lundi 28 mai 2012

Je m’en vais (Jean Echenoz)


L’art de l’esquimautage.

Ah, prendre un bouquin d'Échenoz ! Ah, quelle annonce de plaisir. C'est comme décapsuler une bouteille de sa meilleure bière(1). C'est comme mettre un bon CD dans la boîte à zik.
Il faut dire que Jean Échenoz joue de la musique des mots comme d'autres de celle du piano.
Quel virtuose. Quelle mélodie que ces phrases qui tournent et qui roulent, l'humour discret, sans jamais se prendre trop au sérieux, sans effet d'orchestration trop appuyé.
Cette chanson-ci commence et finit par les mêmes mots, le même refrain : Je m'en vais.
On commence comme ceci :

Je m’en vais, dit Ferrer, je te quitte. Je te laisse tout mais je pars. Et comme les yeux de Suzanne, s’égarant vers le sol, s’arrêtaient sans raison sur une prise électrique, Félix Ferrer abandonna ses clefs sur la console de l’entrée. Puis il boutonna son manteau avant de sortir en refermant doucement la porte du pavillon.

Pour finir comme cela :

[...] Je suis désolé, dit Ferrer en s’approchant avec prudence, je n’avais pas du tout prévu ça. C’est un peu compliqué à expliquer. Pas grave, dit la fille, je suis moi-même là par hasard. Vous allez voir, il y a des gens assez marrants. Allez, venez. Bon, dit Ferrer, mais je ne reste qu’un instant, vraiment. Je prends juste un verre et je m’en vais.

Entre ces deux Je m'en vais, deux cent pages où il ne se passe pas grand chose, comme d'habitude chez Échenoz, juste l'errance de ce Ferrer, marchand d'art qui se prête quand même à un voyage au fin fond du Canada pour récupérer quelques babioles d'esquimaux, une fortune d'art ethnique qui ... bon, on ne va quand même pas vous raconter le fil ténu de l'intrigue presque policière qui agrémente le récit.
Mais comme d'usage chez cet auteur, ce n'est pas l'important : l'essentiel est ailleurs, dans les petits riens sans importance justement, les petits riens qui font le récit du réel, de la vraie vie des personnages dont Échenoz tire le portrait.
Car Jean Échenoz est grand portraitiste.
Le sieur Ferrer connaîtra quelques déboires avec sa galerie d'art mais aura surtout du mal à se fixer auprès de la gente féminine, entre deux Je m'en vais :

[...] Cette moitié féminine peut aussi, a-t-il remarqué, se diviser en deux populations : celles qui, juste après qu’on les quitte, et pas forcément pour toujours, se retournent quand on les regarde descendre l’escalier d’une bouche de métro, et celles qui, pour toujours ou pas, ne se retournent pas. En ce qui concerne Ferrer, il se retourne toujours les premières fois pour estimer à quelle catégorie, retournante ou non retournante, appartient cette nouvelle connaissance. Ensuite il procède comme elle, se plie à ses manières, calque son comportement sur le sien vu qu’il ne sert vraiment à rien de se retourner si l’autre pas.

Ah, quelle musique. Échenoz est incontestablement notre auteur français préféré, inégalé sans doute parmi ses contemporains.
Ce bouquin n'est peut-être pas le meilleur de la série mais ressemble un peu, avec ses faux airs de polar, au Lac déjà commenté ici.

(1) : oui, plutôt une cannette de bière qu'une bonne bouteille de vin : les bouquins d'Echenoz sont généralement courts et plutôt du format 33cl que 75cl, c'est comme ça.


Pour celles et ceux qui aiment les esquimaux.
Les éditions de minuit éditent ces 199 pages qui ont obtenu le Goncourt de 1999.
Une bio d'Échenoz et d'autres avis chez Babelio.

mardi 1 mai 2012

Tusitala (Nakajima Atsushi)

Les îles aux trésors.

Un bouquin sur R.L. Stevenson, voilà qui avait de quoi nous attirer.
http://carnot69.free.fr/images/chinois.gifUn bouquin écrit par un japonais, Nakajima Atsushi, voilà qui avait de quoi nous appâter. Alors évidemment, si c'est le japonais qui se met à évoquer Stevenson ...
La mort de Tusitala, raconte les dernières années de R.L. Stevenson dans les îles Samoa (façon Brel ou Gauguin), fuyant pour raisons de santé, l'air vicié de sa Grande-Bretagne natale.
Tusitala était le nom local de R.L. Stevenson et à quarante ans, RLS se considérait déjà comme très vieux :

[...] si l'âge, d'une certain façon, se calcule d'après la distance plus ou moins courte qui nous sépare de la mort.

Nakajima Atsushi brosse un très beau portrait (à peine imaginaire) de l'écossais qui avait l'âge d'être son père et qui l'était sans doute au plan littéraire. La prose du japonais est étonnamment moderne (belle traduction sans aucun doute) et l'on se surprend à plusieurs reprises à déchiffrer les dates : oui, Atsushi est né en 1909 et son bouquin date de sa dernière année : 1942. Surprenant.

[...] Cet homme, très malade des poumons, mais d'un tempérament volontaire, insupportablement prétentieux, poseur et vaniteux, qui se faisait passer pour un artiste sans en avoir le talent et abusait de ses faibles forces pour produire à tour de bras des œuvrettes insignifiantes mais joliment faites, essuyait dans la vie réelle de constantes railleries, à cause de cette préciosité puérile, subissait sans cesse chez lui la domination d'une épouse plus âgée et, pour finir, mourait misérablement, au fin fond des mers du Sud, en regrettant jusqu'aux larmes le Nord et son pays natal.

Ce court roman en forme de fausse-vraie biographie alterne les vraies-fausses lettres de RLS et le récit de Atsushi qui partage de nombreux points communs avec son 'modèle' : le japonais vécut lui aussi dans les îles du Pacifique (les îles Palaos, du temps de la conquête nipponne) et lui aussi malade des poumons, se savait condamné (pleurésie, asthme, ... il mourut très jeune d'une pneumonie). Pour ces deux là, l'écriture était la seule façon d'échapper à leur destin et ce petit bouquin est donc un hymne joyeux à l'écriture (et à la lecture) :

[...] Mais d'un autre côté, la joie mystérieuse, devenue comme une seconde nature, d'aligner les lettres sur le papier [...] voilà qui n'est pas près de se laisser oublier.

Dédié aux amoureux des livres.


Pour celles et ceux qui aiment les écrivains.
C'est Anacharsis qui édite ces 170 pages traduites du japonais par Véronique Perrin et qui datent de 1942 en VO.

samedi 21 avril 2012

Un safari arctique (Jorn Riel)

Lectures givrées.

Ici même, on avait déjà parlé de Jørn Riel (il y a ... cinq ans déjà !).
Le nouveau petit bouquin que l'on vient de lire est de la même veine : Jørn Riel nous raconte des histoires invraisemblables venues du fin fond des terres glacées du Groënland.
Avec un tout petit peu moins de cocasseries potaches que dans le précédent ouvrage, Un safari arctique est un recueil de nouvelles, de racontars comme le dit l'auteur, truculentes, savoureuses, hénaurmes, ... à la dimension des landes désolées du pays.
Jørn Riel maîtrise parfaitement l'art de raconter une histoire. Et le plus souvent, il met en scène un personnage qui lui-même, se fait conteur pour ses compagnons. Cette mise en abyme est également celle du gars qui raconte l'histoire du gars qui lui a raconté ...
À chaque étape ou étage, l'histoire est, comme il se doit entre gens de bonne compagnie, embellie, enjolivée. Les fanfaronnades deviennent encore plus exagérées et les invraisemblances encore plus vraies. Si Tartarin n'avait pas été de Tarascon, il eut été de Fimbul ou de Bjørkenborg assurément.
L'histoire d'Emma par exemple, est extraordinaire : à plusieurs reprises, Jørn Riel nous donne le fin mot de l'affaire, la clé de l'histoire, mais non, rien n'y fait, comme les chasseurs du Groënland on a tellement envie de croire à cette jolie histoire qu'on se laisse emporter au fil des quelques pages et on se laisse surprendre par la chute qu'on nous avait pourtant déjà dévoilée. Chapeau !

Emma voyageait beaucoup. Elle se déplaçait de fjord en fjord, de cabane en cabane et de couchette en couchette. Dans certains endroits, son séjour était bref, dans d’autres, il pouvait durer des mois. Malgré les nombreuses expériences de toutes sortes, elle restait douce et candide, comme le jour où elle avait jailli de l’imagination de Mads Madsen. Ses joues de beignets aux pommes rougeoyaient comme le soleil d’août chaque fois qu’on lui présentait un nouveau fiancé, et ses yeux d’un bleu de glacier brillaient d’impatience en attendant que les négociations, après beaucoup de vives discussions, aient pris fin. La vie dans le nord-est du Groenland devint vite aussi passionnante pour Emma que pour les chasseurs. Les mois passèrent. Moins d’un an s’était écoulé qu’elle avait déjà fait le tour de la côte plusieurs fois. Elle passa le mois d’hiver le plus froid chez Valfred dans la Cabane de Fimbul. Ce fut pour la jeune fille une sorte d’état d’hibernation. Une longue période de repos dans la couchette supérieure de la cabane. De bon coeur, Valfred l’avait reprise au Comte qui, par erreur, l’avait achetée à Herbert contre douze bouteilles de vin à étiquettes et la moitié de la récolte de pommes de terre de l’année suivante.
– Est-ce qu’elle est pas un peu du genre olé olé ? demanda Fjordur, sentant à nouveau le doux bourdonnement sous les hanches.
– Emma change de partenaire comme nous autres nous changeons de chemise, avoua Siverts, c’est-à-dire à peu près une fois par mois.

La nouvelle qui donne son titre au recueil est également un morceau d'anthologie quand une riche et noble dame s'en vient chasser le bœuf musqué aux côtés de nos rudes gaillards, puants et barbus :

– Hé, hé, j’ai connu un machin comme ça autrefois. Une vraie dame que c’était, hé, hé, mais y a longtemps d’ça. Tout le monde regardait Valfred. Avoir connu une dame, c’était vraiment quelque chose. Peut-être qu’on pouvait profiter des expériences de Valfred.
– Et t’as connu combien de dames ? demanda Herbert.
– Ah, combien, combien ? Ça dépend, répondit Valfred, sibyllin. Il y a donc longtemps de ça, mais d’une façon ou d’une autre on se souvient quand même. Celle que j’ai connue avait un magasin de broderie à Gothersgade, une rue de Copenhague. Elle avait peut-être rien de particulier à voir, mais c’était une jolie petite chose et une dame surchoix. Elle avait une odeur particulière, et je crois que toutes les vraies dames sont comme ça.
– Quel genre d’odeur ? demanda Anton. Il était avide de s’instruire et n’avait que très peu de connaissance en matière de dames.
– Ouais, Anton, comment te faire comprendre ça ? Valfred se gratta la nuque. C’était un peu du genre de la lotion pour les cheveux du Comte, et puis un brin comme quand on fait bouillir du chou. Pas beaucoup, ça ne piquait pas le nez, juste un peu, vous comprenez. C’est parce que les dames, ça se lave tous les jours avec du savon, et après, ça s’asperge avec de l’eau de toilette ou des choses de ce genre.
– Mais le chou ? Anton était désireux d’en savoir plus. D’où il venait ?
– Je suppose qu’il venait de l’intérieur, mon ami, dit Valfred.

http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifQuelques petites nouvelles qui s'enchaînent et se répondent, sans vraiment se suivre mais quand même, qui brodent toute une galeries de portraits de ces chasseurs de peaux venus passer quelques hivers sur la banquise groënlandaise et qui ne repartiront peut-être jamais, trop heureux d'être là, seul(s) et loin de tout.
Dépaysement garanti : Jørn Riel a vécu plusieurs longues années au Groënland dans une base scientifique et désormais, comme le dit son éditeur, il 'décongèle' dans la jungle de malaisie avec en tête, tout plein d'histoires à raconter aux papous.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires tout simplement.
10/18 édite ces 157 pages qui sont traduites du danois par Susanne Juul et Bernard Saint-Bonnet
Blanche-Neige en parle (à qui on a piqué le titre).

mercredi 18 avril 2012

Un avenir (Véronique Bizot)

L’avenir est derrière nous.

Un avenir de Véronique Bizot est évidemment un bouquin qui parle du passé.
Au hasard de circonstances, Paul retourne dans la maison de leur enfance (ils étaient six frères et sœurs). Pendant que seul, il tourne en rond dans cette grande bâtisse, peu à peu tout le passé de cette fratrie remonte à la surface des mots.

[...] à vrai dire, aucun de nous n'aurait parié sur le mariage d'Adina et Dorthéa, qui, jumelles, elles aussi, avaient largement dépassé l'âge d'un premier mariage et n'ont pas hérité de la clarté norvégienne de notre mère, ce sont deux femmes d'apparence assez sévère, et Adina a en outre cette cicatrice en travers de la joue. Dorthéa a toujours l'air plus ou moins sale, mais elle peut à l'occasion de montrer enjouée, quoique la plupart du temps je la trouve simplement agitée. Assis dans le fauteuil de velours jaune, notre frère Odd ne desserrait pas les dents et il me semble que notre plus jeune sœur Margrete était comme à son habitude installée à la table derrière le canapé, et comme à son habitude occupée à écrire, c'est-à-dire noircir ses cahiers quadrillés dont a toujours ignoré quelles histoires, quelles inventions, quelles confessions ils pouvaient bien contenir. [...] Elle s'y mettait dès le matin depuis des années, jour après jour, si je n'écris pas sur ces cahiers, disait-elle, tout ce qui est dans ma tête y demeurera et me submergera, nous submergera tous, affirmait-elle. Si bien que notre sœur Adina la laissait faire, se contentait simplement de l'envoyer chercher telle chose à l'étage, à la cuisine ou au jardin, rien d'important, jamais par exemple elle ne lui aurait demandé de sortir le linge de la machine à laver et d'aller l'étendre dehors sur le fil.

L'écriture est originale, simple et sans trop d'effets à la mode [on pense un peu à Échenoz, belle référence] : au fil des scènes qui remontent du passé, il faut se laisser bercer par les longues phrases sans queue ni tête de Véronique Bizot et se laisser promener dans les méandres des digressions et des souvenirs. Jusqu'à une courte fin abrupte et surprenante.
Car c'est l'histoire d'une famille : des frères, des sœurs.
La sœur Margrete déversait dans ses cahiers tout ce qui menaçait de la submerger. Paul avait lui, choisi d'enfouir tout cela dans les tiroirs secrets de sa mémoire : mais pendant ces quelques jours passés seul dans la maison familiale, tout cela va resurgir et le submerger à son tour.
En contre-point, comme en creux, on devine l'histoire des parents ... qui, par le passé, n'ont peut-être pas laissé beaucoup d'avenir à leurs enfants.
Un petit bouquin qui mérite une belle place dans notre répertoire des opuscules minuscules
Avec ce second roman (on n'avait pas encore lu le premier), Véronique Bizot confirme qu'elle a de l'avenir !


Pour celles et ceux qui aiment les courts romans ou les longues nouvelles.
C'est Actes Sud qui édite ces 103 pages qui datent de 2011.
D'autres avis sur Babelio.

lundi 9 avril 2012

Désolations (David Vann)

Robinson des glaces.

On n'avait pas cédé (à raison visiblement) aux sirènes de Sukkwan Island, le précédent roman de David Vann : trop d'engouement, trop de ferveur sur les blogs, l'effet de mode nous avait paru suspect.
Mais on ne pouvait pas bouder trop longtemps et le pitch de son second roman, Désolations, semblait prometteur.

Au fin de fond de l'Alaska, Gary et Irene sont à la retraite, leurs gosses élevés et devenus adultes.
Gary n'a plus qu'une obsession : construire sa cabane sur Caribou Island (c'est le titre en VO), l'île perdue au milieu du lac en face de chez eux.
Irene est prête à le suivre : tout, même la folie de Gary, plutôt que d'être abandonnée à nouveau (elle ne s'est jamais remise de la fuite de son père et de la pendaison de sa mère).
[...] Au petit matin, Irene porta sa part, rondin après rondin, du pick-up au bateau. On n'arrivera jamais à les caler les uns sur les autres, dit-elle à son mari, Gary.
Je vais devoir les raboter un peu, dit-il d'un air renfrogné.
Irene s'esclaffa.
Merci, dit Gary, Il affichait déjà cette expression inquiète et morose qui accompagnait tous ses projets impossibles.
Pourquoi ne pas construire la cabane avec des planches ? demanda Irene. Pourquoi faut-il absolument qu'elle soit en rondins ? Mais Gary ne lui répondit pas.
Voilà. On est à la page 10 seulement et tout est déjà dit : on sait qu'on va accompagner ce vieux couple finissant dans une lente mais certaine descente aux enfers, jusqu'à un dénouement qui ne pourra être que tragique.
Bientôt Irene sera prise de maux de tête terribles, qu'on devine psychosomatiques. Tous deux s'entêtent, chacun de son côté, Gary à bâtir sa cabane de traviole, Irene à ne pas le lâcher pour ne pas lui laisser l'occasion de la planter là, sur la rive.
Et pour être sûr que cette histoire soit vraiment terrible, David Vann nous a emmenés chez lui en Alaska :
[...] La fin de l'été dans cette région ressemblait fort à l'hiver. Ne te plains pas, se dit-elle. C'est toi qui as voulu venir. Elle avait imaginé l'Alaska comme une véritable aventure, mais à dire vrai la région lui semblait plutôt fade. On voit un ou deux élans et ils commencent à sembler aussi communs que les vaches.
Un pays de désolation. Pluies, neiges, vents et moustiques. Un pays avec ses cohortes de pêcheurs : à la ligne ou au chalut, mais David Vann ne nous donne certainement pas envie d'aller pêcher le saumon avec eux !
Rien à voir, par exemple, avec la pêche de la truite à la mouche dans le Maine où nous conviait William G. Tapply(1).
Le Maine c'est quand tu veux, mais l'Alaska non, sûrement pas !
Autour de Gary et Irene, leurs deux enfants qui sont restés à proximité : le fils Mark fume la marie-jeanne de son jardin, Rhoda rêve d'un mariage avec un riche dentiste qui court déjà le jupon. On se dit qu'ils ont des excuses, ils vivent en Alaska.
Voilà pour l'histoire et son décor.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifReste le bouquin de David Vann : passées les premières pages, c'est terrible. On dévore ce bouquin à vive allure, impossible de le reposer, il ne s'y passe pratiquement rien mais c'est pire qu'un polar. L'obsession de Gary, courbé sous les muets reproches de sa sorcière de femme, incarnation de la réprobation, devient la nôtre. On partage les affres et les maux de tête d'Irene qui s'obstine à sauver son couple et à suivre son abruti de mari entêté. Tous les personnages, couple, enfants, conjoints, sont attachants, épais, humains et vrais. On croit prendre parti pour l'un ou l'autre, on aimerait bien s'identifier à quelqu'un, ne serait-ce qu'un demi-héros, mais le chapitre suivant nous le dépeint sous un jour encore plus sombre et plus attristant. Les tempêtes et les désolations de l'Alaska ne sont bien évidemment que les reflets de celles des âmes humaines, à moins que ce ne soit le contraire.
David Vann nous décrit des paysages grandioses (désolants mais grandioses !) mais c'est dans les têtes que tout se passe.
[...] Il faut que j'y aille, dit Mark.
Reste déjeuner, dit Rhoda.
J'ai promis de rendre le bateau. Il faut que j'y retourne.
Tu fuis comme ton père, dit Irene. Pourquoi tu ne peux pas rester ? C'est rien qu'un déjeuner. Pourquoi les hommes de cette famille passent-ils leur temps à fuir ?
Je ne sais pas, dit Mark, Peut-être parce que tu nous fous les jetons ? Si je reste une minute de plus ici, je vais hurler. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est comme ça. Désolé. Ne le prends pas personnellement. Il avait ouvert la porte, s'enfuyait.
Que je ne le prenne pas personnellement ? dit Irene.
David Vann écrit là où ça fait mal. Et il écrit bien. Vraiment très bien.

(1) : c'était Dérive sanglante, Casco Bay et Dark Tiger, dans la même collection Nature Writing de Gallmeister.

mercredi 28 mars 2012

Miséricorde (Jussi Adler Olsen)

Cold case à la danoise.

Ça ressemble à un best-seller de gare surfant sur la vague du polar nordique.
C'est en partie vrai.
Vrai parce que Miséricorde, le bouquin du danois Jussi Adler Olsen raconte une histoire où l'on joue à se faire peur avec la disparition d'une jolie députée danoise, Merete Lynggaard, qui se retrouve enfermée dans une sorte de grand caisson d'isolement surcomprimé. Qui lui en veut au point de la torturer ainsi ? Un amant éconduit ? Un politicien qu'elle aurait dénoncé ? C'était en 2002. Depuis 5 ans, Merete croupit dans sa cage. Le dossier a été classé, on l'a cru disparue en mer.
S'il n'y avait que ces chapitres, on ne parlerait pas de Jussi Adler Olsen sur ce blog.
Mais il y a l'autre volet du bouquin : en 2007, l'inspecteur Carl Mørck échappe de peu à une fusillade. Ses deux collègues n'ont pas eu sa chance. Il aurait peut-être pu réagir un peu plus vite et les sauver ? Déjà que Carl Mørck n'était pas un compagnon bien agréable avant, désormais il est odieux avec ses collègues. Traumatisé par la fusillade, il déprime.

[...] Pour commencer sa femme l'avait quitté. Ensuite, elle avait refusé de divorcer, tout en continuant à vivre séparé de lui dans son abri de jardin. Finalement, elle s'était offert une brochette d'amants beaucoup plus jeunes qu'elle et avait pris la mauvaise habitude de lui téléphoner pour les lui décrire. Ensuite, son fils avait refusé de continuer à vivre avec elle et s'était réinstallé chez Carl, en plein crise adolescente. Et pour finir, il y avait eu cette fusillade à Amager, qui avait stoppé net tout ce à quoi Carl s'était raccroché.

Pour cuver sa peine, le voici donc relégué au sous-sol avec de vieux dossiers classés à ré-ouvrir, histoire de redorer le blason de la police aux yeux des politiques et d'obtenir des subventions supplémentaires. Bien sûr, le dossier sur le haut de la pile est celui de Merete Lynggaard disparue 5 ans plus tôt. Et le lecteur futé se doute bien que les deux histoires vont finir par se rejoindre.
Mais Carl est affublé d'un aide à tout faire : Hafez el Assad, un pseudo-réfugié syrien (!) qui cuisine des beignets dans le bureau de Carl le bougon. Ces deux-là forment une paire impayable. Et originale.
Assad ne se contente pas de laver par terre et de faire la cuisine, il conduit aussi la voiture comme Samy Naceri dans Taxi, il connaît les filons pour décoder les faux-papiers plus vite que la scientifique et surtout il décrypte les affaires plus vite que Carl ! Ah, j'oubliais, auprès des femmes il a aussi plus de succès que Carl le maladroit.

[...] Carl s'assit lourdement sur son siège en face de son assistant.
« Ça sent très bon, Assad, mais ici, on est à la préfecture de police, pas dans un gril libanais de Vanløse.
- Goûtez ça, chef, et félicitations monsieur le commissaire », répliqua-t-il en lui tendant un triangle de pâte feuilletée fourrée. [...] La situation n'était pas facile à gérer.
« J'ai mis tous les papiers concernant l'accident de voiture sur votre bureau, chef. Je vous parlerai un peu de ce que j'ai lu, si vous voulez. »
Carl acquiesça de nouveau. Il ne manquait plus que ce type se charge aussi de rédiger le rapport quand ils en auraient fini avec cette affaire.

L'humour féroce de Jussi Adler Olsen décoiffe et égratigne ses compatriotes au passage.
Un bouquin qu'on ne lâche plus dès qu'on a eu le malheur bonheur de l'ouvrir.
Heureusement, tout au long du livre, les affreux collègues de Carl le bougon ont déposé tout plein de dossiers mal ficelés sur son bureau du sous-sol : on espère qu'il va bientôt en rouvrir un autre !


Pour celles et ceux qui aiment les danois et les syriens.
C'est Albin Michel qui édite ces 489 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites du danois par Monique Christiansen.
D'autres avis sur Babelio.

jeudi 22 mars 2012

Marée noire (Attica Locke)

Black power.

Attica Locke, comme elle le dit elle-même dans une petite post-face bien sympathique, est née juste après les évènements sanglants de la prison d'Attica. En 1971, la révolte des détenus d'Attica résonnait comme l'un des derniers échos de l'époque des Black Panthers.
Les parents d'Attica Locke avaient grandi dans cette mouvance d'activisme black.
Et le bouquin de leur fille, Marée Noire, rend hommage à toute cette époque révolue, entre les regrets d'avoir un peu oublié la Cause(1), le témoignage socio-politique du passé et la nostalgie.
Le résultat de ce mélange (réussi) est un polar "noir" dans tous les sens du terme.
L'histoire a lieu de nos jours à Houston, Texas, et Jay, un petit avocaillon, est encore traumatisé par ses années d'activiste. Poursuivi par divers procès (à une époque où il fallait éviter les snipers du FBI qui n'hésitaient pas à rendre justice eux-mêmes), il a fini par abandonner la cause et traîne désormais dans les bas quartiers de Houston aux côtés de sa gentille épouse enceinte jusqu'aux yeux.
Malheureusement, il va se retrouver au mauvais endroit et au mauvais moment : dans les eaux noires du bayou, le voilà avec sur les bras (littéralement) une blonde qui, apparemment, vient d'échapper de justesse à un mauvais sort. 
Et les ennuis vont (re)commencer. Pendant plus de 400 pages, les emmerdes vont pleuvoir sur Jay.
[...] Les éléments de cette histoire, les dernières vingt-quatre heures de sa vie s'étalent devant lui comme les morceaux hétéroclites de son téléphone cassé, des fragments qui ne collent pas ensemble, qui n'ont aucun sens : un homme qui lui remet des liasses de billets pour qu'il se taise au sujet d'un meurtre qu'il n'a pas vu. Il peut prendre le problème par m'importe quel bout, ça reste une sale affaire.
La grève fait la une du journal.
Voilà un livre bien intéressant. Parce que c'est un bon polar. Parce que c'est bien écrit. Parce que Attica Locke y retrace toute une période trouble de l'histoire US(2). Parce que le passé de Jay va se mêler à la revendication sociale des dockers de Houston, le tout sur fond de magouille pétrolière.
Le mélange à première vue surprenant est plutôt réussi et chacun des ingrédients y est justement dosé.
(1) : les parents d'Attica Locke, comme bon nombre d'activistes de l'époque, ont finalement fait carrière comme on dit (avocat, agent immobilier, ...), à l'instar de nos soixante-huitards(2) : de ce côté-ci de l'Atlantique on s'intéressait plus à la guerre du Vietnam qu'à la cause des noirs américains.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires en noir et blanc.
C'est Gallimard qui édite ces 440 pages qui sont traduites de l'anglais par Clément Baude.
D'autres avis sur Babelio.

lundi 19 mars 2012

Nagasaki (Eric Faye)

Fait divers.

Voilà bien longtemps qu'on avait ajouté un opuscule à notre liste des minuscules.
Avec Nagasaki, Eric Faye apporte donc ses quelques pages à notre pile des petits volumes qui se lisent en une heure ou deux.
S'inspirant d'un fait divers paru dans la presse nippone, Eric Faye nous relate une étrange histoire.
C'est d'abord l'histoire de la solitude (avec un grand S) de Shimura-san.
La cinquantaine bien tassée, seul chez lui (jamais marié visiblement), il ne fréquente pas ses collègues de travail et sa famille ne le visite guère, pour ne pas dire plus du tout. Aucune passion. Rien. Le vide total.
La routine tram-boulot-dodo.
Depuis quelque temps des évènements étranges perturbent ce quotidien trop bien réglé.
Un yaourt manque à l'appel dans le frigo. Un autre plus tard. D'autres bricoles de ci, de là, tant et si bien que, pour en avoir le cœur net, Shimura-san note dans un cahier tout ce qu'il range et qu'il ne retrouve plus à sa place.
Alors qu'on s'apprêtait à embarquer pour une histoire effarante de folie fantastique à la Kafka, voilà que Shimura-san installe une web-cam pour surveiller son terrier depuis son bureau et qu'il découvre bien trop vite le lutin qui commet ces larcins.

[...] Il faut vous dire, monsieur Shimura, mais vous l'avez sans doute compris depuis un moment, que cette cette femme a vécu chez vous près d'un an à votre insu, dans cette pièce où, comme elle l'avait constaté, vous n'alliez pas. Oui, près d'un an. Elle n'avait pas élu domicile uniquement chez vous, notez bien. Elle avait deux autres adresses où dormir incognito, de temps à autre.

Voilà qui éclate comme une bombe atomique dans l'univers impeccable de Shimura-san.
Cela arrive trop vite et même déçu, on est alors prêt à repartir pour une autre histoire, celle de la rencontre de ces deux êtres, celle de la solitude et de la vie trop bien réglée de Shimura-san enfin brisées. Mais non.
C'est évoqué bien sûr, mais ces deux solitudes ne se croisent que quelques instants, l'espace d'un regard. C'est tout. Finalement chacun retombe sur ces pattes.
Parfois la distance, l'absence d'émotion immédiate, la froideur apparente de l'écriture, donnent des romans d'autant plus forts, mais ici ce n'est malheureusement pas le cas et malgré la belle écriture fluide d'Eric Faye, il faut bien avouer que l'on reste sur notre faim. Avec le sentiment d'être passé juste à côté d'une belle histoire.


Pour celles et ceux qui aiment les courts romans ou les longues nouvelles.
C'est Stock qui édite ces 108 pages qui datent de 2010.
D'autres avis sur Critiques Libres.

jeudi 8 mars 2012

Le dévouement du suspect X (Keigo Higashino)

Un voisin encombrant.

Après La maison où je suis mort autrefois, voici le premier bouquin du japonais Keigo Higashino : Le dévouement du suspect X.
Encore une bien étrange histoire, un polar nippon plein d'étrangeté.
Séparée de son ex, Yasuko vit seule avec sa fille. Jusqu'ici elle fait à peine attention à son voisin, Ishigami, un prof de maths.
Un soir l'ex débarque, ça se passe pas bien et plus ou moins accidentellement, Yasuko et sa fille tuent le vilain bonhomme. Mais elle peut compter sur son aimable voisin prof de maths qui accourt et propose de façon fort sympa de débarrasser le corps et de bâtir un alibi en béton à la jeune femme.
Une offre qu'on ne refuse pas.
Bien sûr il y aura enquête. Les flics japonais sont aussi soupçonneux que chez nous, surtout dans les bouquins de Keigo Higashino. Tout ça leur semble louche.
Et puis l'un des inspecteurs fréquente un prof de physique, ancienne connaissance du prof de maths (ça va, vous suivez ?).
Et c'est bientôt une espèce de duel intellectuel, de partie d'échecs, prof de maths contre prof de physique : alibi or not alibi, that is the question.
On raconte ça à la légère parce qu'il est difficile de retraduire l'étrange oppression qui émane de ce bouquin très japonais.

[...] Elle n'avait aucun mal à imaginer qu'Ishigami soit rongé de jalousie [...]. Les sentiments qu'il avait pour elle étaient indiscutablement la raison pour laquelle il l'avait aidé à dissimuler le crime et continuait à les protéger, elle et sa fille, de la police. [...] Grâce à Ishigami, Yasuko semblait en passe d'échapper à la police pour le meurtre de Togashi. Elle lui en était reconnaissante. Avait-il dissimulé le crime pour la contraindre à passer le reste de ses jours sous sa surveillance ?

Tout cela semble cousu de fil blanc. Une certaine naïveté imprègne le récit (tout comme l'histoire de La maison, l'autre ouvrage de Keigo Higashino). Mais bien sûr l'auteur se joue de nous et la fin nous réserve quelques surprises !
Ne voyant que ce qu'il ne fallait pas regarder, on était passé à côté de l'essentiel, comme les flics : c'était justement tout l'art du prof de maths (et de Keigo Higashino) et de son alibi qui n'avait pas l'air d'un alibi !
Des deux bouquins de Keigo Higashino, BMR a préféré La maison, MAM Le suspect : alors prenez l'un ou l'autre et passez un bon moment en l'étrange compagnie de Keigo Higashino et de ses polars à la Edgar Allan Poe(1).

(1) : dans cette histoire, un cadavre est retrouvé au bord de la rivière Edo à Tokyo, Edogawa en VO ... rappelons que Edogawa Ranpo est une phonétique japonaise pour Edgar Allan Poe et le pseudonyme de Hirai Tarô, l'Agatha Christie du polar japonais.


Et c'est donc toujours Actes Sud qui édite ces 316 pages parues en 2005 en VO et traduites du japonais par Sophie Refle.
D'autres avis sur Babelio.

mardi 21 février 2012

La nuit du 28 février (Leif GW Persson)

Un J. E. Hoover suédois ?

La nuit du 28 février de Leif GW Persson, voilà bien un polar scandinave qui sort de l'ordinaire.
Un pavé de 735 pages, une curiosité réservée aux fans d'Histoire, de Suède et d'Histoire de la Suède.
On y croise toutes sortes de personnages aux noms indémêlables.
Et notamment un clone nordique de John Edgard Hoover qui rêve de bâtir un FBI suédois sur le modèle de la Stasi.

[...] Grâce à ses connaissances historiques et à ce qu'il savait sur les services étrangers de renseignements, Berg avait élaboré une stratégie quant à la façon de développer cette nouvelle activité. Son but ultime était un service secret, voire une organisation toute entière échappant à tout contrôle démocratique, qui surveillerait non seulement la DST elle-même mais aussi les activités dites officielles au sein de la police, de l'armée ainsi que de tout autre organisme ou groupe, public ou privé, dont les activités risquaient de mettre en danger le pouvoir politique.

Ben voyons. Alors bien sûr quand les socialistes et Olaf Palme (une sorte de Mitterrand local) et ses partenaires arrivent aux commandes, ça brasse un peu. Quoique.
Même s'il y a une victime qu'on semble bien avoir suicidée par défenestration, ce n'est pas tout à fait un polar, pas tout à fait un roman historique, il n'y a même pas véritablement de héros, juste toute une série de portraits, pas toujours flatteurs pour la gente masculine du royaume.
Avec quelques piques d'humour typiquement suédois :

[...] C'était un vrai policier, à la différence de ces amateurs d'opéra qui semblaient peupler les commissariats imaginaires de Suède, d'Ystad à Haparanda. (et toc, Mankell si jamais tu me lis ...)

Un drôle de bouquin, peut-être le plus américain des polars nordiques, où le hareng aurait remplacé la saucisse sur le BBQ.
Et puis une traversée éclair des années récentes de la Suède, pays trop méconnu, on ne le répètera jamais assez :

[...] En ce qui concernait la Suède, les années ayant suivi la fin de la Seconde Guerre Mondiale pouvaient, du point de vue de la politique de sécurité, être comparées à la traversée d'un lac sur une glace datant de la veille.

Qu'allait inventer le grand voisin oriental ? Derrière cette question se dissimulaient près de quatre siècles de guerres continuelles et de conflits politiques avec l'ennemi héréditaire russe. [...] Pas question, non plus, de se jeter dans les bras de l'Occident. D'abord parce que celui-ci n'avait rien à faire de la Suède , il avait d'autres chats à fouetter et personne n'avait encore oublier la façon dont les Suédois avaient collaboré avec les nazis.
Un peu longuet mais instructif.
Avec en prime la solution (!) du mystère de la mort d'Olaf Palme, assassinat qui est à la Suède ce que celui de Kennedy est aux US.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
Le Livre de Poche édite ces 735 pages qui datent de 2002 en VO et qui sont traduites du suédois par Philippe Bouquet.

lundi 20 février 2012

La nuit divisée (Wessel Ebersohn)

Apartheid.

BMR & MAM, deux baobab-coolEncore un polar sud-africain. Original et plutôt bien écrit. La nuit divisée de Wessel Ebersohn.
Original parce que, entre autres choses, le personnage principal, le 'héros' est un psychologue juif qui travaille occasionnellement avec la police.
Un jour on lui refile un patient encombrant : un afrikaner qui tient une boutique minable dans un quartier minable de Jo'burg. Le vieux bonhomme a la fâcheuse habitude de laisser tout exprès la porte de sa boutique ouverte la nuit. De quoi tenter sinon le diable, du moins les pauvres bougres bantu du quartier qui tentent de venir chiper quelque chose pour améliorer leur triste ordinaire. Et le vieux fait un carton à chaque fois. 
En état de légitime défense, Votre Honneur.
L'Afrique du Sud à cette époque (on est à la toute fin des années 70, dans les dernières années de l'apartheid) est encore un pays où l'on ne condamne pas un blanc qui défend son bien (et même sa vie, Votre Honneur) contre d'affreux bantous(1). Alors le vieil épicier continue son manège, et c'est tout juste s'il doit se soumettre à quelques visites à notre psychologue de service.
Les choses se compliquent quand on apprend qu'il y a eu un témoin du dernier carton du vieux bonhomme. Et que ce témoin est un 'communiste' (un rouge, donc noir aussi hein) activement recherché par la Sécurité.
Et en Afrique du Sud tout le monde, blancs comme noirs, a peur de cette Sécurité toute puissante qui marche dans les traces de sa sœur aînée, la Gestapo.

[...] Il se demanda un instant s'il préférait tomber dans les mains des habitants de Soweto ou dans celles de le police de la sécurité. La réponse était évidente. Il préférait de loin les habitants de Soweto.

Si vous vous souvenez, on avait déjà parlé de cette Security Branch avec un autre polar, de Malla Nunn.
Yudel Gordon(2) se rend bientôt compte que sa pratique médicale sera insuffisante pour arrêter les pulsions meurtrières de l'épicier.
Et le voilà en train de mener son enquête tout en essayant de naviguer maladroitement entre les différents écueils (l'enfer est pavé de bonnes intentions, même pour les juifs d'Afrique du Sud visiblement) et l'on découvre au passage quelques aspects intéressants (sombres mais intéressants) de ce pays gangrené(3) qui n'était pas encore devenu ... une nation arc-en-ciel.

(1) : le bouquin a été écrit 'à chaud' en 1981 et Wessel Ebersohn dû même s'éloigner de son épouse pour lui éviter trop de tracasseries policières et pouvoir finir son roman
(2) : c'est le nom du juif psychologue, héros récurrent de plusieurs romans de Wessel Ebersohn
(3) : le vieil épicier qui joue facilement du fusil est justement bouffé peu à peu par la gangrène, bientôt il ne pourra plus appuyer sur la gâchette ...


Pour celles et ceux qui aiment les histoires en noir et blanc.
C'est Rivages/Noir qui édite ces 267 pages qui datent de 1981 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Hélène Prouteau.
D'autres avis (mais pas beaucoup) chez Babelio.

jeudi 2 février 2012

Mingus mood (William Memlouk)

Tijuana blues.

William Memlouk est un spécialiste français du jazz.
Mingus mood est son premier roman.
Une sorte de biographie romancée du contrebassiste Charlie Mingus.
Plus exactement un hommage à ce musicien, réputé autant pour sa musique que pour son sale caractère.
Personnellement on n'était pas fan de jazz et on a eu beau jeter de nouveau une oreille sur quelques disques de Charlie à l'occasion de ce bouquin, cette lecture n'a pas changé notre écoute.
Mais cela ne nous a pas du tout empêché d'apprécier une superbe écriture.
Car ce premier roman est un sacré coup de maître.
Racontés par la voix d'un vieil ami de Charlie Mingus qui serait interviewé dans les années 80 juste après la mort de Charlie, les souvenirs, les errances, les douleurs, les concerts, les beuveries, les colères, les musiques, les compagnons ... et l'ombre des compagnes, de Charlie Mingus défilent sous nos yeux depuis les années 50.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifL'épine dorsale du récit est une rupture amoureuse de Charlie à New-York. Pour fuir ses douleurs et ses démons, il entame un road-blues avec quelques compagnons de scène jusqu'à Tijuana à la frontière mexicaine. Cela donnera l'album Tijuana Moods.
[...] Figés dans un état de veille engourdi, je me souviens que nous laissions ainsi courir au rythme de ce décor - sans vie, sans eau, sans âme - nos pensées déliquescentes. En réalité, nous étions tous les cinq tributaires de la chaleur ... une chaleur hallucinatoire, lourde et lascive qui tombait du ciel comme la neige en hiver.
Pour redonner un peu de consistance à nos corps, à nos consciences assoupies, je me souviens que l'un des musiciens décida d'ouvrir une bouteille de gin. Nous la fîmes circuler de mains moites et mais moites, y puisant à chaque rasade toute la fraîcheur qu'elle était en mesure de nous apporter.
Charlie Mingus boxe sa contrebasse comme il boxe la vie et cette histoire est celle d'un révolté, celle d'un écorché, celle d'un musicien atteint de folie artistique, celle d'un homme et de ses amours impossibles, ...
Car Charlie Mingus est noir ... et l'amour qu'il fuit est celui d'une blanche.
[...] Je lui demandais soudain si nous nous rendions à Tijuana pour elle, et d'un timbre sans éclat il me répondit :
- Ouais, pour elle ... pour l'oublier.
[...] J'ai d'autres combats à mener ... des combats aux enjeux plus profonds, plus larges que l'amour ... et vous savez que pour concevoir ces combats, pour les accomplir, il me faut de la violence et du dépit ... de la haine, de la haine et du désordre.
On est à la fin des années 50 (Martin Luther King n'a pas encore eu son rêve) et Charlie est révolté par la place laissée aux noirs et à leur musique. Cette musique qui est à la fois son refuge, sa revanche et la seule façon qu'il a trouvée d'extérioriser ses démons intérieurs.
[...] Charlie l'arrogant, Charlie l'impoli, Charlie l'indomptable qui avait eu le malheur de naître noir et de n'être rien.
[...] Et si je vous disais que ce désordre m'inspire, qu'il coule en moi comme un putain de poison qui me nourrit, qui m'alimente ...
Un roman très 'américain'.
De très belles pages sur cet homme tourmenté et la musique qu'il laissa derrière lui.

Pour celles et ceux qui aiment les artistes.
C'est Julliard qui édite ces 244 pages qui datent de 2011.
D'autres avis sur Babelio.



mardi 24 janvier 2012

Drive (James Sallis)

Course poursuite.

Petit polar bien sympathique que ce Drive de James Sallis, récemment porté au cinéma (pas vu, le film).
Il est d'ailleurs question de cinéma dans ce bouquin, puisque le héros, 'le Chauffeur', est pilote-cascadeur sur les tournages de LA. Aux heures ouvrables.
En dehors des heures de bureau, il ne dédaigne pas faire le chauffeur pour quelques malfrats.
Quand ceux-ci sont heureux en affaires, tout va bien.
Et puis d'autres ont la poisse et alors, le Chauffeur a chaud aux fesses.
Mais ce sera bientôt à ceux qui ont voulu le 'doubler' de numéroter leurs abattis.
Le bouquin est habilement construit de flash-backs et de réptitions qui nous amènent peu à peu à comprendre la scène initiale :

[...] Bien plus tard, assis par terre, adossé à une cloison dans un Motle 6 à la sortie de Phoenix, les yeux fixés sur la mare de sang qui se répandait devant lui, le Chauffeur se demanderait s'il n'avait pas commis une terrible erreur.
Le sang était celui de la femme, celle qui se faisait appeler Blanche. Ses épaules étaient visibles sur le seuil de la salle de bains. Il ne restait pas grand-chose de sa tête, il le savait.

Le style de ce polar noir, dans la plus pure tradition, est agréable, on y croise quelques personnages intéressants et l'on pense un peu à Donald Westlake (la rigolade en moins) et même à Manchette.


Pour celles et ceux qui aiment les courts-métrages.
C'est Rivages/noir qui édite ces 175 pages qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Isabelle Maillet.
D'autres avis sur Babelio.

lundi 23 janvier 2012

Le chinois (Henning Mankell)

Néo-néo-colonialisme.

Après un étrange Indridason islandais, voici une autre curiosité avec ce déroutant Mankell suédois. Et ici, avec Le Chinois, on ne peut guère accuser l'éditeur de récupérer des fonds de tiroir pour surfer sur la succès de romans plus récents : le bouquin date de 2008 et résonne presque comme, sinon un testament, du moins un témoignage de notre fameux Henning Mankell.
BMR & MAM, deux baobab-coolÇa commence plutôt bien avec un massacre inexplicable dans un petit village suédois. Tout le village y est passé, plusieurs maisons, plusieurs familles.
Et puis comme Indridason, Mankell abandonne son Wallander fétiche et nous voici accrochés aux basques de deux dames : une fliquette un peu bourrue(1) et une juge qui voudrait en savoir plus (elle a de vagues relations familiales avec les victimes de l'une des maisonnées du village).
Mais bien vite Mankell abandonne les traces de la fliquette (dommage, on s'y attachait) et nous emmène ... à la fin du XIX° siècle avec les coolies chinois (joli mot pour esclave, non, coolie ?) qui construisaient le chemin de fer de l'Oncle Sam.
Une échelle de valeurs assez rigoureuse régit alors la société progressiste américaine de l'époque : tout en bas les noirs, un peu au-dessus (à peine) les chinois et juste un cran plus haut, les rares indiens qui restent. Les contremaîtres viennent d'Europe, parfois de Suède. Alors oui, on comprend bien vite que le massacre de 2008 est certainement une vengeance posthume (plusieurs fois posthume) de la famille San.
Ces chapitres de chinoiseries western ne sont pas les meilleures pages de Mankell, disons-le. On se demande bien pourquoi on s'enlise ainsi dans ce long flash-back pas très heureux. Plus tard il emmènera même la juge suédoise à Pékin pour d'autres chinoiseries plus modernes mais pas mieux venues. Alors quoi ?
Où veut-il en venir l'ami Mankell ? Parce qu'on se doute bien qu'il y a hareng sous la Baltique ...
On le connaissait amoureux de l'Afrique en général et du Mozambique en particulier, alors qu'est-il venu faire en Chine ?
Et puis bientôt on découvre enfin le véritable propos de ce bouquin. Qui finira évidemment au Mozambique. Ah !
Le bouquin ne mérite guère l'étiquette de polar, l'intrigue policière n'est qu'un vague prétexte vite délaissé, le roman de Mankell est presqu'un essai de géopolitique (on avait dit : testament ou témoignage).
Sa thèse nous montre les chinois d'aujourd'hui (ou de demain matin) prêts à néo-coloniser les terres d'Afrique pour y déporter(2) leurs trop nombreux paysans pauvres que le modèle socio-économique chinois peine à satisfaire. L'Afrique personne n'en voulait plus, l'Empire du Milieu a des paysans à ne plus savoir qu'en faire, l'équation est simple.
Depuis 4 ou 5 ans, la vente de terres agricoles à des états ou consortiums étrangers explose en Afrique : l'Egypte achète des terres en Ouganda et au Soudan, Daewoo a failli obtenir un leasing sur la moitié de Madagascar, l'Italie et la Malaisie rachète l'Ethiopie, la liste s'allonge de jour en jour ...
Les cultures sont généralement extensives et destinées ... à l'exportation, évidemment. Les éthiopiens n'auront pas plus de riz qu'avant. Peut-être un peu de travail (donc un misérable salaire pour ... racheter trop peu de leur propre riz ?) sauf si la thèse de Mankell se vérifie et que même les paysans sont chinois ...
Bien sûr on comprend bien que Mankell cherche de bonne foi à défendre 'son' Afrique contre une troisième vague de colonisation(3) mais malgré ses 500 pages, sa thèse a vraiment des relents nauséabonds de péril jaune(4) et la démonstration est vraiment un peu courte.
Dommage, car le sujet est vraiment passionnant et au coeur de l'actualité mondiale, donc désormais de notre actualité : on peut lire ce court article qui résume tout cela et celui-ci complémentaire et tout aussi intéressant.
On peut méditer à partir de cette citation :

Avec 40 % des agriculteurs du monde mais seulement 9 % des terres agricoles au niveau mondial, il n’est pas surprenant que la sécurité alimentaire occupe une place importante dans l’agenda politique du gouvernement chinois.

Puisse ce faux thriller de Mankell vous donner envie de lire cet article passionnant de l'ONG GRAIN qui porte bien son nom. Effarant mais passionnant, ça se lit ... comme un polar.

(1) : qu'on imagine un peu sous les traits de Frances McDormand dans le Fargo des frères Cohen
(2) : j'ai cherché un autre mot mais celui-ci va très bien finalement
(3) : disons-le tout de même, il fait lui-même partie de la vague n° 2 comme tous les bobos installés sur les plages du Mozambique
(4) : finalement la seule explication (justification ?) qu'il accorde aux chinois c'est que, s'ils sont bêtes et méchants aujourd'hui c'est parce que on a été bêtes et méchants avec eux y'a 150 ans


Pour celles et ceux qui aiment la géopolitique.
C'est Seuil qui édite ces 555 pages qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites du suédois par Rémi Cassaigne.
D'autres avis sur Babelio.

mercredi 18 janvier 2012

La maison où je suis mort autrefois (Keigo Higashino)

C’est l’histoire d’une maison.

On se méfiait un peu des Actes Noirs d'Actes Sud depuis leur trop grand succès et leur trop célèbre saga.
Mais non, voici une bonne vraie découverte, et pas nordique : nipponne !
Comme l’indique le titre, c’est l’histoire d’une maison, La maison où je suis mort autrefois de Keigo Higashino.
Une maison où deux jeunes gens se rencontrent à nouveau après plusieurs années, venus cette fois à la recherche d’un passé occulté. Ils vont explorer cahiers d’école, journaux intimes, photos, lettres et bric-à-brac …
Rapidement on devine qu’il y a eu enfance maltraitée, ce qui explique certainement ce passé oublié.
Rapidement on devine que l’on devine un peu tout, quelques pages avant les deux apprentis détectives, mais aussi qu'on ne devine qu’une partie de la vérité toujours plus complexe. C’est fort bien écrit et bien maîtrisé. La traduction est fluide.

- Regarde.
Elle désignait la pendule octogonale tout à fait ordinaire accrochée au-dessus de la porte qui donnait sur le salon.
- Eh bien quoi ?
- Tu ne trouves pas ça bizarre ? Elle indique aussi onze heures dix. Exactement comme celle du salon.
J’ouvris la porte du salon pour regarder à nouveau la pendule du salon. Sayaka avait raison.
- Qu’est-ce que ça signifie ?

Et 150 pages plus loin, après de multiples et diverses investigations dans cette maison mystérieuse :

Bientôt je trouvais un petit réveil rond. Le rebord métallique était rouillé et le cadran tout rayé, mais les chiffres étaient en bon état.
Le réveil indiquait onze heures dix. Je le montrais à Sayaka.
- Nous comprenons enfin à quoi cette heure correspond.

Avec cette découverte viendra également l’explication du titre impossible.
D’ailleurs, chacun n’a-t-il pas une maison où l’enfant qu’il était est mort autrefois ?
Quant à vous, pour comprendre cette histoire de pendules, pour comprendre le titre, pour comprendre cette histoire de maison, il vous faudra lire ce bouquin, intéressant et curieux, étrange et bizarre, nippon quoi !
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifKeigo Higashino est semble-t-il un auteur réputé chez lui, et ce sera notre (petit) coup de cœur pour ce début d'année 2012, nul doute qu’on en reparlera ici bientôt …


Et c'est donc Actes Sud qui édite ces 254 pages parues en 1994 en VO et traduites du japonais par Yutaka Makino.
Et c'est, depuis, sorti en format poche.
D'autres avis sur Babelio.

jeudi 5 janvier 2012

Betty (Arnaldur Indridason)

Exercice de style.

Un petit Indridason après les fêtes ? Allez, ça ne se refuse pas.
Surtout que pour une fois, Indridason délaisse son légendaire commissaire Erlendur pour un hommage aux séries noires du siècle passé.
Bettý, un prénom de femme fatale, avec juste ce qu'il faut d'exotisme nordique sur le ‘ý’, une couverture ad'hoc, une ambiance de polar noir : le mari, la femme (fatale, donc) et bien sûr le triangle amoureux.
Le mari a été assassiné, of course, mais la vraie ‘victime’ se retrouve en prison après avoir été manipulée avec brio. Ben oui, c'était pourtant bien marqué : Bettý, femme fatale, fallait pas y toucher.

[...] Lorsqu'il fut clair qu'elle avait raconté mensonge sur mensonge, c'était trop tard.

Tout est dit dès le départ.

[...] Qu'est-ce qui se passera s'il lui arrive quelque chose ? dit-elle en tirant sur sa cigarette grecque.
- S'il lui arrive quelque chose ? répétai-je.
- Oui, s'il arrive quelque chose, dit-elle.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je ne sais pas, dit-elle. Un accident de voiture. N'importe quoi.

Finalement, comme on est en Islande, ce sera un accident de motoneige et la disparition dans une crevasse : Indridason ne renonce pas tout à fait à ses vieux démons.
Mais on se doute qu'avec Indridason, ça ne peut pas être tout à fait aussi simple, même sans Erlendur. L'auteur en rajoute même un peu avec des histoires de petite culotte (on y apprend que les femmes fatales n'en portent pas) et là on se dit, ben quand même il pousse un peu l'Arnaldur, qu'est-ce qui lui prend ? Serait-ce le démon de la cinquantaine ?

[...] J'avais réussi à la tenir à distance ; elle avait remis sa jupe en ordre et avait souri comme si elle venait de me faire une farce. J'étais sous le choc. Aucune femme dans ma vie n'était jamais allée aussi vite en besogne et je me demandai bien ce qu'elle pouvait savoir sur moi avant notre premier contact.

Et puis arrive la page 113, le début du chapitre 18 : et là badaboum, on se retrouve le cul par terre, Arnaldur vient de tirer le tapis. Bon sang de bonsoir ... Et on se prend à relire furieusement les premiers chapitres à toute vitesse : pour vérifier que oui, l'islandais nous a bien eus et re-eus, roulés et re-roulés dans la saumure, ... Chapeau l'artiste !
Dommage qu'après ce coup de théâtre, la seconde partie du récit perde finalement beaucoup d'intérêt.
Avec Bettý, Indridason nous raconte une histoire de mensonges et de manipulation, c'est un hommage appuyé aux séries noires(1). Ça on comprend très vite. Mais ce qu'on ne comprend que trop tard, c'est que le lecteur aussi se fait manipuler avec brio et qu'Indridason est le roi du mensonge par omission !
Évidemment on ne vous dira rien de plus.

(1) : quand on lit d'autres billets ici ou là, il est amusant de voir les lecteurs se plaindre des clichés ou bien de ce qu'on sait tout (et ben non pas tout justement) dès le départ
Le facteur sonne toujours deux fois est cité en exergue et Betty est également le titre d'un roman de Simenon porté à l'écran par Chabrol.


Pour celles et ceux qui aiment les séries noires.
C'est Métailié qui édite ces 206 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites de l'islandais par Patrick Guelpa.
D'autres avis sur Babelio.

mardi 8 novembre 2011

La mort, entre autres (Philip Kerr)

Polar noir des années noires.

Revoici l'écossais Philip Kerr et son étonnant détective privé Bernie Gunther, façon Nestor Burma chez les nazis.
On avait beaucoup apprécié le gros volume précédent qui réunissait trois épisodes : c'était la Trilogie Berlinoise.
Cette quatrième aventure, La mort entre autres, se laisse lire avec toujours autant de plaisir (Philip Kerr est un bon auteur de polars) mais n'atteint pas le niveau de la trilogie précédente.
Le goût de la nouveauté et le plaisir de la découverte ne sont évidemment plus là. Et l'intrigue de cette enquête, de cette manipulation dont est victime l'ami Bernie est un brin rocambolesque.
Reste, outre le plaisir de lire un bon polar, un polar bien noir, l'intérêt de relire quelques pages de notre Histoire, des pages bien noires.
Puisque tout l'intérêt des histoires de Philip Kerr c'est que, sans jamais pontifier, il nous fait voyager de Berlin à Vienne ou Garmish et même Tel-Aviv, il nous fait rencontrer toutes sortes d'aimables personnages comme Eichmann ou encore Hadj Amin le Grand Mufti de Jérusalem. Il nous balade entre les prémices du nazisme avant guerre jusqu'aux compromissions de l'Église, de la Croix-Rouge et de la CIA, toutes très occupées à faire échapper un grand nombre de nazis et de SS vers l'accueillante Argentine de Peròn.
Et toutes les ‘anecdotes’ dont Philip Kerr émaille son récit sont tristement avérées : depuis la visite d'Eichman à Tel-Aviv pour trouver une terre d'accueil où envoyer les juifs d'Allemagne, jusqu'au plan B qui consistait à récupérer une colonie française pour ce faire. C'était Madagascar. La suite on la connait et une autre solution, plus finale, sera mise en oeuvre.
Y'a de quoi déprimer pour le pauvre Bernie qui navigue en eaux troubles :
[...] Je me sentais aussi solitaire qu'un poisson dans une cuvette de toilette. Je n'avais pas de parents, et pas d'amis à qui parler, hormis le type dans le miroir de la salle de bains, celui qui d'ordinaire me souhaitait le bonjour, le matin. Dernièrement, il avait cessé de m'adresser la parole, même lui, et j'avais l'impression qu'il me saluait trop souvent d'un sourire sarcastique, comme si ma présence lui était devenue odieuse. Nous étions peut-être tous devenus odieux. Nous tous, les Allemands. Les Américains nous regardaient tous avec un mépris silencieux.
Alors bien sûr il faut en revenir aux fondamentaux de tout bon détective :
[...] Voyez un peu les pays qui boivent beaucoup de bière. Ils sont presque tous protestants. Et ceux où l'on boit beaucoup de vin ? Tous catholiques.
- Et les Russes ? Ils boivent de la vodka.
- C'est une boisson qui aide à trouver l'oubli, répondit le père Bandolini. Absolument rien à voir avec Dieu.
L'époque était des plus sombres. Ce polar noir l'éclaire un tout petit peu.
Chacun connait bien désormais les sinistres compromissions dont firent preuve français, anglais ou américains à la fin de la guerre, par exemple avec les ‘médecins’ nazis qu'évoque largement ce bouquin.
Ce qui reste généralement passé sous silence, et pour cause, ce sont les compromissions des mêmes, avant guerre dans les années 30, pour trouver un consensus sur une solution au ‘problème juif’, aucun n'en voulant chez lui. On connait la suite.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
D'autres avis sur Critiques Libres.
Le Livre de poche édite ces 565 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Johan-Frédréik Hel Guedj.


mardi 4 octobre 2011

Les courants troubles du lac Tai (Qiu Xiaolong)

L’inspecteur Chen devient écolo ?

Nous sommes depuis longtemps fans des polars shanghaïens de Qiu Xiaolong.
Après quelques dernières déceptions (voir De soie et de sang) on a voulu laisser une nouvelle chance à l'Inspecteur Chen avec Ces courants fourbes du lac Tai.
Malheureusement la veine prometteuse des savoureux premiers épisodes semble bien tarie.
L'inspecteur Chen promène son ennui sur les bords du lac, ne sachant trop ce qu'il est venu y faire, envoyé par un ponte du Parti, sans trop savoir s'il est ici en vacances forcées ou plutôt pour être l'oeil de Pékin sur place ...
On a donc quitté Shanghaï à regrets et on n'est pas vraiment convaincu par cet épisode où Qiu et Chen jouent aux écolos ...

[...] Mon grand-père a cru aux nationalistes, mais Chiang Kai-shek a expédié tout l'or à Taïwan en 1949. Mon père a cru aux communistes, mais les Gardes rouges de Mao l'ont battu jusqu'à le rendre infirme en 1969. J'au cru à la réforme de Deng pendant les premières années, mais l'entreprise où j'avais travaillé toute ma vie a fait faillite du jour au lendemain. [...]

Tout tourne autour du profit. À quoi d'autre les gens pourraient-ils se raccrocher ? Rien qu'à l'argent.
Tout cela est pétri de bons sentiments et c'est dans l'air du temps. L'air du temps occidental (Qiu Xiaolong vit depuis longtemps aux US) mais ce n'est pas forcément ce qui faisait tout le charme des histoires shangaïennes du Qiu Xiaolong de la première heure.
Encore déçus par cet épisode donc, ce billet est donc à nouveau l'occasion de vivement vous conseiller de découvrir (si ce n'est déjà fait) Qiu Xiaolong par ses précédents polars, tous excellents et la plupart en format poche (voir des extraits au format PDF).


D'autres avis sur Babelio.

vendredi 9 septembre 2011

La prière d’Audubon (Kotaro Isaka)

Alice au pays des merveilles nipponnes.

http://carnot69.free.fr/images/chinois.gif

C'était un coup de cœur des libraires Virgin mais cet étrange bouquin ne nous aura pas tout à fait emballés.
Il faut dire que le japonais Kôtarô Isaka souffre de la comparaison avec sa compatriote Yôko Ogawa et qu'il est bien difficile de se faire une place sur l'étagère de l'étrange et du bizarre aux côtés de la grande dame. 
Et cette Prière d'Audubon ne possède pas le charme des nouvelles de Madame Ogawa.
Reste une bien étrange histoire : à la suite d'un concours de circonstances, un jeune homme se retrouve sur l'île d'Ogishima, un microcosme coupé du reste du monde depuis des lustres (une situation bien connue des japonais !).
Notre esprit cartésien est encore un peu plus secoué lorsqu'on découvre qu'une rizière est occupée par un épouvantail ... qui parle.
Et pas pour rien dire, puisque l'épouvantail est capable de prédire l'avenir !
Bientôt quelques personnes disparaissent sur cette île fermée, quelques meurtres aussi. Et même l'épouvantail est assassiné !
Pour quelqu'un qui était supposé deviner son futur, ça la fiche mal. À moins que ...
Au fil des chapitres de cette intrigue mi fantaisiste mi policière, le voyageur-lecteur fera la connaissance de quelques personnages bizarres : un chat qui donne la météo sur son arbre, un peintre qui parle à l'envers, un poète qui n'hésite pas à tuer ceux qui s'écartent du droit chemin, et les fameux pigeons migrateurs du sieur Audubon.
Et c'est finalement tout un empilement de circonstances hasardeuses, d'événements et d'incidents fortuits, que l'on découvre au fil des pages jusqu'à la vision finale du puzzle. Sacré épouvantail !

[...] Il y avait en ce monde une île dont l'existence était ignorée de tous. Comme par hasard, cette île se trouvait au Japon et il y vivait entre autres un épouvantail doté du langage humain et des pigeons migrateurs qui avaient disparu du reste du globe depuis plusieurs décennies. Et j'allais croire tout ça ?

Un mélange curieux d'étrangeté fantaisiste et d'écriture nippone, comme désabusée et distanciée.
L'occasion aussi de découvrir cet étrange français qu'est Jean-Jacques Audubon, plus connu en Amérique sous le nom de John James Audubon !


Pour celles et ceux qui aiment les oiseaux et les épouvantails.
Philippe Picquier édite ces 441 pages qui datent de 2000 en VO et qui sont traduites du japonais par Corinne Atlan.
D'autres en parlent ici ou .

vendredi 2 septembre 2011

Le cantique des innocents (Donna Leon)

Polar sans crime.

Rien de tel que d'être coincé pour dans un hôtel de la banlieue de Madrid pour cause de surbooking sur la route de retour de vacances, pour vous faire découvrir quelques nouveaux bouquins, en fait les seuls en langue française dans une boutique de Bajajas ...
Ce sera donc le Cantique des innocents chanté par notre habituelle Donna Leon, mi-américaine, mi-vénitienne.
Revoici donc la Fred Vargas italienne (oui, on l'a déjà dit et redit) et son commissaire fétiche, Guido Brunetti.
Cet épisode-là tient la route même si ce n'est pas le meilleur de la dame et même si le sujet est un peu casse-gueule puisqu'il s'agit d'évoquer les adoptions peu orthodoxes et mieux encore les enfants que l'on peut acheter [de préférence à une fille de l'est] faute de pouvoir en faire. 
Un polar sans meurtre, presque sans crime.

[...] - Quels torts a-t-elle, en fin de compte ? D'être née dans le mauvais pays? D'être venue dans un pays plus riche. De s'être retrouvée enceinte, de ne pas vouloir le bébé et de trouver quelqu'un qui le voulait ? D'une certaine manière, elle a au moins le mérite d'avoir pris l'argent et de ne pas être revenue plus tard pour m'en demander d'avantage.

Juste une balade dans Venise, comme seule Donna Leon sait nous les organiser, avec le commissaire Brunetti comme guide.
Ça commence pourtant plutôt fort avec une descente musclée des carabiniers au domicile d'un pédiatre, sans doute coupable d'avoir eu un enfant qui n'était pas le sien mais dont la mère ne voulait pas.
Le gosse part à l'orphelinat auquel il était destiné, le pédiatre part à l'hôpital après s'être violemment jeté sur la crosse des fusils des carabiniers.
L'intrigue est mince mais suffira largement à Donna Leon pour démêler tout un écheveau de fils et contre-fils dans les arcanes du milieu médical italien.
Un bon épisode où l'on a même droit à une escapade de signor Brunetti et de la fameuse signorina Elettra(1) partis tous deux à Vérone jouer les faux parents en mal de vrais enfants.

[...] - Je suis allé à Vérone avec la signorina Elettra, dit-il, surpris lui-même de faire cette révélation. Nous étions un couple désespérant d'avoir un enfant. Je voulais vérifier si la clinique n'était pas impliquée  dans ces affaires d'adoption.
- Et est-ce qu'ils t'ont cru ? À la clinique ? " demanda-t-elle, même si Brunetti considérait que la question importante était de savoir si la clinique était partie prenante ou non dans les adoptions illégales.
" Je crois que oui ", dit-il, estimant plus prudent de ne pas essayer d'expliquer pourquoi.
Paola reposant les pieds par terre et s'assit. Elle posa son verre sur la table, se tourna vers Brunetti et retira un long cheveu noir du devant de sa chemise. Elle le laissa tomber sur le tapis et se leva. Sans rien dire, elle alla dans la cuisine préparer le reste du repas.

Hmmm, savoureux !
Rien que pour cette demi-page, le bouquin vaut le détour : les amateurs de Donna Leon et les fans de Brunetti (ou de Paola, ou de la signorina Elettra) apprécieront !
À force de lire Donna Leon on se demande comment on peut ne pas vivre à Venise ?
Ah oui, c'est vrai j'oubliais : on vit à Paris qui est encore plus belle !
Ceux qui découvriraient seulement Donna Leon pourront commencer par l'un des meilleurs épisodes comme Requiem pour une cité de verre.

(1) : oui, oui, BMR avoue un penchant coupable pour la signorina Elettra à la vie mystérieuse mais que l'on suppose ô combien tumultueuse !


Pour celles et ceux qui aiment les pâtes italiennes.
Points poche édite ces 341 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites de l'anglais (Donna Leon est une américaine qui vit à Venise) par William Olivier Desmond.

L’armée furieuse (Fred Vargas)

Le pelleteux de nuages dans le bocage normand.

Cet été, il fallait vraiment passer ses vacances sans lunettes au fin fond de la Creuse pour manquer le dernier Fred Vargas, promis au statut de polar de l'été, objet d'un battage médiatique soutenu.
Mais le succès étant ce qu'il est, cette Armée furieuse allait-elle tenir ses promesses ?
Reconnaissons que l'amie Vargas démarre très fort.
Grâce à Tavernier, James Lee Burke et Dave Robicheaux, on avait découvert il y a peu les brumes électriques des marais de Louisiane, propres à faire surgir du néant toute une armée de confédérés.
Avec Fred Vargas, ce sont maintenant les sous-bois du bocage normand qui laissent entrevoir, à la nuit tombée, la Mesnie Hellequin, l'Armée Furieuse.

[...] - Comment ça se présente ? De  quoi s'agit-il ?
- Il y a eu un meurtre - un homme - et une tentative de meurtre sur une vieille femme. On ne pense pas qu'elle survivra. Trois autres morts sont encore annoncées.
- Annoncées ?
- Oui. Parce que les crimes sont directement liés à une sorte de cohorte puante, une très vieille histoire.
- Une cohorte de quoi ?
- De morts en armes. Elle traîne dans le coin depuis les siècles des siècles, et elle emporte avec elle les vivants coupables.
- Parfait, dit Noël, elle fait notre boulot en quelque sorte.
- Un peu plus car elle les tue. Danglard, expliquez leur rapidement ce qu'est l'Armée Furieuse.

Une ‘vraie’ légende qui veut que depuis l'an mille, de Suède en Touraine, en passant par l'Allemagne et la Lorraine, et jusqu'en Normandie donc, les nuits de pleine lune voient défiler l'Armée furieuse du sieur Hellequin, une chevauchée d'esprits guerriers dont les âmes ne trouvent jamais le repos. Ces fantômes bruyants et caracolants viennent “se saisir” ici-bas de nouveaux compagnons malfaisants qui ne méritent pas, eux non plus, le repos éternel.
Malheur à vous, si l'on vous voit chevaucher et hurler en compagnie de la meute du sieur Hellequin : vous voici, à votre tour, condamné pour d'inavouables fautes commises ici-bas. Et condamné à très court terme : tout au plus vous reste-t-il quelques jours pour plier vos bagages avant le grand voyage. 
Alors bien sûr quand Lina, une jeune fille du village normand, affirme avoir vu trois ou quatre de ses concitoyens chevaucher à bride abattue un soir de pleine lune ... c'est la panique. D'autant qu'un premier cadavre est vite découvert.

[...] - Le Seigneur Hellequin a désigné des victimes, et un homme se croit légitimé pour les tuer. C'est ce que vous pensez ? Que la vision de Lina a fait surgir un assassin ?
[...] - Tout est venu de la Mesnie Hellequin. Elle est passée et je l'ai vue. Il y avait quatre saisis, il y aura quatre morts.

Est-ce l'Armée furieuse qui les emporte ? Est-ce un voisin “bien intentionné” qui a jugé bon de répondre à l'invitation de la Mesnie Hellequin et a voulu rendre lui-même “vraye justice” ?
De toute évidence ce mystère est de ceux auxquels Jean-Baptiste Adamsberg ne peut résister bien longtemps ! Et nous non plus !
Allez, vous prendrez bien un sucre dans votre café ou votre calva en regardant fixement ces vaches paisibles qui ne semblent pas bouger de la journée, un mystère encore plus impénétrable pour Adamsberg que celui de l'Armée du Sieur Hellequin.
Alors au final, le succès annoncé ?
Et bien c'est sans doute l'un des Vargas les plus solides, les mieux construits. L'intrigue policière (ou plutôt les intrigues car il y en a deux, presque trois, qui s'entrecroisent) est bien maîtrisée. On sent que Vargas a choisit de plaire à un plus large public.
Les dialogues savoureux, délicieux, onctueux, dont elle est coutumière, sont au rendez-vous. Les petites histoires débarquent sans prévenir, on n'y comprend goutte, et puis voilà, cinquante pages plus loin, ça resurgit et ça fait plop.
Mais on est devenu exigeant (trop ?) et tout cela semble trop raisonnable, trop sage. De belles explosions de ci, de là, mais le feu d'artifice n'est pas aussi délirant que, par exemple, dans un récent Lieu incertain.


Pour celles et ceux qui aiment les fantômes, datent-ils du Moyen Âge.
Viviane Hamy édite ces 427 pages qui datent de 2011.
On peut lire aussi cette intéressante interview de Fred Vargas herself.
D'autres avis sur Critiques Libres et Babelio.

mardi 23 août 2011

Femme de chambre (Markus Orths)

La solitude des chambres d’hôtel.

À l'heure où l'arrogance des puissants vaut tous les passe-droits, ce blog entend réhabiliter une profession promise à tous les abus : femme de chambre, femme de ménage,...
Après la lettre À l'attention de la femme de ménage, voici donc la Femme de chambre de Markus Orths.
Comme pour faire écho à la pitoyable actualité du FMI(1), l'héroïne de ce roman, Lynn ou plus exactement Linda Maria Zapatek, est femme de chambre dans un grand hôtel allemand (Bonn ?).
Lynn est une femme de chambre hors pair, légèrement franchement accro au ménage, tendance maniaco-obsessionnelle.

[...] Personne ne lui ordonne de s'arrêter. On la laisse faire. Et bientôt Lynn disparaît dans le décor de l'hôtel, on ne la remarque plus, c'est comme si elle en faisait invisiblement partie, une pièce de mobilier qui se meut de temps en temps de façon à peine perceptible, un esprit qui va et vient comme il veut, un lutin qui fait tout le travail en passant.
Un objet tombe par terre : Lynn est là pour le ramasser. Une revue oubliée dans le bar : elle n'y reste pas longtemps. Les traces de pas boueuses d'un client qui a marché sous la pluie : avant que le chef de la réception ait pu s'en soucier, c'est déjà effacé.
Mais Lynn passe la plupart du temps dans les chambres. Et là, c'est l'existence des choses, l'importunité des choses, l'omniprésence des choses qui enveloppe Lynn tout entière comme un drap.

Parce qu'en plus de son obsession de la propreté, Lynn a aussi un autre petit travers.
Une toute petite déviance. Un très très léger défaut. Une gentille petite manie.
En fait, elle aime beaucoup se glisser sous les lits des clients. Et se faire oublier. 
Comme pour s'accaparer une part de leur vie, elle qui n'en a pas beaucoup.
Elle préfère même ne pas prendre de congés(2) (ah, le vide insondable de la solitude des 'vacances') pour mieux profiter des dessous de lit de ses clients.
Jusqu'à ce que l'on comprenne, en même temps que Lynn elle-même, quel était le lit qui lui manquait.
Sans même évoquer la triste actualité, il est un peu étrange d'avoir lu ces deux livres coup sur coup, puisque pas mal d'échos résonnent de l'un à l'autre. Bien sûr on y retrouve ces fameuses ‘femmes de chambre’ qui se fondent dans le décor jusqu'à faire corps avec lui (et dans le bouquin de Markus Orths, c'est le cas de le dire), mais on y entend tout également des roucoulements saphiques : est-ce là un simple hasard littéraire ou est-ce que tout cela relève de notre imaginaire collectif lié à ce ‘personnel de maison’ ?
Dans les lettres écrites À l'attention de la femme de ménage, cette dernière était absente et servait en contre-point de miroir à l'héroïne. Mais ici c'est bien la femme de chambre qui tient le premier rôle.
Les deux bouquins, tous deux gentiment givrés, tous deux plus proches de la nouvelle que du roman, se lisent rapidement, avec peut-être un peu plus de facilité pour l'allemand.

(1) : pour dire vrai, le hasard fait bien les choses (si on peut dire) puisque les deux bouquins furent acquis bien avant les dskonneries de dski vous savez
(2) : ce pourrait être le livre de chevet des patrons du Medef, à défaut d'être celui des patrons du FMI


Pour celles et ceux qui aiment les chambres d'hôtel.
Liana Levi édite ces 132 pages qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'allemand par Nicole Casanova.

lundi 15 août 2011

À l’attention de la femme de ménage (Emilie Desvaux)

Le chant glacé des sirènes.

Drôle de bouquin (enfin non, pas drôle du tout) que cet ouvrage d'Émilie Desvaux, à mi-chemin entre une longue nouvelle et un court roman.
L'histoire d'une folie ordinaire. Une folie glacée.
Une jeune et riche veuve, oisive et neurasthénique, raconte ...
Elle écrit À l'attention de la femme de ménage. La femme de ménage qui fait partie des meubles, de la maison : qui voit tout, entend tout, comprend tout mais ne dit rien.
Et qui surtout, passe derrière vous pour faire ... le ménage.
La riche veuve vient de perdre son mari. Une histoire un peu trouble d'accident d'auto.
La jeune et fraîche cousine du mari était venue loger chez eux.
Le mari décédé ne pouvait plus approcher son épouse, glacée. S'est-il montré un peu trop proche de la jeune cousine ?
La riche veuve, elle, s'est franchement éprise de la fraîche cousine, qui est restée.
La jeune cousine s'incruste et s'enferme des heures dans la salle de bain.

[...] Je la trouvais partout, Marie-Jeanne, la cousine de mon mari, ma nouvelle colocataire. Elle était ma première vision, ma paralysie pour un minuscule instant,  une seconde sans fin ni frémissement - elle était dans le salon, dans la cuisine, dans la véranda inachevée, sur la terrasse. Elle était vautrée sur le canapé ou à même la moquette, un genou replié, occupée à se vernir avec application les ongles de pieds.

Deux femmes goûtant les plaisirs de Sapho. Un absent.
Et un quatrième personnage : la maison qui semble peser de tous ses murs, de toutes ses pièces sur cette étrange histoire.
D'autres absents aussi, encore trop présents eux aussi : la mère qui fut beaucoup trop lointaine et le père qui aura été un peu trop proche et qui lui racontait des histoires à l'oreille le soir en lui caressant les cheveux ...

[...] J'ai eu des grands-parents, je crois, lorsque j'étais bébé, ils sont morts très vite. Tout le monde est mort si vite. Ce serait une maison idéale pour les fantômes mais en fait de fantôme, il n'y a que moi.

Il faut un peu de temps pour entrer dans cette histoire glaçante, un peu de temps pour se laisser prendre par ces personnages ces fantômes de famille qui hantent la maison. Et puis on se laisse glisser dans l'eau froide ...
Et puis la femme de ménage découvrira la lettre.
Brrr.... idéal pour se rafraîchir un soir d'orage.
On reparle très bientôt des femmes de ménage ... n'en déplaise à dski vous savez.


Pour celles et ceux qui aiment les douches froides.
Stock édite ces 183 pages qui datent de 2011.

samedi 23 juillet 2011

Rosa candida (Audur Ava Olafsdottir)

Parfum de rose islandaise.

À ne pas confondre avec Vera Candida. Rien à voir.

Rosa candida raconte une histoire islandaise ... qui se passe en Europe sur le continent, on ne sait pas trop où(1).
Arnljotur est un jeune homme d'Islande presque ordinaire(2) amoureux des roses comme l'était sa maman, un peu trop tôt disparue. Il se décide à quitter son caillou pour aller repiquer des Rosa Candida, variété rarissime, dans le jardin réputé d'un lointain monastère.
En fait, ce résumé est idiot et cette trame ne sert que de prétexte à quelques rencontres de savoureux personnages.
Le père du jeune homme, une amoureuse un peu vite embrassée dans une serre (of course) juste le temps de faire un bébé, un moine cinéphile, et plusieurs autres croisés en chemin.
C'est une espèce de voyage initiatique, un peu road-movie, une rêverie sans queue ni tête mais un bouquin très maîtrisé.
Quelques péripéties comme une opération de l'appendicite :

[...] Depuis que j'ai été opéré, je pense nettement plus qu'avant à mon corps, tant au mien qu'à celui des autres. Par celui des autres, j'entends principalement le corps des femmes, mais je remarque aussi celui des hommes. Je me demande si l'anesthésie d'il y a quatre jours peut avoir pour effet secondaire d'accroître la conscience corporelle.

Car le jeune homme est effectivement très attiré par les personnages féminins croisés au cours de son périple :

[...] Les femmes ont une très longue mémoire et sont sensibles à l'effet des choses singulières qui se sont produites dans leur famille au cours des deux cents dernières années ; après quoi elles vont essayer de me relier à leurs racines historiques.

Pas vraiment facile à raconter. Un roman en forme de berceuse, très "zen", où il faut accepter de se laisser porter, tout comme le héros, sans jamais trop savoir où cela va nous/le mener. Ici et maintenant : carpe diem, telle pourrait être la devise de (accrochez-vous) : Audur Ava Olafsdottir.
Un certain regard sur les femmes (Audur machin-dottir est une dame, on a vérifié sur le ouèbe, d'ailleurs elle s'appelle -dottir, donc).
Bien sûr l'allusion au Candide de Voltaire avec son "il faut cultiver son jardin" ne vous aura pas échappé (sinon, vous êtes bon pour repasser votre bac de philo).
Après l'Odeur du gingembre, voici un deuxième excellent roman pour l'été : MAM a beaucoup aimé cette odeur de roses islandaises, BMR a préféré le parfum exotique des racines asiatiques.

(1) : quelques indices épars, laissés ici ou là, qu'on n'a pas pris le temps de déchiffrer, pourraient bien donner lieu à toute une glose sur le sujet !
(2) : si tant est qu'un islandais puisse être ordinaire


Pour celles et ceux qui aiment les fleurs.
C'est Zulma qui édite ces 333 pages qui ont fleuri en 2007 en VO et qui sont traduites de l'islandais par Catherine Eyjolfsson.
Ce bouquin a fait le tour de la blogosphère et donc y'a plein d'autres avis chez Babelio ou Critiques Libres.

mercredi 13 juillet 2011

L’homme inquiet (Henning Mankell)

Rattrapé par le passé.

Les derniers polars d'Henning Mankell nous avait laissé un petit goût de déception lorsque l'auteur se perdait dans des méandres politico-policiers.
Alors nous voici ravis avec cet Homme inquiet, ravis de renouer avec la meilleure veine du suédois, même s'il s'agit de la dernière enquête du commissaire Wallander.
Et oui Kurt rend les armes.
Mankell nous avait habitués à porter un regard incisif sur la Suède.
Déjà avec Le retour du professeur de danse, on avait vu la supposée ‘neutralité’ suédoise se montrer beaucoup trop bienveillante à l'égard du nazisme. Mankell poursuit sa leçon d'histoire et met en scène les années 80 où, après la guerre froide, la ‘neutralité’ suédoise incline cette fois du côté de l'Otan.
C'était l'époque du Premier ministre Olof Palme (assassiné en 1986), du groupe suédois d'armement Bofors et bien sûr des mystérieux sous-marins soviétiques venus rôder dans les eaux suédoises.
En réalité, il y a beaucoup d'hommes inquiets dans ce roman.
À commencer par Kurt Wallander lui-même. Le bonhomme a passé la soixantaine(1). Un cap difficile.
Le temps a gagné la partie : Wallander vieillit, le diabète gagne du terrain et le commissaire est victime d'absences répétées. L'homme est rattrapé par son passé : toutes ‘ses femmes’ se sont comme donné rendez-vous dans cet épisode. Son ex (Mona, devenue alcoolique), sa fille Linda et maintenant sa petite-fille et même son aventure lettone, Baïba, qui est de passage.  Tout cela a un petit parfum des Chaussures italiennes(2).

[...] Ce fut une période où il tourna dans sa maison comme un ours en cage, sans plus trouver la force de résister à l'évidence qu'il avait soixante ans et qu'il était en marche, qu'il le veuille ou non, vers sa vieillesse. Il pouvait vivre encore dix ans ou même vingt, mais tout ce que lui apporteraient ces années, ce serait de vieillir, précisément.

L'autre homme inquiet, celui du titre, celui de l'histoire, est un marin. Un officier qui était aux premières loges dans les années 80 lorsque les sous-marins soviétiques rôdaient près des bases navales suédoises. Lui aussi est rattrapé par son passé en même temps que la Suède est rattrapée par son histoire.
L'homme disparaît subitement sans explication. A-t-il été assassiné ? Était-il menacé ? Cherche-t-il à fuir ?
Qu'avait-il à cacher ? Des histoires d'espionnage ? Ou bien des secrets de famille ?

[...] - L'histoire des sous-marins remonte à vingt-cinq ans. Qu'est-ce qui pourrait être encore dangereux après tant d'années ? Bon sang, l'Union Soviétique n'existe même plus. Le mur de Berlin est tombé. La RDA c'est fini. Toute cette époque-là est révolue. Quelles seraient ces ombres qui resurgiraient à l'improviste ?
[...] - Palme était Premier ministre à l'époque où les sous-marins faisaient du cabotage dans nos eaux territoriales, dit-il.
[...] Tout cela remonte à plus de vingt ans de toute manière. Quoi qui ait pu être dit ou fait, c'est prescrit, et sans intérêt.
- Pas complètement. L'Histoire n'est pas figée. Elle nous suit.

Cet excellent roman est empreint d'une certaine tristesse désabusée qui mêle habilement le passé et le présent, l'histoire personnelle de Wallander et celle de l'officier de marine.
La dernière enquête Wallander s'avère être une réussite (sur le plan littéraire s'entend, pour le reste, on vous laisse dénouer les fils de l'intrigue politico-policière !).
Les amateurs de polars ne manqueront pas cet excellent épisode.
Les autres ne manqueront pas le détour par les Chaussures italiennes, excellent roman.

(1) : Henning Mankell est né en 1948
(2) : le meilleur roman de Mankell, même si ce n'est pas un polar


Pour celles et ceux qui aiment la saga Wallander.
Seuil édite ces 552 pages qui datent de 2010 en VO et qui sont traduites du suédois par Anna Gibson.
D'autres avis sur Babelio et Critiques Libres. Cathulu en parle.