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mercredi 4 décembre 2024

Une colère simple (Davide Longo)


[...] Vraiment un chouette moment !

Troisième enquête de l'équipe de choc montée à Turin par Davide Longo dont la réputation de “ nouvelle star du polar italien ” est décidément bien méritée.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (346 pages, octobre 2024, 2021 en VO) :

Rentrée littéraire 2024.
Davide Longo, c'était en début d'année la coqueluche des médias transalpins qui l'annonçaient comme la star du nouveau polar italien.
On l'a découvert avec les deux premiers épisodes d'une série intitulée Les crimes du Piémont : l'Affaire Bramard et Les jeunes fauves, deux polars que l'on avait déjà beaucoup aimés.
Cette troisième enquête, Une colère simple, confirme à nouveau que la réputation de la nouvelle star du polar italien est loin d'être usurpée : c'est vraiment une plume de grand talent

♥ On aime beaucoup :

 On aime beaucoup ces romans policiers qui se construisent autour de leurs personnages plutôt que de leur intrigue criminelle. 
Et il faut reconnaître que Davide Longo nous a concocté un sacré trio d'enquêteurs :
Il y a là Corso Bramard, celui qui ouvrait la série, un vieux flic retraité au flair légendaire, un taiseux réfugié dans ses montagnes du Piémont, un type qui garde au frais dans sa cave ses meilleurs bouquins, comme d'autres leurs bouteilles de vin.
[...] Il a résolu des affaires là où les autres ne voyaient même pas d’affaire. Personne n’y comprenait rien mais pour finir, c’est lui qui avait raison. Moi qui ai travaillé avec lui, je n’ai jamais su comment fonctionnait son cerveau.
Il y a là Vincenzo Arcadipane, le commissaire chevronné, ancien disciple de Bramard, qui n'arrive pas à se remettre de son divorce, qui traîne un chien abominable et qui consulte une psy estropiée encore plus malade que lui.
[...] Arcadipane marche au milieu de tout cela suivi, à bonne distance, de son vilain chien à trois pattes.
Et puis Isa Mancini, la jeune geek percée et tatouée, une sorte de clone italien de la suédoise Lisbeth Salander.
[...] — Vous me suivez ? À quel croisement vous ai- je perdu ? Vous m’avez l’air un peu confus !
— Je le suis.
Mais tous les autres, les voisins, les gentils, les méchants, tous sont croqués avec finesse, saveur, parfois avec humour mais toujours avec beaucoup d'humanité.
 Davide Longo a pris son temps au fil de ces trois épisodes pour installer tous ses personnages. Et pour cette troisième enquête ... il se lâche un peu !
On va découvrir avec délectation et jubilation une ambiance, un style, une écriture (très elliptique) qui évoque la folie douce de Fred Vargas et de son commissaire Adamsberg. C'est savoureux.
Alors oui, c'est définitivement confirmé, Davide Longo est bien à la hauteur de sa réputation transalpine et je ne peux que te conseiller de prendre le train pour rejoindre tout le monde à Turin. 

Le canevas :

Ça commence de manière étrange avec une enquête qui n'en est pas vraiment une, des suicidés qui n'en sont peut-être pas, et un commissaire Arcadipane qui ne sait plus trop où il en est. 
Son enquête comme sa vie perso, tout part en sucette ...
[...] Si sa vie ne partait pas à vau-l’eau et cette affaire, en couilles, ce serait vraiment un chouette moment !
Il aura grand besoin de l'aide de Bramard et de la jeune Isa et même d'un ancien flic à moitié barge qui ne s'exprime qu'avec des paraboles bibliques, il faudra toute l'équipe pour venir à bout de ces morts en série qui semblent sorties tout droit d'un jeu de rôle ...

Pour celles et ceux qui aiment les flics.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions JC. Lattès - Le Masque (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

lundi 2 décembre 2024

Le prêtre et le braconnier (Benjamin Myers)


[...] Amen, dit le prêtre.

La campagne britannique n'est pas toujours riante : la voici qui sert de décor à un conte noir aux accents gothiques, une scène de chasse où le gibier est une jeune femme et le chasseur un prêtre diabolique.
Mais ce sera un tableau plus proche de Jérôme Bosch que de John Constable.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (288 pages, octobre 2024, 2014 en VO) :

L'anglais Benjamin Myers n'en est pas à son coup d'essai et semble s'être fait une spécialité de romans noirs qui prennent place dans la campagne britannique.
On le découvre ici avec sa toute dernière histoire traduite en français : Le prêtre et le braconnier.
Ça s'appelle Beastings en VO : tout un programme pour cette traque lugubre dans un décor vénéneux (comme les champignons), aux couleurs de la fin sinon du monde, du moins de l'humanité.

Les personnages :

Ils n'ont pas de nom : la jeune fille, le bébé, le prêtre et le braconnier, voici les protagonistes de la chasse à la femme qui est lancée dans les landes de Cumbrie, aux frontières de l'Ecosse.

Le canevas :

La jeune fille, sans doute muette et un peu simplette, s'enfuit de la maison où elle avait été placée par le curé qui gère un orphelinat. Dans sa fuite, elle emporte avec elle le bébé de la famille.
On devine un passé lourd de maltraitances (très lourd) : le prêtre est connu pour être un peu trop proche de ses brebis.
Le père de famille demande au curé de lui ramener son enfant. Le berger entend bien récupérer la brebis égarée de son cheptel et, pour la traquer dans les landes, il va se faire aider par un braconnier.
[...] Je retrouverai votre enfant monsieur Hinckley. Et je retrouverai la fille mais dans quel état je ne saurais le dire. Morts ou vifs ce sera la volonté de Dieu.
Une chasse à la femme qui va durer plus longtemps que ne le pensait le braconnier ...
[...] Ça fait des jours qu’on est partis. Qu’on crève à moitié de faim et qu’on sent mauvais. Tout ça pour une petite idiote qui n’est pas aussi idiote qu’elle y paraît.
Mais le prêtre est tenace et s'obstine dans sa traque.
[...] Impressionné par la rapidité et l’endurance du Prêtre. Cet homme semblait doué d’une volonté surnaturelle. Mû par une force intérieure. Dieu supposa le Braconnier.
Dieu ... et peut-être aussi un peu de coke. Pour aider.
Le dénouement sera à la hauteur de cette traque “infernale” (au sens propre du terme) : les banshees, créatures mythologiques celtes, seront même invoquées ...

♥ On aime un peu :

 Benjamin Myers fait preuve d'une écriture saisissante, ses phrases courtes et brutales, dépourvues de virgules, dessinent une prose aux accents gothiques, aussi rugueuse que la laine épaisse dont il faut se vêtir dans ces terres froides et humides. 
Ça gratte et ça démange : on a les pieds dans la gadoue, on est mouillé, on a froid, on bouffe ce qu'on peut, les conserves à même la boîte, on fait ses besoins quand on peut, on se lave encore moins souvent, on crève de soif et de faim, on sue et on pue, on souffre et on survit ... 
Voilà une écriture au plus près des corps et de la terre, servie par une belle traduction de Clément Baude : une prose qui rappelle parfois celle de Terres promises de Bénédicte Dupré la Tour, paru cette automne également.
Ici les protagonistes n'ont même pas de nom, peut-être parce que le véritable personnage de ce roman pourrait bien être la campagne anglaise elle-même, encore plus sauvage que ceux qui l'habitent.
 La violence est très présente, fortement ressentie mais, paradoxalement elle n'est qu'à peine évoquée : on devine, plus qu'on apprend, le passé terrible de la jeune fille, un calvaire indicible, ce qui nous laisse imaginer le pire.
Et même pour le dénouement, le lecteur n'arrivera que trop tard, condamné à deviner ce qui a bien pu se passer ... 
On est finalement terrifié, non pas par ce que nous décrit Benjamin Myers, mais par ce qu'il nous donne à imaginer. Voilà un auteur bien retors.
 Les esprits chagrins pourront regretter que les personnages soient proches de la caricature. C'est plus un conte, une fable, qu'un véritable roman noir. Comme si l'auteur voulait préserver son lecteur et instaurer une distance salutaire avec cette sinistre histoire.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes plus que les prêtres.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Seuil/Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

lundi 25 novembre 2024

Prière pour disparaître (Socorro Acioli)


[...] Être vivant, c’est être un mot dans la bouche de quelqu’un.

Une jeune femme, ressuscitée des profondeurs de la terre, voit son nouveau destin s'écrire dans un récit brésilien des plus énigmatiques. Un couple, prévenu de son arrivée, l'attendait pour l'accompagner dans sa nouvelle existence...

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteure, le livre (200 pages, octobre 2024) :

Née à Fortaleza, au Brésil, en 1975, Socorro Acioli a déjà enrichi le paysage littéraire brésilien de plusieurs ouvrages dans des genres plutôt variés.
Prière pour disparaître est son second roman paru en français.

♥ On aime :

 Voilà bien une fable intrigante qui commence par la "ressuscitation", la résurrection d'une jeune femme, une brésilienne qui sort de terre au Portugal. 
Pour quelqu'un comme moi qui n'est attiré ni par le fantastique, ni par le surnaturel, et encore moins par le religieux ou la sorcellerie, plonger dans cette histoire relevait bien du défi ou du challenge !
Mais ça fonctionne plutôt bien car tout cela nous est conté avec un aplomb puissant, une évidence tranquille comme si les événements décrits faisaient partie d'un quotidien banal et ordinaire, que seul le lecteur ignorait jusqu'ici.
Et c'est effectivement le quotidien de ces familles, chargées au fil des ans d'accueillir ici ou là les "apparus", les ressuscités, pour accompagner leurs premiers pas dans leur nouvelle vie.
Et oui, ça fonctionne car c'est vrai, au fond de nous, on rêve tous un peu d'être parmi ces "initiés", de lever le voile sur les mystères de notre monde et d'ouvrir nos yeux sur l'une des faces cachées de la réalité, de participer à cette hiérophanie.
 Une histoire qui rappelle la légende urbaine des johatsu japonais qu'évoquait Thomas B. Reverdy dans son livre Les évaporés (août 2013) quand les proscrits disparaissaient dans les montagnes nippones, pour se laver de leur passé dans une source chaude avant de renaître à une nouvelle vie.
 Un récit qui nous plonge dans l'univers des traditions portugaises, évoquant notamment la romantique coutume des Mouchoirs Amoureux ou les curieux greniers de la région du Minho.

Les personnages :

Il y aura donc là une jeune femme ressuscitée que l'on appellera Aparecida (l'apparue).
Elle est accueillie par Florice et le docteur Fernando qui vont prendre soin d'elle et plus tard elle va rencontrer Jorge, un ami de la famille.
On va croiser aussi un mystérieux Monsieur Felix à qui Aparecida va commander un nouveau passé.

Le canevas :

Ça commence donc très fort avec une "ressuscitation" : au Portugal, une jeune femme est exhumée de terre par un couple visiblement prévenu de sa visite et qui l'attendait pour prendre soin d'elle.
[...] Je suis sortie d’un trou dans la terre d’Almofala, au Portugal. J’étais nue et chauve, je ne portais rien d’autre qu’un collier de coquillages. Je ne connais pas mon nom. J’ai été sauvée par un couple de personnes âgées. J’ai des entailles et des marques de violence sur le corps. Je suis brésilienne. Je vois les morts. Je ne me souviens de rien.
[...] Je me suis réveillée les yeux englués de boue, les narines pleines de terre, la bouche remplie de sable qui craquait entre mes dents. On m’avait enterrée.
[...] — Mais qu’est- ce que ça veut dire être ressuscitée ? Pourquoi ça m’est arrivé à moi ?
— Je te l’ai déjà dit. Ce sont des gens qui meurent sans mourir, des enterrés qui sortent de terre. Ça n’arrive pas à n’importe qui, ces morts- là sont choisis pour commencer une nouvelle vie.
Celle que l'on finira par appeler Aparecida (l'apparue) est sortie de terre nue comme un ver, amnésique et sans passé, elle ne sait plus qui elle était, ni quelle pouvait bien être sa vie d'avant. 
Pour reprendre le cours de sa destinée, elle va devoir retrouver ou inventer un passé ...
Une quête qui nous ramènera du Portugal jusqu'au Brésil puisque c'est là-bas que tout a commencé.
Le mystère est habilement entretenu tout au long du récit et le lecteur reste captivé, avide de comprendre.
[...] — J’ai le droit de savoir.
— Mais tu ne sauras jamais, ma belle. La vie est ainsi faite, on ne sait pas et pourtant on vit, tu comprends ? Tu n’as pas encore pigé comment ça marchait ?

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Tropismes (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.
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vendredi 11 octobre 2024

À la recherche du vivant (Iida Turpeinen)


[...] En finnois, on parle d'« absence de la famille ».

Un récit captivant qui mêle habilement aventures maritimes, histoire coloniale, réflexion sur l'évolution des espèces, et qui questionne avec acuité notre relation au vivant et à notre environnement.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (304 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Iida Turpeinen est finlandaise et elle écrit donc en finnois : rien que cet exotisme nordique aurait suffit à nous motiver pour découvrir son bouquin (traduit en français par Sébastien Cagnoli), tant on a rarement l'occasion de lire des auteurs finlandais [clic] ! 
D'autant plus que À la recherche du vivant est son premier roman (elle a écrit plusieurs nouvelles).
C'est sans doute le dernier coup de cœur de cette rentrée littéraire 2024 pourtant déjà riche en belles trouvailles.

Le contexte :

Vers 1740 l'allemand Georg Wilhlem Steller"naturaliste, docteur en théologie et drôle de personnage", rejoint une grande expédition Russe menée par le capitaine danois Vitus Béring pour tenter de relier l'Amérique à l'Asie. Au retour du Golfe d'Alaska, les marins s'échoueront sur une île près du Kamtchaka, qui s'appelle désormais l'île de Béring tout comme le détroit homonyme, une île déserte où quelques rescapés survivront durant près d'un an avant de pouvoir rejoindre le continent.
[...] Les jeunes hommes rêvent des richesses de de pays inconnus, des iles, baies et montagnes auxquelles ils donneront leurs noms, ils imaginent l'admiration et le respect dans les yeux des filles d'aristocrates lorsqu'ils raconteront leurs aventures, voire dans ceux de l'impératrice en personne ; mais Béring repense à la monotonie des journées à venir, aux vivres qui s'épuiseront et aux nuits de tempête où ils prieront pour se préserver d'un naufrage apparemment inévitable.
Au cours de ce voyage, Georg Wilhelm Steller découvrira une très grosse bestiole marine à laquelle il donnera son nom : la Rhytine de Steller, un mammifère colossal (8 mètres, 10 tonnes), une vache de mer, une sorte de dugong géant de l'ordre des siréniens. 
Malheureusement, cette créature majestueuse et paisible disparaîtra complètement après quelques années seulement, victime d'une chasse impitoyable pour sa graisse : c'est un triste record de "durée de vie" (vint-cinq ans à peu près) et c'est justement l'objet du bouquin de la finlandaise.
On peut penser également à la fable (moins réussie) de Sybille Grimbert : Le dernier des siens qui évoquait la disparition rapide (quelques années vers 1830-1840) des "grands pingouins".
Pour nous situer au milieu du XVIII° : c'est l'âge d'or de l'Empire Russe, celui de Pierre le Grand et de Catherine II, et l'Alaska restera une colonie russe jusqu'en 1867 après la guerre de Crimée. 
C'est aussi l'époque de Bougainville et de son naturaliste Philibert Commerson, tandis que Darwin n'embarquera sur le Beagle qu'un siècle plus tard.
[...] La vache de mer combine un mythe avec un animal réel : impossible d'en parler sans évoquer les sirènes. Ce lien est si fort que l'ordre biologique a reçu leur nom: c'est celui des siréniens. On a formulé l'hypothèse que ces animaux avaient pu être considérés comme des humains de mer en raison de leur façon d'observer le monde au-dessus de la surface : ils flottent en position verticale, sortent la tête de l'eau mais ne peuvent la tourner sur les côtés. Faisant ce constat, les marins ont compris qu'il ne pouvait s'agir d'un poisson ou d'un cétacé, ni d'un pinnipède au museau proéminent ; vue de loin parmi les vagues, la tête de l'animal ressemblait à celle d'un humain plus qu'à celle d'une créature marine. A cette époque, les navigateurs n'avaient jamais vu de lamantins ni de vaches de mer, mais ils connaissaient les légendes de femmes aquatiques à queue de poisson, ce qui explique le rapprochement entre ces deux notions. La première mention écrite relative aux siréniens figure dans le journal de Christophe Colomb.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 Iida Trupeinen nous livre un récit captivant qui mêle habilement aventures et explorations maritimes, histoire coloniale de l'Alaska, histoire des sciences et de l'évolution des espèces, et réflexion écologique ou environnementale : ce curieux mélange fonctionne parfaitement grâce à la belle plume de l'auteure qui sait se faire tantôt épique quand il faut prendre la mer, tantôt poétique quand on retrouve le squelette de cette grosse bête disparue trop vite.
 Sans jamais se montrer pontifiante ou moraliste, sans jamais s'engager dans le pamphlet polémique, et surtout sans jamais ralentir le rythme épique de son récit d'aventures, la finlandaise réussit à nous faire passer pas mal de messages écologiques, naturalistes ou scientifiques. Vers les pages 50, un chapitre nous brosse même en quelques pages, un accéléré panoramique de la théorie de l'évolution, depuis les unicellulaires marins jusqu'aux espèces actuelles : instructif et passionnant.
➔ Si aujourd'hui l'extinction d'une espèce nous est hélas, devenue familière, à l'époque du XVIII°, cette notion était encore novatrice et derrière cette idée taboue se cachait alors une interrogation théologique : si une espèce pouvait disparaître à cause d'une météorite ou d'une glaciation, cela voulait dire que quelque chose pouvait venir bouleverser l'ordre divin. 
À cette époque toujours, on pourchassait le mammouth à travers les steppes pour tenter de dénicher les troupeaux de ces éléphants laineux dont on ne retrouvait malencontreusement que des squelettes enfouis sous terre.
[...] En anglais et en français, on dit que l'espèce « s'éteint », la vie a fini de briller, elle s'étiole et disparaît ; en suédois les espèces sont « éradiquées », arrachées au monde comme une mauvaise herbe dans un jardin ; mais en finnois, on parle littéralement d'« absence de la famille », ce qui n'implique pas la mort de tous les individus. La dernière vache de mer qui flotte en mer est déjà frappée par l'absence de sa famille. Le sang circule encore dans ses veines, son système nerveux envoie toujours des messages électriques à ses membres ; mais, tandis qu'elle circule d'une anse à l'autre à la recherche de ses congénères, elle est déjà frappée par la plus profonde solitude possible, l'absence de sa famille, et son espèce est éteinte avant même qu'une balle n'ait pénétré son oeil.
 En guise de conclusion un peu triste et nostalgique, laissons les derniers mots à la belle prose de la finlandaise :
[...] Personne n'a pu observer l'animal assez longtemps pour voir grandir les petits. La rencontre entre l'homme et la vache de mer est brève et fugitive, et aucun des jeunes individus vus par Steller n'est mort de vieillesse.
Alors quand viendra l'habituel chapitre des remerciements, Iida Turpeinen dédiera son livre aux "trois cent soixante-quatorze autres êtres vivants classés disparus au cours de la rédaction de cet ouvrage".

Les acteurs :

Dans ce récit d'aventures on pourra croiser, bien sûr le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller et ses compagnons de voyage autour du capitaine danois Vitus Bering. 
Le gouverneur russe en Alaska, Hampus Furuhjelm et son épouse Anna.
Les professeurs Julius Bonsdorff et Alexander von Nordmann de l'Université Impériale et la dessinatrice Hilda Olson.
Et enfin, John Grönvall, collectionneur d’œufs, qui sera chargé de la restauration du squelette.

Le canevas :

Ce passionnant récit aux allures de journal de bord, s'étire sur plus de deux cents ans, depuis le départ de la Grande Expédition Boréale en 1741 jusqu'aux années 1950 au cours desquelles le squelette d'Helsinki sera restauré, en passant par les années 1860 qui seront celles de la colonisation russe en Alaska puis de la cession de la région aux États-Unis et enfin de l'arrivée d'un squelette de l'animal dans les collections d'histoire naturelle de la Finlande.
Car de ces troupeaux de vaches géantes marines qui broutaient paisiblement les algues des hauts-fonds du Détroit de Béring, il ne reste aujourd'hui que "trois squelettes complets, un à Kiev, un à Moscou, et le troisième à Helsinki".

Pour celles et ceux qui aiment les bestioles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Babelio (SP Masse Critique) et aux éditions Autrement.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

mercredi 9 octobre 2024

Surfacing (Clea Koff)


[...] Les métis ont une identité double.

Un polar des plus classiques de la part d'une auteure dont le parcours ne l'est pas du tout : anthropologue, elle a collaboré avec le TPI sur les enquêtes menées au Kosovo et au Rwanda concernant les charniers !
Une expérience marquante qui nourrit l'intrigue de ses romans et tisse leur trame.

L'auteure, le livre (368 pages, octobre 2024) :

Rentrée littéraire 2024 et même première mondiale (!) : cette traduction sort avant même la version originale US qui ne sera publiée que l'an prochain ! 
Métisse de mère africaine et de père américain, Clea Koff vit aux États-Unis où elle a suivi des études d'anthropologie qui l'ont conduite très jeune ... au Rwanda plus tard au Kosovo pour le TPI
Elle y réalisait les identifications des corps des charniers et des victimes des massacres. Quel parcours !
Elle en a d'ailleurs tiré un livre : La mémoire des os (2023 éditions EHO).
En tout cas, voilà expérience et matière pour irriguer ses polars durant quelques années !
Surfacing est son deuxième polar paru en français.

➔ Un peu comme Patricia Cornwell et sa médecin légiste Kay Scarpetta (souvenez-vous, ça date un peu !), elle met en scène une anthropologue (et son amie) qui cherchent à établir des liens entre les restes humains des cadavres retrouvés et les dossiers des personnes portées disparues.
[...] - J'aimerais vous poser quelques questions. En l'occurrence, je constate ici que votre agence établit des profils forensiques de personnes portées disparues?
- Dans le but d'améliorer les chances de les identifier si on les retrouve mortes, oui, confirma Jayne.

♥ On aime :

 Voilà un polar plutôt classique avec une écriture sobre, des personnages rapidement dessinés, une ambiance "série tv" qui nous est familière et qui ne va pas bouleverser le genre.
Mais c'est le parcours de l'auteure qui fait tout l'intérêt de ce bouquin : Clea Koff a participé aux opérations d'exhumation au Kosovo et au Rwanda, pour le compte du Tribunal Pénal International. 
Pour identifier les corps et les restituer aux familles en deuil. 
 Dans son roman policier, dont l'intrigue est pourtant bien éloignée des Balkans ou de l'Afrique, l'auteure parvient à rendre compte avec brio de son travail d'anthropologue, une sorte de médiation entre les familles des victimes et les services de police et de médecine légale. C'est ce dévouement, empreint de compassion et d'humanité envers les proches en deuil, qui est remarquable et qui rend ce bouquin si intéressant.
 Le métissage est également au cœur de l'intrigue de ce roman : l'auteure est elle-même métisse afro-américaine, son héroïne Jayne également ainsi que la victime dont on retrouve le cadavre au début du roman. Ces réflexions invitent le lecteur (et quelques autres personnages !) à méditer sur les enjeux du métissage, grâce aux réparties de Steelie (l'amie de Jayne) ... qui ne laisse rien passer !
[...] - Les deux étudiants qui ont disparu du club sont ceux dont les noms n'ont pas de consonance ethnique. Steelie la corrigea immédiatement:
- Ils ont une consonance ethnique, mais probablement européenne.
- On ne peut pas utiliser le mot « ethnique » au sens où tout le monde I'utilise: pour signifier « non-Blanc »?
Steelie fronça le nez et Jayne sourit. Elle connaissait déjà la suite.
- Au mieux, cet usage prive les Blancs de leurs ancêtres, répondit Steelie. Au pire, c'est une extension linguistique de l'hégémonie de la blancheur comme fondement de la personnalité.
En réalité, en tant qu'anthropologue, je ne peux pas utiliser « ethnique » pour signifier « non-Blanc ».

Les acteurs :

Il y a là Jayne l'anthropologue métisse (un double littéraire de l'auteure) et son amie Stellie.
Après son expérience au Kosovo et au Rwanda, Jayne souffre de stress post-traumatique.
Wes et Sanchez, deux inspecteurs du LAPD.
Scott et Eric, deux agents du FBI.
Psssttt (spoiler !) : Scott et Jayne fricotent ensemble, mais chut !

Le canevas :

Lors de travaux sur le campus universitaire de L.A., le squelette d'un jeune homme est exhumé. 
Du boulot pour notre anthropologue ! 
L'analyse montre des traces de poison. S'agit-il d'un étudiant disparu 4 ans plus tôt ?
[...] - Le corps, nous l'avons à peine vu, mais de toute façon nous n'aurions rien détecté puisqu'un empoisonnement est la cause du décès.
- En fait, hier, vous avez tripoté le corps d'une victime morte par empoisonnement? Une victime qui va sans doute se révéler un étudiant tué sur le campus?
Elle essaya de le prendre à la légère, en rinçant sa tasse de café.

Pour celles et ceux qui aiment jouer aux osselets.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

mercredi 2 octobre 2024

Les âmes féroces (Marie Vingtras)


[...] Une femme shérif c’est déjà compliqué.

Marie Vingtras fait partie de ces rares auteurs européens qui écrivent comme les américains. Un excellent roman noir où le shérif est ... une femme !

L'auteure, le livre (272 pages, août 2024) :

Rentrée littéraire 2024.
Une fois n'est pas coutume.
Deux fois non plus ? Et après Maylis de Kerangal et son Jour de ressac, nous revoici avec entre les mains un ouvrage de la rentrée qui concourt aux prix : Les âmes féroces de Marie Vingtras.
Il a d'ailleurs déjà reçu le prix Fnac.
Son précédent roman, Blizzard (2021) avait lui aussi été couronné de plusieurs prix (et on en parle aussi).
Marie Vingtras est le nom de plume (inspiré du pseudo d'une féministe du XIX°) d'une avocate bretonne, amoureuse de la littérature américaine à laquelle elle emprunte codes et références : enfant déjà elle préférait Ben-Hur et les histoires de pirates aux livres de la bibliothèque rose, nous dit-elle.

♥ On aime beaucoup :

 À quoi tiendrait le style de cette littérature américaine de terroir que l'on reconnaît dès les premières pages ? Une ambiance rurale, un regard naturaliste, une simplicité rustique mais soigneusement travaillée ? 
Une mystérieuse alchimie entre un environnement naturel et la communauté qui s'est implantée là depuis quelques générations seulement, à l'écart du bruit du monde ?
Marie Vingtras fait partie de ces auteurs européens dont on s'étonne qu'ils réussissent à se couler à la perfection dans ce moule étasunien, comme le britannique R. J. Ellory ou le français Raphaël Malkin pour n'en citer qu'un ou deux. Ou même le suisse Joël Dicker et sa fameuse Affaire Quebert à laquelle ce bouquin pourra peut-être faire penser puisqu'il sera question ici aussi, de trop jeunes filles et de mystification littéraire.
 Et puis il y a ces petites digressions qui en quelques coups de crayon dessinent tout un personnage avec son passé, trop lourd à porter, et ses failles, toujours béantes. Ces personnages, ce sont eux qui font le roman. Quatre personnages qui prendront la parole tour à tour mais qui sont en réalité étouffés par le poids des non-dits, des secrets et des mensonges. L'un d'eux fera même vœu de silence ! 
 Des personnages que Marie Vingtras soigne tout particulièrement, avec beaucoup d'empathie et d'humanité même si certains frisent parfois la caricature comme cette pièce rapportée de New-York qui dénote un peu et rompt l'harmonie du chœur.
 Et puis il y a cette shérif - oui, le shérif est une femme, lesbienne de surcroît ! - un rôle superbe dans lequel on imagine bien une actrice comme Frances McDormand !
[...] Une femme shérif c’est déjà compliqué, mais une femme shérif qui vit avec une autre femme, ça fait beaucoup pour une si petite ville.
➔ L'auteure se paie même le chic de ne pas nous laisser suivre en détails l'enquête de cette fameuse shérif et de dérouler son film sur quatre saisons, depuis ce mois d'avril printanier jusqu'à l'hiver suivant, où quatre personnages prennent la parole tour à tour pour nous raconter quatre histoires bien différentes.
Alors qui aura le dernier mot, le fin mot de l'histoire ?

Le canevas :

Mercy, un petit village étasunien, peut-être du côté du Kentucky, un bled où il ne se passait jamais rien jusqu'à ce soir d'avril 2017.
[...] C’est comme ça que ça se passe ici. Les gens font semblant d’avoir peur et ils peuvent faire semblant parce qu’il ne se passe jamais rien. À croire que la criminalité s’est arrêtée un jour aux portes de la ville, a pesé le pour et le contre et s’est dit que finalement ça n’en valait pas la peine, qu’il n’y avait pas assez de potentiel sur place pour perdre son temps.
[...] C'est qu’ici tout est caché. Vous êtes tellement les uns sur les autres que le moindre truc de travers doit être enterré bien profondément pour ne pas menacer le groupe.
Dans ce village, une jeune fille est retrouvée morte.
[...] C’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. Cette bonne ville de Mercy, trois mille neuf cent soixante-quatorze âmes hier, trois mille neuf cent soixante-treize aujourd’hui. Une ville calme, endormie presque, avec ses deux clubs de bingo, son association de vétérans et sa shérif qui préfère les femmes.

Les acteurs :

Il y a donc là, Lauren Hobler, 35 ans, la shérif qui préfère les femmes et son amie Janis, qui souffrent toujours des brûlures infligées par son ancien mari.
Les adjoints, Donegan, le gars trop émotif, et Sean, celui qui voit des coupables partout.
Le maire de Mercy qui n'attend qu'une occasion pour faire élire Sean à la place de Lauren.
Leonora, dite Leo, la jeune fille assassinée, Seth son père garagiste et son amie inconsolable, Emmy.
Benjamin Chapman, le beau prof de français et d'italien, que les mères jugent un peu trop "présent" auprès des jeunes filles du comté.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes shérifs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Olivier (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et 20 Minutes.

mardi 1 octobre 2024

Leo (Deon Meyer)


[...] Cela restera une équipée sauvage. Très sauvage.

Le maître du "polar sudaf" se renouvelle avec un scénario de braquage !
"Leo" est le thriller le plus "cinéma" de la série avec un minutage ultra-précis et parfaitement maîtrisé par un scénariste dopé à l'adrénaline !

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (624 pages, octobre 2024, 2023 en VO) :

Rentrée littéraire 2024.
Avec ses thrillers récurrents dont il nous gratifie tous les ans ou tous les deux ans (un rythme qui fait qu'on garde plaisir à le retrouver), Deon Meyer est une valeur sûre du polar sudaf et même du rayon polar en général. 
Leo est un épisode de la série "Griessel et Cupido", les deux flics des Hawks, dans la suite de Cupidité ou La proie mais qui bien sûr peut se lire indépendamment.

♥ On aime beaucoup :

 Ouvrir un polar comme Leo c'est comme s'asseoir devant un bon film d'action. On est assuré d'un exotisme dépaysant (c'est l'Afrique du Sud), d'un scénario original (c'est l'Afrique du Sud), de retrouver des acteurs qu'on aime bien (Benny Griessel et le métis Vaughn Cupido, deux Sud-Africains), et c'est l'un de nos réalisateurs préférés qui est à la mise en scène (Deon Meyer, un Africain du Sud).
 L'afrikaaner essaie même de se renouveler et après nous avoir emmenés jusqu'à Bordeaux (La proie), après nous avoir intéressés à la peinture (La femme au manteau bleu) - hollandaise la peinture, bien entendu - le voici qui s'essaie au scénario de hold-up, carrément. 
Et attention les yeux : un braquage peut en cacher un autre et ils sont menés par Christina Jaeger (la chasseuse) dite Chrissie, une actrice à la Lara Croft, jolie comme Angelina ! 
Une comme on n'en fait qu'au cinéma !
[...] C’est une hyène brune, une femelle alpha, une solitaire. C’est une briseuse de cœurs. Son côté brut de décoffrage, protestataire, dur à cuire.
 Tout comme dans les derniers épisodes, Deon Meyer s'en prend à la corruption et à la "captation de l'état" pratiquées par les mafieux qui ont gouverné le pays : Jacob Zuma et les frères indiens Gupta (qui sont présentés dans le livre sous les noms de code de Joe Zaca et Chanda !).
Les lingots et les millions de la corruption sont au cœur de l'intrigue et vous allez être très surpris d'apprendre d'où ils viennent ...

Le canevas :

Tout débute par un bon braquage très pro, un plan minuté, une équipe entraînée, une préparation d'enfer : bref, tout est réuni pour que, bien sûr, ça tourne mal !
Pendant ce temps, nos amis Griessel et Cupido (qui attendent toujours de réintégrer l'équipe des fameux Hawks dont ils se sont fait virés pour avoir mis leur nez là où il ne fallait pas), nos amis donc, enquêtent sur la mort suspecte d'une jeune femme "attaquée" par des chiens aux environs de Stellenbosch.
[...] C’est une Blanche, jeune, très probablement une étudiante. Ce n’est peut-être pas un accident. Quand la nouvelle sera rendue publique, les réseaux sociaux vont se mettre à bourdonner. Avec la police sud-africaine dans leur viseur.
Et bien vite voilà le meurtre du propriétaire des chiens. Il a été assassiné, la gorge étouffée par de la mousse expansive (!) et les chiens n'aboieront plus.
[...] — Cause du décès ?
— Suffocation, je dirais. Mais d’un genre particulier.
« C’est de la mousse expansive. Dans la gorge.
— De la mousse ?
— Oui, de la mousse expansive.
Le propriétaire des chiens serait un ancien des fameux commandos des Forces Spéciales.
L'enquête difficile de Griessel et Cupido les rapproche lentement du pot aux roses mais Deon Meyer maîtrise parfaitement son timing et tout va s'accélérer quand un second braquage se met en place !
[...] Il est donc impératif que l’opération réussisse. Beaucoup de choses peuvent foirer en cours de route. Au moins, si l’affaire échoue, cela restera une équipée sauvage. Très sauvage.
[...] — OK. Eh bien, pourquoi t’es-tu embarquée dans cette affaire, Christina Jaeger ?
— À cause d’Héraclès.
— Héraclès ?
— Putain, il n’y a rien de plus excitant que de rester debout face au lion qui te charge, Igen. Rien. »
À ce rythme d'enfer, pas facile pour l'ami Benny de se préparer pour son mariage !
[...] Griessel essaie son costume de mariage. Les points de bâti sont encore visibles, mais l’ensemble lui va bien. Huit jours avant les noces. Carla l’examine des pieds à la tête.
« Très beau, papa, mais il faut passer chez le coiffeur.
— Jeudi.
Ah mais non, Benna, nous on sait que jeudi ça va pas le faire, tu verras, tu vas finir par être en retard à ton mariage ! Et d'ici là, impossible pour le lecteur de refermer ce "page-turner" !

Pour celles et ceux qui aiment les films de hold-up.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

jeudi 26 septembre 2024

Jour de ressac (Maylis de Kerangal)


[...] Son spectre planait désormais sur les quais.

Coup de cœur pour la prose soignée de cette auteure et sa déambulation nostalgique dans les rues du Havre. 

L'auteure, le livre (234 pages, août 2024) :

Rentrée littéraire 2024.
Voilà bien longtemps qu'on avait ouvert un livre de Maylis de Kerangal, figure respectée de notre petit monde littéraire français. On craint toujours un peu les effets de style trop souvent appuyés de nos auteurs qui concourent les prix en vue. Mais bien sûr, on a fini par céder aux sirènes médiatiques.
Et on a vraiment bien fait : ce Jour de ressac est un excellent roman.

Le canevas :

Une parisienne est convoquée par la police du Havre : on a retrouvé le cadavre d'un homme sur la plage, un inconnu. Seul indice retrouvé dans ses poches : le numéro de téléphone de la dame.
Ce déplacement au Havre va évoquer les souvenirs de son enfance (elle y a grandit, il y a longtemps) mais elle ne reconnait absolument pas cet inconnu.
[...] Avant de partir, j’ai jeté un dernier regard là où l’homme avait été retrouvé mort au matin du 16 novembre avec mon numéro de portable dans sa poche, cet homme vraisemblablement assassiné. Qui avait eu l’intention de me téléphoner. Qui avait quelque chose à me dire.
[...] Alors ? Je suis restée silencieuse, impressionnée par cette question en forme d’estuaire, cette question si vaste, qui appelait un récit qu’il était encore trop tôt pour moi de lui faire, et je n’ai pu répondre autre chose que : je te raconterai.

♥♥♥ On aime très beaucoup :

 Avec ironie, on pourrait presque reprendre un titre paru récemment [clic] : Il ne se passe jamais rien ici
Car oui, il ne se passe pas grand chose dans le bouquin de Maylis de Kerangal. 
Mais alors comment fait-elle pour nous accrocher ainsi pendant plus de 200 pages ?
Le temps d'une petite journée, une femme déambule dans la ville du Havre (et c'est pas la plus glamour de l'hexagone, hein ?!), errant au fil de sa mémoire. 
Une image est évoquée ici. Un souvenir surgit plus loin. Une scène en évoque une autre.
Oui et alors ? ... 
Alors la très belle prose de l'auteure opère sa magie et nous captive, nous enserre dans ses filets subtils.
 Ce sont des fantômes qui hantent les pages de ce récit : celui du cadavre dont ne sait rien. Celui de l'enfance et des souvenirs bien sûr. 
Et puis surtout le fantôme de la ville du Havre, celle d'avant la destruction de 1944 par les Alliés, car oui, cette ville, détruite et reconstruite, est bien le personnage central du bouquin.
[...] Une ville qui représente un moment, où les couches historiques sont invisibles, aplaties tout au- dessous.
[...] Cette grande absence que l’on avait comblée après guerre par de l’architecture.
 Voilà un roman où tout se joue dans l'ambiance un peu mélancolique, un peu nostalgique qu'a su retranscrire Maylis de Kerangal. Un roman qui nous touche, qui nous oppresse un peu parce qu'il nous questionne sur la mémoire que nous garderons des gens que l'on a connu, des visages de nos proches. Qu'en reste(ra)-t-il ? Quels seront les "signes particuliers" dont nous nous rappellerons, une fois le temps passé ?
 Et puis, comme toujours avec cette auteure, il y a les petits à-côtés où l'on devine le soin apporté à la documentation : Le Havre bien sûr et les destructions de 1944, mais aussi quelques belles pages sur le métier de "doublure" (c'est le métier de l'héroïne qui prête sa voix à différents acteurs), les pilotes du port du Havre, les réfugiés en transit pour l'Angleterre, ... autant d'informations que l'on déguste comme de petites gourmandises fourrées dans le gâteau.
Car on ne peut que savourer la plume de cette auteure, les mots précis choisis avec soin, les tournures travaillées mais qui évitent l’afféterie.
[...] La plage du Havre est populaire, elle est portuaire et municipale.
[...] Une fée logisticienne, une femme de draps et de vêtements secs, une femme de soupe et de solutions.

Pour celles et ceux qui aiment les villes de bord de mer.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (Verticales) (SP).

mercredi 25 septembre 2024

Mater Dolorosa (Jurica Pavicic)


[...] Car c’est ce que font les mères.

Un roman noir fataliste au cœur d'une Croatie meurtrie : restons fidèle aux histoires tristes du croate Jurica Pavičić qui poursuit sa description désabusée d'un pays toujours tourmenté par les souvenirs de l'époque socialiste et les traumatismes d'une guerre encore récente.

L'auteur, le livre (395 pages, septembre 2024, 2022 en VO) :

Rentrée littéraire 2024.
Le croate Jurica Pavičić est né sur la côte Dalmate, à Split en 1965, dans l'une des fédérations de ce qui s'appelait à l'époque la République fédérative socialiste de Yougoslavie avant de devenir la République de Croatie en 1991 lors de l'explosion des Balkans.
Mater Dolorosa est déjà son quatrième roman paru en français et les trois précédents, on s'en souvient, furent de sacrées bonnes lectures.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie toujours autant ce conteur désabusé d'histoires tristes, rythmées par les vents des Balkans, le jugo et la bora. Ses bouquins valent vraiment le détour et ses textes elliptiques, tout en non-dits lourds de sens et d'histoire, marquent fortement le lecteur avec la peinture fataliste d'un pays aux couleurs des vestiges d'un socialisme passé et des traumatismes d'une guerre plus récente. 
Entre la maladie de l'amiante, la pollution des usines désaffectées ou les tragédies récentes comme l'opération Oluja (1995), Split est une ville qui "craque sous le poids de son propre désordre".
[...] Split – cette ville dure et exigeante, chaque jour plus rude et plus laide. Une ville, comprend-elle, qu’elle n’aime pas autant qu’elle l’imaginait.
 La noirceur un peu désespérée du propos est balancée par l'humanité des personnages et la profonde empathie de l'auteur pour ses créatures.
Le récit très factuel est bâti de petites phrases courtes et sèches qui laissent entendre de lourds silences entre les acteurs.
 Trois récits vont s'entrecroiser au fil des chapitres : la mère Katja, la fille Ines et le flic Zvone, vont traverser ces événements jusqu'à une fin peu commune pour un roman noir mais bien dans le ton désabusé qui est celui de Jurica Pavičić.
[...] — Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Ah non ?
— Je n’ai rien à vous dire. Vous pouvez vous en aller maintenant.
— Je peux m’en aller ?
— C’est ça.
— Je vais vous dire. Moi je peux m’en aller. Mais… tout ça, ça ne va pas s’en aller comme ça. Vous le savez. À la fin, tout ça va ressortir.

Le canevas :

Il y a là Katja, la mère, dévastée par l'accident qui a transformé sa vie et qui se réfugie à l'église sans trop y croire, Mario, le fils, qui ne lâche guère les manettes de sa console de jeux, et puis Ines, la fille, qui tente de s'en sortir en bossant dans l'hôtel dont le patron est aussi son amant.
Entre eux trois, règne le silence le plus épais, celui des familles où l'on ne parle pas.
[...] Elle cherche un moyen d’entamer cette discussion. Mais elle n’ose pas. Car cela pourrait les conduire à un endroit où elle ne veut pas aller.
[...] Elle a besoin de paix. L’église lui fait du bien, comme une boîte de silence. Elle est assise et contemple un autel sur le côté, le plus proche d’elle. Sur cet autel, il y a Notre- Dame des Sept Douleurs. [...] Mater Dolorosa. Mère de toutes les mères, une mère qui souffre comme chacune des femmes ici, comme moi, pense souvent Katja.
Mais un séisme va secouer la famille Runjić quand une jeune fille de très bonne famille est retrouvée assassinée dans la vieille usine désaffectée après une soirée alcoolisée dans une boîte à danser.
Alors il y a là Zvone, le flic, qui, tout comme le lecteur, devine bien vite qui suspecter au vu des indices laissés sur les lieux du crime.
Et il y a là encore deux autres flics, Krivić et Tomaš, qui vont préférer suivre la piste d'un violeur récidiviste que tout le monde verrait bien retourner en prison.
[...] Si la police fait fausse route, cela repousse d’autant la confrontation. Chaque jour nouveau est un jour gagné avant que leur vie ne soit emportée par un cataclysme. Mais il est tout le temps clair aux yeux d’Ines que cette histoire ne peut pas bien se terminer.

Pour celles et ceux qui aiment les mères.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté et 20 Minutes.

lundi 23 septembre 2024

Mesopotamia (Olivier Guez)


[...] Ils viennent de fonder le Moyen-Orient moderne.

Le destin exceptionnel d'une femme qui ne l'était pas moins ou le récit de la création du Moyen-Orient moderne, une région que les français de l'époque commençaient à appeler le Proche-Orient. 

L'auteur, le livre (416 pages, août 2024) :

Olivier Guez nous transporte à une période mal connue (le début du siècle dernier, l'entre deux guerres) dans un Moyen-Orient dont on parle beaucoup mais que l'on ne connait pas si bien que cela, il nous invite à suivre la trace d'une totale inconnue (qui donc avait entendu parler de Gertrude Bell !?) : alors avec un tel carnet de route, on ne peut que répondre à son invitation et monter à bord du premier vapeur en partance pour la Mésopotamie.

♥ On aime beaucoup :

 Nous sommes nombreux à avoir manqué le biopic de Werner Herzog, "La reine du désert" avec Nicole Kidman (2015), et on n'a donc absolument aucune idée de qui peut bien être cette Gertrude Bell, née vingt ans avant Lawrence d'Arabie qu'elle croisa à de nombreuses reprises : et pour cause, ils faisaient le même boulot pour l'Empire britannique (dans l'administration civile) mais le photogénique Lawrence éclipsa totalement celle qui avait l'âge d'être sa tante.
Fille de (très) bonne famille elle fut voyageuse, alpiniste, archéologue, espionne et diplomate. 
Une femme de l'époque victorienne, une femme aux amours tourmentées, qui n'aura pas d'enfants mais qui sera la sage-femme qui donnera naissance à un pays : l'Irak.
 On est toujours très avide de ces romans qui savent mêler grande et petite H/histoire, qui nous font découvrir des personnages surprenants, qui nous font voyager dans le temps et l'espace vers des périodes ou des contrées étonnantes, qui nous éclairent des pans entiers de l'Histoire et de la géopolitique, bref des romans qui nous donnent l'illusion d'être un peu plus intelligents en refermant le bouquin. 
 On apprécie qu'Olivier Guez nous brosse un tableau panoramique de cette époque et de cette région mal connues. Le débarquement américain de plusieurs millions d'hommes qui mit fin à la terrible guerre, l'accord franco-anglais (l'accord secret Sykes-Picot) pour dépecer l'empire ottoman défait, la création de la SDN et la venue du président US Woodrow Wilson à la Conférence de la Paix de Paris de 1920, et bien sûr la géopolitique britannique au Moyen-Orient, les rivalités entre chiites et sunnites, les dynasties hachémite et wahhabite, les débuts du sionisme en Palestine, les premières batailles pour le pétrole, le sort des Kurdes et pour finir, la transformation de cette Mésopotamie en état souverain : l'Irak. Ouf !
 Et puis il y a ce portrait en profondeur d'une femme, pur produit de son temps et de son pays. 
Si Miss Bell n'a pas que des qualités ("les hommes craignaient son impertinence ou se moquaient de son snobisme et de son arrogance"), et même si elle ne fait que mettre en musique les objectifs de l'impérialisme anglais ("les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne"), on finit par se prendre, sinon de sympathie, tout au moins d'empathie pour cette femme au destin exceptionnel.
Une femme intelligente, une "reine sans couronne" qui arrivera à ses fins, du moins en politique.
[...] Les hommes se lèvent puis s’inclinent sur son passage lorsqu’elle entre dans une salle, les Arabes la surnomment la mumineen, la reine, et la presse étrangère la désigne comme la femme la plus influente de l’empire britannique : Miss Bell est en passe de devenir une célébrité internationale. Interlocutrice privilégiée du roi et du haut-commissaire, c’est elle qui fait « la pluie et le beau temps » dans le nouveau royaume d’Irak.

Le contexte :

Si tout le monde connait le très charismatique Lawrence d'Arabie alias Sir Thomas Edward Lawrence, parti en plein désert chevaucher aux côtés des bédouins, tout le monde ou presque ignore qui fut Gertrude Bell, son aînée de vingt ans. 
Leurs routes se sont croisées à plusieurs reprises, eux qui partageaient la même obsession pour le Moyen-Orient, la même passion pour l'histoire et l'archéologie, la même volonté de consolider l'Empire et peut-être la même ambition d'écrire quelques pages d'Histoire.
Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, français et britanniques s'entendent pour dépecer l'Empire Ottoman vaincu après avoir choisi le côté obscur. Si les français récupèrent des mandats sur le Liban et une partie de la Syrie, les britanniques obtiennent ce qu'on appelait encore la Mésopotamie, littéralement le pays entre les fleuves (le Tigre et l'Euphrate), de Bassora à Mossoul via Bagdad. 
Dans la logique de l'Empire, c'est l'armée des Indes qui est chargée de "pacifier" la région : des milliers de cipayes débarquent à Bassora et c'est la doctrine "anglo-indienne" que l'Empire colonial veut appliquer dans la région.
[...] Comme aux Indes, il fallait un arbitre pour faire cohabiter ces peuples et ces provinces disparates.
[...] « Nous sommes vraiment un peuple remarquable. Nous sauvons de la destruction des nations opprimées, et nous leur donnons sans compter, améliorons laborieusement leurs conditions sanitaires, et éduquons leurs enfants, en respectant leur foi… Il en va ainsi sous le drapeau britannique. Ne me demandez pas pourquoi », écrit Gertrude à ses parents.
Dans le même temps, les agents de renseignements de ce que les britanniques appellent à l'époque le Bureau Arabe, ou le Bureau du Caire, l'entendent autrement : ils veulent miser sur les arabes et instrumentaliser les bédouins pour bouter les turcs hors du Moyen-Orient. C'est le rôle diplomatique dévolu à Gertrude Bell puis à Thomas Edward Lawrence pour mobiliser les tribus des bédouins, principalement autour du roi Hussein ben Ali, roi du Hedjaz et Grand Chérif de La Mecque.
[...] Le Bureau du Caire cherchait des alliés arabes sûrs et malléables, prêts à lancer une révolte contre les Turcs.
[...] La révolte arabe se précisait. Restait à convaincre le vice-roi des Indes – ce pourquoi Miss Bell avait été envoyée à Delhi quelques semaines plus tard – et leurs alliés français.
Mais après la Grande Guerre, la Grande-Bretagne est exsangue et n'a plus les moyens de ses ambitions coloniales : cela causera la fin du rêve britannique aux Indes (comme on l'a vu dans le bouquin de Lapierre et Collins : Cette nuit la liberté) mais on demande également à Winston Churchill une solution "à moindre coût" pour la Mésopotamie. Le trône d'Irak est alors proposé à Fayçal, l'un des fils du Grand Chérif Hussein ben Ali.

Le canevas :

C'est une véritable biographie de Miss Gertrude Margaret Lowthian Bell que nous propose Olivier Guez.
Le bouquin alterne les chapitres (selon des rythmes chronologiques différents).
 Tantôt des chapitres sur la vie intime de Gertrude et ses amours hésitantes ou contrariées : c'est une jeune femme de bonne famille (de très bonne famille : les Bell sont de riches industriels, des "maîtres des forges") éduquée dans la plus stricte tradition victorienne. Un carcan qu'elle cherche sans doute à fuir dans ses voyages orientaux, ses fouilles archéologiques ou ses ascensions (les Alpes Suisses ont même un sommet à son nom : le GertrudSpitze).
[...] On lui a appris à masquer ses émotions, à ne pas s’épancher, à refréner sa sensibilité ; quelles que soient les circonstances, il faut garder son quant-à-soi, son milieu, la bienséance l’exigent. « Une femme tire puissance et charme de son mystère », lui a-t-on répété.
[...] Grimpée sur la dunette ou assise à la fenêtre, le regard fixé vers le lointain, elle respirait. Le vent du large calmait ses nerfs, le roulis du train les tranquillisait. C’étaient de bons remèdes, des drogues euphorisantes.
Une femme au destin exceptionnel qui n'avait pourtant pas que des qualités !
[...] Miss Bell ne s’en cache pas : la modestie n’est pas son fort.
[...] Le vice-roi lui a écrit de la prendre au sérieux : « C’est une femme remarquablement intelligente avec le cerveau d’un homme. »
[...] Elle est une archéologue réputée et a des amis haut placés. Elle est la première femme à avoir obtenu un diplôme en histoire moderne avec mention très bien à Oxford puis une médaille de la Société royale de géographie.
➔ Et tantôt des chapitres (ceux que l'on préfère) sur l'activisme géopolitique de Miss Bell en Mésopotamie au service de la Couronne Impériale, région où elle conduira la diplomatie britannique pour y créer, excusez du peu, ce qu'on appelle aujourd'hui l'Irak.
Les plus attentifs auront noté au passage que, business as usual, la diplomatie britannique n'a pas fait dans la dentelle anglaise :
[...] Londres penchait initialement pour un Kurdistan indépendant, mais les deux administrateurs ont su convaincre leurs interlocuteurs : le pétrole du nord est indispensable à l’empire ; les montagnes kurdes seront précieuses pour défendre les plaines du centre et du sud.
[...] Les vues de Gertrude l’emporteront. Les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne.
Mais sic transit gloria mundi. La famille Bell est en faillite en Angleterre et à Bagdad, Gertrude a pris trop de place, "elle sait trop de choses et connait trop de monde". Une page de l'Histoire doit être tournée et, tout comme Lawrence d'Arabie, elle sera finalement mise à l'écart.
[...] Gertrude et Lawrence s’approprièrent ingénument des choses qui ne leur étaient pas dues, des entreprises politiques dont ils n’étaient que les exécutants.
[...] Gertrude et Lawrence s’étaient livrés au Grand Jeu. Il les avait éloignés du réel, de leur naissance, de leur milieu, de leur identité : de la condition humaine, qui les incommodait.
D'ailleurs il est grand temps de se retirer car tout fout le camp.
[...] L’Angleterre s’américanise et se gauchise. Elle est dirigée pour la première fois par les travaillistes, après que le droit de vote a été accordé aux femmes de plus de trente ans et à tous les hommes, comme Gertrude l’appréhendait.
[...] Les hommes sortent sans cravate, chemise béante, les femmes androgynes ont les jambes découvertes gainées de soie ; ils écoutent la BBC, nouvel évangile, et du jazz, répugnant de promiscuité.
Avant de s'éteindre à Bagdad le 12 juillet 1926, Miss Bell conclura :
[...] « Je ne me mêlerai plus jamais de fabriquer des rois. C’est trop fatigant ».

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans 20 Minutes.

jeudi 19 septembre 2024

Vive la Rentrée ! (littéraire 2024)


Nos coups de cœur de la rentrée littéraire 2024 :

Difficile de s'y retrouver dans ces événements marketing de "rentrée" un peu artificiels, où près de 500 ouvrages font leur sortie à grand renfort de coups médiatiques pour les signatures les plus "bankables".
Pourtant cette année, on y a trouvé quelques très très belles plumes que l'on vous propose ici.

Cliquez sur les liens pour découvrir nos chroniques de lecture ou bien directement sur ce lien global.

♥ On a particulièrement aimé dans cette rentrée :

 Terres promises de Bénédicte Dupré la Tour : le farouest revisité par une plume très féminine et assurément l'une des plus belles plumes lues cette année.
 L'invisible madame Orwell de Anna Funder : une édifiante dissection du couple Orwell pour réhabiliter l'épouse du "génial" écrivain.
 Les guerriers de l'hiver de Olivier Norek : le récit véridique de la légende de La Mort Blanche, surnom du sniper finlandais qui fit trembler l'Armée Rouge en 1939.
 Les enfants loups de Vera Buck : un roman noir avec une puissante histoire, particulièrement bien racontée par l'une des plus belles plumes de cette rentrée.
 Les deux visages du monde de David Joy : l'américain continue son analyse de la société actuelle étasunienne avec ce roman sur le racisme ordinaire, celui qui souvent s'ignore.
 Le pouilleux massacreur de Ian Manook : l'auteur de polars ethniques change de registre et nous donne un roman quasi autobiographique sur sa jeunesse dans la banlieue parisienne en 1962.
 Nul ennemi comme un frère de Frédéric Paulin : premier ouvrage d'une série de romans sur l'Histoire du Liban, qui vient à point nommer pour éclairer les conflits actuels.
 Les mouettes de Thomas Cantaloube : premier épisode dérivé (un spin-off) de la célèbre série tv Le Bureau Des Légendes.
 Les âmes féroces, le second roman de Marie Vingtras après Blizzard.
 Le premier renne de Olivier Truc : un nouvel épisode plutôt réussi de "la police des rennes" autour de la gigantesque mine de Kiruna, entre Suède, Norvège et Finlande, au cœur du territoire des Sami.
 La barque de Masao  du français Antoine Choplin : un douce parenthèse dans le tumulte de la rentrée avec cette tendre rencontre entre un père et sa fille, longtemps séparés.
 Le bruit de nos pas perdus de Benoit Séverac : un polar plein d'humanité et de bienveillance qui nous change des thrillers habituels.
 Mesopotomia d'Olivier Guez : le destin exceptionnel de Miss Gertrude Bell, l'anglaise qui créa le Moyen-Orient moderne et l'Irak, captivant et passionnant ! Lauwrence d'Arabie au féminin.
  Mater Dolorosa de Jurica Pavičić : un roman noir fataliste au cœur d'une Croatie meurtrie.
  Jour de ressac de Maylis de Kerangal : coup de cœur pour la prose soignée de cette auteure et son invitation à déambuler dans les rues du Havre.
 Leo de Deon Meyer : un vrai film hollywodien, avec deux braquages pour le prix d'un. Le maître du polar sudaf se renouvelle !
 Surfacing de Clea Koff : un polar classique d'une auteure dont le parcours ne l'est pas du tout - elle a travaillé pour le TPI au Kosovo et au Rwanda pour identifier les cadavres exhumés des charniers !

lundi 16 septembre 2024

Le bruit de nos pas perdus (Benoit Severac)

[...] Elle écoutait le bruit de ses pas perdus.

"Le bruit de nos pas perdus" fait partie de ces (rares) polars "gentils", dans le bon sens du terme, des bouquins bienveillants.

L'auteur, le livre (288 pages, septembre 2024) :

On profite de la Rentrée littéraire 2024 pour prendre le train en route et rattraper notre retard : on ne connaissait pas encore Benoit Séverac, auteur (entre autres romans et nouvelles) d'une série policière avec, en héros récurrent, le lieutenant Cérisol, chef de groupe à la PJ de Versailles.
L'épisode précédent s'intitulait Tuer le fils (février 2020).
Benoit Séverac est un touche-à-tout, il a même été berger au Larzac ou restaurateur de monuments funéraires (bon, d'accord on n'a pas choisi les moments les plus pertinents de sa bio !).
Cette tardive découverte (pour nous) ne peut que nous donner envie de lire d'autres romans de cet auteur.

♥ On aime beaucoup :

 On aime l'ambiance "série tv" où l'on prend son temps pour dénouer lentement des intrigues parallèles et pour profiter pleinement de l'équipe chargée des enquêtes. 
Les personnages sont joliment dessinés (ah les confitures d'abricots du lieutenant Cérisol !) et les dames ne sont pas là que pour le décor : le livre passe allègrement le fameux test de Bechdel et la nouvelle recrue au nom imprononçable n'a pas sa langue dans sa poche.
Même des personnages secondaires (comme Fabienne, celle qui tient le resto du Chaudron) sont dépeints avec humour, ou bien avec tendresse, souvent un peu des deux, mais toujours avec soin.
 Avec Benoit Séverac, pas de tueur en série à la Franck Thilliez ni de poursuites survoltées à la Olivier Norek. On est plus proche de la veine très "sociologique" des polars nordiques.
Les vies privées de chaque personnage, les intrigues elles-mêmes, tout est prétexte à décortiquer un aspect ou un autre de notre société contemporaine.
 Dans son polar, Benoit Séverac, n'entend pas nous emmener au fin fond du bas de la noirceur de l'âme humaine, celle d'un affreux tueur en série par exemple. Sans véritable meurtre ni assassin (c'est tout un art, subtil), il nous donne à voir notre société d'aujourd'hui. Bien sûr, même à Versailles, il y a des côtés un peu plus sombres que d'autres, des côtés qu'on n'a pas toujours envie de voir. Mais le final du bouquin (très réussi) reste du côté de l'espoir et de la bienveillance. Benoit Séverac est sans aucun doute un furieux optimiste : remercions-le de savoir nous partager son humanisme.

Les acteurs :

Nous voici plongés au cœur de la SRPJ de Versailles aux côtés du lieutenant Jean-Pierre Cérisol qui mène une vie compliquée avec son épouse non-voyante. 
Son "groupe" comprend également le vieux portugais ronchon José Nicodemo, le jeune intello et taekwondoka Jean-Baptiste Grospierres et son alyah ratée, et enfin une nouvelle recrue, Sara Krzyzaniak, au nom polonais imprononçable, alors appelons-la "K" tout simplement.

Le canevas :

D'un côté, le décès d'une jeune femme, un suicide trop évident pour être honnête, on va vite s'en rendre compte.
Et puis de l'autre côté, la découverte d'un cadavre dans un caveau funéraire. Rien de plus normal ? sauf que ni la famille ni personne ne le connait et ça fait vraiment désordre dans la bourgeoisie de Versailles !
En filigrane, entre deux chapitres, le voyage périlleux d'un réfugié tchadien à travers la Méditerranée, l'Italie et la France ... 
Où tout cela va-t-il nous mener ? Que cachent les façades en pierre de taille de la ville du Roi-Soleil ?

Pour celles et ceux qui aiment les séries policières.
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Livre lu grâce aux éditions de la Manufacture de Livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, 20 Minutes et Actualitté.