samedi 7 mars 2015

Le dernier gardien d’Ellis Island (Gaëlle Josse)

C'est par la mer que tout est arrivé.

Ellis Island, c'est la petite île face à Manhattan aux pieds de la Statue de la Liberté. Une petite île qui a servi pendant près d'un siècle de centre de transit, de sas d'arrivée, de quarantaine, à tous les immigrants venus peupler le pays de l'Oncle Sam et fuyant une Europe (Irlande, Italie, ...) qui ne leur offrait plus guère de perspectives.
Plus de douze millions de personnes sont passés par cette ‘porte’, la porte d'or, la porte d'entrée de La Merica.
Une porte qui parfois se refermait sur quelques uns d'entre eux, renvoyés dans leurs lointains pays d'origine, parce que trop chétifs, trop malades, trop dangereux, ...
Un taux de refus minime (2%) qui aura suffit à terroriser plus de douze millions de candidats et à conforter la sinistre réputation des lieux.
Nous avions été très émus (et vivement intéressés) par notre visite des quelques bâtiments de cet ilot devenus depuis, un musée de l'immigration (édifiant).
On ne pouvait donc laisser passer ce petit bouquin de Gaëlle Josse : Le dernier gardien d'Ellis Island.
Nous voici donc fin 1954. Le centre d'Ellis Island va fermer dans quelques jours.
Le dernier gardien des lieux reste seul ‘à bord’. Depuis des années, ce fonctionnaire se considère lui-même comme un exilé de Manhattan, pourtant si proche.
Pendant ces quelques jours, Mr. Mitchell entreprend de nous raconter ses souvenirs, quelque chose entre de brèves mémoires et une longue confession.
[...] Il me reste neuf jours, pas un de plus, avant que les hommes du Bureau fédéral de l'immigration ne viennent officiellement fermer le centre d'Ellis Island. Ils m'ont prévenu qu'ils arriveraient tôt, très tôt, vendredi prochain, 12 novembre. Nous ferons ensemble le tour de l'île et nous procèderons à l'état des lieux. je leur remettrai toutes les clés que je possède, portes, grilles, entrepôts, remises, bureaux, et je repartirai avec eux vers Manhattan.
L'auteure a choisit de faire revivre ces lieux au travers du regard d'un seul homme, le dernier gardien.
C'est qu'il a dû en voir des choses, Monsieur Mitchell, et des pas très belles parfois.
[...] Ce sont les événements qui me sont personnels que je voudrais évoquer ici, aussi difficile cela soit-il. Pour le reste, je pense que les historiens s'en chargeront.
[...] Rien que des souvenirs. Et bien encombrants. Ils s'agitent autant qu'ils peuvent, à croire que toutes les ombres de mon existence se sont réveillées dès qu'elles ont su que je partais, et qu'elles ne seront en paix qu'une fois leur histoire racontée.
Malheureusement la confession du dernier gardien tourne rapidement à l'auto apitoiement complaisant : ambiance plaintive et ton larmoyant finissent par gâcher la visite de l'île et de son Histoire dont on apprend finalement très peu.
Mais peut-être que tout cela est dû aux fantômes de ces lieux qui auront vu défiler tant de misère humaine au fil des longues années.
En dépit d'une fin plutôt bien amenée, ce court roman sera une petite déception : Gaëlle Josse s'empare d'un lieu mythique mais ne réussit pas à faire se rencontrer la petite histoire et la grande.
Juste de quoi raviver les souvenirs de notre visite de ces lieux.
Mais on reparle de Gaëlle Josse bientôt et avec plus d'enthousiasme.

Pour celles et ceux qui aime(raie)nt tout quitter.
D'autres avis (plus enthousiastes) sur Babelio.

mercredi 4 mars 2015

Il pleuvait des oiseaux (Jocelyne Saucier)


[…] Il pleuvait des oiseaux.

    L'auteure, le livre (179 pages, 2011) :

Très très jolie découverte que ce délicieux petit roman : Il pleuvait des oiseaux.
Jocelyne Saucier est québécoise, plus exactement elle vient de l’Abitibi-Témiscamingue, tout là-haut, une région de forêts marbrées de lacs, entre la baie d’Hudson et les Grands Lacs de l’Ontario.

    On aime :

❤️ Une grande tendresse pour les personnages ce qu’on apprécie beaucoup, tout autant que les talents de conteuse. Frais, tendre et lumineux. Jouissif.
❤️ De belles histoires d’amours, d’amours impossibles, ce sont elles qui font les plus belles histoires.
❤️ Une autre face de ce nature-writing devenu tellement à la mode dans nos vies citadines, une face plus intime, plus chaleureuse.

      Le contexte :

L'auteure part à la recherche des survivants des Grands Feux qui ravagèrent ces régions il y a cent ans et qui firent pleuvoir des oiseaux (qui mourraient asphyxiés en plein vol).
[…] Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s'est levé et qu'il a couvert le ciel d'un dôme de fumée noire, l'air s'est raréfié, c'était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds.

      L'intrigue :

Une histoire de deux ou trois vieux, des marginaux qui ont tout plaqué derrière eux et qui sont partis vivre en forêt, loin de tout et surtout de tous, dans leurs cabanes au Canada(1).
Tom, Charlie vivent là-bas au bord d’un lac. Ted serait mort récemment, nous dit-on.
[…] Il était temps de partir. Je n’avais plus aucune raison de m’attarder. Je me suis quand même informée de la raison du décès.
- Mort de sa mort, m’a répondu Tom, à notre âge, on meurt pas autrement.
Ted, c’est lui le rescapé des Grands Feux, lui qu’était venue chercher une photographe qui collectionne les portraits de ces survivants.
[…] Je suis photographe, ai-je encore dit, je fais des photos des personnes qui ont survécu aux Grands Feux.
[…] J’arrive avec mon barda. Mon trépied, ma Wista à soufflet et mon voile noir. Je fais de la photo à l’ancienne. Pour la précision du grain qui va chercher la lumière dans le creux de la chair et pour la lenteur du cérémonial.
Mon portfolio contient une centaine de photos, des portraits pour la plupart, mais il y a aussi des clichés pris sur le vif avec ma Nikon et qui n’ont d’autre but que d’apprivoiser le sujet à la première rencontre.
Aucune mièvrerie, aucun angélisme dans l’histoire de ces vieux épris de liberté et de fausse solitude qui vieillissent et apprivoisent la mort prochaine. Mais de l’humour, un réalisme parfois cru et beaucoup, beaucoup d’humanité.
[…] Ted était un être brisé. Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu’il est permis de vivre. Une journée après l’autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d’y revenir, aucune autre envie que de se lever le matin avec le sentiment d’avoir une journée bien à eux et personne qui trouve à y redire. […]
Le campement de Charlie était le mieux entretenu. Quatre cabanes. L’une pour y habiter, l’autre pour le bois de chauffage, une chiotte, une remise et rien qui traînait autour. Pas une pelle, pas une hache, rien qui n’était laissé à l’abandon, alors que chez Tom, il fallait lever les yeux vers la cheminée pour deviner sa cabane d’habitation tellement tout était encombré et mal fichu.
Quand à Ted, personne n’avait mis les pieds chez lui.
Autour des vieux, quelques ‘témoins’ : chacun d’eux aura droit à son chapitre et à une brève introduction, procédé insolite de l’auteure pour installer ou mieux, faire entrer en scène ses personnages, et qui nous entraîne avec elle dans un regard à la fois distancié et affectueux.
[…] L’histoire s’installe tranquillement. Rien ne se fait très vite au nord du 49° parallèle.
Au cœur des chapitres, la trame de l’histoire des trois vieux et les souvenirs des Grands Feux. Celui de Timmins (1911), celui de Matheson (1916) et celui de Haileybury (1922).
Parmi ces témoins : notre photographe donc, et puis Bruno, un hippie qui approvisionne les vieux en échange du ‘droit’ à cultiver de la marie-jeanne (!) et puis Steve, le gérant d’un hôtel oublié de tous, qui se charge d’égarer les curieux et de protéger la tranquillité des vieux et de la plantation.
[…] Quelques égarés de la route, des chasseurs, des pêcheurs venaient parfois se perdre à ma porte. Ils cherchaient des espaces vierges, là où aucun homme n’avait posé son pied d’astronaute. Je les envoyait à l’ouest. Il y avait là suffisamment de vieux chemins forestiers pour les occuper tout un après-midi à tourner en rond.
Et puis le clou de l’histoire, la meilleure pour la fin : Marie-Desneige, rescapée et exfiltrée des dortoirs des asiles psy après soixante-six ans d’internement. Donc une vieille, elle-aussi, plus vieille même que les vieux et qui, à quatre-vingt deux ans, ne peut plus dormir seule.
[…] Ils chuchotent plus qu’ils ne parlent. Charlie a sa voix de velours, celle qu’il utilise pour approcher un animal effrayé. Marie-Desneige est plus à son aise. Elle a l’habitude des dortoirs, des confidences qu’on se chuchote d’un lit à l’autre. C’est d’une voix étouffée, à peine audible, qu’elle raconte un peu de sa vie à l’asile avec cette amie qui se prenait pour la reine d’Écosse et qui lui donnait ses bas à laver et ses ourlets à refaire en échange de sa protection.
- Personne n’aurait osé s’en prendre à Ange-Aimée, reine d’Écosse, d’Angleterre, des Carpates et des Nations unies.
- Les Carpates, c’est pas un pays.
- Les Nations unies non plus.
Ils rient.
Mais Marie-Desneige voit des choses qu’on ne voit pas (la survie en asile demande d’être continuellement aux aguets, ça aiguise les sens).
Ted le survivant n’est plus là et n’a laissé derrière lui que des peintures abstraites, des centaines de toiles incompréhensibles et c’est Marie-Desneige qui, de son visage à la peau blanche et parcheminée, éclairera toute cette histoire, l’errance de Ted, les tableaux mystérieux dans sa cabane, la mémoire des Grands Feux.
Bien sûr on pense au Lièvre de Vatanen, en moins facétieux,  au lac Baïkal de Sylvain Tesson, en moins arrogant, aux racontars de Jørn Riel, en moins cocasse, à d’autres encore.
Je vous invite également à découvrir une belle petite interview de cette modeste et charmante dame qu’est Jocelyne Saucier, ne serait-ce que pour son délicieux accent [yakakliker].
C’est déjà son quatrième roman, on en reparlera donc certainement !
(1) - la cabane en forêt est quasiment une institution là-bas, une tradition culturelle qui nous échappe un peu ici, intra-muros !

Pour celles et ceux qui aiment la liberté.
D’autres avis sur Babelio - Livre lu grâce à Masse Critique (SP).

dimanche 1 mars 2015

Un fond de vérité (Zygmunt Miłoszewski)

Le long de la Vistule

Un petit tour en Pologne ?
C’est ce que nous propose un nouvel auteur de polar (enfin, nouveau pour nous) au nom pas facile à retenir : Zygmunt Miloszewski, voilà c’est dit.
Un fond de vérité est son deuxième polar, après Les impliqués.
On est un peu surpris au début par une prose parfois crue qui semble presque épicée d’une once de vulgarité et d’une pincée de violence verbale.

[…] Il pouvait fixer un rencard à cette poule de province et la prendre debout contre la table de la cuisine.
[…] Szacki n’en croyait pas ses oreilles. « C’est de la connerie en barre. Le mensonge le plus débile que j’ai entendu au cours de ma carrière. »

Mais après quelques pages, l’on s’y fait peu à peu, imaginant comme le suggère l’auteur lui-même que cela relève peut-être de la culture polonaise, du moins en partie.

[...] Leon Wilczur souffrait d’un mal typiquement polonais : même lorsqu’il décrivait une personne de manière positive ou neutre, cela sonnait comme une série d’invectives. [...]
Son mépris général du monde salissait tous ceux dont parlait le vieux flic.

Ce ton parfois étrange est aussi celui du costume du personnage principal : le procureur Teodore Szacki, légèrement misanthrope, franchement misogyne, carrément cynique et parfaitement désabusé, tant vis à vis de ses concitoyens que de lui-même. Cette autodérision finit même par nous rendre ce drôle de personnage plutôt sympathique.
Cela nous change des détectives imbibés que nous fréquentons habituellement.
Et cela nous vaut quelques pages à l’humour très second degré et très féroce.

[...] Un boucher issu d’une longue lignée de bouchers polonais qui avait le dépeçage de carcasses dans le sang. Pouvait-on trouver poste plus adéquat pour cet homme ? Dépassant son appréhension, Szacki fit un pas en avant et lui tendit la main. « Teodore Szacki, procureur de district. » Le géant sourit d’un air débonnaire et, timidement, enroula les doigts de Szacki dans la montagne de chair attachée à son avant-bras. « Paweł Boucher, ravi de faire votre connaissance. Basia m’a parlé de vous. » À tout hasard, ne sachant si c’était une plaisanterie, Szacki prit pour argent comptant ce nom d’origine française. Il datait peut-être des guerres napoléoniennes.

Voilà pour le côté plume.
Côté polar, le procureur Teodore Szacki vient donc d’être muté dans une petite bourgade de province, tout au sud de la Pologne, près de Cracovie : à Sandomierz.

[...] Il avait déjà compris que le manque qu’il ressentait en visitant les appartements de Sandomierz était un manque d’Ikea. À Varsovie, il était impensable qu’un logement standard de classe moyenne ne soit pas équipé au moins pour moitié de mobilier fabriqué par la firme suédoise. Par ici, dans les bonnes maisons, le style bourgeois de Cracovie était de rigueur, c’est-à-dire une multitude d’étoffes saturées de poussière, capables d’abattre un allergique en un clin d’œil, des buffets sculptés et des miroirs troublés par l’âge.

Il s’y ennuyait et dépérissait jusqu’à ce qu’un ‘vrai’ crime y soit enfin commis pour son plus grand bonheur et le nôtre.
Le polar de Zygmunt Milosweski se laisse lire sans déplaisir aucun. Le montage est plutôt classique mais cette fois nous sommes du côté des magistrats et de la justice, les flics n’apparaissent qu’au second rang.
Milosweski arrive même à renouveler les scènes pourtant vues et revues de l’autopsie.
La trop parfaite Ela Budnik est retrouvée égorgée à la mode casher ou halal.
Voilà qui sent la mise en scène antisémite.

[...] Dimanche, les époux Budnik étaient encore ensemble, pensa-t-il. Après quoi, Greg réapparaît mardi dans un resto et y commande deux dîners à emporter. Et Ela n’émerge que le mercredi, sous la forme d’un cadavre d’albâtre dans les buissons près de l’ancienne synagogue. Qu’est-ce qui s’est passé entre-temps ?
[…] Son regard glissait sans cesse vers la gorge découpée plusieurs fois et pratiquement jusqu’à la colonne vertébrale. Selon les Juifs, et probablement aussi selon les Arabes, c’était la manière la plus humaine de donner la mort. Est-ce que ça voulait dire qu’elle n’avait pas souffert ? Il en doutait sincèrement. D’ailleurs, la prétendue humanité des abattoirs casher était loin de le convaincre.
[...] Je te le répète, Sandomierz, c’est la capitale mondiale du meurtre rituel. C’est la ville où les enlèvements d’enfants et les pogroms qui en résultaient étaient aussi cycliques que les saisons d’une année. C’est la ville où l’Église encourageait cette bestialité, l’avait presque érigée en institution. Dans notre cathédrale, on voit encore aujourd’hui un tableau représentant le meurtre d’enfants catholiques par des Juifs. On a tout fait par ici pour balayer ce pan de l’histoire sous le tapis.
[...] Ainsi, il devait mener une enquête dans une ville épiscopale au passé antisémite à propos du meurtre d’une militante associative réputée ayant été égorgée rituellement comme une vache dans un abattoir juif.

Oui sous ses airs potaches, profitant d’une intrigue policière, Zygmunt Milosweski explore les penchants antisémites de ses concitoyens et un côté un peu obscur de la Pologne et de son Histoire.
On se rappelle ce même contexte découvert dans la forêt polonaise, noire et profonde, de Charles T. Powers.
Toute ressemblance avec des pays voisins serait bien sûr fortuite.
L'intrigue policière et l'enquête du procureur sont presque dignes d'Agatha Christie.
Miloszewski est un journaliste (chaque chapitre est d'ailleurs introduit par une sorte de petite éphéméride amusante reprenant des titres de ‘journaux’) un journaliste écrivain à l'écriture directe, émaillée de petites phrases que l'on devine comme autant de piques parfois ironiques, parfois féroces, adressées à ses concitoyens.
Dans son roman, quelques personnages clés, plutôt bien dessinés : les autres acteurs ne servent souvent que de faire-valoir.
Pas mal de discours également (mais qui passent assez bien) : Miloszewski veut faire entendre ce qu'il a à dire sur ‘sa’ Pologne (et donc sur l'antisémitisme de ses compatriotes, c'est le thème principal).
Il est notamment fait allusion au pogrom de Kielce (dans la région de Sandomierz) qui eut lieu en 1946, donc après la guerre, contre des juifs survivants de retour des camps ou d'URSS.
Mais en dépit des horreurs qui sont évoquées, Zygmunt Miloszewski brosse un fort alléchant tableau de cette petite bourgade de province au bord de la Vistule, qu'il semble bien connaître et apprécier (son frère y vit) ... à tel point que l'on est même allé voir quelques photos de Sandomierz chez gougoule en regrettant de ne pas avoir fait le détour lorsque nous étions passés par Cracovie ! 

Pour celles et ceux qui aiment les petites villes de province, même en Pologne.
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vendredi 27 février 2015

Lumière morte (Michaël Connelly)

Harry Bosch met les pendules à l’heure.

Dans sa préface de Lumière morteMichael Connelly himself explique que les choses ont changé, que son notre détective préféré, Harry Bosch, a vieilli et se retrouve désormais à la retraite.
Pour marquer le changement, Connelly explique qu’il s’est même efforcé de changer de style narratif pour passer à la première personne et nous faire mieux partager les pensées de Harry Bosch.
Mais on a tant de plaisir à retrouver tout cela après avoir fréquenté Harry durant de longues années qu’on se demande : ah bon, c’était pas écrit comme ça avant ? Comme si on avait toujours été dans les pensées de Hiéronymus Bosch.
Alors Harry à la retraite ?
Oui, oui. Bien sûr il s’ennuie et s’étiole, faisant semblant de jouer au privé sans grande conviction.
Alors on se doute bien, ne serait-ce que pour notre plus grand plaisir, que l’ami Harry va rouvrir un de ses vieux dossier, un cold case. Un frozen case même.
Sauf que ce dossier-là, fallait surtout pas le rouvrir, Harry.

[…] – Quelles sont mes chances de jamais consulter l’ensemble du dossier  ?
– Je dirais entre zéro et aucune. […]
– Ils sont montés dans mon bureau, ont ouvert mon tiroir et l’ont embarqué. Je ne reverrai plus ce dossier. Et peut-être qu’ils ne me rendront même jamais le tiroir. […]
– Et qu’est-ce qui se passera si je ne peux pas laisser tomber  ? Qu’est-ce qui se passera si, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec cette affaire, des raisons personnelles, il faut absolument que je continue  ?... Dis-moi, qu’est-ce qui se passe  ? Elle hocha la tête d’un air agacé.
– Tu prendras des coups. Parce que ces gens-là ne rigolent pas, Harry. Trouve donc une autre affaire ou une autre manière de te débarrasser de tes démons.
– Qui sont «  ces gens-là  »  ?

Depuis le 11 septembre on le sait, les États-Unis n’ont plus qu’une obsession, la lutte contre le terrorisme : TMSB, Tous les Moyens Sont Bons, au point d’enterrer les autres crimes s’ils touchent de près ou de loin au terrorisme, au point de vouloir fermer la trop grande gueule de notre ami Harry s’il tente de rouvrir des dossiers bien fermés.
Heureusement, Connelly ne s’appesantit pas trop sur ce volet politique un peu convenu qui (comme dans À genoux) ne sert que de décor à un polar très noir, à l’ambiance peut-être encore plus sombre que d’habitude.
Peut-être parce que cette fois-ci il n’y a pas d’affreux barjot, de psychopathe allumé, de serial-killer monstrueux, … non, rien que de l’américain bien normal dans cette enquête qui va mêler showbiz arrogant, LAPD corrompu et FBI paranoïaque.
Avec ce qu’il faut de retournements de situation et de coups de théâtre, jusque y compris dans la vie privée du privé !

Pour celles et ceux qui aiment les don quichottes du LAPD, même à la retraite.
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mercredi 25 février 2015

BD : Les 110 pilules

Le déclic de la période Ming

Les éditions Delcourt ont eu la bonne idée de ré-éditer dans leur collection Erotix, la BD de MagnusLes 110 pilules.
La bande dessinée de Magnus (l’italien Roberto Raviola) datait des années 80, les années de l’écho des savanes, mais le véritable original date lui à peu près de l’an 1000 : le Jin Ping Mei (ou Fleur en fiole d’Or), un roman érotique de la dynastie Ming, des milliers de pages compilées au fil des siècles et dont la BD reprend quelques thèmes.
Le riche seigneur Hsi-Men, bon vivant, va obtenir d’un moine ermite, quelques pilules magiques (110 pour ceux qui ne se sont pas laissés distraire par les images) qui lui assurent la virilité qui sied à son rang et qui vont lui permettre d’honorer comme il se doit ses diverses concubines et même d’autres dames si besoin.

[…] Mais n’oubliez pas ce que vous dit le moine ! Jamais plus d’une et une à chaque lune !

Évidemment ces petites pilules magiques (le viagra avant l’heure) vont nous valoir quelques émotions, à nous lecteurs et puis aux dames de la cour aussi.
Les beaux et agréables dessins en noir et blanc de Magnus font la part belle aux courbes féminines et aux membres virils, au point qu’on en oublie souvent d’admirer les décors et les paysages, pourtant fort bien travaillés eux aussi.
Entre deux intrigues de son harem, le seigneur Hsi-Men avale ses pilules sans compter et bande à tout va. Dames de la cour, prostituées du village, riche voisine et même quelques jeunes et beaux travestis, tout le monde y passe et dans différentes positions, la Chine est une civilisation raffinée, on le sait.

[…] Le jardinier : lui, butte le jardinet avec deux doigts, elle, allongée sur le dos, les jambes autour de sa taille à lui, cultive le concombre en attendant d'être arrosée.
[…] La grille : elle est sur le dos, les genoux en arrière, introduit deux doigts dans son petit four, lui, sa broche.
[…] La petite cage : il s'est allongé sur le dos, elle s'est assise sur lui, emprisonnant l'oiseau. Elle serre les cuisses et le fait gazouiller.

Mais le seigneur Hsi-men a trop vite oublié les conseils avisés du moine et tout cela va très mal finir sans que l’on sache bien si la morale de l’histoire est de celles qui nous interdisent de braver les équilibres immuables de la nature ou de celles qui nous incitent à profiter du temps présent sans souci de l’avenir …
Un album chaud, qui change intelligemment de la production habituelle et qui s'avère être un peu plus qu'un catalogue d'images pieuses.


Pour celles et ceux qui aiment ‘ça’.
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vendredi 20 février 2015

Un membre permanent de la famille (Russell Banks)


L’écrivain et le stéthoscope.

Un recueil de nouvelles de Russel Banks, c’est un peu la garantie du plaisir de la lecture.
À l’écriture toujours aussi magistrale de Banks s’ajoute le format de courtes nouvelles qui oblige à aller vite et bien à l’essentiel, là où ça fait mal, juste au cœur.
Au cœur de ces hommes et femmes dont la vie est sur le point de basculer tout doucement, au cœur d’une famille qui est sur le point de partir à la dérive. Car il est beaucoup question de couples et de familles dans ces nouvelles comme dans celle qui donne son titre au recueil : Un membre permanent de la famille, un membre de la famille qu’on vous laisse découvrir (un indice : il est en photo sur la couverture).
Des tranches de vie ou non, même pas : de simples petits moments de vie, quelques heures suspendues entre deux (un hôpital, un hôtel, un aérogare, …), où tout semble sur le point de glisser, de basculer, au moment où l’on décide de continuer ou d’arrêter de se mentir à soi-même.
De son écriture sèche et un peu froide, comme un stéthoscope, Russel Banks ausculte les cœurs.
Comme celui de Howard, tout récemment transplanté, qui doit s’habituer au rythme cardiaque d’un autre, un autre dont la veuve a voulu le rencontrer.
[…] '”Oui, j’aimerais vous demander un service, dit-elle. Je peux ?
- Ouais, bien sûr. Pourquoi pas ?
- Je voudrais écouter votre cœur. Le cœur de Steve.
- Houlà ! Écouter mon cœur ? C’est … disons, est-ce que c’est pas un peu … bizarre ?
- Pour moi ce serait vraiment important. Plus que vous n’imaginez. […]
Ils restèrent ensemble un long moment, secoués par le vent qui venait du port, chacun serrant l’autre dans ses bras en écoutant le cœur d’Howard.
Dans les premières pages (une des meilleures nouvelles) on fera aussi la rencontre de Connie, un ancien marine, un vétéran dont les trois fils sont dans la police et qui se fait bêtement choper au retour d’un braquage de banque …
[…] “Allez, papa, sois raisonnable. On est deux là à pouvoir t’arrêter ! C’est ce que tu veux ? Être arrêté par tes propres fils ? Et que le troisième soit ton gardien de prison ?”
Connie regarde la fenêtre à l’autre bout de la pièce et, à travers la vitre, l’obscurité du dehors. Il se demande si on est déjà en pleine nuit ou de très bonne heure le matin. Il déclare : “Ça parait bizarre, quand vous dites les choses comme ça. Comme si j’avais voulu que ça arrive.”
En quelques pages, chaque moment nous plonge au cœur de l’humain, au cœur de ces êtres ordinaires des États-Unis d’Amérique.
Comme autant de rapides portraits, crayonnés en quelques traits. La pirouette qui tient lieu de chute habituellement à une nouvelle ressort plus ici du crayon levé. Comme en suspension.
Contrairement à la plupart des recueils de nouvelles, celui-ci est très harmonieux, empreint d’une unité de ton un peu mélancolique qui fait qu’on le referme en ayant l’impression d’avoir lu un roman, d’avoir traversé un village étrange peuplé de personnages voisins.
Un concentré de très grande littérature. Tout simplement.

Pour celles et ceux qui aiment les oiseaux des neiges.
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mercredi 18 février 2015

Dieux de la pluie (James Lee Burke)

Au Texas, les dieux nous sont tombés sur la tête.

Un roman , un polar, de James Lee Burke mais sans son flic fétiche Dave Robicheaux : Burke remet en scène dans ce roman récent, un ancien héros, un shérif, qu’il avait déjà installé au début de sa carrière, une sorte de prototype de Dave Robicheaux.
Et l’on quitte la Louisiane pour retrouver le Texas où est né Burke.
Un Texas écrasé de chaleur et saturé de poussière.
Voilà pour les nouveautés.
Pour le reste, Dieux de la pluie, c’est du grand James Lee Burke : une écriture toujours aussi foisonnante, riche, un roman toujours aussi tordu et complexe où tout devient prétexte à histoire(s), où même une simple église en bois recèle tout un passé, où même le moindre personnage secondaire possède toute une densité.
Du grand roman américain, exigeant.
Avec toujours ce sentiment diffus d’une certaine confusion où il faut accepter de se laisser porter, emporter, dans une histoire très noire, aussi noire que l’âme humaine.
Dès les premières pages, nous voici plongés en enfer : à la frontière mexicaine, une dizaine de filles asiatiques, moitié putes, moitié mules, viennent de se faire hacher à la mitraillette et enterrer au bulldozeur. Celui ou ceux qui ont fait cela n’ont même pas pris la peine de  vérifier si elles étaient bien mortes avant de passer le tractopelle.

[…] – Ces femmes orientales, à Chapala Crossing ? C’est pour ça que vous êtes là ?
– Certaines étaient des gamines. Elles ont été abattues à la mitraillette, puis enfouies par un bulldozer. Au moins l’une d’entre elles était sans doute encore vivante. »

Après la découverte de l’horrible boucherie du début, il ne se passera presque plus rien : ce qui intéresse James Lee Burke, ce n’est pas le côté polar, l’intrigue policière, mais ses personnages, les âmes de ses personnages, qu’il a plongés dans cet enfer (et nous avec).
Toute une galerie de multiples acteurs aux motivations et alliances un peu confuses, tant du côté des forces de l’ordre que du côté des malfrats, qui vont s’éclaircir peu à peu au fil de ce gros pavé.
Le shérif Hackberry Holland et sa jeune adjointe Pam Tibbs aux relations (et aux passés) complexes (Hackberry n’était pas revenu indemne de Corée).

[…] Je suis censé être ton supérieur, Pam. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à te mettre ce concept simple dans la tête ?
– Va savoir, patron. »

Un jeune couple de paumés, embarqués dans cette sale histoire : Vikky la chanteuse de country(1) et Pete, le GI qui n’a pas l’âge de la Corée mais qui regrette d’être revenu (pourtant pas plus indemne) de l’enfer du moyen-orient.

[…] En Afghanistan, je priais pour qu’il y ait du vent.
– Pourquoi ?
– S’il y avait beaucoup d’arbres et que le vent se mettait à souffler et que quelque chose dans les arbres ne bougeait pas avec le vent, c’est de là que venait la prochaine roquette. »
[…] « Je regrette de ne pas avoir pris une balle de kalachnikov à Bagdad. »

Nick le proxénète juif, exilé de La Nouvelle-Orléans depuis Katrina, et qui est peut-être à l’origine de tout ce bazar.

[…] – Arrête de mentir. Qu’est-ce que ces hommes ont fait en ton nom ?
– Ils ne l’ont pas fait en mon nom. Je ne leur ai jamais demandé de faire ce qu’ils ont fait.
– Tu me donnes envie de te frapper, de me mettre les poings en bouillie.
– Ils ont tué neuf Thaïlandaises. Des prostituées. Artie Rooney leur avait fait franchir la frontière clandestinement. Ils les ont passées à la mitraillette, et enterrées avec un bulldozer.
– Mon Dieu, Nick, dit-elle, sa voix se brisant dans sa gorge.
– Je n’avais rien à voir avec ça, Esther.
– Si, tu avais à voir. »
Puis elle répéta : « Si, tu avais à voir. »

Esther, la charmante épouse de Nick, au prénom biblique qui lui sauvera la vie.

[…] Esther a dit au roi Xerxès que s’il tuait son peuple, il devrait la tuer, elle aussi. C’est comme ça qu’elle est devenue la servante de Dieu. Tu ne sais pas ça ?
– Non, et je perds pas non plus mon temps à ces conneries de la Bible.
– C’est parce que tu n’as pas d’éducation. Tu n’es pas coupable de ton ignorance.

L’inspecteur Clawson des services de l’immigration et des douanes US,  un officier trop border-line (excusez pour le jeu de mots) pour être clean et rester couvert par ses supérieurs.

[…] Désolé de t’avoir fait la leçon à propos de Clawson. Je ne pensais pas qu’il essaierait de se servir de nous, dit Pam.

Une bande de motards et pas mal d’affreux jojos, dont un irlandais et un russe en plus du juif, dont on ne sait pas qui en veut à qui (en fait c’est simple, voici un indice : tout le monde en veut à tout le monde et personne ne se fait confiance).

[…] Le type qui a tué toutes ces femmes derrière l’église utilisait une Thompson. C’est difficile de s’en procurer. Elles tirent des cartouches de .45. Le tambour à munitions contient cinquante cartouches. Peut-être que le type qui a tué les filles derrière l’église est le même que celui qui a mitraillé les motards.
– Ça n’a pas de sens. Pourquoi se tueraient-ils entre eux ?
– Peut-être qu’ils ne travaillent pas ensemble. »

Et puis les agents fédéraux du FBI qui ont leurs propres cibles.
Tout ce joli petit monde se croise et se décroise sur les routes du Texas, sur l’air de I get around, parfois sans même se voir, entre motels miteux et diners crasseux.

[…] – Je pense que cet endroit est un asile psychiatrique en plein air.

Et puis il y a le plus barjot des barjots, le Prêcheur, dont on peine (dont tout le monde peine !) à deviner les motivations, capable du meilleur comme du pire, le plus souvent embarqué dans des délires mystiques.

[…] – Un type avec des béquilles sans maison ni voiture ? À mon avis, ce type est une espèce de légende urbaine.
– Peut-être.

Un type capable de vous découper le petit doigt sur le coin de votre bureau si ça peut faire avancer la discussion, un expert en grammaire et en mitraillette :

[…] – J’essaie d’être carré avec toi. T’es un puriste. Il y en a plus beaucoup, des comme toi. Ça veut pas dire que j’ai envie de me manger une balle.
– Pourquoi penses-tu qu’on va se faire refroidir ?
– T’as essayé de passer une adjointe du shérif à la mitraillette. Ensuite, t’as eu une occasion de buter le shérif et tu l’as pas fait. Je pense que tu dois avoir un désir de mort.
– C’est sans doute ce que pense le shérif Holland. Mais vous vous trompez, tous les deux.

Ce Prêcheur qui campe sur la tombe de sa mère et qui mérite indiscutablement son entrée au panthéon des grands fêlés.

[…] J’ai un truc à te demander.
– Si ma mère est vraiment enterrée sous cette tente ?
– C’est en partie ça.
– Et quoi d’autre ?
– Que lui est-il arrivé ?
– Comment elle a fini ses jours ?
– Ouais, je veux dire, si elle était malade, ou si elle était vieille, ou si elle a eu un accident ?
– C’est une question complexe. Tu vois, je ne sais pas si elle est sous cette tente, ou s’il n’y a qu’une partie d’elle. Je l’ai enterrée après une période de grand gel. J’ai dû faire un feu sur le sol et me servir d’une pioche pour creuser la tombe. Alors je n’ai pas creusé très profond. À cette époque je ne connaissais pas grand-chose aux prédateurs, et je n’ai pas recouvert la tombe de pierres. Quand je suis revenu un an après, des créatures l’avaient déterrée, et dispersée sur quarante ou cinquante mètres. J’ai remis dans le trou ce que j’ai pu, mais pour tout te dire, je ne sais pas exactement quelle quantité d’elle se trouve sous nos pieds. Il y avait un tas d’os tout autour.
– Jack, est-ce que tu…
– Quoi ?
– Il arrive des merdes. Tu avais quelque chose contre ta mère ?
– Ouais, il arrive des trucs. Ressers-moi un peu de café, tu veux bien ?

À peine arrivé à mi-parcours on comprend un peu mieux qui a fait quoi, qui a commis quoi, qui court après qui et pourquoi, mais il reste encore de nombreuses pages et, tout comme les personnages, on n’est pas encore sorti de cet enfer !

[…] « Qui était le tireur, à l’église ? demanda Hackberry.

– Celui qui a vraiment tiré ?
– C’était qui ?
– Le Prêcheur, je crois.
– Tu crois ?
– Je ne l’ai pas vu. Je suis sorti du camion pour pisser, et je me suis enfui quand la fusillade a démarré.
– Qui avait la Thompson ?
– Le nommé Hugo. Elle était dans un sac de toile avec les munitions. Il a dit qu’elle appartenait à l’homme le plus dangereux du Texas.
– As-tu vu le Prêcheur ?
– Non, monsieur, je ne l’ai jamais vu.

Certains lecteurs seront, comme nous, peut-être un peu gênés par l’empreinte mystico-religieuse (culpabilité, rédemption, grâce, …) qui est un peu la marque de fabrique de James Lee Burke et qui est ici un peu trop appuyée, parfois.

[…] Il était persuadé que regarder un exécuteur dans les yeux au cours des dernières secondes d’une vie était peut-être le pire sort que pouvait connaître un être humain. Cette perception ultime du visage du mal détruisait non seulement l’espoir, mais toute la foi qu’on pouvait avoir en ses frères humains. Il ne voulait pas lutter avec ces bonnes âmes qui choisissent de penser que nous descendons du même noyau familial, nos ancêtres pauvres, nus, maladroits dans l’Éden, et qui, par orgueil ou par curiosité avaient péché en mangeant le fruit défendu. Mais il était depuis longtemps arrivé à la conclusion que certaines expériences subies aux mains de nos frères humains étaient bien la preuve que nous ne descendions pas tous du même arbre.

Mais entre chaleur et poussière, à mesure que les cadavres s’empilent, au fil de ces pages pessimistes en dépit d’un peu de lumière apportée par les personnages féminins, on comprend vite que les Dieux de la pluie ont quitté le Texas depuis bien longtemps :

[…] C’est un de ces anciens dieux de la pluie. Il y en avait beaucoup qui vivaient ici quand c’était une immense vallée pleine de blé. Mais les dieux de la pluie sont partis. Et ils ne reviendront pas.
– Comment sais-tu ça ?
– Ils ont pas de raison de revenir. On ne croit plus en eux. »

Brrr…

(1) - jetez donc une oreille du côté de la Carter Family et son country d’un autre âge !


Pour celles et ceux qui aiment les barjots en quête de rédemption dans le désert texan.
D’autres avis sur Babelio, celui de Yan et celui de Cottet plus dubitatif.

vendredi 13 février 2015

7 jours (Deon Meyer)


On s'était pourtant promis de ne pas abuser de Deon Meyer, un auteur qu'il vaut mieux savourer à petites doses sous peine de trouver ses polars un peu trop répétitifs et indigestes.
Mais quelques semaines seulement après l'excellent Kobra (qu'on vous recommande), le hasard et le cirque des inconstances ont fait que nous voici avec 7 jours entre les mains.
Un bon polar de bonne facture avec une bonne histoire à raconter : une enquête savamment et patiemment construite. Et comme d'habitude une galerie de personnages bien dessinés, c'est la marque de fabrique de Deon Meyer et le principal atout de ses bouquins.
La police du Cap est en train de laisser pourrir deux affaires d'assassinats. Deux jeunes femmes de la bonne société, trucidées, deux meurtres sans aucun rapport entre eux.
Un sniper mystérieux entreprend de réveiller les enquêteurs : chaque jour qui passe (il y en aura 7 pour ceux qui ont suivi), le sniper tire sur un flic. La pression monte. On reprend les enquêtes à zéro. On repart des rapports et des interrogatoires. Un lent et minutieux travail d'investigation, intelligemment décrit, ponctué chaque jour par les tirs du sniper.
Toute l'équipe des Hawks, menée par Benny Griessel que l'on connait bien et ses accolytes Mbali Kaleni et Vaughn Cupido, se met en chasse.

[...] Cupido sortit son badge de sa poche, l'abattit sur le comptoir en disant :
- Lis et pleure.
L'homme se pencha prudemment en avant et lut.
- C'est quoi ton nom ? demanda Cupido.
- Affonso ? répondit-il avec une hésitation étrange, en courbant ses épaules étroites.
- Affonso qui ?
- Affonso Britos ?
- Tu me le demandes ou tu me le dis ?
- Je vous le dis ?
Cupido regarda l'homme d'un air sévère. Ça devait être la nervosité qui provoquait les points d'interrogation.
- Capitaine Vaughn Cupido. Tu connais la Direction des enquêtes criminelles prioritaires, Affonso Britos ?
- Désolé. Je ne suis pas sûr. (Ton d'excuse respectueux.)
- Les Hawks.
- Ouais. Je connais les Hawks.
- Génial, Affonso. Qu'est-ce que tu sais des Hawks ?
- Ils foutent la trouille ?
- C'est la bonne réponse.

Une belle et bonne enquête, du stress et de la pression, une course contre la montre et le calendrier du sniper. C'est devenu son habitude, Deon Meyer épice son bouquin de quelques nouveautés high-tech : téléphonie et internet sont appelés à la rescousse. Mais ce côté branché est un peu moins réussi que le même volet dans Kobra.
Ses collègues considèrent Benny Griessel comme un 'vieux renard'.
Mais le trop modeste Benny considère que seul le côté 'vieux' est véridique et que le côté 'renard' laisse à désirer !

[...] - Benny, s'il te plaît. Que s'est-il passé ?
- Tout s'est passé. Fanie Fick est mort parce que je suis un imbécile. Mes collègues ont dû résoudre l'affaire Sloet parce que je suis nul comme enquêteur. Je ne sais plus interprêter les réactions des gens. J'ai perdu Carla, la seule personne ... la seule femme qui voulait encore avoir affaire à moi. Elle est amoureuse du Chaînon Manquant. Mon fils veut se faire tatouer "Parow Arrow" sur le bras et je n'ai aucun moyen de l'en empêcher, parce que j'ai besoin qu'il me donne des leçons sur les bornes Wi-Fi et Twitter et Facebook et les modems cellulaires, afin que je ne me ridiculise pas d'avantage.

Comme d'habitude, et c'est bien sûr tout l'intérêt des polars de Deon Meyer, on entrevoit de nouveaux aspects de ce qu'est devenue la nation Arc-en-ciel après Madiba.
Les problèmes de couleur sont toujours très prégnants et l'on découvre quelques travers du BEE (Black Economic Empowerment), le programme qui vise à repeindre en couleurs plus foncées le pouvoir économique : la discrimination positive appliquée au monde des affaires.
Avouons que l'on se perd un peu dans les méandres de cette excursion économique (corruption, blanchiment, main-mise étrangère, OPA, ...) : Deon Meyer explique à la fois trop et trop peu et se fourvoie un peu dans le dosage.
Mais pas suffisamment pour nous gâcher le plaisir de ce bon gros polar, nerveux et efficace, que l'on dévore en bien moins de 7 jours.
Un Deon Meyer sans surprise mais presque sans fausse note.
Mais tout de même un cran en-dessous du récent Kobra.


Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique, même du Sud.
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dimanche 8 février 2015

BD : Revoir Paris

Revoir Paris et …

Voici un projet aux multiples dimensions (sans jeu de mots !) :
- une exposition à la Cité de l’Architecture au Palais de Chaillot
- des images de synthèse en 3D réalisées par les équipes de Dassault Systèmes
- et bien sûr la BD Revoir Paris de François Schuiten et Benoît Peeters que l’on ne présente plus.
Vers 2050, la Terre est bien évidemment partie en sucette et quelques élus se sont réfugiés dans l’espace sur l’Arche. Cent ans plus tard, une expédition sur Terre est organisée pour revoir Paris.
La jeune Kârinh est du voyage avec une douzaine de vieillards. Dans ce contexte un peu mystérieux, Kârinh semble un peu atypique et quelque peu rebelle aux conseils raisonnables de l’organisation. Elle n’a qu’une idée en tête, Revoir Paris bien sûr, ou plus exactement voir Paris puisqu’elle est née sur l’Arche dans des conditions qui expliqueront son obsession.
Bientôt cet étrange équipage débarque au Havre et regagne Paris par la Seine. Nous voilà plongés en 2150 dans une étrange ambiance décalée, façon steampunk, mélange d’images passéistes et futuristes.
L’histoire de Kârinh, étrange et mystérieuse (quelques indications nous sont délivrées au compte-goutte) rappelle un peu la Lila K du roman de Blandine Le Callet et ça nous plait bien.
Mais paradoxalement, ce sont les images tant attendues de Paris qui nous laissent un peu sur notre faim.
Ce premier album a comme une mise en bouche, un goût de trop ou trop peu : il va falloir attendre la suite pour se convaincre (un second et dernier épisode est programmé).

Cette BD nous a été offerte par Babelio et Casterman dans le cadre de l’opération Masse Critique.


Pour celles et ceux qui aiment Paris.
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jeudi 5 février 2015

Viscères (Mo Hayder)

La peur au ventre …

Voilà longtemps qu’on n’avait ouvert un livre de Mo Hayder , depuis le terrible et envoûtant Tokyo je crois.
Mo Hayder qui est réputée pour ses polars ou thrillers sacrément horrifiques.
Alors avec un titre pareil : Viscères (paru dans la collection Sang d’encre !), mieux vaut s’armer de courage et vérifier qu’on a les volets bien clos, la porte fermée à double tour et l’estomac bien accroché.
Et ça commence évidemment très fort lorsque Matilda et Oliver Anchor-Ferrers découvrent des entrailles suspendues à un buisson de leur délicieux jardin du Somerset.

[…] Nous espérions que ça provenait d’un animal, dit-elle.
- Vous pensez que c’est possible ? demande Oliver aux policiers avec une pointe d’espoir dans la voix. Un cerf, peut-être ?
- Un cerf ? J’en doute, répond l’inspecteur Honey à voix basse.
- Il y a dans le coin des chiens assez costauds pour faire ça à un cerf, argüe Oliver.
- Et accrocher leurs entrailles dans les arbres ?

De quoi remuer nos tripes et de vieilles affaires : il y a quinze ans, Kable, un déséquilibré, trucidait salement deux jeunes gens dans cette même région paisible du Somerset.

[…] Kable a signé son acte en vidant les deux victimes de leurs entrailles. Il a tressé leurs intestins ensemble et les accrochés aux arbres au-dessus des cadavres en leur donnant la forme d’un cœur. Exactement comme ceux découverts aujourd’hui.

Mais l’inspecteur Honey et son acolyte ne semblent pas tout à fait cleans. Le week-end à la campagne de la bourgeoise famille Anchor-Ferrers va bien vite tourner au cauchemar et cette première partie du bouquin lorgne même du côté de Funny Games … sans être vraiment convaincante.
Il faudra attendre l’entrée en scène de l’inspecteur fétiche de Mo Hayder, l’inspecteur Jack Caffery qui erre comme une âme en peine sans avoir jamais pu découvrir ce qu’est réellement devenu son jeune frère victime des pédophiles, il y a déjà de longues années.
L’entrée en scène de Caffery et de sa mystérieuse âme damnée : le Marcheur.

[…] C’est ce qui lit les deux hommes. Tout comme Caffery, le Marcheur a perdu un être cher à cause d’un pédophile. Lui non plus n’a pas de corps à enterrer. Les semblables s’attirent. […]
Rechercher le corps de sa fille, c’est ce qui pousse le Marcheur à ratisser la campagne.

Toute cette entrée en matière est un peu laborieuse et franchement capilotractée jusqu’à ce que ces deux-là croisent (enfin !) le chien égaré des Anchor-Ferrers …
Comme si l’auteure avait eu plusieurs pièces de puzzle à assembler, pas tout à fait assorties.
Et alors, l’affreux Kable est-il vraiment sorti de prison ?
On est d’autant plus stressé par la construction du bouquin qui alterne, de façon assez classique, les chapitres entre au moins deux histoires parallèles : chacun de ces chapitres se clôt sur une petite virevolte, une question, un revirement, une angoisse … et hop, on repasse sur l’autre histoire et il faudra donc attendre quelques pages avant de tranquilliser notre esprit en alerte, de rassurer notre inquiétude en suspens, mais l’autre histoire aura ouvert de nouvelles questions, et … épuisant !
Mais peu à peu, le bouquin s’avère finalement moins gore qu’annoncé par la une de couverture (et la lecture n’en est que plus confortable).
Après quelques chapitres, on en vient même à se dire que, mis à part ces entrailles de cerf (de cerf ?) qui pendouillent ici ou là, on en vient même à se dire que Kable est toujours en taule, que le titre de la VF et les boyaux dans les arbres n’étaient peut-être finalement qu’un leurre : d’ailleurs le titre en VO c’est Wolf(1)
Oui, cette histoire de boyaux n’était peut-être qu’un leurre.
Peut-être.
Mais, ne serait-on pas en train de se rassurer à bon compte ? d’oublier trop rapidement l’esprit retors de Mo Hayder ? de croire trop facilement que la dame va manquer ainsi à sa réputation ?
Le château de cartes patiemment assemblé va bien évidemment s’écrouler et chacune de ces cartes va s’abattre mais pas du côté attendu : une série de surprises nous attend !
Réservé à celles et ceux qui aiment se faire emberlificoter et qui aiment les histoires (un peu trop) abracadabrantes.

Livre lu grâce à Babelio et aux Presses de la Cité dans le cadre de l’opération Masse Critique (SP).

(1) - Wolf … à peine moins inquiétant que Viscères et d’ailleurs on vous laisse en découvrir le sens …


Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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mercredi 4 février 2015

Les yeux fermés (Gianrico Carofiglio)


Après Témoin involontaire, nous revoici de nouveau dans les Pouilles avec l'italien Gianrico Carofiglio et son héros Guido Guerrierri avocat à Bari.
Un peu comme Donna Leon plus au nord, Gianrico Carofiglio explore au fil de ses polars, différentes facettes de la société italienne.
Témoin involontaire mettait en scène les immigrés africains, et cet épisode, Les yeux fermés, évoque les violences faites aux femmes et aux enfants. Guido n'est plus avocat de la défense mais cette fois se retrouve du côté de la partie civile ... un avatar de Don Quichotte qui mettrait sa carrière en jeu pour tenter de contrer l'impunité dont peuvent se prévaloir les puissants.

[...] Pas de problèmes, dis-je. J'étais avocat et un client en valait bien un autre. Ce disant, je pensais que j'étais en train de faire une sacrée connerie.

Les polars de Carofiglio ont la saveur de l'Italie du sud, une certaine nonchalance, une certaine douceur de vivre, jusque dans la mélancolie, et tout cela en dépit des horreurs parfois évoquées.
Et puis Guido est avocat : on découvre donc l'intrigue policière au fil des séances du procès, entrecoupées de longues digressions.
Même si l'auteur nous épargne les péripéties habituelles et les procédures trop documentées de ce que l'on appelle les thrillers judiciaires, chaque débat, chaque plaidoirie apporte son lot de découvertes, d'indices et de nouveaux mystères : l'avocat Guido a toujours quelques coups d'avance sur le lecteur qui se retrouve spectateur dans la salle, à sentir son cœur battre plus fort lorsque les 'affreux' prennent la parole et à battre des mains lorsque Guido réussit à jouer une carte maîtresse.
Un rythme particulier, un peu lent, qui change agréablement des polars trépidants. Et qui laisse à l'auteur le temps de fouiller ses personnages dont le fameux Guido, amateur de musique et de boxe, toujours aussi attachant.
Humour et humanité sont au rendez-vous, comme avec cet autre personnage : Sœur Claudia.
(attention, la citation qui suit en dévoile un peu trop sur sœur Claudia, même si le bouquin laisse rapidement deviner tout cela et que cela ne nuit aucunement au déroulé de l'intrigue)

[...] Claudia. Un nom qui ne figure pas sur ses papiers d'identité, ce qui n'a guère d'importance, sinon aucune. Son vrai nom, c'est Claudia. Le nom qui écrit sur ses papiers, c'est celui que lui ont donné ses parents naturels. Quelque soit la signification du mot naturel pour un père qui inflige un tel supplice à sa fille. Pour une mère qui laisse faire, qui fait semblant de ne rien voir, de ne rien entendre.
[...] Personne n'a jamais douté que j'étais vraiment une sœur. Ça peut sembler bizarre, mais c'est comme ça. C'est marrant. Tu racontes que t'es une bonne sœur et ça ne vient à l'idée de personne de vérifier si c'est vrai. Personne ne te demande quoi que ce soit ... un papier. Pourquoi quelqu'un se ferait-il passer pour une bonne sœur ? Les gens prennent ça tel quel. On te demande tout au plus pourquoi tu ne portes pas l'habit. Tu expliques que dans ton ordre, c'est pas obligatoire, et ça ne va pas plus loin. Rapidement, on devient bonne sœur, pour tout le monde.

Des personnages mais aussi des histoires, car Carofiglio est aussi un excellent conteur : il sait raconter des histoires.

[...] Des légendes [...] il en existe sur tous les arts martiaux. La plus belle est celle des origines de Ju-Jutsu. Celle du médecin japonais et du saule pleureur. Tu la connais ?
- Non, je t'écoute.
- Il était une fois un médecin, dans le Japon ancien, qui avait passé de nombreuses années à étudier les méthodes de combat. Il voulait découvrir le secret de la victoire mais il était insatisfait, parce que, en fin de compte, dans tous les systèmes, ce qui prévalait était la force, ou la qualité des armes, ou des expédients ignobles. Ce qui voulait dire qu'on pouvait toujours s'entraîner et étudier les arts martiaux, qu'on pouvait toujours être fort et préparé, on rencontrerait quelqu'un de plus fort, de mieux armé, de plus rusé, qui remporterait la victoire. [...]
- Bref, ce médecin était découragé, parce qu'il ne progressait pas dans sa recherche. Un jour d'hiver, il était assis auprès d'une fenêtre tandis que dehors, il neigeait depuis des heures. Il regardait dehors en suivant ses pensées. Le paysage était tout blanc; il y avait beaucoup, beaucoup de neige. Soudain, le médecin vit une branche de cerisier céder sous le poids de la neige et se briser. Puis ce fut au tour d'un grand chêne. On n'avait jamais vu pareille tempête de neige. [...] Dans le jardin, par-delà la fenêtre, il y avait un étang et , tout autour, des saules pleureurs. La neige tombait sur les branches des saules, mais dès qu'elle commençait à s'amasser, ces branches ployaient et la neige tombait par terre. Les branches des saules ne se brisaient pas. Voyant ce spectacle, le médecin éprouva soudainement un sentiment d'exaltation et se rendit compte qu'il était arrivé au terme de sa recherche. Le secret du combat était la non-résistance. Ce qui cède passe l'épreuve; ce qui est dur, raide, un jour ou l'autre succombe, se brise. Un jour ou l'autre, on trouvera quelqu'un de plus fort que soi. Ju-Jutsu, ça veut dire : art de la malléabilité.

Un excellent épisode qui devrait vous inciter à découvrir cet auteur et sa région des Pouilles (cet épisode laisse une large place à Bari).
Et qui va nous inciter à poursuivre notre lecture de la série.

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie du sud.
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lundi 2 février 2015

À pas comptés (Chris Costantini)

À macho, macho et demi.

Avouons tout de suite une franche déception pour ce polar de Chris Costantini, de son vrai nom Christophe Bourgois-Costantini un français né au Gabon, un auteur pourtant récompensé de divers prix notamment pour son roman : La note noire (pas lu ici).
Pour cet épisode-ci : À pas comptés, Costantini nous embarque pour une double enquête de part et d'autre de l'Atlantique.
À New-York, on nous attend dans une ambiance à la Philip Marlowe ni très réussie, ni très crédible en dépit d'une prose virile qui transpire les laborieux efforts du frenchy qui voulait écrire comme les américains.

[...] Le froid m’asphyxia brusquement et j’eus alors la sensation d’être cueilli par une droite glacée de Joe Frazier qui me projetait dans les cordes d’un flipper géant aux néons colporteurs et aux sonorités discordantes.
[...] Un gratte-ciel sur fond d’une partition de gris, nouveau glaive de mica qui venait poignarder un horizon déjà déchiqueté.

Thel (allusion très appuyée à Monk), le flic jazzy à deux pas de la retraite (et donc futur détective) ne réussit pas à nous aimanter et on souffre avec lui d'un passif familial beaucoup trop pesant.

[...] Je m’empressais de rendre service. Le paradoxe ? In fine, je ne sauvais pas grand monde et tous les fuyards du bonheur qui s’étaient collés au pare-brise de ma vie m’en voulaient d’avoir tenté de les sortir de leurs marigots. Mes nouveaux défis : actionner les essuie-glaces et apprendre à dire non.

Du coup, on préfèrerait presque le côté Danois de l'enquête avec des personnages moins fouillés mais plus crédibles, plus sympas et plus proches de nos standards européens. Mais ce versant de l'intrigue n'occupe que peu de place et se trouve plombé par une bluette entre deux gays à laquelle on ne croit guère plus qu'au reste.
Costantini émaille son intrigue de digressions qui ratissent très large : une histoire du trafic de drogue à travers les âges, les mérites incroyables de l'ostéopathie ou la nécessité d'entraîner ses neurones pour combattre Alzheimer, ... bof.
Le seul documentaire intéressant est celui directement lié à l'intrigue : les déboires des G.I. Joe de l'oncle Sam depuis leur recrutement dans les bas-fonds des banlieues US jusqu'au difficile retour de ceux qui auront échappé à la guerre en Irak et au trafic de drogue qui accompagne les armées US depuis le Vietnam.
Reste le côté policier du bouquin : une histoire de trafic de prothèses (de jambe) sur fond de guerres et de misère humaine.

[...] – Thel… Si je te dis qu’on a un macchabée black overdosé, tu restes scotché à ta moleskine. Si je rajoute qu’il a une veste en anaconda digne de Nicolas Cage dans Sailor et Lula, tu ouvres un œil torve. Mais que me répond Sa Seigneurie si je lui dis que notre gars a une prothèse genre bionique à une jambe ?
– Que Steve Austin a fauté ...

Médecine de riches et médecine de pauvres.

[...] J’ai croisé beaucoup de soldats estropiés sur différents fronts, ils avaient tous des prothèses de base. C’est d’ailleurs une honte quand on y pense. Et puis ces prothèses modernes ne se trouvent pas dans le commerce.
– Comment un amputé pourrait-il s’en procurer ?

Même si le propos est louable, tout cela n'est guère convaincant et se termine par un dénouement franchement rocambolesque.
Quant aux lectrices, je les laisse apprécier à sa juste valeur la profondeur des réflexions des héros de Costantini :

[...] Son parfum la précéda. Puis la fine ligne de soudure de ses bas qui enfermaient des jambes galbées, césure de deux grains de blé blonds émergeant d’escarpins de prix et ne cessant de s’allonger jusqu’à l’ombre d’une jupe bleu marine. Arrivée à la table de conférence, elle posa précautionneusement son manteau et se retourna avec grâce pour contempler l’assistance en majorité masculine.

Mouais, tout cela n’est guère convaincant et on évitera désormais d’y revenir.

Pour celles et ceux qui aiment les machos.
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jeudi 29 janvier 2015

Amazone (Maxence Fermine)


Le rêve du piano blanc.

On se sait pas trop après avoir refermé ce petit bouquin Amazone, si c’est un rêve que nous raconte Maxence Fermine, celui du piano blanc ou si c’est le piano blanc lui-même qui a rêvé …
Fitzcarraldo promenait son bateau ivre et son gramophone à travers les montagnes.
Novecento jouait du piano en errant à travers les océans.
Amazone Steinway laisse entendre sa musique quelque part entre les deux, composant avec les rêves délirants de l’un et la poésie de l’autre, entre deux fleuves de l’Amazonie.
C’est là toute la magie de Maxence Fermine, un écrivain qui mérite largement d’entrer au panthéon de nos coups de cœur et de nos favoris.
Fermine nous parachute de but en blanc, sans préliminaire ni avertissement, au fin fond de la forêt amazonienne, dans un village perdu qui ne figure même pas sur les cartes et qui aurait pour nom Esmeralda.
Un village avec en tout et pour tout, une taverne au bord du fleuve, le rendez-vous de tous les aventuriers du coin.
Des choses extraordinaires vont bientôt venir secouer la torpeur de ce village oublié de tous.
[...] - Qu'est-ce que tu dis ? demanda Rodriguez en se tournant vivement vers celui qui venait de troubler la tranquillité d'Esmeralda et qui se tenait sur le seuil, comme une moisissure née de l'humidité de la jungle.
Jesus Diaz ôta son chapeau de paille, sourit de toutes ses dents jaunes, et lança à la cantonade :
- Je dis qu'il y a un piano sur le fleuve.
Amazone Steinway débarque un beau jour à Esmeralda avec son piano blanc dont il tire un jazz à faire pleurer les sirènes.
[...] - Les regrets, le rêve et le hasard. Très bien. mais tout ça ne me dit pas pourquoi on t'appelle Amazone Steinway.
Cette fois, la réponse fut plus claire.
- Amazone, c'est pour le fleuve. Il paraît que ma musique ressemble à celle que produit l'Amazone en charriant toutes ces tonnes d'eau.
- C'est pas faux. Quand je t'ai vu arriver tout à l'heure, j'ai bien cru que le fleuve débordait de son lit.
[...] - Et Steinway ?
Le musicien se jeta en arrière sur sa chaise et, sur un rythme de plus en plus effréné, en véritable virtuose, se mit à tapoter les accoudoirs avec la même frénésie.
- Steinway, c'est parce que ce fichu nom est écrit sur mon piano. Un jour, quelqu'un a prétendu que j'avais gravé mon nom sur le piano, et depuis, tout le mode m'appelle comme ça.
Bien vite, sa légende fait le tour des rivières et des marécages et l’on vient de loin pour l’écouter, s’enivrer et perdre son argent au jeu.
[...] - Il parait que c'est pas un piano mécanique et que c'est lui qui joue réellement.
- Tu en es sûr ?
- Je ne sais pas. En tout cas, ce qui est certain, c'est que ce type est le seul Noir de toute l'Amazone qui joue sur un piano blanc.
Il serait bien vain de vouloir raconter l’histoire d’Amazone Steinway.
C’est un conte, une légende que nous relate Maxence Fermine d’une plume fine et ciselée, tissant mystère et poésie, réussissant à faire du lecteur (douillettement installé dans son fauteuil) un voyageur et un aventurier.
Tout cela est une histoire d’ambiance, un décor d’aventures (quel est celui que l’Amazone ne ferait pas rêver ?), un décor de nouveau far-west.
Mais c’est surtout une histoire d’amour bien sûr, comme le lecteur-voyageur-aventurier va le découvrir lorsqu’un deuxième sortilège va venir troubler Esmeralda, un tour de magie encore plus insolite que l’arrivée du piano blanc sur le fleuve.
Là, on ne résiste pas à vous livrer carrément tout un court chapitre (et si après ça …) :
[...] C'était une nuit de pleine lune, avec une chaleur torride, des centaines de moustiques venus en cohortes des sources du Solimoes et pas mal d'électricité dans l'air. Une nuit à finir fin saoul, sans un sou, entre les cuisses d'une femme. Une nuit à se laisser vivre. La même nuit que la semaine précédente et sans doute que la semaine suivante. Une nuit de fête dans la jungle amazonienne.
Lorsque l'Indien poussa les portes de la taverne, la musique du piano s'arrêta. Et ça, c'était quelque chose d'étrange. Personne ne sut si c'était Amazone qui avait suspendu son geste ou le piano qui avait arrêté de jouer, mais tout le monde comprit qu'il se passait quelque chose d'insolite. Depuis qu'il avait échoué dans ce coin perdu, et dès qu'il commençait à jouer de ce piano blanc, Amazone ne s'était jamais arrêté au beau milieu d'un morceau de musique. Jamais. C’était un sacrilège qu'il n’avait jamais commis. Et là, l'Indien entra, en plein milieu d'un morceau de jazz, et la musique s'arrêta. Comme si les cordes de l'instrument avaient été sectionnées et que le piano sonnait maintenant à vide. On pouvait voir les doigts du musicien parcourir les touches du clavier muet, les effleurer avec des caresses que lui seul connaissait, former des accords de sixième, de septième et de neuvième, sans entendre le moindre son. Comme si Amazone Steinway s'était tout à coup mis à jouer un morceau de silence. Quelque chose de trop aérien et de trop subtil pour l'oreille humaine.
Tout le monde comprit que ce ne serait pas une nuit comme les autres et qu'il y aurait du grabuge. Tout le monde, même le pianiste. Il y avait là une quarantaine d'hommes, tous en sueur, disséminés dans la salle, certains accrochés au comptoir comme si leur vie en dépendait, d'autres occupés à jouer aux cartes, tous à discuter et à faire la fête. Quand l'Indien entra et que la musique cessa, tous se turent et regardèrent le pianiste sans comprendre. Mais dans le miroir que formaient ses yeux, il y avait la réponse à leur question. Un reflet qui se tenait debout, près de la porte d'entrée de la taverne.
Tous les hommes tournèrent soudain la tête et dévisagèrent l'étrange apparition dans un silence pesant. On aurait dit que même les moustiques s'étaient arrêtés de voler. C'est que les nouvelles têtes se faisaient rares dans cette région, et chaque fois, c'était un évènement auquel même les insectes avaient du mal à s'accoutumer.
L'Indien s'arrêta quelques secondes sur le seuil, relâcha les deux battants de la porte, ce qui produisit un grincement épouvantable, rajusta son chapeau d'une main lente et sereine et avança d'un pas. Il était désormais en pleine lumière et tout le monde put se rendre compte de sa haute taille et de son aura particulière. Son habit de toile beige lui donnait un air élégant peu habituel dans ce genre de contrée. Et le plus remarquable, c'était que malgré cette chaleur qui vous prenait à la gorge, malgré cette moiteur insupportable qui vous empoignait, il semblait n'en être nullement affecté.
Il resta quelques secondes sous la lumière puis avança lentement. Sept pas. Avec une lenteur calculée. Sept pas qui semblèrent durer une éternité.
C'était la première fois qu'un Indien yanomami venait à Esmeralda.
Qui est cet Indien mystérieux ? Quel lien le rattache à notre pianiste dont on ne sait toujours pas grand-chose ?
Tout cela nous sera dévoilé juste avant que nos aventuriers perdus repartent pour un dernier voyage.
Un petit livre (à peine 200 pages) que l’on lit d’une traite tant est grand le pouvoir d’envoûtement de l’écriture de Maxence Fermine.
Un petit livre où l’on retrouve avec toujours autant de plaisir quelques-unes des marottes de l’auteur comme la Neige et les Papillons.
Un petit livre qui parle de voyages, de contrées lointaines, d’aventuriers perdus.
Et bien sûr d’Amour avec un grand A.

Pour celles et ceux qui aiment le piano, le jazz et les voyages lointains.
D’autres avis sur Babelio.



lundi 26 janvier 2015

Les rues de Santiago (Boris Quercia)

Les dents du bonheur.

L’Amérique du Sud reste à la une avec cette fois un petit tour au Chili, plus exactement dans Les rues de Santiago.
Boris Quercia nous donne là un excellent et court roman qui combine tout à la fois les valeurs sûres du bon vieux polar à l’ancienne, les saveurs exotiques d’un voyage dans le Chili d’aujourd’hui et une belle écriture moderne, sèche et musclée.
Tous les ingrédients sont là de la recette classique du polar noir : avocat véreux et embrouilles tordues, balles perdues mais pas pour tout le monde, collègues flics pas toujours très cleans mais à l’amitié solide, femme fatale et pognon facilement gagné(s), … enfin, c’est ce qu’on croit toujours …
Boris Quercia met en scène un flic comme on les aime : ténébreux et solitaire, dur en amours comme en affaires.
Son héros, Santiago Quiñones, boit pas mal (sans surprise) et même ne dédaigne pas une ligne de coke de temps à autre.
En suivant les traces de Quiñones dans les rues de Santiago, on s’intéresse finalement assez peu au fil de l’intrigue mais beaucoup au personnage et à ceux qu’il va croiser au gré de ses déambulations.

[…] Personne ne commence en étant déjà flic. Même le plus flic des flics. Ce n’est qu’avec les années que tu le deviens. Et une fois que tu es flic, c’est fini, il n’y a pas de retour en arrière. Même si tu ne tires plus un seul coup de feu et que tu te consacres au jardinage, tu resteras flic jusqu’au bout.

Ce bouquin est plus une histoire d’ambiance, celles des rues de Santiago dont après quelques pages, on ne sait plus trop si ce sont celles de la ville ou celles du héros.
C’est aussi le polar le plus sexy de l’année et pour une fois, les scènes les plus chaudes ne semblent pas ‘téléphonées’ et écrites pour racoler mais bien au contraire, elles s’intègrent parfaitement à l’ambiance et au personnage.

[…] Ces jours pluvieux où l’on marche sous un parapluie en fumant une cigarette sont faits exprès pour penser à des choses tristes.

Faut dire que Quiñones, en plus du pisco-sour et de la coke, Quiñones aime les femmes, surtout celles qui ont les dents légèrement de travers.

[…] Les dents de travers ont plus de personnalité, elles sont vraies. Beaucoup de femmes me plaisent, mais celles qui me plaisent ont presque toujours les dents de travers. Ça dit d’elles qu’elles ne sont pas nées avec une cuillère en argent dans la bouche. Qu’elles sont plus fidèles.

Quand vient à passer l’une de ces créatures, on ne peut s’empêcher de la suivre des yeux, puis de la suivre tout court.
Fatalement, c’est le début des emmerdes.
Un bouquin beaucoup trop court (150 pages) et l’on referme sa liseuse avec surprise : c’est déjà fini ?
On se console en se disant que ce n’est que le début d’une série et qu’il y aura encore d’autres rues à arpenter pour Santiago (et donc on attend la suite pour épingler un coup de cœur).


Pour celles et ceux qui aiment le pisco-sour.
D’autres avis sur Babelio, et celui de Jean-Marc à qui l’on doit cette belle découverte.

mercredi 21 janvier 2015

Le livre d’un été (Tove Jansson)

Les feux de la Saint-Jean

Tove Jansson n’était pas connue de nos services mais plutôt des enfants finlandais et scandinaves pour lesquels elle avait crée les Moomins.
On serait bien en peine de retrouver comment Le livre d’un été est arrivé dans notre liseuse.
Ce livre est celui des souvenirs d’une petite-fille perdue avec sa grand-mère (et son père) sur une petite île perdue d’un archipel perdu au fin fond du Nyland oriental dans le golfe de Finlande.
Autant dire, le bout du monde.

[…] On ne le répètera jamais assez – à quel point la mousse est fragile. On marche dessus une fois et elle se redresse à la première pluie. La deuxième fois, elle ne se redresse plus. La troisième, elle meurt. Il en est de même avec les eiders, la troisième fois qu’on les fait fuir de leur nid, ils ne reviennent jamais.

Sans trop de préliminaires ni d’explications, les courts chapitres s’enchaînent comme autant de micro-nouvelles.
Et les souvenirs défilent : la tempête, la pose des filets, la baignade, la petite fille de l’île voisine, la Saint-Jean (of course), …
On suit le passage des saisons.

[…] La grand-mère avait mal aux jambes, peut-être à cause de la pluie, et elle ne pouvait pas se promener sur l’île autant qu’elle le désirait. Mais elle marchait un petit peu chaque jour avant la nuit et nettoyait le sol. Elle supprimait toutes les traces des hommes. Elle ramassait des clous, des morceaux de papier, de chiffon, ou de plastique, des bouts de bois tachés de goudron, un couvercle ou un autre, puis elle descendait jusqu’au rivage et brûlait tout ce qui pouvait se consumer. La grand-mère sentait que plus l’île devenait propre, plus elle devenait étrangère et distante. « Elle se libère de nous, pensait-elle, bientôt elle sera déserte. Presque déserte. »

Fantasques, excentriques, la grand-mère et sa petite-fille ont un grain, un petit grain pour la petite-fille, un plus gros pour la grand-mère. Ce petit bouquin un peu décalé nous épargne toute mièvrerie ‘infantile’ et nous gratifie de quelques illuminations poétiques.

[…] Ma grand-mère disait toujours que lorsque les cousins dansent et qu’il y a la pleine lune, il faut faire attention.
— Pourquoi ? demanda Sophie.
— C’est le grand jour de l’accouplement, et alors rien n’est sûr. Il faut prendre bien garde à ne pas provoquer le sort. À ne pas renverser de sel, et à ne pas casser de miroirs. Et si les hirondelles quittent la maison, il est préférable de déménager le soir même. Tout ça est très compliqué.
— Comment est-ce que ta grand-mère pouvait avoir des idées aussi ridicules ? demanda Sophie étonnée.
— Ma grand-mère était superstitieuse.

Et puis la figure muette du mystérieux papa, à la fois proche et lointain.
Le temps de ces quelques pages pleines de tendre poésie, on partage l’été d’une drôle de famille.


Pour celles et ceux qui aiment les feux de la Saint-Jean
D’autres avis sur Babelio.

lundi 19 janvier 2015

L’aiguille dans la botte de foin (Ernesto Mallo)

Le tango se danse même avec un fantôme

Décidément l’Amérique du Sud et l’Argentine auront été à l’honneur en 2014. Après Mapuche, Wakolda, Luz ou le temps sauvage, voici L’aiguille dans la botte de foin de Ernesto Mallo, qui signe le début d’une série policière (prometteuse).
Ce pays au passé mouvementé et tourmenté nous attire et nous fascine.
Et il est encore question ici de la dictature des années 70-80 et des bébés volés déjà évoqués dans Mapuche et Luz .
Sur cette toile de fond historique, l’argentin Ernesto Mallo nous peint un polar plutôt bien fichu, dans les tons bien noirs, ça va de soi.
Par un froid matin d’hiver, le commissaire Perro Lascano est appelé sur un terrain vague pour deux cadavres, deux subversifs, la tête criblée de balles (on apprendra plus tard pourquoi les milices semblent gaspiller ainsi leurs munitions) : jusque là rien de bien nouveau sous le soleil argentin, c’est la routine de la justice expéditive de cet état policier. Inutile d’investiguer, mieux vaut classer le dossier.
Sauf que sur place, Perro découvre un troisième cadavre qui n’a rien à voir avec ceux des deux jeunes gauchistes.
Chapitre après chapitre on fait la connaissance de toute une galerie de personnages qui souffrent ou profitent, c’est selon, du climat délétère dans lequel la junte a plongé Buenos Aires.
Au centre de la galerie de portraits, le commissaire Lascano erre comme une âme en peine.
En peine de sa dulcinée Marisa, disparue beaucoup trop tôt et qui revient le hanter, de jour comme de nuit. Si bien qu’Ernesto Mallo parvient même à nous faire croire aux fantômes :

[…] Chaque être, par le simple fait de vivre, émet une radiation qui se projette dans l’espace. Pareille aux étoiles, cette radiation continue de voyager, peut-être même éternellement, même lorsque la personne qui est à l’origine de cette émission a disparu. Marisa est morte, on ne peut pas revenir là-dessus, mais ses radiations continuent de parvenir jusqu’à toi. Et Marisa était un être exceptionnellement radieux. […] Lorsque tout s’éteint, pendant la nuit, lorsque tout est silencieux, c’est à ce moment-là que les signaux arrivent, comme la lumière des étoiles mortes. C’est ça les fantômes.

Au fil de l’écriture très maîtrisée d’Ernesto Mallo (une écriture qui rappelle le style des bons vieux polars noirs), l’enquête de Lascano avance très lentement mais l’inspecteur se montre aussi obstiné qu’un chien (d’où son surnom : Perro) et finira, en même temps que nous, par connecter les différents personnages croisés en chemin … pour une fin déroutante et désespérée, on est en Argentine.
Est-ce une Amérique du Sud désabusée qui veut cela ? L’ambiance dépeinte par Ernesto Mallo rappelle un peu (l’humour en moins, on est en Argentine) celle du chilien Ramón Díaz Eterovic et des enquêtes de don Heredia à Santiago.
Mais on est en Argentine, en pleine dictature et le regard d’Ernesto Mallo est encore plus sombre, plus désespéré que celui du chilien.
En dépit de cette noirceur, la belle écriture de l’auteur fait qu’on a quand même hâte de repartir à Buenos Aires pour une nouvelle enquête aux côtés de Perro Lascano (ce sera bientôt Un voyou argentin, déjà paru en français).


Pour celles et ceux qui aiment les polars sur fond historique.
D’autres avis sur Babelio.