mercredi 18 novembre 2009

Histoire d’Usodimare (Ernesto Franco)

Un homme à la mer.

Il y avait bien longtemps qu'on n'avait alimenté notre rayon des opuscules minuscules.
Le gênois Ernesto Franco nous permet de relancer la tradition avec son Histoire d'Usodimare qui tient en 76 petites pages découvertes chez L'arbre à lettres.
Un récit de marin :

[...] je lui réponds, comme je le fais toujours, que ce métier n'est pas un métier moderne.

Un récit de voyage (Usodimare doit d'abord rejoindre son bateau depuis Cuba) :

[...] De décollage en décollage, les avions que doit prendre Usodimare sont des appareils de plus en plus vieux. Des Antonov, de plus en plus souvent. Il écrit qu'il a l'impression de passer imperceptiblement des mains des pilotes à celles de Dieu.

Le récit d'une fin, celle d'un bateau déglingué qu'Usodimare doit accompagner jusqu'au Bangladesh pour la ferraille.

[...] À la fin, le bateau sera à eux, mais ce ne sera plus un bateau. Ils vont le dévorer comme des fourmis pleines de rouille, sous les pluies incessantes de leur pays, du plus profond de leur désespoir. Mais ils n'auront dans leurs mains blessées qu'une montagne de fer, une baleine mécanique, une onde magnétique.

Une histoire où s'entrecroisent différents récits : quelques traces laissées par Usodimare, quelques souvenirs, l'enquête minutieuse d'un officiel de la compagnie maritime, ... une belle écriture pour un récit insolite et étrange qui semble comme flotter à la dérive, entre deux eaux, entre ciel et mer, tant est proche la fin qui s'annonce.
Usodimare est une sorte de capitaine Achab sur sa baleine mécanique, obsédé par les souvenirs de ses femmes dont l'une lui aurait laissé quelque chose sur le bateau ? Quelque chose qu'il doit découvrir avant que les ferrailleurs de Chittagong ne s'empare de sa carcasse.
Comme tout bon capitaine, Usodimare sera le dernier à quitter son navire, ou du moins ce qu'il en restera une fois échoué sur les tristes plages du Bangladesh.
Un trop minuscule opuscule que l'on a relu après quelques jours pour mieux se laisser bercer par la houle des mots d'Ernesto Franco.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de marins.
L'Arbre vengeur édite ces 76 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites de l'italien par Lise Chapuis.
Le breton Raphaël Gromy a réalisé quelques illustrations.
Télérama en parle.

vendredi 13 novembre 2009

Les conspirateurs (Shan Sa)

Sexe, mensonges et vidéo.

C'est grâce à la BoB team de BlogOBoook (et au Livre de Poche) que Les conspirateurs de Shan Sa sont tombés dans notre PAL.La bOb Team
Rappelez-vous il y a vingt ans : quelques mois avant la chute du Mur dont nous venons de parler, en juin 89, la Chine sortait de plus de vingt ans de RévoCul et l'Empire tremblait sur ses bases ...
Shan Sa, une chinoise qui vit en France (et écrit en français) a été naturellement profondément troublée par ces évènements et tente d'en retrouver le sens dans plusieurs de ses bouquins, au travers d'Ayamei, une jeune chinoise supposée avoir été au cœur de ces troubles.
Déjà croisée dans la Porte de la paix céleste, revoici Ayamei espionne à Paris.
Ils sont beaux, ils sont encore jeunes, ils ont de l'argent, ils voyagent, ils fréquentent les beaux hôtels et les grands restaurants, ils sont amoureux, ils habitent de grands et beaux appartements du V° avec vue imprenable sur le jardin du Luxembourg (1) ...
Elle est chinoise, c'est une espionne et doit le séduire. Il est américain, c'est un espion et doit la séduire.
Ces deux conspirateurs sont plus ou moins agents doubles ou triples (plutôt plus que moins : à eux deux, ça doit faire au moins quatre ou cinq espions !) et les chapitres successifs du roman retourne le lecteur comme on retourne un espion.
Raconté ainsi, on dirait un roman de série B, ce que laisse d'ailleurs croire la quatrième de couverture (2).
Mais on connaît Shan Sa depuis longtemps maintenant  (c'était avec La joueuse de go, déjà un duel) et il faut donc se garder de cette première lecture trop rapide, même si on est quand même loin de l'inspiration de la très belle joueuse de go.
Ce qui intéresse Shan Sa ce sont ces deux personnages désincarnés, sans vie et sans âme, qui ont abandonné leur destin depuis belle lurette en des mains supérieures qui tirent leurs ficelles.
Ils sont sans passé (ou avec des passés multiples et mensongers ce qui revient au même), sans personnalité (ou avec des personnalités multiples et mensongères, ce qui revient au même). Ils ne sont plus eux-mêmes, se trompant même parfois de "personnage" en jouant leur rôle avec une épouse ou un amant.
Un peu de sexe, beaucoup de mensonges et même un tout petit peu de vidéo.
Le bouquin se lit facilement et rapidement : on ne fait qu'effleurer la surface de ces deux fantômes, de ces deux marionnettes.
C'est glaçant, sinistre, cynique et désabusé, triste à mourir (oui, justement).
Deux êtres broyés depuis longtemps sur l'autel de la raison d'état et dont il ne reste pas grand chose, que cette enveloppe charnelle qui continue à jouer, manipuler, mentir, ...
Entre l'américain et la chinoise : un français, Philippe, ministrable ambitieux, affairiste et roulé dans la farine (et les bras de la chinoise), comme notre République sait si bien en produire.

[...] - Dans ce monde, les forts se maintiennent et les faibles sont éliminés. Ton Américain fait semblant et tu le crois ! Entre vous, il n'y aura jamais de sentiment. Ce sera toujours de la compétition.
Elle secoue la tête.
- Philippe, toi et moi sommes de la même espèce : nous mangeons pour nous emparer de la saveur, nous baisons pour voler un plaisir ou un renseignement, nous courons en avant pour fuir le passé, le présent, l'éternité. Afin de ne jamais faillir dans la manipulation, nous devons d'abord castrer nos émotions, verrouiller nos sentiments. L'amour existe ... mais c'est un sommet qui nous est inaccessible.

On retrouve ici exactement le cynisme de films récents qui évoquaient également ces hommes et femmes vidés de leur substance et transformés en machines à renseignements : Secret défense, Espions, ...
Comme si désormais en ce XXI° siècle l'espion n'était plus ce qu'il était ...
L'autre intérêt (et non des moindres) du roman de Shan Sa, c'est le personnage de l'espionne chinoise rescapée de la place Tianan Men.

[...] Je fréquentais les étudiants des différentes facultés. Les idées nouvelles soufflaient sur Pékin. Les livres censurés, les revues politiques venues de Hong-Kong circulaient en secret. La police faisait irruption dans les concerts de rock clandestins, fermait les expositions de peintures jugées dégradantes, mais les interdits étaient devenus un formidable excitant pour la création. Après dix années de Révolution Culturelle, nous avions enfin l'impression d'entrer dans un cycle positif.

Les souvenirs d'Ayamei ravivent entre ces pages, ce vent de mai 68 qui soufflait alors en 89 sur la Chine. C'était il y a tout juste vingt ans, pendant que s'effritait chez nous, le Mur de Berlin.
On retrouve là toute l'ambiance du film de Lou Ye : Jeunesse chinoise, qui évoquait justement l'ébullition de la jeunesse chinoise en ce printemps 89.
Mais depuis la guerre froide s'est terminée, la planète s'est réchauffée et la Chine s'est réveillée : l'idéologie qui faisait d'Ayamei un agent double au service de la noble cause de son grand pays a fondu au soleil du capitalisme.
Le terrible ennemi occidental est devenu un simple concurrent commercial.

[...] Je me prostituais au nom du communisme alors que le pays ne fonctionnait plus qu'à l'économie de marché.

Cette ambiance de fin de règne ajoute au désespoir de la belle espionne : non seulement elle y a laissé son âme, mais ce fut en vain.
________
Qu'on nous permette de relever un signe des temps modernes : quelques bouquins déjà, quelques films également, se permettent d'insérer de courts passages en VO (ici en anglais basique) sans traduction. Peut-être est-ce encore un effet de mode, Blue Gray y voit là un artifice superflu, mais pour l'instant cela nous intrigue, voire nous amuse. À suivre !

(1) là j'avoue : mesquine jalousie, je le reconnais volontiers
(2) ce qui nous avait d'ailleurs tenus jusqu'ici à l'écart de ce bouquin


Pour celles et ceux qui aiment les mata-hari.
Le livre de poche édite ces 218 pages en poche parues en 2005.
Blue Gray, Lousia, n'ont pas aimé.
Ankya, Typhania, Pisi, sont plus positifs.

lundi 9 novembre 2009

The wall

L’Empire n’a pas contre-attaqué.

Il n'aura échappé à personne que nous célébrons (que dis-je : nous fêtons) cette année les vingt ans de  la chute du mur de Berlin.
Die mauer ist weg !
L'occasion pour Le Monde de sortir un numéro spécial fort bien fait qui met en perspective cet évènement dans le contexte plus général de l'année 1989.
Cette année 1989 (annus miraculis, pour reprendre la formule d'un dirigeant de Solidarnosc) a sans doute marqué la fin de notre XX° siècle aux plans historique et politique, et peut-être social si l'on voit l'Europe actuelle comme la continuité de cette ouverture.
L'histoire au quotidien c'est un peu comme une visite mal organisée des Champs-Élysées : au JT de 20h, tous les soirs, le tour-operator vous amène par une rue transversale et à chaque coin de rue, vous découvrez une nouvelle vue des Champs. C'est pas mal.
Vingt ans plus tard, vous revenez en visite à Paris, le tourisme s'est organisé et Le Monde vous emmène au sommet de l'Arc de Triomphe : voici la perspective royale des Champs, depuis Le Louvre et sa Pyramide jusqu'à la Grande Arche de la Défense en passant par le Carrousel, la Concorde, etc ...
Ça a quand même une autre gueule et on a le sentiment de comprendre quelque chose.
Ce numéro du Monde nous donne ce même sentiment d'être intelligent ... vingt ans après !
Une intelligence guère partagée à l'époque sans la perspective acquise depuis. Tonton Mitterrand et Papa Bush commençaient tout juste à envisager une Allemagne confédérée d'ici quelques années, Gorbatchev faisait des efforts pathétiques pour contenir les réformes mises en branle, perestroïka [restructuration] et glasnost [transparence] et multipliait depuis des mois les signes vers les pays frères : nous n'interviendrons plus militairement.
En RDA, seul Honecker vieillissant faisait preuve d'une rare clairvoyance : Dans cinquante ans ou cent ans, le Mur sera toujours là. C'était le 19 janvier.
Dix mois plus tard, le mur tombait.
On trouve dans ce numéro spécial plusieurs interviews de personnalités politiques de l'époque dont une de Gorbatchev qui analyse cette année 1989 en parfait marxiste : Nous étions conscients de ce que notre politique, la politique en général, était incapable d'accompagner le processus historique. [...] L'histoire a débordé. [...] L'histoire est sortie de ses gonds.
Pourtant, cette année-là il suffisait de regarder le JT tous les soirs à 20h ...
En janvier 1989, Vaclav Havel, co fondateur de la Charte 77, est emprisonné à Prague après la violente répression des manifestations. En Pologne, Jaruzelski autorise légalement Solidarnosc et entame des négociations avec le syndicat.
En mai, les autorités Hongroise et Autrichienne commencent à cisailler les barbelés le long de leur frontière. Première brèche dans le Rideau de fer, plus de quarante ans après que Churchill rendit cette expression célèbre en 1946 :
[...] De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l'Adriatique, un rideau de fer s'est abattu à travers le continent.
En juin, les élections "semi-libres" (le PC se "réservant" une bonne part des sièges) en Pologne se soldent par un raz-de-marée de Solidarnosc. En Hongrie, on commémore officiellement la révolution de 1956.
En juillet, le Soviet Suprême accorde une relative autonomie aux États Baltes.
Dès l'été, les allemands de l'est vont faire du "tourisme" en Hongrie et passent à l'ouest au travers de la frontière autrichienne désormais ouverte, sous l'œil bienveillant des autorités, aussi bien d'est que d'ouest. Les stations-service s'approvisionnent même en mélange 2 temps nécessaire aux fameuses Trabants.
Certains de ces évadés se retrouvent à Berlin-Ouest chez famille et amis, à quelques centaines de mètres de leur point de départ.
En octobre, Gorbatchev est en RDA pour le 40° anniversaire et donne un célèbre baiser empoisonné à Honecker dont il critique ouvertement l'immobilisme : Celui qui vient trop tard sera puni par la vie.
Il y croise un dirigeant de Solidarnosc membre du gouvernement polonais qui lui demande :
[...] - Mikhaïl Sergueïevitch, vous comprenez l'allemand ?
- Suffisamment pour comprendre ce que scandent les manifestants.
- Vous comprenez que c'est la fin ?
- Oui.
Les manifestations se multiplient dans tous les pays, jusqu'en RDA et en Tchécoslovaquie, les pays mieux "tenus".
Le 18 octobre, Erich Honecker démissionne.
Le 9 novembre, lors d'une conférence de presse Günter Schabowski, porte-parole du Polit Buro de RDA, est interrogé par un journaliste italien sur la date d'entrée en vigueur de la nouvelle règlementation assouplie sur les voyages. Question de routine.
Schabowski cafouille, bafouille, ... d'après ce que je sais ... : tout de suite. Immédiatement.
Ça y'est le mur est ouvert. C'était le 9 novembre, il y a vingt ans.
Pour finir cette toujours même année 1989, en décembre, Vaclav Havel sera élu président de la Tchécoslovaquie.
L'un de ces évènements faillit quand même passer inaperçu dans l'actualité quotidienne : le matin du 5 juin après la victoire de Solidarnosc aux élections semi-libres, Sylvie Kauffmann l'envoyée du Monde en Pologne, téléphone au journal pour demander la Une.
Mais l'info polonaise sera reléguée en bas à droite après une énorme manchette sur ... l'intervention des chars chinois sur la place Tiananmen, le 4 juin 1989.
Au même moment, un autre Empire vacillait sur ses bases : vingt ans après, reconnaissons aux dirigeants chinois une clairvoyance politique et historique sans commune mesure avec celle de leurs homologues occidentaux.
Tout cela, et bien d'autres choses, est intelligemment mis en images et en perspective dans ce numéro du Monde.
Une belle leçon d'Histoire, pour nous qui avons attendu le mois de novembre pour enfin en ressentir le vent et pour nos ados qui n'étaient pas encore là.
Nous sommes allés à Berlin en 2000 alors que les différences entre les Berlins Est et Ouest étaient encore trLa boutique de Teleramaès marquées (urbanisme, habillement, ...) et nous y sommes retournés l'an passé pour ramener quelques photos d'une ville où les clivages est/ouest ont désormais disparu.
À compléter par le DVD de Good bye Lenin et surtout celui du très beau La vie des autres, ou plus récemment celui du film de Christian Carion sorti en septembre : L'affaire Farewell.
Telerama n'est pas en reste et sort également son numéro spécial avec en complément du Monde, la perspective murale d'autres dirigeants éclairés : Bush junior à la frontière Mexicaine (1.300 km de clôture aujourd'hui !) ou encore Ariel Sharon en Cisjordanie ...
De quoi alimenter d'autres rétrospectives dans quelques années ...

Pour celles et ceux qui aiment notre Histoire.

samedi 7 novembre 2009

Un peu plus loin sur la droite (Fred Vargas)

Souvenir de Port-Nicolas.

Suite de notre retour aux sources dans les premiers polars de Fred Vargas.
Avec Un peu plus loin sur la droite, quatrième opus de la dame et suite de Debout les morts puisqu'on y retrouve deux des apôtres : Saint-Mathieu et Saint-Marc.
Avec cette fois Louis Kehlweiler aux commandes de l'enquête. Après le Vandoosler des épisodes précédent, Kehlweiler se révèle un cousin très proche de la future star Adamsberg (apparu quelques mois plus tôt dans L'homme aux cercles bleus).
Kehlweiler erre sur les quais de Paris entre bancs et arbres numérotés par ces soins, archivant dans son appartement du V° toute sorte de coupures de journaux et de paperasses, de quoi faire trembler la République.
Il parle (simplement) à Bufo, son crapaud qu'il loge dans la poche de son manteau :

[...] - Je lui parle comme ça parce qu'il est un peu con, je vous l'ai déjà expliqué. Faut être simple avec Bufo, n'utiliser que les notions de base : les gentils, les méchants, la bouffe , la reproduction, le sommeil. Il ne sort pas de là. Parfois, je tente des discours un peu plus ardus, philosophiques même, pour lui éveiller l'esprit.
- L'espoir fait vire.
- Il était beaucoup plus con quand je l'ai eu. Plus jeune aussi.

Au cours d'une de ses promenades au fil des bancs de Paris, il découvre un reste d'os dans une crotte de chien. Un os humain, cela va sans dire.
De là, tout un long fil d'Ariane à dérouler, à démêler, de digression en fausse-piste, jusqu'au petit bourg breton de Port-Nicolas.
Une enquête prétexte à de savoureux dialogues entre Kehlweiler, ses deux apôtres et toute une galerie de personnages pittoresques et plus ou moins déjantés.
Comme lorsque notre héros arrive à Port-Nicolas et entame la conversation avec la femme d'un mari un peu inquiétant ...

[...] - Il n'est pas encore rentré ? demanda-t-il.
- Si, mais il est à la cave avec une nouvelle. Ça peut durer une demi-heure ou plus, on ne peut pas le déranger.
- Ah. [...] Mais pourquoi la cave ?
- C'est moi qui l'ait exigé. La cave ou rien. Je ne veux pas de pagaille dans la maison, il y a des limites. J'ai posé mes conditions, parce que si on l'écoutait, il les installerait n'importe où. Après tout, c'est ma maison aussi.
- Bien sûr. Ça arrive souvent ?
- Assez. Ça dépend des périodes.
- Où les prend-il ?
- [...] Où il les prend ? Ah ... ça vous intéresse bien sûr ... Il les prend là où il les trouve, il a ses circuits. Il cherche un peu partout, et quand il les embarque, croyez-moi elles n'ont pas fière allure. Personne n'en voudrait, mais lui, il a l'œil. C'est ça le truc, et je n'ai pas le droit de vous en dire plus. Et après la cave, de vraies princesses. moi, à côté on dirait que je n'existe pas.
- Ce n'est pas très marrant, dit Louis.
- Question d'habitude.

Ça paraissait en 1996 chez Viviane Hamy : Vargas avait trouvé le bon rythme, ample et poétique.
Récit, intrigue, digressions, tout est totalement maîtrisé. Le sens aigu de l'observation des "gens", le savoir-faire dans la description des personnages, denses, épais, tout est là.
Adamsberg et les épisodes suivant le confirmeront.


Pour celles et ceux qui aiment les chiens et la thalasso.
J'ai lu édite ces 254 pages qui datent de 1996.
D'autres avis sur Critiques Libres.

mercredi 4 novembre 2009

Debout les morts (Fred Vargas)

Hêtre ou ne pas hêtre.

Suite de la soirée Fred Vargas de l'autre dimanche avec Debout les morts.
Adamsberg n'est toujours pas là et comme dans le précédent bouquin, Ceux qui vont mourir ..., , on retrouve un trio improbable : cette fois ce sont trois chercheurs surnommés Saint Luc (spécialiste de la guerre de 14, comme le frère de Fred Vargas), Saint Marc  (médiéviste comme Fred Vargas herself) et Saint Matthieu (préhistorien). À leurs côtés, l'oncle de Saint Marc, Armand Vandoosler, flic défroqué ou déchu, au passé un peu trouble. À droite, une voisine fort sympathique. Une autre à gauche, ancienne cantatrice, mais celle-là disparait après avoir découvert qu'un arbre avait mystérieusement été planté une nuit dans son jardin ...
Fred Vargas est visiblement plus à l'aise à Paris qu'à Rome (oui, ben nous on la comprend) et les personnages, tout aussi insolites mais plus travaillés que ceux de son précédent roman (on les retrouvera d'ailleurs dans certains des épisodes suivants), se mettent en place plus rapidement.
La machine Vargas à produire du polar surréaliste démarre dès quelques dizaines de pages.
Armand Vandoosler navigue dans cette intrigue comme à la pêche à la baleine (c'est lui qui le dit) : du haut de sa vigie (il reste perché à sa fenêtre du 4° étage !), il laisse filer la ligne pour voir où la baleine va sonder puis réapparaître ...

[...] - parce que je préférais laisser croire à l'assassin, quel qu'il fût, que ses plans fonctionnaient. Lui laisser la bride sur le cou, laisser filer la ligne, voir où l'animal, en liberté et sûr de lui, allait réapparaître.
[...] On ne peut pas tout saisir, tout geler, tout surveiller le premier jour d'une enquête.
[...] Laisser l'action se dérouler, les évènements se succéder, se précipiter. Et voir comment l'assassin allait en tirer parti. Il faut laisser les mains libres aux assassins pour qu'ils puissent commettre une erreur.

Vandoosler, c'est un peu le prototype du futur Adamsberg. De même que son ex-collègue le breton têtu et cartésien Leguennec préfigure un peu le Danglard des futurs épisodes.
Un bouquin de Vargas c'est un peu comme une tablette de chocolat. Avant de l'ouvrir on est sûr que ce sera bon. Ensuite on passe la soirée avec la main dans la tablette, découvrant au fil des carrés des saveurs surprenantes lorsque les pépites craquent sous la dent.
La tablette est vite finie et on court voir s'il en reste dans le placard, pour demain.
Et puis, comme le chocolat, c'est bon pour le moral.
Ceci étant dit, il vaut sans doute  mieux découvrir ces deux ou trois "premiers romans" en visite amicale, après avoir été totalement convaincu par la maîtrise des plus récents.


Pour celles et ceux qui aiment les petites rues de Paris.
J'ai lu édite ces 283 pages qui datent de 1995.
Madame Charlotte en parle. D'autres avis sur Critiques Libres.

dimanche 1 novembre 2009

Ceux qui vont mourir te saluent (Fred Vargas)

Tous les chemins mènent à Rome.

L'autre dimanche, soirée Fred Vargas. La voisine du 4° avait décidé de faire du vide dans son grenier et mettait à disposition des occupants de l'immeuble deux ou trois cartons de bouquins, façon bourse aux livres, servez-vous. On y a pioché quelques Fred Vargas, des vieux qu'on relira avec plaisir et des vieux qu'on n'avait pas encore eu le plaisir de lire.
MAM tape évidemment au hasard dans la pile (pfff...) mais BMR commence sagement par le début avec Ceux qui vont mourir te saluent l'un de ses tout premiers romans (1994).
Nous voici à Rome à la poursuite de dessins de Michel-Ange mystérieusement disparus de la Vaticane, la grande bibliothèque locale.

[...] - Tu es donc en cheville avec le banditisme romain ? Tu trafiques ?
- Mais non. C'est ma valise qui trafique. Quand j'arrive à Rome, il n'y a rien dedans. Quand je repars, il y a des tas de trucs inouïs. Qu'est-ce que je peux y faire ? Elle vit sa vie de valise, cette valise. Si ça lui plait de trimbaler des tas de bricoles, c'est son affaire, je ne vais pas m'en mêler. On ne quitte pas une valise sous prétexte qu'elle prend de temps en temps son indépendance.

Sans le soutien qui viendra plus tard du commissaire Adamsberg, Fred Vargas peine un peu pendant quelques chapitres pour mettre en place ses personnages.
On se fait l'effet d'une soirée mondaine où, l'air un peu emprunté, on salue d'autres invités inconnus : un trio de fils à papa oisifs qui traînent dans les études d'art et surtout les fêtes chic et décadentes de Rome (ils ont pris les noms des empereurs romains, Néron, Claude et Tibère). La mère de l'un d'eux, femme fatale et fantasque. Un inspecteur italien charmeur et bavard. Un monseigneur papiste qui semble s'arranger facilement de la conscience divine. Un missi dominici au caractère odieux envoyé par un ministère parisien pour étouffer l'affaire.

[...] Gabriella resta les yeux dans le vide, tournant une cigarette entre ses doigts.
- Tu penses à Richard Valence ? demanda Lorenzo.
Tu te dis qu'il a malgré tout quelque chose d'irrésistible et tu te demandes ce que ça pourrait bien être ?
- Lorenzo, tu es exactement le genre de curé que j'adore. On a à peine le temps de commencer à penser que c'est déjà déchiffré, formulé, disposé en petits carrés sur la table. Il devait y avoir la queue à ton confessionnal.
L'évêque rit.

Mais une fois que l'on a fait connaissance avec tous les invités, le spectacle peu commencer.
Fred Vargas démontre une profonde et humaine tendresse pour ses personnages et c'est forcément communicatif.
Ce presque premier roman nous permet de découvrir la construction Vargas de manière quasi transparente : l'auteure s'intéresse avant toute chose à ses personnages. Des figures un peu déjantées, des tronches décalées, des personnalités insolites. Une fois ceux-ci en place et connus du lecteur, la machine se met en marche et nous pond du dialogue poétique et surréaliste, en veux-tu en voilà.
Au fil des chapitres elle sème de ci de là, le ton badin : une phrase innocente ici, un personnage anodin par là, une action insignifiante plus loin, ...
Et puis, au détour d'une page,  vient le moment espiègle de la récolte : ça fait plop, plop, et l'on jubile de voir comment elle détourne et assemble toutes les pièces pour dessiner un surprenant puzzle.
À cela il faut ajouter que Fred Vargas ne se prend pas au sérieux et ne nous prend pas la tête. Ses bouquins se lisent d'une traite comme des histoires gentilles et sympathiques où les méchants ne sont jamais très méchants et où tout est bien qui finit bien.
Pour le seul plaisir de la langue et de la lecture.


Pour celles et ceux qui aiment les bibliothèques et les histoires de famille.
J'ai lu édite ces 190 pages qui datent de 1994.
D'autres avis sur Blog-O-Book et sur Critiques Libres.

mardi 27 octobre 2009

Sur le sable (Michèle Lesbre)

Improbable rencontre.

Après Simple chute et Le canapé rouge que nous avions adorés, on ne pouvait manquer le dernier roman de Michèle Lesbre, Sur le sable.
Clignement d'œil D'autant qu'il nous est arrivé dédicacé par l'auteure grâce aux bons soins de Nadine  : Sur le sable, cette rencontre improbable où la mémoire se mêle aux vagues ...
Michèle Lesbre place ses histoires (ses rencontres) entre parenthèses, dans l'intervalle, dans l'entrebâillement temporel qui s'ouvre lors d'un voyage.
C'était en train dans ses précédents romans, c'est ici entre deux hôtels, sur la grève de sable entre terre et mer.
Un homme et une femme s'y retrouvent un soir, tous deux largués de leur passé.
Lui, se raconte peu à peu. Elle, se souvient.
Au fil des chapitres, son histoire à lui et ses souvenirs à elle vont et viennent comme le ressac de la mer à leurs pieds.
[...] Son discours parfois incohérent exerçait sur moi un effet d'hypnose dans lequel je m'étais peu à peu installée et très vite je n'ai plus été tout  fait présente, j'étais là et ailleurs, comme lorsqu'un choc vous met dans une absence artificielle, une parenthèse.
Mais il semble que ce roman nous a moins accrochés que les précédents.
Michèle Lesbre en a-t-elle fait quelque chose de trop personnel, trop intime ? Peut-être aussi les références à Patrick Modiano sont elles trop appuyées, même si elles constituent un bel hommage et donnent envie de le (re)lire ?
Reste l'évidence de l'écriture impeccable de cette auteure qui ne cède ni aux modes ni aux tics de la sphère franco-littéraire. Rien que pour cette belle et sobre plume, elle mérite notre fidélité.

Pour celles et ceux qui aiment les parenthèses.
Sabine Wespieser édite ces 148 pages qui datent de 2009.
Bellesahi, Hélène, Lilly, ont aimé. Pascale l'a interviewée.

vendredi 23 octobre 2009

Petits crimes japonais (Kyotaro Nishimura)

Petits crimes entre amis japonais.

Savoureuses petites nouvelles policières venues du pays du soleil levant.
Un peu dans la même veine que les nouvelles de Matsumoto Seicho dont on avait parlé en début d'année, voici un recueil de Kyotaro Nishimura : Petits crimes japonais.
On y retrouve un peu de cette fascination pour le crime parfait et de cet amour des histoires policières à l'ancienne.
Les sept nouvelles sont inégales mais plusieurs valent le détour par Tokyo.
Comme celle de ce policier compatissant qui alpague les SDF pour les mettre à l'abri en prison, à leur demande.
De quoi lui donner l'idée d'un crime sinon parfait, du moins avec un coupable consentant ... ou presque, bien sûr !
Ou encore celle du pickpocket qui ouvre le bouquin et les poches de ses voisins de métro. La plus réussie avec un dénouement tout en subtilité qu'on prend la liberté de vous dévoiler ici.
D'autres sont plus "japonaises", plus étranges, comme celle du jeu de la charité où tel est bien pris qui croyait prendre.
Loin des agitations occidentales, Kyotaro Nishimura prend son temps pour nous emmener en quelques pages au cœur de son lointain pays.


Pour celles et ceux qui aiment les crimes presque parfaits.
Clancier Guenaud édite ces 212 pages en poche qui datent de 1978 en VO et qui sont traduites du japonais par Jean-Christian Bouvier ou de l'anglais par Jean-Paul Gratias.
Cottet en parle.

vendredi 16 octobre 2009

L’acrobatie aérienne de Confucius (Dai Sijie)

Quinte flush royale.

Dai Sijie n'est pas un inconnu.
Depuis Balzac et la petite tailleuse chinoise, dont on parlait il y a deux ans, un livre qu'il a mis lui-même en images.
Le revoici de nouveau avec (encore un titre improbable) : L'acrobatie aérienne de Confucius.
Comme dans son précédent bouquin, Dai Sijie excelle dans l'art d'interpeller la littérature pour mieux la mêler à son propre roman. 
Il est par exemple ici question de Rabelais ou encore d'un manuscrit de Tomé Pires, une sorte de Marco Polo portugais.
Dai Sijie construit sa propre histoire sur une anecdote (une légende ?) historique : celle de l'empereur chinois Zheng De qui, vers 1500, craignait tellement pour sa vie qu'il s'était entouré de quatre sosies parfaits. On l'appelait (on les appelait) la Quinte Souveraine.

[...] Voilà un surnom qui mérite des éclaircissements : connu pour sa peur obsessionnelle de la mort, cet empereur apparaissait toujours, en public ou en privé, accompagné par quatre sosies qui, non seulement lui ressemblaient comme des gouttes d'eau, mais avaient atteint une telle perfection dans l'art de synchroniser leurs mouvements, leurs mimiques, leurs paroles que personne ne pouvait dire lequel d'entre eux était le vrai, pas même sa mère, ni l'Impératrice ou les concubines auxquelles il accordait ses faveurs, encore moins ses ministres.

L'Empereur finira noyé dans un accident, mais s'agit-il d'un accident ou d'un attentat et s'agit-il de l'Empereur ou de l'un des sosies ?
Une idée plutôt originale qui en croise une autre, lorsque les chinois de l'époque découvre leur premier Noir (qu'ils confondent avec ... une autruche) :

[...] Comme trophées, il avait capturé quatre animaux exotiques :
un couple de rhinocéros,
un éléphant,
une créature muette, d'origine africaine, qu'un marchand d'Ormuz avait vendue, avec une girafe, au cirque du roi Birman. Elle était noire de la tête aux pieds, à l'exception du blanc des yeux. Une espèce jamais répertoriée dans notre Empire.

Comme chacun sait les Noirs sont équipés d'un membre viril imposant (1).
L'Empereur Zheng De se fait donc greffer celui du malheureux captif et se retrouve obligé de faire peindre ceux de ces sosies dans la même couleur, même si la taille n'y est pas ...
On passe alors dans le registre coquin, celui du roman historico-érotique ...
D'où ce fameux titre :

[...] " L'acrobatie aérienne de Confucius ! Il l'a réussie, dit le Monarque."

Mais voilà que moi aussi, comme Dai Sijie, je me mets à plaisanter ...
Malheureusement n'est pas Umberto Eco qui veut. Et Dai Sijie empile ici les anecdotes amusantes, les histoires érudites, les polissonneries chinoises ... sans vraiment réussir à nous embarquer sur sa jonque impériale.
Il y avait peut-être de quoi donner vie à une nouvelle ou deux mais la dilution dans le roman finit par ôter toute saveur à la soupe qui se voulait pourtant épicée.
Dai Sijie s'amuse, visiblement, mais malheureusement un peu tout seul.

(1) : mais ça, pour le coup, c'est vraiment une légende, n'est-ce pas les filles ?!


Pour celles et ceux qui aiment les curiosités.
Flammarion édite ces 249 pages qui datent de 2009.
D'autres avis sur Critiques Libres.

jeudi 8 octobre 2009

Bangkok psycho (John Burdett)

Voyage à Bangkok.

John Burdett nous avait déjà emmenés à Hong-Kong et surtout en Thaïlande avec Bangkok 8. On avait apprécié l'humour futé de ce voyage dans les bas-fonds du district 8 de la cité des anges (Krung Thep en VO) et l'intelligence amusée avec laquelle cet auteur américain essayait de nous instruire du fossé culturel entre les occidentaux (nous, les farangs) et les asiatiques.
Il récidive avec Bangkok Psycho (entre temps il y aura eu Bangkok Tattoo, qu'on n'a pas lu).
De nouveau Burdett met en scène Sonchaï, le flic métis qui a raté sa vocation de moine bouddhiste et l'américaine Kimberley, miss FBI, élevée au biberon judéo-cartésien, ce qui lui fournit bien évidemment tous les prétextes pour opposer les deux cultures.
[...] - Bon, d'accord [...] pour toi, l'esprit occidental est le croisement digne de Frankenstein d'une religion mal ficelée et des idées d'une bande de pédophiles grecs [...] ? 
- Oui, à peu près.
Ah, celle-là je l'adore ! Aristote et Platon doivent se retourner dans leur tombe !
Ou encore (c'est toujours miss FBI qui parle)  :
[...] Tu es le fils d'une pute, proxénète, tu diriges un bordel, tu fais partie d'une des polices les plus corrompues d'Asie, mais tu es innocent. 
Je n'ai jamais enfreint une loi, fraudé, menti ni participé à une affaire tordue de ma vie, et pourtant je suis corrompue, je me sens sale.
Dans cet épisode, Kimberley tombe même amoureuse du bel adjoint de Sonchaï ... un transsexuel sur le point de se faire opérer ! Kimberley considère cela comme un véritable gâchis (!) et n'aura de cesse de convaincre Sonchaï d'amener son ami(e) à renoncer !
Comme Bangkok 8, la première partie de Bangkok Psycho est une promenade, certes mouvementée (c'est quand même un polar) mais une promenade quand même, amusante, passionnante, cocasse, pittoresque, instructive, dans la culture thaï et les arcanes d'incompréhension où s'égarent les farangs.
C'est savoureux, finaud, ironique, on avait déjà tout dit dans notre précédent billet sur Bangkok 8 mais on ne s'en lasse pas.
Mais tout comme dans Bangkok 8, la seconde partie du bouquin bascule dans l'horreur, fini de rigoler.
La région n'est pas de tout repos, la vie y est rarement facile et on a même droit à quelques incursions au-delà de la frontière Khmère.
Ça secoue, et je ne parle pas du 4x4 sur la piste !
On y apprend notamment les règles, heureusement méconnues, du jeu de l'éléphant et je peux vous assurer que, lors de votre prochaine visite au zoo, vous ne regarderez plus ces paisibles pachydermes du même oeil ...
Plus sérieusement, John Burdett nous décrit une Thaïlande où nos catégories cartésiennes si commodes semblent se diluer dans la moiteur tropicale.
Il n'y a plus guère de frontière entre les hommes et les femmes : il est beaucoup question dans ce livre des travestis, transsexuels et autres katoeys (un peu l'équivalent des rae-rae de Tahiti).
Il n'y a plus guère de frontière entre le bien et le mal : le grand patron de Sonchaï (Vikorn) est tout autant un parrain de la mafia locale que le colonel en chef de la police et l'on ne sait jamais trop dans quel registre il opère, passant de l'un à l'autre avec une aisance très déconcertante mais toute bouddhiste.
Et il n'y a plus guère de frontière entre les vivants et les morts : au pays de la réincarnation, quand une vie humaine n'est somme toute qu'un petit moment d'un grand tout kharmique, les fantômes viennent vous hanter la nuit, voire reviennent carrément pour solder leurs comptes (le titre en VO est Bangkok Haunts).
Dans la dernière partie du bouquin, John Burdett nous donne (et avec beaucoup d'habileté alors que l'exercice est périlleux) deux versions à comprendre en filigrane d'une même histoire à lire : la version logique où les méchants se font rattraper comme dans toute bonne intrigue policière et puis la version magique où les morts ne se contentent pas de crier vengeance mais entendent bien régler eux-mêmes leurs histoires avec les vivants.
Le plus fort (et Dieu sait qu'on a pourtant été élevé au même biberon que miss FBI) c'est que, malmenés jusqu'ici par l'histoire que nous a contée Burdett, on ne sait finalement pas trop quelle lecture on a envie de privilégier ...
Dans cette aventure, il est également beaucoup question de sexe (bien plus, me semble-t-il, que dans mes souvenirs de Bangkok 8), pas du sexe-galipettes mais du sexe-puissance qui anime les tréfonds de l'âme humaine, du sexe-tsunami.
Comme si Bangkok n'était pas seulement la capitale mondiale du commerce de la chair mais bien plutôt l'épicentre terrestre de cette vague de fond.
Si pour conclure on ajoute que tout démarre avec un snuff-movie (quand sont filmés en direct et pour de vrai, sexe et meurtre mêlés pour de sordides mais riches amateurs) on comprendra que Bangkok Psycho est décidément un roman passionnant mais dérangeant. Très dérangeant.
Alors quand on dit coup de coeur ici, il faut comprendre aussi un peu de tachycardie !

Hasard de l'actualité, on vous livre ici le texte intégral d'un article (très intéressant, très "factuel", c'est anglo-saxon) de Courrier International sur les katoeys de Thaïlande (n° 986 du 24.09).
Autre hasard de l'actualité, mais beaucoup moins intéressant, on ne se doutait pas en rédigeant ce billet que notre auto-proclamé ministre de la culture physique allait choisir ce moment pour faire la promo de son bouquin de 2005 vantant les charmes du tourisme sexuel en Thaïlande. Laissons Frédéric Mitterand à ses mensonges et à sa gloire médiatique et reprenons quelques lignes de John Burdett (tirées de Bangkok 8) qui ne s'intéresse dans ses livres ni à sa propre personne, ni aux touristes occidentaux mais aux Thaïs eux-mêmes :
[...] La Thaïlande ne retire pas grand chose d'industries comme celles du vêtement. Les sociétés occidentales se réservent la part du lion. C'est pourquoi nous voyons dans l'industrie du sexe une façon de redistribuer la richesse mondiale de l'Occident vers l'Orient.

Pour celles et ceux qui aiment les fantômes. 
Les Presses de la Cité éditent ces 344 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Thierry Piélat. 
Jean-Marc pense, comme nous, que John Burdett est incontournable.

samedi 3 octobre 2009

Shutter island (Dennis Lehane)

C’est l’histoire d’un fou …

L'annonce de la prochaine adaptation ciné (par Scorcese avec Di Caprio) de ce bouquin de Dennis Lehane nous a poussés à (re)découvrir cet auteur dont on parle beaucoup ici ou là mais qu'on ne connaissait guère (il est pourtant l'auteur de Mystic River, autre film superbe).
Alors nous voici embarqués pour Shutter Island, qu'on avait déjà dû lire il y a quelques années mais sans grand souvenir.
Plutôt que de polar, c'est de thriller qu'il s'agit, suspense et angoisse un peu façon Stephen King mais sans le côté gore.
Roman TGV aux personnages sans grande épaisseur, mais plutôt bien écrit, au-dessus de la moyenne dirons-nous.
Et où tout est dans l'intrigue.
Au large de Boston, battue par les flots et les vents, Shutter Island est une sorte d'asile pénitencier pour criminels barjos et violents.
L'une des "pensionnaires" a disparu et le marshal Teddy débarque avec son co-équipier pour mener l'enquête. Les péripéties s'accumulent et c'est vraiment too much. Teddy sort à peine de son veuvage, sa chérie a péri dans un incendie criminel, la tempête fait rage et bloque toute l'île, le pyromane de sa femme pourrait bien être interné sur place, les toubibs sont inquiétants à souhait et semblent se livrer à des expériences peu orthodoxes, ...
Le tout dans une ambiance digne du Village du Numéro 6.
Mais on aurait bien tort de s'en tenir à cette première lecture et la pirouette finale remettra tous les compteurs à zéro !

Au point qu'il vaut peut-être mieux ne pas lire ou relire le bouquin avant le film ...

[...] À votre avis, Chuck, qu'est-ce qui se passerait si vous donniez des hallucinogènes à des malades atteints de schizophrénie extrême ?
- Personne ne ferait une chose pareille.
- Ça se pratique, et c'est parfaitement légal. Seuls les humains souffrent de schizophrénie. Pas les rats, ni les lapins, ni les vaches. Alors, comment tester les traitements d'après vous ?
- Sur des humains.
- Bravo.

Après Clint Eastwood et Mystic River, on peut faire confiance à Martin Scorcese pour nous mettre en images Shutter Island. De là à conclure que les histoires de Dennis Lehane inspirent les grandes caméras et connaissent une vie meilleure à l'écran que dans ses propres bouquins ...
Ce serait loin d'être un sot métier. 


Pour celles et ceux qui aiment les châteaux de sorcières.
Rivages Noir (ré-)édite ces 393 pages qui datent de 2003.
Amanda en parle, Black aussi. D'autres avis sur Critiques Libres.

lundi 28 septembre 2009

L’homme qui exauce les vœux (Tarquin Hall)

Sherlock Poirot à Delhi.

On avait déjà parlé de l'Inde il y a peu avec un petit polar de Bombay Saveurs Assassines de l'indienne Kalpana Swaminathan (un peu déçus, avouons-le, par le second épisode : La chanson du jardinier).
Nous revoici en Inde, à Delhi cette fois, avec un autre petit polar sans plus de prétentions : L'homme qui exauce les voeux, de Tarquin Hall, un anglais qui vit avec une indienne.
C'est peut-être un tout petit peu moins authentiquement "indien" que les histoires de Swaminathan, mais on a préféré le roman de Tarquin Hall, sans doute justement parce que son bouquin nous est un peu plus facile et accessible.
Mais le pittoresque est toujours également au rendez-vous, l'histoire est également parsemée de mots hindis, et la vie agitée (du moins en apparence) des indiens y est également décrite avec autant de verve, de saveur(s) et d'humour.
Là où Swaminathan mettait en scène une enquêtrice façon Miss Marple qui naviguait parmi les personnages du show-biz de Mumbay, Hall nous décrit une sorte de Sherlock Poirot ou Hercule Holmes, version locale, tout aussi savoureux.
Un gros bonhomme aux bacchantes en guidon de vélo, qui ne quitte sa casquette que pour dormir (et à regret), cultive ses propres piments (n'en trouvant pas d'assez épicés), grignote en cachette de son épouse et de son médecin et qui, comment dire ?, se considère comme LE grand détective du sous-continent depuis le IV° siècle, rien de moins !
Vish Puri (L'homme qui exauce les vœux en VO) dit Chubby par ses intimes, nous est forcément sympathique, coincé entre son toubib, sa mère et sa femme Rumpi (Belle-croupe en VO !).

[...] Rumpi se serra contre lui et sentit la crosse froide du révolver contre sa hanche.
- Fais bien attention à toi, Chubby.
Puri se met à rire.
- Ne t'inquiète pas pour moi, ma chérie ! J'ai un sixième sens, quand il s'agit du danger.
- Oh, je ne pensais pas à ce danger-là ... mais plutôt au risque mortel que tu cours à te bourrer de pakoras et de saucisses au poulet !

L'intrigue est plutôt bien ficelée et l'on y découvre la corruption qui gangrène la police et la justice indienne, entre deux enquêtes pré-nuptiales qui sont le pain quotidien et pittoresque de l'agence de détectives Most Private Investigators de Vish Puri (tiens ... sagesse bouddhique ? les détectives indiens enquêtent avant, pour le mariage et non pas pour le divorce ... !).
Même si la littérature indienne a encore du mal à nous emballer, on se laisse aisément emporté le temps de cette petite excursion à Delhi jusqu'à ce que le pouvoir légendaire de déduction de Chubby finisse par démêler avec doigté les fils de toutes ces intrigues.


Pour celles et ceux qui aiment les voyages exotiques.
10/18 policier édite ces 316 pages en poche qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'anglais poar Anne-Marie Carrière.
La librairie des cinq continents en parle ainsi que Belle de nuit. D'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 11 septembre 2009

BD : New Byzance


Théorie de la relativité.

Face à la surabondance de la production et à la mode des séries en tout genre et à rallonges, les éditeurs de BD rivalisent de coups éditoriaux et médiatiques pour attirer notre attention.
On avait eu droit il y a un an à plusieurs albums publiés chaque mois comme dans un feuilleton télé : c'était Delcourt avec Empire USA qui surfait déjà sur la mode du terrorisme mais où scénario et dessin pâtissaient de ce rythme imposé (on n'avait même pas évoqué cette décevante série ici).
Cette fois, c'est Glénat qui propose Uchronie(s) avec 3 séries de 3 albums chacune : 3 visions différentes mais parallèles de New York après les attentats du 11 septembre.
Un même scénariste (Corbeyran en grande forme, dont on avait déjà adoré les Stryges) et 3 dessinateurs pour retracer les 3 versions différentes de la "réalité".
Un dixième album viendra dénouer le tout. Pour le moment, 2 albums de chacune des 3 histoires sont parus.
Au petit bonheur on commence par l'une ou l'autre des facettes de cet unique scénario : New Byzance, New York puis New Harlem, mais peu importe puisqu'on part pour une lecture et relecture en boucle et que chaque histoire apporte un éclairage et un lot d'informations qui donnent une tout autre perspective aux deux autres, pour un peu ça n'en finirait pas !
Dans New Byzance ce sont évidemment les intégristes islamistes qui ont pris le contrôle : on fait ses courses, voilée, dans les souks de New York. Le propos est simpliste, les amalgames faciles et Corbeyran enfonce toutes les portes ouvertes.
Avec New Harlem, le black power est aux commandes et les blancs végètent dans le ghetto de Harlem ...
New York semble être l'épine dorsale du Grand Tout.
On retrouve les mêmes personnages dans les trois histoires parallèles qui se répondent et se font écho.
Malgré les propos politiquement un peu courts de New Harlem et New Byzance (c'est le moins qu'on puisse dire) c'est plutôt original et le scénario se montre complexe à souhait : on passe évidemment d'une réalité à l'autre, le temps et l'espace sont tout relatifs, les mêmes personnages vivent des situations proches mais légèrement différentes,  ... Philip K. Dick n'aurait rien trouvé à y redire !
Une planche de New Byzance ici.


Pour celles et ceux qui aiment les parallèles qui se croisent.
Wiki parle d'uchronie et d'Uchronie(s). Le site officiel.

mercredi 9 septembre 2009

L’empreinte du renard (Moussa Konaté)

La magie du pays Dogon.

Après un voyage magique au pays Dogon en février (les photos sont là), je ne pouvais laisser passer une série polar d'un auteur malien, Moussa Konaté, qui met en scène le commissaire Habib de Bamako aux prises avec les mystères des différentes ethnies du pays : les pêcheurs bosos, les dogons, ...
Pour débuter la série, j'ai bien sûr choisi L'empreinte du renard qui nous emmène au pied de la fameuse falaise de Bandiagara, dans les villages du pays des Dogons.
Bien sûr mon avis est partial : je reviens de là-bas et j'ai retrouvé dans ce petit bouquin tout plein de traces, non pas de renards, mais de la magie de ce pays préservé. Les femmes qui remontent la falaise avec leurs emplettes (clic clac photo), les tissus bogolans (clic clac photo), les rares mosquées (clic clac photo) et les rares musulmans de cette région animiste et réfractaire à l'islamisation, les sépultures nichées dans la falaise (clic clac photo), les ruelles des villages et leurs greniers (clic clac photo), les champs d'oignons sur le plateau (clic clac photo), la danse du masque et le masque de la grande maison (clic clac photo), ... j'en passe (et des pages du bouquin et des photos de l'album).
Au point que je me suis demandé si ce bouquin serait autant apprécié par ceusses qui n'ont pas encore eu la chance de voyager là-bas (mais la réponse est oui : MAM a, elle aussi, beaucoup aimé).
L'écriture est fraîche et naturelle, pour nos esprits européens nourris de fioritures sophistiquées, et cette simplicité laisse toute sa place à l'histoire contée, comme dans une légende dogon.
La subtilité vient de la mise en scène du commissaire Habib, venu de la capitale Bamako qui débarque pour enquêter au village dogon comme sur la lune. Il est étrange de réaliser ainsi qu'il y a pratiquement autant de différence culturelle entre Paris et Bamako ... qu'entre Bamako et Bandiagara ...

[...] - Dis-moi, demanda le commissaire au chauffeur, tu les connais les Dogons ?
- Personne ne peut jurer qu'il connait les Dogons, répondit Samaké avec une gravité inhabituelle. Il y en a à Mopti et un peu partout dans la région, mais c'est surtout à Bandiagara et dans les villages voisins qu'ils vivent. Moi, je me méfie d'eux.
- Tiens ! Et pourquoi ? s'étonna le policier.
- Parce que ce sont des gens qui ont des pouvoirs de sorcier. Tu as vu leur façon de vivre dans les villages ? On se croirait au temps de nos ancêtres.
- Ils ne semblent pas malheureux, c'est l'essentiel.
Rien ne prouve qu'ils voudraient vivre comme toi.
- Je sais, mais je veux dire que ce sont des gens d'un autre temps. Je les crains parce que je ne les comprends pas. Et avec tout ce qui se dit sur eux, il y a de quoi.
- Et qu'est-ce qu'on dit d'eux ? insista Habib.
- On dirait que tu mènes une enquête comme si tu étais policier, lança le chauffeur en regardant le commissaire.

Ce qui explique sans doute en partie la "magie" d'une visite au pays dogon : ce n'est pas seulement l'Afrique qu'on y découvre, mais quelque chose comme l'Afrique de l'Afrique ...
Le bouquin est simple, l'intrigue aussi : on se doute bien que les assassinats magiques ou rituels cachent un règlement de comptes entre quelques gardiens de la tradition ancestrale et d'autres qui ont cru pouvoir toucher de l'argent pas très propre au mépris des us et coutumes dogons.
Cette simplicité apparente cache quand même quelques pages absolument superbes quand le commissaire de la capitale interroge les vieux du coin (le Devin puis le Grand Hogon du village) : de véritables joutes oratoires toutes en subtilités, en non-dits et sous-entendus, véritables parties de cache-cache où il s'agit de parler sans dire, de reconnaître sans avouer, ...
Précipitez-vous au pays Dogon, un des plus beaux voyages qui puissent être, puis sur les bouquins de Moussa Konaté pour prolonger la visite.
On essaie de voyager plutôt souvent et plutôt partout : mais on est bien forcés de constater qu'une fois attrapés, l'Afrique noire ne nous lâche plus. On pense retourner au pays Dogon l'an prochain, à la saison des pluies cette fois, histoire de surprendre le Mali verdoyer.
D'autres enquêtes du commissaire Habib nous feront patienter d'ici là.


Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
Points policier édite ces 265 pages en poche qui datent de 2006.
Sylvie, Sophie, Katell, Valdebaz et le Bibliomane en parlent. D'autres avis sur Critiques Libres.
Pour voyager pour de vrai : 1, 2, 3.

lundi 7 septembre 2009

Fakirs (Antonin Varenne)

Un petit crochet côté polar.

Les éditions Viviane Hamy pourraient bien nous refaire le coup de Fred Vargas ... avec Antonin Varenne et son roman Fakirs.
Avec comme nouveau héros, un flic tout à fait parisien et tout à fait impossible comme son collègue Adamsberg : Guérin , un flic de la PJ (celle du Quai des Orfèvres), relégué dans un placard (au sens propre comme au figuré) après une sombre histoire avec des collègues (des ripoux ?), désormais chargé des enquêtes sur les suicides (c'est gai !), l'esprit tourmenté à la recherche de connexions secrètes pour expliquer notre monde inexplicable, attifé d'un imper jaune (à côté duquel celui de Columbo aurait l'allure d'un smoking), toujours à se gratter le cuir chevelu jusqu'au sang quand il réfléchit, ...
Il est affublé au bureau d'un adjoint pas très futé qui vient bosser en survêtement de foot (c'est pour dire !) et, à la maison, d'un perroquet qui l'accueille avec des "tu rentrrres taaard !" en imitant la voix de sa regrettée maman (elle exerçait le plus vieux métier du monde).
Antonin Varenne excelle à rendre vivants ses personnages improbables, insolites : le duo de flics, des collègues nécrophiles, le gardien de nuit du Luxembourg et son chien Mesrine, un baba-cool qui se promène place de la Concorde avec un arc, une artiste peintre allemande qui se jette nue et recouverte de peinture contre les murs, la patronne homo d'un club sado-maso du quartier latin, quelques paysans du Lot, de gays américains à Paris, ...
Son écriture est propre et nette, avec du mordant et de l'incisif mais sans les agaçantes fioritures dont la sphère littéraire française est coutumière.
Dans cette ambiance un peu déjantée on imagine bien que l'intrigue policière gentiment emberlificotée se promène et nous égare, va et revient, nous balade de ci et de là, à l'insu de notre bon gré !
Comme le suggèrent titre et couverture, on a donc affaire à un américain sado-maso qui s'écorche et se perce sur scène, jusqu'à ce qui ressemble fort à un suicide en direct-live. Et qui dit suicide, dit Guérin qui sort de son placard de la PJ.
L'ami américain baba-cool sort de sa retraite du Lot et l'ambassade de sa réserve ...
Avouons que ce côté américain du bouquin semble bien décalé et qu'on serait bien resté cloîtré dans le grenier du Quai des Orfèvres avec Guérin et son collègue ahuri, à cogiter des "adamsbergueries" (cf. ici) sans queue ni tête sur les saisons et les horaires des suicides à Paris.

[...] C'était l'heure où la ville s'accorde un répit, une petite demi-heure pendant laquelle rien ne bouge. Quatre heures du matin. Guérin savoura le calme, ce moment suspendu où même la mort faisait une pause. Les suicides, à cette heure de la nuit, étaient exceptionnels. Les suicidés de quatre heures du matin étaient pour la plupart des individus sans antécédents, sans histoires, frappés par une révélation violente qu'ils n'avaient pas anticipée, et ne souffrant aucun délai.

Un bouquin à deux facettes, comme si Varenne avait hésité entre un clone de Fred Vargas et un thriller branché actualité.
Reste le plaisir de la découverte : un nouvel auteur (c'est quand même son 2° ou 3° bouquin), un style et une écriture solides, un personnage, ... assurément un filon à suivre !


Pour celles et ceux qui aiment l'acupuncture.
Viviane Hamy édite ces 284 pages qui datent de 2009.
Moisson Noire en parle, comme Black Novel et Serial Lecteur

vendredi 4 septembre 2009

BD : L’encre du passé

Estampes japonaises.

On avait découvert le dessinateur Maël avec Les rêves de Milton dont on avait parlé ici-même fin 2008.
Voici de nouveau cet artiste peintre dans une japonaiserie écrite par Antoine Bauza : L'encre du passé.
Dans les Rêves de Milton, les aquarelles de Maël formaient une alliance subtile avec les éléments liquides qui imprégnaient le scénario : pluies et larmes, boues et débâcle des États-Unis après la crise de 29.
Avec les estampes japonaises de l'Encre du passé, l'alchimie est encore plus évidente mais tout aussi réussie. Les paysages humides des montagnes et les transparences des paravents trouvent ici sous le pinceau de Maël, une profondeur inégalée.
Côté scénario, bravo à Bauza pour avoir su construire sur un seul album (chose rare aujourd'hui avec la mode des séries à rallonges) une histoire profonde et intimiste : un maître es calligraphies, au passé tourmenté, s'entiche d'une petite sauvageonne chez qui il a su détecter la maîtrise du pinceau. La fillette l'accompagne jusqu'à la capitale, Edo l'ancienne Tokyo, où il la remettra entre les mains d'un maître es peintures.
Quinze ans plus tard, la jeune femme se retrouve en mal d'inspiration et son vieux maître es peintures se meurt : elle repart à la recherche du calligraphe de ses débuts.
Tout cela est mené au rythme lent de la marche dans les montagnes, au rythme lent de l'apprentissage du difficile art d'écrire ou de peindre, un éternel recommencement.
Dans cette zénitude s'accomplissent scénario de Bauza et dessin de Maël au point que certaines planches se passent même de tout texte ou dialogue : les caractères fouillés des personnages et les expressions travaillées de leurs visages se répondent.
Un des plus beaux albums de l'année.
Le dossier de Dupuis comporte une dizaine de pages de l'album.


Pour celles et ceux qui aiment les beaux arts.
ActuaBD et Krinein en parlent.

jeudi 27 août 2009

Le sauveur (Jo Nesbo)

Sauve qui peut !

Le dernier Jo Nesbo, Le bonhomme de neige, nous avait laissé un arrière-goût de déception tant le maître norvégien es polars nous avait habitués à du bon, du très bon.
Ouf, la veine n'est pas tarie : Le sauveur renoue avec les meilleures heures de l'inspecteur Harry Hole.
C'est du pur Jo Nesbo, noir et désespéré à souhait.
Ça démarre on ne peut plus glauque entre un faux suicide de junkie et un viol dans les rangs de l'Armée du Salut.
[...] " Tu dis un seul mot, et je te taille en pièces " chuchota-t-il.
Et elle ne dit jamais un seul mot. Car elle avait quatorze ans, et elle était sûre que si elle fermait les yeux très fort et se concentrait, elle verrait les étoiles à travers le toit. Dieu avait le pouvoir d'accomplir ce genre de choses. Si seulement Il le voulait bien.
Mais, comme chacun sait aujourd'hui, Dieu est très occupé et n'est que très rarement à l'écoute de ses ouailles ...
[...] " Mais quand Dieu ne fait pas son boulot, il faut bien que quelqu'un d'autre le fasse. "
Alors c'est Le Sauveur qui s'y colle.
Un croate qui a gagné son surnom pendant le siège de Zagreb en rampant sous les chars serbes pour leur coller une mine aux fesses. Et qui depuis, s'est recyclé en tueur à gages, choisissant soigneusement les causes à sauver, accordant le salut éternel avec une efficacité toute professionnelle.
Bien sûr ça dégénère et l'ami Harry Hole devra démêler tout cela sans s'y mêler lui-même, enfin pas trop.
Un milieu original que cette Armée du Salut, décrite ici comme une secte obsédée par le "salut" de ses junkies, une famille trop unie où la loi du silence prime coûte que coûte, et qu'on ne s'attendait guère à retrouver dans ce pays nordique, riche et modèle ...
[...] Et n'était-ce pas un constat d'échec criant pour la démocratie sociale la plus réussie - tout au moins la plus riche - du monde que d'autoriser que la drogue et l'argent puissent changer de main au grand jour, en plein cœur de la capitale ?
Un excellent épisode, on l'a dit, où Jo Nesbo nous promène par le bout du nez de Zagreb à Oslo (avec même une petite virée à Paris !).
Et où les fans de la série découvriront de nouvelles ramifications de la corruption qui gangrène la police d'Oslo depuis le trafic d'armes de l'affreux Waaler, mis à jour dans les épisodes précédents.


Pour celles et ceux qui aiment les contes de Noël.
Folio policier édite ces 670 pages en poche qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites du norvégien par Alex Fouillet.
Le Golb en parle. D'autres avis sur Critiques Libres.

samedi 18 juillet 2009

BD : L’île sans sourire

Les pêcheurs ont la vie dure.

Jolie découverte que cette Île sans sourire, une histoire aux parfums de soupe miso écrite par ... un uruguayen, Enrique Fernandez.
Amateurs de Miyazaki précipitez-vous sur cet album ! Une japoniaiserie savoureuse, ... encore que l'histoire pourrait se passer ici ou ailleurs.
Un dessin proche de l'animation (l'auteur en vient, parait-il) et un conte onirique peuplé de créatures inquiétantes ou délicieuses.
Un triste géologue torturé par son passé débarque sur l'île de Yulkukany. Il y rencontre une étrange petite fille, Eli, seul rayon de soleil (et seul sourire) sur cette île sombre où les familles de pêcheurs ont la vie dure.
Leur rencontre nous vaudra quelques planches superbes.
Comme cette version améliorée des roses et des choux :

[...] Pendant que les hommes sont en mer, les femmes se mettent à grossir pour faire de la place dans leur ventre aux graines de bébés. Les graines de bébé se trouvent dans les entrailles des baleines. On les plante à l'intérieur des femmes, et là, elles poussent et deviennent des personnes. Mais maintenant il y a moins d'enfants à Yulkukany parce qu'on ne pêche plus de baleines depuis longtemps, et les graines de bébés, on ne les trouve que dans les gros poissons, comme les thons.

Ou encore une planche magnifique (qu'on ne vous dévoilera pas) qui met en scène des fleurs, des oiseaux et la petite Eli (décidément, il est encore question de graine !) :

[...] Pour protéger leurs graines contre les oiseaux des alentours, les fleurs ont construit un grand bouclier. Elles savent que quand il y a de l'orage, il y a beaucoup de vent. Alors, quand elles entendent le tonnerre qui se rapproche et qui résonne de plus en plus, elles projettent leurs graines le plus haut possible. Les fleurs comptent sur le vent pour emporter les graines loin des oiseaux et faire pousser d'autres champs de fleurs ailleurs. De leur côté, les oiseaux en profitent pour se nourrir et apprennent à leurs petits à voler sans avoir peur de l'orage. C'est merveilleux, non ?

Bientôt apparaîtront quelques créatures fantomatiques que l'on croit sorties tout droit, on l'a dit, du bestiaire de Miyazaki.
Un bel album auquel il manque peut-être un souffle épique, un rythme un peu plus soutenu ou plus fortement tenu, pour nous emporter définitivement sur Yulkukany.
De quoi nous faire saliver en attendant le prochain voyage de ce prometteur Enrique Fernandez.
Des planches extraites de l'album ici, là et là.


Pour celles et ceux qui aiment les créatures des îles.
ActuaBD, SudOuest et MadMoiZelle en parlent. Virginie partage notre avis.

jeudi 9 juillet 2009

Ténébreuses (Karin Alvtegen)

Histoire de famille.

Cette suédoise, Karin Alvtegen, est donnée comme l'alter ego féminin d'Henning Mankell, maître es polar nordique.

Il est pourtant difficile de classer ce bouquin, Ténébreuses, parmi les policiers.
Pas d'enquête, pas de flic, pas vraiment de cadavre et presque pas de meurtrier.
C'est tout juste si l'on évoque effectivement un cadavre enfoui dans les mémoires, un cadavre dans un placard, comme on dit.
Car c'est d'une histoire de famille qu'il s'agit. Une sombre histoire de famille.
Une famille où, de père en fils et de fils en petit-fils, une chape de plomb pèse sur les âmes.
Une chape de compromissions et de lâchetés, de fuites et d'abandons, d'égoïsmes et de sacrifices, de trahisons et de mensonges.
Une famille presque normale quoi !
La famille d'un écrivain réputé (jusqu'au prix Nobel) qui aura tout sacrifié à son œuvre.
L'auteur fameux est au crépuscule de sa vie, la gouvernante de la maison vient à décéder.
Commence alors une lente exhumation des secrets enfouis dans les placards de la maison.

[...] « Bon. Ainsi soit-il, maintenant tu es au courant. Le mieux pour nous tous est que cela reste dans la famille, c'est pas quelque chose dont on a à parler. »
Les épaules de Jan-Erik arrêtèrent immédiatement de se soulever. Lentement, il se redressa et elle aurait préféré éviter de recevoir le regard qu'il lui donna. Puis il se leva, entra dans le salon et récupéra le papier. Continua vers l'entrée et sans qu'un mot fut prononcé, il disparut par la porte. Alice regarda sa montre. L'émission de télévision qu'elle avait attendue allait bientôt commencer. Pourquoi ressasser des souvenirs qui de toute façon ne servaient à rien. Intacts, ils reposaient mieux là où ils étaient.
Elle retourna vers le canapé et s'arma de la télécommande.

Le roman est habilement construit qui entremêle les flash-backs du passé et les tâtonnements du présent et qui, à chaque tour de roue, fait avancer la compréhension de la spirale infernale.
Au fil des pages, on tourne autour des secrets qui gangrènent depuis des années les relations chez ces gens-là.
Mais il faudra attendre les dernières pages pour retrouver la mémoire de l'horreur.
Mais ce n'est pas tout, encore quelques lignes et une autre horreur se dévoile.
Et une troisième, pire encore !
Dans les derniers chapitres, tout s'enchaîne et les personnages basculent un à un dans l'abime. Brrrr.
Noir, c'est noir. Ce qui finalement justifie la couverture et le titre français.


Pour celles et ceux qui aiment les cadavres dans les placards.
Points édite ces 349 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites du suédois par Magdalena Jarvin.
Amanda en parle, Antigone et Clochette également. Même les nanas givrées en causent.

mercredi 8 juillet 2009

La trahison de Thomas Spencer (Philippe Besson)

Faux-frères.

Thomas et Paul sont nés le même jour et s'ils ne partagent pas les mêmes parents, ils partagent toute leur enfance, leur adolescence.

[...] Je crois que si Paul et moi nous sommes autant attachés l'un à l'autre, c'est parce qu'il nous a manqué quelqu'un : à lui un frère, à moi un père.

Deux faux-frères qui partagent toutes les choses de la vie, même les premières amours.

[...] D'après ce que j'en savais, il revenait aux garçons de séduire les filles. Ils jouaient les durs tandis qu'elles faisaient de simagrées. Ils s'emportaient lorsqu'à leur première tentative ils se faisaient éconduire, et abdiquaient tout machisme dès qu'elles consentaient à les laisser approcher. À la fin, l'affaire était faite. Ils étaient amoureux, le seraient pour la vie. Et ça durait une semaine.
Néanmoins une semaine d'amour fou, c'étaient des mois à avoir des trucs à raconter aux copains. Sans compter tout ce qu'on inventait.

Jusqu'à, plus tard, La trahison de Thomas Spencer.
Philippe Besson nous emmène aux US, pour y faire du tourisme : la vie de Thomas et Paul se confond avec l'Histoire récente des États-Unis.

[...] Comme j'ai le goût des dates et que je crois depuis longtemps que l'Histoire, celle qui s'écrit avec une majuscule, nous accompagne dans les grandes étapes de notre vie, j'ai tendance à envisager que ce sont les évènements du dehors qui nous fournissent des repères et décident même parfois du cours de nos existences.

Une thèse qui nous vaut la rétrospective photo de l'Histoire yankee en accéléré : Enola Gay, la guerre de Corée, le MacCarthysme, Eisenhower, le choc du premier Spoutnik russe, Castro, Kennedy et le Vietnam ou Marylin, les missiles de Cuba, ... tout y passe.
Un procédé un peu artificiel, un peu appuyé, mais quand même plutôt sympa et sans doute très frenchy : notre vision touristique de l'Histoire US.
Quant à l'histoire, celle avec un petit "h", celle des deux garçons, on préfère leur enfance et adolescence car l'entrée dans l'âge adulte et bientôt la fameuse trahison de Thomas Spencer, renouent avec les clichés méli-mélo-romanesques, de manière un peu décevante.


Pour celles et ceux qui aiment les US vus d'ici.
Julliard édite ces 265 pages qui datent de 2009.
Biblioblog et Virginie en parlent.  Le site de l'auteur.

dimanche 5 juillet 2009

BD : Chute de vélo


La vie ordinaire des gens ordinaires.

On a découvert il y a peu, le destin (enfin, la première partie du destin) de Lulu femme nue d'Étienne Davodeau.
De quoi nous inciter à découvrir d'autres BD de cet auteur, comme cette Chute de vélo.
Encore une histoire ordinaire de gens ordinaires : à la fin de cet album, on peut lire une interview de l'auteur qui explique justement ses partis pris en matière de scénario composé de scènes vues, entendues ou vécues.
Avec cette chute de vélo, on retrouve une famille et des amis (ambiance proche de Lulu) en semi-vacances dans la maison de la mamie. La vieille mamie souffre d'Alzheimer, il faut remettre en ordre la maison avant la vente.
D'autres personnages, des vrais gens, entrent en scène, on devine quelques secrets, ...
Comme dans Lulu, un beau portrait de femme (ici, Jeanne la fille de la mamie).
Comme dans Lulu, un montage dynamique qui fait s'entrecroiser les histoires, les moments et les personnages, comme pour nous tenir en haleine.
C'est tout. Une histoire qui aurait pu être celle de votre belle-sœur l'été dernier.
C'est tout mais c'est tout le charme de ces histoires simples d'Étienne Davodeau.
Dont on va continuer d'explorer les albums : Les mauvaises gens entre dans la PAL.
Une planche de la Chute de vélo.


Pour celles et ceux qui aiment les vrais gens.
Le site officiel. PlaneteBD en parle.

vendredi 3 juillet 2009

Little bird (Craig Johnson)


Le cri du flocon dans les montagnes.

Après une virée dans les parcs de l'Utah, après les polars de William G. Tapply, après ceux de Tony Hillerman, après le billet d'Amanda, ... on ne pouvait laisser passer la sortie d'un nouvel auteur : Craig Johnson et son bouquin Little Bird.
L'occasion de poursuivre notre théorie (!) élaborée récemment à l'occasion du billet sur James Lee Burke et sa Brume électrique, et qui veut opposer les flics des villes aux flics des champs.
Walt Longmire, le shérif de Craig Johnson est un flic des champs.
Ou plutôt des montagnes, celles du Wyoming, et Walt Longmire c'est un peu l'autre côté, le côté "blanc", de Leaphorn, le flic navajo de Tony Hillerman : Walt Longmire côtoie les indiens cheyennes.
Walt, est un shérif un peu nonchalant qui traverse le roman sans trop y croire et on espère avec lui que l'enquête chaotique continuera d'avancer toute seule, le laissant savourer la paix de ses montagnes enneigées depuis sa véranda.
Un flic des champs, on vous le dit.

[...] À un moment, plongé dans mes réflexions, je vis un petit flocon tout rond traverser mon champ de vision, se poser contre l'un des blocs de ciment et disparaître. Il y en avait d'autres, maintenant, qui flottaient doucement dans la fraîcheur de l'air nocturne. Les scientifiques disent que les flocons, en tombant dans l'eau, font un bruit, comme le gémissement d'un coyote; le son atteint son apogée puis décroît, le tout en environ un millième de seconde. Ils ont découvert ça quand ils ont utilisé un sonar pour repérer les migrations des saumons en Alaska. Les flocons de neige faisaient tellement de bruit que les signaux émis par les poissons étaient inaudibles et l'expérience dut être abandonnée. Le flocon flotte sur l'eau, et il y a peu de bruit en dessous; mais dès qu'il commence à fondre, l'eau monte par capillarité. On suppose qu'il y a des bulles d'air qui sont émises par le flocon, capturées par l'eau qui monte. Chacune de ces bulles vibre en essayant d'atteindre l'équilibre avec son entourage et émet des ondes sonores, un cri si faible et si aigu qu'il est indétectable par l'oreille humaine.

Mais bien sûr un crime viendra troubler la paix des montagnes.
Un blanc est assassiné. Un blanc qui avait violé une jeune indienne il n'y a pas si longtemps. Vengeance ?
Oui, vengeance, puisque le titre en VO c'est Cold dish ... mais bien sûr, une vengeance peut en cacher une autre.
La prose de Craig Johnson est simple et directe, sans fioritures et avec pas mal d'humour.

[...] Je lui avais posé des questions sur Jim et elle m'avait dit qu'il était parti dans le Nebraska chasser avec des amis, chasser l'oie. Son ton était hésitant et j'étais certain qu'il y avait quelque chose à creuser, là. Alors, j'avais utilisé un de mes vieux truc de flic et je lui avais demandé s'il n'y avait pas quelque chose qu'elle voudrait me dire. Elle avait utilisé un de ses vieux trucs de mère et m'avait répondu non. Les trucs de flics ne font pas le poids devant les trucs de mère.

Ou encore :

[...] - Lucian, fais moi plaisir, ne descends personne.
Il actionna la pompe du Remington et fourra une balle de calibre .12 dans la chambre.
- Y'a rien de mal à descendre des gars, tant qu'on descend les bons.

On reste juste un petit peu sur notre faim - à force d'être gâté avec du très bon, on devient difficile - vu qu'on a moyennement adhéré au personnage de Walt Longmire, le shérif. Alors que les personnages secondaires sont plutôt bien dessinés, le héros semble, lui, comme manquer d'épaisseur (même s'il a un peu d'embonpoint !).
Rien à voir avec les flics de Tony Hillerman, par exemple, qu'on serait prêt à reconnaitre dans la rue si on venait à les croiser.
C'est le premier épisode (en français du moins) et on espère que tout cela gagnera en maturité.
Une premier essai de lecture prometteur, à suivre.
Le chapitre 1 est accessible sur le site de l'éditeur, ici-même.


Pour celles et ceux qui aiment les paysages de l'ouest.
Gallmeister édite ces 409 pages qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites de l'américain par Sophie Aslanides.
L'avis d'Amanda, celui de Yann, celui d'Incoldblog et d'autres sur Critico-Blog.