lundi 9 septembre 2024

Les deux visages du monde (David Joy)


[...] Le racisme revêt tout un tas de visages.

David Joy nous emporte de manière convaincante dans une démonstration rigoureuse sans manichéisme outrancier ni effets ostentatoires, directement en prise avec le quotidien d'aujourd'hui : le racisme ordinaire des bons citoyens, celui qui souvent s'ignore.

L'auteur, le livre (432 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Rentrée 2024.
La région des Appalaches et les états que traverse la chaîne, comme la Géorgie ou les deux Caroline (Nord et Sud), nous ont généralement valu pas mal de bons bouquins, souvent des "romans noirs". 
Pas plus tard que cette année, le britannique R. J. Ellory nous y invitait avec l'excellent Au nord de la frontière
Depuis sa retraite au fin fond de sa région natale, l'américain David Joy, disciple de Ron Rash, poursuit son rigoureux travail de dénonciation des failles de la société étasunienne contemporaine : le voici qui s'attaque au racisme hérité du péché originel et fondateur du pays, l'esclavage, et nous propose de découvrir Les deux visages du monde
➔ S'agit-il de répliques sismiques du mouvement Black lives matter dans les consciences étasuniennes ? mais voici encore un bouquin qui peut s'inscrire dans la lignée du Sang des innocents de Shawn Cosby (janvier 2024) et du Silence de Dennis Lahane (avril 2024), pour ne citer que ces deux-là.
Bien sûr, on ne s'en plaindra pas, au vu de la qualité de ces romans, de la justesse de la cause défendue et du plaisir de ces lectures.

♥ On aime beaucoup :

 On aime ces romans noirs où tout est réuni dès les premières pages en vue de l'inéluctable drame. Ces histoires fortes aux personnages bien dessinés. Ces textes qui éclairent les fractures de nos sociétés et portent haut la parole d'une juste cause.
 C'est Shawn Cosby (dans Le sang des innocents) qui, en début d'année déjà, nous avait avertis : l'esclavage est le péché originel de ce pays "une tache incrustée à jamais dans les fondations".
David Joy, fin connaisseur des failles qui traversent son pays, nous en propose ici une nouvelle et brillante illustration. 
[...] – Ce que je sais, c’est que le racisme revêt tout un tas de visages.
– C’est censé vouloir dire quoi ?
– Ça veut dire que ce pays a été fondé sur et perpétué par le suprémacisme blanc.
 Avec quelques personnages bien fouillés, David Joy nous emporte de manière convaincante dans une démonstration rigoureuse sans manichéisme outrancier ni effets ostentatoires, directement en prise avec le quotidien d'aujourd'hui : le racisme ordinaire des bons citoyens, celui qui souvent s'ignore.
[...] Je pense qu’on a la très mauvaise habitude de croire que si on parle pas de quelque chose, cette chose-là disparaîtra.
[...] Personne ne voulait évoquer un tel sujet. Il y avait un certain confort à se taire.
 Comme il se doit, ce roman en noirs & blancs se terminera en demi-teinte de gris car rien n'est jamais aussi évident qu'on veut bien le croire.
[...] Rien n’était ni tout noir ni tout blanc, c’était gris, et le gris était bien plus terrifiant car trop souvent il n’offre pas de points de repère.

Le canevas :

Toya (étudiante en arts graphiques) vient visiter sa grand-mère dans une petite ville au pied des Appalaches : c'est l'occasion pour elle de redécouvrir son passé, son héritage et sa famille (noire). Pour dénoncer l'histoire esclavagiste de la région (l'une des terres du Ku Klux Klan) elle va arroser de peinture rouge les mains d'une statue de l'Oncle Sam qui brandit ... un drapeau confédéré, symbole du passé esclavagiste et de la haine raciale.
Nous sommes pourtant en 2019 mais ses actions vont rouvrir des plaies que l'on voulait croire refermées et attiser les tensions entre des populations que l'on voulait croire apaisées : comme dans tout bon roman noir, toutes les composantes du drame sont mises en place dès les premières pages.
Au cœur de la tragédie annoncée se trouvent réunies Toya et sa vieille grand-mère, un inquiétant voyageur suprémaciste, le shérif Coggins et son adjoint Ernie, et même quelques édiles locaux, corrompus jusqu'à l'os, que l'on soupçonne membres en secret du KKK, ...
[...] Il y avait de l’électricité dans l’air, on aurait dit qu’un fil avait été tellement tendu qu’il allait casser net . Elle le sentait. Elle sentait l’odeur des corps qui l’entouraient, l’odeur de la fumée de la mèche allumée.
➔ À noter pour information [clic] : après la tuerie de juin 2015 à Charleston (en Caroline du Sud, un suprémaciste blanc brandit le drapeau confédéré et assassine neuf noirs dans une église), un mouvement de protestation est né pour "faire tomber ce drapeau" (#bringitdown) qui se dresse encore dans plusieurs places ou monuments très officiels.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Sonatine.
Ma chronique dans les magazines Actualitté et 20 Minutes.

jeudi 5 septembre 2024

Terres promises (Bénédicte Dupré La Tour)


[...] C'était jour de peine pour les filles de joie.

Les récits de western, les aventures de farouest, on aime ou on n'aime pas. Nous, on n'aime pas trop, soyons clairs. 
Mais franchement, ce bouquin là risque bien de vous faire passer le goût d'autre chose. 

L'auteure, le livre (320 pages, août 2024) :

Rentrée 2024.
Bénédicte Dupré La Tour est née en Argentine mais vit désormais à Lyon : c'est peut-être une nomade sans terre d'attache, tout comme les personnages de son roman.
Ces Terres promises qui sont celles du farouest, celles de la ruée vers l'or, forment son premier roman et une entrée vraiment remarquable dans le monde littéraire.
Encore un coup de cœur de cette rentrée littéraire 2024 décidément riche en bonnes surprises : certainement l'une des plus belles plumes lues cette année (et ce n'est que son premier roman !).

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 Bien sûr il y a des indiens et des shérifs, des chariots et des chercheurs d'or, des saloons et des bordels.
Mais tout cela n'est qu'un cadre, un jeu de codes et de couleurs, puisqu'il faut bien une scène, un décor quand il s'agit de jouer la comédie humaine.
Le cow-boy est un vacher, l'indien est un indigène, l'esclave un asservi : c'est certainement là, la recherche d'un peu de la pureté de notre langue mais peut-être aussi la volonté de s'affranchir d'un vocabulaire trop codifié, pour tendre à l'universel car "la nature humaine, cette nature divisée de l’intérieur, était toujours la même, quels que soient la région, le pays, le continent. Invariable dans ses petitesses, persistante dans ses bas appétits, elle apportait, où qu’elle aille, la marque indélébile de sa perte".
 Le lecteur tombe très vite sous le charme de la superbe prose de cette auteure : une langue puissante et brute, charnelle et suggestive, intense et vibrante. 
Il y a du sang, de la boue, de la vermine, et bien pire encore ... car c'est la langue d'une "terre sombre grouillant de longs vers annelés".
Mais le texte sait rester totalement maîtrisé, entièrement au service du récit, solidement construit.

Les personnages :

Et quels personnages, quelles vies ! 
Ils sont sept, ils vont certainement se croiser, on ne sait pas encore.
Il y a là Eleanor Dwight, la fille de saloon qui attend son heure.
Il y a là Kinta, la squaw qui veut quitter les hommes de sa tribu.
Morgan Bell, le chercheur d'or à demi fou qui fit un mariage malheureux.
Mary Framinger, l'infirmière qui montrait un trop grand amour maternel.
Bloody Horse, l'indien devenu éclaireur dans les troupes coloniales.
Rebecca Strattman, celle qui voulait épouser un indien.
Nathaniel Mulligan, le prêtre qui avait perdu la foi.
Et puis le huitième et mystérieux Eliott Burns dont les lettres scandent chaque histoire, chaque chapitre d'un même et terrible refrain : "[...] Dans quelques heures je serai pendu."

Le canevas :

Un roman choral (un genre qui plait !) dans lequel chaque long chapitre (l'histoire de Kinta a même été publiée sous forme de nouvelle), chaque chapitre permet à l'auteure de déployer l'un de ses personnages dans une habile spirale temporelle mêlant passé et présent.
Dans ces récits, les femmes sont de celles qui ne veulent pas plier devant la fureur ou le désir des hommes.
[...] Elle avait cette fierté de pierre que tous auraient voulu briser. Celui qui l’épouserait trouverait le moyen de fendre cette femme de granit dont les yeux de juge semblaient voir dans les âmes les plus laides, les pensées les plus sombres. Il fallait moins de courage pour tuer un ours à mains nues que pour faire sa demande à Kinta.
Quant aux hommes, ils ne sortent évidemment pas grandis de ces quelques histoires et semblent traverser ces terres promises comme si ce n'étaient pas vraiment les leurs "car les fils perdent toujours contre les mères".
Sept chapitres, sept nouvelles, qui se répondent et s'entrelacent, et toutes d'un excellent niveau, c'est assez rare, il faut donc le souligner : cela participe à l'agréable unité de ton de ce beau roman.

Pour celles et ceux qui aiment les squaws et les cow-girls.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Panseur (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans 20 Minutes.

mercredi 4 septembre 2024

Les mouettes - mission Lybie (Thomas Cantaloube)


[...] C’était un gros coup, chacun en convenait.

Un roman qui s'inscrit comme suite de la fameuse série tv Le Bureau des Légendes, un spin-off comme on dit pour faire genre : de quoi ravir les nombreux fans de la série tv.

L'auteur, le livre (334 pages, août 2024) :

Rentrée 2024.
Les éditions Fleuve noir ont eu l'excellente idée de lancer une série livresque dérivée de la désormais mythique série tv Le Bureau des Légendes
Un spin off, comme on dit pour faire genre : de quoi ravir les nombreux fans de la série tv.
Et pour ce premier épisode intitulé Les mouettes, la réalisation a été confiée au journaliste-écrivain Thomas Cantaloube, un reporter de guerre qui connait bien les Balkans et le Sahel et que l'on connait déjà pour ses thrillers géopolitiques comme Requiem pour une République ou encore Frakas.

Le contexte :

Deux groupes islamistes tiennent le désert sahélien sous leur coupe : le GSIM, Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans, organisation salafiste affiliée à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) ainsi que l'EIGS, l'État Islamique dans le Grand Sahara, qui lui dépend de l'État Islamique.
Au Sahel fin 2022, l'opération Barkhane est officiellement terminée au Mali et les forces françaises ont quitté le pays (laissant le champ libre aux mercenaires de Wagner) pour opérer de manière limitée depuis le Niger.
En 2023, l'armée française quittera également le Niger, mais ceci est une autre histoire.
[...] Depuis que la France avait décidé d’endiguer la menace conjuguée des terroristes islamistes et des séparatistes touaregs galvanisés par l’effondrement de la Libye suite à l’intervention occidentale (version officieuse), l’opération Barkhane, succédant aux opérations Serval et Épervier, représentait l’une des plus importantes Opex de la France des dernières décennies. Le repli contraint de 2022 sur le Niger en avait réduit l’empreinte.

♥ On aime :

 Bien sûr on est ravi de retrouver dans ce bouquin une partie du "casting" de la célèbre série, comme Marie-Jeanne Duthilleul par exemple (c'était Florence Loiret Caille) qui avait pris la tête du Bureau ou encore Jonas Maury (le geek qui était incarné par Artus). 
Mais cette fois-ci, c'est plutôt Marcel Gaingouin (Patrick Ligardes à l'écran) qui va nous accompagner au cœur du Service Action, au cœur des commandos chargés des basses besognes de notre nation en terres inconnues, ceux que l'on surnomme Les Mouettes
[...] Les éboueurs avaient le droit à l’erreur. Pas les Mouettes, le surnom que se donnaient les membres du SA.
 En bon professionnel du thriller, Thomas Cantaloube prend tout le temps nécessaire pour nous rappeler la géopolitique agitée du Sahel de même que les coulisses de l'organisation de ce fameux Service Action à l'histoire mouvementée. C'est même tout l'intérêt de ce bouquin que de nous rappeler les tenants et aboutissants de ce qui se joue pour nos soldats dans les pays de la zone sahélienne.
[...] Jusqu’à l’orée des années 2000, la DGSE et son prédécesseur le SDECE ne jouissaient pas d’une grosse réputation. [...] Les espions tricolores avaient trop longtemps barboté dans la marmite des barbouzeries gaullistes avant de se laisser embringuer dans les politicailleries mitterrandiennes, passant au mieux pour d’habiles bricoleurs, au pire pour des clones d’OSS 117 version Jean Dujardin. C’était finalement les attentats du 11 septembre 2001, et les différentes et mal-nommées « guerres au terrorisme », qui avaient redoré le blason de la Boîte.
 Nous voici au lancement d'une nouvelle saison de la série : cet épisode doit donc remettre en scène les personnages avec leurs passés, décrire le nouveau contexte, disposer les pièces de la nouvelle intrigue, ...
Les fans du Bureau des Légendes seront peut-être déconcertés par le focus mis sur les fameux commandos du Service Action (plutôt que les intrigues parisiennes) mais le récit de guerre est impeccablement maîtrisé et on imagine très bien ce que cela va donner à l'écran.
Et bien sûr comme dans toute bonne série, il est d'usage que la fin de l'épisode annonce une suite : mais alors là, chapeau !, Thomas Cantaloube se permet un sacré twist dans les toutes dernières lignes ! 
On n'a rien vu venir et on ne peut que trépigner en attendant la suite !

Le scénario :

La DGSE a réussi à infiltrer l'une de ses dernières recrues au sein d'une Katiba islamiste du GSIM : c'est Alassane Cissoko, connu sous le nom de code de Canaque, désormais une précieuse source de renseignements.
Mais les mouvements des djihadistes vont compromettre sa couverture, sa légende, et la DGSE est obligée de l'exfiltrer.
[...] Tous les services secrets de la planète abandonnaient, avaient abandonné ou abandonneraient un jour une source en cas de danger pour l’organisation. Les sources faisaient office de fusibles. On tentait de les préserver le plus longtemps possible, mais dès qu’elles mettaient en péril l’intégrité de l’installation électrique, on les débranchait.
Bien entendu l'opération ne sera pas de tout repos, on s'en doute !
[...] — Bref, nous effectuons une manœuvre préventive.
— En quelque sorte.
— Mais risquée ?
— Dans notre métier, il n’en existe pas d’autres.
[...] Notre principal problème sera de devoir naviguer entre l’armée malienne, les mercenaires russes de Wagner, et les successeurs de Barkhane qui continuent de mener des actions dans la zone depuis le Niger.
C'est le capitaine Yannick Corsan qui mène l'opération. Un soldat valeureux mais pas tout à fait clean avec son passé douloureux et tourmenté ...
[...] — Tu n’es pas sérieuse ? ! s’insurgea le général.
— Corsan n’est pas fiable, Marcel ! Il prend des initiatives à l’emporte-pièce et ça casse plus souvent que ça ne passe.

Pour celles et ceux qui aiment les Légendes (celles du Bureau).
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté , Benzine et dans 20 Minutes.

lundi 2 septembre 2024

L'invisible Madame Orwell (Anna Funder)


[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.

La réhabilitation de l'épouse d'Orwell. Dans ce procès à charge, la condamnation du système patriarcal genré est sans appel qui veut qu'une bonne épouse réunisse toutes les conditions nécessaires à l'épanouissement essentiel du génie d'un artiste. 

L'auteure, le livre (496 pages, septembre 2024, 2023 en VO) :

On ne connait guère Anna Funder, auteure d'un ou deux bouquins ayant comme décor l'histoire récente de l'Allemagne (elle est née en Australie mais a vécu à Paris, San Francisco et Berlin).
Elle s'attaque ici à l'histoire du couple Orwell : on y découvre Eileen O'Shaughnessy, la femme d'Eric Blair, le génial auteur de 1984, dans une très surprenante entreprise de réhabilitation de l'épouse de l'écrivain occultée par l'Histoire. Un travail rigoureux, édifiant, qui étonnera plus d'un lecteur et qui démonte un à un les mécanismes de notre société culturelle patriarcale. 
[...] En 2005, ont été découvertes six lettres de la première épouse de George Orwell, Eileen O’Shaughnessy, à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, datant de la période de son mariage avec Orwell, entre 1936 et 1945.
[...] Six lettres d’Eileen à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, ont été découvertes en 2005 parmi les affaires de son neveu, après que les biographies eurent toutes été écrites.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 George Orwell fut "l'un des hommes les plus lus et les plus influents de son siècle" (selon l'un de ses biographes, Jeffrey Meyers). Ce siècle qui a façonné notre monde d'aujourd'hui. Le lecteur curieux ne peut donc que se montrer ravi d'approcher une nouvelle fois cet écrivain mythique, surtout quand on lui propose d'entrer chez lui au bras de son épouse, un angle d'approche plutôt original.
Cela va sans dire mais disons-le tout de même : tout cela se lit comme un roman !
 Mais ce lecteur curieux va vite être surpris par l'angle d'attaque choisi par Anna Funder : car c'est bien une véritable attaque en règle, sans concession, efficace, qui va chercher (et parvenir !) à démontrer l'effroyable effacement de la personnalité de Eileen O'Shaughnessy - une femme intellectuelle, libérée, émancipée - dans l'ombre ou le sillage de son auteur de mari.
Eileen va devenir l'Ange au foyer, celle que Virginia Woolf avait, de son propre aveu, tuée de ses propres mains : [...] Si je ne l’avais pas tuée, écrit Woolf, c’est elle qui m’aurait tuée. Elle aurait arraché le cœur de mon écriture.
 La démarche d'Anna Funder est riche d'enseignements : elle analyse les biographies d'Orwell et les lettres de ses proches d'une manière méthodique et rigoureuse, féroce et terriblement efficace. 
Elle va jusqu'à nous inviter dans la chambre à coucher du couple Orwell. 
Elle décortique les photos comme les textes, jusqu'à la syntaxe utilisée par les biographes du génial Orwell : l'usage du "on", de la forme passive, ... 
Elle démonte pièce par pièce toute la mécanique (la plupart du temps inconsciente) qui vise à oblitérer le rôle de l'épouse de l'écrivain, à occulter les côtés sombres de la personnalité de Eric Blair, alias George Orwell, qui fut un impardonnable égoïste dans son rôle de mari, inconsciemment, en toute "innocence", comme la plupart des hommes de son époque (notre époque ?).
 Même si l'on se fiche un peu aujourd'hui - on dirait qu'il y a prescription devant l'oeuvre ? - que le génial écrivain fut ou non un triste sire (un incorrigible séducteur, un drôle d'imposteur, ... cochez la case vous concernant - plusieurs réponses possibles), on ne peut qu'être en admiration devant le minutieux et rigoureux travail littéraire réalisé par Anna Funder. 
Son approche (herméneutique) est vraiment époustouflante, sa démonstration réellement brillante.
Mais la vraie puissance de son bouquin, le véritable tour de force, c'est qu'en miroir de cet impressionnant travail d’exégèse, on ne peut qu'être subjugué par l'énormité de la mécanique qui est ainsi démontée sous nos yeux : on a rarement l'occasion de réaliser ce dont est capable notre société culturelle, de mesurer la puissance d'une telle entreprise d'occultation systématique de l'épouse (ici, celle d'un artiste).
 On sait bien que ce sont les vainqueurs qui ont écrit l'histoire, mais le propos d'Anna Funder est pour le moins ironique et paradoxal quand on songe qu'il s'agit de l'auteur qui mit en scène dans 1984, le Miniver, le ministère de la vérité, chargé de remanier les archives du passé pour les faire correspondre aux attentes du pouvoir ! 

Le canevas :

Le bouquin est à la fois une biographie du couple Orwell que l'on va suivre dans ses pérégrinations et sa vie de bohême : la Guerre d'Espagne, le misérable cottage de la campagne anglaise, un autre sur l'île de Jura, les vacances au Maroc, le Blitz de Londres, ... et en même temps une analyse fouillée des textes et biographies précédents pour mettre au jour les véritables rôle et personnalité de Eileen O'Shaughnessy, l'épouse de l'écrivain.
Eileen O’Shaughnessy rencontre Eric Blair en 1935 et l'épouse un an plus tard. 
Elle décédera en 1945 (on ne vous en dit pas plus mais c'est dramatique à pleurer, la séquence émotion du bouquin, si, si).
Si Anna Funder réussit à rendre son livre agréable et passionnant, c'est tout de même une lecture exigeante tant la brillante démonstration flirte souvent avec l'essai philosophique.
[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.
[...] C'est agréable d’être dans le sillage de quelqu’un de si talentueux.
S'il vous manquait encore quelques motivations pour vous plonger dans cet étonnant bouquin (et peut-être relire les œuvres d'Orwell), sachez également que 1984 est tout de même le titre d'un poème de dame Eileen et que c'est elle qui eut l'idée d'écrire sous forme de fable animalière le premier véritable succès d'Orwell : La ferme des animaux.
L'analyse d'un autre écrit d'Orwell  "Hommage à la Catalogne" sur la Guerre d'Espagne en dit long sur l'invisibilité de l'épouse, laissons le dernier mot pour Anna Funder :
[...] J’avais reconstitué le séjour d’Eileen en Espagne, pourtant je me sentais toujours perplexe à l’idée d’avoir lu deux fois "Hommage à la Catalogne" sans avoir compris qu’elle était là.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Mon billet dans le magazine Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.
Peut-être aussi l'occasion de découvrir Julia, le roman de l'américaine Sandra Newman qui parait cet été chez Robert Laffont et nous propose une version féministe de ... 1984 justement.

mercredi 28 août 2024

Nul ennemi comme un frère (Frédéric Paulin)


[...] Au Liban, la guerre pourrait ne jamais se terminer.

Frédéric Paulin retrace pour nous l'histoire récente du Liban, de 1975 à 1983, jusqu'à la naissance du Hezbollah. Le récit est soigneusement documenté et c'est tout simplement passionnant.
Vivement la suite ...

L'auteur, le livre (480 pages, août 2024) :

Frédéric Paulin s'est fait une spécialité de romans (façon thrillers) avec lesquels il éclaire la géopolitique de notre Histoire contemporaine. 
On se rappelle notamment sa trilogie Benlazar sur le terrorisme venu du Maghreb et surtout son récit du sommet du G8 à Gênes
Prof d'histoire-géo, journaliste, il ouvre aujourd'hui une nouvelle série destinée à mieux nous faire comprendre les enjeux des conflits libanais. Vaste entreprise (!) dont le premier titre Nul ennemi comme un frère est tiré d'un proverbe qui évoque la trahison.
➔ Issu d'une longue tradition française, le pays du Cèdre, la Suisse du Moyen-Orient dont la capitale fut même appelée le Paris du Moyen-Orient, fait toujours et encore aujourd'hui la Une des actualités : l'histoire que l'auteur va nous raconter tombe vraiment à point nommé.
Ce premier tome (début d'une nouvelle série) couvre la période des années 70 jusqu'en 1983, du début de la guerre civile libanaise jusqu'au 23 octobre 83 précisément, jour des terribles attentats contre les forces de la FMSB qui visèrent les américains à l'aéroport et les français dans l'immeuble Drakkar.
[...] Je suis le Liban qui a fait la guerre depuis tant d’années que parfois j’accepte que cette guerre ne s’arrêtera peut-être jamais.

Le contexte :

Depuis des millénaires, le Liban est le centre géopolitique du Moyen-Orient et aujourd'hui toujours, le centre névralgique d'une région sur le point d'imploser.
[...] Qui comprend ce qui agite depuis quelques années la Bekaa et le pays entier ? Pourtant tout le monde pressent le pire.
Nous voici dans les années 70 puis 80 au cœur d'une poudrière faite d'une multitude de communautés et de confessions irréconciliables. C'est ici, entre chiites, chrétiens, druzes et sunnites, qu'ont trouvé refuge les palestiniens chassés par les israéliens et les jordaniens.
➔ Frédéric Paulin a convoqué le phalangiste chrétien Pierre Gemayel et son fils Bachir, le druze Kamal Joumblatt, Hassan Nasrallah et Abbas Moussaoui, ... tous ces noms qui faisaient la Une des journaux télévisés de notre jeunesse et certains encore aujourd'hui.
Quelques acteurs français également comme Charles Pasqua chef d'orchestre des basses œuvres du RPR, Pierre Marion nommé par Mitterrand à la tête de la DGSE lors de la réforme du SDECE, ...
➔ Les années 70 ce sont celles où se succèdent à Beyrouth enlèvements, attentats, massacres et assassinats, celles de la révolution iranienne menée par les chiites de Khomeyni, celles aussi des premiers attentats d'Action Directe à Paris [clic], ...
➔ Les années 80 ce sont celles de l'assassinat de l'ambassadeur français Louis Delamare en poste à Beyrouth, celles de Mitterrand au pouvoir, celles des attentats palestiniens à Paris (rue Copernic, rue des Rosiers), ...
Rappelons que 1982 c'est l'année de l'opération Paix en Galilée et l'invasion du Liban par les israéliens qui se conclura par les sinistres massacres de Sabra et Chatila ...
[...] Peut-être que le Liban n’a pas d’autre intérêt pour ses puissants voisins que d’être un champ de bataille où régler leurs comptes.

Le canevas :

Pour la trame romanesque de son livre, Frédéric Paulin a réuni, aux côtés des personnalités réelles de l'époque, quelques personnages de fiction qui vont nous servir de guides dans ce dédale libanais où se mêlent très étroitement politique, guerre et religion : Philippe Kellermann l'agent de l'ambassade shooté aux anxiolytiques, Zia al-Faqîh la belle interprète chiite qui parle (trop bien) le farsi iranien, l'arrogant Christian Dixneuf l'agent du SDECE (puis de la DGSE avec Mitterrand), la charmante juge antiterroriste Gagliago, les chrétiens maronites de la famille Nada, ...

♥ On aime :

 On profite avec plaisir et intérêt du parcours historique que Frédéric Paulin retrace brillamment pour nous : un intelligent résumé des événements de 1975 à 1983 quand Syriens, Iraniens, Israéliens et Palestiniens réglaient leurs comptes dans l'arrière-cour libanaise. Et un peu à Paris, aussi.
L'auteur nous balade d'une faction à l'autre, de Paris à Beyrouth : le récit est soigneusement documenté et c'est tout simplement passionnant. 
Nous allons même assister en direct à la naissance du Hezbollah qui fait tant parler de lui aujourd'hui.
Il va sans dire qu'on attend la suite avec impatience !
 Frédéric Paulin ne se contente pas de Beyrouth et détaille longuement les tergiversations et retournements de la diplomatie française au Moyen-Orient. Une politique française qui, de Chirac à Mitterrand, ne ressort pas vraiment grandie de ce récit, c'est le moins que l'on puisse dire.
 On regrette cependant que l'intrigue romanesque marque le pas sur le résumé historique : le lecteur, captivé par le récit des événements, aura bien du mal à s'intéresser aux déboires des personnages de fiction, pas tous recommandables. Pour une fois, l'alchimie entre Histoire et roman ne semble pas fonctionner à plein, peut-être parce que Frédéric Paulin a voulu brosser un trop large panorama dans lequel ses personnages de roman se sentent un peu perdus.
[...] Ici, au Liban, le pouvoir politique et économique est un héritage. Depuis des siècles, la transmission se fait par lignées familiales, chez les chiites de la Bekaa et du Sud, chez les chrétiens ou les Druzes de la montagne, chez les sunnites dans les grandes villes. Depuis la création de l’État libanais, moins de trente familles occupent le tiers des sièges des députés ou la présidence des partis.
[...] Si un grand pays comme l’Iran devenait un état chiite, la communauté chiite libanaise ne serait plus livrée à elle-même. [...] Si l’Iran devient une République islamiste avec à sa tête Khomeini qui est chiite, les chiites dans le monde entier vont acquérir un putain de pouvoir. Et pour ce que j’en connais le mieux, au Liban, ça va être la merde.
[...] La guerre civile libanaise est une guerre sans visage. La mort, là-bas, n’est pas celle que l’on côtoie dans les autres guerres. Pas de prison, pas de procès, pas d’exécution légale. On y meurt au petit déjeuner dans sa cuisine lorsqu’une roquette réduit en miettes un immeuble. On y meurt en traversant une rue alors que les chasseurs israéliens bombardent un quartier palestinien ou chiite. On y meurt d’une balle dans la tête tirée par un sniper au petit matin, en allant au travail. On y meurt à un barrage parce que sa carte d’identité est celle d’une communauté ennemie. On y meurt anonymement parce que l’État n’existe pas et que des pays étrangers ou des milices s’y sont substitués.
[...] Paix en Galilée n’est pas qu’une opération militaire, c’est une véritable ingérence politique destinée à hisser la minorité chrétienne au pouvoir en écrasant les autres milices alliées aux Palestiniens.
➔ À noter : le journaliste Marwan Chahine [clic] publie un roman sur le massacre du bus palestinien par les milices chrétiennes, le 13 avril 75, événement qui ouvre également le bouquin de Frédéric Paulin.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre aujourd'hui.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Mon billet dans la revue Actualitté et le journal 20 Minutes.

lundi 26 août 2024

Les guerriers de l'hiver (Olivier Norek)


[...] Tu as sûrement entendu parler des Enfers ?

Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour nous raconter cette histoire vraie, celle de La Mort Blanche, le plus grand (mais aussi le plus petit !) sniper de l'Histoire. Simo Häyhä était finlandais et terrorisa l'Armée Rouge en 1939.

L'auteur, le livre (480 pages, août 2024) :

L'histoire (vraie) de Simo Häyhä, le légendaire sniper que l'on surnomma La Mort Blanche, est de ces histoires qui viennent hanter les muses de la littérature jusqu'à trouver un écrivain qui leur permette de (re)naître enfin dans un roman. Olivier Norek fut celui-là avec Les guerriers de l'hiver.
[...] Certaines histoires vous rencontrent et ne vous laissent pas le choix. J’ai croisé celle de Simo Häyhä il y a une dizaine d’années, et j’ai toujours su que je partirais, un jour, sur ses pas.
Après un patient travail de documentation et d'investigation (le récit est assorti de cartes et de photos), le recueil de témoignages, une immersion en pleine forêt lapone, on a le plaisir de retrouver ici la plume très professionnelle d'Olivier Norek pour un roman de guerre bien éloigné des polars auxquels il nous avait habitués : une découverte enrichissante. 
Bien évidemment, cet épisode méconnu de l'Histoire récente européenne résonne aujourd'hui étrangement avec ce que l'on sait de la guerre d'Ukraine, même si l'auteur se garde bien de tracer lui-même le parallèle.

Le contexte :

Staline craint que les nazis attaquent l'empire soviétique par l'isthme de Carélie.
Au début de l'hiver 1939, les négociations traînent depuis plus d'un an entre les Soviétiques et les Finlandais qui veulent bien céder une partie de leur territoire mais surtout pas leur port sur la Baltique. 
Inquiète de la tournure des pourparlers, la Finlande décrète la mobilisation sous couvert d'un exercice général.
[...] Un tiers des chevaux de toute la Finlande fut donc réquisitionné. [...] Et les femmes qui restaient à l’arrière fronçaient déjà les sourcils. Le village avait perdu ses forces vives, et désormais sans bêtes, elles savaient qui, le temps que dureraient ces manœuvres spéciales, allait tirer la charrue, à la seule force de leurs jambes et de leurs épaules.
Fin novembre, comme rien ne semble bouger, les soviétiques mettent eux-mêmes en scène une provocation à la frontière et la Guerre d'Hiver est déclarée. 
Le 7 décembre débute, au nord de Leningrad, la bataille de Kollaa qui durera jusqu'en mars alors que les russes prévoyaient d'envahir le pays en dix jours tout au plus : "l'une des plus grandes puissances militaires du monde attaqua une des plus petites nations de la planète". Une nation qui ne disposait que d'une "armée de bouts de ficelle, mal équipée, peu nombreuse et à l’entraînement inégal".
Mais "un mois plus tard, à l’approche de Noël, les premiers doutes commençaient à s’installer dans les lignes" russes.
➔ En 1939, la Finlande est un tout jeune pays de 22 ans qui ne s'est émancipé difficilement qu'en 1917 après des années de tutelle suédoise puis russe. Un âge bien trop jeune pour voir déferler la puissante et redoutable Armée Rouge.
[...] Longtemps, la Finlande appartint à d’autres. Pendant des siècles, elle fut une partie du royaume de Suède. Et pour un siècle encore, elle passa sous la souveraineté de la Russie. Elle dut attendre 1917 pour gagner son indépendance. En 1939, ce pays avait donc vingt-deux ans. Mais vingt-deux ans ne font pas un homme, encore moins une nation.
C'est son père qui avait fait du "petit" (1m52 !) Simo Häyhä un sacré chasseur avant qu'il devienne tireur d'élite de l'armée finlandaise. Il n'utilisait pas de lunette de visée pour éviter toute réflexion du soleil. Il mâchait de la neige pour éviter la vapeur de sa respiration. Il était capable de rester des heures par -40° enfoui sous la neige dans sa combinaison blanche.
La Mort Blanche terrorisait les soldats russes chez qui Simo fera plus de 500 victimes, un triste record qui va faire de lui le plus grand sniper de toute l'Histoire.
[...] Il n’était plus qu’une machine aux gestes mécanisés, optimisant chacun de ses mouvements pour gagner en vitesse et en précision, oubliant, pour ne pas devenir fou, qu’ils étaient hommes, oubliant le nombre de pères et de frères qu’il envoyait six pieds sous neige, tout Russes et agresseurs qu’ils étaient.
Dans sa déroute, l'Armée Rouge découvre alors la guerre de harcèlement et la guérilla : les forêts marécageuses de Carélie s'y prêtent tout autant que les rues d'une grande ville. Un enseignement que les russes mettront à profit quelques temps plus tard lorsque les nazis arriveront à Stalingrad.
➔ Pour la petite histoire, notre seul "souvenir" de cette guerre méconnue était le surnom que les finlandais donnèrent au fameux cocktail Molotov (la bombe incendiaire créée pendant la Guerre d'Espagne), un hommage ironique à Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères soviétique de l'époque, qu'ils utilisèrent contre les chars de l'Armée Rouge - les rares lance-missiles anti-char des finlandais furent ... ceux piqués aux russes, qui en avaient apportés avec eux, ignorant que l'armée finlandaise n'avait pas de tanks !

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 On dévore littéralement ce roman de guerre, plein de bruit et de fureur. Plein de l'absurdité de cette autre "drôle de guerre" que fut ce conflit russo-finlandais - que Charles Maurras qualifia de "Thermopyles du Nord". 
Mais une histoire également pleine de l'élan patriotique de ces petites nations dont les habitants sont appelés à défendre chèrement leurs terres, leurs villages, leurs familles et leurs amis.
 On est captivé par les nombreuses anecdotes, toutes véridiques, soigneusement documentées, rassemblées par Norek. C'est savoureux, malgré les horreurs guerrières décrites, et cela lui permet de croquer des personnages particulièrement attachants en évitant le piège du livre d'Histoire ou du journal de guerre. 
 On est bien sûr curieux de découvrir ce conflit méconnu dans un pays à l'histoire méconnue et on l'a dit, cet épisode du passé a quelques échos qui résonnent aujourd'hui encore ...
 Malgré le sérieux apporté au récit des faits, Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour retranscrire cette histoire et nous faire partager le courage et le patriotisme des soldats blancs. Peut-être, au cours de l'un de ses séjours sur place, a-t-il été inspiré par le fameux "Sisu" finlandais ?
Un mot, un concept, étrange dont on dit qu'il faudrait un livre pour l'expliquer ou le traduire.
Et bien le voilà peut-être, ce livre.
[dialogue entre deux généraux russes]
– Nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade, s’excusa Molotov.
– Et je ne peux te traduire ce mot. Il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. L’état d’esprit d’un peuple qui vit dans une nature sauvage, par un froid mordant, avec un ensoleillement rare. Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. Je te dirais que cela parle aussi de leur courage, mais il manquerait encore beaucoup de mots pour définir ce qu’est le Sisu.

Le canevas :

Fin 1939, la Finlande mobilise sa population pour faire face à l'invasion imminente de l'Armée Rouge.
Dans le petit village de Rautjärvi, Simo (le meilleur tireur du pays) et ses amis, Toivo, Onni, Pietari, préparent leur paquetage et leurs skis avant de rejoindre la ligne de défense le long de la Kollaa.
Ils savent que tous ne reviendront pas.
« Tu as sûrement entendu parler des Enfers ? Là, c’est pareil. Mais le diable lui-même ne comprendrait pas ce qu'il se passe ici. »
Le long de la frontière commence une guerre d'attrition, une bataille de tranchées qui dura plusieurs mois avant de se conclure sans vainqueur ni vaincu.
Le récit fourmille de personnages, de faits d'armes et d'anecdotes tous plus incroyables les uns que les autres.
[...] Ceci est un roman. Cependant, les dialogues proviennent souvent d’archives ou ont été transmis par des passionnés, des militaires et des historiens. Aucun fait d’armes n’a été inventé, ni aucune anecdote. Aucun acte de bravoure n’a été exagéré. Si ces événements ont bientôt un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde. La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Michel Lafon (SP).
Ma chronique dans le magazine Actualitté.

lundi 19 août 2024

Le silence (Dennis Lehane)


[...] Cette ville est sur le point d’exploser.

L'auteur, le livre (480 pages, avril 2024, 2023 en VO) :

Dennis Lehane sort un peu du cadre des thrillers habituels pour un roman très social sur son Boston natal : Le silence, basé sur un fond historique bien réel, le busing mis en place dans les années 70 pour favoriser la déségrégation dans les écoles étasuniennes (l'auteur a vécu ces événements pendant son enfance).

Le contexte :

En 1974, la municipalité de Boston a entrepris (l'enfer est pavé de bonnes intentions) de transférer chaque jour en bus, des enfants des quartiers blancs vers un lycée à majorité noire et réciproquement. Ce que les américains appelèrent le busing.
Le lycée de South Boston (un quartier irlandais "populaire") devait donc échanger des étudiants avec le lycée de Roxbury.
[...] Mais Southie n’est pas un endroit plus agréable, c’est juste un endroit plus blanc. Southie High est un lycée aussi pourri que Roxbury High.
[...] Elle ne peut pas en vouloir aux gens de couleur d’avoir envie de s’échapper de leur trou merdique, mais ça n’a pas de sens de vouloir l’échanger contre son trou merdique à elle.
L'arrêté municipal est pris en juin, ce doit être effectif pour la rentrée de septembre, après un été particulièrement chaud alors que les clims peinent à lutter contre la canicule.

♥♥♥ On aime vraiment très beaucoup :

 Il ne faut que quelques pages à Dennis Lehane pour nous accrocher au personnage de Mary Pat "digne de figurer au panthéon des irlandaises dures à cuire", la mère qui est au cœur de cette intrigue de roman noir où tous les ingrédients sont soigneusement réunis avant l'explosion inévitable de la cité : chaleur torride, racisme exacerbé, exaspération latente, incidents déclencheurs, ...
Une construction qui rappelle un peu le début du récent roman de S.A. Cosby : Le sang des innocents.
 Il ne faut que quelques pages pour nous immerger dans le "film" : l'appartement de Mary Pat, les immeubles de sa cité, ses voisines toutes irlandaises, les pubs du coin, les petits caïds du quartier, ... très vite nous voici tout aussi irlandais que les Fitzpatrick, les Kilkenny ou les O'Halloran.
 Et comme tout bon irlandais de ce quartier de Southie, nous voici à partager le racisme décomplexé de ces petits blancs et leur peur de ce qu'on appelle désormais le déclassement. Dennis Lehane nous emmène visiter le cœur même de la machinerie complexe qui fabrique haine et racisme au quotidien, génération après génération.
[...] C’est des choses qui arrivent.
C’est comme ça et pas autrement.
Qu’est-ce qu’on peut y faire ?
 Et puis c'est quand même Dennis Lehane, alors on a donc droit à un final digne d'un néo-western urbain !

Le canevas :

Mary Pat Fennessy est une irlandaise de 42 ans qui élève seule sa fille de 17 ans, Jules, et qui peine à joindre les deux bouts malgré ses deux boulots. Elle habite un quartier défavorisé entièrement peuplé d'irlandais modestes. "[...] S’ils sont pauvres, ce n’est pas parce qu’ils ne font pas d’efforts, ni parce qu’ils ne travaillent pas dur, ni parce qu’ils ne méritent pas mieux", mais parce qu'ils n'ont pas eu de bonnes cartes en main lors de la distribution.
Lorsque sa fille disparaît un soir, ce même soir où un jeune black s'est retrouvé sous le métro, elle demande de l'aide à Marty Butler, le petit caïd qui tient le quartier sous sa coupe et qui voudrait bien continuer ses petits business en toute tranquillité.
[...] — Tout le monde a les yeux fixés sur nous. Si cette abominable histoire de busing se concrétise ? Les caméras vont affluer dans le quartier comme s’il s’agissait d’une arrivée sur la lune. Et maintenant, avec ce jeune Noir qui se fait tuer et ta fille qui est peut-être impliquée dans l’affaire, ils vont envoyer encore plus de caméras dans le coin. Et le seul endroit sur lequel il ne faut pas que ces gens braquent leurs caméras ? C’est moi. Et mes proches.
Mais il ne fallait pas toucher à la fille de Mary Pat qui va réclamer "le prix du sang" et mettre un sacré bazar dans South Boston.
[...] — Mais putain, tu l’as tué juste comme ça. 
— Pourquoi ça te choque ? Vous tuez des gens tout le temps. 
— Nous, réplique-t-il. Pas toi.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans le magazine Actualitté.

dimanche 18 août 2024

Les enfants loups (Vera Buck)


[...] Je sais que des loups vivent dans cette région.

Cette puissante histoire, prenante, particulièrement bien racontée est un coup de cœur de la rentrée littéraire 2024

L'auteure, le livre (480 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Vera Buck est une auteure allemande qui nous vient de Rhénanie-du-nord-Westphalie, le land le plus urbanisé du pays, celui de la Ruhr. 
Son premier roman, Runa, avait reçu plusieurs prix mais n'a pas encore été traduit. 
Les enfants loups est le premier traduit en français. Un "rural noir" si on veut lui coller une étiquette.

Le canevas :

Suivons Vera Buck jusqu'au fin fond d'une vallée de montagne, jusqu'au village perdu d'Almenen. 
Ce n'est pas "un village où beaucoup de gens viennent s'installer, car il est situé au bout d'une longue vallée bien trop étroite où il n'y a pratiquement pas de soleil l'hiver. C'est pourquoi, quand les propriétaires d'une maison meurent, la maison meurt à son tour très rapidement".
Allez encore un effort, montons un peu plus haut en altitude, dans le hameau dit de Jakobsleiter, où vivent ensauvagés les membres taiseux d'une communauté baptiste refermée sur elle-même sous la férule d'un prêtre un peu trop passionné, et nous voici "encerclés par des sommets de deux mille mètres", au pied des éboulis d'un glacier noir.
C'est dans cette région qu'une ado de Jakobsleiter, Rebekka, disparaît un beau jour. 
Une disparition qui résonne comme un écho à la disparition de la jeune Juli, c'était il y a dix ans.
Ce roman choral est fait de courts chapitres qui nous font découvrir peu à peu, un à un, les différents personnages de cette histoire complexe. 

Les acteurs :

Il y a là Laura, la nouvelle institutrice, qui voudrait bien que les rares enfants de Jakobsleiter aient une éducation.
Smilla, la journaliste de la ville qui voulait être détective, toujours obsédée par la disparition de Juli, son amie d'enfance il y a une dizaine d'années.
Martin, le flic bienveillant qui est le fils du maire d'Almenen. Un maire qui protège jalousement les secrets des habitants de Jakobsleiter.
Et bien sûr, les enfants loups de Jakobsleiter, Jesse l'ami de Rebekka, celle qui a disparu, Edith une petite sauvageonne mutique mais beaucoup plus futée qu'il n'y parait.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 On apprécie que Vera Buck prenne tout son temps pour monter soigneusement son décor de montagne et ses différents personnages, pour nous imprégner de cette ambiance pesante. 
Jusqu'à mi-chemin de la randonnée où tout bascule et s'accélère soudain, comme dans tout bon roman noir.
Quels sont les secrets du hameau de Jakobsleiter ? 
Qui sont les loups qui ont élevé ces enfants ?
[...] J'ai le pressentiment que ce village et le hameau dans la montagne ont bien plus à cacher.
 Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises et se retrouve bien vite happé par cette très bonne histoire, racontée avec une grande maîtrise. Les chapitres alternent les différents points de vue de chacun des personnages (tous soigneusement dessinés) et donnent l'occasion d'en découvrir un peu plus à chaque tour de roue ... alors que dans le même mouvement le mystère s'épaissit.
Même les enfants sont suffisamment atypiques (et c'est rien de le dire !) pour éviter le ton mièvre ou puéril auquel on a souvent droit. 
 Les lieux et les personnages imprègnent fortement le lecteur qui croit bientôt crapahuter lui-même à la rencontre des habitants de ce hameau perdu. Une captivante randonnée parmi les loups.

Pour celles et ceux qui aiment les enfants et les loups.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallmeister (SP).
Mon billet dans les magazines Benzine et Actualitté et le journal 20 Minutes.

jeudi 15 août 2024

Écume (Patrick K. Dewdney)


[...] La mer le tuera avant quoi que ce soit d’autre.

L'histoire d'un père, d'un fils et de la mer. Un texte étonnant, particulièrement riche, qui enchantera les passionnés de la langue écrite mais qui pourra aussi ne pas plaire à tout le monde.

L'auteur, le livre (176 pages, 2019) :

Patrick K. Dewdney est un auteur britannique de poésie et de fantasy. 
Il vit en Limousin et écrit en français. Après Crocs (pas lu ici), Écume est son second "roman noir" paru initialement en 2017 et ré-édité en 2019 : une histoire de mer, de père et de fils, servie par une prose remarquable.
Ce livre fut couronné du prix Virilo en 2017 (un prix qui voulait parodier le Femina).

Le canevas :

Le quotidien de deux pêcheurs bretons aux prises avec la furie des flots. Le Père et le Fils (ils n'auront pas d'autres noms). La Mère est morte. 
Le Père est s'enfermé dans son mutisme et ne reprend vie qu'à la barre de son bateau face à la démence des tempêtes. Le Fils supporte mal et son sort et l'emprise de ce père à demi fou.
Mais la pêche ne nourrit plus son marin et tous deux survivent en transportant quelques migrants en Angleterre.
[...] Ils vont tous deux en file indienne. Le père marche à l’avant. Son pas est rapide, pressé par l’appel de l’écume. Le fils traîne sur ses talons.
[...] Devant, le père force l’allure et le fils peine à suivre. Le fils a beau dépasser le père d’une tête, la vigueur du père est telle qu’on le croirait surgi de l’âge antique.
[...] Les frasques du père font jaser depuis longtemps. En conséquence, le fils traîne une réputation de tête brûlée qu’il n’a pas vraiment méritée.
Comment font ces deux hommes (le fils est dans la trentaine) pour supporter leur dure condition de marins pêcheurs et pour se supporter l'un l'autre ? Pour affronter sans cesse la violence assourdissante de la mer comme la fureur silencieuse de leurs rapports ? Comment fait le fils pour endurer le vacarme de la pêche comme le mutisme buté de son père ?
[...] Il ne faut pas regarder en arrière. Si le père est balayé par la furie des vagues, s’il part à l’eau cette nuit, le fils a décidé qu’il ne le verrait pas.

♥ On aime beaucoup :

 Lorsque le lecteur embarque à bord de ce roman de mer puissant, cette dure histoire de marins, c'est d'abord le choc de la houle marine.
Et puis très vite celui de la prose elle-même qui déferle écumante, le vocabulaire bouillonnant qui submerge le lecteur, phrase après phrase, vague après vague.
 Après la violence de la mer et de la prose, viendra celle des rapports entre ces deux hommes. Un père quasi dément qui, tel un nouvel Achab, ne vit que dans les risques insensés pris face à la tempête, un fils qui ronge son frein, remonte inlassablement les lignes et les hameçons, attend le point de non retour, mais tout de même qui suit, quoiqu'il advienne.
 Et puis surviendra le drame, promesse de tout bon roman noir. Pas celui que le lecteur attendait mais un enchaînement encore bien plus épouvantable. Face à l'impitoyable dureté du monde, une noirceur terrible baigne ce roman, une noirceur sans fond comme les flots insondables, une noirceur poisseuse comme l'humidité de la timonerie. Mais le lecteur, emporté par le flot, est désormais fermement accroché à l'hameçon et ne pourra plus refermer le bouquin jusqu'au final, remarquable.
[...] On n'oblige pas Charon à faire demi-tour.
[...] Vieux fou, pense-t-il. Le temps qu’il t’aura fallu pour devenir taré ne reviendra pas. Ça a tué ma mère. Ça me tuera aussi, sans doute.
Ouf, quel voyage ! Un voyage où le sang des hommes et des poissons coule ... à flots.

Pour celles et ceux qui aiment la mer qui prend l'homme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les magazines ActuaLitté et Benzine.

lundi 12 août 2024

Le pouilleux massacreur (Ian Manook)


[...] La femme est morte d’avoir croisé Laurent.

Notre écrivain-voyageur préféré Ian Manook, se livre dans ce récit quasi autobiographique où l'on partage sa jeunesse dans les années 60.

L'auteur, le livre (320 pages, août 2024) :

On connait bien désormais Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de polars dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'au tout récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
➔ Mais le voici qui nous surprend dans un tout autre registre avec Le pouilleux massacreur un roman noir très personnel, qui nous plonge au sein d'une bande de petits loubards de banlieue dans les années 60.
Une histoire de HLM blême comme une chanson de Renaud sur une petite musique autobiographique et nostalgique où le héros, Sorb, partage avec l'auteur des racines arméniennes ...
[...] On écoute du rock américain. Dick Rivers et Richard Anthony aussi. Moi j’écoute Charles Aznavour en douce, parce que mon père est Arménien.
[...] Je m’appelle Sorb. Je n’ai pas choisi. C’est le diminutif de Sorbonne. Ceux de la bande m’ont donné ce surnom parce qu’ils me trouvent plus instruit qu’eux.
[...] Des mecs de Meudon-la-Forêt, c’est tout. On zone, on fout la pagaille dans les Prisus, on choure deux ou trois trucs dans les Félix Potin, des quarante-cinq tours chez les disquaires, rien de méchant. On siffle les filles et on se tire en ricanant. Rien de grave. Quelques caisses aussi, bien sûr.
Avant ce récit inspiré de sa jeunesse, Ian Manook avait déjà évoqué son héritage familial avec L'oiseau bleu d'Erzeroum et l'histoire de sa grand-mère, survivante du génocide arménien.

♥♥♥ On aime très beaucoup :

 On aime la prose de Ian Manook qui a beaucoup gagné en maturité et maîtrise au fil des ouvrages. La lecture est restée fluide et agréable et si cet épisode est habillé d'une gouaille banlieusarde parfois digne d'un San Antonio, les effets de style restent habilement maîtrisés pour ne pas lasser. 
 La reconstitution des sixties est soigneusement travaillée et le contexte politique n'est pas oublié : 1962, l'année de référence retenue par Ian Manook, c'est l'année des terribles attentats de l'OAS à Paris, l'année des violences policières du métro Charonne, un temps où l'extrême-droite était alors très à son aise. 
 Mais l'écrivain-voyageur et son héros ne résisteront pas bien longtemps à l'appel du grand large et ils finiront par nous emporter loin de Meudon-la-Forêt. On ne dévoile pas où, pour ne pas spoiler ou divulgâcher, mais ce sera un périple plein de dangers.
➔ La prose fluide, le décor socio-politique soigné, la reconstitution savoureuse des sixties, font du récit de cette difficile transition vers l'âge adulte, une lecture bien agréable jusqu'au mot "fin" qui sera amené avec beaucoup d'élégance.

Le canevas :

Ça commence mal dès la première page avec la découverte du cadavre bien amoché d'une femme dans un quartier de banlieue, à Meudon-la-Forêt.
[...] – Pas du beau, commissaire. Une ginette qui s’est fait travailler le portrait à coups de pogne en descendant du 136.
– Vous voulez dire une femme qui s’est fait agresser, je ne présume, Dussart ? Elle est morte ?
– Plutôt deux fois qu’une, commissaire. Dans la boue, comme une pauvresse. Si je tenais le salopard...
– Si vous teniez le présumé coupable, Dussart, vous le déféreriez à la justice comme il se doit, un point c’est tout.
Du haut de sa dégaine austère à la Louis Jouvet, dans sa canadienne en cuir brun ceinturée à la taille, Martineau observe la triste scène.
Aussitôt l'enquête oriente le lecteur et le commissaire Martineau vers Sorb et sa bande.
Une bande de jeunes que l'auteur va s'appliquer à disséquer sous nos yeux. Des jeunes de banlieue gagnés par l'ennui et le refus de la vie qui les attend. Des jeunes que leurs parents immigrés (et même le flic bienveillant) tentent de sortir de leur propre condition prolétarienne (dans le coin, tout le monde bosse pour Billancourt et ses sous-traitants). 
➔ Mais dans les années 60 et dans cette banlieue, il était difficile de sortir de sa classe sociale et d'échapper à sa condition ou son milieu.
[...] Je n’ai aucune notion d’avenir. Je ne me projette en rien. Je suis trop empêtré dans ma jeunesse qui s’effiloche pour envisager quoi que ce soit.
[...] – S’aimer, vivre ensemble, se marier…
– Ah, ce genre de choses.
– Oui, ce genre de choses.
Je savais bien que nous en arriverions là un jour. Je ne pensais pas que cela arriverait alors que nous serions nus dans la paille de la galerie abandonnée de l’orangerie du château de Meudon.
On parle beaucoup de transfuge de classe aujourd'hui [clic] : visiblement, ce n'était pas encore dans l'air du temps des sixties à Meudon-la-Forêt.

Pour celles et ceux qui aiment les 30 glorieuses pas pour tout le monde.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à la Manufacture de Livres (SP).
Ma chronique dans les magazines ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

jeudi 8 août 2024

Bandit (Jean-Charles Chapuzet)


[...] T’es trop bon parfois, et tu connais le dicton.

L'auteur, le livre (336 pages, mars 2024) :

Jean-Charles Chapuzet nous propose un "rural noir", un genre très à la mode comme si l'on voulait, une fois de plus, se ressourcer et retrouver une ruralité ou une innocence perdue.
Selon l'auteur, son roman "est très (très) librement inspiré d’un fait divers survenu dans le Périgord".

Le canevas :

Dans un village d'Occitanie, une belle galerie de portraits autour de Bandit, un marginal qui vit dans une caravane, un innocent affligé d'un bégaiement, un être beaucoup trop gentil dans ce monde de brutes.
[...] — Toi, t’es trop bon parfois, et tu connais le dicton…, ajouta-t-elle en passant sa main sur la nuque de Bandit.
Le bouquin commence par la fin : Bandit en train de farfouiller dans une benne de la déchetterie.
Que s'est-il passé ? Comment en est-il arrivé là ?
[...] — On m’a dit que vos difficultés ont commencé il y a treize mois, monsieur Bandit, dit d’un ton rassurant une médecin d’âge mûr. [...]
— Que tout aurait basculé à ce moment-là ?
Jean-Charles Chapuzet va revenir longuement (trop ?) sur ces quelques mois qui ont vu la vie de Bandit chamboulée par l'arrivée de la trop belle Mimsy. "Sublime mais à lier", nous dira-t-on.
Nous allons donc passer ces quelques mois en compagnie de Bandit et de ses amis, Didier, Bernie, Christian, et de Mimsy et ses compagnons, son espagnol, son allemand. Une très belle galerie de portraits.
Avant d'être rattrapé par la dure réalité lorsque le drame va se nouer : on sait que les histoires d'amour, même et surtout les histoires d'amour non dit, finissent mal en général.
[...] Bandit était éberlué. La flic voyait le mal partout, partout.

♥ On aime un peu :

 On ne peut que tomber sous le charme de l'écriture chaloupée de Jean-Charles Chapuzet, l'ambiance soigneusement construite, les portraits dessinés avec force. On ne peut que se prendre de compassion, voire d'amitié, pour le personnage de Bandit, l'innocent du village qui a oublié d'être bête.
 Mais on peut regretter aussi que l'auteur nous fasse lanterner un peu trop longtemps, nous promène de tours en détours, nous balade d'un personnage à l'autre, avant d'enfin nouer le drame que l'on attendait, que l'on savait inéluctable. Une très belle plume mais une intrigue qui semble manquer de maîtrise pour que ce roman soit tout à fait convaincant.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'amour qui finissent mal en général.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont (SP).
  

vendredi 2 août 2024

Alpinistes de Mao (Cédric Gras)


[...] Ils seront alpinistes malgré eux.

Le récit très réussi d'une ascension ratée : celle de l'Everest par les chinois de Mao en 1960.

L'auteur, le livre (240 pages, mars 2024) :

On avait beaucoup aimé le précédent opus de Cédric Gras qui nous contait l'enthousiasmante et folle équipée des Alpinistes de Staline, les frères Abalakov qui, dans les années 30, avaient reçu comme mission d'aller planter le drapeau rouge sur la plupart des sommets d'Asie Centrale.
L'écrivain voyageur remet le couvert avec une suite ma foi fort logique : les Alpinistes de Mao, "une épopée similaire, inconnue, tragique, bouffie d’idéologie et malgré tout héroïque".

Le contexte :

Dans les années 50 la Chine envahit le Tibet et quelques camarades reçoivent la mission de porter le buste de Mao sur le sommet du Tibet récemment conquis, le sommet de la Chine Populaire encore toute jeune (elle fête son dixième anniversaire), bref sur le sommet du Monde : le Qomolangma, la déesse de l'univers, que ces infâmes droitiers de capitalistes avaient baptisé Mont Everest pour glorifier l'arpenteur général des Indes Britanniques.
Les camarades sélectionnés par le Grand Timonier n'y connaissent rien : ils n'ont jamais randonné, jamais tenu un piolet ni chaussé des crampons, jamais pratiqué ne serait-ce qu'un peu de varappe. 
Qu'à cela ne tienne, pour mettre sur pieds ce "groupe d’élite hautement novice" on demandera un peu de formation et un peu d'équipement au Grand Frère Soviétique. 
Assurément, un peu d'entrainement et beaucoup de fanatisme maoïste ne pourra que conduire les camarades et le Parti à la gloire lorsqu'ils réussiront l'ascension de l'Everest (pardon, du Qomolangma) par la face nord, celle du Tibet, une première puisque c'est cette fameuse face nord qui a vu périr les alpinistes britanniques George Mallory et Andrew Irvine en 1924.
[...] Ils partent de très loin, de zéro en vérité. C’est peut-être toute la beauté de leur épopée.
[...] Le Parti vouera leurs vies à la montagne. Ils seront alpinistes malgré eux.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie le fastidieux travail réalisé par l'auteur : contrairement à la précédente aventure des grands frères russes, il n'existe que très très peu de témoignages de cette épopée maoïste. Des rapports officiels bouffis de propagande maoïste, quelques sources russes, quelques rares photos, ...
Mais il en fallait plus pour arrêter Cédric Gras !
[...] Je n’ai retrouvé que quelques brèves réminiscences. Le ton est naïf, les remarques prosaïques, la vue courte, l’expérience nulle.
[...] Les prolétaires sélectionnés par le Parti ne sont pas des lettrés.
[...] Ces hommes sans moyens ni volonté de postérité ne se plaignent ni ne se vantent dans la grande Histoire. Ils ne témoignent pas. Des rapports le feront pour eux.
 Dans son précédent ouvrage, Cédric Gras nous donnait en filigrane tout le déroulé de la terrible dérive stalinienne et cette fois nous allons suivre l'invasion du Tibet en direct : les chinois se lancent à l'assaut de l'Everest en 1960, juste un an après le soulèvement tibétain de 1959 et la terrible répression qui s'en suivit.
L'auteur sait s'effacer derrière son sujet et ses héros et nous livre un passionnant feuilleton à multiples rebondissements alpins, culturels et politiques. Dans ses romans, Cédric Gras nous parle de "la montagne certes, mais comme belvédère sur une époque fascinante".  
 Le manque de sources et la surabondance de propagande font que les personnages ne peuvent être que dessinés à gros traits, le récit n'a pas le parfum d'aventure de l'épisode russe précédent. Heureusement la prose de Cédric Gras est toujours aussi lumineuse et agréable : sa plume parvient à faire de tout cela un formidable document sur une région et une époque mal connue.  

Le canevas :

En 1960, après quelques tentatives mitigées sur des sommets moins prestigieux, c'est une gigantesque expédition d'état, encadrée par l'armée, qui se lance à l'assaut du sommet mythique. Des centaines d'hommes, plusieurs dizaines d'alpinistes (même s'ils sont jeunes et pour le moins inexpérimentés !), des scientifiques, des centaines de porteurs, des camions de ravitaillement, une logistique à l'échelle du pays, ...
Ils seront plusieurs dizaines à dépasser les 8.000 mètres, c'est déjà un record. 
Et bientôt la nouvelle tombe :
[...] Wang Fuzhuou, Gonpo et Qu Yinhua de l’équipe d’alpinisme chinoise ont atteint le plus haut sommet du monde à 4 h 20 le 25 mai 1960. 
[...] L’agence officielle Xinhua clame : « Le mythe de l’impossible voie nord de l’Everest a volé en éclats ! »
Mais aucune preuve ne pourra être présentée, aucune photo, aucun vestige supposé laissé sur place ne sera retrouvé plus tard. Les récits sont confus et peu cohérents, la propagande et la censure prennent le relais. 
Alors que s'est-il réellement passé là-haut ?
[...] On clama que Wang Fuzhuou, Qu Yinhua et Gonpo avaient porté l’étendard rouge au sommet de l’Everest, en mai 1960. Qu’importait qu’ils aient réussi, il suffisait qu’ils se taisent.
[...] Ces hommes-là ne pouvaient raisonnablement redescendre perdants. On ne leur demanda rien et ils firent comme si. Un mensonge tacite, collectif et couru d’avance. Il n’était pas prévu qu’ils échouent. Ils devaient conquérir l’Everest « à tout prix », celui de la vérité compris.
Lorsqu'ils redescendent du toit du monde, c'est une dure réalité qui les accueille : la Chine est sinistrée dans un catastrophique grand bond en avant et va bientôt basculer dans le chaos d'une révolution culturelle.
Les chefs d'expédition Xu Jing et Liu Lianman vont bientôt partir en rééducation, le Parti n'est guère reconnaissant envers ses héros.
➔ Il faudra attendre la fin des troubles politiques pour qu'en 1975, une nouvelle méga-expédition envoie une dizaine d'alpinistes, dont une femme, jusqu'au sommet : et cette fois, ils ont emporté leur appareil photo, histoire de faire taire les doutes et les médisances capitalistes sur l'expédition de 1960 !

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Mon billet dans le journal 20 Minutes et dans les magazines Benzine et Actualitté.