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mercredi 11 juin 2025

Les lendemains qui chantent (Arnaldur Indridason)


[...] Si seulement la réponse était simple.

Un Indridason bon cru où l'insupportable Konrad s'obstine encore et toujours à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour établir un lien entre des événements antédiluviens qui n'en ont apparemment aucun.

L'auteur, le livre (336 pages, février 2025, 2023 en VO) :

Lors de l'épisode précédent de la série "Kónrað" (Les parias), le lecteur avait pratiquement obtenu la clé de pas mal de mystères et s'était dit un peu vite qu'il s'agissait peut-être du dernier de cette série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique et à moitié escroc.
Mais c'était compter sans la persévérance de Arnaldur Indriðason et sans l'obstination de son héros, le fameux Kónrað, Konni pour les intimes.
Alors, après Les parias, voici donc Les lendemains qui chantent, un roman où Indriðason affûte encore son regard sur l'Histoire de son île, une histoire faite de compromissions, de corruptions et d'égarements.

Le canevas et les personnages :

Et bien non, Konni, le flic à la retraite, n'en a pas fini avec les mystères du passé.
Dans les années 70, un homosexuel a été assassiné : son corps n'a pas été retrouvé mais un homme, Natan, a été arrêté et a fini par avouer le meurtre. Natan est mort en prison.
La victime c'était Skafti, « Skafti Timoteus Hallgrimsson, dont on pensait qu’il avait été assassiné à Reykjavik dans les années 70 ».
Dans les années 80, toujours en pleine guerre froide, c'est le propriétaire d'un pressing qui disparaît sans laisser de traces et « la police n’avait jamais su ce qu’était devenu Pétur Jonsson . Les recherches de grandes envergures engagées n’avaient jamais abouti. ».
Nous voici en 2019 : le corps de Skafti vient d'être retrouvé, mais pas vraiment là où on l'attendait. 
Dans le même temps, c'est le cadavre de Franklin, un ami de Pétur, qui est retrouvé assassiné au bord d'un lac.
Est-ce qu' « il y aurait un rapport entre la mort de Franklin aujourd’hui et la disparition de Pétur il y a des dizaines d’années ? ».
Kónrað, le flic retraité au passé douteux (... de vieilles affaires bâclées), va reprendre du service, recommencer à creuser dans le passé de l'île, harceler ses concitoyens ou même interroger ses proches.
D'autant plus que c'est son ami Leo qui, à l'époque, avait mené l'enquête et inculpé le meurtrier de Skafti tandis qu'aujourd'hui « les médias voulaient savoir qui avait mené l’enquête à l’époque et pourquoi elle avait été autant bâclée. ».
« [...] – Qu’est-ce que vous avez foutu quand vous avez arrêté Natan ? demanda-t-elle d’un ton accusateur. Comment vous avez pu bâcler l’enquête à ce point ? 
– Comment on a pu ? soupira Konrad. Si seulement la réponse était simple. »
Kónrað et le lecteur auront bien du mal à démêler les fils du passé et l'aide de son amie Eyglo avec ses séances de spiritisme ne sera pas de trop.

♥ On aime :

 L'intrigue est longue et lente à se mettre en place : l'insupportable Konrad s'obstine à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour trouver un lien entre des événements qui n'en ont visiblement aucun. 
Tel un jouet mécanique infatigable, il fonce, pose des questions, dérange, blesse, perturbe, et puis se heurte finalement à un mur de silence. Alors il repart sur une autre piste, fouine, pose ses questions, irrite, vexe, et puis bute à nouveau ...
« [...] – J’avais oublié ce détail.
– Lequel ?
– À quel point vous êtes insupportable, répondit Dagmar en se levant pour lui indiquer la sortie. Mais maintenant je m’en souviens. Vous passiez votre temps à poser des questions sans intérêt. Et à fouiner dans des affaires qui ne vous concernent pas. Je vois que ça n’a pas beaucoup changé.
[...] – Vous cherchez quoi, au juste ? demanda Sveinb-jörn.
– Un mensonge, répondit Konrad sans hésiter. Je cherche un mensonge. Il y a forcément des gens qui ont menti dès le début dans cette enquête.
[...] – J’ai préféré attendre.
– Vous avez peut-être attendu assez longtemps.
– Peut-être, répondit Ivan. J’ai peut-être attendu assez longtemps… »
 Le lecteur fidèle va retrouver là tous les thèmes récurrents de cet auteur, c'est un véritable festival et le passé dans lequel farfouille Konrad est celui de la guerre froide. 
Il y a donc l'insupportable présence américaine sur l'île.
« [...] À cause de l’armée. Des troupes américaines. Je les détestais. Je ne supportais pas leur présence en Islande. J’ai grandi dans cette haine. Dans cette hostilité. On m’a toujours dit qu’on devait s’opposer à la présence des soldats américains. »
Il y a l’espionnite à laquelle se livrent soviétiques et américains, utilisant les islandais comme des pions sur l'échiquier mondial, à l'époque où certains « avaient tourné le dos au socialisme après leur séjour au pays des lendemains qui chantent ».
« [...] – Vous devriez aller discuter avec le Comité d’exportation du hareng, avait conseillé le fonctionnaire des Affaires étrangères lorsqu’ils s’étaient séparés à la Bibliothèque nationale.
– Le Comité d’exportation du hareng ? s’était étonné Konrad.
– À mon avis, c’est une bonne idée. Ce comité était le seul organisme islandais à se rendre régulièrement à Moscou pour signer des accords concernant le hareng avec les Russes. Si j’enquêtais sur une affaire d’espionnage dans notre camp, je commencerais par là. »

Je vous parle d'un temps où l'on roulait en Lada et où les chalutiers russes croisaient au large de Reykjavík. 

Il y a ces pesantes histoires de famille, lourdes de secrets et de non-dits, là où se nouent la plupart des drames.
« [...] Il pensait à ces secrets inavouables, à cette tragédie familiale, à toute cette dissimulation et aux fausses accusations proférées.
[...] Tu l’as tué pour le faire taire. Vous avez beaucoup de mal avec la vérité dans cette famille. »
 Et puis il y a bien entendu ces fameuses « disparitions islandaises » que Indridason a rendues célèbres au fil de ses bouquins et sans lesquelles un polar islandais n'en serait pas vraiment un, au point d'en faire presque un running-gag (si tant est que l'on puisse parler de gag ici, mais on peut, puisque l'auteur lui-même s'autorise un peu d'autodérision à ce sujet) : « j’espérais que l’enquête conclurait à une disparition typiquement islandaise. »
« [...] On entendait très souvent parler aux informations de touristes qui trouvaient la mort dans des accidents sur le réseau routier islandais de piètre qualité, qui s’égaraient et s’épuisaient loin dans les hautes terres inhabitées, qui tombaient d’une falaise, se noyaient dans la mer ou dans les lacs, ou qu’on retrouvait morts dans leurs chambres d’hôtel. La sécurité civile n’avait jamais eu autant de travail que depuis l’essor de l’industrie touristique.»
 Vous l'avez compris, après des débuts compliqués, la suite du roman tient toutes ses promesses et c'est un excellent Indridason qui ne décevra ni les fans de cet auteur ni les habitués de la série Konrad. 
Tant que vous n'avez pas lu Indridason, vous ne savez pas ce que c'est qu'un cold case.
Une fois n'est pas coutume, l'obstiné Konrad finira, à force d'entêtement, par déterrer les cadavres disparus et démêler les fils du passé, mais cette fois on se gardera bien de dire que, après les mystères résolus, c'est peut-être le dernier épisode de la série ! 
On a appris à tenir compte de la ténacité de l'écrivain et de l'acharnement de son héros : pas dit qu'ils aient sorti tous les squelettes des placards islandais ! Peut-être aurons-nous encore le plaisir de retrouver ce Konrad, le flic le plus insupportable du rayon polars avec ses « questions insistantes ».

La curiosité du jour :

Petite curiosité historique, au détour d'une page, Indriðason évoque le mouvement des « chaussettes rouges » et le combat des femmes de l'île pour gagner une place plus digne dans la société islandaise jusqu'à la fameuse grève du 24 octobre 1975 : la journée sans femmes lorsque 90% des islandaises ont cessé toutes leurs activités.

Pour celles et ceux qui aiment Konni.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 1 avril 2024

Krummavisur (Ian Manook)


[...] Il n’aura fait que chanter le Krummavísur.

L'auteur, le livre (416 pages, avril 2024) :   

Ian Manook : ce nom ne nous est pas inconnu puisque c'est celui qui, il y a dix ans, avait signé Yeruldelgger dans les steppes mongoles et qui relançait le genre dit du polar ethnique.
Ian Manook c'est l'un des nombreux pseudos de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit notamment sous le nom de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Depuis quelques livres, Manook a délaissé l'Asie centrale pour partir chasser sur d'autres terres sauvages, en Islande, avec une série de polars qui mettent en scène un flic ingérable et controversé dénommé Kornelius Jakobsson
On attaque ici par le troisième épisode : Krummavísur, qui peut se lire sans les précédents (dont il serait quand même dommage de ne pas profiter !).
Cet épisode nous emmènera même faire un petit tour au Groenland sur des terres glacées que l'on connait un peu mieux depuis un autre auteur, bien frenchy lui aussi malgré son pseudo : Mo Malø, qui nous avait déjà fait découvrir l'accident de Thulé et l'incroyable Camp Century des américains, que l'on retrouve ici.

♥ On aime :

 Manook est allé chercher tous les clichés connus sur l'Islande (et même le Groenland voisin) pour nous les resservir dans une histoire pleine de bruit et de fureur, de glaces et de tempêtes. Pas sûr que les îliens natifs apprécient vraiment le dépliant touristique mais pour notre part, nous ne bouderons certainement pas notre plaisir coupable. D'autant que tout cela est assaisonné d'un humour caustique bien savoureux, très "second degré". 
 On rigole même franchement avec deux ou trois personnages, comme l'agent Komsi qui caricature un de nos travers de langage bien français (pffff, c'est pas comme si on parlait toujours comme ça) ou encore cet inspecteur Ari, impayable avec ses proverbes idiots tirés des carnets de son grand-père.
[...] — Il s’appelle vraiment inspecteur Harry, comme Clint Eastwood dans…
— Non, Alma, il s’appelle Ari Eiriksson, et il est donc pour moi l’inspecteur Ari.
[...] — Qui aime les œufs ne mange pas de poule.
Kornelius le regarde en écarquillant les yeux.
— Quoi, se justifie Eiriksson, ça veut dire qu’il ne faut pas détruire ce qui nous nourrit, qu’il faut prendre soin de la terre, qu’il…
— J’avais compris, coupe Kornelius. Combien de proverbes a inventés ton fichu grand-père ?
— Sept cent trente-quatre, dans douze carnets reliés.
[...] — Pas la peine de couper les ailes à un mouton, lâche Ari, je vais me trouver une location à Höfn.
— Pas la peine de quoi?
— Pas la peine de chercher à comprendre ses dictons, intervient Kornelius. Son grand-père en a inventé sept cents, tous plus incompréhensibles les uns que les autres.
— Sept cent trente-quatre, dans douze carnets qui…
— On s’en moque, lâche Kornelius.
 On apprécie également que l'auteur brosse un tableau rapide mais assez complet de ces régions (Islande et Groenland) et ne se prive pas de convoquer un peu de géopolitique, même si c'est pour railler copieusement les pays colonisateurs : les US et le Danemark. 
[...] Cette période difficile où se dessine l’indépendance d’un Groenland que la Chine et la Russie convoitent déjà sans vergogne. 
[...] — Tous ces Américains… 
— Les Américains ne peuvent pas être responsables de tout, Kuppik. 
— Peut-être, mais ce sont eux qui donnent l’exemple et qui mènent le monde.

Le pitch :

Tout commence comme dans tout bonne histoire islandaise d'espionnage, par la réapparition de l'épave d'un avion US perdu dans les glaces, façon Opération Napoléon comme l'avait déjà imaginé Indridason.
Dans le même temps, bien loin du glacier Vatnajökull, une autre intrigue se noue à Reykjavik : l'Islande est un village où les secrets ne le restent pas bien longtemps, surtout si l'on est un homme politique bien en vue mais intéressé par les très jeunes filles. 
Manigances politiciennes, avocats véreux, voyous lituaniens, ingérence de la diplomatie US et de ses services secrets, corruption politique, manipulation et dissimulation de preuves, le lecteur a droit à la totale, impatient de voir les deux affaires se rejoindre. Parce que forcément hein ...
Avec un beau dénouement qui emportera tout cela dans le bruit et la fureur de l'île.
[...] Son geste satisfera tout le monde. On pourra penser que c’est un nouveau fardeau lourd à porter pour Kornelius, mais lui s’en moquera et ne se confiera à personne.
Après tout, il n’aura fait que chanter le Krummavísur.
Le Krummavísur est une chanson traditionnelle islandaise qui a été reprise, notamment, par Björk (pour celles et ceux qui aiment les vocalises de Alda Björk Ólafsdóttir moins célèbre que son homonyme !).

Pour celles et ceux qui aiment les glaçons, façon polar on the rocks.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à 20 Minutes et aux éditions Flammarion.
Mon billet dans 20 Minutes.

mardi 30 janvier 2024

Les parias (Arnaldur Indridason)


[...] Il valait mieux garder le silence.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 2022 en VO) :

Il n'est sans doute plus très utile de présenter Arnaldur Indriðason, l'islandais devenu un véritable phénomène littéraire, qui fit connaitre au continent le polar nordique et découvrir la passion de ses concitoyens pour la littérature.
La veine de la série "Erlendur" s'est tarie au fil des années et la série des "Kónrað" a pris la relève : une série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique, violent et à moitié escroc.
Voici un nouvel épisode, Les parias qui s'annonce peut-être comme le dernier de cette série puisque les mystères y sont enfin dévoilés : un épisode très proche et dans le ton du précédent (Le mur des silences) qu'il faut avoir lu avant.
Le titre de celui-ci en VO, c'est Kyrrþey, soit quelque chose comme "garder le silence", tout un programme dans le monde d'Indriðason ...
[...] Au fil du temps, Kónrað avait compris qu’il valait mieux garder le silence.

●   On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, un flic à la retraite pétri de contradictions, rarement sympathique, ayant à son passif quelques faits d'armes peu glorieux, tout autant dans sa vie privée (il a trompé sa femme hospitalisée, ...) que dans sa vie professionnelle (il a trempé dans un trafic de ripoux, ...). Son père n'était qu'un petit escroc qui a fini assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace, une faim qu'il lui faut nourrir sans fin, quitte à harceler tout son entourage pour remuer les souvenirs.
❤️ De même, on finit par s'intéresser au curieux personnage de Eyglo, la médium qui "voit" les esprits des morts venus solliciter les vivants : la frontière entre ce monde-ci et l'au-delà a toujours été un sujet récurrent des histoires d'Indriðason et la série des "Kónrað" explore cette limite de plus en plus ténue au fil des épisodes.
❤️ Ainsi il aura fallu de la persévérance au lecteur pour fréquenter cet insupportable Kónrað, accepter d'être obnubilé par les obsessions de son passé. L'épisode précédent (Le mur des silences) nous a facilité ce premier pas difficile pour mieux apprécier celui-ci, très réussi, dans toute sa sombre complexité.

●   L'intrigue :

La découverte bien tardive d'une arme ancienne (un Lüger) va raviver d'anciennes histoires non élucidées : l'arme est identifiée comme ayant servi lors d'un meurtre en 1955 dans les bas quartiers de la capitale.
Une arme en tous points identique à celle que possédait Seppi, le père de Kónrað.
[...] –  Nous avons retrouvé l’arme du crime commis en 1955. Tu te souviens ? Un homme tué d’une balle tirée à bout portant dans la tête, à Mulahverfi. 
–  Quoi ? Vous avez trouvé l’arme ? 
–  Eh oui. 
–  Et c’est un Luger ?!
Il n'en faut évidemment pas plus pour relancer Kónrað sur la piste de ce qui est arrivé à son père.
[...] Dans sa carrière, il ne s’était jamais intéressé aux enquêtes irrésolues, mais depuis qu’il était à la retraite et qu’il cherchait à savoir ce qui était arrivé à son père, il était obsédé par ces vieilles histoires.
[...] –  Pourquoi remuer cette histoire ? Ça remonte à tellement loin. 
–  C’est que j’aimerais bien en avoir le fin mot un jour. 
–  Elle te pèse ? 
–  Oui, et depuis longtemps, avoua Kónrað. Peut-être plus encore que je n’en ai conscience.
D'autant que son amie Eyglo (celle qui a un don de médium) continue d'avoir des "visions" et d'entrevoir des morts venus du passé pour questionner les vivants, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni.
[...] Elles avaient l’air tellement réelles qu’Eyglo avait cru un instant qu’elles faisaient partie des invités, puis elle avait compris qu’il n’en était rien. Elles n’étaient pas de ce monde. Elles venaient d’un autre espace, d’une autre époque.
Connaissant les thèmes chers à l'auteur, on devine que c'est un passé bien trouble et bien nauséabond que va remuer Kónrað alors que la tempête de neige s'acharne sur Reykjavik ...
[...] Toute cette boue. Autrefois, c’était une vraie plaie en Islande. Ces ignominies étaient une vraie plaie et personne ne réagissait. 
[...] –  Ce n’était vraiment pas joli. Surtout pour son petit frère. On les avait séparés, Gardar avait été envoyé ailleurs et le frère était resté là-bas. Un homme venait à l’institution, il y en a même sans doute eu plusieurs, je ne m’en souviens pas vraiment, en tout cas il emmenait le gamin et quand il le ramenait… Il lui avait fait du mal, si vous voyez ce que je veux dire.
[...] Personne ne réagissait face à ces choses-là à l’époque. Personne ne trouvait gênant que des hommes viennent chercher des gamins vulnérables pour leur faire du mal.
Le passé qui remonte à la surface est celui d'une époque où les pédocriminels étaient rarement inquiétés ... à la différence des homosexuels.
[...] La vie de paria des homosexuels à Reykjavik dans les années 60, une époque où ils n’osaient pas avouer qu’ils aimaient les hommes. Ils vivaient cachés, se rencontraient en secret et n’avaient nulle part où se retrouver sauf les uns chez les autres, ils vivaient dans la honte et la peur d’être démasqués comme des criminels.
À force de remuer passé boueux et souvenirs nauséabonds, Kónrað ne se fait pas que des amis et réussit à se faire détester de tous.
[...] Tu n’es qu’un pauvre crétin, Konrad. Nom de Dieu, tu as vraiment un sacré problème !
Mais son entêtement obstiné finira par porter ses fruits et on aura enfin le fin mot de toutes ces histoires ...
[...] Il se sentit libéré d’un poids. Il savait qui avait tué son père et la réponse à sa question n’était pas celle qu’il avait le plus redoutée.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié.

samedi 13 janvier 2024

Le clan Snæberg (Eva Björg Aegisdottir)


[...] — C’était un accident, pas vrai ?

●   L'auteure, le livre (416 pages, 2024, 2021 en VO) :

Eva Björg Aegisdóttir fait partie de l'équipe qui prend la relève du polar islandais après le passage du phénomène Indridason.
Depuis la série des épisodes "Elma" cette auteure n'est plus tout à fait une inconnue pour nous.
La revoici avec ce qui s'apparente à un "hors-série" : Le clan Snæberg, ou plutôt un "préquel" comme on dit, qui (petit clin d'œil aux lecteurs) dans les toutes dernières pages annonce justement l'arrivée de Elma dans la brigade de la petite ville d'Akranes.

●    L'intrigue :

Pour un week-end, la riche famille des Snæberg (ils ont fait fortune dans les pêcheries bien sûr) a loué tout un hôtel de luxe dans la péninsule de Snæfellsnes, celle du célèbre glacier Snæfellsjökull au nord d'Akranes, ville fétiche de l'auteure.
Randonnée, excursion en bateau, bonne chère et alcools forts sont au programme de ce rendez-vous façon "4 générations sous un même toit" ou plutôt "Cluedo" !
[...] Ce n’est pas une famille ordinaire. Les Snæberg font partie des gens les plus riches et influents d’Islande.
[...] Il n’y a rien de plus intéressant qu’une famille, ce rassemblement de gens qui passent du temps ensemble uniquement parce que le même sang coule dans leurs veines. C’est fascinant, à bien y réfléchir, ce qui relie des individus entre eux, et jusqu’où ils sont prêts à aller à cause de ces liens.
Tout le monde sait que les réunions de famille sont rarement de tout repos et dès les premières pages on sait déjà que le week-end s'est mal terminé : la police vient de retrouver un corps au pied des falaises. 
De qui s'agit-il ? Meurtre, suicide, accident, que s'est-il passé ? 
Bon sang, pourtant chacun sait bien qu'en Islande, il ne faut jamais aller se promener seul dans la lande !
[...] La météo pouvait être très mauvaise et les voyageurs se perdaient souvent, sans se rendre compte qu’il y avait un précipice.
[...] Les secours avaient été envoyés sur place durant la nuit pour retrouver un client de l’hôtel disparu dans la tempête, et au petit matin, ils avaient informé la police de la découverte d’un corps.
[...] Baissant la voix, je m’efforce de paraître calme :
— Dis-moi la vérité, Viktor. Pourquoi mentir, hein ? C’était un accident, non ?
Viktor s’humecte les lèvres mais garde le silence.
— C’était un accident, pas vrai ? 
À ce stade, le lecteur n'en saura pas plus et une très longue exposition va nous faire revivre le déroulé du week-end et approcher d'un peu plus près les membres du clan Snæberg : lentement, peu à peu, on devine que chacun cache quelque chose, un affreux mensonge, un sombre passé, un terrible secret, une douloureuse faille, un coupable silence, ...
[...] Porter un secret n’est pas de tout repos. Depuis des années, ce fardeau m’empoisonne, affectant ma relation avec ma famille et mes amis.
[...] Un secret qui pèse sur mes épaules depuis des années et a ruiné tant de choses.

●   On aime beaucoup :

❤️ On aime la prose soignée de cette auteure, constante au fil de ses ouvrages. Avec sans doute une belle traduction, c'est toujours un plaisir que de découvrir chacun de ses bouquins, tous très bien écrits et d'une lecture fluide et agréable. Il faut le souligner.
Des intrigues solides et sans violence : du polar classique qui ne bouleverse pas le genre mais qui devrait plaire au plus grand nombre.
❤️ On aime découvrir avec elle les différentes facettes de la vie actuelle et moderne des habitants de l'île, c'est une autre constante de ses romans avec la description de la vie ordinaire des islandais d'aujourd'hui.
Bon d'accord, avec cet épisode, c'est plutôt la vie des riches !
❤️ Et puis on est admiratif de la construction de ce bouquin : durant plus de la moitié du bouquin, le lecteur est dans l'attente. Certes on découvre peu à peu les différents membres du "clan", mais bon sang, que s'est-il passé ce week-end ? Qui donc gît au pied de la falaise ? Où veut nous emmener l'auteure ? À quoi rime tout cela ?
Et puis tout d'un coup, on sent les fils se resserrer et le drame se nouer : il devient impossible de lâcher le livre avant l'explication finale. 
Les nombreux indices semés adroitement ici ou là (on n'a rien vu venir !) prennent leur place dans le puzzle complexe dessiné par Eva Björg Aegisdóttir.
[...] Les fragments de souvenir s’assemblent comme un puzzle, chaque pièce prend enfin sa place.
Disons qu'on tient peut-être là le meilleur bouquin de l'auteure.

PS : on regrette juste que l'éditeur n'ait pas placé un arbre généalogique du "clan" comme celui qu'on a dû établir ici pour s'y retrouver plus facilement dans tous ces noms aux consonnances étranges et ambiguës.

Pour celles et ceux qui aiment les réunions de famille.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions de La Martinière.
Mon billet dans 20 Minutes.

lundi 2 octobre 2023

Reykjavik (Ragnar Jonasson & Katrin Jakobsdottir)

[...] – Je pense qu’elle est vivante.

    Les auteurs, le livre (415 pages, 2023) :

Dans cette rentrée 2023 foisonnante il y a du très bon
Mais il y a aussi quelques déceptions comme ce Reykjavík, écrit par un duo qui s'annonçait pourtant très accrocheur.
On avait déjà tourné autour des bouquins de Ragnar Jónasson aux titres exotiques : Mörk, Snjór ou Sigló (titres en VF).
Mais le voici pour une partition à quatre mains avec ... la Première Ministre islandaise en personne : Katrín Jakobsdóttir, fan de polars, à qui les années Covid ont laissé un peu de temps libre !

    On n'aime pas trop :

 Les deux complices ont-ils bâclé le job, trop heureux de se retrouver derrière leur clavier ? En tout cas nous voici très déçu par une intrigue bien maigre, des personnages dessinés de façon très inégale et un ton digne d'une littérature jeunesse façon Alice détective.
[...] Elle découvrirait la vérité, quel qu’en soit le prix.
[...] – Quelle aventure ! lança Margrét.
Le seul intérêt du bouquin (et c'est visiblement ce qui avait motivé les deux auteurs) c'est la reconstitution minutieuse de la vie quotidienne en Islande dans les années 80 avec l'urbanisation de Reykjavik (on a toute l'histoire des quartiers à visiter !), l'ouverture de ce petit pays isolé aux nouvelles radios et chaînes de télévisions, les festivités des deux cents ans de la capitale et le sommet qui réunit Gorbatchev et Reagan en 1986.

      L'intrigue :

En 1956, une jeune fille disparait sur la petite île de Videy à quelques encâblures de la capitale où quelques notables festoyaient. 
En 1986, trente ans plus tard, la police n'a toujours pas progressé, les notables n'ont pas été inquiétés, la jeune femme n'a pas été retrouvée. Les parents n'ont jamais fait leur deuil et le flic chargé de l'enquête reste obsédé par ce cold case jamais élucidé.
[...] L’affaire Lára continuait de l’obséder. Il n’abandonnerait pas.
[...] Les recherches de la police n’avaient rien donné. Les plages avaient été inspectées, mais on n’y avait trouvé ni corps échoué, ni bagages. Lára s’était comme évaporée.
[...] Ça fait trente ans que les rouages de cette enquête sont bloqués, trente ans qu’il ne se passe rien, trente ans sans même un nouvel indice.
Un jeune journaliste et sa sœur vont reprendre les investigations à zéro pour déterrer les secrets et les non-dits de l'époque ...
[...] – J’ai vu que tu écrivais sur l’affaire Lára. Tu penses résoudre le mystère ? Tu joues les Colombo islandais ?

Pour celles et ceux qui aiment les Islandais.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions de La Martinière.

dimanche 13 août 2023

Le mur des silences (Arnaldur Indridason)


[...] Des choses affreuses se sont passées entre ces murs.

    L'auteur, le livre (384 pages, 2022, 2020 en VO) :

Notre ami Arnaldur Indriðason voit les choses en noir en ce moment ...
Le Mur des Silences est sans doute son roman le plus pessimiste qu'on ait lu, même si toute sa bibliographie ne respire pas vraiment le soleil et la joie de vivre, Islande oblige.
C'est un épisode de la série "Kónrað", série qui fait suite aux enquêtes du commissaire Erlendur qui valut à l'auteur sa renommée et révéla aux lecteurs français le polar islandais, avant-garde du polar nordique.
Si Erlendur campait un flic intègre et solide mais tourmenté, Kónrað s'avère tout autant tourmenté que son collègue mais encore plus sombre et pessimiste.

    On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, une sorte de anti-héros, un flic à la retraite pétri de contradictions, pas toujours sympathique, ayant commis quelques actes peu glorieux, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle.
Son père n'était qu'un petit escroc qui finit assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace.
[...] Il se penchait de nouveau sur ce meurtre depuis qu’il avait pris sa retraite et quitté la police. Peu à peu, l’histoire de son père était devenue pour lui une sorte de passe-temps.

      L'intrigue :

Comme il se doit, ce sombre polar commence de façon plutôt sinistre : lors de travaux de rénovation d'une maison, un mur s'écroule, mettant au jour un cadavre emmuré depuis de longues années.
[...] Un gros bloc avait été arraché d’un des murs où un trou béant s’était formé du sol au plafond. Des morceaux de ciment jonchaient le plancher. Ce mur masquait un espace creux à l’intérieur duquel elle avait distingué un sac en toile de jute et lorsqu’elle s’était approchée…
[...] On avait prévenu le service médico-légal chargé d’identifier les ossements, apparemment la victime était emmurée depuis une éternité.
Son amie Eyglo alerte Konrad : [je me sens oppressée, c’est tout. J’ai l’impression que des choses affreuses se sont passées entre ces murs].
Aidé de son amie medium, Kónrað va essayer de remonter le temps et d'interroger les survivants pour découvrir ce qui est arrivé à son père et l'histoire du squelette emmuré. Le sombre passé cache plusieurs secrets sur le thème des violences familiales et de l'inceste, deux sujets que l'on sait chers au cœur d'Indriðason.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mardi 4 juillet 2023

Kalmann (Joachim B. Schmidt)


[...] Le shérif de Raufarhöfn, a-t-elle ajouté.

    L'auteur, le livre (368 pages, 2023) :

Oh, encore un auteur de polars islandais ?
Presque : Joachim B. Schmidt est un petit suisse venu du fin fond des Grisons, tombé amoureux de l'Islande et installé depuis à Reykjavik ! Un parcours atypique qui vaut à lui seul le détour par ce titre Kalmann, son quatrième roman, mais le premier traduit en français.

    On aime très beaucoup :

❤️ La découverte de l'Islande à travers les yeux de Kalmann, l'idiot du village qui a oublié d'être bête. Fort heureusement, Joachim B. Schmidt réussit à éviter le piège de la caricature facile avec ce type de personnage : son Kalmann n'est pas tombé de la dernière neige et promène son regard incisif (celui de l'auteur ?) sur ses concitoyens.
[...] Je ne devais pas tolérer qu'on me traite de gogol, ce que personne ne faisait, parce que je n'en suis pas un. Je suis seulement différent. Mais grand-père m'avait dit un jour que chacun était différent d'une certaine façon, et que donc j'étais tout à fait normal.
❤️ Le rythme adopté par l'intrigue car bienheureux seront ceux qui se laisseront bercer par le rythme lent de la vie de ce petit port de pêche désormais oublié mais qui rêve encore au temps de sa splendeur, quand la pêche au hareng battait son plein et qu'on n'arrivait pas à loger tous ceux qui venaient travailler ici. 

      L'intrigue :

Effectivement, tout commence comme un bon polar islandais : non loin d'un petit port de pêche sur le cercle polaire, Kalmann chasse le renard et découvre une large tâche de sang dans la neige.
Dans le même temps, le notable du village, Róbert McKenzie, semble avoir disparu.
Róbert McKenzie c'était au village de Raufarhöfn [le roi des quotas] de pêche, [c'était le roi de Raufarhöfn], [c'était l'homme le plus riche de Raufarhöfn, il possédait le dernier quota de pêche pour le capelan et le cabillaud.] 
Mais notre petit suisse ne s'est évidemment pas installé là-haut pour faire concurrence à Indridason.
Car c'est plutôt un très beau portrait que l'auteur à voulu nous peindre : Kalmann, c'est l'idiot du village qui se promène avec une étoile de shérif épinglée à son anorak, mais un idiot qui aurait oublié d'être bête et qui en sait beaucoup sur ses concitoyens qui le regardent avec beaucoup de condescendance et un peu de moquerie. 
Le seul qui se soit vraiment intéressé à lui et montré bienveillant, c'est son grand-père mais Kalmann se retrouve un peu solitaire maintenant que son grand-père est à l'hospice. Un grand-père qui lui a d'ailleurs appris à chasser le renard et à pêcher le requin.
[...] On sait très peu de choses. Et cela me console beaucoup, car je ne sais pas grand-chose sur le monde, et ceux qui font comme s'ils avaient une réponse à toutes les questions ont un pète au casque, c'est tout. Mais si on découvre du nouveau sur les requins du Groenland, je veux le savoir. Capturer des requins, c'est quand même mon métier.
[...] Nous savons en tout cas que les requins ont un très bon odorat, ça a été prouvé, et il faut le savoir quand on veut en capturer. Le plus important, pour faire un bon pêcheur de requin, c'est les appâts.
La cervelle de Kalmann ne tourne pas bien vite et le bouquin de Joachim B. Schmidt non plus : l'auteur prend tout son temps pour nous décrire la petite vie provinciale et tranquille de Raufarhöfn, un ancien port traditionnel moribond (les fameux quotas). 
Vraiment tout son temps puisqu'après la tâche de sang des premières pages, il faudra attendre le milieu du bouquin pour qu'un autre cadavre (celui du fameux McKenzie n'a toujours pas été retrouvé) vienne troubler à nouveau la petite vie tranquille de Raufarhöfn. 
Sur fond de neige, tout cela prend des airs de Fargo et l'on se prend à rêver que Frances McDormand endosse un jour le rôle de Birna, la fliquette du village.
Les amateurs d'intrigue policière à rebondissements seront peut-être déçus mais vraiment bienheureux seront ceux qui se laisseront bercer par le rythme lent de la vie de ce petit port de pêche désormais oublié mais qui rêve encore au temps de sa splendeur, quand la pêche au hareng battait son plein, qu'on exportait vers toute l'Europe et qu'on n'arrivait pas à loger tous ceux qui venaient travailler ici. 
Il manque sans doute quelques cases dans la tête de Kalmann et il manque assurément quelques quotas et quelques bateaux dans le port délaissé de Raufarhöfn : mais avec ces deux portraits très réussis, celui de Kalmann et celui du village, on tient là un très bon roman que l'on referme à regret, désolé de devoir quitter Kalmann et les quelques autres habitants restés dans son village.
L'intrigue policière reprendra à peine ses droits dans les derniers chapitres pour un final très réussi, bien à la hauteur de ce très agréable roman.
[...] Si on perd le quota pour Raufarhöfn, les derniers emplois vont disparaître, et il y aura trop peu d'enfants ici, l'école va fermer.
Nos vrais gros coups de cœur se font rares : c'est dire si cet auteur suisse mérite qu'on le suive jusqu'au cercle polaire et qu'on attende avec impatience les prochaines traductions.

PS : le port de Raufarhöfn existe réellement (c'est le village le plus septentrional de l'île) de même que le vrai-faux monument Arctic Henge construit en 2004 par ... mais oui, le propriétaire de l'hôtel du coin !

Pour celles et ceux qui aiment les ours blancs et les requins.
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jeudi 23 mars 2023

Les garçons qui brûlent (Eva Björg Aegisdottir)

[...] C’était si difficile de se débarrasser d’un cadavre.

    L'auteure, le livre (404 pages, 2023, 2020 en VO) :

L'an passé avec Elma on avait découvert Eva Björg Aegisdóttir, une jeune auteure qui fait partie de la relève du polar islandais après le phénomène Indridason.
Voici Les garçons qui brûlent, le troisième épisode des aventures d'Elma. 

    On aime bien :

❤️ La description de la vie ordinaire des islandais d'aujourd'hui.
❤️ Une écriture fluide et agréable, une fliquette attachante, une intrigue solide et sans violence : un polar classique qui ne bouleverse pas le genre mais qui devrait plaire au plus grand nombre.
❤️ Un montage captivant qui, jusqu'à la toute fin (un peu rapide), sème les doutes par petites touches, de ce côté-ci, de ce côté-là, si bien que peu à peu les différents personnages perdent leur vernis initial.
[...] Quelqu’un leur avait menti. Et sans doute plus d'un ...

      Le contexte :

Une petite bourgade au nord de Reykjavik : le charme provincial d'une Islande paisible ... jusqu'à ce que les polars d'Eva Björg Aegisdóttir viennent troubler la petite cité d'Akranes.
Après Elma, c'est le troisième épisode des enquêtes de la jeune fliquette Elma dans sa petite ville d'Akranes (où est née l'auteure) puisqu'on a zappé le second tome : Les filles qui mentent.

      L'intrigue :

Un jeune ado meurent dans l'incendie de la maison (les parents étaient absents) : accident, suicide, incendie criminel, ...
[...] – Est‑ce qu’il pourrait s’agir d’un accident, voire d’une mort naturelle ? suggéra Elma. Puisqu’il n’y a pas de traces de blessure.
Bientôt une disparition mystérieuse et un autre cadavre.
[...] – Deux cadavres en une semaine, c’est pas croyable. Qu’est‑ce qui vous arrive à Akranes, en ce moment ?
Il n'en fallait pas tant pour chambouler la communauté jusqu'ici paisible de la petite bourgade où officient Elma et ses collègues. Ils vont devoir remuer le passé et dévoiler quelques secrets qui sommeillaient enfouis sous les non-dits : histoires de famille, rancœurs de couple, intrigues de voisinage, ...
[...] À vrai dire, Elma était à peu près certaine qu’ils avaient déjà croisé ce garçon mystère au cours de leur enquête. Et que quelqu’un leur avait menti.
Une auteure attachante dont l'écriture gagne en maturité au fil des épisodes.

Pour celles et ceux qui aiment les gens du nord.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio - livre lu grâce à Netgalley.

vendredi 9 septembre 2022

Piégée (Lilja Sigurdardottir)

[...] Les têtes de moutons disposées au rayon rôtisserie.

Les polars islandais [clic], emmenés par le porte-étendard Indridason, inondent nos bibliothèques depuis plusieurs années.
Avec PiégéeLilja Sigurdardóttir est une nouvelle venue (du moins en VF) mais disons tout de go qu'elle ne vient pas bouleverser le paysage littéraire islandais.
Sa prose reste classique et ses intrigues sont trop convenues pour susciter notre intérêt.
Avec Piégée, elle met en scène une jeune femme, mère de famille divorcée, obligée de faire passer de la drogue pour retrouver la garde de son fils, rien que ça.
Certains épisodes sont vraiment too much (ah le tigre dévoreur !) et l'héroïne Sonja apparait bien peu crédible à mi-chemin entre Cosette et Lara Croft.
Mais ce qui sauve le bouquin de la pile à ne pas lire est tout autre : Lilja Sigurdardóttir n'est plus toute jeune mais a choisi d'ancrer son histoire dans l'actualité récente de son pays, une actualité qu'on a oubliée un peu rapidement : éruption de  volcan et surtout séisme financier, nous sommes en 2010 au lendemain de la crise bancaire qui secouera tout le pays (et l'Europe).
[...] La lecture des journaux – les coupes dans le budget de la santé publique, avec leur lot de licenciements, les files d’attente toujours plus longues dans les banques alimentaires, la note financière de l’Islande en baisse, un tas de neige qui s’était effondré sur une enfant à Akureyri.
[...] Pas besoin d’être devin pour imaginer l’avenir de ce pays nain qui, pendant quelques décennies, avait voulu jouer à être libre et autonome. On pouvait bien s’en émouvoir, pérorer sur la culture, l’histoire ou la langue de cette nation ; dans un siècle, l’Islande ne serait plus qu’un petit port de pêche.
[...] Vous avez joué à ce jeu contre la Grèce et maintenant c’est nous qui nous retrouvons dans leur position. Les fonds spéculatifs font la même chose avec l’Islande.
[...] – C’est comme ça que ça se passe, Elvar. Les pays en crise constituent une proie parfaite pour les fonds spéculatifs.
Un bouquin ancré dans une Islande urbaine, résolument contemporaine et moderne, bien loin des ambiances montagnardes ou maritimes décrites par Indridason et consorts.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
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dimanche 30 janvier 2022

Elma (Eva Björg Aegisdottir)

[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ?

    L'auteure, le livre (372 pages, 2021, 2018 en VO) :

On croyait avoir fait le tour du polar nordique en général et du polar islandais en particulier (y'a-t-il une littérature islandaise après Indridason ?).
Mais il nous fallait encore découvrir le premier roman de la jeune Eva Björg Aegisdóttir : Elma.

    On aime :

❤️ Une prose assez classique et sans grande originalité, mais fluide et agréable à lire. 
❤️ Des personnages plutôt bien dessinés : évidemment, tout le monde se connait dans le petit village.

      Le contexte :

Après une déconvenue amoureuse à la capitale, Elma, la trentaine, revient s'installer dans la petite ville d'Akranes où elle avait grandi. Elma est flic et se retrouve donc au petit commissariat d'Akranes, dans l'ambiance d'une province campagnarde (même si on est à moins d'une heure de la capitale à cinquante kilomètres de là) où les usines à poisson ont commencé à fermer mais où règnent encore quelques notables.
[...] Les décès d'origine criminelle étaient rares en Islande - plus encore à Akranes - et les affaires souvent faciles à résoudre. [...] Mais ce n'était pas le cas cette fois.

      L'intrigue :

Polar oblige, ce charme provincial un peu ennuyeux sera vite troublé par la découverte du cadavre d'une femme au pied du phare ...
L'enquête fera ressurgir les fantômes du passé et l'intrigue rappelle un peu certains romans d'Indridason justement.
[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ? D'après les témoignages des uns et des autres, Elisabet cachait une blessure.
L'intrigue mêle habilement les compromissions d'aujourd'hui aux secrets déterrés du passé.
Avec à peine plus de trente ans, c'est une auteure à suivre.
Pour celles et ceux qui aiment les phares de la côte.
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jeudi 21 mars 2019

Ce que savait la nuit (Arnaldur Indridason)


[...] Je me dis que le système a déraillé.

Il semble bien qu’un ressort soit définitivement cassé dans le stylo-plume d’Arnaldur Indriðason, l’islandais qui fit découvrir le polar nordique à toute une génération de lecteurs et dont le héros, Erlendur, aura accompagné de nombreuses et longues veillées.
Exit Erlendur, mais de temps à autre, notre œil bienveillant se penche à nouveau sur l’un des derniers romans de l’islandais mais sans que désormais l’on rencontre le souffle de la première série.
Dans Ce que savait la nuit, on retrouve Konrad, qu’on avait déjà croisé pendant l’occupation américaine (je cite).
Konrad est désormais à la retraite mais ne peut s’empêcher de remettre son nez dans une vieille affaire jamais résolue qui le hante depuis des années. Un cold case et les islandais savent de quoi ils parlent quand ils évoquent le froid.
[...] – En quoi ça vous regarde puisque vous n’êtes plus flic ?
 – J’ai longtemps travaillé sur cette enquête. Disons que c’est peut-être devenu une sorte de hobby. Je ne sais pas trop. 
D’ailleurs, seul le global warming, le réchauffement climatique est vraiment en mesure de dégeler les cold case islandais : un glacier vient de ‘rendre’ un cadavre oublié ... air connu.
[...] Dans les vingt-cinq années à venir, le glacier perdrait 20 % de son volume. Cela s’expliquait par le réchauffement climatique, la diminution des précipitations et l’accroissement de l’ensoleillement.
Même si on ne retrouvera pas ici le charme de la série Erlendur, on l’a déjà dit, arrêtons de gémir, cet épisode est plutôt réussi et Indridason semble prendre un soin tout particulier à nous faire découvrir quelques curieuses facettes de son île exotique et glaciale :
Son Histoire ancienne :
[...] Konrad appartenait à la toute dernière génération d’Islandais nés sous domination danoise. Le lendemain de sa naissance, l’Islande était devenue une république indépendante sous une pluie battante au Parlement en plein air de Thingvellir. Pendant quelques instants, des instants si brefs qu’ils comptaient à peine, il avait été sujet du roi de Danemark. 
Ou son histoire beaucoup plus récente, celle du crash économique :
[...] L’argent rend bête. On est bien placés pour le savoir. Tout le pays a pu s’en rendre compte.
[...] Toutes sortes de gens s’étaient enrichis au moment du grand “effondrement économique” de 2008.
[...] Je me dis que le système a déraillé. Que nous avons complètement déraillé. 
Et même des détails très actuels, très curieux :
[...] Le barrage hydroélectrique de Karahnjukar, le plus grand d’Europe. 
Découverte que l’on peut compléter [ici] avec intérêt.
L'Islande exporte désormais plus d'aluminium que de poissons alors qu'elle n'a pas de minerai. Les trois fonderies consomment cinq fois plus d’électricité que les 300 000 habitants de l’île.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
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dimanche 1 mai 2016

Le lagon noir (Arnaldur Indridason)

[...] Son intérêt pour ceux qui jamais ne revenaient.

Reconnaissons à l'un de nos auteurs préférés, l'islandais Arnaldur Indridason, le talent et l'originalité d'avoir su redonner  un nouveau souffle à la saga policière de son notre commissaire fétiche, Erlendur.
Un flic usé et désabusé, que l'on connaissait trop bien, c'est le lot de toutes les séries à rallonge et des ficelles trop usées à force d'avoir été tirées.
Là où d'autres auraient cherché une suite avec une retraite méritée ou un dauphin méritant, Indridason a choisi de nous ramener en arrière, lorsqu'Erlendur débutait sa carrière, un peu à la manière des préquels en vogue au cinéma.
C'est aussi l'occasion pour l'auteur de nous faire (re-)vivre le passé de son île et les années 70-80.
Ajoutons à cela, la mise en avant d'un autre flic que l'on croyait connaître, Marion Brem, un personnage mystérieux dont aucun accord malencontreux ne viendra nous indiquer s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. Une coquetterie littéraire dont Indridason est friand depuis son fameux Bettý.
Les lecteurs français s'étaient laissés abuser depuis des années par ce prénom aux sonorités francophones mais qui gardait tout son mystère en Islande ... puisque le prénom Marion vient de Norvège.
Donc, une seconde jeunesse pour Erlendur, un personnage au genre inconnu, le passé islandais ...
Voilà les ingrédients de la nouvelle série.
Malheureusement c'est un peu maigre. Indridason semble avoir levé la plume et parait bien peiner à mettre en place ses 'nouveaux' personnages : les premiers épisodes du préquel sont un peu poussifs, surtout après les sommets atteints par la 'suite' lue auparavant.
Et ce n'est malheureusement pas encore ce Lagon noir qui relèvera le niveau, d'autant qu'Indridason nous prend plus d'une fois pour des demeurés et nous assène quelques explications pédagogiques un peu lourdingues (la fillette dans le bac à sable, ...). Peut-être s'agit-il de donner quelques clés à une nouvelle génération de lecteurs ?
Cette fois encore il sera question de la base américaine implantée en Islande pendant la guerre froide (rappelez-vous L'opération Napoléon) et d'une double enquête : d'un côté, un cadavre retrouvé dans un champ de lave, dans les environs de cette base militaire US (trafic ? espionnage ? règlement de compte ?).
[...] – Le Champ de lave maléfique, répéta Erlendur en ouvrant la portière du conducteur. Voilà qui est de bien mauvais augure.
Et de l'autre, la mystérieuse disparition d'une jeune fille, il y a plus de trente ans, un dossier qui titille déjà les démons naissants d'Erlendur qui entend bien ré-ouvrir le dossier.
[...] Il y a dans votre version quelque chose qui cloche. Soit vous me mentez sur toute la ligne, soit vous omettez une partie de la vérité. J’ignore de quelle manière, mais je vous crois responsable de sa disparition. Vous ne pensez pas qu’il est temps de tout raconter ?
Paradoxalement (en fait, non) l'enquête principale (celle autour de la base US) perd de son intérêt au fur et à mesure que Marion et une fliquette américaine assez peu crédible progressent dans leur enquête. De l'autre côté on en vient à se laisser prendre par la quête obstinée et obsessionnelle d'un Erlendur taraudé par le mal des disparitions mystérieuses, un sujet qui finira par envahir son monde.
Mais notre bienveillance envers cet auteur préféré commence à s'émousser et il faut vraiment qu'Indridason redresse la barre s'il ne veut pas s'échouer sur les côtes islandaises.
Les fans en profiteront pour apprendre plein choses sur le passé de la petite île et toujours cette épine dans le pied islandais, cette base américaine qui suscitait à la fois envie (dans les années 60-70 !) et aversion.
[...] Erlendur avait l’impression de traverser une bourgade américaine endormie et peu avenante, de surcroît affligée d’un climat désastreux.
[...] – Drôle d’endroit. – Comme tu dis, convint Erlendur, drôle d’endroit. – Pour quelles raisons tu es contre l’armée ? – C’est possible d’être pour ? répondit Erlendur.

Pour celles et ceux qui aiment vraiment Indridason.
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vendredi 13 novembre 2015

Opération Napoléon (Arnaldur Indridason)


Ne contrariez jamais Carr, déclara la voix au téléphone, avant de raccrocher …

Les éditions Métailié raclent les fonds de tiroir islandais et profitent du succès de leur auteur best-seller : Arnaldur Indridason.
Cela nous vaut parfois quelques séries B pas désagréables (comme Bettý ou Le duel).
Et parfois quelques bonnes surprises comme cette Opération Napoléon, menée de main de maître par notre auteur favori.
Ce n'est pas un polar (il n'y a même pas l'ombre fugace d'un collègue d'Erlendur), à peine un thriller, plutôt un film d'espionnage.
Les romans d'Indridason ont toujours été parsemés d'allusions à cette base américaine implantée près de Reykjavík, comme une épine dans le pied islandais. Parsemés d'évocations du passé historique de ce petit pays.
Avec cette Opération (écrite en 1999 avant le succès de la série Erlendur), l'auteur s'en donne à cœur joie et se permet même de réécrire la grande Histoire avec une petite.
En 1945, un avion allemand piloté par des américains est pris dans la tempête et s'écrase sur le fameux glacier du Vatnajökull. Aucun survivant, aucune épave à une époque où les boîtes noires n'existaient pas encore.
[...] Une équipe de deux cents hommes a fouillé le glacier peu après le crash, mais ils n’ont trouvé que cette roue. Nous avons lancé une deuxième expédition, beaucoup plus importante, en 1967, mais le mauvais temps nous a contraints à rebrousser chemin. Il s’agit donc ici de la troisième expédition.
– Mais bon Dieu, que transportait cet avion ? demanda le ministre.
Depuis soixante ans, une officine secrète US est chargée de surveiller ce glacier et la ré-apparition redoutée de l'épave du Junkers.
[...] C’est de l’histoire ancienne ; peu de gens en dehors de nous savent ce que contient vraiment l’avion.
[...] – Vous voulez dire que nous surveillons le glacier depuis toutes ces années ?
En 1999, la guerre froide est finie, le climat se réchauffe, les glaciers fondent et les satellites repèrent les restes de l'avion, recrachés par le Vatnajökull. Une énorme opération secrète (aïe, déjà on sent que ça va pas le faire) est mise sur pied pour aller récupérer l'épave sortie des glaces et surtout ce que contenait ce fameux avion.
[...] Carr ressentit une pointe de nostalgie pour l’époque où les opérations secrètes étaient vraiment secrètes.
Mais que pouvait-il donc y avoir en 1945 dans ce petit avion allemand pour que les américains se donnent autant de peine à garder tout cela top secret ? De l'or ? Une bombe ? ... Ou tout autre chose ?
[...] Qu’est-ce que c’est que cet avion, et pourquoi pose-t-il problème ?
[...] Seuls une poignée de militaires haut placés connaissaient l’existence de l’avion et la procédure à suivre en cas de réapparition. Cette information, classée top-secret depuis cinquante-quatre ans, n’était jamais sortie de ce cercle restreint, où elle était transmise de génération en génération par ceux qui occupaient les postes concernés.
[...] Tout ce branle-bas : images satellites, expéditions sur le glacier… Ces rumeurs de lingots d’or, de virus, de bombe, de scientifiques allemands. Tous ces efforts pour tromper les gens, à cause de ...
[...] Qu’y avait-il donc derrière tout cela ? Deux caisses d’or, il n’y avait vraiment pas de quoi déclencher la Troisième Guerre mondiale. Deux malheureuses caisses. Quels autres secrets cet avion pouvait-il bien cacher ? Que contenait donc cette tombe glacée, pour que ses supérieurs soient au bord de la crise cardiaque chaque fois qu’ils pensaient la voir ressurgir du glacier ?
Nous avons toujours considéré l'Islande comme une petite île perdue tout là-haut au nord-ouest, sans plus d'attraits que le tourisme géothermique et les polars nordiques.
Mais pour les américains, elle est au nord-est et depuis la guerre, elle présente l'importance géostratégique d'une base avancée à proximité de l'Europe de l'Est.
On a toujours bien aimé ces polars ou ces thrillers qui emportent le lecteur voyager au loin : mais là, il ne s'agit pas d'un énième auteur américain qui nous emmènerait dans des contrées exotiques, non c'est le futur ambassadeur des écrivains islandais lui-même qui nous accueille chez lui. Et son décor fait partie intégrante de son histoire.
On retrouve d'ailleurs quelques motifs récurrents de l’œuvre d'Indridason, comme cette culpabilité liée à l'abandon d'un frère perdu dans les glaces. Il y aura même répétition de ce motif dans cette Opération Napoléon.
Le premier est dessiné autour de l'héroïne, Kristin, qui n'incarne rien de moins que l'esprit islandais, indépendant et rebelle. C'est elle le grain de sable qui va gripper l'imposante machine de guerre américaine débarquée sur l'île 'en grand secret'. C'est elle qui fera trébucher l'éléphant US dans le petit et tranquille magasin de porcelaine qu'est Reykjavík. C'est elle qui va contrarier le terrible Carr et ses hommes de main.
Une jeune femme que rien ne prédestinait à devenir la Lara Croft de ce roman d'espionnage mais voilà ... son frère était en rando sur le glacier et il est tombé aux mains des affreux jojos de l'armée secrète.
Et chez Indridason, on ne laisse pas son frangin abandonné sur le glacier.
Ce même motif sera redessiné plus tard autour d'un autre personnage, mais là ... chuuut.
[...] Il lui avait dit qu’il cherchait son frère, exactement comme elle – ils avaient donc un point commun.
On a bien apprécié le léger second degré et le vent de fraîcheur qui soufflent sur le Vatnajökull avec cette impensable Kristin qui incarne avec une franche naïveté l'improbable rebelle capable de tenir tête à l'armada US. On sentirait presque l'esprit de Kadaré souffler depuis sa lointaine Albanie : l'Islande est aussi un autre petit pays, tout aussi fier de sa culture et tout aussi épris de son indépendance.
Indridason prouve ici que la valeur de son talent n'a pas attendu les années Erlendur et termine son thriller comme il l'a commencé, de main de maître.
Dans les dernières pages, il s'autorisera même (outre un étonnant dénouement) une mise en abyme vertigineuse puisque, s'il s'est permis ici de ré-écrire l'Histoire, c'est que d'autres l'ont déjà fait et continueront de le faire ...
[...] À la radio, les journalistes ont rapporté que les soldats recherchaient une balise satellite perdue il y a plusieurs années par un avion, au-dessus du glacier. Mais les journaux télévisés ont raconté que les soldats étaient venus répéter une opération de sauvetage impliquant un faux crash aérien, en utilisant une vieille épave de DC-8. Et le journal du soir parle de réserves d’or perdues, qu’ils voulaient récupérer. Vous voyez à qui nous avons affaire. Ils ont vraiment tout bien organisé.
[...] La vérité et le mensonge ne sont que des moyens d’arriver à une fin. Je ne fais aucune distinction entre les deux. On pourrait dire que nous sommes des historiens qui essaient de corriger certaines des erreurs commises durant ce siècle finissant. Ça n’a rien à voir avec une quelconque vérité, et puis, de toute manière, ce qui appartient au passé n’a plus d’importance aujourd’hui. Nous réinventons l’histoire en fonction de nos intérêts.
Rien n'est jamais gratuit ni innocent chez Indridason.
Et en guise d'écho post-glaciaire, voici un peu d'actualité [clic].

Pour celles et ceux qui aiment ré-écrire l'Histoire.
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lundi 26 octobre 2015

Le duel (Arnaldur Indridason)


L'équation à une inconnue …

Avec Le duel, Arnaldur Indridason s'offre des vacances ... et une petite coquetterie d'écrivain.
Depuis quelques épisodes déjà on sentait la veine Erlendur s'épuiser et l'auteur se mettre sagement en congé de son commissaire fétiche, soucieux de ne point trop tirer sur une corde bien usée.
Mais comment résister à ce titre (qui date de 2011) qui fait écho au récent film d'Edward Zwick sur le duel qui opposa Fisher et Spassky en 1972 à ... Reykjavik ?
Et puis il y avait ces rumeurs mystérieuses sur le 'genre' indéterminé de Marion Briem, personnage que l'on croisait souvent aux côtés d'Erlendur.
Alors voilà, c'est parti pour l'Islande. En 1972.
Indridason ne se contente pas de faire écho au film vu récemment ou de planter cet épisode historique en simple décor. Depuis le brillant Homme du lac, on sait l'auteur friand de cette période et des liens étroits que tissèrent certains de ses compatriotes avec le bloc de l'est. En ce mois de juillet 72, il prend plaisir à nous décrire ces événements au retentissement mondial, vus de l'intérieur, par les 'locaux' de l'étape. Cela vient utilement compléter le film américain.
[...] Les médias occidentaux gonflaient l’importance du duel qu’ils tenaient absolument à considérer comme une lutte entre l’Est et l’Ouest, opposant les pays libres et démocratiques aux dictatures. Et les grands journaux titraient sans ambiguïté : LA GUERRE FROIDE SE JOUE à REYKJAVIK.
L'intrigue policière sera ancrée dans toute cette agitation politico-médiatique que vient créer sur la petite île, toute une flopée de gardes du corps, journalistes, ambassadeurs, coachs, espions, traitres et manipulateurs, ... cette année-là il y a beaucoup trop de pions à Reykjavik pour un seul et simple échiquier.
Alors quand un jeune garçon un peu simplet est poignardé à mort dans un petit cinéma ...
Marion Briem entre en scène.
[...] – Tu crois vraiment qu’il y avait des étrangers à cette séance ? demanda Albert.
– Ce serait idiot d’exclure cette hypothèse étant donné la situation qui règne dans Reykjavik avec ce duel d’échecs, répondit Marion d’un ton las. On se croirait presque à la fin du monde.
– Et maintenant tu as trouvé ce paquet de cigarettes russes.
[...] – Et ils ont cru qu’il avait enregistré leur conversation sur cassette, n’est-ce pas ?
– Ça, je crois que ça ne fait aucun doute.
– Mais pourquoi ne pas se contenter de lui prendre ses cassettes et son appareil ? Il fallait vraiment qu’ils le tuent ?
– Ils voulaient être sûrs.
– Sûrs de quoi ? Le gamin ne parlait pas le russe. Il n’a pas compris un mot de leur conversation.
– Qui dit qu’ils discutaient en langue russe ?
– Tu viens de dire qu’ils étaient russes, non ? Pour toi, les assassins sont membres du KGB, je me trompe ?
Alors ce ou cette Marion Briem, il ou elle entre en scène ?
Oui, les rumeurs étaient fondées, Indridason nous refait le coup de Bettý !
Bon sang de bonsoir, voilà des années que l'on était persuadé, sans même se poser la question, que Marion Briem, mentor de l'ami Erlendur, était une femme, une vraie femme dans la force de l'âge ! Et ben non !
C'est peut-être une femme ou peut-être un homme ! Seul son créateur le sait !
Et d'entrée de jeu, Indridason annonce l'absence de couleur :
[...] Ça t’est déjà arrivé d’être incapable de dire si tu as affaire à un homme ou une femme ?
Brillant exercice de style ou coquetterie d'écrivain, l'auteur renouvelle la prouesse de Bettý : pas un accord ne viendra trahir la vraie personnalité de Marion (saluons au passage la prouesse d'Eric Boury, traducteur attitré et émérite d'Indridason, je suis persuadé que la langue française est beaucoup plus difficile à manipuler que l'islandais !).
Et puis ce prénom,  quoi : enfin, Marion ... Ben chez nous c'est pour les filles, mais en Islande c'est pour personne, c'est même pas islandais, c'est d'origine danoise ! On sait pas c'est pour qui là-bas.
[...] Moi, c’est Marion.
– Marion ? Quel drôle de nom. C’est un prénom de fille ou de garçon ?
– C’est celui que m’a donné ma mère. Elle avait des origines ici, au Danemark.
Bon sang de bonsoir, on s'est bien fait avoir depuis des années et là nous voici à traquer fiévreusement l'accord malencontreux mais non ... Pffff.... va-t-il falloir qu'on relise tous les Erlendur pour découvrir un féminin sournois ou un masculin flagrant ?
Du coup, on attache assez peu d'importance à l'intrigue policière qui de toute façon n'en a guère : on sent qu'Indridason s'est bien amusé et à nous raconter un épisode historique mondialement connu de sa petite île mondialement ignorée et à nous faire prendre des peut-être garçons pour des soit-disant filles (y'a même un épisode hot, tout comme dans Bettý, mais qui, chapeau l'artiste, ne nous en apprend pas plus sur les attributs de Marion).
On aime beaucoup Indridason (l'un de nos auteurs préférés) et même, on veut bien faire une petite excursion avec lui pour s'amuser,  mais avouons tout de même que 1972 n'est pas un grand cru millésimé. Erlendur aura beau finalement apparaître quand même (encore une coquetterie amusante !), c'est pas ça.
Un épisode qui est donc à réserver aux fans de la série (on en est bien sûr) qui connaissent tout de la saga Erlendurienne et qui pourront se distraire et s'amuser avec ce tome-ci.
Peut-être parce que les échecs sont un sport cérébral et mathématique, ce Duel est bien une équation à un(e) inconnu(e) !
Une fois démonté le décor historico-politique, c'est tout le sel de ce virtuose exercice littéraire (un peu à la manière de La disparition de Queneau), mais aussi le seul épice de ce polar un peu convenu.
Un(e?) Bettý version 2 : Indridason nous a malheureusement habitué à beaucoup mieux.

Pour celles et ceux qui aiment et les hommes et les femmes donc.
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lundi 23 mars 2015

Temps glaciaires (Fred Vargas)

Clin d’œil islandais

Avertissement : ce billet a été rédigé sur un tölva (modèle HP), une sorcière qui compte.

C’est toujours un grand moment de plaisir annoncé et attendu que d’ouvrir un nouveau Fred Vargas. Que de retrouver le mystérieux et fantasque Jean-Baptiste Adamsberg et toute sa clique du commissariat su XIII°. Que de découvrir toute une galerie de personnages étranges et originaux. Que d’avoir l’assurance d’apprendre tout un tas de choses sur on ne sait pas quoi encore mais on verra bien, ce sera forcément passionnant.
Le commandant Danglard(1) nous dirait que c’est comme ouvrir une bouteille de bon vin, un cépage connu et apprécié. Chaque millésime offre son propre bouquet unique et particulier mais le goût est toujours celui qu’on attend. Le savoir-faire de la Maison Vargas a fait de ces pentes ardues et touffues de l’Adamsberg une grande région viticole.

[…] Tu penses à quelque chose ?
— À rien. J'aimerais réfléchir un peu.
Bourlin poussa un soupir découragé. Il connaissait Adamsberg depuis assez longtemps pour savoir que « réfléchir » n'avait aucun sens, le concernant. Adamsberg ne réfléchissait pas, il ne se posait pas seul à une table, crayon en main, il ne se concentrait pas devant une fenêtre, il ne récapitulait pas les faits sur un tableau, avec des flèches et des chiffres, il ne posait pas son menton sur son poing. Il vaquait, marchait sans bruit, il ondulait entre les bureaux, il commentait, arpentait le terrain à pas lents, mais jamais personne ne l'avait vu réfléchir. Il semblait aller tel un poisson à la dérive. Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants ?

Las, après les premières lampées toujours savoureuses, le cru Vargas 2015, étiquette cuvée spéciale Temps glaciaires, sent un peu le bouchon et il faudra attendre le fond de la bouteille pour que celle-ci révèle enfin ses meilleurs arômes.
Ça commençait plutôt bien avec un clin d’œil de l’auteure en direction de la vague nordique qui déferla dans nos librairies. Un titre explicite et une histoire qui évoque l’Islande d’Indridason et de son commissaire Erlendur.

[…] Le fracas de la pluie sur le pare-brise réveilla Danglard.
— Où en sommes-nous ? demanda-t-il.
— On a dépassé Versailles.
— Je parle de l'enquête. Meurtres ou suicides.
— Deux suicidés qui laissent le même signe, Danglard. Deux suicidés liés au même rocher d'Islande. Ça ne va pas.
[…] Si tant est que l'Islande fût une véritable piste.
[…] — Mais pourquoi alors, dit Justin en fixant ses notes, nous envoie-t-on au début sur le drame islandais ?
— Je ne sais pas si on nous y a jamais « envoyés », dit lentement Adamsberg en revenant sur ses pas.
Nous sommes allés tout seuls en Islande.
[…] — Il n'empêche que les premières victimes avaient toutes deux été en Islande, dit-il. Coïncidence ? On n'aime pas les coïncidences.

Et puis au fil des pages de ce gros pavé, la citoyenne Vargas nous perd dans les méandres confus d’une secte qui a entrepris (en costumes !) de reconstituer les débats et les discours de la Constituante(2), lorsque l’intransigeant et incorruptible Robespierre faisait régner la terreur et s’attachait à détacher la tête de tous ceux qui s’égaraient hors du droit chemin.
Le feu de paille islandais du début s’étiole, l’enquête piétine et le lecteur s’impatiente. Les Temps révolutionnaires déçoivent.
On voudrait faire fi de ces chemises à jabot. La ci-devant Vargas se pousserait du col ?
Entre la rigidité de Robespierre et la chaleur des pierres islandaises, l’auteure semble hésiter et courir deux sangliers à la fois(3).
Mais les plus patients, qui n’auront pas guillotiné trop tôt le bouquin, seront finalement récompensés par le dernier quart(4). Adamsberg s’envole pour Reykjavik (yes !) et le roman décolle enfin(5). Ce qui nous vaudra des pages superbes, peut-être les meilleures de Vargas (avec celles du Lieu incertain), tout à fait dignes de la référence à Indridason.

[…] — C'est beau ici, dit Adamsberg en allumant les cigarettes à la ronde. Je ne vois rien à un mètre, mais je suis certain que c'est beau.
— Atrocement beau, dit Almar.
— Je crois que je vais rester là, dit Adamsberg.
— Avec Gunnlaugur et Eggrún qui nous couvent à présent comme des canetons, je reste avec toi, dit Veyrenc. Il faudrait que je me trouve aussi un prénom islandais. Almar ?
— Lúðvíg, tout simplement.
— Parfait. Et Retancourt ?
— C'est quoi son prénom ?
— Violette, comme la petite fleur.
— Alors, Víóletta.
— C'est simple, au fond, l'islandais.
— Atrocement simple.
— Je n'ai jamais dit que je restais, dit Retancourt. Ils jouent beaucoup aux échecs ici ?
— Sport national intense, dit Almar.
— On n'a pas eu le temps de copier le texte de la stèle pour Danglard, dit Veyrenc après un silence. Cela devait raconter quelque chose comme : étranger, toi qui foules cette terre, prends garde…
— … aux vices immondes des hypocrites infâmes, poursuivit Adamsberg.
On pourrait réussir à deviser comme cela toute notre vie sans en parler, finalement. Sans jamais parler de l'île tiède et des os. On ne s'en sort pas si mal. On se dirait des choses et d'autres, et puis on les répéterait, et puis on irait finir notre verre, et puis on dormirait.
— À quelle heure est l'avion demain ? demanda Veyrenc.
— Midi sur le tarmac, dit Adamsberg. Le temps qu'ils effarouchent le million d'oiseaux, on sera à 13 heures à l'aéroport de la ville d'en face.

Ce doit être ça, la magie de ces terres froides et brumeuses.
Nombreux sont les critiques qui commettent l’erreur de classer les ouvrages du Docteur Vargas parmi les polars. Alors que de tout évidence, il s’agit plutôt de traités scientifiques.
Des essais savants dans lesquels la citoyenne Vargas explore  avec précaution, conscience et ténacité les mécanismes complexes et les cheminements diffus de la pensée humaine. Ceux qui se devinent en creux sous la surface apparente des choses.

[…] Adamsberg leva une main réclamant le silence, sortit lentement son carnet et nota la dernière phrase qu'il venait de prononcer. Le médecin sort un os de sa bouche. Puis il la relut en la suivant du doigt, comme un homme qui n'en comprend pas le sens. Il rempocha son carnet et son regard réapparut dans ses yeux.
— J'ai pensé, dit-il sur un ton d'excuse.
— À quoi ?
— Aucune idée.

Dans une vingtaine d’années, on peut facilement imaginer un congrès mémorable de savants au cours duquel, après avoir englouti des milliards de dépenses, les chercheurs reconnaitront leur défaite et s’apprêteront à abandonner le projet de supercalculateur (un super-tölva) qui devait penser enfin comme nous. Dans le silence déçu qui accompagnera cette annonce solennelle, un murmure indistinct se fera entendre au fond de la salle.
”Faudrait peut-être qu’on relise Fred Vargas …” grognera l’un des congressistes en frappant la moquette de sa canne.

[…] Veyrenc fit de nouveau retomber la béquille au sol, en un martèlement régulier.
— C'est énervant ce bruit, Louis.
— Je réfléchis, c'est tout.
— Oui mais je ne sais pas pourquoi, cela m'énerve.
— Pardon, c'est un réflexe. […]
Il se fit un long silence, qu'Adamsberg ne rompit pas. Il ouvrait les yeux dans le vide, et ne voyait que brume épaisse, brume d'afturganga. Il attrapa soudain le poignet de Veyrenc.
— Continue, dit-il, continue et tais-toi.
— À quoi ?
— À frapper le sol. Continue. Je sais pourquoi cela m'énerve. Parce que cela fait monter un têtard.
— Quel têtard ?
— Un début d'idée informe, Louis, se hâta d'expliquer Adamsberg, de peur de se perdre à nouveau dans la brume. Les idées sortent toujours de l'eau, d'où crois-tu qu'elles viennent ? Mais elles s'en vont si l'on parle. Tais-toi. Continue.

Dans cet épisode, la brigade du XIII° semble prendre un nouveau virage et Jean-Baptiste Adamsberg préparer peut-être sa retraite. Danglard, Retancourt, Veyrenc, et tous les autres, même Estalère, tous semblent jouer au diapason dans un orchestre  dont Adamsberg ne serait que le chef armé s’une seule petite baguette, sans même avoir besoin d’emboucher lui-même un puissant instrument à vent.
Les mécanismes de la brigade tournent comme ceux d’une horloge (ou bien sûr  une montre, réglée sur celles d’Adamsberg et les pissées de Lucio). Chacun y joue sa partition, l’effet d’ensemble est très réussi, l’harmonie est palpable.
Mais on l’a vu, le tempo de la musique s’alentit, le rythme s’épuise, et il faudra bientôt que le chef d’orchestre s’empare lui aussi d’un instrument (ce sera une canne) pour reprendre la tête de la fanfare et mener tout son petit monde jusqu’au bouquet final.

(1) - notons que, une fois n’est coutume, ce n’est pas le commissaire qui picole mais son adjoint !
(2) - la Constituante, c’était pour le jeu de mots, les puristes auront deviné bien sûr qu’il s’agit plutôt de la Convention.
(3) - il est d’ailleurs beaucoup questions d’animaux qui bougent dans ce livre : canards, coccinelles, corneilles, macareux, phoques (là on n’est pas bien sûr), mouettes, marcassins, têtards, et j’ai sûrement loupé une partie du bestiaire.
(4) - oui quand même, mais comme c’est un gros pavé, ça laisse un morceau de choix
(5) - j’étais moi-même dans l’avion : l’illusion était parfaite !


Pour celles et ceux qui aiment penser.
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