mercredi 27 avril 2011

L’épopée de la croisière jaune (Jacques Wolgensinger)

Tintin en auto au Tibet.

Non rassurez-vous : les vacances cette année, c'est pas 'croisière' et c'est promis, on n'ira pas le voir (le film) et on n'en fera donc pas de billet ici. Ouf.
Non, ce bouquin, BMR l'a pioché un peu par hasard à la boutique du musée Branly (lors de l'expo sur les robes orientales de Lacroix, rien à voir(1)).
Cette Croisière Jaune aura bercé notre imaginaire durant de jeunes années ...
Tout comme celles de l'auteur : Jacques Wolgensinger, devenu ensuite chargé de comm' chez Citroën.
Forcément il a écrit le bouquin. À la gloire de son employeur. Mais bon, il a su garder un peu de réserve et ne pas sombrer dans le dithyrambe.
Reste donc l'épopée, l'histoire. L'Histoire de ces quelques hommes et de ces drôles d'autos à chenilles partis vers 1931 sur la Route de la Soie à la conquête de l'Asie.
Un premier groupe (le groupe Pamir) part de Beyrouth à l'assaut de l'Iran, de l'Afghanistan puis des Himalayas.
L'autre équipage (le groupe Chine) part de Pékin dans l'autre sens. Enfin, tente de partir de Pékin : c'est pas gagné et la Chine est en bisbille avec ... ses minorités ethniques. Et oui, les Ouïgours étaient déjà sur la brèche, c'était il y a plus de 80 ans !
Le groupe Pamir connaîtra les pires difficultés techniques dans les montagnes orientales, parfois obligé de démonter les voitures pièce à pièce pour les remonter de l'autre côté.

[...] C'est le premier pont. Il en reste quarante-quatre autres avant le col de Kilik.

Le groupe Chine connaîtra les pires difficultés politiques dans les déserts chinois au point de rester plusieurs mois prisonnier de tel ou tel seigneur de guerre local !

[...] Le groupe Chine tombe en pleine bataille : un convoi de troupes régulières chinoises est attaqué par les rebelles chantous. Les soldats sont en mauvaise posture; pratiquement cernés, ils n'ont aucune défense contre le tir des montagnards musulmans. [...] Mais voyant surgir les autochenilles, ils croient à des renforts chinois et battent en retraite. [...] Dans cette panique, les Français gardent leur sang-froid. Déjà Specht a bondi sur le toit de sa voiture, en quelques secondes il a mis sa caméra en batterie sur son trépied et il filme, filme éperdument.

Il y a tout juste ce qu'il faut d'enthousiasme naïf dans ce bouquin. Juste le style qui convient à cette folle équipée. Ça se lit très facilement et rapidement, sans trop de détails techniques (ouais, la mécanique c'est pas not' truc, alors). Non, pile poil le ton qui convient à cette aventure. Il y avait eu d'autres raids auparavant (la Croisière Noire en Afrique notamment) mais c'était "avant". Celle-ci est tombée juste au moment où il fallait, entre deux guerres, à l'aube de temps nouveaux. Papa Citroën avait peaufiné ses techniques de comm' pour en tirer un maximum de retombées.
Surtout que si l'on veut bien s'arrêter un instant sur les faits réels, force est de constater qu'aucune des voitures engagées n'aura traversé l'Asie ! Pour de multiples, bonnes et excellentes raisons, la jonction entre les groupes Pamir et Chine a eu lieu ... à cheval ! Voilà de quoi méditer sur la façon dont l'Histoire s'écrit ! Ça alors ! BMR en est resté sur le flanc, lui qui aurait juré avoir pratiquement vu les autos traverser l'Himalaya quand il était petit !
Bon, ça c'était pour le volet intello : on lit, mais voyez, on réfléchit quand même.
Et puis cela n'enlève rien à la gloire de cette équipée, à la folie de ces hommes, à la grandeur de leur(s) exploit(s).
À l'obstination franchement arrogante de leur leader, Georges-Marie Haardt. À l'entêtement très discipliné de cet équipage. À l'obéissance quasi militaire de ces hommes. Gentiment racistes, façon Tintin et Hergé, c'était l'époque. Chapeau mou et cravate pour traverser désert de Gobi ou haute-vallée de l'Hindus.

[...] Le soleil brûle, comme brûle sa réverbération sur la neige. Elle ne disparaît jamais à cette altitude. À Kochbel, on change les chevaux contre des yaks et les porteurs hounza contre des khirghizes. Les négociations sont quelque peu ralenties par les traductions : Pecqueur parle en anglais, un boy indien traduit en hounza, un porteur hounza traduit en khirghize ... et on repart dans l'autre sens !

Une époque où, même après des mois d'efforts et de promiscuité, on s'appelait toujours par son nom (et non le prénom), une époque où la dame qui cause dans le GPS n'avait pas encore remplacé le sextant.
Et oui, il fallait bien tout cela pour réaliser cet exploit, façon : tout le monde disait que c'était impossible, une équipe d'imbéciles qui ne voulait pas l'entendre a pris le volant et y est arrivée.

[...] - Là où il y a une volonté, il y a un chemin, répond Haardt.

Mine de rien, le bouquin arrive à fort bien rendre tout cela. La gloire de l'épopée tout comme son irréalisme idéaliste.
À notre époque où le Paris-Dakar n'a plus rien de Dakar et où le pari ne fait plus rêver personne, où l'homme ne va plus sur la Lune parce que son porte-monnaie est vide, à notre époque on aime bien rêver à une autre époque, celle où l'on n'avait pas encore tout vu tout fait tout visité. Et puis tiens, puisque les autos Citroën n'ont finalement pas vraiment franchi les ultimes montagnes c'est qu'il reste donc encore aujourd'hui quelques sommets invaincus ! Hardi !
L'épilogue est également une étrange leçon : G-M. Haardt meurt d'une pneumonie à peine arrivé en Chine. Bientôt Citroën sera terrassé par un cancer et les répercussions de la crise de 29. Sic transit ...
Allez, lisez cette belle aventure, regardez les images qui en ont été filmées et bien sûr allez caresser du regard l'auto n° 5 qui vient tout juste, heureux hasard de l'actualité, de s'exposer sur les Champs.

(1) : rien à voir, rien à voir, c'est vite dit : les autos Citroën sont quand même parties de Beyrouth ...


Pour celles et ceux qui aiment les autos et les hommes dedans ...

vendredi 11 mars 2011

Le léopard (Jo Nesbo)

Vacances au Congo.

Avant de parler du dernier Jo Nesbo Le léopard (ouais, forcément on l'a ! c'était même le cadeau de Valentin de BMR, merci MAM !), avant donc : une parenthèse sur les “hackers” ou plutôt hackeuses qui, modernité oblige, commencent à peupler nos polars.
Passons rapidement sur la punkette suédoise Lisbeth chez feu Stieg Larsson, elle aura eu au moins le mérite de nous avoir fait connaître la silhouette de Noomi Rapace à l'écran.
On avait déjà la délicieuse Signorina Elettra en talons aiguilles chez Dona Leon dont ne sait jamais trop d'où lui viennent ses entrées dans les arcanes informatiques italiennes : surdouée de l'informatique ou bien carnet rose d'anciens amants bien rempli ? Le mystère est bien gardé !
Dans un tout autre genre, Josiane la acqueuse (sic) valait également le déplacement chez Fred Vargas, une mamie capable d'égaliser les finances des riches et de donner aux pauvres. Mais visiblement, j'ai regardé le JT ce soir : elle a dû cesser ses activités ... dommage.
Et puis voici donc Jo Nesbo qui y va de sa contribution au panthéon des pirates para-policières : originalité garantie pur jus d'airelles de Norvège, avec cette fois une Katherine mal remise de son aventure avec le Bonhomme de Neige et devenue hackeuse dans un asile psychiatrique : elle utilise le PC de la salle de récréation quand l'infirmière en chef a le dos tourné ...
On se contrefout des aspects technico-électroniques (y'a suffisamment de séries télé pour ça et puis on n'est pas au boulot) mais alors, nom d'un cookie, quels personnages ! quelles fortes et originales personnalités !
Nul doute qu'on reparlera de cette bientôt fameuse collection de acqueuses .... (tiens, que des femmes ?)

Allez revenons à ce nouveau Nesbo.
On reste exactement dans la veine du précédent Bonhomme de Neige : polar fleuve, serial-killer, fausses pistes en tout genre. En peut-être un peu mieux.
Disons le tout de go, depuis le Bonhomme de Neige, le filon des premiers épisodes s'est un peu tari : Jo Nesbo semble se cantonner à du bon vieux polar classique. Et à nos yeux, ça ne vaut quand même pas les premières enquêtes de Harry Hole. Bon c'est dit.
Reste du très bon polar, façon Connelly, revisité Scandinavie, tendance Hannibal Lecter.
Exit le vilain ripoux Waaler, on découvre désormais Bellman un nouveau méchant d'une brigade rivale, beau et ambitieux, grrr...
Comme précédemment, Jo Nesbo confirme qu'il est devenu le maître incontesté de la fausse piste : on aura pas moins de trois arrestations dans cet épisode ! dont une à mi-parcours (mais vu la taille du bouquin, le lecteur futé se doute bien que c'est pas la bonne, ha ha !).
Qui plus est Jo Nesbo a renoué avec son envie de faire voyager son inspecteur Harry : on ira avec lui jusqu'au Congo, on fera une petite virée en NZ (cf. L'homme chauve-souris) et au début du bouquin, la jolie Kaja Solness est obligée d'aller chercher Harry dans les bas-fonds de Hong-Kong (l'alcool ne suffit plus, il est devenu accro à l'opium après la débâcle du Bonhomme de Neige !).
Bref, tous les ingrédients sont là.
Avec même une petite référence au sinistre roi Leopold II de Belgique connu pour les exactions commises dans sa colonie privée du Congo, un triste sire qu'on avait déjà croisé dans le film Blood Diamond.
Léopold, léopard ... Ce Léopard (l'animal qui adapte sa propre respiration à celle de sa proie pour mieux la surprendre ... brrr), ce léopard donc, pourrait bien être le pavé idéal pour les plages cet été (dès que les températures seront remontées).
[...] Il se rendit compte au même instant que la fenêtre de la chambre était ouverte, qu'il aurait dû ... Il retint soudain son souffle. Quelqu'un parut cesser de respirer en même temps que lui. Pas quelqu'un, quelque chose. Un animal.
Il se retourna. Ouvrit la bouche. Son cœur avait cessé de battre. Comment est-ce que cela pouvait s'être déplacé aussi vite et sans un bruit, comment est-ce que ça avait pu arriver  ... aussi près ?

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
C'est Gallimard qui édite ces ... 760 pages parues en 2009 en VO et qui sont traduites du norvégien par Alex Fouillet.
Yann en parle. D'autres avis sur Babelio.

mercredi 2 mars 2011

Comment va la douleur ? (Pascal Garnier)

Entre Ferrat et Échenoz.

Dans certains pays africains, on a parfois coutume de se saluer avec ce : Comment va la douleur ? (1)
La douleur, les personnages de ce petit roman de Pascal Garnier, la portent en eux.
Une douleur physique (elle finira par emporter l'un, la main de l'autre est estropiée et bandée).
Une douleur moins palpable aussi : ce petit bouquin fait se rencontrer trois ou quatre éclopés de la vie.
Simon est le tueur à gages au bout du rouleau.
Bernard est le simplet affligé d'une mère ivrogne.
Sur leur route, ils croiseront Fiona la fille-mère et Rosa la belge.
Au fil des pages, la fraîcheur naïve de Bernard éclairera d'une douce lumière les derniers jours d'un Simon désabusé.
Pascal Garnier nous promène pendant ces quelques chapitres dans le sillage de ces petites gens ordinaires ou presque, entre Lyon, l'Ardèche et le Grau-du-Roi, des lieux que traverse parfois le fantôme de Jean Ferrat.
Cette histoire en forme de road-movie est un brin convenue mais se lit sans aucun déplaisir et la rencontre improbable du tueur retraité et du doux chômeur ne manque pas de sel.

[c'est le doux chômeur qui commence : ]
[...] - Moi, j'aimerais bien y être déjà à la retraite.
- Qu'est-ce que vous feriez ?
- Rien.
- Vous n'avez pas de passions, d'envies de voyages ?
- Non, je voudrais juste avoir assez d'argent pour rien faire.
- Vous finiriez par vous ennuyer.
- Je crois pas. Quand on n'a pas de boulot ni d'argent, on s'ennuie parce qu'on pense tout le temps à comment en avoir, mais quand on a de quoi, rien faire c'est tranquille.
- Vous ne lisez pas, vous n'allez pas au cinéma ?
- J'ai du mal avec les livres. Arrivé au bas d'une page, je me rappelle plus le début alors forcément j'avance pas vite. Au cinéma je m'endors à cause du noir. Et vous, qu'est-ce que vous ferez à la retraite ?
- Je ne sais pas. J'aime la mer, les bateaux.

On pense parfois à Échenoz. De loin certes, mais à Échenoz quand même et il y a des références moins flatteuses.

(1) : il y eut également un film de Depardon : comment ça va avec la douleur ?


Pour celles et ceux qui aiment Jean Ferrat.
Après Zulma, Le livre de poche édite ces 187 pages qui datent de 2006.
D'autres avis sur Critiques Libres et Babelio.

samedi 26 février 2011

Purge (Sofi Oksanen)

D’est en ouest, l’enfer.

Voilà plusieurs semaines que ce livre nous attendait sur le haut de la PAL, la Pile à Lire.
Prix Femina étranger, ce bouquin avait fait, à l'automne dernier, la Une de la rentrée littéraire et de nombreux blogs.
Il faut dire qu'avec Purge(1), la jeune finno-estonienne de 34 ans Sofi Oksanen a frappé fort.
Très fort, façon coup de poing.
Lors d'un voyage il y a quelques années à Riga et Talinn BMR & MAM avaient été scotchés par l'étonnant musée, je cite, des occupations nazie et soviétique ... les habitants de ces pays baltes ont en effet un point de vue décapant sur ces deux grands bouleversements du XX° siècle. Pour eux les invasions allemandes et russes sont à mettre sur le même plan, bonnet blanc et blanc bonnet. Ils accueillirent à bras ouverts les nazis venus les délivrer des soviétiques, puis accueillirent de nouveau dans les mêmes bras, l'armée rouge en route pour Berlin. Ils s'en repentirent en attendant la chute du Mur.
Les baltes manquaient peut-être de discernement géopolitique mais surtout ils se trouvaient vraiment mal placés, juste là où il ne fallait pas et ils furent victimes du pacte germano-soviétique comme des accords de Yalta.
[...] - Roosevelt va venir !
- Roosevelt est mort.
- L'Ouest ne nous oubliera pas !
- Ils nous ont déjà oubliés. Ils ont gagné et oublié.
C'est sur ce fond historique que Sofi Oksanen peint sa toile.
En 1992, une vieille mamie estonienne fait ses conserves dans sa ferme des environs de Tallinn.
Un beau matin, elle découvre une jeune fille perdue dans sa cour.
Mais visiblement cette jeune fille paumée n'est pas arrivée là par hasard ...
Quel est est le lien qui unit ces trois générations ?
On le découvrira au fil de toute une série de flash-backs qui vont éclairer la vie de ces deux femmes.
Comme on l'évoquait plus haut, elles ont traversé (et subi) les grands bouleversements du siècle, non sans dommages.
Et Sofi Oksanen se charge de nous faire partager les souffrances de ces deux femmes détruites.
C'est un bouquin choc, dur, à ne pas mettre en toutes les mains. Ou plutôt si : à mettre entre toutes les mains, il faut lire cette histoire, il faut comprendre notre siècle.
Une histoire qui serait un peu la version estonienne des hommes qui n'aimaient pas les femmes ...
La jeune Zara revient d'un exil forcé à Vladivostok. Attirée par les lumières de l'ouest, elle est passée par la case bordel à Berlin avant d'atterrir dans la cour de la vieille Aliide.
Mais la vieille Aliide n'a pas eu la vie beaucoup plus facile. Peut-être pire.
Et quel est donc le lien qui unit ces deux femmes, peut-être contre leur gré ?
On n'en dévoile pas plus, vous découvrirez toute l'histoire, toute l'Histoire, au fil des pages.
Au fil des chapitres sont égrenées les pages d'un vieux cahier mystérieux, découvert dans un placard de la ferme d'Allide.
Qui est ce Hans qui y était enfermé ? Combien de temps y est-il resté et pourquoi ?
[...] Elle ramena l'armoire devant la porte et alla nettoyer le sang sur le sol de la cuisine.
Un prénom par ici, une sœur par là, un mari à telle ou telle époque ... peu à peu Sofi Oksanen nous livre les pièces d'un terrible puzzle dont on se doute que l'image finale ne sera pas bien belle à regarder ...
On pourrait se croire parfois dans un polar mais on est vite rattrapé par l'Histoire et son cortège de malheurs. Des choses terribles capables de vous détruire une femme, une vie, une famille, ...
La vieille Aliide n'a plus qu'une idée dans sa pauvre tête : faire ses conserves et remplir sa cave ...
Ce bouquin, fort bien écrit, est l'occasion éprouvante mais idéale de découvrir ces petits pays méconnus malmenés par l'Histoire, notre Histoire commune.
Que ce sombre roman ne vous empêche pas d'aller visiter Tallinn (Estonie donc) et surtout Riga (Lettonie) : deux très belles capitales. Les allemands sont partis, les russes ... presque(2).
(1) : son troisième roman, le premier traduit en français.
(2) : l'URSS avait mis en place un plan d'immigration massive, notamment en Estonie : aujourd'hui encore, près d'1/3 de la population est russophone. On se souvient peut-être des évènements qui avaient agité ce pays il y a peu. C'était en 2007, l'Express en parlait.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
C'est Stock qui édite ces 395 pages parues en 2008 en VO et qui sont traduites du finnois par Sébastien Cagnoli.
Sylvie, Gambadou, Aifelle, Leiloona, Clara en parlent. D'autres avis sur Babelio.

dimanche 20 février 2011

Nord (Frederick Busch)

Polar agricole.

On est habitué des flics au lourd passé qui traînent leur mal de vivre tout au long de leurs enquêtes dans les bas-fonds de l'âme humaine.
Mais Jack, le héros de Frederick Busch, détient certainement une palme : son passé pèse des tonnes !
Avec Nord on le découvre un peu tard(1) mais cela rend son histoire encore plus mystérieuse et plus épaisse. Il devenu "le-flic-qui-ne-retrouve-pas-les-enfants" ...
À commencer par sa propre fille qu'il n'a pas su ou pu sauver. Du coup son couple a explosé en vol.
Une autre enquête vient hanter ces nuits, une histoire où il s'est avéré incapable de retrouver une jeune fille (seulement son meurtrier, c'est déjà pas mal).
De flic en shérif puis en gardien de campus, le voici maintenant vigile dans un bar quelconque d'un état du sud. La dégringolade. Et même son chien fidèle, un trop vieux labrador, est en train de le lâcher. La déroute.

[...] Dans un couple, on doit dire son secret. C'est ce que je crois maintenant. Mais j'ai aussi cru que ma femme mourrait du nôtre. Alors je l'ai gardé pour moi. Il n'y a plus eu de couple.

Lorsqu'une belle avocate vient lui proposer de chercher un neveu (encore un grand gosse à retrouver ...) il saisit l'occasion de tout larguer dans le sud et de retourner sur les traces de son passé, dans le Nord, un nord qu'il a perdu depuis de nombreuses années.
Le voici donc revenu près de la frontière canadienne, à la recherche du neveu disparu, rôdant autour de quelques fermes louches dont les champs de maïs pourraient bien cacher des cultures moins fourragères ...
Évidemment il n'est pas vraiment le bienvenu parmi les bouseux du coin, visiblement plus soucieux de protéger le secret de leurs petits trafics.
Heureusement il retrouve son seul et vrai ami, un grand black désormais atteint d'un cancer. Et sa femme Sarah.
Une Sarah dont notre ami Jack fut un peu trop proche à une lointaine époque désormais révolue : quand on vous disait que son passé pesait des tonnes.
Et puis il y a Georgia, la fille d'un notable du coin, une jeune femme qui n'a pas froid aux yeux (et qui n'a pas froid du tout d'ailleurs). Elle se prend pour une journaliste et aimerait bien écrire l'histoire de Jack, ce qui a le don de le mettre en rogne.
Ça c'est du polar, du beau, du vrai, du noir. 
Malheureusement, on a vécu un peu le même syndrome qu'avec le récent Signal : une première partie forte, une histoire qui dépote, une écriture qui accroche ... et puis une seconde partie qui s'enlise dans les clichés et les péripéties convenues.
Comme les scènes de cul(2) avec la bombe Georgia qui n'étaient ni faites ni à faire. C'est pas qu'on n'aime pas les histoires de fesses (bien au contraire !) mais là, franchement, qu'est-ce que ça pouvait bien apporter à notre héros(3) ?
Du coup, l'ami Jack tombe dans l'archétype du vrai dur qui ne danse pas, le sombre héros à la John Wayne (d'ailleurs cité), celui qui éructe un “Yes, M'ame !” au comptoir. Bof ...
Les histoires à peine effleurées avec la lointaine avocate ou même avec la mamie qui tient le “diner” en bas de la colline sont quand même d'une toute autre tenue et on aurait aimé que l'ensemble du récit sorte de la même fabrique. Plus grandes sont les attentes, plus grandes sont les déceptions !
Bien dommage que Frederick Busch se soit parfois égaré sur les chemins de campagne, le livre aurait mérité plus de rigueur.
Mais que ces quelques critiques de fine bouche ne vous empêche pas de découvrir un bon polar, un beau, un vrai, très noir. Et le héros qui va avec, un beau, un vrai, viril, sombre et dur.

(1) : Nord n'est pas son premier roman traduit en français, mais qu'à cela ne tienne, il se lit facilement sans avoir eu connaissance des précédents épisodes, bien au contraire, cela ajoute au mystère et au plaisir de la lecture et de la découverte
(2) : désolé, c'est bien le mot, on dirait du Millenium
(3) : oui évidemment, un peu de satisfaction, on avait compris, et encore, il est tout plein de remords après ...


Pour celles et ceux qui aiment la culture bio.
C'est Gallimard qui édite ces 364 pages parues en 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Stéphanie Levet.
Télérama et L'ombre du polar en parlent.

vendredi 11 février 2011

Justice dans un paysage de rêve (Malla Nunn)

Paysages en nuances de gris.

Ce livre nous avait été proposé dans le cadre de l'opération Masse Critique par l'équipe de Babelio et les éditions des Deux Terres.http://carnot69.free.fr/images/babelio.jpg
On a bien entendu saisi au vol (d'avion) l'occasion de retourner en Afrique du Sud après y avoir déjà été invités par Henning Mankell ou Deon Meyer.
Cette fois le voyage se fera en compagnie de Malla Nunn : elle est originaire du Swaziland et vit désormais en Australie.
Très agréable découverte que cette première (mais pas dernière) enquête de l'inspecteur Cooper.
Même si on peut regretter le titre français(1) passe partout, un peu racoleur, un peu hall de gare, sachant tout de même que le titre en VO ne valait guère mieux : A beautiful place to die.
Nous voici donc au début des années 50 dans un trou perdu du veldt, tout près de la frontière avec le Mozambique.  À cette époque la doctrine de l'apartheid est en plein essor et fleurit sur les cendres du nazisme. Le Nasionale Party (tiens, y'a encore de l'écho ?) et les Afrikaaners sont au mieux de leur forme. Sur fond de guerre froide, la Security Branch fait régner la terreur blanche, pourchassant tout ce qui est rouge ou noir.
Et puis ce jour-là ... dans ce trou perdu de la brousse, on découvre un cadavre au bord du fleuve.
Un cadavre de blanc. Un cadavre de flic. Un flic blanc qui descendait d'une noble lignée de Boers purs et durs.
Alors la Security Branch dépêche sa meilleure escouade de gros bras, avides d'épingler, que dis-je, de pendre un pauvre black à tendance rouge.On trouvera sûrement tout ce qu'il faut sur place : le bonhomme, les aveux et la corde.
Tandis que la police de Johannesburg envoie l'un de ses meilleurs inspecteurs, du genre qui veut attraper le vrai coupable. Pfff !
Le volet polar est sans reproche : une enquête difficile, des luttes de pouvoir, de lourds secrets qui devront remonter à la surface, de sombres histoires de famille et de village, ... tout y est.
Mais l'intérêt de ce bouquin est ailleurs : dans la description de cette Afrique qui n'arrive pas à dépasser (et on sait qu'il lui faudra encore de nombreuses années ...) les clivages entre l'arrogance des blancs d'un côté, la fierté des noirs de l'autre, et la peur des métis perdus au milieu.
On a déjà évoqué plus haut les cendres du nazisme : l'inspecteur Cooper a été traumatisé par on ne sait trop quels évènements de la guerre et on retrouve même au centre de cette intrigue policière, un ancien toubib juif qui a subi on ne sait trop quelles horreurs. Le décor est planté et ne laisse planer aucun doute sur la filiation de la doctrine du Nasionale Party qui tente d'éradiquer toute relation “inter-raciale”.

[...] D'après les nouvelles lois raciales, tout était blanc ou noir. Le gris avait cessé d'exister.

Mais voilà ... on est en Afrique. Paysages grandioses, chaleur moite, vigueur animale, tout cela exacerbe les désirs de pouvoir, de violence et de sexe.
Manifestement, selon Malla Nunn, la suprématie blanche n'avait aucune chance de résister bien longtemps à la pression contenue. La marmite bouillonne, quelque soit la couleur des légumes qui y mijotent.

[...] Les forces de la nature sont plus puissantes que les lois faites par les hommes.

Et l'on découvrira au fil de l'enquête que tout n'est pas noir ou blanc. Qu'il y a beaucoup, beaucoup de gris, de quelque côté que l'on se tourne : la place faite aux métis dans cette histoire est très instructive et dévoile tout un pan méconnu de cette Afrique du Sud dont avait une photo uniquement en noir et blanc.
Vivement la prochaine enquête de l'inspecteur Cooper.

(1) : mais un titre qui, finalement, est plutôt fidèle au contenu du bouquin.


Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique. Noire, blanche ou chocolat.
Les éditions des Deux Terres éditent ces 390 pages qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Anne Rabinovitch. Livre lu grâce à Babelio (SP).
Pour Kathel aussi, ce fut une agréable surprise.

mardi 1 février 2011

Berceuse pour un pendu (Hubert Klimko)

Histoire de fou.

C'est une histoire de fous que nous chante le polonais Hubert Klimko avec sa Berceuse pour un pendu.
Sauf qu'il ne faut surtout pas manquer la préface qui nous explique que le fou s'est bien pendu et que ce livre est bien une berceuse.
Le “fou”, c'était le violoniste Szymon Kuran, polonais émigré en Islande, certainement atteint de troubles bipolaires.
L'auteur Hubert Klimko, autre polonais perdu en Islande, avait fait cette promesse à son ami :

[...] “Hubert, promets-moi  d'écrire quelque chose après ma mort. Sur nous, notre amitié, l'amour ... Tu le mettras à ta sauce, tu donneras des couleurs à tout ça. Dis, tu le feras ? Promets-le-moi !” J'ai promis.

Voilà qui donne un sacré relief à ce qu'on va lire, soudain plombé par des tonnes d'humanité bien réelle.
Pour autant la berceuse n'a rien d'un requiem. Bien au contraire, c'est une histoire pleine de douceur, pleine d'humanité, pleine de rires aussi même si c'est bien souvent aux dépends des islandais(1).

[...] ces islandais qui n'ont pas la moindre notion de l'art car, toujours selon Boro, en cinquante ans, on ne peut pas passer, d'un coup, de la cabane aux salons, du viol des brebis au sexe raffiné avec la princesse.

L'histoire de trois amis, trois émigrés (un croate et deux polonais), perdus sur cette lointaine terre islandaise, au bout du bout du monde. Deux d'entre eux, Boro le peintre croate et Szymon le violoniste polonais sont donc un peu dérangés. Des “lapins de chapeau” en langage carabin :

[...] un patient qui apparaît puis disparaît pour réapparaître de nouveau, et ainsi de suite. Il n'est jamais complètement guéri, il n'est jamais complètement débarrassé de sa maladie. Un coup de déprime, et hop ! à l'hôpital. L'hôpital et la vie, la vie et l'hôpital.

Lorsqu'ils sont dehors, ces deux-là, nous offrent des scènes d'un absurde sommital. C'est jubilatoire, comme on dit.
D'autant que le regard qui raconte est celui de leur ami qui, lui, ne les trouve donc pas plus fous que vous et moi et sûrement plus civilisés que les islandais : ce sont ses amis, un point c'est tout. Ses meilleurs amis. En fait ses seuls amis sur cette île perdue. Une île qui ressemble à un asile peuplé d'islandais étranges et où les seuls vrais humains sont nos trois compères. Alors on est bien avec eux, contents de partager leurs histoires abracadabrantes, leurs nanas impossibles, leurs galères sempiternelles, leurs pitreries foutraques, ...
Ils sont sans cesse à la recherche de chez eux : d'une maison, d'une bande de copains(2), d'un chez-soi, peut-être aussi d'un chez-soi dans leur tête malmenée.
À mi-parcours, Boro s'en va, pour de vrai : il va régulièrement sur la plage donner à manger des seaux de poissons à son orque favorite, sans doute imaginaire, pour qui il joue aussi de l'harmonica. Une fois de trop, on ne le reverra plus.
Plus tard ce sera au tour de Szymon de choisir une autre route, accompagné d'une berceuse jouée au violoncelle par le narrateur, son ami, qui rêvait de devenir musicien, n'étant, excusez du peu, que peintre et poète.

[...] Nous nous sommes retrouvés sur un plateau jonché de lupins, des kilomètres de toutes les nuances de bleu possibles et imaginables. [...] Nous sommes sortis. Je me suis appuyé au capot, me délectant de l'extraordinaire spectacle, et Szymon a pris dans la voiture son maillot de bain et sa serviette qu'il a étendue par terre comme le font les baigneurs à la plage de Miedzyzdroje. Il s'est complètement déshabillé et a enfilé son maillot de bain bleu, a sorti son archet, son violon, l'a accordé et a demandé : “Tu ne te baignes pas, n'est-ce pas ?” et avec son violon il est entré dans le champ de lupins. Il est allé de l'avant , lentement, tenant son instrument au-dessus de sa tête, comme s'il ne voulait pas le mouiller, comme s'il barbotait dans les vagues. [...] Il s'est immobilisé, j'ai entendu une douce musique en provenance du champ. C'était un air serein et mélodieux, en parfaite harmonie avec le lieu. [...] Le vent s'est levé. La mélodie s'est mêlée à son souffle. Un orchestre philharmonique au cœur de la mer, oui, au cœur de la mer, car à cet instant seulement j'ai compris que nous étions vraiment au bord de la mer, que c'étaient des vagues marines, que c'était un vent marin, que tout n'était que musique, et qu'au loin l'homme se baignait, se baignait dans les vagues et dans la musique.

De ce roman largement autobiographique on ne sait dire si Hubert Klimko Dobrzaniecki est devenu un grand musicien, mais à coup sûr, c'est un grand écrivain.
Ce petit bouquin d'une grosse centaine de pages est un grand livre, une petite parenthèse de poésie, d'amitié et d'humanité dans notre monde hostile.
Et pas si triste que son sujet pourrait le laisser penser : on sort de cette berceuse apaisé, sans doute comme Szymon.
Arnaldur Indridason nous avait habitués aux disparitions sur sa mystérieuse terre d'Islande : en voici une ou deux de plus.

(1) : je ne crois pas avoir lu ailleurs (sauf peut-être chez Beaudelaire) autant de férocité moqueuse sur nos voisins belges par exemple, les polonais émigrés en Islande semblent avoir une dent vraiment dure contre les indigènes et peut-être même l'île toute entière. Ceci dit, on les comprend un peu, quelle idée d'aller chercher du boulot là-bas, mirage économique ou pas, ils ont dû déchanter. Et bien avant la crise, dès leur arrivée même.
(2) : la famille est restée au pays, ce sont des exilés


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de fous et pas les islandais.
Les éditions Belfond publient ces 142 pages parues en 2007 en VO, joliment préfacées par Margot Carlier et traduites du polonais par Véronique Patte.
Blue Gray, Stéphanie, en parlent.

vendredi 21 janvier 2011

Le signal (Ron Carlson)

GR.

C'est le Père Noël (déguisé en Véro) qui nous aura amené le dernier né de la collection nature writing des éditions Gallmeister, “LA” maison d'édition qui fait parler d'elle depuis quelques temps.
Une boutique dont est devenu inconditionnels depuis sa série "Noire" qui nous aura fait découvrir des auteurs comme Craig Johnson ou William G. Tapply.
Avec Le signal, le Père Noël, tout comme Olivier Gallmeister ont fait, à nouveau, un bon choix !
Prévoyez deux ou trois bonnes et longues soirées avant d'ouvrir ce bouquin : il suffit d'une vingtaine de pages à Ron Carlson pour nous accrocher définitivement avec cette histoire qu'on ne veut plus lâcher.
Et pourtant ce n'est pas un polar(1), il n'y a pas vraiment d'intrigue, peut-être un suspense diffus, on en reparlera.
Et pourtant il ne se passe pas grand chose : c'est juste l'histoire d'une randonnée dans les montagnes du Wyoming.
Et pourtant il n'y a pas foule de personnages (forcément dans ces montagnes ...), deux randonneurs, à peine quelques personnages très secondaires, quelques autres plus importants sont évoqués mais on ne les verra jamais.
Alors ? Qu'est-ce qui fait qu'on ne veut plus lâcher ce bouquin ?
Mack et Vonnie se sont connus dans le Wyoming. Ils ont vécu une dizaine d'années ensemble, partagé l'amour des chevaux et des montagnes, crapahuté sac au dos avec leur matériel pour la pêche à la mouche(2).
Mais comme dans toute belle bonne histoire qui se respecte, Mack, peu à peu, a tout fait foiré. Son ranch était un gouffre financier (déjà du temps de papa), il s'est mis à picoler et à faire connerie sur connerie, de plus en plus grosses les conneries, il traficotait même avec de mystérieux agents façon CIA.
Alors Vonnie s'en est allée. Avec un avocat de la ville.
Mais tout ça c'est du passé, le bouquin commence en fait dix ans plus tard : Mack sort de prison après une connerie de plus(3) et se met en tête de partir en montagne une dernière fois sur les traces du bon vieux temps. Il a invité Vonnie à se joindre à lui.
Elle est finalement venue.
En tout bien tout honneur, pour aider une dernière fois Mack à remonter la pente(4), en souvenir du bon vieux temps.
Et les voici crapahutant avec leurs sacs à dos, évoquant les souvenirs, sachant bien tous deux que rien ne sera plus pareil, sachant bien que leur histoire est écrite au passé et que leur amour est derrière eux.
Et nous on est bien accrochés dans les sacs à dos, partageant l'intimité de ce couple qui n'est plus, la difficulté de ces retrouvailles ambigües, la richesse des souvenirs qui affluent. Grâce à la puissance d'évocation de l'écriture de Ron Carlson, après quelques pages on est devenus les meilleurs amis du monde.
http://carnot69.free.fr/images/Ron Carlson.jpg
[...] On lui avait dit qu'il ne restait plus que quelques endroits dans le pays où une personne pouvait encore s'éloigner à huit kilomètres de la route, et, pour lui, cela restait la pire nouvelle qu'il ait jamais entendue.
Et cette simple balade dans les grandioses paysages du Wyoming s'épaissie au fil des pages, faisant revivre les histoires que l'on se raconte à la chaleur d'un feu de bois et les souvenirs qui ressurgissent au détour d'un chemin ...
Concocté par Ron Carlson, ce subtil mélange d'un passé, tantôt amoureux, tantôt galère, et d'un présent, souvent désabusé, est un élixir dont ne se lasse pas.
Mais voilà ... on sent que ça ne va pas durer. Forcément cette balade va mal tourner. Forcément Mack va encore tout faire foirer. D'ailleurs il a pas trouvé mieux que de profiter de cette rando pour aller chercher une espèce de balise ou de boîte noire mystérieuse(5) qu'un des coquins mystérieux qu'il fréquente lui a demandé de retrouver, moyennant quelques milliers de dollars qui l'aideraient bien à renflouer les caisses du ranch.
Et c'est peut-être ça qui nous rend accros : l'histoire de cet ex-couple est superbement écrite, on ne voudrait jamais les quitter, on voudrait continuer à les suivre au bout du Wyoming, mais les paysages défilent, les pages tournent, et le petit gps de Mack fait bip-bip, et on sait qu'on approche de la fin, inexorablement, zut, zut, allez je relis encore une fois ce chapitre.
Oui, voilà, on voudrait lire ce bouquin à reculons, on voudrait que nos deux randonneurs soient en moins bonne forme, qu'ils fassent deux pas en avant et surtout un en arrière ... histoire de faire durer le plaisir.
Tout le monde sait que d'habitude la fin d'une rando, le retour, est toujours un moment délicieux.
[...] Le retour est toujours un moment délicieux. Sales et fatigués, ils parlaient, discutaient des poissons qu'ils avaient attrapés, de la randonnée. Ces jours-là, son père disait toujours : “Être sale, comme avoir faim, ce sont des choses magnifiques qui se méritent. Nous l'avons bien mérité, alors allons nous laver et manger.” Il avait appris à Mack à ne jamais mépriser la faim mais à s'en servir comme d'un instrument, et ils avaient mangé d'excellents steaks dans les gros relais routiers à la lisière des villes de l'Ouest quand ils descendaient des montagnes. “Servons de nous de ça comme il faut.” - Mack avait dit ça à Vonnie chaque année; ils savaient tous les deux qu'ils mangeraient des steaks et boiraient des boissons fraîches sorties de la glacière qu'ils avaient gardée de côté : une célébration et une dernière nuit à camper près des voitures au-dessus du monde.
Mais cette fois-ci, on sait que le retour ne sera pas un moment délicieux.
Un peu dommage que la suite du bouquin ne soit pas tout à fait à la hauteur des attentes éveillées par la magistrale première partie : une fin un peu convenue où le viril Mack zigouille les méchants qui ont osé toucher à son ex-chérie qu'il aime encore au fond de son cœur. D'autant que Ron Carlson disposait de tous les ingrédients dans son sac à dos pour laisser son histoire se poursuivre en demi-teinte et se terminer en queue de poisson ... pêché dans un lac de montagne.
Que cela ne vous empêche pas de partir sans hésiter pour une très belle balade, sur les traces de Mack et Vonnie, un très beau couple.
(1) : le bouquin est d'ailleurs publié dans la collection Nature Writing et pas dans la collection Noire, ce qui compense un peu une 4° de couv' qui évoque, tout à fait hors de propos, "un suspense capable de nous mener au paroxysme de l'angoisse". 
(2) : d'Autriche aux US, on est cernés par les pêcheurs à la mouche ... commencent à nous gonfler ces américains avec leurs mouches, vous nous voyez pêcher dans la Seine avec ça ? vous nous voyez pêcher tout court d'ailleurs ? 
(3) : bon, là, rien à lui reprocher pour une fois : il a juste fracassé le Hummer de l'avocat de Vonnie. 
(4) : oui, je sais, celui-là est excellent 
(5) : un MacGuffin dirait Sir Alfred

Pour celles et ceux qui aiment la randonnée en montagne et les histoires d'amour même quand elles sont finies. 
Les éditions Gallmeister éditent ces 223 pages parues en 2009 en VO et traduites de l'américain par Sophie Aslanides. 
Hécate, Nathalia, Hannibal et Laurent en parlent. D'autres avis sur Babelio.

jeudi 20 janvier 2011

Double bonheur (Stéphane Fière)

Agent double bonheur.

Ce livre nous avait été proposé dans le cadre de l'opération Masse Critique par l'équipe de Babelio et les éditions Métailié.http://carnot69.free.fr/images/babelio.jpg
On a bien entendu saisi l'occasion de retrouver Stéphane Fière qu'on avait déjà croisé dans La promesse de Shanghaï.
Double bonheur raconte les aventures, toujours à Shanghaï, d'un jeune interprète français, à peine sorti de l'école et désormais au service du consulat.
C'est donc un lao wai, un singe blanc, un pébéa (petit blanc arrogant), un cochon rose, velu, grand et gras, bref un occidental.
On retrouve donc ici l'humour féroce de Stéphane Fière et son peu de compassion pour les pébéas.
Mais aussi tout son amour pour la Chine comme ici pour la cuisine de trottoir de la mère Zhao  :
[...] La patronne officie dans l'arrière-cour au milieu des flammes et des éclaboussures d'huile bouillante [...] les deux serveuses, Zifa et Shuiling, sont maintenant très gentilles avec moi, : des petites sœurs de la campagne, un mètre soixante au maximum, rondes, souriantes, alertes, avec de bonnes joues bien rouges, des nattes et des gros seins de laitières ; à mon arrivée elles hurlent voilà Xiao Li qui vient manger, je suis reconnu, j'ai l'impression de revenir à la maison [...] les clients autour, vieillards torses nus ou en pyjamas, chauffeurs de taxi, petits artisans, mingong se joignent à la conversation et les moments de la nuit passent, chaleureux, uniques ; on boit, on parle fort, on rote, on est rouges et transpirants, pressés les uns contre les autres sur les tables pliantes et les tabourets en bois, papier, pierre, ciseaux, je perds à chaque fois et ils remplissent mon verre à peine vidé, je suis là, au milieu, au milieu, au milieu d'eux, je ne suis plus tout seul et je n'ai pas envie de partir, pas envie de partir, je ne suis plus français, mais pas encore vraiment chinois [...]
La première partie du bouquin nous décrit par le menu la vie du consulat, de ses interprètes, des hommes d'affaires ou des universitaires venus chercher gloire et fortune à Shanghaï (et aussi quelques étudiantes peu farouches qui elles, sont à la recherche d'un passeport étranger).
Tout ce petit monde d'expat's est bien dérisoire : on couchaille ici ou là, on traficote autant qu'on peut et on arnaque un peu tout le monde. Pitoyable. Le portrait brossé par Stéphane Fière n'est vraiment pas reluisant et son “héros” n'en sort pas grandi.
À dire vrai, on a même trouvé cette partie un peu longuette(1) et on aurait aimé plus de belles pages comme celle de la cuisine de la mère Zhao.
À mi-parcours, François Lizeaux (c'est le nom de cet interprète peu héroïque) tombe amoureux, pour de vrai cette fois, d'une belle shanghaïenne An Lili. Une étoile montante dans la toute nouvelle vie affairiste chinoise : elle est rédactrice dans une revue de mode. Ils vont filer tous deux le parfait amour et s'enrichir peu à peu. La description de cette ascension sociale est beaucoup plus intéressante que les vilénies et bassesses du milieu consulaire et l'on suit l'évolution de ce jeune couple.
Jusqu'au jour où finalement, de petites enveloppes en gros pots de vin, la camarade Wen Zhunhen propose à François d'enregistrer les réunions du consulat ...
[...] Elle s'était mal fait comprendre. Travailler ensemble signifiait simplement collaborer avec elle pour lui fournir  des informations, des renseignements, un peu de documentation, rien d'extraordinaire crois-moi,  trois fois rien en fait, des broute-îles, des broute-îles, elle a précisé dans son français de fantaisie, juste un peu de veille, sur les comptes rendus de réunion que tu assistes camarade Li, mais pas dans tous les domaines rassure-toi, uniquement le nucléaire, le militaire et les nouvelles technologies.
Même si Stéphane Fière n'avait nullement l'intention de donner dans le thriller d'espionnage, on ne vous en dit pas plus mais assurément voilà qui est de la toute dernière actualité pour ceux qui ont suivi l'affaire Renault !
En somme, un bouquin réservé aux curieux de la Chine en général et de Shanghaï en particulier.
(1) : c'est sans doute nécessaire pour donner plus de poids au retournement final mais les longueurs de ce nombrilisme franco-français finissent par agacer, on était venu là pour les chinois ! pas pour les états d'âme d'un étudiant expatrié.

Pour celles et ceux qui aiment la Chine. Livre lu grâce à Babelio.
Les éditions Métailié éditent ces 351 pages qui datent de 2011.

mercredi 5 janvier 2011

Best-of 2010


À toutes celles et ceux qui auraient loupé notre petit billet du 1er janvier, on vous souhaite une excellente année 2011 !
Et voici enfin le 5ème (et oui ...) best-of annuel sur ce blog, histoire de permettre aux retardataires de se rattraper et de jeter un coup d'œil rétrospectif sur ce qu'on pourrait appeler «les coups de cœur de nos coups de cœur».
Même s'il est toujours difficile de faire un choix parmi les meilleurs, car le tri a déjà été fait une première fois avant d'arriver sur le blog  ...
cliquez sur les vignettes ou sur les liens pour retrouver les billets en version intégrale

Dans la catégorie Polars , cette année il n'y avait pas de quoi casser trois marches à un podium. Certes, on a bien lu un excellent Indridason et un très bon Donna Leon mais ces deux auteurs sont souvent cités ici et avaient déjà eu droit aux honneurs les années précédentes donc ....
Reste cette année :
Quand même, la découverte de R. J. Ellory et de ses deux bouquins dont l'excellentissime Seul le silence. L'autre volume (Vendetta) n'est pas mal non plus, même s'il n'atteint pas (à nos yeux) les sommets du précédent. Mais l'un ou l'autre, c'est incontestablement lui la révélation polar de 2010 !
C'est écrit par un anglais mais on jurerait du Truman Capote (à qui ce livre est dédié d'ailleurs), du Faulkner ou du Steinbeck, si, si.
On y retrouve ce souffle des grands écrivains américains, de ceux qui savent raconter une histoire. Rien de moins que l'histoire de la vie, la dure et la vraie vie. 
À cette lecture on ne peut qu'évoquer ces auteurs US perdus dans les vastes étendues sauvages de l'Ouest.
Sauf que R. J. Ellory a grandi à Birmingham même si son histoire se passe dans les États du Sud, en Géorgie.
C'est aussi un livre sur la littérature, ou plus exactement sur l'écriture, quand lire est une raison d'être et quand écrire est un besoin vital : l'histoire d'un jeune garçon qui noircit des cahiers sous l'œil bienveillant de son institutrice. Un jeune garçon dont l'adolescence et finalement la vie vont être façonnées par d'ignobles crimes.

La suite du podium polars est moins évidente.
Peut-être faut-il citer Le silence de la pluie du brésilien Luiz Alfredo Garcia-Roza.
Un polar original et bien mené, une promenade pas toujours paisible mais toujours agréable dans les rues et les bars de Rio, ... que demander de plus ?
On a même droit en prime à un dénouement très (comment dire sans trop en dévoiler ?) très plaisant où l'assassin reçoit un châtiment qu'il ne méritait pas (ce doit être ça qu'on appelle un happy end dans le sud).

Et puis Du sang sur la neige. Presque pas un polar.
L'écriture de Levi Henriksen (rocker norvégien de son état) n'atteint pas encore les cimes de ses illustres aînés nordiques mais ce n'est là que son premier roman en français (le quatrième chez lui) et si l'on en croit cette fournée, le futur est prometteur !
Un roman pas banal, attachant et un univers très personnel mais dans lequel on se laisse emporter sans difficulté (mais chaudement habillé).


Pas d'hésitation par contre, dans la catégorie Romans où 2010 est un grand cru :
Sans hésitation, ce sont Les chaussures italiennes qui remportent la palme cette année.
Certes Henning Mankell avait déjà eu droit à une palme (c'était en 2007) mais pour ses polars.
Le voici au rayon romans pour cet excellentissime histoire.
On aimerait en voir adapté un film, non pas à cause du scénario mais parce que les images y sont évoquées avec une force peu commune et qu'il ne faut que quelques lignes à Mankell pour nous plonger au coeur de l'hiver suédois aux côtés de son héros. Dès les premières pages on sent qu'on tient là un superbe roman à l'écriture sobre, qui fait mouche à tous les coups, qui touche à toutes les pages. Ça sent l'humanité, la vraie vie.

Pas de contestation possible non plus pour consacrer Le chemin des âmes et l'histoire forte du demi-indien qu'est Joseph Boyden.
Une écriture simple mais ample, à l'américaine, avec une puissance d'évocation peu commune.
L'histoire de deux indiens crees d'Amérique du nord, enrôlés dans l'armée canadienne venue lutter  contre les teutons pendant la Grande Guerre de 14-18. Deux amis inséparables. Et la tante de l'un deux, une vieille sorcière cree.
Une histoire admirablement construite autour de trois récits qui s'entrecroisent avec une surprenante fluidité.
Mais le roman de Joseph Boyden n'est pas qu'un récit de guerre de plus, loin s'en faut, et malgré l'horreur des tranchées on devient très vite accro à l'histoire qu'il nous conte. Sans doute parce que ses trois personnages (tout comme son écriture) sont lumineux et que, malgré les terribles souvenirs qui remontent, on se sent étonnamment bien aux côtés de la vieille sorcière cree au fond du canoé. Et l'on voudrait que le voyage de retour dure encore.

Et finalement, pas de débat non plus pour le troisième lauréat : Le cercle des amateurs d'épluchures de patates des deux américaines : Mary Ann Shaffer et Annie Barrows.
On en vient presque à regretter parfois le format épistolaire de ce bouquin tant on aimerait que cette formidable histoire prenne de l'ampleur. Et puis on se dit un peu plus loin que le changement de ton d'une lettre à l'autre permet justement au lecteur de respirer : il est quand même pas mal question des séquelles de la guerre (celle de 40-45 cette fois).
L'ironie profondément humaine de ce livre nous permet de ricaner et de glousser entre deux souvenirs d'horreurs.
Un livre très proche de 84 Charing Cross Road qui était déjà sur le podium 2007.
Avec peut-être le regret de ne pas pouvoir nominer cette année, faute de place sur le podium, les Prodigieuses créatures.


  2010 fut également une belle année cinéma :
Une année qui avait commencé en fanfare avec l'Avatar de James Cameron.
Certes le film a déjà un an, certes il était basé sur des effets d'animation, certes. Mais comment oublier qu'il nous avait vraiment bluffés ?
Quel superbe livre d'images ! Cameron ne s'est pas fichu de nous et on en a vraiment eu pour notre argent. C'est tout un univers qu'il a recréé pour nous : un peuple avec sa langue, sa religion et sa culture, une faune fantastique et une flore magique, à la Miyazaki, tout y est et c'est superbe !
Même MAM, pourtant allergique à la esseffe, était redescendue de Pandora enchantée de toutes ces belles images.

À peine quelques jours après cet Avatar, un autre grand du cinéma, Coppola nous assénait une autre claque avec son Tetro.
Là aussi, un pari cinématographique pas évident de prime abord avec le noir et blanc. Mais un si beau noir et blanc qu'on en vient à regretter que le technicolor ait été inventé !
Chaque plan est travaillé au millimètre, les jeux d'ombres et de miroirs se font écho, la musique fait presque partie des dialogues : du grand cinoche comme on aime.
Et puis quelle histoire !
Aucune violence physique à l'écran, mais quelle tension dans cette sombre histoire de famille où Coppola revisite le mythe de Coppélia .

Il y eut un peu plus de débats chez BMR & MAM pour la troisième marche du podium.
On aurait aimé citer le sombre Biutiful ou même le trépidant Green Zone.
Ce sera finalement le coup de coeur pour Dans ses yeux de l'argentin Juan José Campanella qui l'emportera, à bien juste titre.
Le film prend son temps pour installer et développer ses quatre personnages qui vont s'entrecroiser pendant vingt-cinq ans pour notre plus grand plaisir.
Et peu à peu, la fiction juridico-policière cède le pas à une très belle histoire d'amour ... qui n'a pas eu lieu.
Même verdict donc, côté justice et côté amour : non lieu.
Polar, comédie, romance, passé historique de l'Argentine, ... que demander de plus à ce film remarquablement construit et soigneusement équilibré ?


Dans la catégorie miousik :
Il était temps de rendre justice à notre reggae préféré, celui de Tiken Jah Fakoly à l'occasion de la sortie de son dernier album : African Revolution.
On s'éloigne un peu du reggae des débuts, très roots avec ses grands choeurs féminins (on aimait bien) pour gagner une orchestration très fine et riche en instruments de toute sorte, dont une basse chaleureuse, des percussions syncopées et bien sûr la traditionnelle kora mandingue. Ce renouvellement musical rafraîchissant est bien venu.
On retrouve toujours avec plaisir quelques reggaes très musicaux et très poétiques.
Mais ce sont bien sûr ses textes les plus décapants qui ont fait la renommée du trublion Tiken Jah.
Des textes rafraîchissants, très “basic politic”, bien éloignés de la langue de bois à laquelle nous sommes habitués. À écouter sur notre playliste.

Le sympathique duo australien Angus et Julia Stone a parcouru pas mal de chemin tout au long de l'année et on entend maintenant leur Big Jet Plane un peu partout, dans les supermarchés comme chez les Émotifs anonymes.
Ce n'est pas une raison pour ne pas reconnaître notre coup de coeur de l'année 2010 pour le folk discret mais classieux de ces deux jeunes kangourous.


Barbara Gosza est plus confidentielle.
Ses chansons sont moins “faciles”, sa voix plus exigeante, mais ne tournons pas autour du pot : ce fut indubitablement “LA” voix découverte cette année.
Entêtante et dépouillée, plaintive et entêtée, cette voix sonne clair, entre mélancolie et lumière et n'hésite pas à reprendre des standards de Cohen ou Dylan.
À écouter ici.


Bon curieusement, la catégorie BD était un peu en veille cette année : notre activité BD est chaotique avec pas mal de “suites” en lecture ou en attente, qui permettront bientôt de réactiver quelques billets. Mais guère de grandes nouveautés en 2010. Gageons que notre année 2011 sera plus fertile et surtout notre blog-BD plus bavard.
Voilà, c'est dit, c'est fait, salut 2010 et vive 2011 !
Et pour les retardataires des retardataires qui auraient raté le best-of 2009 : c'est encore !


mercredi 8 décembre 2010

Des éclairs (Jean Echenoz)


Le siècle des lumières.

Ah ! Encore un petit bouquin de Jean Échenoz.
Hmmm ... d'avance on est certain que ce sera délicieux.
Une des plus belles plumes de l'édition française, dans les mains d'un auteur discret et constant. Passer à côté de ses remarquables derniers ouvrages serait impardonnable !
Avec Courir, lu il y a peu grâce à Véro, Échenoz nous contait l'histoire galopante de Zatopek et, comme ça en passant, l'Histoire d'un demi-siècle qui courait follement lui aussi.
Cette fois Échenoz remonte un peu plus loin, au soir d'un autre siècle finissant, pour nous faire partager la pseudo-biographie de Nikola Tesla (qu'il appelle Gregor dans son roman), ce serbe qui finira américain après avoir inventé un truc, finalement assez utile, l'électricité.
Après la course de Zatopek, finalement rattrapé par son siècle, l'histoire de Tesla ne pouvait que nous taper dans l'œil, ne serait-ce qu'en référence au film Le prestige où apparaissait David Bowie dans le rôle de ... Nikola Tesla himself. Un savant fou, façon Dr. Frankenstein de l'électricité, courant après les pigeons.
Un portrait finalement assez proche de celui que brosse ici Échenoz.
Un surdoué des ondes électriques, un peu branque, franchement asocial, obnubilé par les oiseaux en général et les pigeons en particulier (et pas du tout par les femmes), qui inventera tout plein de choses et s'en fera piquer tout autant par les rusés affairistes que seront Edison, Marconi ou Westinghouse. Tesla avait la bosse des maths mais pas celle des affaires.
[...] Je sais bien que Gregor est antipathique, désagréable au point de laisser penser qu'il n'a que ce qu'il mérite, mais quand même. Le voici sans un sou et menacé de prison juste au moment où Edison, Westinghouse, Marconi et les autres, profitant de ses idées acquises à bas prix sinon carrément volées, s'épanouissent en affaires et se font un maximum d'argent. Non seulement lessivé, il voit bien amèrement que nombre d'entreprises, ne vivant que sur ses propres inventions, du courant alternatif à la T.S.F. en passant par les rayons X, se développent avec profit sans qu'il recueille l'ombre d'un dollar.
La guerre entre Edison, chaud partisan du courant continu, et Westinghouse fervent adepte du courant alternatif, décrite et mise en scène par Échenoz vaut son pesant de volts. Au passage l'un deux inventera la chaise électrique ...
Tesla joue plutôt les électrons libres entre les deux et finira par faire la fortune de Westinghouse : ce sera donc le courant alternatif !
Tout cela est plein d'humour, plein d'intérêt pour ce monde à mi-chemin entre science et industrie et l'écriture d'Échenoz est toujours aussi impeccable et lumineuse.
L'histoire de Tesla n'a peut-être pas la foulée épique et le souffle Historique de celle de Zatopek(1) mais nous tenons là un deuxième épisode(2) qui ne demande qu'à tomber entre vos mains.
(1) : ceux qui découvrent Échenoz commenceront donc par courir après Zatopek
(2) : en fait, le troisième : Échenoz a également écrit une pseudo-biographie de Ravel

Pour celles et ceux qui aiment les docteurs frankensteins.
Les éditions de minuit éditent ces 175 pages qui datent de 2010.
Les Éditions de minuit proposent intelligemment de découvrir en ligne les premières pages du roman : c'est ici.
Une bio d'Échenoz. Vincent en parle.

mercredi 1 décembre 2010

Un employé modèle (Paul Cleave)

Serial killer, down under.

Bien évidemment on ne pouvait pas résister à l'envie d'épingler un petit coeur dans un endroit insolite de notre carte du monde des polars : tout là-bas, down under, en Nouvelle-Zélande.
[...] La Nouvelle-Zélande est connue pour sa tranquilité, ses moutons et ses hobbits. Christchurch est connue pour ses jardins et sa violence.
C'est donc désormais chose faite grâce à Paul Cleave et son Employé modèle.
Et ça démarre très très fort : on vous livre ici les deux pages du premier chapitre qui valent leur pesant de kiwis.
Entrez, entrez, mesdames et messieurs, amateurs de serial killers, trucidages tordus,  meurtres en série et autres charcutages délirants, entrez, entrez et vous serez servis !
Mais tenez vous bien : vous n'aurez pas affaire à 1 serial killer mais à 2 ou 3 ! et tant qu'à faire, ce sera même l'un d'eux qui mènera l'enquête et pas la police de Christchurch, complètement dépassée par les événements et l'imagination foisonnante de Paul Cleave !
Joe, le technicien de surface du commissariat principal de Christchurch se fait passer à longueur de journée de bureau pour le débile attardé qu'il n'est pas et pendant ses heures de loisirs, il se livre à son hobby préféré : tueur en série.
Pas par pulsions meurtrière ou sexuelle, non. C'est son hobby, tout simplement (vous aussi, je suis sûr que vous avez un hobby, vous comprendrez) :
[...] Je ne souffre pas de compulsion à tuer tout le temps. Je ne suis pas un animal. [...] Je ne suis qu'un type normal. Un Joe moyen. Avec un hobby.
Et puis il a des circonstances atténuantes : il est bien esseulé et ses deux seuls amis sont ses poissons rouges, Cornichon et Jehovah.
Et puis une maman tyrannique qui n'a qu'une obsession : que son fils adoré ne devienne surtout pas gay et continue à venir manger chez elle son fameux pain de viande.
On ne vous en dit pas plus mais bien sûr, il n'y a rien de bien sérieux là-dedans : c'est pas pour rien que les Néo-Zed ont la tête en bas, et l'auteur lorgne plutôt du côté de Donald Westlake.
Malheureusement, après le démarrage en fanfare lu plus haut, le bouquin souffre de nombreuses longueurs pas toujours très utiles et Paul Cleave s'attarde un peu en route. Dommage qu'il n'ait pas su trouver ou garder le rythme infernal qui aurait convenu à son polar délirant. Une prochaine fois peut-être : c'est son premier roman.
Ah, j'allais oublier un avis important aux lecteurs (pas aux lectrices, ce passage a beaucoup fait rigoler MAM, mais moi pas du tout, mais alors pas du tout, y'a des “choses” pour lesquelles je n'ai aucun humour, aucun) : messieurs donc, vous lirez rapidement et en diagonale le chapitre 25 (l'horreur) et les deux ou trois suivants (les soins). En tout cas, arrangez-vous pour ne pas finir la soirée sur ces chapitres : vous ne pourriez pas vous endormir avant au moins la page 270, le temps que la douleur, même imaginée, s'estompe, croyez-moi ...
Ceci dit, reconnaissons à Paul Cleave d'avoir su trouver comment faire parler de lui de l'autre côté de la planète !

Pour celles qui aiment les serial killers (quant à “ceux” : ils auront été prévenus !). 
C'est Sonatine qui édite ces 422 pages parues en 2006 en VO et qui sont traduites de l'anglais par le courageux Benjamin Legrand (et oui, il a dû traduire une à une et mot à mot toutes les pages des chapitres 25, 26, 27, ...). 
Pimprenelle et Marguerite sont (un peu trop) enthousiastes, Pierre est plus mesuré, mais c'est un homme, il a souffert pendant plusieurs chapitres tout comme moi.

vendredi 19 novembre 2010

Les évadés de Santiago (Anne Proenza & Anne Proenza)

La grande évasion.

Avec Les évadés de Santiago, la journaliste Anne Proenza (journaliste à Courrier International, notre hebdo préféré) et le chilien Teo Saavedra nous racontent l'évasion spectaculaire d'une cinquantaine de prisonniers politiques de la prison centrale de Santiago du Chili.
C'était le 29 janvier 1990. Le Chili s'acheminait très lentement sur la voie de la démocratie, Pinochet n'était plus chef de l'état mais restait toujours aux commandes de l'armée et tirait encore les ficelles du pays.
Pour l'essentiel, les prisonniers venaient du Frente Patriotico (“Le Front”), le bras armé du Parti Communiste aux heures les plus sombres de la dictature. Certains d'entre eux avaient été capturés après l'attentat manqué contre Pinochet(1).
Même si l'on en connaît la fin, le bouquin est agencé comme un véritable polar, et même un double suspense.
Les chapitres alternent entre, d'un côté, les longs préparatifs de l'évasion(2) :
[...] - J'ai un plan. Un tunnel. Nous sommes à trente mètres de la rue, nous pouvons avancer d'un mètre et demi par jour. Si nous sommes six personnes à travailler, en un an, au pire en deux, nous sommes sortis.
et de l'autre côté, à rebours, les progrès de l'enquête du juge chargé, après les événements, de tirer au clair cette affaire et les éventuelles complicités dont auraient pu bénéficier les “terroristes” évadés :
[...]  « Nous allons marcher sur des oeufs pourris, monsieur le juge », ne put s'empêcher de murmurer le secrétaire d'Amaya , d'habitude plus réservé, après avoir lu le document officiel définissant leurs nouvelles responsabilités.
Cette construction mêle habilement les événements, les points de vue, tout en ménageant suspense et intérêt.
Ce livre est aussi l'occasion de voir ou réviser notre histoire contemporaine du Chili, de vivre ou revivre ces événements qui auront marqué beaucoup de français (les liens étaient étroits entre nos deux pays).
De découvrir ou re-découvrir certains aspects de la dictature “du Vieux” et de réaliser que, bien avant que la Grèce ne devienne le terrain de jeux de la banque Goldman Sachs, le Chili avait déjà servi de laboratoire d'expérience aux économistes ultra-libéraux : c'étaient l'époque des Chicago Boys de Milton Friedman.
Mais surtout, ce bouquin détaille le quotidien des prisonniers politiques : même mêlés aux détenus de droit commun, ils refusent leur situation et leur statut.
 
Ils ne sont pas là pour  “purger une peine” mais revendiquent d'être toujours en lutte contre le pouvoir et l'oppression, même depuis leur cellule.
Ils refusent la discipline carcérale, ils réclament (et obtiennent !) leurs droits à force de grèves de la faim.
Et bien sûr ils préparent leur évasion, réalisant en cela leur devoir de militants, prêts à reprendre la lutte.
Impressionnante (vraiment impressionnante) est la force collective de ces hommes torturés(3), brimés, bafoués, emprisonnés, qui passeront outre les peurs, les egos et les querelles de chapelle.
Une belle leçon d'histoire, d'engagement politique et de courage collectif.
Plus de vingt ans après, le contexte politique a beaucoup changé, c'est le moins qu'on puisse dire, mais comme ce récit est tout sauf un plaidoyer nostalgique à la gloire des valeureux militants, on tient là un très bon roman.
Une lecture qui nous fait paraître plus intelligent.
_______________________________
(1) : le 7 septembre 1986, le lance-roquettes embusqué aura le temps de tirer deux charges. Deux voitures seront pulvérisées. Pinochet se trouvait dans la troisième ...
(2) : les prisonniers mettront un an et demi à creuser leur tunnel !
(3) : le livre a su trouvé le juste chemin pour évoquer le chapitre de la torture sans aucun voyeurisme complaisant, faisant sans doute écho à la pudeur qui empêche ces hommes de trop parler des moments inhumains vécus ainsi.

Pour celles et ceux qui aiment les évasions. 
Le Seuil édite ces 300 pages parues en 2010. 
Une interview de Teo Saavedra.

mercredi 3 novembre 2010

American Express (James Salter)

Nouvelles des États-Unis.

Avec James Salter on découvre un auteur états-unien bientôt centenaire et visiblement réputé. Il était temps de rattraper notre retard.
American Express est un recueil d'une douzaine de nouvelles. Un recueil plutôt égal et équilibré au point que c'est même la répétition de ces petites tranches de vie qui fait le charme insolite de ce bouquin.
Des petites tranches d'histoires qui ne semblent avoir ni début, ni fin.
Le lecteur ne semble pas avoir de prise sur ces personnages insaisissables qui entrent par une page et sortent par une autre.
L'écriture de Salter est très distanciée et excelle à décrire par le menu les petits faits insignifiants qui, au final, signifient beaucoup plus qu'ils n'y paraissent.

[...] C'était une femme qui avait un certain style de vie. Elle savait donner des dîners, s'occuper des chiens, entrer dans un restaurant. Elle avait sa façon de répondre à des invitations, de s'habiller, d'être elle-même. D'incomparables habitudes, pourrait-on dire. C'était une femme qui avait lu, joué au golf, assisté à des mariages, qui avait de jolies jambes, qui avait connu des épreuves. C'était une belle femme dont personne ne voulait plus.

Relisez-moi un peu ça : chaque mot semble avoir été pesé et soupesé, jusqu'à la chute imparable.
Allez, on s'en refait une :

[...] Sa famille mangeait en silence, quatre personnes dans la tristesse d'un cadre bourgeois, la radio était en panne, de minces tapis couvraient le sol. Quand il avait terminé, son père se râclait la gorge. La viande était meilleure la dernière fois, disait-il. La dernière fois ? s'étonnait sa femme.
- Oui, elle était meilleure, maintenait-il.
- La dernière fois, elle n'avait aucun goût.
- L'avant-dernière fois, alors, disait-il.
Puis ils retombaient dans leur mutisme.
On n'entendait plus que le bruit des fourchettes, et, parfois, celui d'un verre. Soudain, le frère se levait et quittait la pièce. Personne ne levait les yeux.

Allez, encore une toute dernière, la dernière page de la première nouvelle, sa chute, souvent citée ici ou là :

[...] Elle a de petits seins et de grands mamelons.  Et aussi, comme elle le dit elle-même, un assez gros postérieur. Son père a trois secrétaires. Hambourg est près de la mer.

Voilà : c'est le point final déroutant de la première nouvelle Am Strande von Tanger (sur la plage de Tanger), débrouillez-vous avec ça. Insaisissable je vous dis.
Une écriture (trop ?) exigeante qui nous plonge sans prévenir dans une tranche de vie où s'entremêlent les souvenirs des personnages et qui, quelques pages plus loin, nous en ressort tout estourbi.


Pour celles et ceux qui aiment les nouvelles.
Points édite ces 207 pages parues en 1988 en VO et traduites de l'anglais par Lisa Rosenbaum.

mercredi 20 octobre 2010

Ru (Kim Thuy)

Telle mère, telle fille.

http://carnot69.free.fr/images/chinois.gifAprès vous avoir bassinés avec un été africain, on risque bien de vous imposer un automne vietnamien en prévision de notre voyage en décembre chez les Hmongs, Lô Lô et autres minorités ethniques des montagnes du nord-vietnam ... ! Allez, on commence ...
Kim Thuy est née à Saïgon pendant l'offensive du Têt. Elle quittera le Vietnam 10 ans plus tard en compagnie d'autres boat people. Depuis elle vit au Québec.
Elle a écrit Ru, son premier roman, en français.
Largement autobiographique, ce petit bouquin est comme un collage de souvenirs et d'époques : les derniers temps de l'opulence coloniale avant l'arrivée des communistes, la fuite en bateau jusqu'au Canada via les camps de réfugiés de Malaisie, la vie d'immigrante au Québec, puis ses deux enfants, son retour provisoire au pays de nombreuses années après, ... Kim Thuy entremêlent habilement de petites scènes vécues dans ces différents lieux à différents moments de sa vie. Le patchwork prend forme et se dessinent peu à peu quelques portraits : le sien bien sûr, mais également celui de sa famille, sa mère, Tante 7(1) un peu simplette ou encore l'incorrigible Oncle 2, play-boy désinvolte et charmeur ...
Bien sûr quitter le Vietnam dans ces conditions et à cette époque n'a pas été une excursion touristique : quelques scènes évoquent des souffrances et des blessures pas faciles à oublier ...
Mais l'auteure sait aussi nous faire partager quelques moments de pure poésie asiatique :
[...] J'allais au bord d'un étang à lotus en banlieue de Hanoï, où il y avait toujours deux ou trois femmes au dos arqué, aux mains tremblantes, qui, assises dans le fond d'une barque ronde, se déplaçaient sur l'eau à l'aide d'une perche pour placer des feuilles de thé à l'intérieur des fleurs de lotus ouvertes. Elles y retournaient le jour suivant pour les recueillir, une à une, avant que les pétales se fanent, après que les feuilles emprisonnées aient absorbé le parfum des pistils pendant la nuit.
Mais les plus belles pages sont celles qui évoquent son arrivée au Canada, il y a trente ans, et l'accueil que leur réservaient les québécois. Des pages à lire et relire, salutaires à notre époque où l'on se préoccupe plutôt d'élever des murs et de fermer les frontières.
[...] Ma première enseignante au Canada nous a accompagnés, les sept plus jeunes Vietnamiens du groupe, pour traverser le pont qui nous emmenait vers notre présent. Elle veillait sur notre transplantation avec la délicatesse d'une mère envers son nouveau-né prématuré. Nous étions hypnotisés par le balancement lent et rassurant de ses hanches rondes et de ses fesses bombées, pleines. Telle une maman cane, elle marchait devant nous, nous invitant à la suivre jusqu'à ce havre où nous redeviendrions des enfants, de simples enfants, entourés de couleurs, de dessins, de futilités. Je lui serai toujours reconnaissante parce qu'elle m'a donné mon premier désir d'immigrante,celui de pouvoir faire bouger le gras des fesses, comme elle. Aucun Vietnamien de notre groupe ne possédait cette opulence, cette générosité, cette nonchalance dans ses courbes.
Le bouquin est construit presque comme un journal intime, mélangeant les lieux et les époques. Intime est bien le mot : toute en pudeur, Kim Thuy essaie de se raconter.
Mais on ressort un peu frustré de ce petit bouquin avec l'impression d'avoir passé une charmante soirée avec une jeune femme asiatique agréable, à la conversation très intéressante, qui a su nous faire entrevoir plein d'épisodes de sa vie mouvementée, plein de petites choses curieuses d'autres lieux et d'autres époques et puis qui nous laisse page 143, bon, cher monsieur, il faut que j'y aille, ravie de vous avoir rencontré ...
Oui certes, mais, mais ... on aurait aimé plongé plus au cœur peut-être pas de la vraie vie de Kim Thuy, ne soyons pas indiscrets, mais au cœur d'un bon gros roman qui nous aurait emporté des heures, là-bas, autrefois.
À trop vouloir coller à sa propre réalité intime, l'auteure finit par se cacher, c'est bien naturel. D'ailleurs, elle en convient elle-même : petite, elle était l'ombre de sa cousine, plus grande, l'ombre de ses hommes ... Une histoire moins personnelle et plus romancée lui aurait permis de plus en raconter, en même temps que de mieux se cacher, ombre parmi ses personnages.
Mais ne boudons pas le plaisir à lire ces quelques belles pages, même peu nombreuses !
D'autant que deux autres livres sont en préparation : peut-être l'occasion de passer à nouveau une ou deux agréables soirées en compagnie de cette charmante dame ...
(1) : Kim Thuy nous dit qu'au Vietnam on préfère souvent les numéros (dans l'ordre des naissances) aux prénoms !

Pour celles et ceux qui aiment les immigrants.
Liana Levi éditent ces 143 pages parues en 2009.
Marie-Claire, À propos, Kathel, Jules et plein d'autres en parlent.

jeudi 14 octobre 2010

Du sang sur la neige (Levi Henriksen)

Laisse tomber la neige.

Encore un polar norvégien ? Du sang sur la neige de Levi Henriksen.
Et bien non, cette fois nous ne rangerons pas ce bouquin au rayon policiers(1).
Non pas qu'il s'agisse d'une sous-classe dévaluée, tous ceux qui viennent picorer à notre table savent à quel point on goûte la littérature dite policière, mais ce bouquin n'a vraiment rien d'un thriller et l'éditeur français a certainement voulu profiter de la vague qui nous a tous emportés.
L'ambiance de cette petite bourgade de la forêt norvégienne se situe plutôt quelque part entre la sombre Islande d'Indridason et les Chaussures italiennes de Mankell.
On a connu des références moins flatteuses !
L'écriture de Levi Henriksen (rocker norvégien de son état) n'atteint pas encore les cimes de ses illustres aînés(2) mais ce n'est là que son premier roman en français (le quatrième chez lui) et si l'on en croit cette fournée, le futur est prometteur !
Alors que se passe-t-il cet hiver-là à Skogli ?
Et bien Dan sort tout juste de prison (vieille histoire de trafic de drogue) et découvre que son frère bien aimé s'est suicidé. Ils étaient très proches, ayant perdu leurs parents trop jeunes.
La maison est vide et il n'y a pas de femme pour attendre notre Dan. Mais plutôt un flic teigneux et l'ancien complice qui lui, n'était pas allé en taule. Ça va plutôt mal. Dan tourne en rond et broie du noir.
L'autre personnage du bouquin c'est l'hiver et Henriksen est un peu au climat littéraire de la Norvège ce qu'Indridason est à celui de l'Islande : fuyez vers les tropiques, ne venez surtout pas nous voir, il fait chez nous un temps de chien !

[...] Le thermomètre affichait moins vingt quand il était parti, mais dans la forêt, au milieu des arbres, il devait faire un peu plus doux - moins quinze peut-être. Un peu plus doux qu'ils disent, les norvégiens, je retiens la formule pour février prochain !

Ou encore, un peu plus loin :

[...] Il avait oublié à quel point un hiver dans les terres pouvait être pénible, qu'il était impossible d'ignorer cette saison comme dans les villes. Il n'y avait ici aucun tram, bus ou train dans lequel monter quand les voitures ne démarraient pas. L'hiver n'était pas éclairer par l'asphalte et les immeubles, mais il vous guettait chaque matin derrière la fenêtre de la cuisine, comme un grand vide.

Oui, l'hiver habite vraiment ce roman et l'on touche d'un doigt frileux la vie quotidienne de ces peuples nordiques : chauffe-moteur, pulls, pneus neige, sauna, poêles à bois ou à mazout (y'a même des poêles dans les camions !).
Pour le reste, l'ami Dan est en pleine dérive et tente péniblement de se reconstruire et d'échapper aux souvenirs trop présents : son frère disparu il y a peu, leurs parents perdus trop tôt ...
Papa était pasteur pentecôtiste : encore un autre aspect méconnu des pays nordiques, rappelons-nous de L'horreur boréale de la finlandaise Asa Larsson.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifDan croise deux autres personnages, un oncle cul de jatte et une jeune femme du pays (et oui, quand même !) et cela nous vaut quelques très belles scènes (ah, le Noël avec tonton au resto de la gare de Charlottenberg avec deux jeunes asiatiques de petite vertu) dignes des Chaussures italiennes que l'on citaient plus haut.
Un roman pas banal, attachant et un univers très personnel mais dans lequel on se laisse emporter sans difficulté (mais chaudement habillé).
Celles et ceux qui voudraient absolument goûter au polar norvégien iront plutôt du côté de chez Jo Nesbo.

(1) : il n'y a d'ailleurs pas de sang dans le titre du bouquin en VO qui pourrait se traduire par “la neige qui tombe va recouvrir celle déjà tombée” [Snø vil falle over snø som har falt]
(2) : aînés en littérature du moins, car il a pratiquement le même âge qu'Arnaldur Indridason (Mankell est plus vieux, lui !)


Pour celles et ceux qui aiment le froid et l'hiver.
Les presses de la cité éditent ces 355 pages parues en 2004 en VO et traduites du norvégien par Loup-Maëlle Besançon.
Melisender en parle.