vendredi 13 février 2026

Les fantômes de Shearwater (Charlotte McConaghy)

[...] Une nuit qu’il faut passer ensemble.


Venu du bout du monde, d'une île perdue entre l’Australie et l'Antarctique, ce récit hybride emporte le lecteur très loin. On peut le lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (352 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'australienne Charlotte McConaghy est déjà connue pour deux premiers romans dont le dernier, Je pleure encore la beauté du monde (Actes Sud/Gaïa, 2024), nous racontait une histoire de loups dans les Highlands écossais et qui avait rencontré un beau succès (pas lu ici).
Son nouveau récit, Les fantômes de Shearwater, nous emmène toujours au plus près de la nature sauvage, mais cette fois sur une île perdue au fin fond de la Mer de Tasman, entre l'Australie et l'Antarctique. 
Son île de fiction est inspirée pour partie de la réserve stratégique de graines et semences du Svalbard et pour partie de l'île australienne de Macquarie, dédiée à la recherche scientifique et à la protection de la faune et de la flore.
Shearwaters est l'une des dénominations des puffins ou macareux et dans sa postface, l'auteure nous précise qu'elle a effectivement pu séjourner sur l'île Macquarie :
« J’ai puisé tous ces détails dans mon expérience personnelle à la suite d’un séjour sur le terrain avec mon compagnon et notre fils de seize mois, une aventure que je n’oublierai jamais, dans un lieu qui est certainement l’un des plus précieux au monde. »
La (belle) traduction de l'anglais (Australie) est signée Marie Chabin

Le pitch et les personnages :

Shearwater est une île au milieu de l’océan Austral, à plus de mille kilomètres de toute autre terre ferme. Le plus près, c’est l’Antarctique.
L'île va bientôt être évacuée, sans doute à cause de la montée des eaux. Les scientifiques ne sont plus là.
Il ne reste que quelques gardiens pour la station d'études et la réserve de semences.
« Shearwater n’est pas une île touristique : elle est trop éloignée, trop difficilement accessible. Personne ne s’aventure ici d’habitude, à part une poignée de chercheurs venus étudier la faune et la flore, le climat, les marées. Personne en tout cas n’échoue ici par hasard. [...]
La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. »
Dans la famille de gardiens du phare de Shearwater et de la réserve, dans la famille Salt, je pourrais demander le père Dominic ou Dom, l'aîné Raff, la fille Fen et Orly le cadet.
Ne demandez pas la mère, Claire est décédée.
Tous les quatre vivent « avec les pétrels, les puffins, les manchots et les otaries ».
« — Ça fait combien de temps que vous êtes ici ? 
— Huit ans.
Je le fixe d’un air hébété. “C’est une blague.”
Il soutient mon regard. Ce n’est pas une blague. [...] 
— Vous abandonner ici ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Ça n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. »
Une famille presque normale. La fille dort sur la plage en plein vent avec les otaries, l'aîné boxe un sac de frappe tout en haut des 219 marches du phare, le père parle toujours au fantôme de la mère décédée et le petit dernier (9 ans) est déjà une encyclopédie botanique ambulante, un HPI des végétaux, ...
« —  Il y a combien de graines dans cette réserve ?
— Oh, dit-il, je ne sais pas combien de graines il y a, mais ce que je sais, c’est qu’il y a au moins trois millions de variétés. »
Mais ça ne suffit pas et une nuit de tempête, « une nuit qu’il faut passer ensemble », une femme, Rowan, s'échoue sur les rochers, après le naufrage de son embarcation.
Qui est-elle et qu'est-elle venue faire sur cette île perdue ?
Et quels sont les secrets de la famille Salt ?
« — Et si elle était venue ici parce qu’elle sait quelque chose ? je demande à voix haute. 
— Que pourrait-elle savoir ? [...]
— Ça va aller, assure Dom. Ce n’est pas grave. On continue.
— Et si…
— Tout ce qu’on a à faire, c’est tenir notre langue. »
Pour accompagner le développement d'une intrigue pleine de mystères, les chapitres alternent les points de vue des quelques personnages.
Des personnages qui cachent soigneusement leur part d'ombre car « Shearwater est une île de fantômes, après tout », une île où chaque personnage va devoir « se libérer de son fantôme ».

♥ On aime :

 Les terres australes nous attirent. Peut-être sommes nous aimantés par les pôles. Ou bien fascinés par cette nature dantesque où l'homme n'est pas le bienvenu. Ou mieux encore, intrigués par les hommes et femmes qui justement ont décidé de s'installer là-bas pour un temps où un autre.
Et avec ce roman, le lecteur tient une sacrée équipe !
 Charlotte McConaghy a une formation de scénariste : il ne lui faut donc que quelques pages pour nous accrocher fermement à ce bout de rocher. Quelques pages, quatre ou cinq personnages, une bonne dose de mystères, une ambiance de fin du monde, ... c'est parti ! 
 La prose très évocatrice de Charlotte McConaghy va bien sûr nous plonger, au propre comme au figuré, dans cette nature sauvage du bout du monde. 
Mais l'auteure sait aussi faire parler les corps et les émotions : c'est remarquable et la belle traduction est bien à la hauteur.
Et puis c'est aussi une belle histoire de liens familiaux et de résilience : nos liens de sang et d'affection vont-ils survivre au réchauffement climatique ?
C'est un roman hybride, étonnant, mais particulièrement puissant qui emporte le lecteur bien loin, non pas du fait d'un exotisme superficiel pour touristes mais plutôt par la force d'un récit prenant et captivant.
 Sans se montrer trop didactique, l'auteure profite tout de même de son roman d'aventures pour nous faire passer quelques messages écolos.
Elle illustre avec brio l'importance vitale pour nous de la faune et de la flore, de cette fameuse biodiversité dont on nous rebat les oreilles mais qu'elle sait parfaitement mettre en images.
Le lecteur pourra ainsi s'émerveiller de quelques curiosités végétales comme le Pin de Wollemi, un arbre relictuel découvert en 1994, l'arbre le plus rare du monde : « [les] arbres dinosaures, les pins de Wollemi. Ce fut la plus grande découverte botanique du XXe siècle. Ils vivaient là, en secret, depuis deux millions d’années. »
➔ Il sera inévitablement question de la fonte du permafrost et de la montée des eaux qui menacent l'île et sa précieuse réserve de semences.
Alors « est-ce qu’on va mourir à cause du réchauffement climatique ? ».
Charlotte McConaghy nous rappelle que « le climat est un défi », et que « ce monde [...] s’effrite. Et il y aura d’autres inondations. D’autres enfants engloutis. Mais ce ne seront pas mes enfants. »
Un dernier mot : notez bien que venant d'une Aussie (une australienne) qui habite un pays continent coutumier des tornades, des inondations géantes et des méga-feux, ces propos méritent vraiment toute votre attention !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères et la nature.
D’autres avis sur Babelio et Benzine.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud/Gaïa (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.