, on est en Argentine.
Est-ce une Amérique du Sud désabusée qui veut cela ? L’ambiance dépeinte par Ernesto Mallo rappelle un peu (l’humour en moins, on est en Argentine) celle du chilien Ramón Díaz Eterovic et des enquêtes de don Heredia à Santiago.
Mais on est en Argentine, en pleine dictature et le regard d’Ernesto Mallo est encore plus sombre, plus désespéré que celui du chilien.
En dépit de cette noirceur, la belle écriture de l’auteur fait qu’on a quand même hâte de repartir à Buenos Aires pour une nouvelle enquête aux côtés de Perro Lascano (ce sera bientôt Un voyou argentin, déjà paru en français).


Pour celles et ceux qui aiment les polars sur fond historique.
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mardi 6 janvier 2015

Le liseur du 6h27 (Jean-Paul Didierlaurent)

Attention à la marche en descendant du train.

C’est B. qui nous a fait inscrire sur la liste de nos envies, celle d’un trajet en compagnie du Liseur de 6h27, roman du vosgien Jean-Paul Didierlaurent(1).
Un bouquin autour duquel on tournait déjà depuis un petit moment puisqu’il alimente de nombreux blogs depuis quelques mois.
La recette de ce succès est désormais bien connue : un titre intriguant, une prose facile mais élégante, un brin d’érudition, pas mal d’humour voire d’autodérision, un ancrage dans le réel d’aujourd’hui, une nette empathie pour les ‘gens’ en général voire quelques éclopés de la vie en particulier, …
Et si en prime votre bouquin parle de … bouquins, alors vous êtes assuré de faire la une de la blogoboule.
Mais le fait que la recette soit connue ne doit pas nous empêcher de reprendre une assiette de ce plat savoureux.
Nous voici donc confortablement assis dans le RER (j’ai dis une bêtise ?). À la station suivante, c’est Guylain Vignolles qui monte dans la rame.
Et il se met à lire, c’est le liseur du 6h27.
Jusque là, rien que du normal et du banal.
Oui mais, Guylain n’est pas un liseur de RER comme les autres : Guylain lit quelques pages à haute voix, forçant l’attention de ses covoiturés …
[…] Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s’agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d’histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait.
Effectivement, c’est le secret de la recette quand elle est bien réussie, la magie opère : on pense à Le Guern, le crieur de nouvelles de Fred Vargas.
Très vite Guylain aura lui aussi son fan club :
[…] - Attendez, je ne fais que lire des morceaux de textes, des pages volantes qui n’ont pas de rapport entre elles. Je ne fais pas de lecture de livres.
- Ah ! non mais ça on sait. Ça ne nous gêne pas, au contraire ! c’est même mieux. C’est moins monotone et puis au moins, si le texte n’est pas intéressant, on sait que ça ne va jamais durer plus d’une page. Ça va bientôt faire un an que Josette et moi, on vient vous écouter dans le RER tous les lundis et jeudis matin. Ça fait un peu tôt pour nous mais c’est pas grave, ça nous force à sortir. Et puis comme c’est les jours de marché, on fait d’une pierre deux coups. »
Quelques pages et stations plus loin on apprendra que Guylain travaille au pilon dans une usine à broyer des livres (dont il sauve quelques pages évidemment, on l’aura compris). Cette fois ce sont les ombres bienveillantes de Lila K et de Blandine LeCallet qui planent au-dessus de cette histoire aux saveurs kafkaïennes.
[…] C’était bon de constater qu’il existait un autre monde […], un monde où les livres avaient le droit de finir leur vie douillettement rangés dans les casiers verts le long des parapets en vieillissant au rythme du grand fleuve sous la protection des tours de Notre-Dame.
La seconde partie du livre est moins originale où Guylain découvre (sur clé usb pour faire branché) le journal d’une dame-pipi d’un centre commercial. Journal qu’il se met à lire au fil des rames. Il se mettra aussi à la recherche de la dame(-pipi).
Une bluette humoristique dans la veine de La liste de mes envies , du Mec de la tombe d’à-côté ou du Hérisson, avec des vraies gens dedans ou du moins ce qu’on imagine être des vraies gens … parce que fort heureusement il va s’avérer que la dame-pipi n’est (je cite) ni une vieille femme revêche, ni une ivoirienne rigolarde en boubou, ni une gamine au crâne rasé et couverte de piercings.Le tout est donc à ranger au rayon du easy-reading et du feel-good-booking ! Un petit livre sans prétention à lire agréablement pour se mettre de bonne humeur … dans le métro ou le RER, parce que :
[…] Lorsque le RER s’arrêta en gare et que les gens quittèrent leur wagon, un observateur extérieur aurait pu sans peine remarquer à quel point les auditeurs de Guylain détonnaient d’avec le reste des usagers. Leur visage n’affichait pas ce masque d’impassibilité qu’arboraient les autres voyageurs. Tous présentaient un petit air satisfait de nourrisson repu.
Sans bouder ce plaisir, on se dit que les deux parties du bouquin auraient peut-être gagné à être retaillées (ou à rester taillées ?) en deux petites nouvelles plus aigües.
(1) - oui, l’auteur lui aussi, tout comme son héros Guylain Vignolles (et non pas Vilain Guignol) avait des parents facétieux : pauvre gars qui doit se faire engueuler chaque fois qu’il répond gentiment à la question : bon, alors, nom, prénom ?  …


Pour celles et ceux qui aiment lire dans le métro ou le RER.
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samedi 27 décembre 2014

Best-of 2014

Excellente année 2015 !

Allez, c'est parti pour le traditionnel exercice du best-of annuel qui est surtout là pour nous rappeler quelques bons souvenirs et l'occasion pour les retardataires de peut-être rattraper l'année qui a filé trop vite.
Malheureusement peu de difficultés pour le ‘choix’ des finalistes de cette année 2014 qui semble avoir été assez pauvre en gros coups de cœur.
Mais, à la relecture de ce podium, la sélection s’avère d’autant plus originale, étonnante, surprenante et finalement goûteuse.
Cliquez sur les images ou les liens pour accéder au texte complet des billets.


Du côté des romans, une année déclinée au féminin avec trois auteures femmes et trois histoires de femme(s).

Indubitablement Blandine LeCallet sera notre découverte de l’année. Repérée déjà à la toute fin 2013 avec de curieuses épitaphes [clic], La Ballade de Lila K fut un gros coup de cœur début 2014.
Il y aura même quelques mois plus tard, un autre coup de cœur avec Une pièce montée. Chapeau l’artiste.
Des trois, La Ballade de Lila K reste sans doute le plus original.
Un faux bouquin de SF où Blandine Le Callet nous raconte le cheminement de sa Lila, à la recherche de son passé et de sa mère : cette Lila est une sacrée trouvaille, un personnage au cœur du roman (qui fait le roman), un personnage émouvant et passionnant, très attachant de la première à la dernière page.
Ajoutons que l'écriture de cette auteure est toujours aussi claire et limpide : une prose fluide et élégante, qui va tranquillement à l'essentiel, sans les affèteries et les coquetteries dont sont parfois coutumiers nos auteurs français.
Et puis aussi, il y a ces propos étranges et inquiétants sur les livres désormais numérisés dans le monde de Lila où un ‘vrai’ livre papier représente un trésor interdit …

Décidément les petites françaises furent à l’honneur cette année et on n’hésite pas à faire monter sur le podium un premier roman, celui de Julia Kerninon : Buvard.
Cette vraie-fausse biographie qui se dévore comme un polar, nous plonge au cœur des mystères de l’écriture. L’héroine de l’histoire, Caroline N. Spacek aura eu une vie et un métier passionnant.
C’est aussi le métier de Julia Kerninon : espérons que sa vie sera plus calme !
Une belle histoire où Julia Kerninon nous parle, elle aussi, de littérature.
Une écriture superbe, tout simplement.


Quittons les plumes françaises mais restons chez les (jeunes) femmes avec Maine de l’américaine Julie Courtney Sullivan. C’est là son second roman seulement.
Quatre beaux portraits de femmes : la grand-mère, la mère, la fille, la pièce rapportée ...
L'écriture est agréable et fluide, au standard américain donc sans grande originalité mais parce que toute la place est laissée au sujet et à sa narration.
Il ne se passe pas grand chose dans ce roman : peu ou pas d'action, on passe d'un personnage à l'autre, on découvre peu à peu toute l'histoire de cette famille et de ces femmes et l'on devine qu'au fil des pages, ces trois ou quatre générations finiront par se retrouver sous le même toit. C'est captivant et lorsqu'aux trois-quarts du bouquin les quatre femmes se télescopent enfin, quel feu d'artifice (on approche d'ailleurs du 4 juillet) : on les connait bien désormais et leurs dialogues sont alors un vrai régal.
Ce qui rend ces femmes passionnantes et attachantes (alors qu'elles sont au demeurant exaspérantes et irritantes) ce sont bien leurs difficultés à endosser le rôle qui leur est donné : bonne épouse ou bonne mère, chaque génération a eu, a ou aura bien du mal à entrer dans le carcan, beaucoup de mal.
Le regard de la jeune J. Courtney Sullivan est étonnamment juste et perspicace.
Férocement désabusé aussi.

Si la règle (il en faut bien une) n’était pas de limiter le podium à trois places, on aurait bien aimé décerner un prix spécial du jury à la québécoise Catherine Leroux pour une mémorable Marche en forêt en compagnie de la grand-mère Alma et d’une écriture très originale. 


Pour la transition entre le podium des romans et celui des polars, le français Antonin Varenne sera nominé avec son étonnante fresque qui file à l’allure de ses Trois mille chevaux vapeur depuis les Indes orientales jusqu’au far-west : commencé à grand bruit dans la fureur des guerres coloniales en Asie, le roman s’achèvera au son des canons de la Guerre de Sécession.
Le fil de l’intrigue ‘policière’ est très ténu et ne sert qu’à nous tenir en haleine tout au long du voyage, dans l’impatience de découvrir quelles sont exactement ces mystérieuses et terribles cicatrices que Bowman et ses anciens compagnons d’armes ont ramené de captivité, et lequel des rares survivants en est devenu fou furieux.
Les romans d’aventure modernes sont assez rares pour s’attarder sur celui-ci, insolite et intéressant.

Dans un tout autre registre mais tout aussi inhabituel, les Empereurs des ténèbres de l’espagnol Ignacio del Valle nous plonge dans l’enfer de la dernière guerre, à Leningrad en 1943 aux côtés de la Division Azul.
Effet de mode, intérêt cyclique ou fascination étrange pour les démons de cette période ?
Philip Kerr et son inspecteur Bernie nous promenaient dans les bunkers nazis tandis que Maurizio di Giovanni et son étrange commissaire Ricciardi nous faisaient défiler les quatre saisons sous l'Italie de Mussolini.
Il manquait donc un chaînon : et c'est Del Valle qui se charge de nous emmener voir du côté des franquistes.
Rien de bien gai dans cette ambiance de fin de monde mais l’intrigue policière est plus subtile qu’il n’y parait et le décor historique passionnant.
L’épisode suivant (Les démons de Berlin) sera plus décevant mais celui-ci valait bien le détour.

Restons dans le registre de l’inhabituel avec cette enquête journalistique au pays Basque : en dépit de son titre, L’homme qui a vu l’homme de Marin Ledun s’avère tout simplement excellent.
Un récit sec et un bouquin très dur, sans cesse sous tension, une sorte de thriller politique où Marin Ledun ne nous fait guère de concessions : pas vraiment de héros sans peurs et sans reproches, pas d’empathie romancée, pas de scoops politico-journalistiques, pas de rocambolesques péripéties, ...
Mais des faits, beaucoup de faits (inspirés de faits réels), parfois difficilement soutenables, juste hier en 2009, ici en France.
Marin Ledun évite soigneusement d'en faire trop sur le volet politique et le héros de son livre n'est pas la cause de l’ETA. Non, le propos de l'auteur vise plutôt à retracer le patient (et dangereux) travail d'investigation des journalistes : il y en a deux dans son roman, ni des saints, ni des héros, mais deux journaleux qui font leur boulot.


Pas de débat du côté des BD : la série (4 albums) Blast du français Manu Larcenet remporte la palme, haut la main qui tient le pinceau.
Il faut quelques pages pour dépasser la surprise de ce noir & blanc envahissant, avare de textes et chiche en dialogues, mais bien vite le dessin (où l’on croit apercevoir parfois le fantôme de Fred)  finit de nous accrocher définitivement : pour dépeindre les noirceurs de l'âme, Manu Larcenet a opté pour une gamme étonnamment variée de beaucoup de noirs et d'un peu de blancs. Des pages d'une profonde noirceur mais des planches d'une luminosité surprenante, tout à fait en accord avec le propos et une histoire où justement tout n’est pas noir ou blanc, chapeau l'artiste.
Des planches comme celle-ci valent le déplacement !
Un dessin qui se révèle étrangement physique et qui tente de nous faire ressentir la pesanteur des corps malades, blessés ou maladroits, l'humidité et la vitalité des forêts grouillantes, l'errance des regards éperdus, ... Étonnant.
Dans ce registre de couleurs on se doute que l’histoire n’est pas bien gaie et elle se termine très habilement sur un dernier chapitre qui s’intitule : Pourvu que les bouddhistes se trompent … Tout un programme dont on vous laisse découvrir le sens exact.

Le temps béni des colonies : en 1899, notre République éclairée dépêcha une Mission Civilisatrice et envoya deux officiers français, le capitaine Voulet et le lieutenant Chanoine, à la conquête du Tchad.
La colonne infernale (ils étaient accompagnés de plusieurs centaines de tirailleurs sénégalais et mercenaires africains) leur colonne infernale a laissé une longue traînée de sang dans les sables du Niger actuel, pillant, violant, incendiant, décapitant et massacrant tout sur son passage : on parle de plusieurs milliers de morts, femmes et enfants compris. À l'époque on mit cela sur le compte d'une soudanite aigüe qui aurait affecté nos vaillants soldats et, après la défaite de Fachoda contre les anglais, la conquête effective et glorieuse du Tchad fit bien vite oublier ce détail de l'Histoire, d'autant qu'en France, l'affaire Dreyfus présentait d'autres enjeux.
C'est donc ce sinistre épisode de la pacification coloniale que nous raconte la BD en deux volumes de Christophe Dabitch (scénario) et Nicolas Dumontheuil (dessin).

Après Tardi, le dessinateur Max Cabanes a choisi de reprendre plusieurs œuvres de Patrick Manchette (aidé par Doug Headline qui n’est autre que le fils de Patrick Manchette).
Fatale est réputée comme leur meilleure adaptation (après La princesse de sang).
Plutôt qu’un polar inquiétant ou une intrigue sophistiquée, Cabanes a choisi de nous peindre une ambiance et un personnage.
Coup de chapeau pour cette BD qui sort des sentiers rebattus, en un seul volume là où d’autres jouent les prolongations en série.
Un décor (savamment construit) des années 60-70 avec 2CV, R16 et 4CV en guise de vaisseaux spatiaux.
Des images troubles et inquiétantes, comme battues par la pluie et les mauvais (pres)sentiments …
Et puis une BD qui donne vraiment envie de lire le roman ? Quel plus bel hommage ?


Voilà c’est dit ! Bye-bye 2014 et vive 2015 !


vendredi 26 décembre 2014

Police (Jo Nesbo)

Harry, es-tu là ?

Est-ce le réchauffement planétaire et la fonte des glaces mais la source des polars nordiques semble intarissable et Jo Nesbo n’est pas en reste.
Voici donc Police (on a loupé un ou deux épisodes précédents).
Pourtant depuis quelques temps, depuis le Bonhomme de neige notamment, la plume du norvégien s’est essoufflée et semble avoir pris un virage qui ne nous enthousiasme plus guère : thriller, serial-killer et policiers ripoux, ces ingrédients trop classiques prennent désormais toute la place et Police(avec un titre pareil, c’était couru !) coule de la même veine.
Reste notre fidélité à cet auteur découvert il y a plusieurs années et une écriture toujours très pro, évidemment.
Un serial-killer s’en prend à des flics qui semblent avoir en commun le fait de ne pas avoir élucider d’anciennes affaires …
[…] « Tu vois quelque chose ? demanda Katrine.
— Ouais, dit Harry.
— On a besoin des TIC ?
— Ça dépend.
— Ça dépend de quoi ?
— Ça dépend si la Brigade criminelle est prête à se charger de cette mort. »
[…] Comme disait Harry, un tueur en série, c'est une baleine blanche. Un tueur en série de policiers, c'est une baleine blanche à pois roses. Il n'y en a pas deux.
[…] Rien que dans le district d'Oslo… il y a combien de policiers ?
— Mille huit cent soixante-douze », dit Katrine. Ils la dévisagèrent.
Elle haussa les épaules. « Je l'ai lu dans le rapport annuel de la police du district d'Oslo. »
Ils continuèrent de la dévisager. « La télé du studio ne marche pas, et je n'arrivais pas à dormir. OK ?
— Peu importe, dit Bjørn.
Jo Nesbo nous a habitué aux fausses pistes longuement crédibles, mais cet épisode est épicé de deux passages particulièrement retors (au tout début et à la toute fin) pendant lesquels l’auteur nous roule joliment dans la farine sur plusieurs pages et nous fait prendre, très habilement il faut le reconnaitre, des vessies pour des lanternes : on se surprend même à relire frénétiquement les pages précédentes en se disant mais, bon sang de bonsoir,  comment a-t-on pu lire/croire que …
Cruel est l’auteur pour le lecteur crédule.
Et bien sûr c’est un festival, on a droit à du ‘grand’ Harry Hole toujours aussi déjanté qui ravira, une fois de plus, les inconditionnels de la première heure.
[…] — Il a parlé d'une intuition, dit Beate. Par là, il veut dire…
— Une analyse fondée sur des faits non structurés, dit Katrine. Connue sous le nom de “méthode Harry”.
[…] Øystein prit une cigarette et l'alluma avec son briquet.
« Harry.
— Oui.
— T'es le plus enculé de solitaire que je connaisse. » Harry regarda sa montre. Bientôt minuit. Il cligna des yeux.
« Je dirais plutôt seul.
— Non. Solitaire. Par choix. Et bizarre.
— Bon, dit Harry en ouvrant la portière.
[…] « Bon sang, Harry… Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
— Juste une explosion. C'est moins grave que ça en a l'air.
— Pas grave ? Tu as l'air d'une orange de Noël avec ses clous de girofle.
— C'est seulement…
— Je veux dire, une orange sanguine, Harry. Tu pisses le sang.
[…] Harry déboula à l'accueil. Les gens le regardaient fixement et s'écartaient. Une femme se mit à crier, une autre plongea derrière un comptoir. Harry se découvrit dans le miroir derrière le comptoir. Un type de près de deux mètres, rescapé d'une bombe, avec à la main le pistolet automatique le plus hideux de la planète. « Sorry, folk », marmonna Harry. Et il passa la porte à tambour.
Réservé aux fans.
À ceux qui ne connaîtraient pas encore (mais est-ce possible ?), on conseillera plutôt d’anciens épisodes comme Le sauveur ou Rue Sans-souci, dans un registre moins thriller et plus intello-polar.


Pour celles et ceux qui aiment Harry Hole.
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vendredi 19 décembre 2014

Fatale (Patrick Manchette)


F comme femme, F comme fatale.

Merci à Max Cabanes et Doug Headline de nous avoir fait (re-)découvrir ce roman de Jean-Patrick Manchette : Fatale.
Rappelez-vous la BD qu’on évoquait il y a quelques jours [clic] et qui nous avait tout simplement donné grande envie de (re-)lire le roman.
Voilà qui est chose faite : après les images, le texte intégral !
Un texte qui n’a pas pris une ride, c’est très étonnant avec l’avalanche de polars ultra-contemporains que l’on dévore chaque année : JP. Manchette, c’était une écriture très moderne qui vaut vraiment le coup d’être (re-)découverte.
C’est sûr, on ne va pas en rester là.
Pourtant aucune surprise après la BD : même histoire, même personnage de dame mortelle, même ambiance provinciale parfumé au venin chabrolien.
Hommes d’affaires ambitieux et véreux, chasseurs grossiers et ventrus, épouses dévouées à la carrière de leurs maris, flics compromis ou notaires concupiscents, … ce ne sont pas les proies qui manquent et le lecteur se délecte d’avance lorsque la dame (appelons la Aimée par exemple) débarque dans une nouvelle petite bourgade bien de chez nous. En bord de mer, Aimée semble nager comme un poisson dans ces eaux troubles agitées de passions, de haines, de fric, de sexe et de magouilles.

[…] Elle prit le journal qu’elle avait acheté la veille, y découpa l’article qui faisait allusion à la mort de Roucart, et rangea la coupure avec d’autres qui relataient d’autres morts : celle d’un industriel bordelais, asphyxié par un radiateur défectueux, cinq mois auparavant ; celle d’un médecin parisien noyé à La Baule au début de l’été ; plusieurs autres.

La BD est très très fidèle au roman mais pour une fois, les images accompagneront fort bien la lecture du bouquin et une fois n’est pas coutume, on vous les conseille dans cet ordre là : BD puis bouquin.

[…] Je pense que vous êtes énigmatique. Êtes-vous énigmatique ?

Jugez donc de la prose du bonhomme Manchette avec ce petit passage, très bel hommage, qui vaut assurément le détour :

[…] Elle était toute dépeignée. Ses cheveux blonds poissés de sueur lui collaient au crâne et pendaient sur son front et sa nuque en mèches humides, comme il arrive aux dames qui font l’amour pendant des heures d’affilée et de façon forcenée.

On regrette presque le côté anar de l’époque de JP. Manchette et parfois on aimerait qu’Aimée dise encore vrai :

[…] Ç’a été comme une illumination, tu vois, dit-elle au baron. On peut les tuer. Les gros cons on peut les tuer.


Pour celles et ceux qui aiment les femmes, même fatales.
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mercredi 17 décembre 2014

BD : Fatale


F comme femme, F comme fatale.

À la lettre “F", le répertoire des femmes fatales semble bien interminable …Ce blog est bien sûr tombé sous le charme de ces femmes … que l’on ne croise qu’une seule fois ! Voici donc Mélanie Horst, Aimée Joubert ou Madame Souabe, peu importe : tous ces noms ne désignent qu’une seule femme … fatale.
Après Tardi, le dessinateur Max Cabanes a choisi de reprendre plusieurs œuvres de Patrick Manchette (aidé par Doug Headline qui n’est autre que le fils de Patrick Manchette).
Fatale est réputée comme leur meilleure adaptation (après La princesse de sang), ce que l’on peut confirmer ici.
Changeant de ville comme de nom, d’apparence et de coiffure, la pulpeuse jeune femme semble très occupée à faire le ménage dans les milieux de la bourgeoisie chabrolienne de province.
Hommes d’affaires véreux, chasseurs grossiers et ventrus, épouses dévouées à la carrière de leurs maris, flics compromis ou notaires concupiscents, … ce ne sont pas les proies qui manquent et le lecteur se délecte d’avance lorsque la dame (appelons la Aimée par exemple) débarque dans une nouvelle petite bourgade bien de chez nous. En bord de mer, Aimée semble nager comme un poisson dans ces eaux troubles agitées de passions, de haines, de fric, de sexe et de magouilles.

[…] C’est comme d’habitude, non ?
Ce sont toujours les histoires de cul qui apparaissent les premières …
Puis viennent les questions d’intérêts …
… et enfin les vieux crimes.
Tu as vu d’autres villes ma douce. Et tu en verras d’autres.

Mais qui est Aimée ? Quel passé nous cache-t-elle ? Et à part l’argent, qu’est-ce qui la motive dans ce rôle de nettoyeur ? Les notables de Bléville l’apprendront bientôt à leurs dépens.
Mais plutôt qu’un polar inquiétant ou une intrigue sophistiquée, Cabanes a choisi de nous peindre une ambiance et un personnage.
Coup de chapeau pour cette BD qui sort des sentiers rebattus.
Un seul volume là où d’autres jouent les prolongations en série.
Un décor (savamment construit) des années 60-70 avec 2CV, R16 et 4CV en guise de vaisseaux spatiaux.
Des images troubles et inquiétantes, comme battues par la pluie et les mauvais (pres)sentiments …
Quelques images ici : [1] [2].
Et puis une BD qui donne vraiment envie de (re-)lire le roman ? Quel plus bel hommage ?


Pour celles et ceux qui aiment les romans noirs.
D’autres avis sur SensCritique.


samedi 13 décembre 2014

Les démons de Berlin (Ignacio del Valle)

Le crépuscule de ceux qui se sont pris pour des dieux.

C'est sur le front de l'est, près de Leningrad, qu'on avait laissé [clic] le soldat Arturo Andrade, un espagnol de la Division Azul qui fut envoyée par Franco pou prêter main forte aux allemands durant la dernière guerre.
Après les Empereurs des ténèbres, voici donc : Les démons de Berlin du même Ignacio del valle.
Le Reich vit ses derniers jours et comme tant d'autres, Arturo erre dans un Berlin qui courbe l'échine sous les bombes, en espérant que les américains arriveront avant les russes, les Ivans, les terribles Ivans qui réussirent à terroriser les nazis.

[…] Le Reich offrait son visage le plus terrible dans le chaos des routes, bloquées par un flot gris de véhicules et de réfugiés faméliques, exténués et terrorisés par les cris de Der Iwan kommt !
[…] – Et où se trouve la ligne de front ? Gracq partit d’un rire de dément, ouvrant ses énormes bras pour englober toute cette scène sanglante. Ses yeux brillaient comme s’il était sous l’emprise de drogues.
– Partout, torerito, partout. On ne peut plus sortir de Berlin. Les Popofs ont complètement encerclé la ville. Berlin, c’est déjà Stalingrad, un Kessel, un chaudron gigantesque, ha, ha, ha…
[…] Tel que l’avait envisagé un général allemand, on pouvait se rendre désormais du front de l’Est à celui de l’Ouest en S-Bahn.

Dans le bunker de Hitler, un haut gradé est assassiné, Arturo enquête. On parle d'espionnage. Les américains seraient à la recherche de mystérieuses WuWa, les WunderWaffe, les armes miracles que les nazis seraient sur le point de lancer ... Délire SS ? Propagande nazie ? Ou réel danger atomique ?

[…] On les attire avec une vérité pour qu’ils avalent ensuite le mensonge. On leur a confié des dossiers sur les activités secondaires du programme atomique et sur les mouvements des collaborateurs. Des données suffisamment explicites pour ne pas éveiller leurs soupçons et facilement vérifiables, mais rien qui puisse mettre en danger nos activités.

Arturo et quelques rescapés de la division Azul se lancent sur les traces des espions Alliés, des scientifiques allemands et d'une mystérieuse confrérie nazie, ...

[…] - Stratton en a-t-il dit plus ?
– M. Stratton est décédé ce matin, répondit Bauer avec une froideur notariale. Arturo écarquilla les yeux.
– Que s’est-il passé ?
– Crise cardiaque. C’était un homme sain et robuste, et ceux qui étaient chargés de l’interroger étaient des gens compétents… C’est un coup de malchance.
Un sentiment diffus de solidarité crépita dans le sang d’Arturo à l’évocation du corps du commando américain roué de coups, couvert de plaies et électrocuté : ce n’était pas une mort pour un soldat.
– Toutefois, il nous a livré une dernière chose intéressante avant de nous quitter.

Comme d'habitude, Del Valle convoque tout un ensemble de personnages et de faits réels, même si c'est sans grand souci de vraisemblance, pour les mélanger habilement, ici dans le chaudron infernal de Berlin en 1945 : l'ordre de Thulé par exemple a bel et bien existé, tout comme le baron Von Sebottendorf ou encore la division Charlemagne, l’équivalent français de la division Azul.

[…] La Thulé a acquis d’autant plus de force qu’elle était invisible, et dans tous les événements qui ont suivi, je dis bien tous – l’autodafé, la nuit des longs couteaux, l’incendie du Reichstag, la nuit de cristal, la Rhénanie, les Sudètes, l’invasion de la Pologne, l’attaque contre l’Angleterre, l’expansion vers l’est… –, beaucoup ont vu la main invisible de la Thulé…

Tout cela est instructif mais les quelques dérives qui parsemaient l'épisode précédent prennent ici une importance beaucoup trop grande. Dans cette ambiance de fin de règne, de déroute militaire, la fin du monde est si proche, Berlin ressemble tellement à l'enfer, que Del Valle se laisse emporter par ses propres démons. Ses envolées philosophiques ou lyriques, ses digressions romantiques ou mystiques, prennent beaucoup de place et de pages, pour finir par dévorer l'intrigue policière.

[…] Ce serait l’enfer : Arturo se rappela une fois encore les mots du tailleur et se représenta les scènes de cauchemar à venir. Il attendit que Möbius en dise davantage sur le cataclysme en question, mais celui-ci se borna à murmurer :
– J’étais à Dresde.
[…] Et partout, des cadavres atrocement déformés, tordus dans les flaques de leur propre graisse, réduits à un tiers de leur taille normale, et sur certains, de petites flammes de phosphore bleutées et tremblotantes.

Tel un Néron pyromane, l'auteur se perd (et nous avec) dans les descriptions flamboyantes de la ville en proie aux bombes et aux flammes.
Il faut dire que tandis que les allemands courent après l'arme atomique, les américains quant à eux peaufinent encore, quelques mois seulement après les terribles bombardements de Dresde et Hambourg, leurs techniques d'extermination massive. Et l'artillerie russe est toute proche.

[…] Il lui remit une capsule de cyanure.
– C’est une mort certaine, ajouta-t-il.
– Toute mort est certaine, mein Hauptsturmführer, fit remarquer Arturo. Toute mort…

Tout cela est décrit avec une fascination morbide et disons-le, parfois trouble et inquiétante, pour la folie suicidaire des soldats du Reich : le crépuscule de ceux qui se sont pris pour des dieux.


Pour celles et ceux qui aiment les fins du monde.
L'avis de Jean-Marc et d'autres sur Babelio.



jeudi 4 décembre 2014

Niki de Saint-Phalle (Bernadette Costa-Prades)

La nana des nanas

Histoire de préparer la visite de l’expo [clic], on cherchait une bio de Niki de Saint Phalle.
On est tombé au hasard des blogs sur celle rédigée par Bernadette Costa-Prades, une journaliste psycho-famille qui est également l’auteure d’une bio sur Frida Kahlo et donc d’une bio de l’artiste Niki de Saint Phalle.
Comme parfois le hasard fait bien les choses, on est tombé sur un très très agréable petit bouquin, à l’écriture vive et au rythme enlevé (l’auteure s’adresse à l’artiste et la tutoie).
Une lecture au cours de laquelle on (re)découvre de nombreuses facettes de cette artiste qui protéiforme qui parsemaient ses sculptures de mosaïques et de miroirs.
Des ancêtres illustres : la Montespan, Gilles de Rais, …

[…] Avant même ta naissance, des oiseaux de mauvaise augure planaient déjà au-dessus de toi.

Une enfance chaotique, ça c’est désormais connu, avec une mère peu aimante qui abandonnera plus ou moins ses enfants (et Niki fera pratiquement de même plus tard) et un père beaucoup trop aimant qui la violera lorsqu’elle aura 11 ans (sa sœur se suicidera plus tard, peut-être pour fuir cela, elle aussi).

[…] Le vernis social est le seul credo maternel et du chaos qui règnent derrière les murs de l’appartement, rien ne doit suinter à l’extérieur.
[…] Les violences sont toujours mieux dissimulées dans les familles où l’assistante sociale ne passe jamais.

Une vie agitée (mannequin, artiste, …), un peu d’asile psy et d’électrochocs, un peu d’arthrite et d’insuffisance pulmonaire, de nombreux hommes tout autour d’elle (dont bien sûr le sculpteur Jean Tinguely).
On l’a dit, elle abandonnera plus ou moins ses enfants à l’un de ses maris pour répondre à l’appel impitoyable de l’Art.
Après avoir créé …

[…] les plus grandes sculptures qu’une femme aient jamais édifiées par leur taille et par leur nombre

… celle qui fut …

[…] l’une des figures du mouvement d’art français le plus en vue de l’époque, la seule femme, qui plus est,

sera célébrée depuis San Francisco jusqu’au Japon, reconnue de son vivant, ce qui est généralement donné à très peu.
Une artiste prolixe (peintre, cinéaste, architecte, …) qui mérite d’être connue pas seulement pour ses célèbres Nanas.
Au-delà de la bio, le bouquin fait la part belle aux œuvres et aux sources d’inspiration qui marquèrent le parcours de Niki de Saint-Phalle : du Facteur Cheval à Gaudi ou Brancusi.
Un très beau portrait de femme et d’artiste qui se termine en Toscane, dans le Jardin des Tarots, Il giardino dei tarocchi, que l’on avait déjà très envie d’aller visiter et qui figure désormais tout en haut de la top liste des prochains voyages !


Pour celles et ceux qui aiment les artistes.
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Les désorientés (Amin Maalouf)

Soixante-huitard sur le tard.

Voilà bien longtemps qu'on n'avait ouvert un livre d'Amin Maalouf.
Les désorientés : un titre qui semble marcher dans les traces des bienveillantes et autres adjectifs substantivés, mais qui cache en réalité un jeu de mots qui invite au voyage vers l'est, au cœur de la civilisation levantine.
D'autant plus que, même si aucune ambiguïté n'est laissée, le Liban n'est jamais cité expressément.

[…] Ce pays bien-aimé dont je redoute d’écrire le nom.

Élégante astuce, s’agit-il de rappeler une célèbre Disparition ?

[…] Ce n’est pas à toi que j’apprendrai que notre Levant est perdu, irrémédiablement.

Le roman est partiellement autobiographique qui raconte la vie d’Adam et d’une bande de copains.
Adam était depuis fort longtemps expatrié.

[...] Je suis né sur une planète, pas dans un pays. [...] La seule chose importante, pour moi comme pour tous les humains, c'est d'être venu au monde. Au monde ! Naître, c'est venir au monde, pas dans tel ou tel pays, pas dans telle ou telle maison.

Il était fâché depuis de longues années avec son pays.

[…] Choisir l’exil plutôt que de vivre au pays les mains sales.

Fâché également avec son meilleur ami Mourad qui lui, avait choisi les compromissions des vendettas et des notables de guerre, et qui vient de décéder au Liban, pardon au Levant.

[...] Nous avons été séparés par la mort avant d'avoir pu nous réconcilier. C'est un peu ma faute, un peu la sienne, et c'est aussi la faute de la mort. Nous avions tout juste commencé à renouer nos liens lorsqu'elle l'a brusquement fait taire.
Mais, en un sens, la réconciliation a eu lieu. Il a souhaité me revoir, j'ai pris le premier avion, la mort est arrivée avant moi.
À la réflexion, c'est peut-être mieux ainsi. La mort a sa propre sagesse, il faut parfois s'en remettre à elle plus qu'à soi-même.
Qu'aurait pu me dire l'ancien ami ? Des mensonges, des vérités travesties. Et moi, pour ne pas me montrer impitoyable envers un moribond, j'aurais fait mine de le croire et de lui pardonner.
Quelle valeur auraient eue, dans ces conditions, nos retrouvailles tardives et nos absolutions réciproques ? À vrai dire, aucune.

Pour Adam, le temps est désormais venu de la mémoire, des réconciliations, des retrouvailles avec les ami(e)s et avec le passé. Il retrace les trajectoires des uns et des autres et c’est toute l’histoire récente du Liban qui défile ainsi, de guerre civile en guerre civile.

[…] - Oui, Mourad, la vie aurait été belle si aucune guerre n’avait eu lieu, si nous avions encore vingt ans plutôt que cinquante, si aucun d’entre nous n’était mort, si aucun d’entre nous n’avait trahi, si aucun d’entre nous ne s’était exilé, si notre pays était encore la perle de l’Orient …

Il faut reconnaître que de temps à autre certaines digressions introspectives d’Adam (un roman très américain) lassent un peu : on s’intéresse moins aux atermoiements du Adam d’aujourd’hui qu’à ce qu’il nous raconte de lui et ses ami(e)s au fil des années passées, mais la prose d’Amin Maalouf est fluide et se lit très facilement, de la belle langue, où plusieurs voix se mêlent : les lettres des uns et des autres, d’aujourd’hui et d’hier, un journal de bord et le récit même de l’auteur, …
Et puis si cet Adam à la noblesse rigide et intransigeante, pétri de convictions inébranlables, si cet anti-héros ne nous attire guère, c’est peut-être justement pour qu’on s’intéresse aux autres, à ses ami(e)s, à tous ces autres personnages qui gravitaient autour de lui dans les années 70-80 et qu’il retrouve aujourd’hui, vingt ans plus tard.

[…] L’histoire des nôtres, de nos familles et de notre bande d’amis, celle de nos illusions et de nos égarements, n’est pas inintéressante à raconter, parce qu’elle est un peu aussi l’histoire de notre époque, de ses illusions justement, comme de ses égarements.

MAM a bien aimé cette prose fluide et ample, BMR un peu moins.
Un roman pas inintéressant comme le dit l’auteur mais où l’on apprend finalement peu de choses sur les événements du Liban, pardon du Levant. Si c’est par souci d’universalité, c’est dommage et présomptueux.
Un récit parfois un peu plombé par la bienveillance œcuménique du message trop insistant d’Amin Maalouf : faisons preuve de tolérance, d’empathie et de compréhension, tout le monde il est pas vilain et même plutôt gentil, les juifs persécutés, les catholiques illuminés, les musulmans barbus, et même les gays, … on ira même jusqu’à un couplet sur l’amour libre, soixante-huitard sur le tard.
Si l’on avait voulu se montrer inutilement méchant (mais bien sûr ce n’est pas le cas), on aurait dit qu’une fois savouré ce gros loukoum, on a les doigts tout poisseux de sirop de miel.


Pour celles et ceux qui aiment les retrouvailles.
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