vendredi 14 juin 2024

L'assassin eighteen (John Brownlow)


[...] J’attends que quelqu’un vienne me tuer.

L'auteur, le livre (594 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Le britannique John Brownlow naviguait jusqu'ici sous les radars mais il vient de lancer une nouvelle série de romans d'espionnage : les aventures de l'agent Seventeen, puisque nous sommes dans le monde de James Bond et de Jason Bourne, un monde où les tueurs portent des numéros, un monde où se font et se défont les légendes.
On a commencé par le deuxième épisode : L'assassin Eighteen qui peut se lire indépendamment du précédent (L'agent Seventeen) mais si vous prévoyez de rester longtemps sur la plage, prenez les deux.

♥ On aime un peu :

 Ce gros pavé fait partie de ces romans où l'on peut laisser sans stress tomber le héros du haut du quarantième étage en nous racontant quelques anecdotes, aller piquer une petite tête rafraîchissante dans l'eau, revenir pour quelques pages où le héros continue sa chute vertigineuse agrémentée d'autres histoires, aller se chercher un cocktail au bar, et revenir juste à temps pour la chute qui verra le héros invincible se relever, son costume à peine froissé, et repartir à l'assaut des méchants qui l'ont précipité dans le vide.
Voilà, vous venez de lire le résumé des chapitres 74 à 76.
 Généreux, John Brownlow nous replace tous les trucs qui nourrissent les romans d'espionnage en ce moment : les Tigres d'Arkan de Serbie [1], les manœuvres de l'Otan de novembre 83 [2], la station d'écoute du Svalbard, ... tout y passe, l'auteur a bien fait son job.
 Autant dire que si la prose reste agréable à lire, elle ne revendique évidemment pas les prix qu'on court et ne tente même pas de rivaliser avec un John Le Carré.
Pour tout dire, le divertissement serait tout à fait agréable si l'auteur (qui est aussi scénariste et réalisateur) ne se croyait pas obligé d'enchaîner les cascades incroyables et les combats épiques qui sont du meilleur effet au cinéma mais qui, sur le papier, tombent quand même un peu à plat et finissent par lasser. 

Le canevas :

L'agent Seventeen est en pleine déprime. Fatigué et désabusé après ses aventures précédentes, il attend son heure ou plutôt celle de Eighteen qui ne va pas tarder.
Mais surprise ! Le sniper qui lui tire dessus est ... une fillette de neuf ans ! 
Et sa propre fille semble-t-il ! Pour faire bonne mesure, on apprend bientôt qu'un complot planétaire est lancé pour mettre la main sur une faille informatique zero-day qui menace de déclencher un holocauste nucléaire. 
Ouf, Seventeen reprend du service pour retrouver la gamine, le code informatique vérolé et les affreux jojos qui voulaient tout ça.
[...] « C’est quoi le plan ? hurle-t-elle en retour.
— Tu les tiens à distance jusqu’à ce que j’en trouve un. »

Pour celles et ceux qui aiment les bagarres.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans 20 Minutes.

mercredi 12 juin 2024

Ce qui m'appartient (José Henrique Bortoluci)


[...] C’était possible d’arriver jusqu’à la Lune ?

Ce qui m'appartient est le premier roman de Bortoluci, autobiographique, dans lequel il nous raconte son père camionneur sur les routes sans fin du Brésil.

L'auteur, le livre (240 pages, avril 2024, 2023 en VO) :

José Henrique Bortoluci est un nouvel auteur venu du Brésil : quatrième génération d'émigrés italiens depuis son arrière grand-père dans les années 1910, c'est le premier à bénéficier vraiment du fameux ascenseur social. Après des études de sociologie aux États-Unis, il enseigne aujourd'hui à São Paulo. Un transfuge de classe pour reprendre une expression en vogue.

♥ On aime :

 De 1965 à 2015, le père de José, un homme que tout le monde appelle Didi (ou Jaù, son village), parcourt pendant cinquante ans les routes et les pistes du pays au volant de son camion. Un petit artisan, jusqu'ici anonyme, de la colonisation de l'Amazonie et de la destruction de ses ressources écologiques.
[...] L’histoire de ma famille est une petite pièce du puzzle de la classe ouvrière transatlantique – et dans notre cas d’une classe ouvrière blanche.
Aujourd'hui malade et contraint au repos, Didi aimerait bien savoir si "il serait possible de faire le tour de la Terre avec la distance qu’il avait parcourue en tant que chauffeur routier. Et si c’était possible d’arriver jusqu’à la Lune ?".
Une vie monotone, répétitive mais pas banale, et qui a de quoi attirer le lecteur européen avide de grands espaces et curieux de cet immense pays revenu sur la scène de l'actualité depuis quelques années.
 Bortoluci n'a pas voulu écrire une biographie de son père, encore moins le récit de sa propre enfance. À travers le portrait de Didi, il dessine plutôt en creux celui de son pays, par petites touches impressionnistes, une photographie de ci, une lettre de là, ... 
Un tableau fait d'interviews (réalisées pendant le Confinement !), de quelques pages du journal maternel et bien sûr des interventions et commentaires de sa part, en bon sociologue soucieux de comprendre l'évolution de son pays et de la classe ouvrière blanche brésilienne.
Il dit s'être emparé de l'idée des "biographèmes" de Roland Barthes, ces anecdotes mineures, d'apparence insignifiantes mais qui peuvent en dire beaucoup..
 "Bien qu’il ait passé des années de sa vie sur les chantiers colossaux qui servaient de carte postale au régime, mon père parle peu de la dictature". C'est donc le fils qui se charge, au fil des pages, entre deux anecdotes, de mettre en perspective la petite histoire individuelle et de l'inscrire dans la grande Histoire du pays : instructif et éclairant.
Mais à trop vouloir expliquer et analyser la trajectoire de son père (et finalement la sienne), José Henrique Bortoluci passe peut-être à côté d'un grand roman : les pages les plus émouvantes sont quand même celles du camionneur qui raconte ses anecdotes, frasques et aventures.
 Didi est aujourd'hui atteint d'un pénible cancer, et les pages sur la maladie reviennent fréquemment et sans tabous, signe de l'appréhension du fils devant la disparition prochaine du père, peut-être signe de l'inquiétude de l'homme devant son propre devenir (l'auteur a quarante ans et la maladie aurait des gènes héréditaires), et signe assurément des désordres qui rongent le pays parce que "le cancer suit également une logique coloniale".
 Outre Annie Ernaux qui dans son oeuvre, tente elle aussi de comprendre la classe dont elle est issue, l'auteur cite également la biélorusse Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature 2011) qui considère que, jusqu'ici  notre humanité mesurait l'horreur suprême à l'aune des guerres, mais que nous sommes désormais entrés dans l'ère des catastrophes. Une auteure que l'on avait découvert avec La Supplication, son roman choral sur les survivants de Tchernobyl. Voilà qui donne un goût amer aux aventures de Didi.

Pour celles et ceux qui aiment les routiers.
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Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.

vendredi 7 juin 2024

Aliène (Phoebe Hadjimarkos Clarke)


[...] Faut tout maîtriser, faut rien laisser à la sauvagerie.

Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.

L'auteure, le livre (288 pages, janvier 2024) :

Le jury du cinquantième prix du Livre Inter, présidé par Isabelle Huppert vient de couronner Phoebe Hadjimarkos Clarke pour son second roman Aliène.
De quoi redonner un nouvel éclairage à ce formidable roman, puissant et dérangeant, qui était paru en janvier 2024.
Un poème dédié à notre part sauvage qui retentit comme un écho littéraire au film de Thomas Cailley, Le règne animal, tandis que le style et le profil de l'auteure rappellent la violence écrite au féminin du roman Solak de la jeune bretonne Caroline Hinault.

♥ On aime :

 Tous les ingrédients d'un roman noir sont là pour ce qui pourrait être un nature-writing moderne et féminin, revisité à la française, un peu dans la veine de La femme paradis de Pierre Chavagné parue l'an passé.
Mais non, la prose envahissante de cette surprenante auteure déferle et emporte tout sur son passage, empêchant le bouquin de se couler gentiment dans le moule habituel du roman rural.
 Si la plume de Phoebe Hadjimarkos Clarke est résolument moderne et en prise avec notre temps, elle est surtout féroce, acérée, violente. Mordante pour faire un mauvais jeu de mots.
Une plume capable de nous faire partager avec la même puissance la campagne boueuse, les séquelles des violences policières dans une manif, un bad trip en pleine forêt ou la peur d'une horde de chasseurs.    
Une plume qui n'a pas peur des mots et qui appelle un chien un chien, un sexe un sexe. Ça pue, ça dégouline, ça souffle, ça transpire, ça pourrit, ça suinte. Ça répond à l'appel de la forêt même si l'on est bien loin du classicisme d'un Jack London.
Une nature vaguement inquiétante, étrange, qui lorgne du côté du fantastique quand est invoqué le mythe des chasses sauvages rappelant les armées furieuses de  Fred Vargas.
L'auteure vient avec force questionner notre monde où "c’est plus possible, faut tout maîtriser, faut rien laisser au hasard ou à la sauvagerie".
 Fauvel. C'est le prénom de l'héroïne. Un prénom qu'elle s'est choisi elle-même et dans lequel on devine du sauvage, et du "elle" aussi, un prénom qui flirte dangereusement avec l'idée de prédateur.
Le prénom d'une héroïne cabossée (elle a perdu un oeil par un tir de flash-ball dans une manif).
[...] Luc a remarqué ses ongles salement rongés sur des doigts rougeauds et courts, les mèches molles rangées derrière les oreilles trop grandes. Et surtout l’œil crevé, depuis peu. Mado lui a parlé de cette mésaventure avec la police, d’une blessure aux effets secrets et terribles. [...] D'ailleurs elle n’a réussi à rien dans la vie.
 Un bouquin qui dérangera quelques uns (comme le film déjà cité) notamment quand les délires oniriques (on fume toutes sortes de substances dans le coin !) se font un peu trop envahissants.
Et un roman qui ratisse large : répression policière, chasseurs bas du front, écologie, thriller horrifique, violences masculines, et même télé-réalité (un clin d’œil de l'auteure à son premier roman Tabor).
Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.
[...] De la transpiration qui jaillit pour un oui ou pour un non sous les bras, entre les fesses ; qui coule le long de la peau en chair de poule, qui macère dans les poils et qui pue. La peur fait puer, la peur empeste. Elle est infamante, elle empêche bien des choses.

Le canevas :

Une jeune femme seule un peu perdue dans une campagne vaguement inquiétante. Un gros chien étrange (cloné dans un labo US !). Des chasseurs gonflés à la testostérone et armés jusqu'aux dents. Un brouillard épais et persistant. Le grondement lointain d'une usine qui pompe l'eau phréatique. La rumeur d'une bête qui s'en prend aux troupeaux ... 
Qui donc massacre les bêtes ? Un ours ? Un extra-terrestre ? Un chasseur lycanthrope ? Ou peut-être même la chienne clonée de Fauvel ? Qui donc est l'aliène ?

Pour celles et ceux qui aiment les chiens.
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Livre lu grâce aux éditions du Sous-Sol (Seuil) (SP)
Mon article dans les magazines Benzine et Actualitté et dans 20 Minutes.

jeudi 6 juin 2024

Les jours de la peur (Loriano Macchiavelli)


[...] – Ici voiture 28. Reçu, on y va.

L'auteur, le livre (192 pages, mai 2024, 1974 en VO) :

L'italien Loriano Macchiavelli est aujourd'hui un vieil homme sage de 90 ans. Né en 1934, il fut homme de théâtre et scénariste mais il est surtout connu chez lui comme l'un des pères fondateurs du polar italien : dans les années 80-90 il a beaucoup œuvré pour faire reconnaître chez lui ce genre littéraire et lui donner l'audience qui lui revient aujourd'hui. 
Co-fondateur du Groupe 13 avec Lucarelli et d'autres qui considéraient le roman noir comme un outil de dénonciation des travers de l'Italie.
Son porte-drapeau fut le personnage de Sarti Antonio (sergent Antonio) qui a donné lieu à une suite de nombreuses enquêtes et même une adaptation en série télé.
Si les éditions Métaillié en avait déjà publié quelques épisodes dans les années 2000, il n'est pas trop tard pour découvrir cet auteur avec Les jours de la peur, puisque les éditions du Chemin de fer ont eu la bonne idée de traduire (c'est Laurent Lombard qui s'y colle) la première des enquêtes de Sarti Antonio qui date de ... 1974.
Macchiavelli y va même d'un joli prologue pour accompagner son personnage (qui a donc aujourd'hui cinquante ans de vie éditoriale) dans cette nouvelle aventure en France !
À l'heure où les pays nordiques accaparent peut-être trop souvent l'attention des lecteurs français, il est bon de ne pas oublier l'autre pays du polar.

♥ On aime :

 Comme bien souvent dans les polars, c'est le personnage principal (ou parfois un duo d'enquêteurs) qui fait tout le boulot : imaginez un bon flic et vous aurez sans doute un bon roman. Le généreux Macchiavelli nous offre carrément un trio !
L'agent Cantoni (affligé d'un ulcère), le sergent Sarti Antonio (affligé d'une colite) et ... leur voiture de fonction, la voiture 28 que Cantoni pilote comme un petit bolide dans les rues de Bologne.
[...] Au volant, Felice Cantoni, agent de son état, fume sa première cigarette de la journée. Qui est aussi la dernière : il y a trois semaines, le toubib lui a dit que deux cigarettes par jour c’est déjà trop pour son ulcère. Alors l’agent Felice Cantoni n’en fume qu’une. Une par jour. À bord se trouve aussi Sarti Antonio, sergent de son état. Lui ne fume pas, n’a jamais fumé, mais cumule tout de même colite et ulcère. La colite, surtout, ne le laisse jamais en paix. Y compris maintenant. Il donnerait une heure supplémentaire pour des gogues. Mais où trouve-t-on des gogues à cette heure-ci de la nuit ? Il dit : – Tu peux pas aller plus vite ? Ou bien je dois faire dans la voiture ?
 De prime abord le lecteur est bien tenté de suivre l'inspecteur chef Cesare et de considérer le sergent Sarti Antonio comme un fieffé abruti qui perd son temps et le nôtre en suivant des pistes improbables.
Mais on devine bientôt un obstiné, un rebelle qui n'en fait qu'à son idée en suivant avec entêtement telle piste ou telle autre alors que sa hiérarchie lui demande seulement de clore au plus vite cette enquête sensible, un coupable très approximatif fera très bien l'affaire.
Et si parfois le sergent semble être un peu perdu et s'égarer dans les fausses pistes de l'enquête, c'est qu'il est dépassé par les bouleversements qui commencent à secouer le pays : dérèglement viscéral, la colite chronique de Sarti Antonio est bien le signe d'un dérèglement de la société italienne.
[...] Pour une fois, le sergent Sarti Antonio a vu juste. Je ne dis pas pour une fois histoire de dire que notre sergent est un pauvre crétin qui n’arrive jamais à rien.
[...] – Ce qui m’intéresse c’est de faire ravaler à cet enfoiré d’inspecteur-chef... Il lance un regard circulaire et baisse d’un ton.
– Ce qui m’intéresse c’est de faire ravaler à Raimondi Cesare ses sourires compatissants à mon égard, ses théories à la mords-moi le nœud. Tu le vois le truc ? Et je veux qu’il cesse de me regarder comme si j’étais le crétin de service bon pour la camisole...

 1974 c'est donc la publication de cette première enquête de Sarti Antonio : mais 1974, c'est aussi l'une des premières de celles qu'on appellera les années de plomb en Italie. C'est en 1974 qu'a lieu l'attentat du train Italicus, qui sera suivi d'une longue et meurtrière série. Le bouquin de Macchiavelli s'intitule d'ailleurs "La piste de l'attentat" en VO, confirmant ainsi que le polar est bien le reflet de la société qui le voit naître, comme le revendiquaient ceux du Groupe 13.
Et l'auteur ne se prive pas dans son prologue de mettre les points sur les "i" et d'annoncer la couleur politique de ses romans engagés. Son double narrateur se fait également son porte-parole à plusieurs reprises dans le roman en y apportant humour et distance.

[...] Tu as relaté l’histoire d’une ville et, derrière elle, à peine voilée, un pan de l’histoire italienne. Pas l’officielle, avec un grand H. Plutôt l’histoire des paumés, comme toi, qui ne sera jamais écrite, même si c’est celle qui compte parce que c’est la nôtre, c’est notre vie. Cinquante ans d’histoire. [...] Le témoignage de ceux qui ont vécu cette époque et qui l’ont baptisée “les années de plomb”.

  Malgré le passage des années, l'écriture de Loriano Macchiavelli est restée vive et alerte : l'humour et l'autodérision cachent mal le sérieux du propos quand il s'agit de critiquer les agissements du pouvoir et de brocarder les autorités à la solde des puissants. On respire même dans les rues de Bologne, un petit parfum désuet, une gouaille réjouissante, une volonté sacrilège, ... tout cela est bien plaisant et il faut espérer que d'autres traductions nous viennent bientôt.

Le canevas :

Bologne, celle que les italiens appellent « la dotta, la grassa e la rossa » (la savante, la grasse et la rouge) où les étudiants gauchistes vont s'attaquer à une bourgeoisie corrompue mais bien décidée à défendre ses privilèges. 
Juillet 1974, une bombe fait sauter le centre des communications de l'armée.
Quelques gauchistes sont arrêtés qui feraient d'excellents coupables pour les autorités.
Rosas, un étudiant incarcéré, et la Blondine, une prostituée qui s'est prise d'affectation pour Sarti, aideront notre flic égaré à démêler les fils d'une enquête qui ira de fausse piste en fausse piste au grand désespoir du chef de la police. L'Italie est un pays où il est bien difficile de savoir qui manipule qui ...

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le chemin de fer (SP).
Ma chronique dans Benzine et dans 20 Minutes.

lundi 3 juin 2024

Malheur aux vaincus (Gwenaël Bulteau)


[...] C’était la guerre, non ? Malheur aux vaincus !

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2024) :

Même si les "polars historiques" ne sont généralement pas trop notre tasse de thé, on avait été emballé par le premier roman de Gwenaël Bulteau (un auteur plus coutumier des "nouvelles") qui nous avait emmené à Lyon à la toute fin du XIX° siècle en pleine Affaire Dreyfus. C'était La république des faibles.
Avec Malheur aux vaincus, difficile de ne pas répondre à son invitation en Algérie à la même époque, en 1900. C'était encore "le temps béni des colonies". 
Une occasion de plus pour découvrir une Troisième République pas toujours bien connue.

♥ On aime beaucoup :

 Bulteau reprend la recette qui faisait le charme de son précédent bouquin : quelques "tranches de vie" de la ville et de l'époque avec plusieurs personnages dont les routes vont se croiser, une enquête policière autour de meurtres, et bien sûr de nombreux détails sur l'arrière-plan social et politique. 
Gwenaël Bulteau nous brosse un tableau impressionniste avec quelques touches de ci de là, une touche de politique municipale, une grosse tâche de faits militaires, une touche d'enquête criminelle, et même une touche de romance amoureuse ... 
Comme dans son premier bouquin, l'auteur maîtrise parfaitement l'équilibre entre peinture sociale, contexte politique et intrigue policière.
Ce sont des pages peu glorieuses de notre histoire et un livre empreint d'une tristesse mélancolique : déjà, il plane sur Alger une ambiance de fin de règne ...
[...] De loin, Alger donnait l’impression d’une ville envoûtante et paisible. L’illusion était parfaite. N’importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu’en cet endroit il faisait bon vivre.
 Dans cette Algérie de 1900, l'antisémitisme est particulièrement virulent d'autant plus que sont arrivés en ville les réfugiés d'Alsace-Lorraine avec de nombreux juifs parmi eux, voire simplement des noms aux consonances germaniques.  
[...] L’idée d’une boutique de spécialités alsaciennes en plein cœur d’Alger était judicieuse puisqu’il existait une clientèle toute trouvée, celle des réfugiés de la guerre de 1870, à qui les politiciens avaient promis l’eldorado en Algérie.
[...] – Faites attention, madame Hoffmann, les indigènes ont l’air inoffensif, à première vue, mais vous ne les connaissez pas. Vous ignorez ce qu’ils dissimulent en eux. Moi, je les observe depuis des années : ce sont des paresseux, des fourbes, des voleurs. Ils profitent que vous regardiez ailleurs pour vous détrousser. Ils ne valent pas mieux que les Juifs.
 Dans cette nouvelle leçon d'Histoire de France, il est beaucoup question des guerres coloniales menées en Afrique et notamment de la sinistre affaire de la colonne Voulet-Chanoine. Un triste épisode de notre empire colonial qu'on avait découvert dans la BD de Dabitch et Dumontheuil. Une histoire qui se situe quelque part entre la colère d'Aguirre et la folie d'un Marlon Brando apocalyptique. Mais une histoire vraie et des milliers (!) de cadavres hélas bien réels.
[...] La colonne Voulet-Chanoine. L’expédition a fait grand bruit, pour des raisons inhabituelles. Les journalistes se sont fait l’écho d’une rumeur, confirmée du bout des lèvres par le ministère, que le soleil d’Afrique avait sérieusement tapé sur la tête du capitaine Voulet. On a parlé de soudanite aiguë. [...] En tant que militaire, Monsieur avait participé à plusieurs campagnes africaines. Il a pris des villages d’assaut sous le feu ennemi. Il s’est battu au corps-à-corps. Il racontait qu’il avait tué des sauvages à tour de bras. [...] Ce qu’il se passait en Afrique n’intéressait pas grand monde. Les péripéties de la conquête coloniale avaient donc bénéficié d’un enterrement de première classe.

Le canevas :

Alger 1900. L'antisémitisme et le racisme colonial rayonnent sous le soleil africain.
Un notable, ancien militaire est sauvagement assassiné avec son épouse.
Une épidémie d'attaques décime également les encaisseurs de prêts envoyés par les banques.
Le lieutenant Koestler mène l'enquête sans quitter des yeux la belle madame Hoffmann, une alsacienne qui s'est prise d'affection pour quelques petits voyous indigènes.
L'ancien maire d'Alger, Max Régis (véritable personnage), jette de l'huile sur le feu en attisant la haine des juifs et des indigènes.
Entre deux chapitres algériens, l'auteur nous livre quelques uns des hauts faits de la fameuse colonne Voulet-Chanoine dans les sables africains. Quel serait le lien avec les événements d'Alger ?
[...] Mais quel était le mobile ? Une vengeance liée à un événement survenu pendant la mission Afrique centrale ? L’idée était à creuser.

Pour celles et ceux qui aiment les colonies.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à La manufacture de livres (SP).
Ma chronique dans 20 Minutes.

jeudi 16 mai 2024

Des promesses sous les balles (Adrian McKinty)


[...] Vous êtes un bon, inspecteur Duffy. Pour un catholique.

L'auteur, le livre (448 pages, avril 2024, 2015 en VO) :

Adrian McKinty est un irlandais de la région de Belfast qui est parti vivre aux US puis en Australie et qui aura longtemps attendu le succès [clic].
On l'avait découvert en 2013 avec Une terre si froide, première enquête de son héros Sean Duffy, un flic catholique égaré dans les rangs de la police protestante d'Ulster.
L'Irlande est à feu et à sang, nous sommes dans les années 80, c'est l'époque des fameux "Troubles" et voici le quatrième épisode de la série : Des promesses sous les balles.
Et chic, ce n'est pas le dernier, d'autres enquêtes attendent leur traduction dans ce qui au départ ne devait être qu'une trilogie.

♥ On aime :

 Comme à l'accoutumée, Adrian McKinty soigne tout particulièrement le contexte de ses bouquins : c'est d'ailleurs tout l'intérêt de cette série qui se déploie en Ulster aux temps des "Troubles", une époque et un conflit que l'on a vite oubliés.
En 1985, la région est toujours sous haute tension : Margaret Thatcher vient de signer les premiers accords avec l'Irlande qui ravivent les clivages entre les communautés. Duffy et ses collègues sont régulièrement réquisitionnés dans les brigades anti-émeutes. IRA, MI5, milices orangistes et Special Branch font partie du décor.
Un brin paranoïaque, le flic catholique vérifie soigneusement sa voiture avant de démarrer, des fois que les jeunes du quartier lui aurait collé une bombinette sous le châssis. Un véritable running gag à l'ironie un peu amère.
[...] Je me penche pour vérifier que nulle bombe ne se trouve sous la BMW avant de m’asseoir au volant.
[...] Je vérifie sous la BMW, pas de bombe, et m’assieds au volant.
[...] Je regarde sous la BM s’il y a une bombe, n’en vois pas, m’assieds au volant et allume la radio.
[...] Coup d’œil sous la BM : pas de bombe aujourd’hui, mon pote.
[...] Je me rase, je me douche , je mets un costume, je regarde sous la BM et je vais au poste.
 Il faut se laisser porter par le rythme musical du bouquin, l'ironie grinçante et amère de l'auteur et la personnalité attachante de Sean Duffy. Car si les investigations policières piétinent, les affaires de cœur de Duffy n'avancent guère mieux : Sean est tiraillé entre quelques disques de bonne musique, quelques verres de whisky ou quelques pintes de bière, une jeune et jolie journaliste et une charmante connaissance du MI5 qui voudrait bien le recruter. 
Un intello, cet inspecteur ingérable qui n'hésite pas à convoquer Tarkovski, Thucydide, Toru Takemitsu ou Matsuo Basho : à vos recherches wikipédia !
Ce personnage porte assurément sur ses épaules tout le charme de cette série. Sean Duffy traverse son époque avec la sagesse tranquille d'un extra-terrestre survolant notre incompréhensible planète.
[...] Je ne me ressemble pas vraiment, sapé comme je suis, mais c’est sans doute une bonne chose.
[...] — Je suis bon dans le métier. Meilleur que beaucoup.
— La hiérarchie ne t’aime pas, Sean. Tu passes pour quelqu’un d’irrespectueux, pour un franc-tireur qui pose plus de problèmes qu’il ne le vaut.
[...] — Ah , tout de même, vous êtes un bon, inspecteur Duffy. Vous savez. Pour un catholique, quoi.
— Merci.

Le canevas :

Sean Duffy est peut-être le seul flic catholique de l'Ulster protestant mais il a suffisamment de flair et d'intuition pour aller fouiller derrière les apparences de ce qui pouvait ressembler à un drame familial. 
Surtout lorsque le fils, principal suspect, a le bon goût de se jeter de la falaise. 
Voilà un suicide bien commode ... et il y en aura bientôt un second !
Dans le climat insurrectionnel et délétère du pays, l'enquête va avancer péniblement car ici, personne ne parle pas à la police.
[...] Réunion en salle d’enquête. Rien du côté de la police scientifique. Nada du côté des témoins. Idem avec la Ligne anonyme, avec notre portrait-robot, avec le moindre élément en rapport avec l’affaire. Voilà comment toutes les enquêtes pour meurtre périclitent en Ulster. Personne ne sait rien. Personne ne dit rien.
Sachez tout de même que le récit de Adrian McKinty assemble plusieurs faits véridiques dont un des habituels cafouillages des barbouzes étasuniens dont on ne dira rien de plus ici pour ne pas divulgâcher l'intrigue du bouquin. La fin de cet épisode ne sera guère réjouissante.

Pour celles et ceux qui aiment le whisky et la bière.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Fayard (SP).
Mon billet dans 20 Minutes.

lundi 13 mai 2024

De neige et de vent (Sébastien Vidal)


[...] Vous pouvez encore faire demi tour.

L'auteur, le livre (270 pages, mars 2024) :

Sébastien Vidal est un auteur français qui vit en Xaintrie, et qui, avec De neige et de vent, se lance dans le polar et nous invite dans les montagnes à la frontière italienne pour un polar noir.

On aime un petit peu :

 Un huis-clos à ciel ouvert dans un village reculé de montagne. Un étranger rejeté par les habitants. Une histoire qui lorgne du côté du Rapport de Brodeck. Un petit air de western et de Fort Alamo. Voilà qui avait de quoi allécher le lecteur qui passait par les Alpes à la frontière italienne.
[...] L’arrivant se penche et se rapproche pour lire une phrase inscrite à la peinture sous le nom du village : vous pouvez encore faire demi tour.
 Mais Sébastien Vidal a choisi de brosser son tableau en noir et blanc, sans aucune des 50 nuances de gris. Ses villageois montagnards sont bas du front, violents, racistes et peut-être consanguins. C'est bien dommage parce que le trait est forcé au point qu'on n'y croit guère.
 La bonne histoire est finalement mal servie par une écriture empesée et le grincheux a eu un peu de mal avec la prose très affectée de l'auteur : les effets de vocabulaire, les mots à la mode (rrraah cet horripilant "coruscant" qui brille désormais trop souvent sous les plumes dites branchées !), tout cela ne rend la lecture ni très fluide, ni très agréable. Passe encore lorsqu'il s'agit de décrire les évènements mais le texte perd toute crédibilité quand il s'agit d'entrer dans la tête des personnages.
[...] Il voit un homme tout blanc tenant un smartphone à l’œil coruscant.

L'intrigue :

Les Alpes près de la frontière italienne, un village reculé, isolé de la vallée par une tempête de neige. La fille du maire y est retrouvée assassinée. Au même moment un étranger arrive qui cherche un abri pour la nuit. Tous les ingrédients du polar noir sont donc réunis pour le drame !
[...] Tu as vu comme ils nous regardent passer quand on vient ? Les gens de ce bled m’ont toujours fait penser au roman Délivrance, tu as l’impression que ça peut dégénérer n’importe quand, pour n’importe quoi. Tu m’étonnes que les touristes traînent pas trop dans le coin.
[...] – Soupçonnés ? Juste soupçonnés ?
– Ici, ce qui compte c’est pas vraiment les preuves, c’est l’intime conviction, rétorque Orazio.
[...] Je pense qu’il n’y a rien de plus bête et dangereux qu’une foule en colère. Le nombre décime les conventions sociales, l’intelligence est divisée par le nombre d’individus.

Pour celles et ceux qui aiment les montagnards.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le mot et le reste (SP).

 

mercredi 8 mai 2024

Norferville (Franck Thilliez)


[...] Un caillou de fer dans un désert de glace.

L'auteur, le livre (456 pages, mai 2024) :

Franck Thilliez est l'un des auteurs français de polars "mainstream" les plus en vue. La série des Sharko c'est lui. 
Des polars qui flirtent souvent avec le fantastique ou l'ésotérique mais dont la violence est hélas bien ancrée dans le réel.
Cette fois avec Norferville, il délaisse son Sharko fétiche et cède aux sirènes du grand nord après d'autres auteurs de polars français : Ian Manook en Islande, Olivier Norek à Saint-Pierre-et-Miquelon, ... qui ont suivi sur la neige les traces laissées par Olivier Truc ou Mo Malo

Le contexte :

Norferville a beau être un lieu imaginaire, on s'y croirait !
Comme de coutume, Franck Thilliez soigne le décor de son polar d'une plume très suggestive : nous voici tout au nord du Québec, à 700 kilomètres de Montréal, dans l'une des gigantesques mines ouvertes sur les terres des indiens Innus (le Nitassinan). 
Les colons blancs y sur-exploitent la Fosse du Labrador qui contient un minerai de fer de grande pureté. 
[...] Norferville restait ce qu’elle était : un caillou de fer dans un désert de glace.
[...] — Norferville, c’est un autre monde. Il faut le voir pour le croire. Un territoire de glace coupé de tout où des Blancs et des autochtones essaient de cohabiter avec, entre eux, l’exploitation d’une gigantesque mine de fer.
Dans ce lieu glacé difficilement accessible (et pas du tout en cas de tempête de neige : un endroit idéal pour un huis-clos à ciel grand ouvert !) cohabitent bien difficilement les communautés de blancs et d'indiens. 
Au milieu, les "Pommes" : rouges dehors, blancs dedans, les métis rejetés par les uns comme par les autres.
Il sera beaucoup question de violences faites aux indiens et surtout aux femmes indiennes : quelques blancs, tendance suprémacistes, sont adeptes de la "cure géographique" (starlight tour au Canada anglophone), une pratique que les femmes autochtones ne dénoncent pas toujours, par honte ou par peur.
[...] Un dicton dit qu’on a tous, ici, du sang indien. Si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains.
[...] — Faut que je te dise… ça fait un petit bout de temps que les autochtones sont nerveux.
— Comment ça, nerveux ?
— Je perçois une tension, quelque chose de pas normal dans la communauté, mais j’arrive pas à définir quoi précisément. Un peu comme quand on sent qu’une tempête se profile, qu’un truc change dans l’air. Ils traînent moins dans les rues, ils viennent faire leurs courses et ils rentrent vite chez eux. Ceux que j’amène au poste décrochent pas un mot. C’est pas habituel.

Le canevas :

Dans la "ville" minière de Norferville, au fin fond des plaines glacées du Québec, une jeune française est retrouvée dans la neige, sauvagement assassinée et mutilée.
Son père Teddy Schaffran (un criminologue privé, tendance profiler, à qui il manque un oeil) débarque de France avec son passé tourmenté. 
Sur place, Noémie Rock, une fliquette métisse est chargée de l'enquête dans ce coin perdu où elle n'a pas de très bons souvenirs.
La rencontre de ce duo d'enquêteurs est prometteuse :
[...] Elle découvrit alors la face de marbre d’un homme qui semblait jailli du fond des âges. Grand, solide, le visage marqué de petites rides qui, avec les températures, formaient comme des crevasses. Elle scruta d’abord le rond de cuir et regarda finalement l’autre œil, peut-être plus noir encore que l’artifice côté gauche.
— Je suis Teddy Schaffran. Je veux voir ma fille.

♥ ♥ On aime beaucoup :

 Franck Thilliez arrive ici à nous faire ressentir le froid : "Je suis fasciné par le froid, par la manière de le décrire, parce que c’est vraiment une sensation particulière, d’autant plus quand il est omniprésent. C’est une façon d’emprisonner les personnages, et mes lecteurs. [...] J’ai toujours eu le fantasme d’écrire une scène de blizzard." En ce lieu idéal, l'auteur souffle le froid dans une nature déchaînée aussi violente que les hommes qui l'habitent et le lecteur frissonne (c'est un thriller !) en pestant contre ses moufles, pas très pratiques pour tourner les pages du bouquin.
[...] — Je crois que je ne m’habituerai jamais à ce froid polaire.
— Ne vous plaignez pas, il n’y a pas encore de couche de glace au bas des fenêtres. J’ai connu ça, dans ma jeunesse. Un record à moins 57 °C. Il n’y avait pas d’école, évidemment. Les habitants laissaient tourner les moteurs des voitures toute la nuit, sinon elles ne redémarraient pas le lendemain. On ramassait même des chauves-souris au pied des arbres, les pauvres étaient complètement givrées. Une sorte de fumée de mer arctique, mais partout dans la ville.
[...] — Moins 18 °C. C’est la température de la mort douce. Il paraît que, quand on reste sans bouger trop longtemps sous cette température, il y a, à un moment donné, quelque chose d’agréable qui vous enveloppe, votre cerveau se met à déconner et vous enlevez vos  vêtements sans vraiment vous en rendre compte.
On appelle ça le « déshabillage paradoxal »… Vous vous endormez et vous ne vous réveillez plus.
[...] — Ça pourrait faire un bon début de polar, nota Teddy pour tenter de détendre l’atmosphère. Un homme et une femme coincés dans une voiture au cœur d’un désert de glace, alors qu’une tempête approche.
— Ou une mauvaise fin.
 Comme à son habitude, Franck Thilliez lorgne du côté du fantastique en convoquant ici la légende du Windigo (qu'on connait depuis Joseph Boyden et d'autres), ce croquemitaine indien inventé peut-être pour faire peur aux enfants mais plus sûrement pour lutter contre le cannibalisme qui a pu sévir jadis en cas de famine.
[...] Les témoignages étaient cohérents et menaient tous à une entité unique  : le Windigo.
Chaque fois que le nom avait été évoqué, la jeune femme avait capté le même éclat dans les yeux de ses interlocuteurs. La peur, une terreur irrationnelle jaillie de légendes ancestrales. 
[...] La créature, mi-homme, mi-animal, a un cœur de glace. Elle vit dans les profondeurs de la forêt et se rapproche de nous lorsqu’elle est très en colère.
Elle se nourrit de tout ce qui vit, avec une préférence pour la chair humaine.
[...] D’après ce que j’ai lu, la légende serait née pour empêcher la pratique du cannibalisme dans les communautés autochtones. Il y a en effet déjà eu des précédents lors de famines extrêmes dues à l’isolement et à l’absence de gibier, surtout l’hiver. 
 La violence de la nature et du froid fait écho à celle des hommes. Des hommes qui n'aiment pas les femmes. Un polar très dur et sans concession - c'est du Franck Thilliez !

Pour celles et ceux qui aiment les croquemitaines.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve.
Ma chronique dans le journal 20 Minutes et dans Benzine.

mardi 7 mai 2024

Les âmes noires (Aurélien Ducoudray / Fred Druart)


[...] - Bien sûr. Tous les dés sont truqués ...

Les auteurs, l'album (128 pages, 2024) :

Aurélien Ducoudray met son expérience de journaliste au service de ses scénarios : la Bosnie, la Tchétchénie, ... et ici la Chine profonde.
Et c'est Fred Druart qui est aux pinceaux de ce "polar documentaire" : Les âmes noires.
Quelques planches ici.

♥ On aime :

 On aime beaucoup le sujet dont se sont inspirés Ducoudray et Druart.
L'idée est curieuse mais idéale pour les curieux. 
Leur récit est basé sur un documentaire (de 2008) du cinéaste chinois Wang Bing : L'argent du charbon.
Ne gardant que l'essentiel, Ducoudray a épuré scénario et dialogues jusqu'à l'os, exactement comme il convient dans cette région sèche et pauvre où il ne fait pas bon vivre.
 Au diapason, Druart illustre cette courte histoire avec un dessin nerveux et délibérément "sale" qui fait ressortir le côté terreux et pierreux des paysages.

L'album :

Nous sommes au fin fond de la Chine du nord, dans une région minière reculée, sans doute la province de Shanxi près de la Mongolie.
Entre la gigantesque mine de charbon et les usines ou les ports, une noria de vieux camions bringuebalants sillonnent une mauvaise route. Dans ces régions arides, pauvres et désolées, l'or noir est l'objet de toutes les convoitises et de tous les trafics.
Yuan est chauffeur de camion sur cette route du salaire de la peur, mais un salaire de misère. 
Son camion, c'est ce qui les nourrit, lui, sa femme et sa fille.
[...] - Assieds-toi, tu veux jouer ?
- Tu joues quoi ?
- Ton camion.
- Contre ?
- Mon commerce ?
[avec les dés en main] - Ils sont truqués ?
- Bien sûr. Tous les dés sont truqués ...
On doit rien laisser au hasard dans la vie, ça serait bien trop dangereux.
 

Pour celles et ceux qui aiment les petites gens.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à Babelio Masse Critique et aux éditions Dupuis (SP).

lundi 6 mai 2024

Après minuit (Gillian McAllister)


[...] Je passe une drôle de journée, c’est tout.

L'auteure, le livre (400 pages, avril 2024, 2021 en VO) :

Gillian McAllister est une auteure britannique de polars à succès, des psycho-thrillers, connue pour son premier roman Jusqu'à ce que la vérité nous sépare qui date de 2017, 2018 en VF.
Elle vit à Birmingham où elle est avocate, tout comme son héroïne.
Après minuit (Wrong place, wrong time en VO) s'annonce comme un étrange roman à énigme où le temps s'écoule de façon curieuse, un peu à la manière de un jour sans fin ...
Gillian McAllister a écrit son roman pendant le Grand Confinement et dit avoir été initialement inspirée par une série de 2019 : Poupée russe. Elle a voulu écrire "un roman policier où l’on doit empêcher la fin, et raconté à reculons".

Le canevas :

Jen, une maman de Liverpool aperçoit un soir à sa fenêtre son grand fils Todd rentrer à la maison et ... poignarder un inconnu dans la rue ! Sans raisons, ni explications.
[...] – J’étais obligé », répète Todd, plus insistant.
Après une nuit éprouvante au commissariat, Jen se réveille ... la veille du jour fatal ! 
Le surlendemain, elle se réveille ... l'avant-veille ! Et ainsi de suite, jour après jour, perdue dans une boucle temporelle, la maman du fils assassin remonte le temps. Alors que personne ne la croit (évidemment) et que chaque "jour" précédent défait ce qu'elle a pu assembler et qui n'est donc pas encore arrivé (une Pénélope du temps), pourra-t-elle éviter le drame qui attend son fils dans quelques jours ?
[...] Sauf erreur de sa part, demain sera mercredi. Puis ce sera mardi. Et ensuite ? Un retour en arrière perpétuel ? Elle vomit encore , cette fois dans l’évier de la cuisine, le café noir sucré, toute la panique et l’incompréhension.
[...] Ce n’est pas comme ça que se passe dans les films ? Les protagonistes interviennent dans l’histoire. Ils ne peuvent pas y résister, ils deviennent gourmands, ils jouent à la loterie, ils assassinent Hitler.

On aime :

 Ô lecteur, sache bien que tu auras vraiment beaucoup de mal à rentrer dans l'histoire invraisemblable imaginée par l'auteure ! Tout comme Jen l'héroïne d'ailleurs. Pourquoi donc Gillian McAllister s'est-elle embarquée dans un pareil scénario ?! Et toi, qu'es-tu venu faire ici ? Où tout cela va-t-il te mener, si cela mène bien quelque part ? Tu te retrouveras partagé entre le doute raisonnable du sceptique et l'envie furieuse de connaître le fin mot de cette histoire de la marmotte revisitée à rebrousse-poil.
 Mais peu à peu, cette surprenante intrigue trouvera son rythme et toi aussi, lecteur : finalement Gillian McAllister maîtrise bien son coup (te voilà rassuré !) et c'est un peu comme une enquête policière montée à l'envers. Tu penseras peut-être à des histoires vues à l'écran comme Memento, Vortex, 13 reasons why, Poupée russe, Plan B, ... 
Et chaque jour "passé" sera l'occasion pour l'héroïne Jen de rebondir sur une nouvelle piste et pour toi d'explorer une nouvelle explication du pourquoi du comment ...
 Dans ce psycho-thriller domestique au montage original mais qui s'avère plus classique qu'il n'y paraissait, tu ne pourras que prendre fait et cause pour Jen, cette femme de Liverpool qui fait de son mieux, dans son rôle d'épouse et mère comme dans son rôle d'apprentie voyageuse temporelle. Ce roman, plus classique qu'il n'y parait, est également le portrait d'une femme attachante.
[...] Elle a fait de son mieux. Et même quand elle n’y est pas arrivée, son sentiment de culpabilité est une preuve comme une autre : elle a voulu faire de son mieux pour lui, pour son petit garçon.

Pour celles et ceux qui aiment retourner vers le futur.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Mon billet dans 20 Minutes.

mardi 30 avril 2024

Le dernier festin des vaincus (Estelle Tharreau)


[...] Une Indienne a disparu la nuit du réveillon.

L'auteure, le livre (250 pages, novembre 2023) :

Estelle Tharreau est une auteure lyonnaise coutumière des polars appelés à servir une juste cause.
Avec Le dernier festin des vaincus, elle a choisi de nous emmener dans les terres des indiens Innus en Amérique du Nord pour y évoquer un sujet de sinistre réputation : les mauvais traitements (quel euphémisme) infligés aux enfants indiens dans les pensionnats catholiques.
Une violence institutionnelle au service de la purification ethno-culturelle et de la colonisation blanche.
Les excuses et indemnités ne sont arrivées qu'en ... 2021.
[...] « Tu sais que le taux de suicide chez les autochtones est cinq fois supérieur à la moyenne nationale. Que leur taux d’incarcération est plus élevé. Qu’une femme autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner. Que 1181 d’entre elles ont disparu . 1017 ont été retrouvées mortes et 164 restent introuvables…
– Fiche-moi la paix !
Un thème que l'on avait déjà exploré avec les remarquables romans et nouvelles de Joseph Boyden.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie que l'auteure prenne son temps pour installer les différents personnages d'une petite ville perdue au nord du Québec non loin d'une réserve indienne : le chef de la police indienne, l'animatrice féministe d'une radio locale, le chef de tribu, des familles ravagées par l'alcool et la drogue, quelques blancs aussi, le maire et le flic de la ville, un riche notable propriétaire d'une cabane de chasse, ...
Deux jeunes également (un étudiant blanc à l'enthousiasme naïf et ambitieux, une indienne au passé sombre et mystérieux) qui viennent de la capitale pour réveiller la bourgade étouffée dans ses silences.
Des personnages un peu trop stéréotypés mais c'est nécessaire pour la démonstration.
Les indiens adultes et parents d'aujourd'hui, ce sont les enfants brimés, battus et violés dans les pensionnats catholiques : toute une génération perdue incapable de retrouver une vie familiale et sociale "normale", incapable d'apporter amour et éducation à la génération suivante.
 Une fois que le lecteur a fait la connaissance des forces en présence, il ne manque qu'une ou deux allumettes pour exacerber la tension larvée qui couve sous la neige. Ce sera l'annonce de l'implantation d'une scierie industrielle et la disparition d'une jeune indienne.
 On a beaucoup aimé en dépit de la noirceur des destins que l'on croise ici : une lecture agréable, une intrigue solide, un contexte documenté et bien exploité.

Le canevas :

Dans ce microcosme enneigé, on annonce l'installation d'une grande scierie industrielle qui va bouleverser l'équilibre précaire d'une région déjà meurtrie.
[...] L’âge d’or des scieries familiales était révolu et laissait ces habitants du dernier jalon avant la toundra dans un isolement géographique, économique et social toujours plus profond. Les aides et subventions de la capitale étaient des mesures cosmétiques qui n’empêchaient nullement la lèpre de la pauvreté de se répandre. Les Innus avaient été les premiers à en faire les frais. Les Blancs leur emboîtaient le pas dans la douleur.
Dans le même temps, Naomi, une jeune indienne, est portée disparue.
[...] Une Indienne a disparu la nuit du réveillon. Une ado. La réserve de Meshkanau nous refile l’affaire. C’est une fugueuse bien connue, affublée d’une famille de merde.
[...] L’alcool, la drogue et les violences familiales sont le lot de cette famille bien avant la naissance de la gosse. C’est un miracle que la mère ait encore la garde de sa fille vu les négligences envers elle. Elle n’a pas levé le petit doigt pour signaler sa disparition.
[...] L’indifférence quant au sort d’une gamine qui s’évapore du jour au lendemain dans un environnement qu’on savait si hostile et dangereux pour les adolescentes en errance.
« D’accord , la mère n’est pas inquiète, mais Naomi est quand même mineure et…
– Et quoi ? Tu dois bien te douter que Marie veut instrumentaliser cette disparition pour attirer l’attention des médias sur Meshkanau et en faire une tribune politique contre le projet de scierie et tout le reste.
La police croit bien faire en mettant sur le coup un jeune flic naïf et discret qui devrait permettre d'enterrer l'affaire au plus vite. 
[...] Logan n’aimait pas le zèle, les héros, les justiciers, les coups d’éclat et les grandes gueules. Il n’avait pas un ego surdimensionné, mais suffisamment d’amour-propre pour refuser d’être pris pour une marionnette. Une force tranquille et non un pauvre type. Un gentil, mais pas un naïf. Discret, mais pas insipide. Par-dessus tout, il détestait ceux qui trahissaient leur engagement pour couvrir les notables ou les figures politiques du coin. Ils haïssaient les petits arrangements avec la vérité.
Tout va s'embraser lorsque les tractopelles de la scierie vont déterrer d'effroyables secrets ...
Mais il faudra attendre les derniers mots d'une prophétie indienne pour saisir le sens de ce titre mystérieux, tandis que le fantôme d'un caribou hante les plaines enneigées.

Pour celles et ceux qui aiment les indiens.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Taurnada.
Mon billet dans le journal 20 Minutes.

dimanche 28 avril 2024

Capital & Idéologie (Thomas Piketty & Claire Alet)


[...] Permettre une meilleure circulation du capital.

Les auteurs, l'album (176 pages, 2022) :

Après le succès du Monde sans fin, voici Capital & Idéologie, cuisiné selon la même recette : sur le fond, la réflexion et la caution d'une grosse tête d'intellectuel progressiste (après Jancovici sur les énergies, ce sera le tour de Thomas Piketty sur l'économie) et sur la forme, le travail lumineux de celles et ceux qui ont un don magique pour vulgariser les sujets les plus complexes (ce sera Claire Alet, journaliste et documentariste, elle travaille au magazine Alternatives économiques).
Benjamin Adam a mis ses talents d'illustrateur et de graphiste au service des deux économistes.
Bref, il y a là tous les bons ingrédients et une bonne recette : le résultat est évidemment à la hauteur !

♥ ♥ ♥ On aime vraiment beaucoup :

 On ne peut qu'applaudir des deux mains à ce travail de vulgarisation et de mise en scène du livre de Thomas Piketty : c'est un remarquable travail qui donne à tous les clés d'accès indispensables. Cet ouvrage lumineux est éclairant ! Une lecture obligatoire pour mieux maîtriser les débats économiques !
 Certains raccourcis historiques sont saisissants : les indemnisations des privilèges de la noblesse et du clergé, plus tard de l'esclavage aboli, l'analyse (je cite) du retournement du clivage éducatif, la fameuse courbe de l'éléphant, ... tout cela élève le débat (et le lecteur) à des hauteurs insoupçonnées.
 On apprécie le dernier chapitre qui donne quelques clés pour faire évoluer le capitalisme et l'Europe : contrairement au plaidoyer nucléaire de Jancovici (qui s'avérait peu convaincant), les propositions de Piketty sont captivantes et éclairantes.

L'album :

L'album est un véritable cours d'Histoire de l'économie occidentale au travers de l'évolution de toute une famille : l'arbre généalogique court de 1789 jusqu'à aujourd'hui.
L'abolition (et l'indemnisation) des privilèges à la Révolution, l'abolition (et l'indemnisation) de l'esclavage, le temps béni des colonies, la naissance des impôts modernes, l'évolution de la propriété, les guerres bien sûr (Sécession, 1914, 1940), la Grande Dépression, le New Deal, Keynes, les Trente Glorieuses, la crise de la dette et l'inflation, c'est toute notre histoire occidentale qui est revisitée à travers le prisme de celle du capitalisme.

Pour celles et ceux qui aiment le fric.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

samedi 27 avril 2024

La pouponnière d'Himmler (Caroline de Mulder)


[...] Notre religion, c’est notre sang.

L'auteure, le livre (288 pages, mars 2024) :

Caroline de Mulder est l'auteure belge de Manger Bambi (un polar féministe qu'on n'a pas lu ici) qui nous revient avec un titre percutant une fois de plus : La pouponnière d'Himmler.

Le contexte :

Le sujet est connu : c'est le Lebensborn (la fontaine de vie en VO), un programme de nurseries initié par Heinrich Himmler dès 1935 pour peupler le nouveau Reich de bons aryens.
Une trentaine de pouponnières furent ouvertes dans le cadre de ce programme (en Allemagne et en Norvège notamment) et près de 10.000 enfants y naquirent.
Le foyer Heim Hochland où se déroule l'essentiel de l'intrigue du livre, fut la première nurserie créée par Himmler à Steinhöring en Bavière, près de Munich, en 1936.
Le foyer français de Lamorlaye dans l'Oise a également existé.
Un système dont certains aspects font écho à la dystopie de Sophie Loubière : Obsolète, parue récemment.

♥ On aime beaucoup :

 L'auteure a construit son récit sur trois ou quatre points de vue complémentaires, trois ou quatre destins qui se seraient croisés en 1944 au Heim Hochland de Bavière : une jeune française, une infirmière allemande, une mère inconsolable et un prisonnier des camps. 
 Si le sujet n'est pas nouveau et si Caroline de Mulder a choisi de le romancer du point de vue des femmes, elle n'oublie pas pour autant de rappeler soigneusement les faits : son bouquin est très documenté et les faits terribles suffisent amplement à condamner la violence des hommes.
 C'est un roman empreint d'une profonde tristesse, la tristesse de ces femmes aux destins malmenés par la guerre et aux maternités préemptées par le pouvoir nazi. On ne peut même pas le lire d'une seule traite : on a besoin de pauses pour échapper à cette ambiance désespérée et à cette violence sourde. Une violence très institutionnelle ici. 
[...] À la fin quand ils le lui ont pris il ne pesait plus que trois kilos et des poussières. Chaque fois qu’elle soulève un paquet de sucre ou de farine ou n’importe quoi d’autre, elle pense à lui, à ce qu’il pesait dans ses mains et dans ses bras, au ressenti de ce poids-là. Et elle se demande combien il pèse maintenant, que pèse donc ce qu’il reste de lui. Ça l’obsède, elle ne pense qu’à ça et bien sûr elle n’en dit rien à personne.

Le pitch :

Nous voici en 1944, en Bavière, dans un foyer, un "Heim", pour jeunes mères de bons aryens. 
Himmler en personne est venu célébrer la maternité de ces mamans au sang pur et de leurs beaux bébés blonds.
[...] Grâce à vous, chères mères, qui êtes vom besten Blut, du meilleur sang, et avez su choisir un partenaire de valeur supérieure du point de vue racial, il suffira de quelques générations pour faire disparaître de notre Allemagne toute trace de sang impur. Un siècle tout au plus. Nos Heime sont conçus pour qu’y naissent les plus magnifiques éléments de notre race : vos enfants. Notre religion, c’est notre sang. Aussi, je vous remercie, chères mères. La maternité est la plus noble mission des femmes allemandes.
[...] — Nous aurons, d’ici trente ans, six régiments de plus grâce aux Lebensborn. Mais nous ne pouvons pas accélérer le temps.
— Quelle injustice qu’un soldat meure en un instant et mette seize ans à grandir.
Il y a là, Renée, une française, séduite trop jeune par un beau Waffen-SS dans sa campagne normande et qui, une fois enceinte, a dû fuir les revanchards qui l'ont tondue et la ligne de front qui avançait vers l'est.
Helga, la secrétaire allemande, l'assistante du docteur qui dirige cette pouponnière.
Marek, un prisonnier de Dachau qui travaille au domaine et qui est obsédé par la faim qui le tenaille depuis des mois. 
Et l'inconsolable Frau Geertrui qui vient d'accoucher d'un petit Jürgen qui refuse de se nourrir.

Pour celles et ceux qui aiment les nourrissons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Mon billet dans Benzine et dans 20 Minutes.
  

jeudi 25 avril 2024

La liseuse de visages (Sebastian Fitzek)


[...] C’est évidemment VOUS qui êtes fou.

L'auteur, le livre (400 pages, avril 2024, 2022 en VO) :

On avait déjà croisé l'allemand Sebastian Fitzek au rayon polars.
C'était il y a bien longtemps, dans un ou deux petits polars rapides, menés tambour battant, moitié thriller, moitié énigme psycho : Ne les crois pas et Therapie.
Le revoici entre nos mains avec La liseuse de visages.

On n'a pas trop aimé :

 On s'accroche aux accoudoirs du fauteuil pour un démarrage à cent à l'heure. Fitzek ne s’embarrasse ni de préliminaires ni d'explications : il plonge et son lecteur et son héroïne en pleine tourmente sans que ni l'un ni l'autre ne sache qui est vraiment qui. C'est tordu, abracadabrant, invraisemblable, mais ... mais c'est mené à toute vitesse et avouons qu'on est venu pour que Fitzek nous mette la cervelle à l'envers.
 Avec seulement trois ou quatre personnages l'auteur réussit à nous faire soupçonner au moins quatre ou cinq coupables ! Le secret et le suspense seront maintenus jusque dans les toutes dernières pages avec des retournements de personnages et de situation aussi invraisemblables que le reste du bouquin ! 
Si on aime ce genre d'intrigues faciles, Fitzek fait le job, même si on pensait garder un meilleur souvenir de ses précédents ouvrages (mais c'était il y a longtemps : 2012).
 En marge de cette intrigue un peu too much, on apprécie l'approche de ces techniques de décryptage des expressions faciales, appelées également mimicologie. Le roman s'appuie sur les échanges de l'auteur avec Dirk W. Eilert, spécialiste allemand du sujet.
[...] C’est la Hinckley Face , pensa -t-elle, horrifiée. Cette expression portait le nom de John Hinckley, qui avait tiré un jour sur le président américain Ronald Reagan. La recherche en décryptage d’expressions faciales la considérait comme la mimique caractéristique du terroriste.

Le pitch :

Hannah Herbst est une sorte de profileuse qui "lit sur les visages" ce que l'on ne veut pas ou ne peut pas exprimer (c'est le décryptage d'expressions faciales, la mimicologie) : une peur, une agressivité, un mensonge, ... 
Un talent encore plus utile que le détecteur de mensonges quand on veut aider la police.
Mais elle souffre aussi de spectrophobie : la peur de se voir dans un miroir.
Est-ce la peur de découvrir des choses sur elle-même ?  
[...] « Maman, c’est quoi, ton travail ? lui avait-il demandé environ un an plus tôt.
— Je lis sur les visages. »
Il avait tendu son nez couvert de taches de rousseur et demandé d’un air espiègle :
« Alors ? Qu’est-ce que tu lis sur le mien ?
— De la joie, de la curiosité… et que ta chambre ressemble une fois de plus à un champ de bataille ! »
Ce jour-là, Hannah se réveille totalement amnésique, gravement blessée, accusée en direct à la télé d'avoir sauvagement trucidé sa famille ... Il y a même une vidéo de ses propres aveux à la police ...
Oh la la, ça démarre très fort ! Qui donc est qui ? Hannah ne sait plus qui croire, ni à qui faire confiance, ... peut-être même pas à elle-même ...
[...] Et si tout cela était une conspiration ? Si personne n’avait intérêt à ce qu’elle recouvre la mémoire ? Elle commençait même à douter que celle-ci lui revienne vraiment un jour. Mais peut-être avait-on fait d’elle un bouc émissaire, sans plus rechercher le véritable coupable ?
[...] Oh non, pas encore, songea Hannah. Pas encore un cadavre !
[...] Sa situation venait de passer de désespérée à quelque chose de pire encore.
La seule chose que le lecteur a très vite compris c'est qu'il ne fallait faire confiance à personne et certainement pas à Sebastian Fitzek qui semble bien décider à le secouer dans tous les sens !

Pour celles et ceux qui aiment se regarder dans le miroir.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de L'Archipel.

lundi 22 avril 2024

Termush (Sven Holm)


[...] La marchandise appelée « survie ».

L'auteur, le livre (160 pages, mars 2024, 1967 en VO) :

Sven Holm est un auteur danois (plus connu dans le monde du théâtre) décédé en 2019.
Avec Termush, côte atlantique. il avait signé en 1967 une anticipation, récemment rééditée chez les anglo-saxons, et que viennent de publier en français les éditions Robert Laffont (Catherine Renaud en est la traductrice).

On aime :

 Ce petit conte philosophique était sorti en VO en pleine guerre froide quand on avait très peur de la bombe. Malheureusement cette peur est revenue aujourd'hui et cette traduction tombe à pic.
 Les hôtes se retrouvent "confinés" dans leur hôtel-bunker avec une "direction" qui ne semble pas faire preuve d'une totale transparence : toute ressemblance avec une situation récente serait vraiment fortuite puisque le bouquin date de 1967 !
 Avec une prose distante, froide et un peu désuète, l'auteur profite de ce huis-clos monté comme une pièce de théâtre, pour questionner nos réactions, nos comportements. Comment réagissons nous au confinement, au règlement arbitraire, à l'arrivée des étrangers, à la contamination, ... Les sujets ne manquent pas, on le sait maintenant.

Le pitch :

Ce petit conte philosophique est le journal de bord d'un homme qui a payé très cher l'assurance d'être hébergé dans un centre de secours luxueux, à l'abri des radiations et de la fin du monde. 
Quelque chose entre le centre de vacances de bord de mer et le bunker pour riches.
Ce petit monde bien protégé et bien organisé, va bientôt être troublé et inquiété par quelques dérèglements étranges : des réfugiés arrivent bientôt et les hôtes vont devoir partager leur espace, leurs médecins, voire peut-être leurs réserves. 
Pour sa part, la "direction" qui réglemente la vie quotidienne de ce curieux hôtel ne semble pas agir en toute transparence avec ses clients ...
[...] Lorsque je me suis inscrit à l’institution il y a quelques années, pour « une garantie d’aide », c’était en raison de l’isolement de l’hôtel, du stockage souterrain des aliments, de l’accès à des sources d’eau sûres, et à des abris, et de l’assurance d’avoir un service de sécurité et des éclaireurs.
[...] Ce qui comptait au moment de l’inscription, c’était l’accès à une chambre protégée, à un hôtel doté d’un personnel formé, à des médecins et à un yacht à moteur prêt à éloigner les hôtes de la terre si celle-ci devenait inhabitable pendant une période prolongée.
[...] Quatre personnes ont été retrouvées mortes sur l’escalier principal de l’hôtel.Apparemment, les hôtes n’étaient pas censés en être informés, mais l’un des agents de sécurité a vendu la mèche. Il a raconté qu’il était présent lorsque les cadavres ont été emportés et enterrés. Quand ils ont soulevé le dernier corps, les cheveux sont tombés sur les marches, comme s’il s’agissait d’une perruque. C’était une jeune femme, son visage était boursouflé et son corps recouvert de petites plaies purulentes. Les trois autres étaient des hommes, ils n’étaient pas blessés, mais l’un d’eux avait les mêmes petites plaies sur la poitrine que la femme.
Ils avaient sûrement cru pouvoir trouver de l’aide à l’hôtel et s’étaient allongés dans l’escalier, personne n’ayant réagi à leurs coups sur la porte. Ils venaient sans doute de l’un des villages voisins, situés à une dizaine de kilomètres à l’intérieur des terres. Ils étaient tous morts des suites du syndrome d’irradiation aiguë.
[...] Nous nous étions attendus à trouver un monde complètement anéanti. C’était ce contre quoi nous nous étions assurés en nous inscrivant à Termush.
Personne n’avait pensé à se prémunir contre les survivants et leurs exigences à notre égard. Nous avions payé pour continuer à vivre comme si nous avions payé une assurance maladie, nous avions acheté la marchandise appelée « survie » et, selon tous les contrats existants, personne n’avait le droit de nous la reprendre ou de nous la réclamer.
Et voilà que des étrangers arrivaient et s’attendaient à partager notre protection.

Pour celles et ceux qui aiment les confinements.
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Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont.
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