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mardi 15 juillet 2014

Une vérité si délicate (John Le Carré)


Quand la raison d’État passe au privé.

Pas souvent fan de John Le Carré (on le dit à chaque fois !), voilà qu’on a bien aimé cet épisode qui pourtant avait tout pour déraper sur une pente dangereuse.
Le Carré entendait en effet explorer deux thèmes très à la mode : celui des lanceurs d’alerte, façon Snowden ou Wikileaks et celui des officines privées qui jouent les mercenaires pour les états devenus frileux, façon Blackwater ou Halliburton(1).
Autant dire qu’on pouvait craindre racolage et effets de mode, bref le pire.
Mais non, avec Une vérité si délicate, John Le Carré signe certainement l’un de ses meilleurs romans, même si on ne prétend pas être expert en bibliographie Carré.
L’auteur ne cède donc pas à la facilité médiatique que l’on craignait et reste fidèle à sa méthode : pas d’héroïques journalistes mais des hommes (presque) ordinaires embarqués dans une histoire d’espionnage qui va les dépasser.
Ça commence par une opération musclée sur le rocher de Gibraltar. C’est palpitant et on ne se croirait pas dans une chose écrite mais devant un écran de cinéma où tout se passe partout en même temps.
Bien entendu l’opération Wildlife va lamentablement foirer. Kolossale erreur, grosse bavure. Les mercenaires privés sont aux commandes et n’ont pas les mêmes scrupules que leurs collègues d’État.
On (re-)découvre au passage ce monde du renseignement, devenu un marché privé où certaines entreprises n’hésitent pas à s’emparer (parfois de manière musclée) des informations (ou des informateurs) disponibles pour en tirer profit ensuite. Avec la lutte anti-terroriste c’est devenu un marché très lucratif où (on l’a vu en Irak) l’offre crée parfois la demande.
[…] On a des mercenaires surentraînés en stand-by qui piaffent d’impatience, on a pour un demi-million de dollars de renseignements, tout le financement bouclé, des monceaux d’or de la part des bailleurs de fonds si on réussit le coup, et juste ce qu’il faut de feu vert des autorités en place pour ouvrir le parapluie, mais pas plus. D’accord, il y a eu des doutes sur nos sources de renseignements. Mais c’est toujours plus ou moins le cas, non ?
– C’était ça, Wildlife ?
– En gros, oui.
– Et les dommages collatéraux ?
– Désolants, comme toujours. C’est le pire aspect de ce métier.
Quelques années après le cafouillage de Gibraltar, certains protagonistes ont bien du mal à se remettre de leurs émotions tandis que le reste de l’appareil s’est efforcé de colmater les brèches et d’étouffer soigneusement toute l’affaire.
[…] L’opération Wildlife a été un foirage complet. Une méga-boulette. Les renseignements sur la foi desquels elle a été montée étaient un monceau de conneries, deux personnes innocentes ont été tuées et cela fait trois ans que toutes les parties impliquées étouffent l’affaire, y compris ce ministère, je le soupçonne fortement. Et le seul et unique homme qui avait la volonté de parler a connu une fin prématurée, évènement qui mériterait une très sérieuse enquête. Une vraie enquête, bordel !
Car bien sûr, la raison d’État commande de ne pas divulguer ce qui s’est passé et surtout pourquoi ça s’est mal passé :

[…] Que je le sache ou que vous le sachiez n’a aucune espèce d’importance. Ce qui compte, c’est si le monde le sait ou non et s’il doit le savoir ou non. Et la réponse à ces deux questions, très cher, réponse qui crèverait les yeux à un hérisson aveugle, sans parler d’un diplomate aguerri comme vous, est très clairement non, merci, jamais de la vie. Le temps ne guérit rien, dans ce genre d’affaire. Il pourrit les choses. Pour chaque année de démenti britannique officiel, vous pouvez compter des centaines de décibels de vindicte populaire moralisatrice.
Parler ou ne pas parler, et surtout à qui parler, that is the question.
La mécanique Le Carré est en marche, toujours aussi bien huilée en dépit de l’âge : des personnages fouillés et nombreux(2), des dialogues passionnants et tracés au cordeau, …
Quelques passages un peu longuets aussi, on a l’habitude.
Et au final un récit passionnant malgré une toute dernière fin un peu rocambolesque : faut bien finir cette histoire - la vraie Histoire, elle continue sans cesse.
(1) - déjà évoquées ici : [clic] [reclic]
(2) - on dirait bien qu’avec l’âge, l’auteur se rapproche un peu plus de ses personnages, ce qui fait très certainement qu’on apprécie mieux ses derniers bouquins (on avait lu il y a peu : Un traître à notre goût)

Pour celles et ceux qui aiment les diplomates et les espions.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 25 juin 2012

Un traître à notre goût (John Le Carré)


Debriefing.

D'habitude on n'est pas trop fan des espions de John Le Carré, un auteur prolixe qu'on trouve souvent un peu loin de ses personnages.
Mais celui-ci, Un traître à notre goût, nous était gentiment proposé par Babelio, alors ...
... alors, ce fut finalement une bonne surprise et on a effectivement trouvé cet espion à notre goût.
On accompagne un gentil couple d'anglais, bcbg c'est rien de le dire, Mr est sportif (tennis, alpinisme) et intello (prof d'université), Mme est jolie (forcément) et intelligente (avocate), bref aucun réalisme(1) mais on ne peut pas s'empêcher de les trouver à notre goût.
Mr et Mme passent de charmantes vacances à Antigua (aux Antilles hein, pas aux Canaries !).
Ils y rencontrent un gros mafioso russe qui les prend en amitié et joue au tennis avec Mr Bond tandis que Mme Bond s'apitoie sur les gentilles petites filles du vilain qui est venu sur l'île accompagné de toute une smala. La vie des mafieux russes a l'air bien compliquée et l'on comprend vite que l'affreux repenti (y'a sans doute des encore plus vilains derrière) cherche à passer à l'ouest moyennant quelques infos croustillantes sur les compromissions des puissances occidentales dans l'industrie du blanchiment d'argent sale, industrie dans laquelle les russes ont désormais damé le pion aux ringards parrains de Sicile.
Voilà, vous savez tout ou presque.
L'intérêt du bouquin n'est pas dans cette histoire qui nous vaut quand même quelques petites parenthèses bien sympas comme celle sur le goulag comme usine à fabriquer de la mafia (ah s'ils avaient su ...) ou sur quelques rouages du blanchiment ou encore sur les fausses pudeurs d'une City londonienne qui ne se montre pas très regardante en ces temps de crise et qui se moque bien de savoir d'où viennent ces liquidités providentielles.

C'est un ponte du Secret Service qui parle ...
[...] Si on regarde les choses en face, qu'est-ce qu'il y a de mal à transformer de l'argent sale en argent propre, en fin de compte ? Oui, l'économie parallèle, ça existe, et dans des proportions énormes. Nous le savons tous. Nous ne sommes pas nés d'hier. L'économie de certains pays est plus sale que propre, nous le savons aussi. En Turquie, par exemple. En Colombie. Et oui d'accord, en Russie aussi. Alors, cet argent, vous préférez le voir où ? Sale là-bas ou propre à Londres, entre les mains d'hommes civilisés, disponible pour des buts légitimes et le bien public ?

Effectivement, présenté comme ça, à l'heure où la machine à laver du Vatican déborde, on comprend qu'il faut se montrer accommodant avec ce nouvel ami venu de l'est. Surtout s'il détient quelques numéros de comptes en Suisse capables de faire tomber quelques personnalités occidentales.
Alors Mr et Mme Bond se retrouvent malgré eux embarqués dans une histoire qui les dépasse.

[...] Moi, je me retrouve avec pour ami et protégé un criminel endurci et impénitent, assassin de son propre aveu et numéro un du blanchiment d'argent.

Finies les vacances à La Barbade. Les voici chaperonnés par une équipe du Secret Service de Sa Majesté, guidés pas à pas pour finaliser la transaction avec l'affreux mafieux repenti qui détient des infos qui nous intéressent et surtout qu'on préfère avoir nous, plutôt que d'autres.
Le livre est une succession de dialogues savoureusement agencés, judicieusement construits, entre Mr/Mme et le vilain, entre Mr/Mme et les agents de Sa Majesté ou entre Mr et Mme tout simplement. Par touches successives on découvre tout cela, la grande histoire et le passé du parrain moscovite et de sa famille, les petites histoires et les dessous des agents du Secret Service chargés de débriefer Mr et Mme ou encore d'habiliter, comme on dit, le candidat transfuge.
Malgré l'absence d'émotion qui caractérise encore une fois Le Carré (ou le milieu qu'il dépeint ?), le livre se dévore agréablement et le suspense sera conservé jusqu'aux dernières pages ...

(1) - non, je dis pas ça parce que madame est belle ET intelligente, mais quand même ce gentil petit couple propre, riche et beau est vraiment too much, et finalement c'est ce qui fait un peu le charme du bouquin


Pour celles et ceux qui aiment les espions amateurs.
Points édite ces 446 pages qui datent de 2010 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Isabelle Perrin.

vendredi 20 novembre 2020

La liste au Père Noël ...


Vous ne savez pas quoi vous offrir à Noël ?
On a essayé de regrouper ici quelques bonnes idées pour celles et ceux qui n'ont peut-être ni l'envie ni le temps de se perdre dans les dédales des blogs et des réseaux.
D'un seul coup d'œil, quelques (très bonnes) idées de bouquins à picorer selon son humeur ou selon ses envies.
Et bien sûr vous ne trouverez là que des coups de cœur parmi les coups de cœur, que du bon, du très très bon !


Si vous aimez plutôt les histoires de marins, ne manquez pas :
Si vous aimez les récits de voyages ce sera :
    et si vous voulez voyager au Japon : le mot-clé dédié au pays du soleil levant
    ou dans d'autres pays d'Asie : avec notre liste des auteurs d'Orient (Chine, Inde, Japon, ...) 
Si vous aimez les polars qui font voyager, partez :
Si vous aimez les bouquins adaptés au cinéma  :
Si vous aimez les espions :
Si vous aimez le sport :
Si vous aimez les bouquins faciles, tous publics, mais 100% plaisir :
    Si vous aimez les histoires de vieux et le 3° âge :
    Si vous aimez les bios, les Vies :
    Si vous aimez les bons, très bons auteurs français :
    Si vous aimez les grands espaces, le nature-writing, façon farouest, partez :
    Si vous aimez le souffle de l'aventure :
    Si vous aimez l'érémitisme, rendez visite à :
    Si vous aimez la peinture, les peintres et leurs modèles :
    Si vous aimez les recueils de nouvelles :
    Si vous aimez les gros romans fleuves, les pavés, les sagas :
    Si vous aimez les histoires avec de l'Histoire dedans, avec un grand H :
    Si vous aimez les histoires de guerre ou l'histoire des guerres :
    Si vous aimez les histoires d'Amour avec un très grand A :
    Si vous aimez les histoires tristes (mais trop bien écrites pour passer à côté) :
    Si vous aimez l'humour avec un grand sourire, parfois féroce :
    Si vous aimez les histoires de fous et de maniaques :
    Si vous aimez les romans épistolaires :
    Si vous aimez les histoires de mecs ou d'hommes :
    Si vous aimez les histoires de nanas ou de femmes :
    Si vous aimez les courts-métrages :
    Si vous aimez les polars sans crime et parfois sans cadavre ni assassin :

    dimanche 13 octobre 2019

    L'espion et le traître (Ben MacIntyre)


    [...] C’était le KGB qui vous choisissait.

    Mieux qu’une fiction de John Le Carré, L’espion et le traître de Ben MacIntyre raconte l’histoire vraie de Oleg Gordievsky, un agent du KGB qui alimenta l’Ouest d’infos cruciales pendant des années, le versant Est de Kim Philby en quelque sorte.
    Cette quasi biographie est un gros pavé de 500 pages.
    Les deux premières parties, longues et minutieuses, très documentées, décrivent par le menu la carrière de Oleg, ses premières années de kagébiste, ses doutes lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 68, ses contacts avec le MI6 britannique, son ascension au sein du KGB, ...
    [...] Le bureau 635 ne conservait que les dossiers en activité. Ils étaient stockés dans des cartons, trois par étagère, deux dossiers par carton ficelé et scellé à la pâte à modeler. 
    ❤️ Comme pour nous récompenser de notre patience studieuse, la dernière partie flirte avec le thriller lorsque le nom de la taupe arrive aux grandes oreilles du KGB.
    Oleg est rappelé à Moscou, les interrogatoires se succèdent, la pression monte, ...
    Oleg dépérit, perd plusieurs kilos, mais résiste aux aveux dans l’attente d’une exfiltration.
    Gordievsky n’a pas trahi le système soviétique pour de l’argent : il l’a fait par conviction politique pour apaiser les tensions est-ouest et pour amener son pays vers la démocratie. Il est vrai que la quantité phénoménale d’informations classifiées qu’il a transmis au MI6 a très certainement infléchi le cours de l’Histoire. C’est la trame du bouquin de MacIntyre.
    [...] Ce pilier du KGB n’était pas seulement un fidèle serviteur du Renseignement soviétique. C’était aussi un espion britannique. Recruté une douzaine d’années auparavant par le MI6, le contre-espionnage anglais, l’agent au nom de code NOCTON se révéla être un des agents secrets les plus précieux de l’histoire. L’immense somme d’informations qu’il procura à ses officiers traitants changea le cours de la Guerre froide. 
    On en retiendra deux épisodes peu connus :
    1- En novembre 1983, quelque semaines seulement après que les russes aient abattu le vol coréen KAL 007, l’OTAN opère des grandes manœuvres particulièrement réalistes avec des simulations de frappes nucléaires. L’URSS est en pleine panique (le paranoïaque Andropov est aux commandes) et croit dur comme fer que ces manœuvres cachent le fait que les américains (le va-t-en guerre Reagan au pouvoir) vont réellement appuyer sur le bouton.
    À titre préventif, ils sont à deux doigts, c’est le cas de le dire, de prendre les devants. La meilleure défense, c’est l’attaque. Oleg Gordievsky transpire et s’efforce de faire comprendre aux alliés de l’OTAN l’état d’esprit des soviétiques.
    Selon certains, cette crise méconnue nous aurait amenés encore plus près de l’apocalypse que l’affaire des missiles de Cuba.
    2- L’année suivante, un ‘jeune’ cadre soviétique se rend à Londres pour rencontrer Margaret Tatcher. Il s’appelle Mikhaïl Gorbatchov. Grâce aux infos fournies aux deux camps par Oleg Gordievsky, les entretiens entre les deux dirigeants furent de qualité et cette rencontre diplomatique fut un grand succès, propulsant Gorbatchov sur le devant de la scène internationale. Quelques temps après, il pourra prendre la tête du pays.
    [...] On compte sur les doigts de la main les espions qui ont changé le monde : Oleg Gordievsky est du nombre. Il dévoila les rouages du KGB à un moment charnière de l’histoire, révéla non seulement ce que le Renseignement soviétique faisait ou ne faisait pas, mais ce que le Kremlin pensait et planifiait. Résultat ? Il transforma la façon dont l’Occident appréhendait l’URSS. 
    De l’espionnage et de l’Histoire, le cocktail (un long drink !) est bien dosé .

    Pour celles et ceux qui aiment les espions.
    D’autres avis sur Bibliosurf.

    vendredi 30 mai 2025

    La taupe de l'Élysée (Frédéric Potier)


    [...] Il est des espions dont on ne fait pas des romans.

    En 1954, une authentique et véridique affaire de "fuites" va secouer la IVe République avec, au cœur de cette incroyable histoire d'espionnage franco-française : François Mitterrand !

    L'auteur, le livre (240 pages, mai 2025) :

    Frédéric Potier, costard-cravate, énarque, préfet, aïe ! 
    Et en plus il est né dans le Béarn (en 1980) !!!
    Bon, si l'on cherche un peu au-delà de la plaisanterie facile, on voit que Frédéric Potier s'est plutôt campé à gauche, en opposition aux racismes de tous poils. 
    Mais laissons là tranquille l'homme politique, plutôt discret, et intéressons nous donc à l'auteur et à son dernier livre : La taupe de l'Élysée.
    Un auteur qui n'en est pas à son coup d'essai dans le genre thriller politique très contemporain, puisque l'un des précédents avait fait parler de lui, déjà : La poésie du marchand d'armes.
    Et il nous propose là une passionnante leçon d'histoire : en 1954, une affaire de fuites, d'espionnage, qui va secouer le petit monde politique français.

    Le contexte et le canevas :

    Nous sommes en juillet 1954. L'armée coloniale vient de se distinguer à Diên Biên Phu. 
    La France va engager des négociations de paix à Genève pour sortir du bourbier de l'Indochine. 
    Nous vivons les dernières années de la IVe République. Le président de la république (René Coty) n'a pas encore beaucoup de pouvoir et c'est le président du conseil (Pierre Mendès-France, PMF pour les amis) qui tire les ficelles. 
    Dans l'opposition, le Parti Communiste très actif est dirigé par Jacques Duclos, « le puissant patron des communistes »
    Et tout cela alors que « la guerre froide a fait perdre la raison aux esprits les plus tempérés » et qu'aux US, le sénateur MacCarthy vit ses heures de gloire.
    Voilà le contexte géopolitique idéal pour une affaire d'espionnage, la fuite de documents secret-défense, qui va défrayer la chronique de l'époque et faire trembler le microcosme politique de la France d'alors.

    ♥ On aime :

     L'auteur fait preuve d'une précision étonnante dans son récit : on n'est pas dans de la politique-fiction et il s'agit, bien sûr, d'une histoire véridique et authentique, et le récit austère évoque davantage le sérieux journalistique que les romances à la James Bond, car « il est des espions dont on ne fait pas des romans. Leur discrétion est absolue. Leur monde secret, cloisonné, hermétique à tout regard extérieur. Ils agissent sans laisser de trace, ni bagarre, ni violence, ni cadavre. »
    Si l'on veut pousser plus loin la plaisanterie, nous serions plutôt sur : « Mon nom est Mitterrand. François Mitterrand ». C'est moins cinoche, j'avoue.
    Car bien sûr, parmi toutes les personnalités évoquées dans le bouquin, c'est bien le Ministre de l'Intérieur de l'époque, celui qui n'était pas encore Tonton, qui va intéresser le lecteur d'aujourd'hui. 
    C'était lui que les "espions" cherchaient à déstabiliser, c'est du moins l'angle d'attaque retenu par l'auteur pour démêler cette sombre histoire : « l’affaire des fuites devait compromettre Mitterrand aux yeux de Mendès France, le gouvernement Mendès France aux yeux des Français et enfin la DST aux yeux des services secrets américains. En somme un enchaînement contagieux de mensonges se propageant dans tout l’appareil d’État ! Un  discrédit général .».
    Alors qui était la taupe de l'Élysée, l'espion à l'origine des fuites, logé au plus près des sommets du pouvoir ?
     Au fil d'une lecture sérieuse mais qui reste fluide et agréable, on peut parfois penser à John Le Carré, le lecteur va également croiser de nombreux autres personnages plus ou moins connus.
    Comme Roger Wybot, chef de la DST. Ou Françoise Giroud de L'Express : « la journaliste trouva à Wybot une étrange ressemblance avec son homologue américain, John Edgard Hoover, le puissant et détesté patron du FBI. ».
    Bref, il y a largement de quoi satisfaire le lecteur curieux parti à la (re-)découverte des coulisses de cette IVe République, finalement assez mal connue. Une République déjà bien secouée par la fin annoncée de l'époque coloniale et par la guerre froide contre le communisme, une République déjà affaiblie qui n'avait vraiment pas besoin de cette affaire.
    D'ailleurs le gouvernement de Pierre Mendès-France n'y survivra pas : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.
    Sans doute que comme le dit l'auteur, « il est des espions dont on ne fait pas des romans », mais on tient là une étrange affaire dont Frédéric Potier a réussi à tirer une excellente histoire.

    Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire de France.
    D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
    Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
    Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

    vendredi 17 mars 2023

    Je suis le châtiment (Giancarlo de Cataldo)

    [...] Il est le crime. Je suis le châtiment.

          L'auteur, le livre (240 pages, 2023, 2020 en VO) :

    On connait Giancarlo de Cataldo depuis longtemps, depuis le célèbre Romanzo Criminale, un auteur qu'on a également apprécié dans le monumental Suburra, bref un coutumier des best-sellers adaptés au cinéma.
    Avec Je suis le châtiment, le magistrat inaugure une nouvelle série qui met en scène un procureur atypique Manrico Spinori, grand amateur d'opéras (et d'autres bonnes choses).

          On aime bien :

    ❤️ La saveur gourmande de cet aimable divertissement : avec ce polar, Giancarlo de Cataldo s'est visiblement amusé comme à la récré.
    ❤️ Des personnages bien dessinés qui promettent une belle série, à suivre.

          Le contexte :

    Rome bien sûr. Un procureur mène l'enquête assisté d'une équipe au féminin.

          L'intrigue :

    Le procureur est un beau personnage : un aristocrate déchu (on le surnomme Le petit comte), un amateur de jolies femmes, de chocolat, de whisky ... et de musique qui voit dans les opéras l'explication des crimes et des passions.
    [...] Nul n'échappe pas à son destin. Manrico Leopoldo Costante Severo Fruttuoso Spinori della Rocca des comtes d'Albis et Santa Gioconda... allez tenter de vivre avec un nom aussi encombrant.
    [...] Son credo était implacable: il n'existe pas d'expérience humaine - crime compris - qui n'ait pas déjà été racontée dans un opéra lyrique. Il suffit de trouver lequel. Et remettre le mélodrame de la réalité au centre de la scène. L'opéra de référence pour la mort de Mario Brans pouvait-il donc être le Don Giovanni ? Et si c'était le cas, y avait-il un Commandeur ?
    Le procureur Manrico mène l'enquête sur la mort d'une vedette de la télé, façon StarAcc, accompagné par une équipe de fliquettes, façon Charlie et ses drôles de dames.
    Mais si cette fine équipe est affutée, l'enquête tourne bientôt en rond ...
    [...] L'enquête ne menait nulle part. Ils avaient mis la main sur une bande d'individus avides et mesquins mais ils ne pouvaient encore accuser aucun d'entre eux d'être un assassin. Ça se passait plutôt mal.
    [...] - Je ne suis pas sûr d'aller à l'audience.
    - Là tu es fatigué. Mais tu changeras d'avis.
    -Je ne suis pas sûr qu'il soit coupable.
    - Nous sommes tous coupables et tôt ou tard nous paierons tous pour quelque chose.
    C'est Verdi qui délivrera finalement la clé du mystère avec son Rigoletto quand il déclare : Il est le crime. Je suis le châtiment. Mais dans cette affaire, qui donc tient le rôle du châtiment ?

          On aime moins :

     Les amateurs d'intrigues policières alambiquées seront peut-être déçus : le roman se savoure plutôt comme le chocolat dont est friand le procureur, une douceur qui fond tout simplement dans la bouche.
    Ce premier carré de chocolat est trop vite dégusté, il faudra y revenir !

    Pour celles et ceux qui aiment l'opéra.
    D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio (livre lu grâce à Babelio - Masse Critique).

    mercredi 18 février 2015

    Dieux de la pluie (James Lee Burke)

    Au Texas, les dieux nous sont tombés sur la tête.

    Un roman , un polar, de James Lee Burke mais sans son flic fétiche Dave Robicheaux : Burke remet en scène dans ce roman récent, un ancien héros, un shérif, qu’il avait déjà installé au début de sa carrière, une sorte de prototype de Dave Robicheaux.
    Et l’on quitte la Louisiane pour retrouver le Texas où est né Burke.
    Un Texas écrasé de chaleur et saturé de poussière.
    Voilà pour les nouveautés.
    Pour le reste, Dieux de la pluie, c’est du grand James Lee Burke : une écriture toujours aussi foisonnante, riche, un roman toujours aussi tordu et complexe où tout devient prétexte à histoire(s), où même une simple église en bois recèle tout un passé, où même le moindre personnage secondaire possède toute une densité.
    Du grand roman américain, exigeant.
    Avec toujours ce sentiment diffus d’une certaine confusion où il faut accepter de se laisser porter, emporter, dans une histoire très noire, aussi noire que l’âme humaine.
    Dès les premières pages, nous voici plongés en enfer : à la frontière mexicaine, une dizaine de filles asiatiques, moitié putes, moitié mules, viennent de se faire hacher à la mitraillette et enterrer au bulldozeur. Celui ou ceux qui ont fait cela n’ont même pas pris la peine de  vérifier si elles étaient bien mortes avant de passer le tractopelle.

    […] – Ces femmes orientales, à Chapala Crossing ? C’est pour ça que vous êtes là ?
    – Certaines étaient des gamines. Elles ont été abattues à la mitraillette, puis enfouies par un bulldozer. Au moins l’une d’entre elles était sans doute encore vivante. »

    Après la découverte de l’horrible boucherie du début, il ne se passera presque plus rien : ce qui intéresse James Lee Burke, ce n’est pas le côté polar, l’intrigue policière, mais ses personnages, les âmes de ses personnages, qu’il a plongés dans cet enfer (et nous avec).
    Toute une galerie de multiples acteurs aux motivations et alliances un peu confuses, tant du côté des forces de l’ordre que du côté des malfrats, qui vont s’éclaircir peu à peu au fil de ce gros pavé.
    Le shérif Hackberry Holland et sa jeune adjointe Pam Tibbs aux relations (et aux passés) complexes (Hackberry n’était pas revenu indemne de Corée).

    […] Je suis censé être ton supérieur, Pam. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à te mettre ce concept simple dans la tête ?
    – Va savoir, patron. »

    Un jeune couple de paumés, embarqués dans cette sale histoire : Vikky la chanteuse de country(1) et Pete, le GI qui n’a pas l’âge de la Corée mais qui regrette d’être revenu (pourtant pas plus indemne) de l’enfer du moyen-orient.

    […] En Afghanistan, je priais pour qu’il y ait du vent.
    – Pourquoi ?
    – S’il y avait beaucoup d’arbres et que le vent se mettait à souffler et que quelque chose dans les arbres ne bougeait pas avec le vent, c’est de là que venait la prochaine roquette. »
    […] « Je regrette de ne pas avoir pris une balle de kalachnikov à Bagdad. »

    Nick le proxénète juif, exilé de La Nouvelle-Orléans depuis Katrina, et qui est peut-être à l’origine de tout ce bazar.

    […] – Arrête de mentir. Qu’est-ce que ces hommes ont fait en ton nom ?
    – Ils ne l’ont pas fait en mon nom. Je ne leur ai jamais demandé de faire ce qu’ils ont fait.
    – Tu me donnes envie de te frapper, de me mettre les poings en bouillie.
    – Ils ont tué neuf Thaïlandaises. Des prostituées. Artie Rooney leur avait fait franchir la frontière clandestinement. Ils les ont passées à la mitraillette, et enterrées avec un bulldozer.
    – Mon Dieu, Nick, dit-elle, sa voix se brisant dans sa gorge.
    – Je n’avais rien à voir avec ça, Esther.
    – Si, tu avais à voir. »
    Puis elle répéta : « Si, tu avais à voir. »

    Esther, la charmante épouse de Nick, au prénom biblique qui lui sauvera la vie.

    […] Esther a dit au roi Xerxès que s’il tuait son peuple, il devrait la tuer, elle aussi. C’est comme ça qu’elle est devenue la servante de Dieu. Tu ne sais pas ça ?
    – Non, et je perds pas non plus mon temps à ces conneries de la Bible.
    – C’est parce que tu n’as pas d’éducation. Tu n’es pas coupable de ton ignorance.

    L’inspecteur Clawson des services de l’immigration et des douanes US,  un officier trop border-line (excusez pour le jeu de mots) pour être clean et rester couvert par ses supérieurs.

    […] Désolé de t’avoir fait la leçon à propos de Clawson. Je ne pensais pas qu’il essaierait de se servir de nous, dit Pam.

    Une bande de motards et pas mal d’affreux jojos, dont un irlandais et un russe en plus du juif, dont on ne sait pas qui en veut à qui (en fait c’est simple, voici un indice : tout le monde en veut à tout le monde et personne ne se fait confiance).

    […] Le type qui a tué toutes ces femmes derrière l’église utilisait une Thompson. C’est difficile de s’en procurer. Elles tirent des cartouches de .45. Le tambour à munitions contient cinquante cartouches. Peut-être que le type qui a tué les filles derrière l’église est le même que celui qui a mitraillé les motards.
    – Ça n’a pas de sens. Pourquoi se tueraient-ils entre eux ?
    – Peut-être qu’ils ne travaillent pas ensemble. »

    Et puis les agents fédéraux du FBI qui ont leurs propres cibles.
    Tout ce joli petit monde se croise et se décroise sur les routes du Texas, sur l’air de I get around, parfois sans même se voir, entre motels miteux et diners crasseux.

    […] – Je pense que cet endroit est un asile psychiatrique en plein air.

    Et puis il y a le plus barjot des barjots, le Prêcheur, dont on peine (dont tout le monde peine !) à deviner les motivations, capable du meilleur comme du pire, le plus souvent embarqué dans des délires mystiques.

    […] – Un type avec des béquilles sans maison ni voiture ? À mon avis, ce type est une espèce de légende urbaine.
    – Peut-être.

    Un type capable de vous découper le petit doigt sur le coin de votre bureau si ça peut faire avancer la discussion, un expert en grammaire et en mitraillette :

    […] – J’essaie d’être carré avec toi. T’es un puriste. Il y en a plus beaucoup, des comme toi. Ça veut pas dire que j’ai envie de me manger une balle.
    – Pourquoi penses-tu qu’on va se faire refroidir ?
    – T’as essayé de passer une adjointe du shérif à la mitraillette. Ensuite, t’as eu une occasion de buter le shérif et tu l’as pas fait. Je pense que tu dois avoir un désir de mort.
    – C’est sans doute ce que pense le shérif Holland. Mais vous vous trompez, tous les deux.

    Ce Prêcheur qui campe sur la tombe de sa mère et qui mérite indiscutablement son entrée au panthéon des grands fêlés.

    […] J’ai un truc à te demander.
    – Si ma mère est vraiment enterrée sous cette tente ?
    – C’est en partie ça.
    – Et quoi d’autre ?
    – Que lui est-il arrivé ?
    – Comment elle a fini ses jours ?
    – Ouais, je veux dire, si elle était malade, ou si elle était vieille, ou si elle a eu un accident ?
    – C’est une question complexe. Tu vois, je ne sais pas si elle est sous cette tente, ou s’il n’y a qu’une partie d’elle. Je l’ai enterrée après une période de grand gel. J’ai dû faire un feu sur le sol et me servir d’une pioche pour creuser la tombe. Alors je n’ai pas creusé très profond. À cette époque je ne connaissais pas grand-chose aux prédateurs, et je n’ai pas recouvert la tombe de pierres. Quand je suis revenu un an après, des créatures l’avaient déterrée, et dispersée sur quarante ou cinquante mètres. J’ai remis dans le trou ce que j’ai pu, mais pour tout te dire, je ne sais pas exactement quelle quantité d’elle se trouve sous nos pieds. Il y avait un tas d’os tout autour.
    – Jack, est-ce que tu…
    – Quoi ?
    – Il arrive des merdes. Tu avais quelque chose contre ta mère ?
    – Ouais, il arrive des trucs. Ressers-moi un peu de café, tu veux bien ?

    À peine arrivé à mi-parcours on comprend un peu mieux qui a fait quoi, qui a commis quoi, qui court après qui et pourquoi, mais il reste encore de nombreuses pages et, tout comme les personnages, on n’est pas encore sorti de cet enfer !

    […] « Qui était le tireur, à l’église ? demanda Hackberry.

    – Celui qui a vraiment tiré ?
    – C’était qui ?
    – Le Prêcheur, je crois.
    – Tu crois ?
    – Je ne l’ai pas vu. Je suis sorti du camion pour pisser, et je me suis enfui quand la fusillade a démarré.
    – Qui avait la Thompson ?
    – Le nommé Hugo. Elle était dans un sac de toile avec les munitions. Il a dit qu’elle appartenait à l’homme le plus dangereux du Texas.
    – As-tu vu le Prêcheur ?
    – Non, monsieur, je ne l’ai jamais vu.

    Certains lecteurs seront, comme nous, peut-être un peu gênés par l’empreinte mystico-religieuse (culpabilité, rédemption, grâce, …) qui est un peu la marque de fabrique de James Lee Burke et qui est ici un peu trop appuyée, parfois.

    […] Il était persuadé que regarder un exécuteur dans les yeux au cours des dernières secondes d’une vie était peut-être le pire sort que pouvait connaître un être humain. Cette perception ultime du visage du mal détruisait non seulement l’espoir, mais toute la foi qu’on pouvait avoir en ses frères humains. Il ne voulait pas lutter avec ces bonnes âmes qui choisissent de penser que nous descendons du même noyau familial, nos ancêtres pauvres, nus, maladroits dans l’Éden, et qui, par orgueil ou par curiosité avaient péché en mangeant le fruit défendu. Mais il était depuis longtemps arrivé à la conclusion que certaines expériences subies aux mains de nos frères humains étaient bien la preuve que nous ne descendions pas tous du même arbre.

    Mais entre chaleur et poussière, à mesure que les cadavres s’empilent, au fil de ces pages pessimistes en dépit d’un peu de lumière apportée par les personnages féminins, on comprend vite que les Dieux de la pluie ont quitté le Texas depuis bien longtemps :

    […] C’est un de ces anciens dieux de la pluie. Il y en avait beaucoup qui vivaient ici quand c’était une immense vallée pleine de blé. Mais les dieux de la pluie sont partis. Et ils ne reviendront pas.
    – Comment sais-tu ça ?
    – Ils ont pas de raison de revenir. On ne croit plus en eux. »

    Brrr…

    (1) - jetez donc une oreille du côté de la Carter Family et son country d’un autre âge !


    Pour celles et ceux qui aiment les barjots en quête de rédemption dans le désert texan.
    D’autres avis sur Babelio, celui de Yan et celui de Cottet plus dubitatif.

    lundi 22 octobre 2018

    L'héritage des espions (John Le Carré)


    [...] Nous n'étions pas sans pitié.

    Un John Le Carré on ne peut plus classique que cet Héritage des espions.
    Un peu comme si l'auteur commençait à vouloir préciser le sien d'héritage, tout commence par la fin : de nos jours, un espion rangé des voitures est (re-)mis sur la sellette par de jeunes collègues aux dents longues, chargés de faire toute la lumière sur d'anciens épisodes de la guerre froide, souci du politiquement correct et obligation moderne de transparence obligent.
    Voilà un registre dans lequel John Le Carré est tout à fait à l'aise pour nous livrer une sorte d'épilogue à L'espion qui venait du froid.
    [...] Quand la vérité vous rattrape, ne jouez pas les héros, filez.
    [...] Du moment qu’on se soucie de la fin et pas trop des moyens.
    [...] Je suis mon propre conseil d’être prodigue en menus détails. Garde le reste bien verrouillé dans ta mémoire et jette la clé.
    [...] Était-ce au nom du capitalisme, tout ça ? Dieu nous en préserve.
    On retrouve dans ce roman ce qui, depuis plus de 20 romans et plus de 85 printemps, passionne toujours autant l'auteur et des lecteurs : manipulations et traîtrises, lâchetés et mensonges. Bref, le petit monde de l'espionnage, ou le monde tout court peut-être.
    Et ce langage châtié, cette ironie désabusée so british, ce ton nostalgique, cette distanciation des personnages, qui sont sa marque de fabrique.
    On reconnaîtra quand même avoir été un peu déçus par une fin en demi-teinte, une fin qui n'en est pas une, comme si l'auteur avait finalement du mal à terminer son testament.
    On avait déjà lu : Une vérité si délicate et Un traître à notre goût, et vu au cinoche : Un homme très recherché et Un traître idéal.

    Pour celles et ceux qui aiment les espions.
    D’autres avis sur Bibliosurf.

    jeudi 10 juillet 2025

    Sombre lagune (Antoine Glaser)


    [...] Le "petit barbouze français".

    Une petite histoire d'espionnage sans autre prétention que celle de nous faire découvrir quelques uns des nouveaux enjeux géopolitiques de la Côte d'Ivoire.

    L'auteur, le livre (252 pages, mars 2025) :

    Antoine Glaser (né en 1947) est un journaliste, ancien directeur de rédaction de la revue Africa Intelligence, qui connait parfaitement l'Afrique depuis de nombreuses années.
    Après avoir rédigé plusieurs ouvrages très sérieux sur la présence française sur ce continent [clic], il se lance, pour notre plus grand plaisir, dans l'écriture de romans, et même de thrillers d'espionnage.

    Les personnages et le canevas :

    Le héros c'est Paul Mercier, qu'Antoine Glaser a chargé de nous faire visiter Abidjan.
    Un apprenti espion qui voulait faire comme papa, mais qui n'a jamais vraiment réussi à intégrer les rangs du Renseignement Français et qui bosse plus ou moins en solo pour l'ambassade française.
    Le voici donc « honorable correspondant de la DGSE à Abidjan. Mercier père avait ainsi fait valoir la connaissance intime que son fils avait de la Côte d’Ivoire et de ses milieux de pouvoir ».
    Sa couverture : « représentant en vins de Bordeaux, sa ville de naissance ».
    Paul c'est « le "petit barbouze français", comme il sait qu’il est surnommé » et son matricule, s'il en avait un, serait plus proche de 117 que de 007.
    Même s'il n'est qu'à moitié espion, Paul Mercier a visiblement fourré son nez là où il ne fallait pas et découvert des trafics beaucoup plus gros que lui : on va le retrouver à moitié mort dans son appartement, victime d'une tentative d'empoisonnement.  
    Mais Paul Mercier s'entête, l'avertissement n'a pas suffit et il décide de mettre à nouveau sa tête dans la gueule du loup, il utilise même ses relations, ses ami(e)s. Dangereux le type : certains de ses amis vont se retrouver en sale état au fond de la sombre lagune. Et bien sûr, il n'écoute pas, il s'entête.
    « [...] Je ferai tout pour retrouver ses assassins et la venger.
    [...] Il sait qu’il va s’engager dans un combat à mort contre ceux qui ont tué ses amis. » 

    ♥ On aime :

     Disons le tout de go, Antoine Glaser n'est pas le nouveau John Le Carré. Il n'avait d'ailleurs pas cette prétention, bien entendu, avec ce premier roman dont la prose reste très basique. 
    Son héros, Paul Mercier, est un peu flou, quelque part entre le dilettante et la tête brûlée, et il est difficile pour le lecteur de prendre fait et cause pour cet espion amateur, dans tous les sens du mot.
    Et on n'a pas trouvé ni l'humour, ni le second degré, qui auraient pu sauver la partie.
     Bon ok, c'est pas le thriller de l'année, mais on s'en doutait un peu et c'était pas vraiment ce qu'on cherchait. Non, ce qui nous attirait, c'est qu'Antoine Glaser connait parfaitement la Côte d'Ivoire et ses nouveaux enjeux.
    Il porte un regard résolument actuel sur une Françafrique qui a considérablement changé depuis l'époque de Jacques Foccart.
    Pendant que la France se fait secouer aux quatre coins de l'Afrique, que son influence s'érode partout, Antoine Glaser va nous dévoiler quelques secrets bien gardés de « ce pays, longtemps le plus français d’Afrique ».
    À commencer par la forte présence des libanais : « la communauté libanaise était ici chez elle avant même les indépendances. À Beyrouth, on trouve une "avenue d’Abidjan" ».
    Trafic de drogue, corruption, blanchiment d'argent, trafic d'armes, la totale.
    Et qui dit Liban, dit Hezbollah. Et qui dit Hezbollah dit services de renseignement israéliens avec « les gars du Mossad, toujours inquiets des relations des Ivoiriens avec le Hezbollah libanais ».
    Alors finalement oui, on va le suivre cet improbable Paul Mercier, pour essayer de comprendre « quels peuvent donc être les liens secrets entre ces chiites ivoiro-libanais proches du Hezbollah, les sbires du ministre ivoirien de l’Intérieur, et des trafiquants de drogue ».

    Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
    D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
    Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Fayard (SP).
    Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

    vendredi 14 juin 2024

    L'assassin eighteen (John Brownlow)


    [...] J’attends que quelqu’un vienne me tuer.

    L'auteur, le livre (594 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

    Le britannique John Brownlow naviguait jusqu'ici sous les radars mais il vient de lancer une nouvelle série de romans d'espionnage : les aventures de l'agent Seventeen, puisque nous sommes dans le monde de James Bond et de Jason Bourne, un monde où les tueurs portent des numéros, un monde où se font et se défont les légendes.
    On a commencé par le deuxième épisode : L'assassin Eighteen qui peut se lire indépendamment du précédent (L'agent Seventeen) mais si vous prévoyez de rester longtemps sur la plage, prenez les deux.

    ♥ On aime un peu :

     Ce gros pavé fait partie de ces romans où l'on peut laisser sans stress tomber le héros du haut du quarantième étage en nous racontant quelques anecdotes, aller piquer une petite tête rafraîchissante dans l'eau, revenir pour quelques pages où le héros continue sa chute vertigineuse agrémentée d'autres histoires, aller se chercher un cocktail au bar, et revenir juste à temps pour la chute qui verra le héros invincible se relever, son costume à peine froissé, et repartir à l'assaut des méchants qui l'ont précipité dans le vide.
    Voilà, vous venez de lire le résumé des chapitres 74 à 76.
     Généreux, John Brownlow nous replace tous les trucs qui nourrissent les romans d'espionnage en ce moment : les Tigres d'Arkan de Serbie [1], les manœuvres de l'Otan de novembre 83 [2], la station d'écoute du Svalbard, ... tout y passe, l'auteur a bien fait son job.
     Autant dire que si la prose reste agréable à lire, elle ne revendique évidemment pas les prix qu'on court et ne tente même pas de rivaliser avec un John Le Carré.
    Pour tout dire, le divertissement serait tout à fait agréable si l'auteur (qui est aussi scénariste et réalisateur) ne se croyait pas obligé d'enchaîner les cascades incroyables et les combats épiques qui sont du meilleur effet au cinéma mais qui, sur le papier, tombent quand même un peu à plat et finissent par lasser. 

    Le canevas :

    L'agent Seventeen est en pleine déprime. Fatigué et désabusé après ses aventures précédentes, il attend son heure ou plutôt celle de Eighteen qui ne va pas tarder.
    Mais surprise ! Le sniper qui lui tire dessus est ... une fillette de neuf ans ! 
    Et sa propre fille semble-t-il ! Pour faire bonne mesure, on apprend bientôt qu'un complot planétaire est lancé pour mettre la main sur une faille informatique zero-day qui menace de déclencher un holocauste nucléaire. 
    Ouf, Seventeen reprend du service pour retrouver la gamine, le code informatique vérolé et les affreux jojos qui voulaient tout ça.
    [...] « C’est quoi le plan ? hurle-t-elle en retour.
    — Tu les tiens à distance jusqu’à ce que j’en trouve un. »

    Pour celles et ceux qui aiment les bagarres.
    D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
    Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
    Ma chronique dans 20 Minutes.

    lundi 28 mars 2022

    Le carré des indigents (Hugues Pagan)

    [...] Personne ne devrait mourir comme ça.

    On avait déjà épinglé un coup de cœur pour Hugues Pagan découvert avec Profil perdu, paru en 2017.
    Nous y revoici avec son dernier roman : Le carré des indigents.
    On replonge dans les années 70, une époque chère à l'auteur, où l'on parlait de solex, de simca, de "manards", de colleurs d'affiche du SAC, et bien sûr on y retrouve son alter ego et flic fétiche, Schneider, sans doute le portrait le plus réussi du polar français, son perpétuel sourire de travers à la Richard Widmark, un faux air de Pacino, une grande lassitude et une tristesse diffuse, la réputation d’un flic qui ne lâchait jamais.
    Il y a un peu de Harry Bosch (celui de Connelly) dans ce Schneider solitaire qui traîne lui aussi les séquelles d'une guerre (l'Algérie ici, comme le Vietnam pour Bosch).
    [...] Le regard de Schneider s’était fait lointain. Un visage de marbre.
    – Je suis un sujet que je n’aime guère que l’on aborde en ma présence, reconnut-il d’une voix sourde.
    [...] Schneider se passa les doigts sur les yeux, massa ses paupières, avec une expression de lassitude où se décelait aussi une sorte de profonde tristesse ancienne, et on voyait que son regard très gris avec lenteur errait sans joie, sans cesse, sans s’attacher à rien.
    [...] – Je n’aimerais pas faire votre métier, murmura Hoffmann. Plutôt, je crois que ne pourrais pas.
    – C’était ce que je croyais aussi, remarqua Schneider.
    [...] – Il y a longtemps que vous faites ce métier ?
    – Quinze ans.
    – Et avant ?
    – Avant, l’Algérie, se rappela Schneider d’une voix sourde.
    [...] Charlie Catala trouvait toujours l’expression de dur-à-qui-on-ne-la-fait-pas de son chef très convaincante, mais peut-être aussi que Schneider l’était réellement. Un dur à qui on ne la faisait pas.
    [...] Schneider savait s’adapter au tempo de l’interlocuteur. Il n’ignorait pas que les interrogatoires les plus fructueux obéissaient au seul rythme du déclarant. Ce qui devait venir viendrait, lentement, sans secousse. Schneider avait la moitié de l’éternité devant lui et le reste ne le concernait guère.
    Le bouquin est construit autour d'une enquête (une jeune fille est retrouvée morte, une bien sale et bien sordide histoire, personne ne devrait mourir comme ça) mais s'attarde surtout à décrire, avec un ou deux autres fils rouges, la vie ordinaire de la brigade criminelle de l'inspecteur Schneider dans un commissariat de province : les collègues, la hiérarchie, le bistrot du coin, les affaires courantes, une sorte de version frenchy de 87e District.
    [...] Un commissariat-bunker qui ressemble à un tribunal de commerce délabré où échouent toutes les faillites de la société.
     La réussite de ce beau roman noir tient évidemment au héros principal : Schneider est un sacré portrait de flic, dur et intègre, taiseux et solitaire, amer et désabusé mais viscéralement humain, ainsi qu'aux personnages secondaires souvent bien dessinés.
    Et puis surtout on apprécie la prose très travaillée de Pagan, ancien prof de philo, l'un des premiers flics devenus écrivains : jeux de regards, choix des mots, ambiances soignées, dialogues secs qui claquent, fondu au noir ...
    C'est tout juste si l'on peut reprocher au sieur Pagan quelques envolées qui parfois partent un peu en vrille, mais c'est vraiment faire la fine bouche.
    [...] L’ennui revenait déambuler alentour, soulevant la vase des jours de ses lourdes chaussures de plomb.
    Laissons le dernier mot à l'inspecteur :
    [...] – Beaucoup trop de mots, observa Schneider avec sécheresse. 

    Pour celles et ceux qui aiment les seventies.
    D’autres avis sur Bibliosurf.