vendredi 28 février 2014

Comme dans un rêve (Leif Gustav Willy Persson)

The biggest cold case.

On avait déjà rencontré le suédois Leif Gustav Willy Persson avec un drôle de roman mi-polar, mi-espionnage. C’était il y a deux ans presque jour pour jour avec La nuit du 28 février, bien nommé en cette saison. Ce précédent bouquin dressait le portrait d’une sorte de J. Edgard Hoover suédois à la tête de la police secrète (la DST suédoise) et déjà évoquait le célèbre politicien, Olof Palme.
Du même auteur, voici un autre pavé : Comme dans un rêve et nous sommes toujours en février, ce même 28 février 1986, jour du traumatisme suédois, cette soirée où Olof Palme est assassiné en pleine rue.
Pour être exact nous sommes en 2006 : vingt ans après. L’assassinat n’a jamais été élucidé et c’est devenu l’une des affaires criminelles les plus célèbres et un peu la honte de la police suédoise.
Leif GW Persson imagine donc qu’en 2006, le directeur de cette police ré-ouvre le dossier (l’hénaurme dossier, le plus gros dossier criminel de toute la planète) et reprend l’enquête à zéro … avec ce qui reste des témoins car beaucoup sont décédés depuis.

[…] - Je ne sais pas si tu es passé chez nous jeter un coup d’ œil, mais il y a une quantité industrielle de documents. C’est tout simplement gigantesque. Le dossier occupe l’équivalent de six bureaux dans notre couloir. […] La salle est pleine à craquer de classeurs et de cartons, du sol au plafond.
[…] D’après ce que nous en savons, mes collègues du groupe et moi-même, c’est le plus gros dossier de l’histoire mondiale de la police. Apparemment, il est plus volumineux que le dossier d’instruction sur le meurtre de Kennedy, et que l’enquête sur l’attentat du Jumbo Jet de Lockerbie, en Écosse.

Olof Palme c’est un peu le Mitterrand suédois et son assassinat mystérieux est un peu à l’Europe, ce que celui de JFK est aux US.
Que ceux qui espéraient un polar à l’américaine, urbain et trépidant, passent leur chemin. La marque de fabrique de Leif GW Persson, c’est la procédure documentée, le dossier minutieux. Autant dire qu’avec les montagnes de cartons refroidis et d’archives poussiéreuses que représente le dossier Palme, il peut s’en donner à cœur joie !
La petite équipe mobilisée par le chef de la police nous est vite sympathique et l’on se passionne pour ce travail de fourmis qui consiste à éplucher, classer, archiver, indexer, tous ces dossiers, interrogatoires, procédures, … qui dorment depuis vingt ans dans les sous-sols.
Les conditions de l'assassinat du premier ministre sont scrupuleusement et fidèlement retracées.
Bien vite le manque de rigueur et les incohérences de l’enquête initiale refont surface et c’est de nouveau l’heure des hypothèses et des remises en cause.
Le reste de l'enquête n'est évidemment que pure fiction spéculative dont le principal intérêt est de nous emmener explorer les arcanes et les coulisses des milieux politico-policiers de la Suède : la Säpo (la DGSE ou la DST de la Couronne), le marchand de canons Bofors (le Dassault suédois) ...
Mais les amateurs de scoop fracassant ou de révélation croustillante en seront pour leurs frais.
Il faut même un peu de courage pour rester accroché au copieux dossier durant ses 600 pages, d'autant qu'à plusieurs reprises (à de trop nombreuses reprises) intervient un personnage imbuvable, un flic grossier et machiste, un beauf complet (oui, même là-haut y'en a) qui nous vaut quelques pages de grossièreté complaisante, assez désagréables à parcourir : on veut bien croire que Leif Persson a des comptes à régler avec peut-être quelques anciens collègues mais quel intérêt ici ? Autant dire qu'une fois qu'on a compris que l'affreux jojo n'apportait pas grand chose à l'enquête, on traverse ces marais nauséabonds en diagonale.
Reste l'équipe d'enquête on l’a dit : quelques filles et garçons sympas (ouf !), ravis de travailler pour le grand patron qui dirige les investigations en douce et en marge de l'enquête officielle, sous prétexte de ré-indexation des archives du dossier Palme. Cela nous vaut quelques pages savoureuses.


Pour celles et ceux qui aiment l’Histoire de leurs voisins.
D’autres avis sur Babelio. Namoureux et Jean-Marc en parlent.

vendredi 21 février 2014

Juste une ombre (Karine Giebel)

Carnage au-dessus d’un nid de coucous.

Le niveau intellectuel de ce blog baisse lentement mais régulièrement, c’est désormais évident : après Avant d’aller dormir lu il y a peu, voici maintenant Juste une ombre de Karine Giebel, qu’on pourrait sous-titrer : il ne faut surtout pas s’endormir.
Encore un polar tgv écrit et lu à vive allure, peut-être encore plus vite que le précédent. On se surprend même à lire en diagonale de nombreux passages : c’est dire que ces pages ne laissent pas un souvenir impérissable et qu’on se demande à quoi pensaient les jurés de Cognac en lui décernant le prix du meilleur polar français en 2012.
Mais comme tous ces ‘page-turner’, une fois de temps à autre (bon, là d’accord, ça fait deux fois), ça permet de se relaxer les neurones et de se vider la tête. De quoi apprécier d’autant plus le prochain bon bouquin !
Voici donc l’histoire de Cloé. Une drôle de bonne femme, genre cadre parisienne bcbg, une vraie tueuse au boulot comme en amour, pas vraiment sympa, une garce pourrait-on dire, qu’on est même presque content qu’il lui arrive des choses pas sympas.
Elle a vu juste une ombre. Une ombre qui rentre chez elle, la nuit quand elle dort. Qui la suit. Qui fouille dans ses affaires. Pire encore.
Personne ne la croit évidemment, ni ses amis (si elle en a), ni la police. Peu à peu l’ombre se rapproche.
Avis à ceux qui ne sont pas paranos, non pas du tout, mais qui ont quand même plein d’ennemis partout.
[…] Tu mènes une vie normale, banale, plutôt enviable. Tu sembles avoir réussi, au moins sur le plan professionnel, peut-être même sur le plan personnel. Question de point de vue. Tu as su t’imposer dans ce monde, y trouver ta place. Et puis un jour… Un jour, tu te retournes et tu vois une ombre derrière toi. Juste une ombre.
[…] Une ombre, vingt mètres derrière moi. Un homme, je crois. Pas le temps de voir s’il est grand, petit, gros ou maigre. Juste une ombre, surgie de nulle part. Qui me suit, dans une rue déserte, à 2 heures du matin. Juste une ombre …
[…] Elle ne sait pas ce qui l’effraie le plus : être victime d’hallucinations ou réellement poursuivie par un inconnu. 
À l’autre bout du bouquin voici Gomez, un flic border-line, et même un peu de l’autre côté de la border-line. Il est en train de perdre sa femme, phase terminale. Pas gai. Il pète un peu les plombs, foire une planque avec son coéquipier, le voici suspendu.
En congés forcés. Dont il ne sait pas quoi faire.
Alors évidemment (z’aviez compris hein ? futés !) le flic border-line va rencontrer la garce parano. L’auteure n’en est plus à une invraisemblance près et le bouquin se terminera dans un carnage apothéotique. On se demande même parfois si Miss Giebel ne flirte pas avec le second degré, on guette quelque indice, mais non, tant pis, c’est juste too much.
Ah, j’oubliais : une petite pirouette finale avec une dernière demi-page toujours aussi invraisemblable mais plutôt bien vue.
Voilà : fin de l’histoire qu’on aura dévoré à vive allure. On peut enfin aller au lit en prenant soin de bien fermer les portes à double-tour. Et passer le livre à son voisin. Qui ronflait déjà et a bien fait d’en profiter : demain soir c’est lui qui pourra pas fermer l’œil.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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jeudi 13 février 2014

Le papillon de Siam (Maxence Fermine)

À la chasse au papillon.

En souvenir d’un excellent bouquin lu de Maxence Fermine il y a quelques années (c’était Neige et c’était en 2007, presque jour pour jour), et en prévision d’un tout prochain voyage dans le delta du Mékong jusqu’à Angkor, nous voici embarqués sur les traces d’Henri Mouhot à la recherche du Papillon de Siam.
Vous ne connaissez pas ? Nous non plus, jusqu’à il y a quelques semaines, lorsque nous sommes allés à l’expo du musée Guimet sur la naissance du mythe d’Angkor.
L’explorateur (et dessinateur) de l’expo c’était Louis Delaporte qui marcha quelques années plus tard sur les traces d’Henri Mouhot, le premier découvreur occidental du site d’Angkor.
Maxence Fermine nous raconte donc l’histoire, la biographie à peine romancée, de cet Henri Mouhot, né en 1826 au fin fond de la France froide et profonde, à Montbéliard.
Tout jeune, encouragé dans ses lectures par un professeur que Fermine compare à celui de Rimbaud, pressé de quitter sa grise et froide Franche-Comté natale, le jeune Henri est fasciné par les voyages,  l’orient en général et le Siam en particulier (à cause de l’une de ses lectures).
[…] Déjà, il est fasciné par l’immensité de la surface de la terre et se dit, avec raison, qu’il n’aura jamais assez d’une seule vie pour en faire le tour.
Bientôt il réussit à faire financer une expédition par … les anglais.
En 1858, le voici missionné pour ramener un papillon rarissime.
À l’arrivée, point de papillon mais les dessins et le récit de la cité oubliée d’Angkor que, à peine six ans plus tard, Louis Delaporte rendra célèbre (et réciproquement).
[…] - Votre mission est donc une réussite.
Henri Mouhot lui adresse un regard las et désabusé.
- Au contraire, il s’agit d’un échec. J’ai trouvé ce que je n’attendais pas, tandis que m’a été refusé ce que j’espérais.
- En somme, […] vous venez de faire connaissance avec l’ironie de l’existence.
Voilà pour le décor historique et colonial, rendu fidèlement par Maxence Fermine dans son petit bouquin.
On repense évidemment à notre coup de cœur 2012 : c’était Peste et choléra, où Patrick Deville nous romançait la vie du suisse Alexandre Yersin, parti lui aussi en Asie du sud-est (mais ce sera plus tard, au début du XX° siècle).
Cet orient mystérieux et lointain a de tout temps fasciné les occidentaux (et nous ne sommes pas les derniers).
Ces explorateurs aventureux et capables de tout plaquer pour leur passion ont toujours suscité admiration et envie (et nous ne sommes pas les derniers).
Alors que dire de l’irrésistible attraction  qu’exercent ces explorateurs téméraires partis jusqu’en extrême-orient chercher gloriole et palud, à une époque où l’avion ne mettait pas encore les plages de Thaïlande à portée d’une semaine de congés payés !
[…] - Si d’aventure mon récit de voyage devait être publié, ce n’est pas moi qui deviendrait célèbre, mais la cité d’Angkor !
La prose de Maxence Fermine n’a ni le souffle épique ni la verve pétillante de celle de Patrick Deville.
Mais on retrouve avec grand plaisir une belle écriture pleine de poésie que l’on avait découverte dans Neige. Fluidité et légèreté de la langue française : une plume contemporaine et française à découvrir, vraiment.
On a encore d’autres petits bouquins de cet auteur dans la pile et on en reparle donc très bientôt.
Pour conclure avec un brin de mélancolie, on regrette déjà que notre futur voyage ne nous conduise pas jusqu’à Luang Prabang (c’est au Laos, découvert avec Colin Cotterill) où, depuis 1861, repose en paix ce fascinant Henri Mouhot …
De quoi nous motiver plus tard pour repartir à la chasse au papillon …

Pour celles et ceux qui aiment les voyages et l’orient.
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jeudi 6 février 2014

La ferme du crime (Andrea Maria Schenkel)

Le rapport de Schenkel.

L’allemande Andrea Maria Schenkel s’est emparée d’un fait divers des années 20 qui avait vu une famille sauvagement assassinée dans sa ferme au fin fond de la Bavière.
Son petit bouquin La ferme du crime, replace cette sombre histoire à une sombre époque : juste après guerre, les survivants à peine libérés ou démobilisés.
On découvre le drame (et plus tard ses raisons) par touches successives, on tourne autour, en spirale, au fil des témoignages des uns et des autres.
Chaque court chapitre donne la parole à l’un des acteurs du drame. Peu à peu, on découvre la triste vie de cette famille à l’ombre écrasante du père Danner.

[…] Quand Loïs et mon mari sont revenus à la ferme, ils ont rien eu besoin de me raconter. De loin déjà, à la façon dont ils marchaient, j’ai compris qu’il avait dû se passer quelque chose de terrible. Quand ils se sont assis dans la salle à manger, tous pâles, j’en ai été convaincue. On pouvait lire l’horreur sur leurs visages. Dans les nuits qui ont suivi, mon mari s’est souvent réveillé en sursaut. La vision de ces morts ne lui laissait pas de répit.
On a du mal à imaginer qu’une chose pareille arrive chez nous. Mais que Danner soit pas mort dans son lit, ça m’étonne pas plus que ça.
Il faut pas dire du mal des morts, c’est pour ça que j’aime pas parler d’eux. Vous savez, on vit dans un petit village. les commérages vont bon train, je préfère pas trop en dire.

Et oui, un petit village où l’on n’en dit pas trop même si chacun sait bien ce qui se passe à Tannöd, derrière les murs de la ferme des Danner. Une sombre famille dans une sombre région à une sombre époque. Il y avait de quoi en vouloir à cette famille, certainement de quoi vouloir venger quelque chose ou quelqu’un ?
Dès les premières pages tous les ingrédients du massacre sont réunis, haine, envie, désir. Ce n’est qu’une question de temps, une question de pages.

[…] Quand j’ai vu les corps, je me suis senti mal.
Et c’est pas que je sois tellement impressionnable. À la guerre, j’en ai vu plus qu’assez, vous pouvez me croire. Tous ceux qui ont fait la guerre, ils ont bien vu assez de morts, ça devrait suffire pour toute une vie.

Une ambiance pesante, étouffante (on repense aux images du Ruban blanc, on songe aussi parfois au Rapport de Brodeck dont l’ombre imposante écrase un peu ce petit livre).
Pas un seul des personnages n’est vraiment sympathique. Finalement leur silence les rend tous plus ou moins complices ou pire, de ce qui se passait chez les Danner et donc de ce qui terminera cette histoire.
Heureusement le livre est court : quelques pages pour apprécier l’écriture d’Andrea Maria Schenkel mais pas trop pour ne pas nous happer complètement dans cette horreur moyenâgeuse.
Certainement pas une promotion pour le tourisme rural en Bavière.


Pour celles et ceux qui aiment les sombres histoires, même si elles sont vraies.
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mercredi 29 janvier 2014

Yeruldelgger (Ian Manook)


Les Experts à Oulan-Bator

Merci Père Noël (ou plus exactement merci Mère Noël Véro) de nous avoir apporté cette année dans ta hotte, tenez-vous bien, un polar mongol !
Yes ! Faites vos valises, on est partis !
Yeruldelgger de Ian Manook.
Dès la couverture ça sent déjà bon les steppes orientales.
Yeruldelgger Kahltar Guichyguinnken est le nom de notre nouveau héros. Et ça veut dire en VO : Cadeau d’abondance de la famille de la chienne au visage sale.
Un nom récupéré depuis peu …
[…] Trois générations avaient vécu sans nom de famille. Le régime d’avant les avait abolis pour casser l’organisation clanique de la société. Avant le “régime d’avant”, les familles tenaient leur nom du clan auquel elles appartenaient dans chaque province. […] Tout cela, le régime d’avant l’avait interdit au même titre que l’alphabet mongol ou le chamanisme.
Ian Manook, c’est un peu moins mongol et beaucoup plus prosaïque, doit-on dévoiler le mystère ? le pseudo astucieux de Patrick Manoukian, un journaliste bien de chez nous mais très globe-trotter et qui est donc allé trotter pour nous jusqu’en Mongolie.
Et ça commence très très fort, on ne résiste pas au plaisir de vous livrer les premières pages (qu’on pourrait intituler la parabole du flic, si je peux me permettre de souligner cet excellent jeu de mots), lorsque Yeruldelgger est appelé au fin fond de la steppe, sur une scène de crime où l’on a découvert un vélo enterré :
[…] - Et c’est pour ça que tu m’as fait venir ?
- Oui, commissaire …
- Tu m’as fait faire trois heures de piste depuis Oulan-Bator pour une pédale qui sort de terre ?
- Non, commissaire, c’est pour la main !
- La main ? Quelle main ?
- La main sous la pédale, commissaire.
- Quoi ? Il y a une main sous la pédale ?
- Oui, commissaire, là, sous la pédale, il y a une main !
Sans se relever, Yeruldelgger se tordit le cou pour regarder par en-dessous le visage du policier du district. Est-ce que ce type se foutait de lui ?
Mais le visage du policier ne reflétait aucune émotion. Aucun signe d’humour. Aucune trace d’intelligence. Rien qu’un visage respectueux de la hiérarchie et satisfait de sa propre incompétence. […]
- Et comment tu sais qu’il y a une main là-dessous ?
- Parce que les nomades l’ont déterrée, commissaire, répondit le policier.
- Déterrée ! ? Comment ça, ils l’ont déterrée ? s’emporta sourdement Yeruldelgger.
- Ils l’ont déterrée, commissaire. Ils ont creusé autour et ils ont enlevé la terre. Quand les enfants ont aperçu la pédale qui sortait de terre en jouant, ils ont creusé pour la dégager, et en creusant ils ont découvert la main.
- Une main ? Ils sont sûrs ? Une vraie main ?
- Une main d’enfant, oui, commissaire. […]
- Et elle est où cette main d’enfant maintenant ?
- En dessous, commissaire. […]
- Tu veux dire qu’ils l’on réenterrée ? Ils ont réenterrée la main ?
- Oui, commissaire. Et la pédale aussi, commissaire …
Yeruldelgger leva les yeux vers la famille de nomades aux deels bariolés toujours assis en ribambelle contre le bleu saturé du ciel. Ils le regardaient en hochant tous la tête avec de grands sourires pour confirmer le rapport du policier du district.
- Ils ont tout réenterré ! J’espère que tu leur as demandé pourquoi !
- Bien sûr, commissaire : pour ne pas polluer la scène de crime …
Yeruldelgger se figea dans son mouvement pour s’assurer qu’il avait bien entendu ce qu’il venait d’entendre.
- Pour quoi ! ?
- Pour ne pas polluer la scène de crime, répéta le policier du district, une pointe de  fierté dans la voix.
- Pour ne pas polluer la scène de crime !!! Mais où sont-ils allés chercher un truc comme ça ?
- Dans Les Experts Miami. Ils m’ont dit qu’ils regardaient toujours Les Experts Miami et que Horacio, le chef des Experts Miami, recommande toujours de ne pas polluer la scène de crime.
- Les Experts Miami ! s’exclama Yeruldelgger.
Il se releva lentement, dans un mouvement chargé de fatigue et de découragement. […]
Polar oblige, c’est vraiment pas joli sous le vélo et la suite sera évidemment beaucoup moins drôle, nous voici partis pour Oulan-Bator et les steppes mongoles derrière le commissaire Yeruldelgger.
Et, pour notre plus grand plaisir, Ian Manook qui sait ce que voyager veut dire, ne lésine pas sur le folklore local et la tradition nomade :
[…] Elle tenait à hauteur des yeux une petite coupelle qu'il savait rempli de lait de la dernière traite et, d'un geste croyant et respectueux, du bout des doigts, elle en aspergeait les quatre points cardinaux.
[…] Yeruldelgger ressentit une sorte de bonheur à appartenir à ce pays où on bénissait les voyageurs aux quatre vents et où on nommait les cercueils du même mot que les berceaux.
[…] On n’entre pas dans une yourte qui n’est pas la sienne. On se tient à quelques pas de la porte et on appelle. La tradition veut qu’on fasse allusion aux chiens. One ne dit pas : “Holà ?” parce que ceux de la yourte savent depuis longtemps déjà que quelqu’un vient. On ne dit pas non plus : “Il y a quelqu’un ?” parce que celui qui vient sait déjà, à mille détails, qu’il y a quelqu’un dans la yourte. On dit souvent : “Tiens tes chiens !” ou :  “Tes chiens sont bien nourris ?”, par un réflexe de prudence millénaire.
[…] Il aimait faire plaisir aux vieux. C’est ce qu’on leur devait pour ce qu’ils avaient souffert et vécu et qui nous attendait tous encore.
Yeruldelgger est un excellent enquêteur mais aussi un sacré personnage. Un flic coincé entre les séquelles de l’occupation soviétique et la corruption venue avec les nouveaux envahisseurs de Chine ou de Corée. Un homme brisé aussi, qui a perdu femme et enfant il y a quelques années dans des conditions un peu troubles.
[…] - Tu ne peux plus continuer ainsi, Yeruldelgger. Tu es en train de tout perdre. Tu es devenu un flic acariâtre et violent. Tu cognes des témoins, tu frappes ta propre fille, tu tires sur tes indics, tu ne respectes aucune hiérarchie, tu n’enquêtes que pour toi sans rendre compte à personne …
Un flic tourmenté et un peu braque, un flic comme on les aime quoi !
[…] - On ne fume pas dans une yourte ! se contenta-t-il de répondre.
- Ah oui, j’oubliais, c’est pas tradition !
- Non, c’est pas tradition.
- Et ficher le bordel partout où tu passes, c’est tradition ?
- Ça semble l’être devenu ces derniers temps, je l’avoue, concéda-t-il en souriant.
Au fil de la chevauchée dans les steppes mongoles, les différentes intrigues vont s’entremêler : le cadavre de la petite fille enterrée avec son vélo, le trouble passé du commissaire, les magouilles et la corruption qui poussent comme du chiendent dans le sillage des quads coréens et des 4x4 chinois. Il sera même question de “terres rares”(1): après les oligarques russes, voici les conglomérats chinois et coréens. Triste Mongolie.
Côté polar tout irait donc pour le mieux dans les plus beaux paysages du monde et on a cru pendant plusieurs chapitres au véritable coup de cœur ...
Las, Patrick Manoukian veut trop bien faire et accumule les maladresses (avis unanime et partagé de BMR & MAM).
Pour faire moderne (?) ou pour nous convaincre que les nomades sont branchés, l’auteur nous inonde d’iphone, ipad et autres igoogooleries. Ben voyons.
Et puis non content d’en faire des kilos au rayon folklore local (au point de convoquer les moines de Shaolin !), il en fait des tonnes au rayon polar. Plus américain tu meurs. À tel point que certains chapitres hyper-violents sont bien trop complaisants envers les sévices infligés aux corps des jeunes femmes : on retrouve là des relents nauséabonds de Millenium.  On n’aime pas du tout, du tout, cette tendance douteuse et dangereuse qui demande à être parfaitement maîtrisée, ce qui est loin d’être le cas chez Stieg Larsson comme chez Ian Manook.
Manoukian s’applique d’ailleurs soigneusement à imiter un peu tout le monde : commissaire à la Nesbo, fantômes à la Indridason, nazillons à la Mankell, légiste à la Patricia Cornwell, far-east à la Craig Johnson et j’en passe(2). Cette accumulation facile, commerciale et maladroite de clichés (et de violences gratuites) finira donc par nous gâcher le plaisir du voyage.
La fin de l’enquête nous laisserait bien entrevoir une suite mais Ian Manook semble avoir déjà voulu dans cette première livraison, nous fourguer tout, absolument tout son savoir-faire du polar ethnique.
Affolé par les grands espaces des steppes ou les perspectives du succès, Patrick Manoukian aura voulu courir trop de lièvres à la fois et s'est perdu en route.
Il reste que malgré ses descriptions terrifiantes d’Oulan-Bator, Manoukian le voyageur nous livre quelques belles pages et sait nous donner une envie irrésistible d’aller chercher des os de dinosaures dans les Flammings Cliffs ou d’aller chevaucher dans le Parc du Kenthii. 
Finalement, on aura préféré le petit polar moins ambitieux de Sarah Dars qui, malgré son titre à la con (Des myrtilles dans la yourte franchement !), nous avait déjà donné une plus belle occasion de rêver sur les traces de Gengis Khan dans les steppes mongoles.
(1) - à lire : un dossier des Échos [à ne pas manquer] sur les terres rares et la spéculation minière qui les accompagne - on y parle bien sûr de la Mongolie
(2) - et d’ailleurs la 4° de couv’ surfe allègrement sur cette mode commerciale de façon un peu trop facile et m’as-tu-vu, que la honte soit sur Albin Michel habituellement mieux avisé

Pour celle est ceux qui aiment les steppes.
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jeudi 23 janvier 2014

Au revoir là-haut (Pierre Lemaître)

Morts (ou presque) pour la France.

Le dernier roman de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, était tombé dans notre pile à lire juste avant d’être couronné par le Goncourt, judicieuse offrande.
On venait tout juste de découvrir Pierre Lemaître comme auteur de polars et déclarer notre coup de cœur pour la série du petit commandant Camille Verhoeven.
C’est donc avec pas mal d’attente(s) qu’on s’est jeté dans la bataille des tranchées racontée par Pierre Lemaître.
En réalité on arrive juste pour la fin, en novembre 1918, à quelques jours seulement de l’armistice et de la démobilisation. Pas le moment de se faire tuer.
[…] Mourir le dernier, se disait Albert, c'est comme mourir le premier, rien de plus con.
Sauf que si ou presque. Albert et Édouard ont bien failli être les derniers cadavres de la grande boucherie. Édouard y laissera d’ailleurs la moitié de sa tête, au physique (manque le bas) comme au figuré (morphine oblige). Les deux gars ont été envoyés au casse-pipe comme tant d’autres par un officier ambitieux. Ambitieux et pas net. Retors même. Prêt à enterrer vivants un ou deux de ses hommes si besoin.
[…] Somme toute, une guerre mondiale, ça n’était jamais qu’une tentative de meurtre généralisée à un continent. Sauf que cette tentative-là lui avait été personnellement destinée. En regardant Édouard Péricourt, Ambert revivait parfois l’instant où l’air s’était raréfié, et sa colère bouillonnait. Deux jours plus tard, il était prêt, lui aussi, à devenir un assassin. Après quatre années de guerre, il était temps.
On retrouve l’écriture incisive, ironique, féroce de Pierre Lemaître et son humour un peu noir. Il faut bien tout cela pour mettre un peu de distance entre le lecteur et les horreurs des tranchées et de la Grande Boucherie.
Lorsque l’hécatombe aura enfin cessé et que les survivants, les gueules cassées pourront rentrer chez eux (non, finalement ce n’est plus vraiment possible), ce sera les traficotages en tout genre, ces petits arrangements entre amis qui font que la guerre est une très bonne chose. Pour le commerce et les affaires notamment.
Tout cela a un parfum de déjà lu. On se rappelle par exemple les enquêtes de Thierry Bourcy.
Et donc malgré cette belle écriture, ce bouquin un peu trop volumineux et cette histoire de vengeance pas très originale se traînent en longueur.
Bien sûr on est sincèrement ravis que le Goncourt vienne couronner cette histoire d’une guerre qu’on a déjà commencé à oublier (Lemaître a été prof d’histoire-géo).
Et on est sincèrement ravis que le Goncourt vienne saluer un bouquin de cet auteur, même si le bouquin en question est moins bon que ses polars auxquels il nous a habitués.
Mais on est tout aussi sincèrement convaincus que le jury du Goncourt(1) a voulu faire passer là un étrange message, du genre : tu vois Pierrot, quand tu laisse tes polars, t’es même capable d’écrire des vrais bouquins, de la vraie littérature. Et ça on n’aime pas.
Mais ceux qui nous suivent, connaissent bien maintenant notre mauvaise foi concernant les prix littéraires en général et le prix qu’on court en particulier !
Une bonne nouvelle quand même : le polar Alex va être adapté au cinoche par un cinéaste américain James B. Harris (mais tournage à Paris avec une française dans le rôle d’Alex. Julie Gayet ?).
(1) - un machin désuet au parfum suranné que seuls les anglais ne nous envient pas, parce qu’ils ont déjà la reine d’Angleterre et le Man Booker Prize.

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lundi 20 janvier 2014

Avant d’aller dormir (Steve J. Watson)

Quand la nuit ne porte pas conseil.

Encore un bouquin TGV, écrit à grande vitesse et lu à vive allure. Il a d’ailleurs eu le prix polar SNCF en 2012 !
Rien de transcendant donc, dans la lignée des Harlan Coben et autres Denis Lahanne.
Précisément, à ne pas lire Avant d’aller dormir.
De Steve J Watson.
Quelques longueurs, une écriture parfois un peu bâclée, quelques idées pas toujours bien exploitées, ce n’est pas de la belle littérature (et d’ailleurs ça n’y prétend pas).
Mais de temps en temps, c’est le genre de bouquin idéal pour se vider la tête : un page-turner qu’on ne lâche pas de la nuit. Bon, deux nuits peut-être, y’en a pour près de 500 pages.
Deux nuits accros à l’histoire de Christine.
Qui tous les matins se réveille amnésique. Qui est le type à côté d’elle dans le lit ? Pourquoi ces rides au coin des yeux et ces cheveux blancs ? etc …
Tous les matins, son mari lui raconte : je suis ton mari, voici nos photos, … Ça fait près de vingt ans qu’il répète ça tous les matins. L’horreur. Pour eux deux.
Le soir Christine s’endort … et oublie tout.
Jusqu’au jour où elle entreprend d’écrire dans un cahier tout ce qu’elle apprend la journée : le lendemain elle relit et ne repart pas tout à fait de zéro. Façon Memento ou Le jour de la marmotte.
Elle soupçonne même d’étranges mystères. Paranoïaque ou amnésique, un peu des deux ?

[…] - Il n’y a pas beaucoup de photos, dans l’album. Il n’y a pas de photos de nous le jour de notre mariage.
- Nous avons eu un incendie, dans la précédente maison où nous vivions.

Ce mari inquiétant qui ne lui raconte pas toujours la même histoire tous les jours. Et puis ce toubib étrange qui vient la voir en cachette du mari …
Mais d’un autre côté, est-ce vraiment aussi simple que cela paraît ?

[…] Je me suis interrogée sur ce qu’il pensait de mes activités de la journée. Il ne sait pas que je passe des heures à lire mon journal et parfois des heures à l’écrire. Il ne sait pas qu’il y a des jours où je vois le Dr. Nash.

Bien vite on se doute que ça ne tourne pas rond et pas que dans la tête de la pauvre Christine.
L’histoire est tout à fait invraisemblable et tout à fait horrifique. Mais on ne peut pas s’empêcher de lire cela compulsivement et même si on devine assez vite le mot de la fin, on veut le voir écrit là, noir sur blanc, sur le papier de la dernière page.
Et le livre enfin refermé, on va se coucher enfin, l’esprit tranquille.
Presque tranquille. Avec la vague crainte que demain au réveil, on pourrait peut-être se dire : tiens, sympa ce bouquin là sur la table de chevet, ça m’a l’air passionnant, faudra que je lise ça ce soir …


Pour celles et ceux qui aiment les cauchemars.
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jeudi 16 janvier 2014

Princesse Bari (Hwang Sok-yong

Émigration et intégration ?

On avait rencontré l'auteur coréen Hwang Sok-yong avec le si remarquable Vieux jardin (adapté au cinéma), et nous voici de nouveau en Corée avec cette Princesse Bari.
Là-bas, la Princesse Bari est une figure de légende dont le nom signifie abandonnée.
Dans les années 80, au nord du pays, la famille de Bari voit naître une septième fille : autant dire une catastrophe alors qu'on espérait enfin un garçon pour subvenir aux besoins de la famille. Avant même le retour du père, la mère abandonne cette fille de trop. Ce sont la grand-mère et le chien qui prendront soin de cette abandonnée et la baptiseront Bari tout comme dans le conte traditionnel.
Quelques années plus tard, le pays est décimé par la grande famine des années 90 (plusieurs millions de morts !).  Intempéries et incurie du régime en sont à l'origine. Comme tant d'autres, la famille de Bari sera broyée et dévastée par ces terribles évènements : la jeune fille réussira à passer le fleuve-frontière avec la Chine (le Tumen). Après quelques périlleuses aventures, Bari prendra un bateau (à moitié de gré, à moitié de force) et débarquera en Angleterre où de nouvelles péripéties l'attendront comme tous les boat-people qui l'accompagnent.
Avouons tout de suite une forte déception après le Vieux jardin : on n'a pas vraiment accroché à cette (habile) transposition moderne du contre traditionnel. Malgré la richesse et la maîtrise du style poétique de Hwang Sok-yong, l'écriture façon "contes et légendes" ne nous a pas emballés.
D'autant que Bari est à moitié chamane (ou sorcière, comme on veut) et parvient à “voir” les morts et les traumatismes qui font l'histoire de ceux qu'elle croise : le début du livre est sur ce plan tout à fait intéressant et maîtrisé, tout à fait dans la manière de l'italien Maurizio de Giovanni avec son commissaire Ricciardi. Mais peu à peu, les rêves et les visions de Bari prennent de plus en plus de place et on finit par lire ces passages en diagonale.
Il reste toutefois deux aspects particulièrement intéressants dans ce roman.
La première partie du livre tout d'abord qui met en scène cette famille nord-coréenne pendant ces évènements terribles : il est rare que nous soit donnée l'occasion de découvrir ce pays, sans concession mais sans polémique politique, comme de l'intérieur. C'est passionnant et, avec Bari, on passe facilement le fleuve-frontière dans un sens ou dans l'autre, à gué(1).
Avec quelques images typiquement coréennes, bien loin de nous :
[…] La grand-mère et la femme du fermier me tournaient le dos pour dissimuler leurs larmes.
[…] Le monde change, comme tu le vois : dès que l’électricité et l’argent arrivent, les gens perdent toute humanité.
Plus tard dans le roman, on sera également très intéressé par la description du petit monde des immigrants londoniens : asiatiques de différents pays (coréens, chinois, vietnamiens, ...) qui cohabitent avec des pakistanais ou des africains. Langues, couleurs, nationalités, cuisines, croyances, coutumes et religions se mélangent à qui mieux mieux. Melting-pot britannique.
[…] Je voyais des peaux jaunes, des grises, des noires, même quelquefois des blanches … non pas d’Anglais mais de travailleurs d’origine polonaise ou tchèque engagés sur les chantiers de construction.
Mais la description est presque trop idyllique : on en vient à soupçonner un Hwank Sok-yong vieillissant de vouloir réconcilier la terre entière et nous vendre à tout prix du bon sentiment.
Au point qu'on trouve un peu dérangeant qu'il abandonne en chemin, sans regret, sans mansuétude ni empathie, celles ou ceux(2) qui n'ont eu ni la chance, ni la force, de garder la tête hors de l'eau et qui ont succombé dans l'aventure. Une prostituée droguée, ça ferait désordre aux côtés de la jeune et jolie Bari, emblème de l'émigration douloureuse mais assumée, symbole de l'intégration difficile mais réussie ?
Voilà de quoi plomber sérieusement la seconde partie de cette histoire trop moralisatrice et trop imprégnée de bons sentiments pour qu'on y adhère vraiment. Dommage.
(1) - les coréens du nord passent en Corée du sud via la Chine, sur des routes plus sûres que celles de leur propre pays
(2) - c'est le cas de Shang, l'amie qui avait plus tôt protégé la jeune Bari en Corée

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vendredi 10 janvier 2014

Dernière nuit à Montréal (Emily St-John Mandel)

Gens du voyage, SDF.

Cette transition 2013-2014 était sans aucun doute placée sous le signe des disparitions : après le final émouvant de la série islandaise Erlendur, après les évaporés de Fukushima, voici maintenant Dernière nuit à Montréal de la canadienne Emily St-John Mandel(1).
À sept ans, Lilia a été enlevée par son père américain : la mère québécoise semble avoir été une mauvaise mère et le demi-frère semble rassuré d'avoir vu sa sœur s'échapper. Depuis, Lilia et son père, fuyards permanents, courent les routes des États-Unis. Un road trip sans issue dont on aura seulement quelques bribes au fil du livre. Un voyage sans fin, à tel point que devenue adulte, Lilia poursuivra seule sa fuite éperdue et abandonnera régulièrement ses petit(e)s-ami(e)s. Sans attache, sans domicile.
Le livre se construit autour de Lilia ... mais pratiquement sans elle : c'est l'arlésienne et l'on devine son portrait en creux à travers les quelques personnages qu'elle a obsédés.
Eli, le dernier petit-ami en date, un new-yorkais désemparé qu'elle vient de larguer.
Christopher, un détective privé québécois qui pourchassa les fuyards à travers les routes US, obstinément et pendant des années.
Michaela, la fille de ce détective qui sacrifia femme et enfant à son idée fixe.
Tous errent dans le sillage de Lilia, emportés par leur obsession, se retrouvant comme elle sans domicile fixe. Errant tels des gens du voyage (certains ont encore les gènes du cirque dans le sang), mais d'un voyage sans but, sans autre but que l'insaisissable Lilia.
Voilà un roman bien étrange(2), plein de mystères qui semblent insondables : la figure fantomatique et inquiétante de la mère de Lilia, la famille désintégrée du détective (telle un miroir déformé de la famille de Lilia), le mystérieux accident de Christopher, ...
Un bouquin plein de bonnes trouvailles, à la fois littéraires et scénaristiques, comme le travail de Eli sur les langues qui disparaissent, les acrobaties de funambule de Michaela ou encore les petits mots que griffonnait la petite Lilia dans les bibles des motels lorsqu'elle était en cavale avec son père.

[…] Elle griffonna rapidement en travers du texte : "Je n'ai pas disparu. Arrêtez de me chercher. Je veux rester avec mon père. Arrêtez de me chercher. Laissez-moi tranquille". Elle signa de son prénom, d'une main qui tremblait, parce qu'il y avait encore dans le monde des gens qui voulaient qu'on la retrouve : elle laissait pourtant ses messages dans des bibles depuis si longtemps, si longtemps, mais personne ne les recevait. 

Au fil des aller et retour entre passé (qui s'éclaire peu à peu) et présent (de plus en plus complexe), l'auteure nous fait croiser de beaux personnages, intrigants et complexes, troublants et troublés.
Une histoire où l'on s'attache à la personnalité insaisissable de Lilia tout autant qu'aux destins désemparés des êtres qu'elle a croisés et obsédés, ...
Un roman triste et mélancolique(3), poignant et plein d'émotions. Original également.
Vous l'avez compris, c'est notre coup de cœur de ce début 2014.
C'était en  2009 (en VO) le premier roman de cette jeune auteure (chapeau !) et un autre ouvrage est désormais disponible en français : On ne joue pas avec la mort (mais pas encore en poche, ni en ebook). Nul doute qu'on reparlera de cette canadienne.
(1) - Emily St-John Mandel est une anglophone de Colombie-Britannique qui a vécu quelques années à Montréal, ce qui explique certains passages (un peu appuyés à notre goût) sur la "solitude" des anglophones chez leurs cousins du Québec !
(2) - ce n'est pas vraiment un psycho-thriller, encore moins un polar, tout au plus un roman à suspense même si ce n'est pas le but premier de l'auteure
(3) - on pense parfois au film de Philippe Lioret avec Mélanie Laurent, peut-être sous l'association des prénoms


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mercredi 1 janvier 2014

Best-of 2013


Excellente année 2014 !

Allez, c'est parti pour le traditionnel exercice du best-of annuel qui est surtout là pour nous rappeler quelques bons souvenirs et l'occasion pour les retardataires de peut-être rattraper l'année qui a filé trop vite.
Voici les coups de cœur parmi les coups de cœur de 2013.
Rien que du très très bon donc !

Cliquez sur les images ou les liens pour accéder au texte complet des billets.


Du côté des romans, il nous faut récompenser cette année Julie Otsuka pour l’ensemble de son œuvre comme on dit et plus particulièrement pour son roman lu en cette année 2013 : Certaines n’avaient jamais vu la mer.
L'histoire d'un bateau de jeunes femmes venues du pays du soleil levant, pour les US : mariages arrangés, photos arrangées des futurs maris au courrier postal, rêve occidental pour échapper aux rizières, ...
Évidemment la déception sera grande ...
Julie Otsuka poursuit son travail de mémoire au rythme (trop lent à notre goût) d'un excellent bouquin tous les dix ans.

Une autre récompense s’impose pour la fougue du roman de Tom McNab et la course folle de Flanagan à travers les États-Unis des années 30. Un livre qui fait partie de ces bouquins magiques qui vous emportent au loin, à une autre époque, dans un autre milieu, vers une autre culture. Ailleurs.
Et même si l’on est ni sportif ni accro au jogging, avec La grande course de Flanagan et Tom McNab, c’est pire qu’un polar, on ne lâche plus le bouquin et on lit, on lit, matin, midi, soir, comme les coureurs, de défi en défi, on veut savoir, on court avec eux, qui va y arriver, qui va craquer, qui va tenir, quand vont cesser les souffrances, allez, allez, tiens bon ! Nom d’un chien quelle histoire !


Après les coureurs de Flanagan, ce sont cette fois les pêcheurs du Danemark qui nous emmènent ailleurs …
À la Noël 1902, un bateau fait naufrage. Il ne survivra qu’un seul rescapé, échoué sur la plage : Le marin américain.
Il passera la nuit au village, aimablement soigné, hébergé et réconforté par une femme de pêcheur, Ane, dont le mari, Jens Peter, est parti en campagne.
Neuf mois après le passage du marin américain, Ane accouche d’un beau garçon aux yeux et cheveux noirs (pas courant là-haut évidemment).
Karsten Lund sait écrire et tout cela est tout passionnant : on suit avec intérêt la famille Christensen au fil des années, une véritable aventure, une saga, celle d’une famille, d’un village et de toute une région. Avec la découverte de ce monde de pêcheurs du début du siècle.
Mais le secret qui nous est dévoilé au tout début en cache peut-être un autre …


Du côté des polars, il faut saluer cette année trois excellentes découvertes.

Et tout d’abord, celle de Ramón Díaz Eterovic  : un auteur de polars à ranger définitivement aux côtés des meilleurs : Indridason, Nesbo, Mankell, ...
Avec en prime, ce petit côté chilien qui nous éloigne agréablement des rivages nordiques devenus par nous, trop fréquentés.
Avec ce charme inégalé des bonnes séries : on connait bien désormais le détective Heredia, un privé vieillissant aux finances erratiques, son chat Simenon, un bavard impénitent aux aphorismes philosophiques, et leur ami Anselmo, un vendeur de journaux bienveillant aux fructueux paris hippiques, ...
Comme tout bon auteur de polars un peu désabusé, Ramòn Dìaz Eterovic a entrepris d'explorer les zones d'ombre de la société contemporaine : après le racisme chilien qui servait de décor à La couleur de la peau, la double enquête du Deuxième vœu nous mène sur les traces de ceux qui exploitent la misère du troisième âge, allant jusqu'à rançonner les petits vieux pour faire main basse sur leurs pensions.
Comme d'habitude, les enquêtes policières ne sont ici qu'un prétexte à peine nécessaire : prétexte à côtoyer pendant quelques pages Heredia et ses amis, à découvrir quelque face cachée de notre société, à parcourir les rues de Santiago. En somme, un prétexte pour passer un agréable et intelligent moment.

Autre découverte, française cette fois et c’est plutôt rare dans ces colonnes, celle de Pierre Lemaître, qui n’a rien à envier à, disons par exemple Fred Vargas.
L’écriture de Pierre Lemaitre est du même niveau que celle de la dame. Travail soigné, c’est le titre de cet épisode mais aussi notre conclusion : travail soigné.
Il ne faut que quelques lignes à cet auteur pour brosser un portrait bien typé de ses personnages, quelques coups de pinceau et voilà, on se fait une idée bien précise de tel ou tel.
Quant au héros-flic, le commandant Camille Verhoeven, voilà un flic pas banal ! Le bonhomme, le petit bonhomme, ne mesure que un mètre quarante-cinq ! De quoi fournir quelques pages amusantes, cocasses, curieuses, ou … dérangeantes.
Mais c’est la construction même des bouquins de Lemaître qui mérite la lecture : retournement de perspective, bouquin dans le bouquin, et j’en passe ! Un maître es littérature !
On a lu également le second épisode de la trilogie : Alex, tout aussi bon et travail aussi soigné.

On finira ce podium tout en douceur subtile avec l’espagnol (de Galice) Domingo Villar et sa Plage des noyés.
L'inspecteur Caldas mène son enquête au ralenti tout en essayant de faire parler les marins du coin. Il aurait presque des allures d'Adamsberg même si le ton est moins à la rigolade que chez Vargas (dès les premières pages il est d'ailleurs rendu hommage à la dame).
L'adjoint de Caldas, c'est Estevez, un gars qui n'est pas du coin et ne croit ni au retour des fantômes ni à la vertu de la patience : il vient d'Arragon, bref c'est une sorte d'alien en Galice.
On se laisse donc balader lentement dans les ports de Galice accrochés aux basques de ce tandem mal assorti. Et les dialogues laborieux avec les taiseux du coin sont autant de tranches de gâteau à déguster lentement.

Il nous manque un peu de place sur le podium pour citer l’italien Maurizio de Giovanni avec sa série napolitaine au temps de Mussolini et son commissaire Ricciardi aux yeux verts … alors on va le garder sans doute pour l’année prochaine !

Enfin, on ajoutera cette année une mention spéciale pour ce qui semble bien être la dernière enquête d’Erlendur (le policier islandais d’Arnaldur Indridason) : ces Étranges Rivages viennent couronner une mémorable série déjà saluée plusieurs fois ici.


Après un long silence, les BD sont de nouveau à l'affiche en 2013 et avec quelques albums originaux qui nous changent des habituelles images colorées et glacées.

Et côté BD, pas de débat pour la palme qui revient à Étienne Davodeau avec Les ignorants.
Comme d'habitude la magie Davodeau opère : qu'on soit fan ou ignorant de BD, qu'on soit amateur ou néophyte en œnologie, tout le monde tombe sous le charme extraordinaire de cette histoire ordinaire.

 


Sur le podium, il nous faut également citer Herr Haarmann, connu dans les années vingt comme le Boucher de Hanovre, dont les desseins étaient encore plus sombres que les dessins de Isabel Kreitz et les dialogues de Peer Meter qui sont tous deux aux commandes de cette remarquable BD.
Les dessins justement sont admirables et rendent particulièrement bien l'ambiance glauque des petites rues de Hanovre. Histoire, ambiance, suspense, tueur en série, ... tout est au rendez-vous pour un bon moment de lecture.


Mais faute d’assiduité au rayon BD, nous n’avons malheureusement personne pour la troisième place. Il va falloir se reprendre !


Allez, le ban est fermé pour 2013 : vive 2014 !
BMR & MAM vous souhaitent à toutes et à tous une excellente nouvelle année, pleine de bons films, de belles musiques et de bons bouquins. Bref, tout plein de coups de cœur et tout plein d’autres bonnes choses aussi !


lundi 30 décembre 2013

Étranges rivages (Arnaldur Indridason)

Taphéphobie et hypothermie.

Ah, quel beau cadeau de fin d’année que cet Indridason qui coule de la meilleure veine, celle où le commissaire Erlendur est au sommet de sa forme.
Depuis plusieurs épisodes, on savait le policier islandais en vacances prolongées et les enquêtes étaient désormais conduites par ses acolytes (Sigurdur Oli et Elinborg). On avait d’ailleurs laissé tomber la série qui avait perdu beaucoup de son intérêt.
Mais voilà donc le retour inespéré du commissaire tourmenté … dans ce qui ressemble fort à une dernière enquête en forme de testament.
Erlendur n’aura jamais été aussi proche de ce qui le tourmente depuis l’enfance et la disparition de son frère cadet. On découvrira d’ailleurs avec ces Étranges rivages, plusieurs clés des cauchemars du commissaire, de sa culpabilité latente et de ses motivations à sonder sans cesse les mystères des disparitions inexpliquées .
On tient là (outre ce qui semble donc bien être la dernière apparition d’Erlendur) l’un des meilleurs bouquins d’Arnaldur Indridason.
L’auteur y abandonne presque le côté polar pour se consacrer exclusivement  aux mystérieuses “disparitions” islandaises que nous connaissons maintenant presque aussi bien que notre cher Erlendur.
Le commissaire est en ‘vacances’ dans les fjords de l’est et il n’y a quasiment pas d’enquête au sens policier du terme : les faits évoqués remontent bien loin, aussi loin que la disparition du petit frère d’Erlendur et il y a prescription depuis belle lurette.
[…] - Je travaille dans la police.
– Vous ne devez pas beaucoup vous amuser.
– Non. Souvent, ce n’est pas drôle.
[…] Boas s’était immobilisé et avait regardé Erlendur.
– Qu’est-ce que vous me disiez que vous faites dans la police ?
– Je dirige des enquêtes.
– De quel genre ?
– De différentes natures, grand banditisme, meurtres, crimes violents.
– Toute la lie de l’humanité ?
– On peut le dire.
– Et les disparitions ?
– Oui, aussi.
[…] Erlendur ne s’était pas présenté, mais il le fit à ce moment-là, il expliqua qu’il venait de Reykjavik, mais qu’il était né dans les fjords de l’est et qu’il s’intéressait aux histoires de gens qui s’étaient perdus dans les montagnes, de gens dont les corps n’avaient jamais été retrouvés et dont personne ne connaissait le destin avec certitude.
[…] Erlendur défendait depuis longtemps une théorie selon laquelle, parmi toutes ces disparitions, aussi diverses soient-elles, se cachaient sans doute quelques meurtres ici et là.
Erlendur profite de ses vacances sur les lieux de son enfance pour tenter de renouer le fil de ses souvenirs, ceux qui le hantent de puis la disparition de son jeune frère.
Au fil de ses recherches, il croise ses propres fantômes mais également les mystères d’une autre disparition, celle de Matthildur.
Le commissaire en vacances, pose donc ses questions de ci de là, persévérant et obstiné, s’attachant à exhumer les vérités d’un lointain passé, enfouies sous la glace ou la terre. Ce qui nous vaut de beaux portraits et de savoureux dialogues.
[…] - Quelqu’un m’a raconté que vous étiez policier à Reykjavik. C’est pour cette raison que vous venez m’interroger sur Matthildur ?
– Non, répondit Erlendur, plutôt par curiosité personnelle. Je m’intéresse à ce genre d’histoires.
[…] Kjartan le regarda de ses yeux fatigués, il n’était pas certain de comprendre où Erlendur voulait en venir.
– Je suis policier à Reykjavik et je suis en vacances ici, dans les fjords de l’est. Le hasard veut que je sois originaire de la région et que j’aie entendu parler de Matthildur lorsque j’étais encore gamin. Son histoire a piqué ma curiosité. Mon but n’est pas de dévoiler quoi que ce soit ou de démasquer quiconque. Ce que je fais là n’a rien à voir avec une enquête de police. 
[…] – Vous m’avez dit que vous étiez policier, observa Hrund au bout d’un long moment.
– En effet.
– J’ai toujours pensé que… Elle inspira profondément, éreintée.
– Que… ?
– J’ai toujours pensé que… la disparition de Matthildur aurait mérité qu’on ouvre une enquête.
[…] – Vous avez découvert de nouveaux éléments concernant Matthildur ? interrogea-t-il sans ambages, comme si Erlendur avait ouvert une enquête sur cette disparition datant de plus de soixante ans.
– Non, aucun, répondit-il en s’allumant une cigarette afin d’accompagner Boas. D’ailleurs, comment pourrait-il y avoir du neuf ? Elle a péri dans cette tempête. On en a vu d’autres.
– Ah, j’en ai bien peur, convint Boas en avalant son café coloré au lait. Oui, on en a vu d’autres.
Alors oui on s’intéresse bien sûr aux raisons de la disparition de Matthildur que l’on devine peu à peu : tout cela nous est raconté comme un presque polar. Mais ce qui fait la réelle saveur de ce bouquin, c’est bien sûr le récit des questionnements d’Erlendur, ses échanges et ses dialogues avec les islandais qu’il croise, ce que chacun apporte peu à peu au récit et les clés des mystères qui nous sont délivrées peu à peu : le mystère de la disparition de Matthildur et le mystère de la disparition de Beggur, le petit frère d’Erlendur. Elles n’ont rien en commun ces disparitions : sauf d’être des disparitions islandaises comme seul Arnaldur Indridason sait nous en raconter.
Si Erlendur ne semble passionné que par les morts et les disparus, Indridason lui s’intéresse bien aux vivants, meurtriers ou victimes, qui portent sur leurs trop frêles épaules le poids de ces fantômes.
Indiscutablement, cet auteur vient là de couronner brillamment son œuvre.
Toute bonne série a (malheureusement) une fin et celle-ci est particulièrement réussie.
Alors en guise de conclusion et d’hommage à toutes nos lectures Indridasoniennes, on retiendra cette citation :
[…] Il avait en mémoire d’autres enquêtes sur lesquelles il avait travaillé et qui, chacune à sa manière, l’avaient marqué. Elles étaient nombreuses et de nature diverse, mais aucune d’entre elles ne l’avait conduit à pénétrer dans un cimetière à la faveur de la nuit, une bêche à la main.
Si vous ne connaissiez pas encore (mais est-ce vraiment possible ?), on ne saurait trop vous conseiller de commencer par les autres ouvrages avant d’arriver vous aussi à cette belle conclusion.


Pour celles et ceux qui aiment les mystères des disparitions islandaises.
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dimanche 29 décembre 2013

Esprit d’hiver (Laura Kasischke)

Joyeux Noël.

Il y a des jours où l'on devine que l'on ferait mieux de rester couché.
Le 25 décembre de cette année-là est l'un de ces jours pour Holly.
Une journée de Noël qui commence on ne peut plus mal : une panne d'oreiller tout d'abord.
Ni le réveil, ni leur fille Tatiana ne les ont réveillés. Le mari Eric part en catastrophe chercher ses parents à l'aéroport.
Et puis un mauvais pressentiment qui semble surgir du passé, quand Eric et Holly étaient allés en Russie pour adopter une petite fille.
On connait Laura Kasischke pour sa férocité à démonter pièce par pièce le rêve américain et on se rappelle son Oiseau blanc dans le blizzard qui tenait presque du polar.
Cette fois son Esprit d’hiver tient plus du roman psychologique même si la première partie, inquiétante et sournoise flirte avec le fantastique.
[…] Ce matin-là, elle se réveilla tard et aussitôt elle sut : Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. […]
Quelque chose qui avait été là depuis le début. À l’intérieur de la maison. À l’intérieur d’eux-mêmes. Cette chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux.
Accablée par son pressentiment et les préparatifs à terminer en hâte, Holly broie du noir, déteste ces repas de Noël imposés, se débat avec le rôti et l'argenterie.
La journée catastrophe continue : le blizzard s'abat sur la ville et Eric reste coincé quelque part par la neige.
Les autres invités vont bientôt décommander. C'est presqu'une bonne nouvelle pour Holly qui déteste la plupart d'entre eux. Et puis de toute façon le rôti sort à peine cuit du four. Et puis Holly manque s'empaler sur le couteau de cuisine et puis les verres en cristal qu'on sort pour ces grandes occasions finissent en mille morceaux par terre. Tatiana ne s'est toujours pas levée. Crise d'ado ?
Les souvenirs de Holly remontent à la surface.
Sa propre enfance peu enviable.
Le voyage en Russie pour aller chercher leur fille adoptive.
Les infirmières qui voulaient à tout prix donner un nom américain à la petite : Bonnie (comme Bonnie et Clyde), Sally, ….
[…] Incroyable, leur semblait-il, que les infirmières les aient tout simplement laissés quitter l’orphelinat Pokrovka n° 2 avec cette princesse fée ! Juste un adieu tranquille, la porte s’était ouverte, et ils avaient dorénavant cette petite fille rien que pour eux. Pour toujours ! (Bien sûr, cela leur avait coûté des milliers de dollars, des montagnes de paperasses et presque deux années de leur vie, ils ne l’oubliaient pas, mais ils y étaient !
[…] Les infirmières l’avaient baptisée Sally. Elles avaient expliqué à Eric et Holly : « On donne un nom américain pour que, dans sa vie et dans sa mort, elle ne soit pas agitée en Amérique, ou qu’elle n’essaie pas de revenir en Russie. — Mais nous voulons qu’elle soit fière de ses origines russes, avait tenté d’expliquer Holly, à son tour, sans être certaine pourtant que son anglais puisse être compris. Nous voulons l’appeler Tatiana car c’est un superbe prénom russe pour une superbe petite fille russe. »
Finalement ce sera l'une des poules du jardin qui s'appellera Sally.
Et qui finira dévorée par ses congénères. Un épisode sanglant qui comme d'autres remontent à la surface des souvenirs de Holly.
Car en ce beau jour de Noël blanc, il faut compter avec la plume acérée de Laura Kasischke qui entreprend de démonter pièce par pièce le rêve américain de Holly. Et Holly aura eu beau développer au fil des années une capacité peu commune à oublier, à ne pas voir, à ne pas regarder les choses en face, depuis sa stérilité jusqu'à l'adolescence de Tatiana en passant par le sombre épisode de l'orphelinat sibérien …
[…] Eric s’était mis en colère. Il avait dit : « Seigneur, Holly. Toute cette merde que tu essaies d’ignorer en t’enfouissant la tête dans le sable et tu choisis ce sujet pour être complètement ouverte et cool ? Elle n’a pas besoin de ça ! » Mais qu’entendait-il par là ? À propos de quoi Holly s’enfouissait-elle la tête dans le sable ? Quoi donc ?
Rien n'y fera : le scalpel affuté et sans pitié de Laura Kasischke dissèquera ses peurs et ses faiblesses jusqu'au plus profond.
Qu'est devenue Tatiana, cette adolescente à la peau bleutée ?
BMR a eu du mal avec la première partie d'exposition, un peu longue, mais évidemment nécessaire pour démontrer le lent glissement de Holly dans la folie ordinaire.
Le rêve américain finira comme les verres en cristal.

Pour celles et ceux qui aiment les fêtes de Noël qui tournent mal.
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mardi 17 décembre 2013

L’armoire des robes oubliées (Rikka Pulkkinen)


Il n'y a pas que des polars en Scandinavie.

Non, il n’y a pas que des polars en littérature nordique.
On connaissait déjà la norvégienne Anna B. Ragde ou la suédoise Katarina Mazetti, voici maintenant, la jeune finnoise Riikka Pulkkinen qui sait nous raconter, elle aussi, de belles histoires.
L’histoire d’une famille finlandaise.
Il y a Elsa, la grand-mère. Il y a Martti le grand-père.
Il y a Eleonoora leur fille et ses filles à elle (aujourd’hui majeures et vaccinées) : Maria et Anna.
Et il y a les pièces rapportées comme dans n'importe quelle famille.
Elsa était une psychologue réputée, une sorte de Françoise Dolto finlandaise si l'on veut.
Elsa a soixante-dix ans et un cancer.
[...] Grand-mère à l'air content.
- Bien. Tout est prêt. Il y aussi de la tarte à l'oignon, dit-elle fièrement. Je l'ai faite hier, quand je me suis lassée d'avoir le cancer.
De quoi brasser un peu l'air appesanti et secouer la poussière qui s'est déposée sur les vieux meubles, les vieilles armoires comme L'armoire des robes oubliées.
[...] Dans l'armoire, de vieilles vestes, des robes, deux ou trois chemises d'homme. La robe de Bianca est noire et blanche, elle est pendue à un cintre. Anna ne la prend pas, elle veut quelque chose d'autre.
Elle parcourt du regard les robes, les caresse l'une après l'autre : des décennies accrochées aux cintres. elle ouvre la porte de la deuxième armoire. Qui grince et résiste. Les vêtements ont l'air vieux, ils traînent ici depuis une éternité.
Elle en sort un qu'elle ne se souvient pas avoir jamais vu. La robe claire, largement évasée, date peut-être des années cinquante.
[...] Anna ôte son chemisier et son jean, enfile sans difficulté la robe. Elle lui serre un peu la poitrine.
[...] - Où l'as-tu trouvée ?
Grand-mère est à la porte.
- Elle était là, dans l'armoire. Ce n'est pas ta robe des années cinquante ?
Grand-mère jette un regard sur le vêtement.
- Prends-là.
[...] - En fait ce n'est pas la mienne.
- Comment ça ?
- C'est celle d'Eeva. J'ignorais qu'elle était restée dans le placard toutes ces années. J'ai été surprise de la voir sur toi.
- C'est la robe de qui ? demande Anna.
- Celle d'Eeva, répète grand-mère.
Une histoire de famille donc avec ses non-dits, ses secrets, ses silences qui vont sortir de l’armoire oubliée.
[…] Il n’avait jamais réussi à en parler. […] Personne n’avait jamais non plus interdit qu’on en parle. mais il avait toujours su qu’il fallait protéger toute la scène et la douleur du souvenir en restant muet.
[...] À quel moment les membres de votre famille deviennent-ils un miroir douloureux à regarder ?
Une écriture un peu incisive, un peu hachée : au début cela ajoute à l’exotisme finnois mais à la longue tout cela fait qu’on n’accroche guère et qu’on n’arrive pas à faire partie de la famille.
On passe d’un personnage à un autre, d’une femme à une autre, d’un regret à un autre, dans une atmosphère peu réjouissante et avouons qu’on a eu du mal à terminer ce livre. Petite déception.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
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jeudi 5 décembre 2013

La vérité sur l’affaire Harry Quebert (Joël Dicker)


À vérité, vérité et demie …

La vérité sur l’affaire Harry Quebert ?
La vérité c’est qu’avec tout le bruit qui entourait ce bouquin, on ne l’aurait sans doute jamais lu si l’amie Véro ne nous l’avait pas prêté. On se méfie (parfois à tort) des engouements médiatiques et des emballements de la blogoboule.
Pour une fois on aurait eu bien tort : ce gros pavé (650 pages) est une bonne affaire. Une bonne affaire difficile à classer.
Inclassable ce roman qui parle de littérature, d’écriture et d’écrivain, qui s’étend sur les affres des auteurs devant leur page blanche. C’est plein d’humour et d’autodérision, une histoire comme seuls les américains juifs new-yorkais savent les écrire. On connait bien. Sauf que ?
Sauf que Joël Dicker est … suisse !
Chapeau l’artiste qui, encore tout jeune(1), sait reprendre et sans faute, le style de ses meilleurs confrères d’outre-Atlantique ! On s’y croirait vraiment.
Inclassable ce roman qui mélange les genres, roman littéraire, histoire d’amour ou comédie et puis polar ou thriller psychologique ! On navigue d’un style à l’autre, sans heurts et en douceur, et dès que la redite pointe le bout du nez, hop, on bascule d’un autre côté.
Haletant et hilarant. Un “page-turner” comme on se plait à la dire désormais : prévoyez une ou deux nuits blanches.
C’est donc (entre autres choses) l’histoire de deux écrivains : le vieux maître blasé de succès et le jeune ambitieux plein d’avenir. En 2008, plus de trente ans après leur première rencontre, le jeune Marcus est en panne d’inspiration, pressé par son agent et son éditeur de pondre à nouveau, après un premier et gros succès(2).
Histoire de se ressourcer, Marcus Goldman part retrouver son ancien mentor, Harry Quebert, dans une petite ville de province (Aurora, Massachussetts), dans la belle-maison-si-typique-de-l’écrivain-en-bord-de-mer.
Et hop, on bascule dans le polar : on découvre le squelette d’une jeune fille enterrée depuis trente ans dans le jardin de la résidence de Harry !
Un amour interdit de Harry qui fut jadis fou amoureux de Nola, une gamine de quinze ans (lui, en avait trente en 1975). Un amour qui aura mal finit (la jeune Nola fut donc assassinée) mais (et hop !) qui inspira un best-seller à Harry (on retrouve d’ailleurs le manuscrit avec le cadavre de l’adolescente et un mot d’amour et d’adieu).
[…] L’opinion publique était bouleversée : non seulement la présence du manuscrit parmi les ossements de Nola incriminait définitivement Harry, mais surtout la révélation que ce livre avait été inspiré par une histoire d’amour avec une fille de quinze ans suscitait un profond malaise. Que devait-on penser de ce livre désormais ? L’Amérique avait-elle plébiscité un maniaque en élevant Harry au rang d’écrivain-vedette ? Sur fond de scandale, les journalistes, eux, s’interrogeaient sur les différentes hypothèses qui auraient pu conduire Harry à assassiner Nola Kellergan. Menaçait-elle de dévoiler leur relation ? Avait-elle voulu rompre et en avait-il perdu la tête ?
Harry jure qu’il est innocent mais se retrouve en prison en attendant son procès. Marcus commence à enquêter sur les anciens évènements des années 70 et se promet d’innocenter son vieil ami.
Et hop, retour du côté de la littérature : pressé par son éditeur, Marcus se met à écrire un roman sur l’affaire Harry Quebert. Le bouquin dans le bouquin. Et hop, etc …
On passe d’un style à l’autre, d’une époque à une autre. C’est fluide et passionnant.
On frôle parfois le roman facile un peu cucul (alors c’est un écrivain qui mène une enquête …) mais non, Joël Dicker maîtrise bien son écriture et nous maintient en éveil tout au long de ce gros pavé.
Les amateurs de bons romans tout comme les fans de polars et d’enquêtes sont ravis ! Pour peu qu’on soit un peu des deux, c’est le bonheur !
Et comme on évoque une histoire à moitié littérature et à moitié thriller, sachez que Joël Dicker nous mène dans son bateau jusqu’au bout : à côté des rebondissements “policiers”, il faudra donc aussi compter sur des rebondissements “littéraires”. C’est d’ailleurs là tout le sel de ce roman.
Au fil de ces pages, Joël Dicker prend le temps de bien camper ses personnages, comme par exemple ce flic qui, en 2008, reprend l’enquête sous la pression de l’ami Marcus.
[…] - Mais ceci ne nous explique pas pourquoi il y a ce mot d’amour écrit à même le texte.
- C’est une bonne question, concédai-je. Peut-être la preuve que le meurtrier de Nola l’aimait. Devrait-on envisager la piste d’un crime passionnel ? Un accès de folie qui, une fois passé, pousse le meurtrier à écrire ce mot pour ne pas laisser le tombeau anonyme ? Quelqu’un qui aimait Nola et n’a pas supporté sa relation avec Harry ? Quelqu’un au courant de sa fuite et qui, incapable de l’en dissuader, a préféré la tuer plutôt que de la perdre ? C’est une hypothèse qui tient la route, non ?
- Ça tient la route, l’écrivain. Mais comme vous dites, ce n’est qu’une hypothèse et il va maintenant falloir la vérifier. Comme toutes les autres. Bienvenu dans le difficile et méticuleux travail de flic.
- Que proposez-vous sergent ?
On sent que le sergent Gahalowood et l’écrivain Marcus composent un tandem très ciné-génique.
[…] - Vous conduisez trop lentement.
- Je conduis prudemment.
- Cette voiture est une poubelle, sergent.
- C’est un véhicule de la police d’État. Un peu de respect, je vous prie.
- Alors c’est une poubelle d’État. Si on mettait un peu de musique ?
- Même pas dans vos rêves, l’écrivain. Nous sommes sur une enquête, pas en train de faire une virée entre copines.
- Vous savez, je le dirais dans mon livre, que vous conduisez comme un petit vieux.
-  Mettez la musique, l’écrivain, Et mettez-la très fort. Je ne veux plus vous entendre jusqu’à ce que nous soyons arrivés.
Je ris.
Fausses pistes, faux semblants, coups de théâtre, cadavres (oui, y’en aura même plusieurs) et rebondissements en tous genres, … On ne s’ennuie pas un instant et on tourne, tourne, tourne les pages, pressé de lire enfin les derniers mots de l’histoire, de découvrir qui se cache ou se cachait derrière tel ou tel masque … Et alors qui est ce Harry qui ne semble pas lui-même convaincu de sa totale innocence ? Et finalement cette jeune fille autour de qui tout le monde tournait, la jeune Nola était-elle aussi pure que le rêvait Harry, aveuglé par son amour ? Qui était réellement Nola ?(3)
[…] Depuis New-York, où elle reprenait avec un dévouement et une efficacité rares mes feuillets, Denise me téléphona un après-midi et me dit :
- Marcus, je crois que je pleure.
- Pourquoi cela, demandai-je.
- C’est à cause de cette petite, cette Nola. Je crois que je l’aime moi aussi.
Je souris et je lui répondis :
- Je crois que tout le monde l’a aimée, Denise. Tout le monde.
Oui, beaucoup trop de monde tournait autour du petit papillon Nola …
[...] - Et comment sait-on que l'on est écrivain, Harry ?
- Personne ne sait qu'il est écrivain. Ce sont les autres qui le lui disent.
Et bien, Joël Dicker, tout suisse que vous êtes, sachez que vous êtes un sacré écrivain et un habile faiseur de mélanges !
[…] - Pour un véritable écrivain. Écrivain c’est être libre.
Il se força à rire.
- Qui vous a mis ces sornettes en tête ? Vous êtes esclave de vos idées, de vos succès. Vous êtes esclave de votre condition. Écrire, c’est être dépendant. De ceux qui vous lisent, ou ne vous lisent pas. La liberté, c’est de la foutue connerie ! Personne n’est libre. J’ai une partie de votre liberté dans les mains, de même que les actionnaires de la compagnie ont une partie de la mienne dans les leurs. Ainsi est faite la vie, Goldman. Personne n’est libre. Si les gens étaient libres, ils seraient heureux. Connaissez-vous beaucoup de gens véritablement heureux ? (Comme je ne répondis rien, il poursuivit.) Vous savez, la liberté est un concept intéressant. J’ai connu un type qui était trader à Wall Street, le genre de golden boy plein aux as et à qui tout sourit. Un jour, il a voulu devenir un homme libre. Il a vu un reportage à la télévision sur l’Alaska et ça lui a fait une espèce de choc. Il a décidé qu’il serait désormais un chasseur, libre et heureux, et qu’il vivrait du bon air. Il a tout plaqué et il est partit dans le sud de l’Alaska, vers le Wrangler. Eh bien, figurez-vous que ce type, qui avait toujours tout réussi dans la vie, a également réussi ce pari-là : c’est devenu véritablement un homme libre. Pas d’attache, pas de famille, pas de maison : juste quelques chiens et une tente. C’était le seul homme vraiment libre que j’ai connu.
- C’était ?
- C’était. Ce bougre a été très libre pendant trois mois, de juin à octobre. Et puis il a fini par mourir de froid l’hiver venu, après avoir bouffé tous ses chiens par désespoir. Personne n’est libre, Goldman.
Ce n’est certainement pas le roman du siècle (l’écriture reste simple, l’histoire superficielle, les rebondissements divertissants et certaines figures un peu convenues) et l’engouement dont ce bouquin a été l’objet est certainement disproportionné, ok, mais voilà quand même un bon gros moment de plaisir. À ne pas bouder, même si le tapage fut assourdissant (plus de 450 avis sur Babelio ! pas tous d’accord avec nous d’ailleurs).
(1) - il n’a pas trente ans
(2) - passionnantes descriptions du milieu littéraire
(3) - on retrouve ici certains renversements de perspective comme ceux qu’utilise avec brio Pierre Lemaitre

Pour celles et ceux qui aiment lire la nuit.
D’autres avis (plus de 450 !!!) sur Babelio.

lundi 2 décembre 2013

Dix rêves de pierre (Blandine Le Callet)


RIP.

Le sujet était pour le moins intrigant : Blandine Le Callet compose dix petites nouvelles à partir de dix épitaphes relevées au hasard de ses pérégrinations, sur dix pierres tombales : Dix rêves de pierre.
[…] L’idée de ce recueil m’est venue il a plus de vingt ans, lors d’une visite au Musée gallo-romain de Lyon au cours de laquelle je suis tombée en arrêt devant l’épitaphe de Blandinia Martiola.
C’est d’abord la coïncidence entre son prénom et le mien qui a attiré mon attention; puis j’ai été frappée par le caractère émouvant de ces lignes qui, au-delà des siècles, évoquaient le chagrin d’un homme à la disparition de sa très jeune épouse.
J’ai recopié l’épitaphe sur une page arrachée à mon agenda, et me suis prise à imaginer …
L’astuce consiste à nous raconter une petite histoire (dont on devine rapidement que l’un ou l’autre des protagonistes est mort et enterré depuis belle lurette) et de conclure par la fameuse épitaphe, comme si c’était la morale de l’histoire.
Les premières nouvelles sont un peu déroutantes, presque décevantes qui nous emmènent dans le passé, dans l’antiquité : cela nous éloigne et ces premières histoires nous restent un peu étrangères, le temps ancien ajoute une distance supplémentaire à celle déjà présente de la mort.
Mais au fil des nouvelles à lire dans un ordre chronologique, tout cela se resserre autour de notre siècle et autour du personnage même de l’auteure : la dernière nouvelle est même autobiographique et se conclut par une étrange pirouette que la postface (l’instructive postface) de Blandine Le Callet nous garantit authentique.
À mi parcours, la nouvelle des hortensias (celle des âmes d’enfants perdus dans les limbes) vaut à elle seule la visite du cimetière(1).
Rien de macabre dans tout cela : Blandine Le Callet entreprend seulement d’imaginer des histoires et des secrets perdus à jamais.
[…] On a beau savoir que c’est pour bientôt, au bout du compte, on n’est jamais prêt quand arrive le moment.
Quand les vivants sont là, il y a des sujets qu’on évite d’évoquer, des questions qu’on évite de poser, pour ne pas froisser, pour ne pas blesser. Mais quand les chers disparus nous ont quitté, il est trop tard et ils ont emporté avec eux ces secrets, ces non-dits …
Alors il faut bien quelqu’un pour sortir tout cela de l’oubli et du néant, à partir de quelques mots gravés sur la pierre. C’est le travail entrepris par Blandine Le Callet, à sa façon, pour une dizaine de chers disparus.
(1) - dans son excellente postface à garder pour la fin comme son nom l’indique, Blandine Le Callet nous indique que l’Église aura attendu 2007 (oui : 2007 !) pour refermer le chapitre des limbes … L’obscur Moyen-Âge aura duré vraiment très longtemps.


Pour celles et ceux qui aiment les cimetières.
D’autres avis sur Babelio.