lundi 14 avril 2025

Les papillons ne meurent pas de vieillesse (Bézian, Matz)


[...] Le chasseur de papillons qui n'existent pas.

Fable écolo sur fond de surexploitation de la forêt amazonienne : les très belles planches de l'album nous emmènent à la chasse aux papillons.

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Les auteurs, l'album (88 pages, avril 2025) :

Matz est un auteur que l'on connaît bien et que l'on apprécie beaucoup (la série Le tueur, c'est lui), mais on ne le connaissait pas collectionneur de papillons !
Entre deux polars, il s'est autorisé une petite parenthèse écolo avec Frédéric Bézian pour nous emmener à la chasse aux papillons en Amazonie : Les papillons ne meurent pas de vieillesse.
Matz s'est même permis un petit clin d’œil à ses fans puisqu'il a baptisé son papillon impossible le Parides Ascanius Nolentus (son nom de ville est Alexis Nolent) !
Au fil de leur courte existence de quelques jours "les papillons, fragiles et vulnérables, ne meurent pas de vieillesse, mais de mort violente".

♥ On aime beaucoup :

➔ Voilà bien une sympathique fable écolo sur fond de surexploitation de la forêt amazonienne : un roman d'aventures, un thriller politique qui met en scène les enjeux complexes de la région.
➔  Le dessin de Frédéric Bézian est une réussite avec un beau dégradé de gris que viennent illuminer de temps à autre seulement les parures colorées des papillons : un pari audacieux mais vraiment gagné. Le gris pointillé évoque les gravures scientifiques d'antan.
Pour profiter des changements de rythme qu'autorise la BD (F. Bézian aime à dire qu'il ne fait pas du cinéma sur papier), l'album est émaillé de planches d'entomologie 'vintage' et même de quelques beaux haïkus comme celui-ci du poète japonais Arakida Mortake : 
[...] Tombé de la branche 
Une fleur y est retournée :
C'était un papillon.
➔ L'album semble appeler une suite, d'autant qu'une douce complicité va se nouer entre la jeune Géraldine et le brésilien Candido ... ! On attend déjà avec impatience !

Le contexte :

La réapparition d'espèces disparues de papillons n'est pas de la science-fiction. Il y a bien sûr quelques "lâchers" volontaires pour réintroduire certains insectes mais les entomologistes découvrent également des "résurrections" tout à fait naturelles comme par exemple celle de la Nonagrie soulignée dans nos marais atlantiques. Cela vient compenser un petit peu les trop nombreuses extinctions.

Les personnages :

Camille est un expert entomologiste et grand collectionneur de papillons.
Il emploie au Brésil un chasseur local, Candido.
Chez lui en France, il héberge sa jeune cousine, Géraldine qui l'aide à trier ses bestioles.
Camille et Géraldine vont rejoindre Candido en Amazonie.

Le canevas :

Cette histoire aurait pu s'intituler l'histoire du "chasseur de papillons qui n'existent pas" ... puisque l'intrigue se noue en Amazonie lorsque l'on capture par hasard un papillon censé avoir disparu depuis de nombreuses années. 
[...] - Quel est le problème ?
- Le problème c'est que ce papillon est un Parides Ascanius Nolentus.
Le problème c'est qu'il vivait dans les marais de Rio de Janeiro ... !
... et si je dis "vivait", c'est qu'il a disparu depuis des années ... !
Regarde Candido, mon chasseur, travaille dans l'état du Roraima, au nord du Brésil, à des centaines, voire des milliers de kilomètres de Rio de Janeiro !
Tu comprends le problème, maintenant ?
Un doux rêveur (Camille) et sa jeune cousine (Géraldine) vont accompagner le chasseur de papillons (Candido) au cœur de la forêt vierge pour confirmer la découverte énigmatique. 
Jusque là tout va bien pour cette petite équipe qui joue les Tintin en Amazonie, mais on se doute qu'avec Matz au scénario, la balade des gentils écolos ne sera pas de tout repos. 
Ainsi Camille rédige un article pour le National Geographic et appelle à sanctuariser le secteur pour le protéger de la déforestation : évidemment les sociétés multinationales ne voient pas d'un très bon œil les projecteurs de l'écologie soudainement braqués sur une région où ils prospéraient jusqu'ici à l'abri des regards et nos héros devront également faire face à l'hostilité des paysans locaux qui exploitent ces terres pour l'orpaillage et le pâturage. 

La curiosité du jour :

Au détour d'une belle planche d'entomologiste (page 25), l'album nous apprendra que le mot papillon vient du grec psukhê ψυχή qui signifie souffle, le souffle de la vie qui caresse ce qu'il touche et par extension âme puisque celle-ci s'envole dans notre dernier soupir. 

Pour celles et ceux qui aiment chercher les petites bêtes.
D’autres avis sur la BDthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Casterman (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.
Une interview des deux auteurs.

vendredi 11 avril 2025

Tout va bien se passer (Leye Adenle)


[...] Il y a une rumeur selon laquelle…

"Sainte frénésie" à Lagos - Nigeria, quand disparaît une montagne d'argent sale (très haute la montagne, c'était le trésor de guerre des gourous d'une église pentecôtiste).
La Lagos Lady est de retour pour un thriller haletant.

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L'auteur, le livre (400 pages, mars 2025, 2022 en VO) :

Leye Adenle (né en 1975) est un écrivain nigérian qui vit à Londres. On l'avait découvert en 2016 avec son premier roman : Lagos Lady, un polar qui évoquait le milieu de la prostitution à Lagos, ville de tous les excès, et mettait en scène une bonne fée (Amaka, c'est elle la Lagos Lady) qui veillait sur ses sœurs contraintes de vendre leur corps. 
On retrouve la bienveillante fée Amaka avec le troisième roman de cet auteur (on a sauté une étape), un bouquin au titre bien rassurant  : Tout va bien se passer. 
Ben voyons ! Avec un polar de cet auteur, au cœur de la mégapole de Lagos, on n'en doute pas une seconde : ça va certainement très bien se passer !
Du moins pour le lecteur. Et encore, même pas sûr.
La traduction de l’anglais (Nigeria) est signée Céline Schwaller.

Le contexte :

Autrefois sous domination britannique, le Nigéria s'impose aujourd'hui comme un colosse démographique et économique, rivalisant avec l'Afrique du Sud pour la suprématie sur le continent.
La corruption y est endémique. À la suite d'un changement politique en 2015, le pays a déclaré la guerre à la corruption et au blanchiment d'argent en mettant en place une Commission des crimes économiques et financiers (l'EFCC évoquée dans le roman) : les gros bonnets du pays entassaient des fortunes colossales d'argent sale.
Un dispositif a même été créé pour encourager les dénonciations : un petit pourcentage des sommes colossales récupérées et saisies est attribué au lanceur d'alerte ! 
Ce fut l'effervescence dans ce pays aux très fortes disparités sociales : aussi bien du côté des dénonciateurs (une petite femme de ménage au courant des cachettes de ses fortunés patrons pouvait ainsi gagner le jackpot sur un simple coup de fil), que du côté des plus riches qui s'affolaient désespérément et cherchaient à planquer rapidement leur magot à l'étranger.
C'est la toile de fond de ce roman. Je n'en dis pas plus pour ne pas trop en dévoiler mais c'est un contexte véridique, typiquement nigérian, et ça décoiffe !
Et encore, ce n'est là que la partie émergée de ce qui vous attend, je n'en dis pas plus !

Les personnages :

On retrouve donc la bienveillante Amaka qui, profitant de ses appuis hauts placés, tient toujours sa promesse de veiller sur ses sœurs contraintes à la prostitution. Une lourde et dangereuse tâche (vous redécouvrirez sa combine de Lagos Lady).  
Il y a là Funke, une escort, c'est elle qui appelle à l'aide Amaka au début du bouquin quand son client, le pasteur Frank se fait abattre dans la chambre d'hôtel.
Et puis il y a la bande des escrocs, déguisés en pasteurs et en gourous, qui dirigent l'église ABC of G, la All Believers Church of God : quelques décès inattendus au sein du Conseil et la disparition du trésor de l'Église va faire de ces pitres, des clowns très dangereux. 
Et puis il y a là l'inspecteur Jubril Musa qui va mener l'enquête sur le meurtre du pasteur Franck. On s'en doutait un peu, la police de Lagos n'a pas trop le sens de l'humour : Jubril Musa est un grand black costaud et musclé qui porte un béret noir. Ses hommes sont équipés de AK-47 quand ils débarquent chez vous.
[...] Nous avons incarcéré les deux suspectes et nous les poursuivrons en justice lorsque nous aurons terminé nos investigations et que nous les aurons convenablement interrogées.
Ah, comme ce convenablement interroger sait se montrer persuasif ...

Le canevas :

Dès les premières pages, Funke, une escort, est dans de sales draps (si je puis oser ce lamentable jeu de mots) : son client, le pasteur Frank, vient de se faire buter dans la chambre d'hôtel par ce qui semble être des voyous américains, pilotes d'un avion privé. 
La police (musclée, la police au Nigéria !) est déjà sur les lieux et Funke n'ose pas sortir de sa cachette. Amaka doit rapidement venir à son secours et lui répond : "Bien. Tout va bien se passer. Je te rappelle très vite".
Dans le même temps, Leye Adenle nous plonge en plein chaos au cœur d'une église pentecôtiste, une sorte de secte mafieuse avec des gourous richissimes. Car "il y a quelque chose que vous devez savoir à propos du fonctionnement de l’Église" ... ah bon, tiens donc !?
[...] C’étaient des mécènes de l’Église. Tous incroyablement riches et tous au gouvernement ou anciennement au gouvernement, ou encore dans l’armée. Ils étaient également tous membres du conseil exécutif de l’Église, des membres qui non seulement faisaient des dons généreux au ministère, mais qui le soutenaient aussi en devenant co-investisseurs dans ses entreprises commerciales.
Le chef gourou vient de décéder et le pasteur Frank a été abattu (pour ceux qui ne suivaient pas vraiment, c'était le client de Funke) : c'est lui qui était chargé de planquer l'argent de la bande. Panique à bord, où est passée la montagne de fric ? 
Mais de ce côté aussi "Ça va aller. Comme je te le dis toujours, tout va bien se passer".
Que le lecteur, ainsi plongé en pleine apocalypse, se rassure, il n'y a vraiment pas de quoi s'inquiéter : "tout va bien se passer".
Il suffira d'un miracle.
[...] – Ce qu’il nous faut, c’est un miracle. Je peux vous organiser quelque chose pour demain.
– Vous voulez fabriquer un miracle ?
– Ah. J’avais oublié que vous êtes de la vieille école. Écoutez, egban, les gens ont besoin de miracles. Leur foi a besoin de miracles. Sans miracles, ils se détournent du Seigneur.

♥ On aime :

➔ On aime la "sainte frénésie" qui s'empare du lecteur plongé sans trop d'explications (elles viendront plus tard) en plein cœur de Lagos, la ville de tous les excès. Le trésor perdu (on parle quand même de 100 millions de $) va exciter toutes les convoitises, déchaîner toutes les passions, attirer tous les voyous des alentours, transformer le flic le plus incorruptible en un bandit sans foi ni loi, le soldat le plus discipliné en un sinistre tueur de sang froid et le prêtre le plus religieux en un trafiquant de la pire espèce.   
➔ C'est un thriller haletant dont le lecteur européen ne possède ni tous les codes ni toutes les clés : c'est quand même l'Afrique, pire : c'est Lagos, dépaysement garanti. Alors on s'accroche, on tremble pour la jolie Funke et sa bonne fée Amaka, on se fait surprendre à chaque coin de rue par les uns ou par les autres, et puis on s'intéresse quand même aux fameux dollars, bon sang où sont-ils passés ?
➔ Leye Adenle maîtrise son récit avec un montage digne d'un film américain : un pré-générique pour un démarrage en fanfare, et puis on enchaîne d'une scène à l'autre (chez les flics, avec Amaka, chez les prêtres, et les pilotes de l'avion, et ...) sans jamais avoir le temps de souffler. 
L'intrigue s'emballe un peu sur la fin avant de découvrir un dénouement ... ah non ! j'ai rien dit ... avant de reposer le bouquin pour reprendre une vie normale et des lectures plus reposantes.

Pour celles et ceux qui aiment le fric.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Métailié et NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 9 avril 2025

L'avocat du diable (Jean-François Pasques)


[...] Il était capable du pire.

Jean-François Pasques c'est le flic 'psychologue' de la PJ. Ses polars sont toujours écrits avec beaucoup de finesse et cherchent à pénétrer l'intimité des personnages à travers leurs mensonges ou leurs aveux. Cet épisode évoque avec sensibilité le sujet du féminicide.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (304 pages, avril 2025) :

Jean-François Pasques occupe une place un peu à part dans le paysage du polar français.
On l'avait découvert en 2022 avec Fils de personne, le succès qui lui a valu sa notoriété.
On le retrouve ici avec L'avocat du diable, un roman qui aborde le sujet du féminicide et plus généralement des violences faites aux femmes. Sujet délicat mais hélas toujours d'actualité. 
Si Jean-François Pasques est toujours dans la police (à Nantes), il a d'abord été flic à la PJ de Paris, celle-là même qu'il met en scène dans ses romans.

Les personnages :

On a plaisir à retrouver là le commandant Julien Delestran héros récurrent, toujours accompagné de sa jeune protégée, la lieutenante Victoire Beaumont, et de la psychologue de la PJ, Claire Ribot.
Dans le box des accusés, on va trouver Dominik Jean, alias DJ. Celui qui va être soupçonné de viol est une célébrité du monde des lettres et du monde tout court : on se retourne sur lui dans la rue pour le dévisager ou obtenir une dédicace.
"Écrivain à succès. Son talent avait été reconnu par l'obtention de nombreux prix littéraires prestigieux. Chevalier des arts et des lettres. Il avait refusé la Légion d'honneur".  Il fut même un temps "vice-consul à Buenos Aires". 
JF. Pasques a fait ça bien et le lecteur visualise immédiatement une figure ou une autre parmi celles qui ont fait les gros titres ces dernières années. Et il n'en manque pas.
[...] – On ne peut pas rester insensible à ce qu’il est. 
– C’est-à-dire ? 
– Un homme remarquable. Au sens premier du mot : qui attire l’attention.
Ce fameux, inénarrable, incorrigible "DJ était capable du pire pour s’attribuer les faveurs des femmes, cependant rien n’était répréhensible au niveau du Code pénal. Absence de violence, de contrainte, de menace ou de ruse, tout reposait encore une fois sur l’emprise qui avait conduit ses proies à lâcher prise".
Il est "irritant, cynique et particulièrement odieux", c'est "un grand malade qui joue les seigneurs",  les qualificatifs ne manquent pas, un "grand manipulateur", un "séducteur compulsif" : "la perversité narcissique mise en forme dans un piège diabolique". Ouf.

Le canevas :

La PJ parisienne est en émoi : c'est une femme qui va prendre la tête du 36, la commissaire Rachel Delépine.
Madame Delépine n'est pas la bienvenue dans ce monde viril d'autant que l'une de ses premières décisions est de mettre au placard le commandant Delestran, après une 'bavure' policière cause d'un dommage collatéral parmi les civils.
C'est donc l'adjointe de Delestran, la lieutenante Victoire Beaumont, qui prend la tête du 'groupe' avec lequel elle va enquêter sur un meurtre de femme.
Au fond de son placard, Delestran se voit confier un dossier franchement casse-gueule : un écrivain-diplomate (véritable célébrité médiatique, connue de tout le monde) est accusé de viol par l'une de ses conquêtes. Mais la dénonciation arrive sept ans après les faits et il n'est pas facile de vérifier les affirmations de l'une ou de l'autre.
De son côté Victoire Beaumont enquête sur un meurtre et va bientôt trouver un coupable idéal : mais est-ce vraiment aussi simple que cela ? 
Alors, qui a donné son âme au diable et qui va devoir endosser la robe de l'avocat du diable ?

♥ On aime :

➔ Écrivain, policier : voilà deux métiers qui, pour notre plus grand plaisir, nous valent quelques bonnes lectures. Mais derrière ces deux métiers de Jean-François Pasques, s'en cache peut-être un autre : celui de psychologue. 
Car ce qui intéresse cet auteur, adepte de Simenon, c'est bien d'aller explorer ce qui se cache au fond de l'âme humaine, de pénétrer dans l'intimité des gens à travers leurs mensonges ou leurs aveux - il a le goût des autres, comme il le dit lui-même.
Et comme il le fait dire à son alter ego, le commandant Delestran, héros de ses romans : il cherche à "assouvir sa petite vanité d’approcher le secret des choses dans les rapports humains, son appétence de curiosité humaine".
Cette perspective singulière, ce regard sensible, font de ses romans policiers des curiosités à ne pas manquer dans un genre souvent convenu.
[...] Vous m’intéressez, commandant. Je ne pensais pas qu’un policier puisse avoir une aussi fine analyse.
Mais, dites-moi, j’ai affaire à un policier ou à un psychologue ?
Voilà un roman policier avec, pour une fois, des hommes qui aiment les femmes, pour paraphraser un titre célèbre dans ce genre littéraire.
➔ On l'a dit, Jean-François Pasques aborde le difficile sujet du féminicide dans ce roman. Mais il ne peut résister à faire le lien avec le précédent (Fils de personne) qui évoquait les naissances sous X : ici dans ce nouveau roman, l'un des personnages ne connait pas ses parents : "abandonné le jour de sa naissance à la maternité de l’hôpital Pasteur, DJ avait été élevé par l’Assistance publique".
➔ Le personnage de DJ est une sacrée trouvaille, cet odieux mais fascinant bonhomme est "un vrai personnage de roman" (ah, ah) soigneusement exploité tout au long de l'enquête policière.
À moins que tout cela ne soit un bel écran de fumée pour égarer le lecteur et masquer ce qui se trame dans les rangs mêmes de la police ?
[...] –Vous avez peur ? 
– Oui. J’ai toujours un peu peur des choses qui se passent entre un homme et une femme. 
– Je comprends. 
– Je n’en doute pas.
Alors, coup de cœur pour ce livre, écrit avec finesse, qui propose différentes lectures et réserve quelques surprises comme cet épilogue que l'on ne voit pas vraiment venir.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fayard et NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.   

lundi 7 avril 2025

Qu'un sang impur (Michaël Mention)


[...] On va gérer.

Dehors, un chaos post-apocalyptique.
Dedans, une étude de mœurs sans concession dans un immeuble confiné.
Quels vont être les comportements de ces quelques habitants cloîtrés dans la promiscuité, tandis que le plus grand chaos règne dehors ?

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L'auteur, le livre (336 pages, mars 2025) :

Michael Mention (né en 1979) est un auteur qui sait surprendre ses lecteurs, au fil de ses polars et thrillers et même westerns, et qui porte un regard très critique sur notre société. 
Un gars qui ne mâche pas ses mots très longtemps.
On l'avait découvert ici avec Sale temps pour le pays, un polar (paru en 2012) qui nous emmenait dans une Angleterre à la veille de basculer dans le tatchérisme.
Le voici avec un roman étonnant et inclassable, au titre coup de poing : Qu'un sang impur ... On connait la chanson.

Le canevas :

Paris dans peut-être bientôt. Ce matin-là au café, les habitants ressentent une énorme onde de choc : "un vacarme surpuissant. Bagnoles déplacées. Tuiles balayées. Passants projetés au sol. Peu après, sur la terrasse, les gens se rétablissent, tremblants, sous le choc". 
Sans doute un volcan gigantesque qui se serait réveillé en Europe de l'est. Des centrales nucléaires auraient été secouées. C'est la panique, il y a même un "cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Waouh. C’est dire si la situation est critique".
Bien vite, dans toute l'Europe, après un "dernier apéro avant la fin du monde", chacun est prié de se confiner chez lui, fenêtres fermées et calfeutrées. Et c'est un été caniculaire évidemment. 
Alors que la température monte dans les chaumières, la télé finit par nous apprendre qu'un terrible virus a envahi l'Europe : les contaminés deviennent des fous furieux, des zombies, des cannibales, façon Walking Dead.
L'auteur s'est documenté : la toxine se fixe sur l'hypothalamus, attaque le système endocrinien, multiplie le besoin de nourriture et de plaisir, diminue l'empathie. Pourquoi pas, c'est plausible.
De toute façon, là n'est pas le sujet pour Michael Mention : ce qui l'intéresse, ce sont les quelques personnes confinées dans un immeuble. Quelles vont être leurs réactions, leurs comportements, leurs interactions, cloîtrés dans la promiscuité, tandis que la mort et le chaos règnent dehors ?

Les personnages :

Voilà bien les clés de l'intrigue. Confinés dans ce petit immeuble, on va trouver là : 
Un jeune couple actif, Matthieu, Clémence et leur fils Teo.
Un couple de retraités, René et sa femme Jacqueline qui souffre d'Alzheimer.
Joël, un écrivain solitaire en panne d'inspiration. Il picole un peu, ça aide.
Yazid et Fatima, lui est chauffeur Uber, elle élève leurs deux enfants. Ils prient beaucoup, ça aide.
Et Chantal, une retraitée aigrie pas très sympathique.
Alors ? Tout est prêt, tout le monde est en place ?
"Là-haut, au troisième étage de l’immeuble. Lentement, on referme les fenêtres, on s’adosse contre le mur, on se laisse glisser jusqu’au sol, on baisse la tête et l’histoire peut vraiment commencer".

♥ On aime :

➔ Ce bouquin a comme premier mérite de nous rappeler que le Covid n'était certainement pas la dernière des pandémies et qu'il y en aurait d'autres à venir. On l'oublie un peu trop vite.
L'auteur nous rappelle également que la gestion de cette pandémie fut un sacré bordel partout dans le monde et que nos sociétés et nos dirigeants ne sont pas plus préparés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en 2020.
Bref, le message est clair : il n'y aucune raison pour que ça ne recommence pas et sans doute en pire.
"On va gérer. Ça, c’était lorsqu’ils parlaient de radiations, un truc qu’on connaît avec des plans d’action et des cellules de crise, quand il y avait un semblant de cadre. Là, il n’y a rien car on ne sait rien".
➔ La deuxième bonne surprise de ce bouquin, c'est que Michael Mention, c'est son habitude, n'y va pas avec le dos de la main morte. On a droit à des morts-vivants, des cannibales, un confinement drastique, l'armée dans les rues, etc ... mais ce n'est là qu'un décor, un bon prétexte pour enfermer son petit monde. "Hommes, femmes, Blancs, Noirs, juifs, musulmans… les clivages qui pourrissaient le monde s’annulent : tous égaux dans le chaos".
Car derrière le décor post-apocalyptique, il y a ces quelques habitants confinés dans leur immeuble : une micro-société, reflet ou image de la grande. 
Au début, tout va bien, solidarité oblige et "dans le loft, la cohabitation se passe bien. Du moins, le mieux possible. On mange, on lit, on se douche, on écrit, on se désaltère, on scrolle, on regarde la télé, on appelle ses proches, et si tout ça s’accomplit dans la déprime, c’est ensemble qu’on le fait , ce qui rend les choses un peu plus vivables".
Mais dans ce microcosme, le pire va advenir, "car ici-bas, seuls comptent les actes. Ce que l’on fait et ce que l’on choisit de ne pas faire. Toute l’histoire de l’humanité est là, dans les conséquences".
Ces habitants vont être confrontés à des choix dramatiques, des actes terribles et donc des conséquences sinistres. Michael Mention n'hésite pas, ne recule devant rien et malmène violemment ses personnages et son lecteur. Z'êtes prévenus.
➔ J'ai longtemps hésité avant de suivre le chemin tracé par Michael Mention. Un écrivain parfois trop surprenant qui semblait ici vouloir surfer trop facilement sur l'après-Covid.
Et bien, voici un bouquin que j'ai dévoré (ah, mauvais jeu de mots, désolé) en deux longues soirées : une fois passé le prologue apocalyptique (plutôt bien fait tout de même, il faut le reconnaître), on est absolument captivé par ce Loft story d'une noirceur totale et comme l'auteur n'hésite pas une seconde à sacrifier tel ou tel personnage, l'attention (la tension) est sans cesse relancée. Terriblement efficace.
➔ Ouf, finalement, on pourra refermer le bouquin en se persuadant que Michael Mention y est allé un peu fort, même si oui bien sûr, on est d'accord, une prochaine pandémie nous guette. 
Mais "on va gérer". N'est-ce pas ?

Pour celles et ceux qui aiment les espaces clos.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Belfond (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

vendredi 4 avril 2025

Bons baisers de Tanger (Melvina Mestre)


[...] Mission Danger à Tanger !

Troisième aventure de la détective privée marocaine Gabrielle Kaplan.
Une intrigue au parfum entêtant de voyous et d'agents secrets : Tanger nid d'espions !
Révisez vos classiques !

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L'auteure, le livre (240 pages, avril 2025) :

Melvina Mestre a vécu son enfance à Casablanca (elle est née en 66).
Elle est l'auteure d'une série policière qui se déroule dans le Maroc des années 50 et qui a pour héroïne, une détective privée : Gabrielle Kaplan.
Après Casablanca, après Marrakech, Gabrielle Kaplan nous envoie de Bons baisers de Tanger pour sa troisième enquête.

Le contexte :

Tout comme dans les chapitres précédents, l'enquête policière sert de toile de fond pour nous immerger dans le Maroc des années 50, en pleine mutation sous l'influence américaine, alors que la métropole française peine encore à se remettre des pénuries et privations d'après-guerre.
Après Casablanca et Marrakech (les deux épisodes précédents), Melvina Mestre et son héroïne Gabrielle nous embarquent à Tanger, "cette ville-monde, ville de tous les trafics". 
Bien que le Maroc fût en grande partie sous protectorat français à cette époque, le nord du pays restait sous domination espagnole (Ceuta et Mellila sont aujourd'hui encore les témoins de cette division), mais l'enclave de Tanger jouissait d'un statut singulier : c'était une "zone internationale et ville franche" depuis l'accord international de 1924. 
"En deux mots, un paradis fiscal", et donc la base de tous les trafics avec l'Europe.
Une Europe où la guerre froide n'est pas encore devenue la coexistence pacifique et où le statut de la zone internationale de Tanger en a fait un véritable nid d'espions.
À cette époque "le Maroc est considéré par le SDECE comme une base de repli en cas d’invasion et d’occupation de la métropole par les Russes" et "même la Suisse, traditionnel coffre-fort de l’Europe, à quelques kilomètres seulement de la zone autrichienne occupée, semblait désormais trop vulnérable et trop proche du rideau de fer".
[...] La guerre froide prend un méchant tournant depuis la fin du blocus de Berlin et le déclenchement de la guerre de Corée. Au Maroc, tous les services de renseignement sont sur les dents, à Tanger en particulier, où on ne peut plus faire un pas sans tomber sur des agents des services spéciaux. C’est la foire à l’espionnite. Les Américains jouent contre nous, ici, vous le savez ? On les surveille de près, au moins autant que les Russes en Europe de l’Est.

Les personnages :

Bien sûr, c'est la loi des séries, on a tout le plaisir de retrouver cette enquêtrice attachante qu'on apprécie au fil des épisodes. : "d’allure sportive, cheveux châtains mi-longs, yeux verts pétillants , ni grande ni petite, ni femme fatale ni femme banale, un faux air de Joan Fontaine en plus athlétique et plus impertinente". Avec un petit truc en plus, tout de même, puisqu'elle "elle était dotée d’une faculté, l’hyperosmie, qui lui permettait de sentir les odeurs et les parfums les plus infimes".
Kaplan et sa famille sont des juifs de Salonique qui ont pu fuir la Grèce avant l'invasion allemande de 1941 et se réfugier au Maroc.
Mais pour cette mission un peu spéciale, elle devra se passer de l'aide de son assistante débrouillarde Vincente et de son aviateur amoureux Jeff, "pilote instructeur au terrain d’aviation de Camp Caze".
Fort heureusement elle pourra tout de même compter sur Brahim, "son adjoint, ancien officier de l’AFN, qui militait désormais pour l’indépendance de son pays", pour affronter à Tanger toutes sortes de trafiquants : "caïds de la pègre, grands bourgeois, aventurières en chasse, anciens collabos, hommes d’affaires véreux, contrebandiers … et sans doute des agents du renseignement ou du contre-espionnage".

Le canevas :

La détective Gabrielle Kaplan devra, cette fois, quitter sa zone de confort, comme on dit : les services français l'ont approchée et l'envoient en mission d'espionnage à Tanger pour surveiller les trafics d'un mafieux corse.
Les renseignements qui lui sont fournis sont plutôt maigres, sa 'couverture' est assez light et ses contacts peu disponibles : "quel micmac ! fut la première phrase qui lui vint à l’esprit".
Elle ne pourra contacter ses mandataires que par télégramme : "si tout va bien, vous finirez par « Bons baisers de Tanger »".
[...] – Décidément, on se croit presque dans Mission à Tanger !
Tu ne crois pas si bien dire.
– Presque ! s’esclaffa Kaplan. Nous, c’est plutôt Mission Danger à Tanger !

♥ On aime :

➔ Même si l'écriture de ses romans est résolument actuelle, Melvina Mestre a soigné l'ambiance de son roman policier old-fashioned et bien posé son personnage de détective qui pourrait être la fille spirituelle de Nestor Burma. La mission d'espionnage qui lui est confiée est l'occasion de pimenter la série.
Et puis reconnaissons qu'on aime bien le parfum désuet et rétro de ces histoires de 'privé(e)' écrites avec une plume suffisamment moderne et fluide pour notre lecture d'aujourd'hui. 
➔ Comme les deux précédents, c'est un roman policier fait pour dépayser, divertir mais aussi pour instruire. Melvina Mestre ne cherche pas à nous faire peur, ni à nous prendre la tête : l'intrigue policière reste simple et sert de prétexte pour plonger le lecteur dans une période méconnue de l'histoire avec une description minutieuse de Tanger, de ses trafics et surtout des enjeux complexes qui y régnaient.
Ce n'est pas un polar qui révolutionne le genre mais c'est une lecture aussi instructive que passionnante.
➔ L'épilogue nous explique que tout le récit a été construit à partir d'histoires vraies, de faits avérés, d'arnaques véridiques : je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher mais ça me démange !
Alors, joli compromis, je vous cite un article du Monde de ... 1956 ! publié juste avant l'ouverture d'un procès qui allait se tenir à Marseille, un article qui pourrait presque servir de 4ème de couverture à ce bouquin, 70 ans après :
[...] Ils y ont mis de l'ardeur et de la conscience professionnelle. Leurs actions ont été menées dans ce style particulier des plus beaux films de gangsters. On y trouve çà et là quelques cadavres. On y aperçoit des silhouettes coiffées de cagoules et armées de mitraillettes. On imagine des propos précis dans une langue verte qui ne souffre pas la discussion. Mais ces hommes ne sont pas des aventuriers pour le goût de la liberté. Ce sont des employés d'une société parfaitement organisée, avec sa hiérarchie, ses lois et ses exigences.

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mercredi 2 avril 2025

Dream Town (David Baldacci)


[...] C’est dans sa nature.

Portrait désabusé de Hollywood et de L.A. Ce troisième chapitre des aventures du détective privé Aloysius Archer est aussi captivant que les autres. Une étude sans concession de l'humanité et de ses faiblesses. 

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L'auteur, le livre (496 pages, février 2025, 2022 en VO) :

Après Une bonne action, après Le parieur, voici Dream Town la troisième aventure du détective privé Aloysius Archer (mais appelez-le Archer !) .
David Baldacci (né en 1960) a eu la bonne idée de redonner vie à ces détectives privés au charme rétro et au parfum désuet, évoquant l'atmosphère de Chandler ou Hammett, avec une plume suffisamment moderne et fluide pour notre lecture d'aujourd'hui même si le ton reste celui de l'époque, une époque où un homme ne pouvait pas sortir sans chapeau, un Fedora de préférence.

♥ On aime :

➔ Sans surprise, on se sent comme chez soi : David Baldacci possède un réel talent pour (re-)mettre en scène ce qui ressemble presque à une BD avec le privé, les voyous, les belles autos et les jolies pin-ups, Avec juste ce qu'il faut d'élégance "à l'ancienne" et suffisamment de modernisme pour nous proposer une lecture fluide aujourd'hui. 
Un bon dosage qu'il arrive à maintenir avec une belle régularité au fil des épisodes.
[...] Il se trouvait au volant d’un cabriolet Delahaye rouge sang de 1939. Archer aimait toujours autant cette voiture. N’importe quel homme un tant soit peu en vie l’aimerait aussi. Tout comme n’importe quelle femme qui appréciait les hommes avec une belle bagnole.
➔ On y découvre des personnages soigneusement dessinés, un anti-héros désabusé mais toujours valeureux, une ou deux blondes fatales, quelques gros durs aux gros bras, des trafiquants véreux, des joueurs invétérés et des flics ripoux, chacun à sa place dans une intrigue solide où les jolies dames ne se contentent pas de jouer les potiches décoratives comme il était pourtant de bon ton à l'époque. 
On apprécie d'ailleurs que l'auteur distribue des rôles sympas aux "pin-ups" et ne se contente pas de leur laisser la place qui était la leur dans les années 50 (époque où Archer est rentré du front). 
Et dans cet épisode on découvrira pas mal de personnages féminins, même s'il vaut mieux ne pas croiser la route de certaines de ces dames.
➔ Et puis il y a la fameuse Ville des Anges que l'on va parcourir depuis Malibu jusqu'à Bel Air, depuis les studios de Hollywood jusqu'aux casinos de Vegas.
[...] À un niveau superficiel, bien sûr, l’analyse est rapide. L’argent, le pouvoir, la célébrité. À cet égard, elle ressemble à n’importe quelle autre grande ville. Mais ici, un autre élément entre en jeu : Hollywood. C’est ce qui la rend totalement unique. Ajoutez à cela un monde criminel fermement résolu à exploiter l’industrie du cinéma jusqu’à la moelle et par tous les moyens imaginables.
[...] Pour un détective privé, L.A. offrait du boulot à foison. Ici, on ne semblait pas pouvoir s’empêcher de tuer, voler, tromper et faire chanter son voisin à une fréquence vertigineuse. Ce qui arrivait quand trop d’argent se retrouvait au même endroit : certains étaient toujours tentés d’en soulager leurs propriétaires légitimes ou illégitimes.
[...] Pour un détective privé, L.A. se révélait être une étude fascinante des êtres humains et de leurs innombrables faiblesses.
Car c'est bien cela qui intéresse David Baldacci (et son lecteur) : un portrait sans fard et sans concession de l'humanité et de ses faiblesses et travers. Los Angeles offre un terrain de jeu idéal pour cette exploration et une source d'inspiration inépuisable. Le portrait de la ville et de ses habitants est donc plutôt amer.

Les personnages :

Il y a donc là ce fameux privé, Aloysius Archer, le genre du "gars parmi d’autres qui se barre en courant avec un pétard allumé, et qui attend de voir où ça le mènera avant qu’il n’explose".
Ah, il y aussi la belle Liberty, l'amourette non déclarée de Archer : ça permet de maintenir en suspens la romance au fil des épisodes !
[...]  — Comment va Liberty ?
— Que dire, sinon qu’elle est encore plus belle qu’avant.
— Oh, Archer, tu en pinces méchamment pour elle, mon garçon. »
Et puis cette fois, il y aura pas mal de membres du tout Hollywood : des riches et des qui veulent le devenir, des célèbres et des qui veulent le devenir. Dream Town, la ville des rêves ... 
Mais aussi des mafieux, des trafiquants et des chinois, ...
Et même l'ombre du redoutable sénateur McCarthy, on est en 1952.

Le canevas :

Archer se retrouve donc à L.A. et se laisse embarquer, en bon 'privé' qu'il est, dans une enquête qu'il n'aurait pas dû accepter : une riche cliente l'engage parce qu'elle se sent menacée. 
Jusque là tout va bien, du moins jusqu'au soir où il ne la trouve plus dans sa maison mais y découvre le cadavre d'un ... autre privé. 
L'intrigue va s'avérer bien tordue et bien compliquée : la faute à quelques célébrités de L.A., à quelques combines pas très reluisantes et à quelques trafics sordides. 
Hollywood n'est qu'un décor et ce qui se cache derrière n'est pas joli joli. 
Il est même très risqué d'aller y fourrer son nez.
[...] — Tu t’inquiètes pour moi ?
— Tu as déjà été blessé, Archer, rétorqua -t-elle. Et tu as manqué te faire tuer deux ou trois fois rien que ces derniers jours. J’ai arrêté de compter. »

La curiosité du jour :

Au fait, connaissiez-vous la fable de la grenouille et du scorpion ?
[...] Un scorpion a besoin de traverser une rivière mais il ne sait pas nager. Il demande alors l’aide d’une grenouille. Au début, la grenouille est réticente. Elle craint que le scorpion ne la pique. Le scorpion assure alors à la grenouille qu’il ne la piquera pas, auquel cas ils périraient tous les deux. La grenouille laisse alors le scorpion lui monter sur le dos. À mi-chemin, comme attendu, le scorpion pique la grenouille qui n’en revient pas. Quand la grenouille dit au scorpion qu’ils vont mourir tous les deux, la créature venimeuse lui confie tout simplement qu’elle n’a pas pu s’en empêcher. C’est dans sa nature.

Pour celles et ceux qui aiment les détectives privés.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Talent et NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.

lundi 31 mars 2025

Dans la forêt du croque-mitaine (Ivar Leon Menger)


[...] Un autre garçon a disparu.

Un polar allemand apparemment horrifique qui s'avère finalement une lecture bien savoureuse !

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L'auteur, le livre (336 pages, mars 2025, 2024 en VO) :

On a trop rarement l'occasion de découvrir des polars allemands pour laisser passer cette histoire à faire peur de Ivar Leon Menger : Dans la forêt du croque-mitaine.
L'auteur (né en 1973) est également scénariste et réalisateur et signe là une histoire d'enfants disparus qui peut faire penser à celle, lu récemment, de sa compatriote Vera Buck et ses enfants-loups.
La traduction de l'allemand est signée Justine Coquel.

Le canevas :

Nous voici à Katzenbrunn, un village perdu en Forêt Noire, "comme si ce lieu ne figurait sur aucune carte", en lisière de la forêt d'Odenwald, ombreuse et inquiétante : "Katzenbrunn, ça veut dire fontaine aux chats". Sur la place du village, "la sculpture en bronze représente un gigantesque sac de farine dont s’échappent sept chatons en panique. De l’eau jaillit de leurs gueules hurlantes".
Le village est réputé pour son asile psychiatrique, "la clinique Waldfrieden", le "Palais noir", et son centre de cure pour alcooliques : "heureusement que les fous de l’asile qui fait la célébrité de Katzenbrunn ne circulent pas librement".
Voilà pour le décor ! Ça va ? Vous êtes toujours là ou bien déjà cachés sous la couette ?!
Dans les années 70, quelques enfants ont disparu : enlevés par celui que la presse avait surnommé le croque-mitaine mais que la police n'avait jamais attrapé.
Nous sommes maintenant en 1986, l'année du nuage radioactif de Tchernobyl, quand "une pluie radioactive accompagne le vent d’est".
Hans Stahl, commandant de police à la retraite, toujours tourmenté par cette affaire, revient au village après une nouvelle disparition d'enfant, celle de Nikolaus Kämmerer 13 ans : "voilà que c’était de nouveau arrivé, dix ans après. Le croque-mitaine est de retour. Un autre garçon a disparu".

Les personnages :

Il y a là le commandant Hans Jörg Stahl, soixante-douze ans, policier à la retraite qui va avoir bien du mal à déterrer les secrets des habitants du village qui semblent eux-mêmes échappés de l'asile de fous.
Il y a là Hildegard Kord qui passe son temps à brosser ses longs cheveux. C'est la mère du photographe récemment décédé - il s'est pendu.
Il y a là Annegret Bergmann, infirmière de la clinique psy, dont le mari, un représentant de commerce souvent absent, bricole mystérieusement dans la cave.
Le docteur Krumbiegl, le chef de la clinique psy, qui semble avoir des pratiques peu orthodoxes avec ses patientes.
Et puis Gisela et Günther Kulka, un jeune couple qui souhaite s'installer au village. Non mais, quelle idée !
Même le pasteur Kaltbach n'est pas clair : "ne devait-on pas d’abord pécher pour obtenir le pardon ?".
La plus 'normale' semble être Gerlinde Elmenreich, surnommée Geli, l'aubergiste qui est très attirée par notre commandant Stahl. 
Ouf !
[...] Il n’y a pas d’enfants à Katzenbrunn. Ce n’est pas un village, mais un cimetière peuplé d’une trentaine de morts-vivants. Les pluies radioactives n’y changeront plus rien.
[...] — Un enfant ? À Katzenbrunn ? Quel âge ?
— Dix, onze ans.
Stahl se redresse.
— Je pensais qu’il n’y avait plus d’enfants ici. Vous êtes sûr que vous ne vous êtes pas trompé ?

♥ On aime beaucoup :

➔ Avouons qu'au début, on est un peu surpris par cette véritable histoire de fous. Ivar Leon Menger en fait vraiment des tonnes : l'asile, le village perdu, les caves, la forêt, les disparitions d'enfants, on se croirait dans un film d'horreur, n'en jetez plus !
Mais c'est plutôt très bien écrit, alors on continue, surtout qu'il y a ce sympathique commandant à la retraite, une sorte de Colombo germanique (il roule en 404 Peugeot !) et sa gentillette romance avec l'aubergiste.
➔ Le lecteur passe d'un personnage à un autre, chaque chapitre apportant un point de vue différent sur les péripéties de l'intrigue. Jusqu'à mi-parcours où l'auteur fait enfin tomber les masques : ça y'est on a compris, il nous a mené par le bout du nez ! (même si, à la réflexion, on réalise qu'il avait semé de nombreux indices sur notre chemin).
Mais le lecteur n'est pas pour autant au bout de ses peines car tout va se compliquer inexorablement : Ivar Leon Menger a construit une mécanique infernale dont les rouages sont actionnés par les habitants du village, tous plus givrés les uns que les autres ! "Incroyable. Tous les habitants de Katzenbrunn semblent vraiment avoir un grain. Sauf Geli, bien sûr".
➔ Cette histoire qui semblait horrifique s'avère finalement une lecture bien réjouissante car à chaque page, on ressent tout le plaisir que Ivar Leon Menger a pris à l'écrire.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Belfond (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.
  

vendredi 28 mars 2025

La maison des portes (Tan Twan Eng)


[...] Il n’y avait pas de secrets.

Direction la Malaisie pour un bel hommage à Somerset Maugham et à la splendeur passée des colonies britanniques.

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L'auteur, le livre (384 pages, mars 2025, 2023 en VO) :

Tan Twan Eng est un écrivain d'origine chinoise mais il est né en Malaisie en 1972. Il vit désormais en Afrique du Sud à Cape Town. Plusieurs de ses livres ont déjà été traduits en français.
Dans ce nouveau roman, La Maison des Portes, il met en scène le célèbre écrivain William Somerset Maugham (un peu has-been aujourd'hui mais c'est l'occasion de le (re-)découvrir) qui a longtemps sillonné l'Asie du Sud-Est et qui signa plusieurs nouvelles dont celle qui donna, dans les années 20, son titre au recueil intitulé Le sortilège malais. 
Maugham était connu pour être homosexuel mais aussi appointé comme espion par l'Intelligence Service.
[...] Le paquet s’est déchiré et j’ai vu apparaître le coin d’un livre. J’ai détaché le papier pour lire le titre : Le Sortilège malais, de W. Somerset Maugham.
La table des matières énumérait une demi-douzaine de nouvelles. J’ai feuilleté le livre pour arriver à la dernière. En lisant à voix basse le premier paragraphe, j’ai été transportée instantanément en Malaisie. 
Je n'ai pu moi-même résister à l'appel du large et au plaisir de découvrir cette époque, cet écrivain et ce pays méconnus.
La traduction de l'anglais (Malaisie) est signée par Philippe Giraudon.

Le canevas, les personnages :

Sur la véranda d'une belle maison coloniale de Penang, où à l'heure dite "le gong du dîner retentit et vous invite à gagner la salle à manger", il y a là Lesley et Robert Hamlyn, des britanniques charmants qui accueillent dans les années 1920 le célèbre écrivain Somerset Maugham et son amant-secrétaire Gerald.
Dans les années 1910, ces hôtes charmants avaient même fréquenté Sun Yat Sen, le révolutionnaire chinois malchanceux (jusqu'à cette époque du moins : il finira tout de même par fonder le Kuomintang et présider la nouvelle république chinoise !). 
Mais si, en apparence, les Hamlyn semblent former un couple parfait, qu'en est-il réellement ?
Et quel est le secret de cette maison des portes ?
[...] Les murs s’ornaient de battants de porte peints de fleurs et d’oiseaux, ou de montagnes embrumées.
— Je les ai prises dans des boutiques et des temples qu’on allait démolir, expliqua Arthur. J’ai toujours éprouvé un tel sihm-tnhia… 
Il se servit du mot hokkien pour « peine de cœur ». 
—… à l’idée qu’on allait en faire du bois de chauffage. Un jour, je me suis dit : pourquoi ne pas les acheter ? Ma grand-mère m’avait laissé cette maison, qui était restée vide. C’est l’endroit où j’entrepose mes portes.

♥ On aime beaucoup :

➔ Tan Twan Eng nous offre un bel hommage aux années 20, à Somerset Maugham, à la splendeur passée du Commonwealth, au charme désuet et rétro des colonies britanniques.
Il n'est plus très fréquent aujourd'hui de lire une belle prose classique : le style du roman est lui-même un hommage à Somerset Maugham, écrivain du siècle passé.
On peut évoquer L'histoire Birmane de Eric Arthur Blair (alias George Orwell) mais là où Orwell se montrait ironique et caustique, Tan Twan Eng nous invite plutôt à siroter "whiskys stengah et gins pahit" sur la "véranda profonde et ombreuse" de ces colons britanniques où il fait si bon vivre, si l'on veut bien ne pas lire entre les lignes.  
➔ Ce roman rend un bel hommage aux œuvres de Somerset Maugham et il y sera donc beaucoup question de relations dysfonctionnelles (comme on dit aujourd'hui) au sein de couples de la bonne société. L'homosexualité sera aussi largement évoquée, un sujet que Maugham évitait soigneusement dans ses œuvres, époque oblige.
[...] — Personne ne verrait rien d’extraordinaire à ce que des hommes comme vous restent célibataires toute leur vie. 
— Après ce qui est arrivé au pauvre… Oscar Wilde ?
➔ Tout le roman est inspiré d'histoires vraies (y compris le procès de Ethel Proudlock) et c'est une lecture qui permet de découvrir la société britannique et ses colonies, la Malaisie, l'écrivain Somerset Maugham, les premiers soubresauts révolutionnaires en Chine et Sun Yat Sen.
[...] —Je ne puis qu’approuver Sun d’avoir choisi Penang pour y installer son quartier général. On y trouve des banques anglaises pour transférer des fonds partout dans le monde, un service de télégraphie et un…réseau de transport considérable.
—Vous parlez comme un vrai espion, dit Lesley en lui jetant un regard oblique.
Avec une très belle fin, toute au service de la magnifique héroïne de ce roman un peu mélancolique : Lesley.
[...] Nous avions réussi l’impossible : notre liaison était restée secrète. Personne n’était au courant , personne ne se doutait de quelque chose. Au fil des ans, le souvenir de tout ce que j’avais partagé avec lui ne s’effaça pas, mais ses contours pâlirent peu à peu, devinrent flous, si bien qu’il m’arrivait souvent d’avoir l’impression que nous n’avions jamais eu de liaison, que ce n’était qu’une histoire que j’avais trop lue et relue autrefois, au point que je n’aurais su dire quand la fiction cédait la place au souvenir, ni quand le souvenir se fondait avec la fiction.

Pour celles et ceux qui aiment les colonies.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté et Benzine.

jeudi 27 mars 2025

Parker 1969 : La proie (Doug Headline, Kieran)


[...] Je l'ai fait pour l'argent, Parker.

Un polar de Donald Westlake adapté par Doug Headline, le fils de JP. Manchette, qui inaugure la nouvelle collection Aire Noire chez Dupuis.

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Les auteurs, l'album (112 pages, mars 2025) :

Doug Headline (bon sang ne saurait mentir, c'est le fils de JP. Manchette !) n'en est pas à sa première adaptation de polar en bandes dessinées. Il a déjà adapté quelques romans de son père et même d'autres bouquins de Donald Westlake (alias Richard Stark, décédé en 2008) tout comme son confrère Matz.
Avec Parker 1969 : La proie, il adapte un roman de 1969, The sour lemon score, paru chez nous sous le titre Un petit coup de vinaigre. 
C'est l'un des nombreux épisodes qui mettent en scène notre ami Parker, un clone littéraire d'acteurs comme Lee Marvin ou Richard Widmark : élégant, taciturne, froid, patient et menaçant, c'est le parangon du braqueur professionnel (Westlake voulait gommer tout sentiment de son récit).
[...] - Bon Dieu, essayer de te faire causer, c'est plus difficile que d'arracher une dent à un môme. Parle-moi Parker bon sang !

Le canevas :

Une histoire de braquage comme souvent avec notre ami Parker.
[...] Parker ne croyait pas à la chance, bonne ou mauvaise.
Il ne croyait qu'aux types qui connaissaient leur boulot et le faisait bien.
Parker et ses comparses sont effectivement des pros et ils réussissent brillamment le braquage d'une banque, le plan était parfait. 
Hélas, le butin est un peu maigre.
[...] - Trente-trois mille. Huit mille malheureux dollars chacun.
- On savait que ça ne serait pas lourd. Huit mille, c'est déjà pas si mal pour une matinée de boulot.
Mais cela ne suffit pas à l'un des gars de la bande qui file avec le magot.
[...] - Vous n'êtes pas du genre à vous venger, Parker. Pas s'il n'y a rien à la clé. Que lui voulez-vous à ce garçon ?
- Il nous trahis. Il a tiré une balle dans la tête de votre mari. Il a tué l'autre gars de l'équipe, et il a essayé de me tuer moi aussi ...  Et puis il s'est enfui avec l'argent.
Parker se met donc en chasse à la poursuite du traître ... et du magot.
[...] Parker se disait que beaucoup de temps s'était écoulé et qu'il n'était arrivé à rien. Ils avaient braqué la banque le lundi, et ce n'est que le jeudi qu'il avait trouvé Brock. Et maintenant on était vendredi. Quatre jours passés à courir en tous sens, et [l'autre] était toujours là-dehors, quelque part, assis sur le fric.

♥ On aime beaucoup :

➔  Le personnage de Parker (il n'a pas de prénom) est l'une des grandes réussites de D. Westlake et il se prête parfaitement aux adaptations en BD. C'est du polar à l'ancienne, façon hard-boiled.
Quand il s'agit de bâtir le scénario d'un polar pour une BD, Doug Headline n'en est pas à son coup d'essai, on l'a dit, et il a su trouver le ton juste pour dérouler ce récit en comblant les silences de Parker, personnage taciturne, par de brefs encarts de texte, une sorte de voix off.
➔  Les graphismes de Kieran évoquent les comics US avec un beau noir & blanc, dur et violent, dynamique et moderne.
Ces dessins sont un bel hommage à ceux du canadien Darwyn Cooke (décédé en 2016) qui avait déjà adapté plusieurs polars de Westlake en BD dont notamment Le casse en 2012 (traduit par Matz en 2013).

Aparté :

Cet album inaugure chez Dupuis, la collection Aire Noire dédiée au roman noir graphique (par analogie avec la collection Aire Libre) : Doug Headline et Olivier Jalabert sont aux commandes de cette ligne éditoriale. Les éditions Dupuis nous promettent déjà plusieurs beaux albums pour cette année et, de plus, ont signé avec les héritiers de Westlake pour adapter plusieurs de ses romans. Vivement la suite !

Pour celles et ceux qui aiment les polars.
D’autres avis sur DBthèque, Bédéthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Dupuis (Masse Critique/Babelio).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mardi 25 mars 2025

2050 (collectif)


[...] Je ne peux pas, tu es trop réelle.

Quelle sera notre vie en 2050 ? Voici 10 fenêtres ouvertes sur ce futur (très) proche, 10 visions inquiétantes et plutôt anxiogènes.

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Les auteurs, l'album (120 pages, novembre 2024) :

Voulez-vous connaître votre avenir ?
Les éditions Philéas ont sorti la boule de cristal et demandé à quelques auteurs de nous ouvrir une dizaine de fenêtres sur notre futur proche en 2050 : 10 petites histoires, 10 nouvelles, des « nouvelles dessinées » réunies dans cet album intitulé comme il se doit 2050. 
Un futur bien trop proche et bien trop inquiétant pour cet album très anxiogène à ne pas mettre entre toutes les mains, composé de récits qui font la part belle à l'IA bien sûr, à la réalité virtuelle et aux réseaux qui ne sont plus vraiment 'sociaux'.
Les années 2050 ne sont sans doute pas choisies au hasard et cet album peut faire écho à l'année 2054 retenue par Elliot Ackerman pour nous parler du futur conflit mondial.
2050, ce n'est pas vraiment de la SF, de l'anticipation ? oui mais à peine alors. 
C'est à la fois un peu loin pour laisser place à l'imagination (et à l'appréhension) mais suffisamment proche pour des récits anxiogènes qui, somme toute, ne font que grossir ou caricaturer les travers de notre société très actuelle. 
Et c'est d'autant plus troublant qu'on ne peut plus se contenter de dire Pffff, même pas en rêve. 
Cette dead-line de 2050, c'est peut-être notre 1984 aujourd'hui ...
À la lecture de ces quelques récits, une chose est sûre : notre économie mercantile a encore de belles années devant elle et les marchands seront sans doute les seuls à dormir d'un sommeil paisible après avoir refermé l'album.

♥ On aime un peu :

Il y a donc là 10 nouvelles, 10 petites histoires avec des styles de récits très différents et des dessins tout aussi variés.
Entre deux histoires, c'est Anaïs Bon qui nous livre une brève, une news qui serait venue des infos de 2050 (et elle ne fait rien pour nous rassurer). 
Comme tout recueil de nouvelles, dessinées ou pas, celui-ci est naturellement assez inégal : on évoque ici les histoires les plus percutantes.

➔ Jean-Michel Ponzio et Laurent Galandon cosignent Une histoire bio où quelques humains vieux jeu écrivent encore eux-mêmes des romans. Des « romans bio », car les autres sont écrits par des IA bien entendu. Voilà un futur qui n'attendra certainement pas 2050 ...
➔ ❤️ Christian de Metter nous conte une triste histoire mais fort belle : Lux aeterna, évoquée sur la couverture de l'album. Une histoire d'amour avec une belle 'chute', où un vieil homme se console avec un robot, de l'absence de sa femme Marie hospitalisée. 
La séquence émotion de ce recueil et notre coup de cœur.
[...] - Que veux-tu faire aujourd'hui ?
- Je ne sais pas.
- Un quiz musical ?
- Non. Tu gagnes toujours.
- Je peux faire des erreurs si tu veux ou charger la dernière sauvegarde mémoire de Marie.
- Non. Elle gagne toujours aussi.
➔ Thibaud de Rochebrune tente de nous emmener sur Mars avec tous les migrants que l'Europe ne peut plus accueillir et que l'on cryogénise en prévision de la colonisation : Go to Mars, nous dit la pub.
Un programme spatial un peu spécial qui se fait attendre plus longtemps que prévu ...
C'est la séquence horrifique de ce recueil parce que le scénario semble beaucoup trop réaliste et crédible pour finir ainsi en bande dessinée.
➔ Guillaume Dorison (alias Izu) et Virginie Diallo (alias Kalon) font écho à Christian de Metter et nous invitent en terre Manga pour un autre aperçu des relations humaines où Noah se retrouve déçu par Luna, son amoureuse virtuelle : "Pardon Luna, je ne peux pas, tu es trop ... réelle".

Quand aux encarts des "time capsules" rédigés par Anaïs Bon (saluons ces textes percutants), la palme revient à ce texte très pertinent qui (comme en répons au manga de Izu et Kalon) nous décrit, là encore, un futur trop proche, trop réaliste et trop inquiétant pour que l'on referme cet album l'esprit tranquille. 
[...] C'était la dernière résistante : aujourd'hui, Tindic, la dernière application de rencontre dédiée humains, a annoncé sa fermeture définitive. Ce géant des rencontres en ligne, autrefois leader du marché, n'a pas résisté à la montée en puissance des Lovebots, ces partenaires virtuels propulsés par l'intelligence artificielle.
« Nous savions que l'heure était venue, déclare Travis Bumbz, PDG de Tindic. Nous avons essayé de nous adapter, mais nous ne pouvions tout simplement pas rivaliser avec l'expérience fluide, sans friction, et instantanément gratifiante offerte par les Lovebots. »
Les Lovebots, fruits de la convergence entre les applications AI girlfriends, boyfriends & non-binary Sweethearts nées dans les années 2020 et le porn immersif, sont désormais les compagnons de cœur préférés de millions de personnes à travers le globe.
«La qualité de la réalité virtuelle a tellement progressé que les expériences offertes par les Lovebots sont aujourd'hui bien supérieures à celles des rencontres humaines, continue Bumbz. Avec un Lovebot, vous avez une connexion instantanée. Il n'y a pas de timidité, pas de maladresse, pas de désaccords sur ce que vous voulez. Et surtout, aucune de ces failles humaines qui rendent les relations si complexes. »
Les rencontres humaines sont désormais perçues par beaucoup comme un exercice trop risqué. « Les gens ne sont plus prêts à accepter les aléas d'une vraie rencontre, souligne Bumbz. L'incertitude, I'effort pour comprendre et satisfaire l'autre sont devenus des fardeaux. Pourquoi s'exténuer à chercher un amour rée imparfait et plein de compromis, quand un partenaire parfait vous attend en un clic ?»

Pour celles et ceux qui aiment les robots et les réseaux.
D’autres avis sur la BDthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Philéas (SP).
Ma chronique sur ActuaLitté.  

lundi 24 mars 2025

Islander (Caryl Férey, Corentin Rouge) tome 1 - L'exil


[...] Les illégaux sont trop nombreux !

Premier épisode d'une trilogie dystopique qui nous emporte avec d'autres réfugiés climatiques jusqu'en Islande.
Avec les dessins magnifiques de Corentin Rouge et un scénario post-apocalyptique signé Caryl Férey.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (160 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On avait déjà bien aimé Sangoma, un polar en Afrique du Sud aux parfums exotiques de sorcellerie et nous retrouvons ici ce duo très efficace : Caryl Férey au scénario, Corentin Rouge au dessin.
Les revoici avec Islander, premier tome (intitulé : L'exil) d'une trilogie.

Le canevas :

Dans un futur proche, l'Europe est à feu et à sang et les réfugiés affluent dans les ports pour gagner "les îles épargnées". Le port du Havre est un nouveau Calais où trop de migrants se pressent pour embarquer sur de trop rares bateaux et tenter de gagner l'Écosse, dernier refuge. 
Il y a là un homme âgé que l'on appelle le Prof, deux jeunes femmes (des sœurs semble-t-il) et Raph, un passeur.
Un autre migrant mystérieux, sans passeport. Tout comme en Méditerranée aujourd'hui, la traversée ne sera pas de tout repos et tous n'arriveront pas ... en Islande.
Une Islande curieusement séparée en deux avec, au nord, un état sécessionniste de Reykjavík.
Pourquoi le prof voulait se rendre coûte que coûte en Islande ?
Pourquoi cette île est-elle coupée en deux ?
Et quel est donc ce mystérieux projet Islander ?
Même si Reykjavík n'a rien à voir avec Le Cap, les échos sont nombreux avec Sangoma : magnifiques dessins, regard inquiétant sur la couverture de l'album, discussions houleuses au parlement, contexte sociopolitique à la base même de l'intrigue, liens complexes entre les personnages, histoires de famille au sombre passé, ...

♥ On aime :

➔ Après Sangoma, on retrouve avec beaucoup de plaisir les dessins très réalistes de Corentin Rouge qui flirtent parfois avec la précision photo. Les traits des visages et les regards sont esquissés avec une grande expressivité et une précision méticuleuse pour donner vie aux personnages. La mise en page est dynamique, du vrai cinéma, ce qui est idéal pour les thrillers de Caryl Férey.
Mais Corentin Rouge ne se limite pas à des portraits serrés, il excelle également à capturer la splendeur des paysages islandais, nous offrant des fresques grandioses, certaines s'étalant sur deux pages.
➔ Côté scénario, ce premier volume nous laisse forcément un peu sur notre faim, c'est naturel : Caryl Férey met en place les décors et les bases de son histoire en trois épisodes et ce n'est que le premier.
Il y a peu d'explications (elles viendront plus tard !) mais le contexte semble propice à une bonne histoire où plusieurs personnages aux passés mystérieux et aux liens complexes vont s'entrecroiser. On est impatient de découvrir la suite, mais il faudra être patient car ce n'est sans doute pas pour cette année !
➔ Et puis il y a ce contexte d'Europe dévastée, affamée (sans doute par des catastrophes climatiques), que fuient les migrants en quête de terres plus accueillantes : une inversion des rôles plutôt bien vue mais qui nous fait grimacer et nous oblige à ouvrir les yeux sur une réalité qui, même si aujourd'hui n'est pas "la nôtre", pourrait bien le devenir (morale : on est toujours le migrant de quelqu'un).
[...] - Nous avons fermé nos frontières face à l'afflux de réfugiés européens. Mais des navires continuent d'arriver malgré nos lois !!! Les illégaux sont trop nombreux ! [...] Nous devons faire face à la grogne de nos administrés, qui se crispent sous la menace démographique des réfugiés. Il faut être drastiques !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
D’autres avis sur BDthèque, BédéThèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Glénat (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans Benzine.

lundi 17 mars 2025

Henua (Marin Ledun)


[...] Ni d'ici, ni de là-bas.

Ce polar est un voyage immersif dans les Marquises, bien éloigné des cartes postales. Pendant quelques heures, Marin Ledun nous ouvre une fenêtre sur "un monde que l'Histoire officielle n'enseigne pas".

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (416 pages, février 2025) :

Dans ces romans, Marin Ledun évoque souvent les fêlures de notre société et leur impact social. On n'a pourtant pas lu beaucoup de bouquins de cet auteur français (une lacune qu'il nous faudra rattraper !) mis à part celui sur le pays basque : L'homme qui a vu l'homme.
Henua c'est le mot marquisien pour désigner la Terre, le Pays, l'équivalent du Fenua tahitien.
Comme j'ai eu la chance de me rendre un jour dans cet archipel perdu au fin fond du Pacifique, celui de Brel et de Gauguin, je ne pouvais que me réjouir de retrouver la bière Hinano, le cargo Aranui, les pirogues vaka (va'a en tahitien), et tous ces noms chantants qui roulent les 'rrr' et débordent de voyelles, ...

Les personnages :

Il y a là le lieutenant Tepano Morel venu de métropole. Comme son patronyme le suggère, c'est un "demi", un métis : sa mère était originaire des Marquises mais la famille vivait jusqu'ici en métropole. Avec ce statut de "visiteur", c'est lui, qui est "de nulle part, ni d'ici ni de là-bas", qui va nous servir de guide pour la balade. C'est un gendarme français, un "mūtoi farani pas tout à fait farani qui enquête sur l'assassinat de Paiotoka".
Il y a là Poerava Wong, l'officier de police locale, native de l'île, qui joue le rôle de son 'fixeur' sur place.
Et puis tous ceux que la victime, Paiotoka, fréquentait pour le meilleur et pour le pire.

Le canevas :

Un chasseur de chèvres sauvages découvre un corps au pied d'une falaise : celui de Paiotoka O'Connor, "une jeune Marquisienne de vingt-huit ans, une belle femme et une excellente danseuse, impossible de ne pas la remarquer. Elle était très investie dans la vie culturelle locale et dans les associations de préservation de l'environnement". Et ça ne ressemble pas à un accident.
Femme libre et indépendante, Paiotoka a-t-elle été tuée par un(e) amant(e) ?
Militante écolo, la belle Paiotoka a-t-elle été victime d'un braconnier ? Par exemple, un chasseur de Upe, un oiseau rare qui ressemble à un gros pigeon : une espèce protégée, comme la tortue, mais très prisée des touristes 'gourmets' ...

♥ On aime beaucoup :

➔ Ce livre est sans conteste un voyage immersif dans les Marquises, un périple plus vrai que nature, bien éloigné d'une simple lecture du guide du routard. Marin Ledun peint une fresque saisissante, d'un réalisme frappant, d'une authenticité crue, pleine de l'atmosphère de cet archipel égaré aux confins du Pacifique, à des lieues de Tahiti, et encore plus éloigné de la métropole.
Ici "l'amour, la sexualité, le désir, la misère sexuelle, l'interdit, la tradition, l'argent, tout ça se mélange et s'emmêle parce qu'une île, c'est aussi une sorte de petite cage où les règles ne sont pas tout à fait les mêmes que sur le continent".
➔ Mais c'est un polar, après tout. Et dans ces îles, qui ne se réduisent pas à des plages de rêve et aux toiles de Gauguin, les violences domestiques sont un véritable fléau. Pour que le tableau soit complet, Marin Ledun se devait donc de mettre la misère sociale et la maltraitance familiale au cœur de son intrigue car ici c'est "comme dans le monde entier. Des hommes battent leurs femmes, les deux s'entendent pour battre leurs gosses". 
➔ L'enquête progresse au rythme tranquille du Pacifique, et Marin Ledun prend tout le temps nécessaire (le roman compte plus de 400 pages) pour que son flic Tepano puisse rencontrer et interroger les différents milieux et micro-sociétés qui composent l'île : une enquête difficile sur cette île de taiseux où la dernière chose à faire est de parler sur ses voisins, et "où l'intimité est quelque chose de compliqué à gérer, où le silence vaut parfois protection de la vie privée".
[...] — Ce qu'on est en train de faire, c'est précisément ça : rétablir une forme de vérité autour de la vie de Paiotoka , déterrer toutes ces choses enfouies, les brasser et les dévoiler pour qu'elle puisse partir en paix. C'est normal que ça remue. Surtout ici, sur cette île, où vous vivez les uns sur les autres.
[...] — Tu vois, Tepano, tout ce qui est simple ailleurs se complique, sur une petite île comme Nuku Hiva. Les frontières bien délimitées entre le bien et le mal deviennent poreuses. 
➔ Le temps de quelques heures, Marin Ledun nous ouvre une fenêtre sur "un monde que l'Histoire officielle n'enseigne pas".

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Mon billet dans la revue ActuaLitté.