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mardi 15 juillet 2014

Une vérité si délicate (John Le Carré)


Quand la raison d’État passe au privé.

Pas souvent fan de John Le Carré (on le dit à chaque fois !), voilà qu’on a bien aimé cet épisode qui pourtant avait tout pour déraper sur une pente dangereuse.
Le Carré entendait en effet explorer deux thèmes très à la mode : celui des lanceurs d’alerte, façon Snowden ou Wikileaks et celui des officines privées qui jouent les mercenaires pour les états devenus frileux, façon Blackwater ou Halliburton(1).
Autant dire qu’on pouvait craindre racolage et effets de mode, bref le pire.
Mais non, avec Une vérité si délicate, John Le Carré signe certainement l’un de ses meilleurs romans, même si on ne prétend pas être expert en bibliographie Carré.
L’auteur ne cède donc pas à la facilité médiatique que l’on craignait et reste fidèle à sa méthode : pas d’héroïques journalistes mais des hommes (presque) ordinaires embarqués dans une histoire d’espionnage qui va les dépasser.
Ça commence par une opération musclée sur le rocher de Gibraltar. C’est palpitant et on ne se croirait pas dans une chose écrite mais devant un écran de cinéma où tout se passe partout en même temps.
Bien entendu l’opération Wildlife va lamentablement foirer. Kolossale erreur, grosse bavure. Les mercenaires privés sont aux commandes et n’ont pas les mêmes scrupules que leurs collègues d’État.
On (re-)découvre au passage ce monde du renseignement, devenu un marché privé où certaines entreprises n’hésitent pas à s’emparer (parfois de manière musclée) des informations (ou des informateurs) disponibles pour en tirer profit ensuite. Avec la lutte anti-terroriste c’est devenu un marché très lucratif où (on l’a vu en Irak) l’offre crée parfois la demande.
[…] On a des mercenaires surentraînés en stand-by qui piaffent d’impatience, on a pour un demi-million de dollars de renseignements, tout le financement bouclé, des monceaux d’or de la part des bailleurs de fonds si on réussit le coup, et juste ce qu’il faut de feu vert des autorités en place pour ouvrir le parapluie, mais pas plus. D’accord, il y a eu des doutes sur nos sources de renseignements. Mais c’est toujours plus ou moins le cas, non ?
– C’était ça, Wildlife ?
– En gros, oui.
– Et les dommages collatéraux ?
– Désolants, comme toujours. C’est le pire aspect de ce métier.
Quelques années après le cafouillage de Gibraltar, certains protagonistes ont bien du mal à se remettre de leurs émotions tandis que le reste de l’appareil s’est efforcé de colmater les brèches et d’étouffer soigneusement toute l’affaire.
[…] L’opération Wildlife a été un foirage complet. Une méga-boulette. Les renseignements sur la foi desquels elle a été montée étaient un monceau de conneries, deux personnes innocentes ont été tuées et cela fait trois ans que toutes les parties impliquées étouffent l’affaire, y compris ce ministère, je le soupçonne fortement. Et le seul et unique homme qui avait la volonté de parler a connu une fin prématurée, évènement qui mériterait une très sérieuse enquête. Une vraie enquête, bordel !
Car bien sûr, la raison d’État commande de ne pas divulguer ce qui s’est passé et surtout pourquoi ça s’est mal passé :

[…] Que je le sache ou que vous le sachiez n’a aucune espèce d’importance. Ce qui compte, c’est si le monde le sait ou non et s’il doit le savoir ou non. Et la réponse à ces deux questions, très cher, réponse qui crèverait les yeux à un hérisson aveugle, sans parler d’un diplomate aguerri comme vous, est très clairement non, merci, jamais de la vie. Le temps ne guérit rien, dans ce genre d’affaire. Il pourrit les choses. Pour chaque année de démenti britannique officiel, vous pouvez compter des centaines de décibels de vindicte populaire moralisatrice.
Parler ou ne pas parler, et surtout à qui parler, that is the question.
La mécanique Le Carré est en marche, toujours aussi bien huilée en dépit de l’âge : des personnages fouillés et nombreux(2), des dialogues passionnants et tracés au cordeau, …
Quelques passages un peu longuets aussi, on a l’habitude.
Et au final un récit passionnant malgré une toute dernière fin un peu rocambolesque : faut bien finir cette histoire - la vraie Histoire, elle continue sans cesse.
(1) - déjà évoquées ici : [clic] [reclic]
(2) - on dirait bien qu’avec l’âge, l’auteur se rapproche un peu plus de ses personnages, ce qui fait très certainement qu’on apprécie mieux ses derniers bouquins (on avait lu il y a peu : Un traître à notre goût)

Pour celles et ceux qui aiment les diplomates et les espions.
D’autres avis sur Babelio.

mardi 7 juillet 2026

Dans l'ombre de Téhéran (Ilana S. Berry)

[...] Notre ami américain.


Si vous avez envie de jouer aux espions à l'ombre de Téhéran pour apprendre tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'émirat de Bahreïn. Une ambiance à la John Le Carré dans ce roman qui a été écrit en 2023 mais qui éclaire parfaitement les conflits d'aujourd'hui.

  • Un roman d'espionnage qui rappelle l'ambiance d'un John Le Carré
  • Une intrigue prémonitoire écrite en 2023 mais qui éclaire les conflits de 2026
  • Tout ce que vous avez toujours savoir sur le royaume de Bahreïn
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure, le livre (388 pages, mai 2026, 2023 en VO) :

Ilana S. Berry a longtemps travaillé pour la CIA qui l'envoya notamment en Irak en 2004, au moment où l'Agence commençait à douter de la réalité des armes de destruction massive. 
Après avoir quitté le service, assez désabusée, l'ex-agente de la CIA a finalement renoncé à des mémoires autobiographiques et opté pour la fiction avec ce récit (qu'elle situe à Bahreïn) publié en 2023 en VO sous le titre The Peacock and the Sparrow (Le Paon et le Moineau).
Le titre anglais est tiré d'un conte régional évoqué dans le livre.
Le bouquin sort chez nous cette année dans une traduction signée Charles Dejonge.
Le titre français, Dans l'ombre de Téhéran, fait référence à la crainte des étasuniens (et de la dynastie sunnite au pouvoir) de voir la communauté chiite de Bahreïn infiltrée par les iraniens.

Le pitch et les personnages :

On l'ignore généralement, mais le petit royaume de Bahreïn a connu également son Printemps Arabe : c'était en février 2011, et la capitale Manama fut l'une des dernières à se soulever après Tunis, Le Caire, ... La répression fut féroce et cibla plus particulièrement la communauté chiite opprimée par la dynastie sunnite aux commandes d'un minuscule état dont les revenus pétroliers s'épuisent rapidement.
L'intrigue du roman se déroule en 2012 quand la CIA, épaulée par le régime en place, cherche à tout prix de quoi incriminer les iraniens dans la manipulation de leurs coreligionnaires de Bahreïn.  
« Je viens de recevoir un appel de nos amis. On prévoit une grosse tempête de sable demain. Ce week-end, le vent viendra du nord. Le message était codé : il y aurait un soulèvement important le lendemain et une cargaison venue d’Iran – armes, argent et matériel destinés aux insurgés – devrait arriver au cours du week-end. »
Mais c'était encore une fausse alerte et « malgré tous leurs efforts, les sbires du roi n’arrivaient pas à faire passer les opposants pour des terroristes sanguinaires ».
Dans le bureau de la CIA à Manama, l'agent Shane Collins (52 ans, en fin d'une longue carrière, assez désabusé et porté sur l'alcool) est pressé par ses chefs de faire parler ses sources et de trouver des preuves de l'intervention iranienne.
Shane n'a rien d'un James Bond mais il se retrouve pris dans une spirale infernale entre agents doubles ou triples : alors qui manipule qui ?
« — Une dernière question. Quel était mon nom ? 
— Ton nom ? 
— Mon nom de code. Mon nom de guerre, mon pseudonyme si tu préfères. Pour nous, tu étais Scroop.
— Notre ami américain. 
— C’est tout ? « Notre ami américain » ? Il haussa les épaules, amusé. »
Tout se complique un peu plus lorsque Shane tombe amoureux d'une artiste bahreïnienne.
Quelques péripéties du roman sont inspirées de la réalité comme l'attentat d’Adliya ou la venue à Bahreïn du chanteur d'opéra Placido Domingo. 

♥ On aime :

 Le bouquin a été écrit en 2023 donc bien avant que les étasuniens aillent semer le bazar dans les Émirats du Golfe Persique. Trois ans plus tard, maintenant que l'Histoire a rattrapé tout le monde, cette lecture gagne en saveur et s'avère particulièrement éclairante pour comprendre la géopolitique de ce minuscule émirat, jusqu'ici largement méconnu : le passé récent de Bahreïn éclaire les conflits d’aujourd’hui.
 L'intrigue est suffisamment tordue pour rappeler celles d'un Le Carré par exemple, avec une ambiance trouble autour de Shane Collins, un agent traitant chargé de manipuler ses informateurs : « Tu m’aides ou tu me trahis. Tu deviens un héros ou un traître. Le choix t’appartient. »
 À plusieurs reprises le récit laisse transparaître l'amertume de l'auteure. Le ton est désabusé et ne manque pas d'épingler les travers de la gente expatriée, « cette petite galaxie mondaine, où les cocktails sont insipides, les perles fausses et les poitrines tout aussi artificielles. » 
Mais la prose est élégante et l'intrigue - bien qu'un peu longue à se mettre en place - est assez riche pour nous captiver et nous en apprendre beaucoup sur cette région du Moyen-Orient.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Toucan (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 25 juin 2012

Un traître à notre goût (John Le Carré)


Debriefing.

D'habitude on n'est pas trop fan des espions de John Le Carré, un auteur prolixe qu'on trouve souvent un peu loin de ses personnages.
Mais celui-ci, Un traître à notre goût, nous était gentiment proposé par Babelio, alors ...
... alors, ce fut finalement une bonne surprise et on a effectivement trouvé cet espion à notre goût.
On accompagne un gentil couple d'anglais, bcbg c'est rien de le dire, Mr est sportif (tennis, alpinisme) et intello (prof d'université), Mme est jolie (forcément) et intelligente (avocate), bref aucun réalisme(1) mais on ne peut pas s'empêcher de les trouver à notre goût.
Mr et Mme passent de charmantes vacances à Antigua (aux Antilles hein, pas aux Canaries !).
Ils y rencontrent un gros mafioso russe qui les prend en amitié et joue au tennis avec Mr Bond tandis que Mme Bond s'apitoie sur les gentilles petites filles du vilain qui est venu sur l'île accompagné de toute une smala. La vie des mafieux russes a l'air bien compliquée et l'on comprend vite que l'affreux repenti (y'a sans doute des encore plus vilains derrière) cherche à passer à l'ouest moyennant quelques infos croustillantes sur les compromissions des puissances occidentales dans l'industrie du blanchiment d'argent sale, industrie dans laquelle les russes ont désormais damé le pion aux ringards parrains de Sicile.
Voilà, vous savez tout ou presque.
L'intérêt du bouquin n'est pas dans cette histoire qui nous vaut quand même quelques petites parenthèses bien sympas comme celle sur le goulag comme usine à fabriquer de la mafia (ah s'ils avaient su ...) ou sur quelques rouages du blanchiment ou encore sur les fausses pudeurs d'une City londonienne qui ne se montre pas très regardante en ces temps de crise et qui se moque bien de savoir d'où viennent ces liquidités providentielles.

C'est un ponte du Secret Service qui parle ...
[...] Si on regarde les choses en face, qu'est-ce qu'il y a de mal à transformer de l'argent sale en argent propre, en fin de compte ? Oui, l'économie parallèle, ça existe, et dans des proportions énormes. Nous le savons tous. Nous ne sommes pas nés d'hier. L'économie de certains pays est plus sale que propre, nous le savons aussi. En Turquie, par exemple. En Colombie. Et oui d'accord, en Russie aussi. Alors, cet argent, vous préférez le voir où ? Sale là-bas ou propre à Londres, entre les mains d'hommes civilisés, disponible pour des buts légitimes et le bien public ?

Effectivement, présenté comme ça, à l'heure où la machine à laver du Vatican déborde, on comprend qu'il faut se montrer accommodant avec ce nouvel ami venu de l'est. Surtout s'il détient quelques numéros de comptes en Suisse capables de faire tomber quelques personnalités occidentales.
Alors Mr et Mme Bond se retrouvent malgré eux embarqués dans une histoire qui les dépasse.

[...] Moi, je me retrouve avec pour ami et protégé un criminel endurci et impénitent, assassin de son propre aveu et numéro un du blanchiment d'argent.

Finies les vacances à La Barbade. Les voici chaperonnés par une équipe du Secret Service de Sa Majesté, guidés pas à pas pour finaliser la transaction avec l'affreux mafieux repenti qui détient des infos qui nous intéressent et surtout qu'on préfère avoir nous, plutôt que d'autres.
Le livre est une succession de dialogues savoureusement agencés, judicieusement construits, entre Mr/Mme et le vilain, entre Mr/Mme et les agents de Sa Majesté ou entre Mr et Mme tout simplement. Par touches successives on découvre tout cela, la grande histoire et le passé du parrain moscovite et de sa famille, les petites histoires et les dessous des agents du Secret Service chargés de débriefer Mr et Mme ou encore d'habiliter, comme on dit, le candidat transfuge.
Malgré l'absence d'émotion qui caractérise encore une fois Le Carré (ou le milieu qu'il dépeint ?), le livre se dévore agréablement et le suspense sera conservé jusqu'aux dernières pages ...

(1) - non, je dis pas ça parce que madame est belle ET intelligente, mais quand même ce gentil petit couple propre, riche et beau est vraiment too much, et finalement c'est ce qui fait un peu le charme du bouquin


Pour celles et ceux qui aiment les espions amateurs.
Points édite ces 446 pages qui datent de 2010 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Isabelle Perrin.

lundi 22 octobre 2018

L'héritage des espions (John Le Carré)


[...] Nous n'étions pas sans pitié.

Un John Le Carré on ne peut plus classique que cet Héritage des espions.
Un peu comme si l'auteur commençait à vouloir préciser le sien d'héritage, tout commence par la fin : de nos jours, un espion rangé des voitures est (re-)mis sur la sellette par de jeunes collègues aux dents longues, chargés de faire toute la lumière sur d'anciens épisodes de la guerre froide, souci du politiquement correct et obligation moderne de transparence obligent.
Voilà un registre dans lequel John Le Carré est tout à fait à l'aise pour nous livrer une sorte d'épilogue à L'espion qui venait du froid.
[...] Quand la vérité vous rattrape, ne jouez pas les héros, filez.
[...] Du moment qu’on se soucie de la fin et pas trop des moyens.
[...] Je suis mon propre conseil d’être prodigue en menus détails. Garde le reste bien verrouillé dans ta mémoire et jette la clé.
[...] Était-ce au nom du capitalisme, tout ça ? Dieu nous en préserve.
On retrouve dans ce roman ce qui, depuis plus de 20 romans et plus de 85 printemps, passionne toujours autant l'auteur et des lecteurs : manipulations et traîtrises, lâchetés et mensonges. Bref, le petit monde de l'espionnage, ou le monde tout court peut-être.
Et ce langage châtié, cette ironie désabusée so british, ce ton nostalgique, cette distanciation des personnages, qui sont sa marque de fabrique.
On reconnaîtra quand même avoir été un peu déçus par une fin en demi-teinte, une fin qui n'en est pas une, comme si l'auteur avait finalement du mal à terminer son testament.
On avait déjà lu : Une vérité si délicate et Un traître à notre goût, et vu au cinoche : Un homme très recherché et Un traître idéal.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 30 mai 2025

La taupe de l'Élysée (Frédéric Potier)


[...] Il est des espions dont on ne fait pas des romans.

En 1954, une authentique et véridique affaire de "fuites" va secouer la IVe République avec, au cœur de cette incroyable histoire d'espionnage franco-française : François Mitterrand !

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (240 pages, mai 2025) :

Frédéric Potier, costard-cravate, énarque, préfet, aïe ! 
Et en plus il est né dans le Béarn (en 1980) !!!
Bon, si l'on cherche un peu au-delà de la plaisanterie facile, on voit que Frédéric Potier s'est plutôt campé à gauche, en opposition aux racismes de tous poils. 
Mais laissons là tranquille l'homme politique, plutôt discret, et intéressons nous donc à l'auteur et à son dernier livre : La taupe de l'Élysée.
Un auteur qui n'en est pas à son coup d'essai dans le genre thriller politique très contemporain, puisque l'un des précédents avait fait parler de lui, déjà : La poésie du marchand d'armes.
Et il nous propose là une passionnante leçon d'histoire : en 1954, une affaire de fuites, d'espionnage, qui va secouer le petit monde politique français.

Le contexte et le canevas :

Nous sommes en juillet 1954. L'armée coloniale vient de se distinguer à Diên Biên Phu. 
La France va engager des négociations de paix à Genève pour sortir du bourbier de l'Indochine. 
Nous vivons les dernières années de la IVe République. Le président de la république (René Coty) n'a pas encore beaucoup de pouvoir et c'est le président du conseil (Pierre Mendès-France, PMF pour les amis) qui tire les ficelles. 
Dans l'opposition, le Parti Communiste très actif est dirigé par Jacques Duclos, « le puissant patron des communistes »
Et tout cela alors que « la guerre froide a fait perdre la raison aux esprits les plus tempérés » et qu'aux US, le sénateur MacCarthy vit ses heures de gloire.
Voilà le contexte géopolitique idéal pour une affaire d'espionnage, la fuite de documents secret-défense, qui va défrayer la chronique de l'époque et faire trembler le microcosme politique de la France d'alors.

♥ On aime :

 L'auteur fait preuve d'une précision étonnante dans son récit : on n'est pas dans de la politique-fiction et il s'agit, bien sûr, d'une histoire véridique et authentique, et le récit austère évoque davantage le sérieux journalistique que les romances à la James Bond, car « il est des espions dont on ne fait pas des romans. Leur discrétion est absolue. Leur monde secret, cloisonné, hermétique à tout regard extérieur. Ils agissent sans laisser de trace, ni bagarre, ni violence, ni cadavre. »
Si l'on veut pousser plus loin la plaisanterie, nous serions plutôt sur : « Mon nom est Mitterrand. François Mitterrand ». C'est moins cinoche, j'avoue.
Car bien sûr, parmi toutes les personnalités évoquées dans le bouquin, c'est bien le Ministre de l'Intérieur de l'époque, celui qui n'était pas encore Tonton, qui va intéresser le lecteur d'aujourd'hui. 
C'était lui que les "espions" cherchaient à déstabiliser, c'est du moins l'angle d'attaque retenu par l'auteur pour démêler cette sombre histoire : « l’affaire des fuites devait compromettre Mitterrand aux yeux de Mendès France, le gouvernement Mendès France aux yeux des Français et enfin la DST aux yeux des services secrets américains. En somme un enchaînement contagieux de mensonges se propageant dans tout l’appareil d’État ! Un  discrédit général .».
Alors qui était la taupe de l'Élysée, l'espion à l'origine des fuites, logé au plus près des sommets du pouvoir ?
 Au fil d'une lecture sérieuse mais qui reste fluide et agréable, on peut parfois penser à John Le Carré, le lecteur va également croiser de nombreux autres personnages plus ou moins connus.
Comme Roger Wybot, chef de la DST. Ou Françoise Giroud de L'Express : « la journaliste trouva à Wybot une étrange ressemblance avec son homologue américain, John Edgard Hoover, le puissant et détesté patron du FBI. ».
Bref, il y a largement de quoi satisfaire le lecteur curieux parti à la (re-)découverte des coulisses de cette IVe République, finalement assez mal connue. Une République déjà bien secouée par la fin annoncée de l'époque coloniale et par la guerre froide contre le communisme, une République déjà affaiblie qui n'avait vraiment pas besoin de cette affaire.
D'ailleurs le gouvernement de Pierre Mendès-France n'y survivra pas : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.
Sans doute que comme le dit l'auteur, « il est des espions dont on ne fait pas des romans », mais on tient là une étrange affaire dont Frédéric Potier a réussi à tirer une excellente histoire.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire de France.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 14 juin 2024

L'assassin eighteen (John Brownlow)


[...] J’attends que quelqu’un vienne me tuer.

L'auteur, le livre (594 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Le britannique John Brownlow naviguait jusqu'ici sous les radars mais il vient de lancer une nouvelle série de romans d'espionnage : les aventures de l'agent Seventeen, puisque nous sommes dans le monde de James Bond et de Jason Bourne, un monde où les tueurs portent des numéros, un monde où se font et se défont les légendes.
On a commencé par le deuxième épisode : L'assassin Eighteen qui peut se lire indépendamment du précédent (L'agent Seventeen) mais si vous prévoyez de rester longtemps sur la plage, prenez les deux.

♥ On aime un peu :

 Ce gros pavé fait partie de ces romans où l'on peut laisser sans stress tomber le héros du haut du quarantième étage en nous racontant quelques anecdotes, aller piquer une petite tête rafraîchissante dans l'eau, revenir pour quelques pages où le héros continue sa chute vertigineuse agrémentée d'autres histoires, aller se chercher un cocktail au bar, et revenir juste à temps pour la chute qui verra le héros invincible se relever, son costume à peine froissé, et repartir à l'assaut des méchants qui l'ont précipité dans le vide.
Voilà, vous venez de lire le résumé des chapitres 74 à 76.
 Généreux, John Brownlow nous replace tous les trucs qui nourrissent les romans d'espionnage en ce moment : les Tigres d'Arkan de Serbie [1], les manœuvres de l'Otan de novembre 83 [2], la station d'écoute du Svalbard, ... tout y passe, l'auteur a bien fait son job.
 Autant dire que si la prose reste agréable à lire, elle ne revendique évidemment pas les prix qu'on court et ne tente même pas de rivaliser avec un John Le Carré.
Pour tout dire, le divertissement serait tout à fait agréable si l'auteur (qui est aussi scénariste et réalisateur) ne se croyait pas obligé d'enchaîner les cascades incroyables et les combats épiques qui sont du meilleur effet au cinéma mais qui, sur le papier, tombent quand même un peu à plat et finissent par lasser. 

Le canevas :

L'agent Seventeen est en pleine déprime. Fatigué et désabusé après ses aventures précédentes, il attend son heure ou plutôt celle de Eighteen qui ne va pas tarder.
Mais surprise ! Le sniper qui lui tire dessus est ... une fillette de neuf ans ! 
Et sa propre fille semble-t-il ! Pour faire bonne mesure, on apprend bientôt qu'un complot planétaire est lancé pour mettre la main sur une faille informatique zero-day qui menace de déclencher un holocauste nucléaire. 
Ouf, Seventeen reprend du service pour retrouver la gamine, le code informatique vérolé et les affreux jojos qui voulaient tout ça.
[...] « C’est quoi le plan ? hurle-t-elle en retour.
— Tu les tiens à distance jusqu’à ce que j’en trouve un. »

Pour celles et ceux qui aiment les bagarres.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans 20 Minutes.

dimanche 13 octobre 2019

L'espion et le traître (Ben MacIntyre)


[...] C’était le KGB qui vous choisissait.

Mieux qu’une fiction de John Le Carré, L’espion et le traître de Ben MacIntyre raconte l’histoire vraie de Oleg Gordievsky, un agent du KGB qui alimenta l’Ouest d’infos cruciales pendant des années, le versant Est de Kim Philby en quelque sorte.
Cette quasi biographie est un gros pavé de 500 pages.
Les deux premières parties, longues et minutieuses, très documentées, décrivent par le menu la carrière de Oleg, ses premières années de kagébiste, ses doutes lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 68, ses contacts avec le MI6 britannique, son ascension au sein du KGB, ...
[...] Le bureau 635 ne conservait que les dossiers en activité. Ils étaient stockés dans des cartons, trois par étagère, deux dossiers par carton ficelé et scellé à la pâte à modeler. 
❤️ Comme pour nous récompenser de notre patience studieuse, la dernière partie flirte avec le thriller lorsque le nom de la taupe arrive aux grandes oreilles du KGB.
Oleg est rappelé à Moscou, les interrogatoires se succèdent, la pression monte, ...
Oleg dépérit, perd plusieurs kilos, mais résiste aux aveux dans l’attente d’une exfiltration.
Gordievsky n’a pas trahi le système soviétique pour de l’argent : il l’a fait par conviction politique pour apaiser les tensions est-ouest et pour amener son pays vers la démocratie. Il est vrai que la quantité phénoménale d’informations classifiées qu’il a transmis au MI6 a très certainement infléchi le cours de l’Histoire. C’est la trame du bouquin de MacIntyre.
[...] Ce pilier du KGB n’était pas seulement un fidèle serviteur du Renseignement soviétique. C’était aussi un espion britannique. Recruté une douzaine d’années auparavant par le MI6, le contre-espionnage anglais, l’agent au nom de code NOCTON se révéla être un des agents secrets les plus précieux de l’histoire. L’immense somme d’informations qu’il procura à ses officiers traitants changea le cours de la Guerre froide. 
On en retiendra deux épisodes peu connus :
1- En novembre 1983, quelque semaines seulement après que les russes aient abattu le vol coréen KAL 007, l’OTAN opère des grandes manœuvres particulièrement réalistes avec des simulations de frappes nucléaires. L’URSS est en pleine panique (le paranoïaque Andropov est aux commandes) et croit dur comme fer que ces manœuvres cachent le fait que les américains (le va-t-en guerre Reagan au pouvoir) vont réellement appuyer sur le bouton.
À titre préventif, ils sont à deux doigts, c’est le cas de le dire, de prendre les devants. La meilleure défense, c’est l’attaque. Oleg Gordievsky transpire et s’efforce de faire comprendre aux alliés de l’OTAN l’état d’esprit des soviétiques.
Selon certains, cette crise méconnue nous aurait amenés encore plus près de l’apocalypse que l’affaire des missiles de Cuba.
2- L’année suivante, un ‘jeune’ cadre soviétique se rend à Londres pour rencontrer Margaret Tatcher. Il s’appelle Mikhaïl Gorbatchov. Grâce aux infos fournies aux deux camps par Oleg Gordievsky, les entretiens entre les deux dirigeants furent de qualité et cette rencontre diplomatique fut un grand succès, propulsant Gorbatchov sur le devant de la scène internationale. Quelques temps après, il pourra prendre la tête du pays.
[...] On compte sur les doigts de la main les espions qui ont changé le monde : Oleg Gordievsky est du nombre. Il dévoila les rouages du KGB à un moment charnière de l’histoire, révéla non seulement ce que le Renseignement soviétique faisait ou ne faisait pas, mais ce que le Kremlin pensait et planifiait. Résultat ? Il transforma la façon dont l’Occident appréhendait l’URSS. 
De l’espionnage et de l’Histoire, le cocktail (un long drink !) est bien dosé .

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 20 novembre 2020

La liste au Père Noël ...


Vous ne savez pas quoi vous offrir à Noël ?
On a essayé de regrouper ici quelques bonnes idées pour celles et ceux qui n'ont peut-être ni l'envie ni le temps de se perdre dans les dédales des blogs et des réseaux.
D'un seul coup d'œil, quelques (très bonnes) idées de bouquins à picorer selon son humeur ou selon ses envies.
Et bien sûr vous ne trouverez là que des coups de cœur parmi les coups de cœur, que du bon, du très très bon !


Si vous aimez plutôt les histoires de marins, ne manquez pas :
Si vous aimez les récits de voyages ce sera :
    et si vous voulez voyager au Japon : le mot-clé dédié au pays du soleil levant
    ou dans d'autres pays d'Asie : avec notre liste des auteurs d'Orient (Chine, Inde, Japon, ...) 
Si vous aimez les polars qui font voyager, partez :
Si vous aimez les bouquins adaptés au cinéma  :
Si vous aimez les espions :
Si vous aimez le sport :
Si vous aimez les bouquins faciles, tous publics, mais 100% plaisir :
    Si vous aimez les histoires de vieux et le 3° âge :
    Si vous aimez les bios, les Vies :
    Si vous aimez les bons, très bons auteurs français :
    Si vous aimez les grands espaces, le nature-writing, façon farouest, partez :
    Si vous aimez le souffle de l'aventure :
    Si vous aimez l'érémitisme, rendez visite à :
    Si vous aimez la peinture, les peintres et leurs modèles :
    Si vous aimez les recueils de nouvelles :
    Si vous aimez les gros romans fleuves, les pavés, les sagas :
    Si vous aimez les histoires avec de l'Histoire dedans, avec un grand H :
    Si vous aimez les histoires de guerre ou l'histoire des guerres :
    Si vous aimez les histoires d'Amour avec un très grand A :
    Si vous aimez les histoires tristes (mais trop bien écrites pour passer à côté) :
    Si vous aimez l'humour avec un grand sourire, parfois féroce :
    Si vous aimez les histoires de fous et de maniaques :
    Si vous aimez les romans épistolaires :
    Si vous aimez les histoires de mecs ou d'hommes :
    Si vous aimez les histoires de nanas ou de femmes :
    Si vous aimez les courts-métrages :
    Si vous aimez les polars sans crime et parfois sans cadavre ni assassin :

    jeudi 10 juillet 2025

    Sombre lagune (Antoine Glaser)


    [...] Le "petit barbouze français".

    Une petite histoire d'espionnage sans autre prétention que celle de nous faire découvrir quelques uns des nouveaux enjeux géopolitiques de la Côte d'Ivoire.

    ❤️❤️🤍🤍🤍

    L'auteur, le livre (252 pages, mars 2025) :

    Antoine Glaser (né en 1947) est un journaliste, ancien directeur de rédaction de la revue Africa Intelligence, qui connait parfaitement l'Afrique depuis de nombreuses années.
    Après avoir rédigé plusieurs ouvrages très sérieux sur la présence française sur ce continent [clic], il se lance, pour notre plus grand plaisir, dans l'écriture de romans, et même de thrillers d'espionnage.

    Les personnages et le canevas :

    Le héros c'est Paul Mercier, qu'Antoine Glaser a chargé de nous faire visiter Abidjan.
    Un apprenti espion qui voulait faire comme papa, mais qui n'a jamais vraiment réussi à intégrer les rangs du Renseignement Français et qui bosse plus ou moins en solo pour l'ambassade française.
    Le voici donc « honorable correspondant de la DGSE à Abidjan. Mercier père avait ainsi fait valoir la connaissance intime que son fils avait de la Côte d’Ivoire et de ses milieux de pouvoir ».
    Sa couverture : « représentant en vins de Bordeaux, sa ville de naissance ».
    Paul c'est « le "petit barbouze français", comme il sait qu’il est surnommé » et son matricule, s'il en avait un, serait plus proche de 117 que de 007.
    Même s'il n'est qu'à moitié espion, Paul Mercier a visiblement fourré son nez là où il ne fallait pas et découvert des trafics beaucoup plus gros que lui : on va le retrouver à moitié mort dans son appartement, victime d'une tentative d'empoisonnement.  
    Mais Paul Mercier s'entête, l'avertissement n'a pas suffit et il décide de mettre à nouveau sa tête dans la gueule du loup, il utilise même ses relations, ses ami(e)s. Dangereux le type : certains de ses amis vont se retrouver en sale état au fond de la sombre lagune. Et bien sûr, il n'écoute pas, il s'entête.
    « [...] Je ferai tout pour retrouver ses assassins et la venger.
    [...] Il sait qu’il va s’engager dans un combat à mort contre ceux qui ont tué ses amis. » 

    ♥ On aime :

     Disons le tout de go, Antoine Glaser n'est pas le nouveau John Le Carré. Il n'avait d'ailleurs pas cette prétention, bien entendu, avec ce premier roman dont la prose reste très basique. 
    Son héros, Paul Mercier, est un peu flou, quelque part entre le dilettante et la tête brûlée, et il est difficile pour le lecteur de prendre fait et cause pour cet espion amateur, dans tous les sens du mot.
    Et on n'a pas trouvé ni l'humour, ni le second degré, qui auraient pu sauver la partie.
     Bon ok, c'est pas le thriller de l'année, mais on s'en doutait un peu et c'était pas vraiment ce qu'on cherchait. Non, ce qui nous attirait, c'est qu'Antoine Glaser connait parfaitement la Côte d'Ivoire et ses nouveaux enjeux.
    Il porte un regard résolument actuel sur une Françafrique qui a considérablement changé depuis l'époque de Jacques Foccart.
    Pendant que la France se fait secouer aux quatre coins de l'Afrique, que son influence s'érode partout, Antoine Glaser va nous dévoiler quelques secrets bien gardés de « ce pays, longtemps le plus français d’Afrique ».
    À commencer par la forte présence des libanais : « la communauté libanaise était ici chez elle avant même les indépendances. À Beyrouth, on trouve une "avenue d’Abidjan" ».
    Trafic de drogue, corruption, blanchiment d'argent, trafic d'armes, la totale.
    Et qui dit Liban, dit Hezbollah. Et qui dit Hezbollah dit services de renseignement israéliens avec « les gars du Mossad, toujours inquiets des relations des Ivoiriens avec le Hezbollah libanais ».
    Alors finalement oui, on va le suivre cet improbable Paul Mercier, pour essayer de comprendre « quels peuvent donc être les liens secrets entre ces chiites ivoiro-libanais proches du Hezbollah, les sbires du ministre ivoirien de l’Intérieur, et des trafiquants de drogue ».

    Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
    D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
    Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Fayard (SP).
    Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

    mardi 21 avril 2026

    Ombres chinoises (Olivier Mas)

    [...] Une partie mal engagée.


    L'espionnage ordinaire raconté par un ancien de la DGSE. Pas d'effets spéciaux pyrotechniques, pas d'opération commando, mais une partie d'échecs captivante pour tenter d'approcher un espion chinois.

    ❤️❤️❤️❤️🤍 

    L'auteur, le livre (416 pages, mars 2026) :

    La fameuse série tv Le bureau des légendes n'en finit pas de faire des petits.
    Il y a bien sûr le spin-off littéraire très officiel mené par Thomas Cantaloube : Les mouettes, avec déjà deux épisodes parus chez Fleuve Noir en 2024 (en Lybie) et 2025 (en Iran).
    En voici une autre déclinaison, cette fois par un ancien de la DGSE : Olivier Mas, un espion passé de l'autre côté du stylo, il anime d'ailleurs une chaîne youtube (Talks with a Spy).
    Ombres chinoises n'est pas son premier roman et va nous emmener en Côte d'Ivoire, comme l'avait déjà fait l'an passé le journaliste Antoine Glaser avec une autre histoire d'espionnage, Sombre lagune (2025 - Fayard).
    L'époque de la Françafrique est peut-être révolue, mais les intérêts géopolitique des grandes puissances sur ce continent restent visiblement toujours d'actualité.

    Le pitch et les personnages :

    Le chef de poste à Abidjan termine ses trois ans sur place et rentre à Paris.
    La Direction de la DGSE choisit d'envoyer Solange pour le remplacer.
    Sa feuille de route est simple : recruter un espion chinois, Chen, qu'une source locale, Koffi, a déjà pu approcher. 
    Nom de code de l'opération, vous l'avez deviné : Ombres chinoises.
    « Il avait tenté de s'accrocher à cette opération Ombres chinoises pour retrouver une motivation. Un nom de code prétentieux pour une piste à peine ébauchée. »
    Mais dès les premières pages, Olivier Mas nous a prévenus : ça ne va pas se passer si simplement, au point qu'à mi-parcours tout pourrait bien basculer, y compris l'échiquier où se déroule la partie ...
    Mais nous sommes persuadés qu'un « bon joueur d’échecs disposait toujours de parades improbables pour renverser une partie mal engagée ».

    ♥ On aime :

     Allez, disons le tout de go, la très belle couverture du bouquin ne vient pas annoncer le nouveau John Le Carré et la plume d'Olivier Mas ne prétend pas révolutionner le genre. 
    Cela reste très classique et ses longues descriptions de personnages tout comme ses photos pittoresques d'Abidjan sentent un peu les figures imposées. Mais ...
     Mais bien vite on va se retrouver complètement captivé par cette immersion dans les coulisses de la DGSE. 
    Les intrigues de couloirs, les rivalités entre les bureaux, les tractations entre les différents services (renseignement, contre-terrorisme, civils et militaires, contre-espionnage, bureau Afrique ou Asie, ...), tout cela est rendu avec un réel souci du détail vraisemblable et un sens certain du dialogue argumenté (comme lorsque la voix intérieure du personnage vient parfois expliquer le raisonnement).
    Cet angle d'approche, cette vue de l'intérieur, délaisse le côté thriller et le cliché jamesbondien auxquels on pouvait s'attendre pour nous embarquer dans une description minutieuse du travail de renseignement français qui n'est souvent qu'une routine, parfois ingrate.
     À plusieurs reprises, l'auteur et ses personnages évoquent le jeu d'échecs ou le jeu de go. Et c'est bien cette partie en jeu qui nous captive : la cheffe de poste en place à Abidjan et son équipe vont tenter de cerner l'espion chinois. 
    Il n'y a là que de l'humain, du psychologique, du relationnel, mais « ces semaines de chasse à l’homme avaient porté tout un groupe d’experts vers les sommets ».
    Avec Olivier Mas pas d'effets spéciaux, pas d'expédition commando au fin fond de la brousse, cet auteur a fait de la vraisemblance ordinaire son fonds de commerce en s'appuyant, on l'imagine, sur sa propre expérience du métier.
    Et c'est tout simplement passionnant.

    Pour celles et ceux qui aiment Le bureau des légendes.
    D’autres avis sur Babelio.
    Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
    Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

    mercredi 1 octobre 2025

    Gabriel's moon (William Boyd)

    [...] Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.


    Loin des thrillers trépidants, William Boyd sait nous créer de bons personnages, nous tisser de belles histoires et surtout il sait nous les raconter avec ironie et brio.
    Il nous ouvre les portes d'un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.

    ❤️❤️❤️🤍🤍

    L'auteur, le livre (384 pages, septembre 2025) :

    Du haut de ses soixante-dix ans bien tassés, fort de plus d'une vingtaine de romans, nouvelles, pièces de théâtre et scénarios, le prolixe William Boyd reste une icône de littérature britannique, le symbole de l'élégance littéraire so british.
    Dans ses romans le lecteur va souvent retrouver un petit parfum d'Afrique (l'auteur a vécu enfant au Ghana puis au Nigeria1), une bonne dose de noble et élégant romantisme et depuis quelques romans, un soupçon d'espionnage.
    Gabriel's moon n'échappe pas à la règle.

    Le pitch et les personnages :

    Gabriel est un petit écrivaillon spécialisé dans les récits de voyage. Lors d'une escale au Congo, il a l'occasion inattendue d'interviewer le leader socialiste Patrice Lumumba. Le scoop !
    Nous sommes en 1960, l'ancien Congo belge est devenu indépendant, Léopoldville va bientôt devenir Kinshasa et l'uranium de la région du Katanga (c'était celui des bombes atomiques de 1945) attire les convoitises étrangères qui préparent activement le coup d'état de Mobutu
    De retour à Londres avec son magnétophone où il a enregistré l'interview, Gabriel apprend que Lumumba vient d'être arrêté puis fusillé. 
    Son interview ne sera pas publiée.
    « – Vous avez vraiment interviewé Lumumba ? s’étonna-t-elle, intriguée. 
    – Oui, un long entretien. J’ai utilisé deux bandes magnétiques entières. [...] J’ai trouvé que c’était un homme très intéressant. 
    – Il est mort, annonça Faith Green en fronçant les sourcils. 
    – Quoi ? 
    – Fusillé par un peloton d’exécution il y a quelques jours. »
    À Londres, Gabriel est bientôt contacté par une émissaire du MI6, la CIA britannique : Faith Green, une femme belle et très élégante, souhaite lui confier une mission en Espagne qui semble bien anodine (un pli, une livraison), mais sans lui expliquer de quoi il retourne.
    « – Je me demandais si vous accepteriez de nous rendre un petit service, une petite faveur.
    – Qui ça, “nous” ?
    – Le MI6.
    – Allons bon », lâcha Gabriel en s’efforçant de ne pas laisser paraître son trouble, alors qu’il sentait une sorte de panique légitime s’emparer de lui. »
    Fasciné par les jolies dames, notre écrivaillon accepte de jouer le rôle de l'« idiot utile » comme il le reconnait lui-même.
    « Je suis ce qu’on pourrait appeler un “idiot utile”, répondit Gabriel.
    [...] L’aventure, mais une aventure sans prise de risque, qui faisait écho à ses fantasmes d’adolescent : des terres étrangères, des opérations sous couverture, des observateurs cachés, de l’espionnage continental.
    À quel jeu jouait-on, au juste ?
    [...] – Et j’imagine que vous n’allez pas me dire pourquoi. 
    – Vous imaginez bien. [...]
    – Je vois. Ou plutôt, je ne vois pas. »
    Alors qui manipule qui ?
    « Écoutez, dans ce métier, on se fait tous manipuler, rappela Caldwell en haussant les épaules. Sauf que la moitié du temps, on ne le sait pas. »
    Mais quel peut bien être le rapport entre la mission en Espagne et les bandes magnétiques de l'interview congolais qui semblent attirer les convoitises autour de Gabriel ?
    « Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.
    Nom de Dieu ! se dit Gabriel en se dirigeant vers le métro. Dans quelle histoire je me suis fourré, moi ?
    [...] Où était le lien ? Y avait -il même un lien ?
    Et que venait faire la mort de Patrice Lumumba, là-dedans ?
    [...] Il commençait à souffrir de « paranoïa de l’espion », comme il appelait ces symptômes. Chercher des liens là où il n’y en avait pas, nourrir de nouveaux soupçons quand il n’y avait rien de suspect, ne pas faire confiance à des gens parfaitement innocents et fiables. C’était contagieux. »
    Et quelle est donc cette lune que veut décrocher Gabriel ?
    Un nouveau roman à succès pour l'écrivain ? Une belle femme aimante pour le romantique ? Une mission à risque pour l'apprenti espion ? Ou encore la vérité sur l'incendie domestique qui détruisit la maison familiale et fit de lui un orphelin quand il avait six ans ? 
    Mais il lui faudra d'abord choisir : « Face au choix de trahir son pays ou son ami, on espérait… Comment était-ce, déjà ? On espérait « avoir le courage de trahir son pays. » 
    (une citation de l'écrivain E. M. Forster).

    ♥ On aime :

     On apprécie l'écriture fluide, souple, distinguée de cet auteur qui sait nous créer de bons personnages, nous tisser de bonnes histoires et surtout qui sait nous les raconter avec ironie et brio.
    On est loin des thrillers trépidants ou des scénarios tordus d'un John Le Carré : William Boyd nous invite dans un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.
    Ce bouquin est un bon cru, facile et agréable à lire, mais qui n'a toutefois pas le panache flamboyant des Vies d'Amory Clay, par exemple.
    _______________________
    1 : son père était médecin spécialiste des maladies tropicales

    Pour celles et ceux qui aiment les espions élégants.
    D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
    Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
    Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

    lundi 1 juillet 2024

    Le masque de Dimitrios (Eric Ambler)


    [...] Dimitrios était intelligent et dangereux.

    Une oeuvre emblématique, mythique peut-être : l'archétype du roman d'espionnage moderne.

    L'auteur, le livre (320 pages, février 2024, 1939 en VO) :

    La mode est aux rééditions de romans capables de traverser les années et les Éditions de l'Olivier ont eu la très bonne idée de nous ressortir Le masque de Dimitrios d'Eric Ambler (ainsi que Je ne suis pas un héros).
    Un bouquin qui date de 1939, à une époque où Eric Clifford Ambler avait décidé de secouer un peu le monde élégant et très fermé du roman d'espionnage britannique en mettant en scène des anti-héros, des hommes ordinaires devenus espions malgré eux dans une ambiance qui rappelle un peu Graham Greene.
    Rien à voir avec les super héros comme 007 même si Ian Fleming lui rend hommage dans l'une de ses aventures :
    [...] James Bond détacha sa ceinture, alluma une cigarette et sortit de son élégant attaché-case un exemplaire du Masque de Dimitrios.
    Quelques petits mots qui contribuèrent certainement à la légende forgée autour de cet auteur que John Le Carré considérait comme [leur] maître à tous, qui traversa tout le siècle (1909-1998) et qui publia ses premiers romans dans les années 30, en pleine montée du nazisme. Mais un auteur finalement assez peu connu chez nous.

    ♥ On aime :

     On est curieux de l'aura qui entoure cet ouvrage emblématique, cet archétype du roman d'espionnage. Le britannique Eric Ambler serait un peu à la figure de l'espion ce qu'un Chandler est à celle du détective.
     On apprécie le charme suranné de cette écriture, mélange subtil d'humour et d'élégance so british, dans une traduction modernisée, à déguster avec une tasse de thé ou un verre de whisky en main.
     On suit avec patience la quête obsessionnelle de Latimer à la recherche de ce mystérieux et insaisissable Dimitrios sur les traces de ceux qui l'ont croisé : une bulgare tenancière de boîte de nuit, un étrange danois, un maquereau hollandais, une duchesse russe, un espion polonais, …

    Le canevas :

    Charles Latimer n'est qu'un petit écrivaillon de romans policiers. De passage à Istanbul, il est invité à la morgue pour y découvrir un "vrai cadavre" repêché dans le Bosphore.
    [...] – Je n’ai jamais vu de cadavre ni de morgue, mentit Latimer. Je pense que c’est du devoir d’un auteur de romans policiers d’en voir.
    Le cadavre est celui de Dimitrios Makropoulos, un aventurier escroc aux personnalités multiples et au parcours étonnant, de Smyrne à Paris en passant par Sofia, Athènes, Genève ou Belgrade. 
    De quoi fasciner l'écrivain Latimer qui se fait alors détective amateur et part sur les traces du fantôme de Dimitrios pour interroger ceux qui l'ont connu ou du moins ceux qui ont cru connaître ce personnage interlope et insaisissable.
    [...] La justification de ses recherches, après tout, était de faire une expérience d’enquête criminelle. Il ne fallait pas que cette expérience devienne une obsession.
    [...] Latimer contemplait le corps. Ainsi, c’était Dimitrios. L’homme qui avait peut être égorgé Sholem, le Juif converti. L’homme qui avait trempé dans des assassinats politiques, espionné pour la France. L’homme qui avait été à la tête d’un trafic de stupéfiants, qui avait fourni un pistolet au terroriste croate, et était finalement mort de mort violente.
    Pour nous c'est aussi l'occasion de (re-)découvrir une période troublée entre deux guerres, une géopolitique complexe, l'Histoire des années 1920 : l'incendie de Smyrne de 1922, l'assassinat en 1923 du ministre bulgare Alexandre Stamboliyski, l'attentat manqué de 1926 contre Mustafa Kemal, ... Une période où se mêlaient trop étroitement espions et mafieux, politique et finance, ...

    Pour celles et ceux qui aiment les barbouzes.
    D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
    Livre lu grâce aux éditions de L'Olivier (SP)
    Mon billet dans Actualitté, dans 20 Minutes et dans Benzine.