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jeudi 2 avril 2026

Minjung (Ian Manook)

[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent.


Second épisode des aventures coréennes de l'ex-inspecteur Gangnam au Pays des matins-gueule-de-bois, hérités du système mafieux des dictatures. Au menu touristique : de la violence, pas mal d'humour et une pincée de poésie.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (450 pages, avril 2026) :

Ian Manook compte parmi nos écrivains-voyageurs préférés, un peu comme Caryl Férey, et l'an passé, on avait pu apprécier Gangman qui inaugurait sa nouvelle série coréenne.
C'est en tout cas un auteur très abordable pour qui apprécie les thrillers dits "ethniques" et il sait nous mitonner des plats savoureux qui combinent découverte, suspense et humour.
Il nous balade depuis une dizaine d'années dans diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Désormais Patrick Manoukian (son vrai nom de journaliste au bonnet de Commandant Cousteau) a donc élu domicile en Corée du Sud pour quelques enquêtes de l'inspecteur Gangnam dont voici le second épisode, Minjung.

Le pitch et les personnages :

Bien sûr on a tout le plaisir de retrouver ce sacré duo d'enquêteurs :
  • Gangnam, ancien voyou, ancien flic, qui « s’appelle en réalité Lee Min-ho, comme un trop célèbre acteur », c'est un « cœur de nounours » qui est désormais à la retraite mais qui a conservé ses relations parmi les dragons des clans mafieux de Séoul
  • et puis l'inénarrable inspectrice Park Chin-sun, avec ses tenues fluos improbables et sa Fiat 500 jaune poussin : « plutôt jolie et habillée comme pour un cosplay » une « fille insolente mais talentueuse [...] dans sa tenue Hello Kitty ridicule mais assumée ». Ses collègues la surnomme « Cosplay Cop ». Et quand elle change de poste dans un commissariat, elle ne négocie ni son salaire, ni ses avantages mais la liberté de venir travailler habillée comme elle l'entend ...
Rien que ces deux-là sont déjà une promesse.
Mais en Corée, on ne fait pas que rigoler et ils vont devoir « aller se frotter à ce qui reste du système mafieux et corrompu de la période des dictatures ».
Et puis il y a Jeanine, « une amie française d’origine coréenne, adoptée à l’âge de 6 mois » venue découvrir les secrets de ses origines.
Et l'impitoyable Kimchi, dragon du clan des Quatre Lanternes de Séoul, ancienne relation mafieuse de Gangnam. 
Son surnom, il l'a gagné en enfermant quelques inopportuns dans des jarres de kimchi jusqu'à ce qu'ils s'étouffent avec les gaz dégagés par la fermentation. C'est plus original que d'être balancé à la mer avec les « palmes en béton » traditionnelles mais on retrouve bien la justice efficace et expéditive des clans mafieux de Séoul.
On croisera aussi le sinistre destin de quelques minjungs au passé éprouvant.
Et puis il y a ce mystérieux « évaporé », disparu à la façon des jōhatsu japonais. Il s'appelle peut-être Won Bong, on ne sait pas trop.
Manook va tisser d'étranges et complexes ramifications entre différentes intrigues et on y apprendra au passage beaucoup de choses sur le sombre passé de Gangnam. 
Des choses que, honnêtement, on aurait préféré ne pas savoir.

♥ On aime :

 Après le premier épisode (Gangman) très "touristique", histoire de nous permettre de découvrir Séoul, ses bas-fonds et les dragons des clans de la mafia, Ian Manook adopte cette fois un ton nettement plus sérieux pour nous faire connaître un peu de l'histoire tourmentée de ce pays lointain : « ce pays baptisé par malentendu celui du matin calme au lieu du matin clair, les matins ne sont ni clairs ni calmes et tout n’est que violence »
Un pays coupé en deux après le départ des américains et où le sud fut complaisamment abandonné à des dictatures militaires à répétition dans les années 1960-70 qui laissèrent des traces profondes dans la société sud-coréenne.
 Comme toile de fond pour son intrigue, Manook va s'appuyer sur deux épisodes particulièrement sombres de cette époque.
  • Une terrible affaire d'enfants-volés (notre sinistre mot-clé se retrouve décidément partout de part le monde, d'Amérique Latine au Groenland en passant par les pays d'Europe et donc l'Asie), ce sont les « adoptions forcées d’enfants coréens dans les années sombres », c'est « le scandale des enfants coréens vendus à l’adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999  », autrement dit « un scandale d’État vieux de cinquante ans, voulu et couvert par la dictature de l’époque et étouffé par tous les régimes qui ont suivi ».
  • Et un autre trafic d'êtres humains, les fameux minjungs du titre, des sans abris raflés en masse dans les rues pour être emprisonnés dans de véritables camps de concentration et de travail aux mains de la mafia. Un esclavage moderne sous couvert d'aide sociale largement subventionnée par les institutions : « un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d’aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan ».
« — C’est quoi cette histoire ? C’est pour écrire un roman ?
— L’histoire est si dingue qu’elle ne serait pas crédible. »
 Dans ce dur et terrible paysage coréen, Ian Manook arrive fort heureusement, à préserver quelques instants de poésie, comme suspendus entre deux poursuites, deux meurtres, deux horreurs. 
Dans cet épisode, on pourra savourer la soirée avec l'ancien moine joueur de go dans le « daldongnae, le village de la lune » (un bidonville en français - d'accord c'est moins poétique), soirée au cours de laquelle Gangnam et le lecteur apprendront plein de choses sur le passé de Lee Min-ho.
Ou encore le jour où Gangnam retrouve la trace de l'évaporé autour de « l’ancienne gare de Neungnae ».
Ce sont quelques moments de grâce, de respiration, qui mettent un peu de baume au cœur du lecteur.
 Et puis on sait désormais que Ian Manook est un amoureux de la langue et on pourra apprécier « la forêt décidue » ou les « les frondaisons bigarade » pour n'en citer que deux.
Aaah et chic ! revoici les improbables dictons qui sonnent comme un écho extrêmement oriental à ceux de l'inspecteur Ari du Krummavisur islandais :
« Les écrevisses côtoient le crabe », comme dit le proverbe.
[...] Ce sont les charrettes vides qui font le plus de bruit.
[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent. »

Pour celles et ceux qui aiment le pays des matins clairs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 31 octobre 2025

Gangnam (Ian Manook)

[...] L'enlèvement c'est un sport national.


Ian Manook met le cap vers le pays du matin calme pour une nouvelle série policière avec l'inspecteur Gangnam. La balade est aussi réjouissante que dépaysante. Coup de cœur pour ce divertissement aux personnages attachants, truffé d'humour et parcouru d'instants de grâce.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (448 pages, octobre 2025) :

On connait bien ici Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de thrillers dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au bonnet de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Cette fois il nous emmène dans un voyage en Corée avec ce qui pourrait bien être une nouvelle série, celle des enquêtes de l'inspecteur Gangnam.
Gangnam c'est un quartier chic de Séoul, devenu célèbre grâce à la fameuse chanson Gangnam Style, « succès planétaire du rappeur Psy »

Le pitch et les personnages :

Manook s'y entend pour nous dessiner des personnages amusants, intéressants mais surtout très attachants.
Par ordre d'apparition à l'écran (car c'est du grand cinéma) : 
  • Verneuil, touriste français, un flic retraité qui écrit désormais des romans policiers, un joli prétexte pour truffer le récit de pointes d'humour d'écrivain. « Il a l'air sympa mais c'est un écrivain, ces types-là sont biscornus de la tête, surtout les auteurs de polar ».
  • Mado : sa femme qui vient de se faire enlever par des voyous coréens car là-bas « l'enlèvement c'est presque un sport national » pour les mafieux avides d'une belle rançon.
  • Lee Min-ho dit Gangnam : un flic en rupture de ban à l'histoire mouvementée, un « homme tranquille et fatigué », c'est lui qui va aider Verneuil à retrouver son épouse mais il est affligé du même patronyme que le très célèbre acteur Lee Min-ho d'où une belle série de running-gags de la part de ses compatriotes
  • Chin-sun : une jeune fliquette surdouée aux allures d'Hello Kitty qui va être chargée de l'enquête officielle.
Heureusement pour Verneuil et le lecteur, Gangnam parle français :
« - J'ai été marié à une française, Gabrielle. Elle était de La Rochelle. J'ai appris avec elle. Pendant cinq ans. Cinq ans, trois mois et quatre jours, pour être précis. Elle est partie il y a deux ans avec un Chinois. Et de Taïwan en plus ! Vous croyez ça, vous ? »
Quant à Chin-sun, elle arrive toujours « fringuée façon manga ».
« - C'est vraiment elle qui va s'occuper de nous ?
Verneuil lui donne dix-huit ans. Cheveux courts à la garçonne, une frange en travers du front, jeans moulants et baskets blanches, rubans porte-bonheur à un poignet, montre Samsung Galaxy connectée à l'autre, Park Chin-sun est une gamine. La plus jeune recrue du commissariat à n'en pas douter. Une stagiaire peut-être bien. 
[...] Difficile de croire , dans son sweat-shirt fluo floqué d'une tête de dinosaure orange et joufflu, débarquant d'une Fiat 500 jaune poussin, qu'elle est l'inspectrice chargée d'enquête de la police de Séoul ».
C'est en compagnie de cet équipage improbable, « un ex-flic ripou et une fliquette déguisée en cosplay », que nous allons essayer de sauver Mado de la pègre coréenne.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Manook n'est bien sûr pas plus coréen que vous ou moi mais il s'y entend pour nous composer une ambiance vraiment dépaysante, certes pleine de cartes postales et de clichés stéréotypés, mais tout cela est aussi très étayé et soigneusement documenté. 
Même ses mafieux, ses dragons de papier, sont un hommage aux films coréens hyper-violents que l'on apprécie tant !
On apprendra donc plein de choses sur Séoul et la socio-culture coréenne.
De la météo à l'urbanisation, avec passage obligé par le rayon cuisine, le lecteur va découvrir la Corée du Sud sans quitter le confort de son chez soi.
Un pays où l'on peut s'organiser de fausses funérailles dans un vrai cercueil, histoire de mieux apprécier la vie ensuite (à essayer sûrement ?) ou même se condamner soi-même à être enfermé dans une fausse prison pendant quelques jours pour se recentrer et se retrouver.
Et puis cette manie de s'asperger d'eau dans les salles de bain : « cette façon de s'envoyer des brassées d'eau au visage et sur le torse, depuis les robinet ouvert en grand ». « Ce pays, expliquait alors Gangnam, a reçu son bonheur de l'eau et des montagnes ».
Et l'auteur n'oublie pas de nous rappeler que ce pays coupé en deux a connu des matins pas si calmes pendant la dictature des années 60-70.
 L'intrigue va également nous immerger dans l'univers de cette fameuse K-Pop (Korean pop), un mastodonte de l'industrie du spectacle qui génère ou blanchit des milliards et qui a submergé les palmarès mondiaux, tout comme les voitures ou les machines à laver coréennes ont conquis nos foyers. 
Fort heureusement on n'est pas obligé d'actualiser sa play-liste mais il faut découvrir ce milieu étonnant.
 La prose de Manook est toujours un délice : c'est fluide, divertissant, plaisant, truffé d'un humour subtil, et cette exploration du Pays des matins pas si calmes est un véritable festival et, thriller coréen oblige, les services du procureur vont tout de même dénombrer près de trois cent victimes avant la dernière page.
« Comment tout cela est-il possible ? Comment un tel enchaînement a-t-il pu conduire à un tel drame ? »
Si côté polar on savoure avec grand plaisir cet agréable et dépaysant divertissement, le coup de cœur va venir de notre attachement aux personnages soigneusement dessinés (on n'a pas tout dit sur le passé de Chin-sun ou celui de Gangnam) et surtout des surprenants moments de poésie, véritables instants de grâce, que l'auteur arrive à glisser dans son intrigue trépidante.
Comme cette interrogatoire en traduction simultanée sur les paroles de Mistral Gagnant, la chanson de Renaud (savoureux !).
Ou encore les instants passés sur l'île de Jeju en compagnie des haenyo, ces plongeuses en apnée d'une coopérative matriarcale de pêcheuses de fruits de mer. Ces coréennes sont l'équivalent des ama japonaises que l'on avait découvert récemment avec le photographe Uraguchi Kusukazu.

Le livre refermé, on se rend compte qu'un peu de nous est resté en Corée : de quoi nous donner l'envie d'aller faire un tour à Séoul en attendant la suite des aventures de Gangnam ...

Pour celles et ceux qui aiment le pays du matin calme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 27 octobre 2025

Opium Lady (Laurent Guillaume)

[...] Glamour, exotisme et aventures.


La suite des aventures indochinoises de la reporter Elizabeth Cole, une Bob Morane au féminin. Un récit fait de glamour, d'exotisme et d'aventures, qui nous ramène aux origines des trafics d'opium des armées coloniales dans les années 50.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, 2025) :

Laurent Guillaume nous avait régalé en 2024 avec Dames de guerre : Saïgon, une histoire captivante au cœur d'une grande Histoire passionnante, celle de l'Indochine des années 50, un sympathique roman d'aventures et un joli portrait de dame.
Voici le second épisode que l'on attendait avec impatience, Dames de guerre : Opium lady, un épisode un peu moins espionnage et un peu plus aventures que le précédent, et tout aussi passionnant.

Le pitch et les personnages :

Cet épisode peut se lire seul, mais ce serait se priver du plaisir de retrouver en Indochine la journaliste-photographe de Life, Elizabeth Cole, celle qui a troqué ses escarpins contre des rangers, et le capitaine français Louis Bremond, ce militaire en rupture de ban. 
Les mercenaires de la CIA sont toujours présents bien sûr puisqu'on annonce la chute imminente de Diên Biên Phu.
On retrouve également Olive Yang, la princesse de l'opium, une tycoon, une redoutable femme d'affaires et cheffe de guerre, et c'est avec elle qu'Elizabeth va se rendre dans le nord du pays aujourd'hui en Birmanie, non loin de la frontière chinoise avec le Yunnan.
« Olive portait son battledress, avec ses pistolets Browning HP 35.
  - On part pour la guerre ? demanda Elizabeth, dont le seul armement était le Zeiss Ikon Contax et le Leica Type III.
Le Népalais sourit et Olive la dévisagea.
-  Ici, le simple fait de voyager est une aventure périlleuse, dit-elle. »
Elizabeth et Olive sont en route pour Mogok et la vallée des rubis, « une ville de légende qui faisait briller les yeux des globe-trotters, des aventuriers et autres bourlingueurs de tout poil ».
Elizabeth Cole pourrait bien être la sœur cadette de Bob Morane et l'on va même croiser quelques dacoïts, ceux qui nous faisaient frémir quand on lisait, gamin, les petits bouquins d'Henri Vernes.
Le lecteur a peut-être juste oublié qu'à la fin de l'épisode précédent l'intrépide Elizabeth était ... enceinte !

♥ On aime :

 Tout comme les rubis de la vallée de Mogok, ce bouquin est « synonyme de glamour, exotisme et aventures ».
Il y a le glamour de cette chère Elizabeth, d'autant qu'ici elle fréquente de près (!) l'énigmatique princesse de l'opium, il y a le double exotisme et de l'Indochine et des années 50, et bien sûr une série d'aventures sur la piste de l'opium, dans la vallée des rubis, tout cela sur fond de guerres indochinoises.
« - Au début, l'opium était le nerf de la guerre, une sorte de mal nécessaire. Après tout, même les gentils doivent se donner les moyens de gagner, alors, s'il faut en passer par là. [...] Et puis, avec le temps, l'opium est devenu le but ultime et inavoué. Il génère tellement d'argent ... Et l'argent, il n'y a que ça. Nous nous sommes bâtis dessus, plus que sur des idéaux de démocratie et de liberté qui finissent toujours par passer en second. »
Elizabeth et Olive nous emmène dans le Kokang, tout près de la frontière chinoise, « dans cette région perdue entre Birmanie, Laos et Siam, que certains appellent "le Triangle d'or" » une région encore disputée de nos jours entre Birmans et Chinois car « souvent, il s'agissait, d'un côté comme de l'autre, des mêmes familles, de parents, de cousins, de frères et de sœurs, que le crayon hasardeux d'un géographe et le drapeau des diplomates avaient séparés d'autorité. »
 On aime bien aussi la construction du roman qui alterne les chapitres : ceux des années 50 avec les aventures d'Elizabeth et de ses compagnons et ceux des années 30-40 où Olive Yang raconte sa vie à la journaliste.
« La princesse se tourna vers la journaliste et lança, avec une telle intensité dans ses yeux d'onyx qu'ils flamboyèrent :
- Je veux vous confier ma vie et mes secrets parce que le destin n'a rien d'autre à m'offrir qu'une vie courte et une fin tragique, violente.
Elle soupira et ses doigts longs et effilés tapotèrent sa lèvre basse ourlée et purpurine. Son regard était vague désormais, comme exilé. 
- Je suis la porteuse de malédiction, dit-elle à voix basse. »
C'est d'autant plus intéressant que Laurent Guillaume nous révèle dans une postface que la princesse de l'opium, Olive Yang, a réellement existé [clic] : même si bien sûr son histoire est ici romancée, elle s'appuie donc sur un fond de vérité historique.
 Autre histoire vraie, celle de l'opération Paper qui est évoquée dans ce récit : c'est celle de la CIA étasunienne qui a pris la suite de l'opération X des français (et la French Connection) qui fournissait la trame du roman précédent.
Ces trafics destinés à financer des guerres coloniales impopulaires pour les contribuables, préfigurent ce que seront désormais les dessous des conflits coloniaux (pavot afghan, narcos sud-américains, ...).
 Enfin, dernière mise en appétit avancée dans la postface : une adaptation de ces aventures indochinoises en série tv pourrait bien voir le jour prochainement grâce à Alex Berger, le producteur du fameux Bureau des Légendes !

Pour celles et ceux qui aiment les femmes intrépides.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont et Babelio Masse Critique (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine , CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 6 octobre 2025

Black river (Nilanjana S. Roy)

[...] Cette affaire est pleine de cadavres dérangeants.


Enfin, un polar indien contemporain et très "social" : une véritable immersion dans l'Inde d'aujourd'hui avec ses clivages sociaux, ethniques et religieux.
Nilanjana Roy nous emmène très très loin dans une Inde mal connue, surpeuplée, unique, effrayante et monstrueuse, aussi fascinante que déconcertante.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (408 pages, septembre 2025) :

Enfin ! Nous voici avec un polar indien moderne, contemporain, qui ne se limite pas à explorer un passé exotique souvent fantasmé et formaté pour nos yeux d'occidentaux (bon je dis ça mais c'est pas gentil pour Abir Mukherjee qui nous a quand même pas mal divertis et instruits jusqu'ici). 
L'auteure de Black River, Nilanjana S. Roy, journaliste et romancière, est née à Calcutta et vit à Delhi : elle écrit en anglais mais c'est une authentique indienne qui ne s'est pas expatriée chez les anglo-saxons.
La traduction de l'anglais est signée par Benoîte Dauvergne qui nous gratifie même d'un petit lexique des mots indiens intraduisibles.

Le pitch et les personnages :

Le petite Munia n'a qu'une dizaine d'années quand elle est le témoin involontaire d'un crime.
On la retrouve pendue à un arbre : elle ne parlera plus.
Munia ne chantera plus comme « le minuscule oiseau brun dont elle porte le nom », le capucin damier.
Mansoor Khan, l'idiot du village (on en apprendra bientôt un peu plus sur sa triste histoire), a la mauvaise idée de se trouver au pied de l'arbre lorsqu'on décroche le cadavre de Munia. 
Il est musulman et fait un coupable idéal pour le village hindou qui réclame justice ou vengeance, en Inde on confond un peu les deux.
La police est obligée de négocier avec les villageois, pour obtenir un délai et mener une rapide enquête : « D’accord. Mais seulement une semaine, pas deux. Après, peu importe ce que vous direz ou ce que prévoit la loi, il sera à nous. »
Nous sommes dans les années 2000 dans un petit village agricole hindou. « Teetarpur se situe juste à la frontière entre Delhi et le Haryana , à une heure de voiture de la capitale. Situé à proximité d’une zone d’usines sucrières et d’huileries, c’est un modeste bourg d’à peine deux cents huttes et maisons en briques de plain-pied. »
Si ce n'était le dépaysement, on penserait presque à un roman de R.J. Ellory.

Il y a là Chand, le père inconsolable de Munia, il était veuf et élevait seul la petite.
Rabia et Badsha Miyan ses amis (musulmans) venus de Delhi le soutenir.
Ombir le policier du village qui n'a qu'une envie, dormir, encore et encore, sans jamais y arriver. 
Son adjoint Bhim Sain.
La fine équipe sera bientôt rejointe par Pilania, un jeune flic ambitieux venu de la ville.
Et puis Jolly Singh le riche notable du village, le seul qui habite une vraie maison en dur.
Quelques danseuses qui ne sont pas toutes avares de leurs charmes, quelques hommes de main à la solde des notables, ...
Ça fait pas mal de suspects, j'ai bien ma petite idée, mais est-ce vraiment la bonne ?

♥ On aime beaucoup :

 L'Inde est un pays-continent gigantesque, surpeuplé, monstrueux, unique, effrayant, passionnant, fascinant, déconcertant, ... [cocher les cases vous concernant]. Que vous ayez eu ou non, la chance d'y voyager, ce bouquin va vous permettre d'en approcher quelques facettes sans bouger de votre fauteuil de lecture.
Il suffit de quelques pages pour que Nilanjana Roy nous immerge totalement dans un ailleurs, à mille lieues de chez nous (7.000 km pour être précis).
Quelques lignes lui suffisent pour déployer tout un univers de senteurs, bruits, couleurs, sensations, ...
Le chapitre sur le gigantesque abattoir d’Idgah à Delhi est à inscrire dans les annales !
« La puanteur indique qu’ils sont arrivés à l’abattoir. C’est une puanteur de champ de bataille, une puanteur de morgue. [...] La réalité de la mort lui est pourtant familière. Ce qu’il a du mal à supporter, c’est l’ampleur du massacre. »
Même si on n'est pas trop friand de ces descriptions exotiques, sa plume fait des miracles et bientôt vous pourrez différencier rien qu'à la pétarade du moteur, la Rajdoot de la Bullet, le Tempo de la Kawasaki, les motos et principal moyen de locomotion à Teetarpur.
« Ombir reconnaît aux ratés du moteur la signature arythmique de la Yamaha pétaradante de Dilshad Singh. »
 Une fois l'intrigue lancée, Nilanjana Roy nous laisse approcher de plus près ses personnages : de longs retours arrière nous permettent de faire plus ample connaissance avec Chand (le père de la petite Munia) qui, avant de revenir dans son village, travailla longtemps à Delhi, dans des conditions qu'on vous laisse découvrir. 
« Delhi, sale, surpeuplée, brutale, cette ville où même les corbeaux ont une lueur calculatrice dans le regard et n’hésitent pas à arracher le pain du bec de leurs congénères, a commencé à exercer son attraction sur lui. [...]
« La foule, les coups de coude brutaux, les regards insistants des hommes, les gangs de voleuses à la tire aux arrêts de bus : tout cela lui est insupportable. La poussière et la pollution de Delhi lui serrent la gorge, font gonfler ses yeux. »
C'est passionnant et très instructif. Au détour d'un paragraphe, l'auteure nous laisse entrevoir des pratiques étranges parce que très étrangères, bizarres parce que très exotiques, comme par exemple ce curieux rapport au lieu de vie, la  'demeure', incompréhensible pour nous qui chérissons la 'propriété', la maison.
« Tous, humains comme animaux, vivent en permanence entassés dans des espaces trop petits pour eux, des espaces qui les rendent cruels et durs envers les autres, toujours sur le point d’être déplacés, jamais complètement chez eux. »
Ou encore cet autre épisode qui concerne l'amie de Chand, Rabia qui vient d'emménager à Delhi dans un lotissement ... au pied d'une gigantesque décharge qui s'enflamme périodiquement (la ville croule sous ses propres déchets) : « le sommet de la décharge s’était embrasé, volcan en sommeil brusquement réveillé. Ils avaient rapidement rangé leurs affaires dans des cartons et des draps, puis aligné ces paquets sur la route, prêts à fuir si l’incendie se répandait. »
Décidément ces indiens ont, avec leur 'maison', un rapport sans commune mesure avec le notre.
 L'auteure décortique également le mariage, les enfants, la place des femmes, la prévarication endémique (cadeaux et pots de vin, c'est tout un art là-bas !) ou encore les clivages religieux et sociaux. C'est bigrement instructif.
Et très contemporain : nous sommes au début des années 2000, dans les environs de Delhi, le lecteur doit se le rappeler régulièrement tant ce récit est incroyable.
 En apparence, l'enquête policière pourrait n'être qu'un prétexte sympa pour le voyage, mais Nilanjana Roy ne se contente pas d'une intrigue simpliste et « cette affaire est pleine de cadavres dérangeants »
Un cadavre qu'on aurait préféré ne pas découvrir, un autre qui n'était pas prévu et même un autre ... qui n'est finalement pas là où on croyait le trouver.
Les rebondissements de l'enquête et les retours en arrière nous permettront de faire plus ample connaissance avec les principaux personnages, leur passé, leur histoire, leurs contradictions.
Avec eux, nous devrons réapprendre à distinguer finement ce qui est légal, ce qui est juste et ce qui est légitime, et ainsi arriver à « une compréhension profonde du véritable fonctionnement de ce pays » car évidemment « il est plus facile de classer une affaire que de la tirer véritablement au clair »

Pour celles et ceux qui aiment voyager très loin de chez eux.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

samedi 2 mars 2024

Les dames de guerre : Saïgon (Laurent Guillaume)


[...] On est à Saïgon, jeune fille. La ville des espions.

L'auteur, le livre (496 pages, février 2024) :

On avait déjà croisé Laurent Guillaume avec deux polars, l'un très parisien (c'était Mako), l'autre très province (c'était Là où vivent les loups). Deux bouquins que l'on avait déjà bien appréciés.
Avec Les dames de guerre : Saïgon, nous partons cette fois à l'étranger, dans l'Indochine des années 50 avec un hommage au célèbre bouquin de Graham Green (Un américain bien tranquille) ou peut-être une sorte de clin d'œil français et romancé à un autre bouquin, celui de William Boyd qui nous contait Les vies multiples d'Amory Clay, une autre photographe.
Ce sera notre second coup de cœur de l'année pour une histoire romancée captivante au cœur d'une grande Histoire passionnante.
Laurent Guillaume nous livre un sympathique roman d'aventures et un joli portrait de dame. Espérons que cet épisode marque le début d'une belle série (la suite est parue en 2025).
[...] C’est ce que j’ai essayé de faire dans Les Dames de guerre : Saïgon – raconter certes l’histoire de l’opération X, qui a réellement existé et qui était destinée à financer la contre-insurrection en Indochine, mais surtout une histoire romanesque de femmes et d’hommes pris dans les remous de la guerre froide et de la décolonisation.

L'épisode suivant, Opium Lady, est paru en 2025. 

On aime vraiment beaucoup :

❤️ Tout au fond de la salle de rédaction du magazine Life, le lecteur ne peut que lever la main quand il s'agit d'accompagner Elisabeth Cole, une américaine bien tranquille, journaliste mondaine new-yorkaise pour Life, à qui l'on demande d'aller jouer au Tintin reporter dans l'Indochine des années 50.
Un lecteur qui ne regrettera pas son coup de tête quand la jolie journaliste montera dans l'avion des commandos français pour les montagnes à la frontière du Laos où se cultive l'opium qui finance la guerre coloniale de la France : la jeune femme frivole va sortir de sa chrysalide, troquer robe et escarpins pour rangers et treillis et va se montrer une redoutable enquêtrice pleine de charme.
[...] On est à Saïgon, jeune fille. La ville des espions, en seconde position juste derrière Berlin.
[...] Elle s’était regardée dans un miroir du hall. Elle avait failli ne pas reconnaître son reflet, celui d’une jeune femme au visage dur et fatigué, sans maquillage, les cheveux noués en queue-de-cheval, vêtue d’un battledress, d’un blouson trop grand et d’une paire de brodequins crottée. Le contraste avec les femmes à l’élégance apprêtée qui entraient dans le restaurant du Métropole aux bras de messieurs en costume ou en smoking était saisissant.
[...] Dao la regarda avec une admiration qu’il ne tentait plus de dissimuler. 
— Si vraiment vous n’êtes pas un agent de la CIA, ils feraient bien de vous recruter.
❤️ On s'attache bien vite aux personnages choisis avec soin par l'auteur : des espions chinois redoutables, des commandos français borderline, des corses mafieux pas trop clean, des agents de la CIA au double jeu, ... 
Chacun d'eux tente de s'accommoder de son mieux des contradictions d'un pays en guerre (une sale guerre) et d'enjeux géopolitiques qui les dépassent (nous ne sommes qu'à quelques semaines de Điện Biên Phủ et les américains piaffent d'impatience en attendant que les français leur laissent le terrain).
[...] — On est loin des grands discours. À la guerre, tout le monde ment. Tout le monde se parjure.
[...] — Je ne dis pas qu’il y a un camp du bien et un camp du mal, non, certainement pas. Je dis que le plus souvent il y a un camp du mal et un camp du moindre mal.
— Et vous pensez que nous autres Occidentaux sommes le moindre mal ?
[...] — Quelle horreur, murmura Elizabeth. 
— Oui, c’est une sale guerre, mais je n’en connais pas de propre, dit le Français. 
[...] Vous pensez donc vraiment que vous allez perdre cette guerre ? Bremond haussa les épaules.
— Je vous l’ai dit l’autre soir au mess : elle est déjà perdue.
❤️ On apprécie que l'auteur ait pris soin de dessiner des personnages qui rappellent leurs modèles de la vraie vie : Graham Fowler est un "américain bien tranquille" (le Thomas Fowler de Graham Green), Robert Kovacs est un clone de Capa (qui travaillait effectivement pour Life et qui a effectivement sauté sur une mine dans cette région en 1954), etc. La postface de l'auteur est à ce titre très intéressante.
❤️ On s'intéresse beaucoup à cet épisode de la guerre française d'Indochine (l'opération X) où le trafic d'opium alimente la fameuse French connection et préfigure ce que seront désormais les dessous des conflits coloniaux (pavot afghan, narcos sud-américains, ...).
[...] Un guerrier Méo, un tasseng, s’avança cérémonieusement vers Bremond, portant un panier tressé qu’il déposa devant l’officier en guise d’offrande. Bremond l’ouvrit, regarda ce qui s’y trouvait et marqua une pause très brève. Il referma le panier et remercia le tasseng. Lorsque le notable fut parti, Elizabeth, que la curiosité dévorait, lui demanda : 
— Qu’y a-t-il dans ce panier ? 
— Les oreilles de Viets.

Le pitch :

1953 Indochine. Le photographe reporter de guerre de Life, Robert Kovacs, saute sur une mine. Il accompagnait une expédition secrète des commandos français dans les territoires du nord, quelque part entre Chine, Vietnam et Laos : les montagnes des tribus Hmong que les français (et plus tard les américains) armaient contre les Viet.
À New York, les candidats remplaçants ne se bousculent pas pour connaître le même sort et, contre toute attente, c'est une jeune femme Elisabeth Cole qui part en Asie pour le magazine.
[...] - Vous partez en Indochine comme reporter de guerre pour Life. C’est bien ce que vous vouliez ?
[...] Un hurlement de rire lui répondit. Les reporters qui, quelques instants auparavant, baissaient les yeux, honteux, riaient de cette donzelle manucurée et pomponnée sur un théâtre de guerre. Pour qui se prenait-elle, cette mannequin tout droit sortie de la Cinquième Avenue pour leur assener son caprice puéril, et devant le patron en plus ?
Laurent Guillaume boucle ces préliminaires rapidement et il ne faut que quelques dizaines de pages à Elizabeth pour boucler ses valises, quitter les mondanités frivoles de New York et s'envoler pour Saïgon. 
Mais que cherchait réellement Kovacs chez les commandos français ? Et pourquoi ces derniers ont-ils fait croire qu'il était mort loin des montagnes et de la frontière ?
VietMinhs, Méos, Qingbao chinois, CIA et SIS, SDECE, secte Caodaï, ... les services secrets et les mercenaires s'agitent en Indochine comme les crabes dans leur panier !
Des crabes inquiets de l'arrivée de cette "américaine bien tranquille" qui s'intéresse de beaucoup trop près à la mort de son collègue.
[...] — Eh bien voilà un récit incroyable qui mériterait d’être raconté dans un roman de gare, dit-il avec un large sourire.

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes et les photographes.
D’autres avis sur Babelio.
Mon billet dans le journal 20 Minutes.

vendredi 9 février 2024

La maison noire (Yûsuke Kishi)


[...] — C’est fou le nombre de morts aujourd’hui.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 1997 en VO) :

Voilà bien longtemps que l'on n'était pas reparti au pays du soleil levant et c'est Yûsuke Kishi qui nous emmène visiter La maison noire.
Avant de prendre la plume, cet auteur japonais a travaillé longtemps pour une entreprise d'assurance et c'est le "décor" qu'il a choisi pour son intrigue.

●   On n'aime pas trop :

❤️ On aime la description du quotidien de Wakatsuki : son emploi de bureau, ses collègues (ah, la place des femmes dans l'entreprise !), sa petite amie, son logement, ... un véritable documentaire sur la vie des japonais d'aujourd'hui (le bouquin a été écrit dans les années 90).
❤️ On apprécie l'originalité de l'intrigue : Wakatsuki soupçonne une fraude à l'assurance vie (et même un meurtre assez odieux) et va mener sa propre enquête puisque la police traîne un peu les pieds et qu'il est harcelé par le bénéficiaire qui voudrait bien toucher le pactole.
😕 Mais le grincheux s'est vite lassé de certaines longueurs : les tergiversations un peu naïves de Wakatsuki ressemblent bientôt à un véritable Code des assurances et si c'est instructif, c'est aussi un peu fastidieux.
😕 Et puis la dernière partie du bouquin, digne d'une horreur à la Stephen King (la Maison noire mérite bien son nom), n'est vraiment pas notre tasse de thé.
[...] — Mon pauvre Wakatsuki, quelle déveine que ce soit tombé sur toi, cette histoire…

●   L'intrigue :

Dans une entreprise d'assurances de Kyoto, Wakatsuki est chargé de contrôler les avis de décès pour détecter d'éventuelles fraudes à l'assurance vie.
[...] Charpentier de quarante-huit ans. Hospitalisé après avoir craché du sang, s’est vu diagnostiquer un cancer du poumon. Salarié de soixante ans. Tombé sans connaissance sur un terrain de golf à la suite d’un AVC. Étudiant, tout juste dix-huit ans. A roulé trop vite dans un virage, a heurté un poteau électrique. Apprendre la mort de personnes dont il ne savait même pas qu’elles avaient existé. Il y avait plus plaisant comme manière de commencer la journée.
[...] — C’est fou le nombre de morts aujourd’hui, remarqua Yoshio Kasai, directeur de l’agence, dont le bureau jouxtait le sien, en avisant la montagne de formulaires. Et dire que c’est le printemps… Pas de chance, vraiment.
Jusqu'au jour où il est appelé au domicile d'un assuré, la fameuse Maison noire du titre, chez qui il va découvrir le cadavre d'un jeune adolescent pendu au plafond ...
[...] L’enfant avait les jambes et les bras ballants, il flottait à une cinquantaine de centimètres du sol.
S'agit-il réellement d'un suicide ou doit-on soupçonner un crime odieux de la part du beau-père ?
Wakatsuki va mener son enquête (celle de la police n'avance guère) et va découvrir le monde des sociopathes et des escrocs à l'assurance ...
[...] Si l’araignée avait reçu ce surnom de « veuve noire », c’était par référence à la légende qui voulait qu’elle dévore le mâle après l’accouplement.

Pour celles et ceux qui aiment les assurances.
D’autres avis sur Babelio et sur Bibliosurf.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Belfond.

mercredi 1 mars 2023

Le soleil rouge de l'Assam (Abir Mukherjee)

[...] J’ai croisé un fantôme, un mort.

      L'auteur, le livre (416 pages, 2023) :

L'écossais d'origine indienne Abir Mukherjee n'est pas un inconnu [clic], et le revoici avec son quatrième épisode du cycle des aventures du flic anglais opiomane Sam Wyndham et de son collègue hindou, le brahmane Sat.

      On aime (mais on préfère les précédents) :

❤️ Un regard caustique, acerbe, presque cynique sur le racisme arrogant des britanniques, que ce soit envers les juifs londoniens au début du siècle quand ils fuyaient la Russie ou quelques années plus tard envers les indiens des colonies.

      Le contexte :

L'Inde, son ambiance surannée des années 20, les intrigues policières à la Agatha Christie.
L'Angleterre du début du siècle et les faubourgs miséreux de Londres, façon Jacques l'Éventreur (mais en plus cool quand même).
L'empire colonial britannique qui vacille avant son effondrement, tout un contexte social et historique mal connu à (re-)découvrir grâce à la visite guidée proposée par l'auteur.

      L'intrigue :

Le britannique opiomane Sam entreprend d'en finir avec son addiction et commence son sevrage par une retraite dans un ashram.
En chemin il aperçoit une silhouette fugitive qui le ramène vingt ans en arrière, à l'époque où il n'était encore qu'un simple flic dans les faubourgs de Londres.
[...] J’ai croisé un fantôme, un mort, un homme que j’ai vu pour la dernière fois il y a presque vingt ans. [...] Il est difficile d’oublier le visage de l’homme qui a essayé de vous tuer.
En alternant les chapitres, Mukherjee nous entraîne dans une double histoire : une enquête menée au début du siècle par le policeman londonien et vingt ans plus tard, son difficile sevrage de la drogue en Inde.

    On aime moins :

Une première partie qui tarde un peu à se mettre en place, détaillant à loisir les souffrances de Sam dans son ashram entre deux tisanes vomitives.
L'alternance des chapitres qui nous baladent entre deux époques et deux pays sans qu'on ait vraiment le temps de s'imprégner de l'un ou de l'autre : on préférait le charme des romans précédents, beaucoup plus "indiens".
Visiblement après deux premiers épisodes flamboyants, la série accuse une baisse de régime, mais que cela ne vous empêche pas de découvrir ces enquêtes.
Reste intact, l'inimitable humour finaud de Mukherjee, so british :
[...] S’attarder sur des histoires d’amour, comme admettre aimer la cuisine française, est une faiblesse plutôt répugnante et résolument non anglaise.
Ou à propos d'une jolie dame :
[...] Nous sommes peut-être tous créés à l’image de la divinité, mais certains sont visiblement plus proches de l’original que d’autres.

Pour celles et ceux qui aiment l'opium.
D’autres avis sur Bibliosurf, Babelio et un article de Telerama.

vendredi 11 mars 2022

Avec la permission de Gandhi (Abir Mukherjee)

[...] À Calcutta rien n’est jamais facile.

Depuis que nous avions pris le Calcutta-Darjeeling, on est devenu fan de l'écossais d'origine indienne Abir Mukherjee et on s'est donc avidement jeté sur sa dernière livraison d'opium au titre prometteur : Avec la permission de Gandhi, pressé de retrouver l'ambiance surannée des années 20, les intrigues policières à la Agatha Christie, ce contexte historique mal connu et l'humour moderne et insolent de l'auteur qui titille intelligemment le lecteur du XXI° siècle.
Nous voici donc à Calcutta au moment où l'Empire Britannique commence à vaciller et avec lui toute l'époque bénie des colonies : Gandhi mobilise les foules (et en Inde, les foules c'est pas peu dire) pour bouter l'envahisseur hors du sous-continent.
C'est le moment choisi par le prince de Galles, héritier du trône impérial, pour venir visiter le pays et remotiver les troupes restées fidèles à sa couronne : pas facile de maintenir l'ordre pour la police, l'anglais opiomane Sam Windham et son adjoint l'hindou brahmane Sat.
[...] Un mouvement national de masse conduit par un saint dont la stratégie consiste à vous sourire avant d’ordonner à ses disciples de s’asseoir, bloquer les rues et faire semblant de prier.
[...] Le véritable danger ce sont les millions d’opprimés muets qui constituent l’Inde réelle. Pour la première fois ces masses pauvres, illettrées, sans voix, qui représentent les neuf dixièmes de la population de ce pays sont en marche.
[...] Des hommes bruns qui semblent avoir oublié où est leur place se sont emparés des rues.

L'intrigue se déroule donc sur fond d'agitation non-violente des partisans de Gandhi mais elle met également en scène un épisode méconnu des débuts de la guerre chimique lorsque les britanniques "testaient" leurs variantes du gaz moutarde sur les tribus indigènes ...
Les essais britanniques de Rawalpindi existèrent bel et bien, mais un peu plus tard, dans les années 30.

[...] Mon mari voulait créer encore plus d’armes, de meilleures armes. Des armes qui tueraient davantage de fils. Tout cela parce que c’était un défi scientifique.
[...] Si vous connaissiez quelqu’un dont le but est de semer la mort, ne chercheriez-vous pas à l’en empêcher, capitaine ?
– C’est exactement ce que j’essaie de faire, madame.

Est-ce dû à l'habitude, l'usure (c'est le troisième épisode) ou à la présence de l'arrogant Prince Edward ? Mais on sent une certaine amertume désabusée dans les propos de l'auteur d'origine indienne.
Un polar à l'ironie mordante qui prend tout son sens lorsqu'on a déjà lu le récit des événements par Dominique Lapierre et son acolyte Larry Collins.

Pour celles et ceux qui aiment l'Inde.
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dimanche 29 août 2021

Une suite d'événements (Mikhaïl Chevelev)

[...] Difficile d'établir la suite des événements.

Le bouquin du journaliste russe Mikhaïl Chevelev (son premier roman) s'ouvre sur un ton léger, presque badin, pour nous décrire les petits travers de la société moscovite.
On s'y croirait et son humour nous est même très accessible (sans doute une belle traduction), bref on ne boude pas notre plaisir de redécouvrir la Russie moderne de l'intérieur, loin des clichés occidentaux.
En 1996, le journaliste Pavel est envoyé en reportage en Tchétchénie pour couvrir les négociations d'un cessez-le-feu : il reviendra avec Vadim, un soldat russe prisonnier des indépendantistes dont il a négocié la liberté.
[...] La maman non plus n'a rien d'un cadeau : quand Vadim avait sept ans, elle l'a abandonné aux bons soins de sa cousine pour devenir la star des tavernes locales. Non, elle ne chantait pas ...
Vingt ans plus tard en 2015, le journaliste Pavel retrouve le soldat Vadim qui fait ce soir la Une des actualités : il vient de prendre une centaine d'otages dans un village près de Moscou et demande à négocier avec Pavel qui se retrouve ainsi embarqué malgré lui dans Une suite d'événements.
Le récit de Chevelev tient d'abord un juste équilibre entre comédie humoristique et thriller stressant (il est fait plusieurs fois référence à la tragédie de Beslan) mais devient de plus en plus sérieux quand il s'agit de nous raconter la trajectoire du soldat Vadim (un russe pas un tchétchène) balloté par l'Histoire et les guerres de son pays, humilié par les siens, victime d'injustices, réfugié chez l'ennemi et finalement devenu terroriste.
À travers le destin particulier du soldat Vadim, Chevelev tente de donner un petit éclairage sur le nouveau mal du XXI° siècle, le terrorisme individuel qui hante toute la planète, des cours d'écoles étasuniennes jusqu'aux montagnes d'Asie.
[...] Le problème, c'est que nous avons tellement menti avant ça, passé tant de choses sous silence et déformé tant de faits qu'on a cessé de nous faire confiance.
Ce bouquin est aussi une belle occasion d'un voyage dans la Russie d'aujourd'hui, d'illusions en désillusions, hantée par les guerres de ces dernières années (Tchétchénie, Ukraine, ... une intéressante révision d'Histoire contemporaine !).
[...] La deuxième guerre de Tchétchénie, les immeubles qui explosent, le départ de Eltsine, l'arrivée de Poutine.

Pour celles et ceux qui aiment les russes.
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jeudi 10 juin 2021

Dragon bleu, tigre blanc (Qiu Xiaolong)

[...] Les fonctionnaires incorruptibles, une espèce rare.

Voilà bien longtemps (2011 !) que l'on avait quitté Qiu Xiaolong et son inspecteur Chen de Shangaï.
L'auteur est un dissident chinois exilé aux US depuis l'affaire de la place Tian'anmen : inutile de préciser que son regard est plutôt critique sur sa patrie natale (son père et lui-même enfant, ont pas mal souffert de la Révolution Culturelle de Mao).
Pour cet épisode, Dragon bleu, tigre blanc, Xiaolong s'inspire d'une affaire de corruption qui a défrayé la chronique chinoise en 2012 : Bo Xilai, personnalité politique de haut niveau, se retrouve brutalement déchu de ses fonctions après le meurtre d'un homme d'affaires britannique. Trahi par l'un de ses policiers, voici le trop charismatique Prince Rouge et son épouse (que l'on surnommait les Kennedy chinois) jugés et emprisonnés. Règlement de comptes dans les coulisses ou compromission de celui qui passait jusqu'ici pour un incorruptible ?
Le bouquin débute par une "promotion" de notre cher incorruptible inspecteur Chen Cao : il se retrouve propulsé Directeur d'une obscure commission aux pouvoirs inexistants. Cela ressemble fort à une mise à l'écart.
[...] Chen avait la réputation d’être un policier honnête et efficace et son licenciement aurait pu entraîner bien des spéculations.
[...] Sa mutation était peut-être liée à une des récentes affaires confiées à la brigade des affaires spéciales – spéciales signifiant politiquement délicates… Son rôle consistait à minimiser les dégâts. Mais il le prenait trop à cœur. D’où ses ennuis actuels.
[...] Tout est politique en Chine. Trop selon moi, d’ailleurs.
On retrouve avec plaisir Chen Cao et ses amis : le Vieux Pêcheur, son fils Yu le collègue joueur de go, Peiqin dans ses cuisines, la jolie Nuage Blanc, ... ainsi que la description des menus plaisirs de la vie à Shangaï (et ici à Suzhou également).
Chen Cao est désorienté par sa mise à l'écart mais le lecteur également : l'action peine à se mettre en place et l'on a l'impression que ce sont les amis de Chen qui mènent la danse plutôt que l'inspecteur lui-même qui tourne un peu en rond.
Perdu au cœur d'un labyrinthe de corruptions et de prévarications, l'inspecteur Chen finira par dénouer les fils qui nous mèneront à une étrange fin comme seule la philosophie chinoise peut les imaginer.

Pour celles et ceux qui aiment la Chine.
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vendredi 12 mars 2021

Les princes de Sambalpur (Abir Mukherjee)

[...] C'est l'Inde, capitaine.

Après le Calcutta-Darjeeling, c'est avec plaisir que l'on retrouve l'écossais d'origine indienne Abir Mukherjee avec un nouvel épisode des enquêtes de l'anglais opiomane Sam Windham et de l'hindou brahmane Sat : Les princes de Sambalpur
Nous revoici donc dans l'Empire des années 20 et cela résonne d'autant plus après la lecture du bouquin de Lapierre et Collins sur l'indépendance du pays.
D'autant que pour cet épisode, nous sommes invités au palais de l'un des nombreux maharadjas du pays, le prince de Sambalpur, région richissime de ses mines de diamants.
[...] - C'est l'Inde, capitaine. Voyez la telle qu'elle est, pas telle que vos apologistes de l'Empire et vos professeurs d'orientalisme voudraient que vous la croyiez. Faute de quoi vous ne nous comprendrez jamais.
Avec son parfum suranné, l'ambiance policée (et policière) des Indes des années 20 pourrait presque rappeler celle d'un roman d'Agatha Christie. 
Mais l'écriture d'Abir Mukherjee est résolument moderne et son humour insolent titille intelligemment le lecteur du XXI° siècle.
Pour celles et ceux qui aiment l'Inde.
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mercredi 4 octobre 2017

Six Quatre (Hideo Yokoyama)

[...] Le six-quatre était la pire des affaires.

Un gros pavé ... captivant.
Une écriture très nippone et très analytique qui décortique tout menu et une intrigue policière et la société japonaise. Cette dissection minutieuse nous offre un voyage passionnant dans une province proche de la capitale (un Japon très centralisé visiblement, où Tokyo n'a rien à envier à Paris) où s'affrontent plusieurs directions policières et la horde des journalistes en quête de scoop.
L'intrication des vies privée et professionnelle et même l'emprise du professionnel sur le privé (logements, épouses, téléphones, ...), les relations hommes/femmes, le poids des rapports hiérarchiques et des codes d'une société très réglementée, les courbettes et les excuses publiques (le Japon c'est aussi beaucoup de monde dans peu d'espace, et pour tenir, tout cela demande quelque rigueur), voilà ce que, avec son gros polar,  Hideo Yokoyama nous propose de découvrir. Un sacré voyage en plein cœur du vrai Japon.
Côté polar, Six-Quatre, c'est le nom de code d'un ancien dossier, un cold case, celui de l'enlèvement d'une jeune fille avec demande de rançon. 'On' a visiblement bien merdé quelque part, la jeune fille est morte et le kidnappeur court toujours avec la rançon.
[...] Quatorze ans avaient passé depuis les faits. Le cas était exposé, donné en exemple de seule et unique affaire d’enlèvement suivi de meurtre qui se soit produit dans le pays sans qu’on ait pu mettre la main sur le criminel.
[...] Indiscutablement, le six-quatre était la pire des affaires que la police départementale de D eût connues. 
Nous voici donc plus de dix ans après, tout le monde espère le dossier bientôt enterré et voici que surgissent les mystérieuses Notes Kôda ...
L'inspecteur Mikami hésite, tiraillé entre son nouveau job de politicard (il est chargé des relations avec la presse) et son passé d'enquêteur (c'est un ancien de la Crim' et il avait participé à l'enquête 6-4). Un personnage complexe côté boulot, comme côté domestique (sa propre fille est en fugue, son couple part en vrille).
Un gros pavé, on l'a dit, et il faut donc un peu de persévérance pour franchir les premiers chapitres, apprécier le décorticage minutieux de Yokoyama et puis bien vite se laisser captiver par l'intérêt et de l'intrigue et du voyage et même surprendre par les rebondissements (mais oui, il y en a aussi et tout cela se conclut dans un final digne des meilleurs thrillers US !).
[...] Un drame riche en plans habiles et en stratagèmes.
L'humour n'est pas absent (même si l'on devine que plusieurs flèches nippones échappent à nos esprits occidentaux), comme ici à propos de la famille impériale :
[...] Le prestige, l’aura de mystère de la Maison se sont en bonne partie effacés ! Si cela continue, on en arrivera au niveau de la famille royale britannique, croyez-moi.

Pour celles et ceux qui aiment le Japon.
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lundi 17 juillet 2017

Kaboul Express (Cédric Bannel)

[...] Il a un plan. Quel plan ?

Il y a deux ans Cédric Bannel nous avait franchement bluffés avec son Homme de Kaboul qui nous emmenait avec intelligence au cœur d'un Afghanistan dont on parle beaucoup mais qu'on connait si peu.
Malheureusement depuis, Bannel semble avoir égaré la recette miracle et se perd dans des thrillers beaucoup plus conventionnels.
Pas inintéressants et toujours très agréables à lire mais la magie afghane n'est plus tout à fait là.
Voici donc une troisième aventure du qomaandaan Oussama Kandar et de sa désormais associée franco-française Nicole Laguna.
[...] — Oh, j'oubliais : le qomaandaan Kandar et ses principes moraux !
— Mes principes sont la seule chose que personne ne peut me prendre.
— Détrompez-vous, mon ami. De la vie aux principes, Allah peut reprendre tout ce qu'Il a donné.
Reconnaissons que même très conventionnelle, cette aventure est plus réussie que la précédente Baad, et que l'auteur se dépatouille habilement d'un sujet plutôt casse-gueule en nous démontant minutieusement les mécanismes d'un attentat des plus explosifs contre notre Douce France.
[...] — Attends ! Il y a le gamin. Il sait, lui !
Oussama et Chinar échangent un coup d'œil. Encore le garçon.
— Quel gamin ? Qu'est-ce qu'un gamin a à foutre avec ça ?
— C'est lui qui a tout préparé. Il a un plan.
— Quel plan ?
— Il l'a appelé Aube noire. Avec Merwais, ils vont frapper la France. Une attaque de plusieurs martyrs, avec des explosifs et des gaz toxiques.
Kaboul Express c'est le nom de la filière afghane qui alimente le monde en jeunes martyrs prêts à tout pour rejoindre les vierges promises.

Pour celles et ceux qui aiment les plans diaboliques.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 26 mai 2016

Baad (Cédric Bannel)

[...] Dix jours avant Badria.

On avait beaucoup beaucoup apprécié L'homme de Kaboul, aussi, lorsque Babelio et Laffont nous ont proposé Baad le dernier roman de Cédric Bannel, on a dit oui sans hésiter à Oussama, le qomaandaan de police kabouli, un héros qui est revenu de deux guerres et plus étrange encore à Kaboul, un flic qui est resté honnête.
[...] Il avait traversé l'histoire mouvementée de l'Afghanistan des dernières décennies pour en ressortir deux fois victorieux, et surtout vivant. Peu d'anciens combattants avaient eu la chance de survivre à la guerre contre les Russes puis à celle contre les talibans.
On retrouve donc avec grand plaisir (mais un peu d'appréhension, c'est quand même Kaboul) l'incorruptible qomaandaan, son épouse gynécologue et revendicatrice, ses adjoints fidèles, l'incontournable mollah Bakir, ...
Et ça démarre sur les chapeaux de roue de 4x4 avec la découverte d'un troisième cadavre de fillette : l’œuvre manifeste d'un tueur en série, sans doute un occidental.
[...] - C'est bizarre qu'elle soit dénudée, dit Gulbudin.
Les deux autres cadavres portaient des robes d'apparat, de celles que les fillettes revêtent lorsqu'elles se rendent à un mariage ou une fête de famille.
[...] Les deux autres fillettes avaient également été étranglées puis poignardées au moyen d'une lame longue et fine. Une signature qui laissait Oussama perplexe depuis le début de cette affaire : personne ne tuait de cette manière en Afghanistan, où l'on goûtait plutôt l'égorgement au moyen de poignards traditionnels à large lame.
Un tueur en série qui semble opérer avec une régularité et une ponctualité très professionnelles : tous les dix jours visiblement. Le compte à rebours est lancé avant la prochaine petite victime dont on connait déjà le prénom : Badria.
Tout comme dans le précédent bouquin, un volet 'européen' est également présent : Nicole Laguna, ex-agent de la DSE, spécialiste de la traque des criminels de guerre, qui voit ses enfants enlevés et retenus en otage (décidément les mères et les enfants ne sont pas à la fête ...) et la mafia lui confier une mission très spéciale ...
[...] À notre grand regret, Nicole, la consommation d'héroïne et celle de cocaïne n'augmentent plus en Occident. [...] Au contraire, elles baissent régulièrement. Celle de la cocaïne est aujourd'hui inférieure de dix-huit pour cent à ce qu'elle était il y a dix ans. Celle de l'héroïne s'est effondrée de cinquante pour cent.
Visiblement c'est la crise pour tout le monde, même pour la mafia ... et quand l'auteur nous rappelle que l'Afghanistan est le premier pays producteur de pavot, on se doute bien que les deux histoires vont se rejoindre autour d'une cargaison d'héroïne quelque part entre Kaboul et les montagnes afghanes.
[...] La preuve que l'Afghanistan était passé directement du régime islamiste à celui de narco-état.
[...] Du pavot à perte de vue. Des champs qui défilaient sans interruption le long de la route.
Depuis plus de cinquante kilomètres.
L'or blanc de l'Afghanistan, interdit de culture par le gouvernement et la Coalition,. Pas un policier, pas un douanier, pas un soldat de la Coalition, pas un officiel de l'ONU ... personne pour empêcher cette mascarade.  Juste des paysans au travail, silencieux et déterminés, bêchant les champs, travaillant avec amour à leur futur récolte. Celle qui finirait dans les narines et les veines des jeunes Américains et Européens après avoir été transportée par une myriade de camions, de bateaux et d'avions, à travers l'Asie centrale puis la Turquie.
Le miracle, bien réel celui-là, de l'économie mondialiste.
Cette fois le qomaandaan Kandar nous emmènera visiter la province centrale de l'Hazarajat dont les habitants, hasard de l'actualité, ont tout récemment fait parler d'eux [clic], celle aussi rendue célèbre par la destruction des bouddhas de Bâmiyân.
Comme dans le premier épisode, le volet européen nous a semblé le moins travaillé et le moins crédible (peut-être tout bonnement parce qu'on ne connait pas l'Afghanistan qui garde donc le charme de ses mystères) mais sans pour autant nous gâter le spectacle. L'auteur n'est jamais aussi bon que lorsqu'il monte une expédition punitive pour aller zigouiller les méchants au fin fond des montagnes afghanes, après s'être assuré de tous les appuis indispensables en ce pays gangrené et corrompu : religieux et mafieux, ethniques et politiques. C'est diablement passionnant ... et efficace !
On se surprend même à jubiler lors du feu d'artifice final, résultat d'une inadmissible ingérence de l'armée américaine !
Ce thriller nous a semblé plus formaté, plus 'cinéma', que le précédent : l'emballage est très professionnel, presque trop, et Bannel dans son précédent ouvrage, nous avait paru plus libre, plus personnel (et même parfois trop - comment ça, on n'est jamais content ?!).
Mais peut-être est-ce tout simplement l'effet de découverte qui ne joue plus et la lecture n'en est évidemment que plus facile.
Incidemment, on apprend encore mille choses sur cet Afghanistan dont on nous a tant parlé mais que l'on connait finalement si mal. Bannel nous distille sa profonde connaissance de ce pays au fil des pages, souvent de manière très subtile, parfois sur un ton un peu plus didactique.
Comme on n'est pas près d'aller faire du tourisme aux pieds des bouddhas de Bâmiyân (l'Afghanistan c'est bien dans les livres), il nous reste à attendre les prochaines aventures du qomaandaan Oussama Kandar, encore probablement accompagné par sa nouvelle connaissance Nicole Laguna : ces deux-là semblent bien taillés pour nettoyer ensemble la planète de ses baad guys.

Pour celles et ceux qui aiment le dessous des cartes.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 19 août 2015

L'homme de Kaboul (Cédric Bannel)

Drone de guerre.

Après la fort décevante lecture du Pukthu de DOA, on nous avait conseillé celle de L'homme de Kaboul de Cédric Bannel.
Un conseil avisé : même s'il brasse les mêmes thèmes que DOA dans la situation chaotique de l'Afghanistan, le bouquin de Cédric Bannel est tout à fait passionnant et on l'y apprend une foultitude de choses sur la vie afghane, les différentes ethnies et obédiences religieuses, le quotidien kabouli.
À tel point que le bouquin de DOA souffre gravement de la comparaison : Cédric Bannel est allé sur place, il connait bien le pays et cela se sent.
Le volet européen de ce thriller est peut-être un peu trop ‘standard' mais laisse suffisamment de place pour que les épisodes afghans nous emmènent tout du long.
Côté intrigue justement, nous allons suivre les pas d'Oussama, un qomaandaan de police kabouli à qui l'on demande d'enterrer une affaire (l'assassinat maquillé en suicide d'un homme d'affaires) mais qui fait la sourde oreille aux pressions de sa hiérarchie et qui entend bien démêler la pelote emberlificotée d'un gros bazar qui prend sa source … en Suisse.
[…] Le mollah soupira.
— Vous êtes un homme courageux, frère Oussama. Essayez de rester vivant encore quelques jours. Votre enquête m'intéresse.
On regrette juste un peu l'insistance pédagogique avec laquelle Bannel décrit la situation des femmes du pays et nous dispense ses bons conseils et savants préceptes : non pas que la sinistre condition des femmes afghanes ne mérite notre attention bien sûr, mais cela sent beaucoup trop la figure imposée à tout bon roman écrit sur le moyen-orient.
On aimerait bien que cet auteur touche-à-tout nous concocte une nouvelle aventure du qomaandaan Oussama, peut-être en l'insérant encore plus dans la vie quotidienne du pays et en laissant un peu la guerre en décor d'arrière-plan.

Pour celles et ceux qui aiment le dessous des cartes.
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lundi 15 septembre 2014

Trois mille chevaux vapeur (Antonin Varenne)

De bruit et de fureur.

On avait déjà croisé Antonin Varenne dans un polar un peu déjanté : Fakirs.
Revoici cet auteur dans un tout autre registre, celui du roman d’aventures, fresque picaresque, voyage en technicolor et odorama.
Le titre, sur la couverture, donne déjà le ton : Trois mille chevaux vapeur, rien que ça. C’est la puissance du bateau transatlantique de la Cunard qui emmènera le sergent Bowman aux Amériques juste avant l’élection d’Abraham Lincoln en 1860. C’est aussi la mesure de la puissance évocatrice de ce roman bouillonnant qui résonne de bruits et de fureur, de guerres et de puanteurs.
Mais avant de partir pour le farwest, le sergent Bowman est d'abord passé par les Indes et la Birmanie : il était soldat pour la Compagnie des Indes Orientales, la britannique, la société privée qui reçut de la Reine Elisabeth les privilèges de frapper sa propre monnaie et recruter sa propre armée et dont les mercenaires terrorisèrent une grande partie de la planète … pour le bien de l'Empire.
C'est à l'embouchure de l'Irrawaddy(1) que commence ce récit en 1852, en pleine guerre navale.  Quelques pages à peine, pleines de bruit et de fureur, et nous voici plongés au cœur des combats aux côtés du sergent Bowman et de ses hommes, envoyés en mission secrète contre les ‘singes’ birmans (on découvrira plus tard les dessous peu chevaleresques de cette affaire qui finira très mal).
Plus tard, en 1858 au cœur de La Grande Puanteur, on retrouve le sergent Bowman à Londres, imbibé d'alcool et d'opium. Quelques années de captivité chez les 'singes' birmans ont laissé des traces profondes dans son cerveau ravagé par les cauchemars et des cicatrices effrayantes et mystérieuses sur son corps amaigri.
Un meurtre puis un autre semblent alors réveiller les fantômes des années terribles.
Le sergent part à la recherche des rares survivants de l'épisode de 1852 et des années de captivité qui suivirent : l'un d'eux est sans doute l'assassin.
[…] – Des meurtres qui se ressemblent… d’un côté du monde à l’autre… Jamais je n’ai entendu une chose pareille. Mais alors, monsieur Bowman, vous êtes une sorte de policier international ?
Arthur avala son whisky de travers et toussa.
– Pas vraiment.
Bowman devra poursuivre l’assassin et ses propres cauchemars jusqu'aux Amériques où il débarque le 8 mars 1857 en pleine manifestation des ouvrières du textile(2).
[…] – Vous ne semblez pas être un homme trop encombré d’illusions, monsieur Bowman. Si vous en aviez au sujet de ce pays, voilà qui règle l’affaire. Les États-Unis ne sont pas une jeune nation, mais un commerce d’êtres humains florissant. Ceux qui débattent aujourd’hui à Washington de l’émancipation des esclaves sont les propriétaires des usines où travaillent ces femmes. Ce sont eux qui font tirer sur les ouvriers.
C'est sur cette trame historique délibérément ‘choisie’ qu'Antonin Varenne s'amuse à déplacer son pion (et nous avec !) d'est en ouest, en voilier, en train, en vapeur, en diligence, à cheval, pour notre plus grand plaisir : le contexte est évoqué avec précision mais sans pédantisme affecté, sans étalage complaisant, juste ‘histoire’ de piquer notre curiosité.
Le fil de l’intrigue ‘policière’ est très ténu et ne sert qu’à nous tenir en haleine tout au long du voyage, dans l’impatience de découvrir quelles sont exactement ces mystérieuses et terribles cicatrices que Bowman et ses anciens compagnons d’armes ont ramené de captivité, et lequel des rares survivants en est devenu fou furieux.
[… ] – Puis-je demander ce qui vous est arrivé ?
– Ça remonte à longtemps.
– Vous ne voulez pas en parler ?
– Depuis quelque temps, j’ai l’impression que je rencontre que des pasteurs qui veulent me faire parler et des fous qui voudraient que je me taise.
Le vieux baissa les yeux et fit tourner son verre entre ses mains, comme s’il hésitait à s’empoisonner un peu plus le foie.
– Il y a des cas dans lesquels je ne crois pas à la confession, monsieur Bowman. Raconter quelque chose de douloureux, cela ne fait souvent que ranimer la souffrance. Qui que vous soyez, je ne pense pas que vous ayez à vous repentir de ces blessures.
Bowman bourra le foyer de sa pipe et frotta une allumette sur la table.
– C’est pas si sûr que ça.
Le vieux pasteur sourit.
[…]– Monsieur Bowman, puis-je vous demander quelque chose ?
– Quoi ?
– Vos cicatrices, est-ce que c’est cet assassin qui vous les a faites ?
Bowman tira de sa poche le flacon de Brewster et le tendit au Polonais.
– Qu’est-ce que c’est ?
– J’en sais rien. Des plantes, mais ça marche. Comme le laudanum. Plus fort.
Brezisky accepta sans se faire prier. Bowman en but aussi.
– Sinon je pourrai pas raconter encore. Et ça te servira aussi pour dormir après.
Un extrait d'une interview de l'auteur :
[...] Fan de western depuis longtemps, j'ai décidé de me lancer et de là s'est greffée l'idée de la poursuite d'un tueur qui aurait pu être un tueur du XXe siècle, mais pendant la conquête de l'Ouest. Ensuite il a fallu des personnages, ils ont pris corps au fur et à mesure, selon les besoins de l'histoire...
Pour la première fois je crois que j'ai vraiment forcé le destin d'Arthur Bowman (le personnage principal) à aller exactement là où je voulais. Ce que je n'ai pas maîtrisé, c'est par où il allait passer. [...] Je savais où je voulais faire arriver le héros, mais Bowman est passé par des endroits que je ne m'attendais pas du tout à visiter ...
Au long de ses pérégrinations, l’increvable Sergent Bowman rencontrera toute une galerie de personnages hauts en couleurs, au figuré comme au propre puisque le monde de l’époque se confronte aux jaunes, aux noirs et même aux rouges du far-west. Bowman fera même la connaissance d’un étonnant indien métis qui s’est lui-même baptisé John Doe ! … et d’une belle rousse du far-west (joli portrait de dame).
[…] – Et une dernière chose : quand on sera là-bas, tu me laisseras parler. Tu es peut-être blanc, mais tu ne connais pas ces endroits.
– Je ne dis rien ?
– Tu restes comme tu es, tu fais peur aux gens et moi je parle.
[…] Les Indiens ne se serrent pas la main, peut-être la seule chose que nous aurions dû apprendre de vous. Malheureusement, tellement de mensonges ont été scellés par une poignée de main que nous sommes devenus réticents à cette tradition. Il ne faudrait le faire qu’entre amis. Pierre Noire tendait sa main gauche. Arthur tendit la sienne, enroulant ses trois doigts restants autour des quatre de l’Indien.
Le sergent Bowman réussira-t-il à racheter sa rédemption après les horreurs commises et subies quand il n’était qu’un spadassin au service de Compagnie ?
[…] Bowman réalisait, écoutant les vagues au loin, qu’il n’avait pas impunément traversé tous ces paysages. Chaque fois, il y avait laissé un morceau de lui, de temps passé et de vie disparue. Le sergent Bowman était maintenant éparpillé aux quatre coins du monde. Il ne restait plus grand-chose de lui.
Commencé à grand bruit dans la fureur des guerres coloniales en Asie, le roman s’achèvera au son des canons de la Guerre de Sécession sur laquelle Arthur Bowman et Antonin Varenne jettent un regard désabusé :
[…] Vingt mille soldats furent tués ou blessés pendant une bataille d’une seule journée, dont les deux camps revendiquèrent la victoire. L’industrie et les grandes fermes des États-Unis tournaient à plein régime, le pays était sorti de la crise économique qui durait depuis la grande sècheresse de 1857. Dès la fin de l’hiver, le flot d’immigrants ne cessa de grossir et la piste de la Californie qui passait par Carson City devint une rivière continue de convois en route vers le Pacifique.
En pleine transformation industrielle, le XIX° siècle finissant annonce déjà les terribles fracas des années à venir et la plume d’Antonin Varenne a suffisamment de souffle et d’ampleur pour nous entrainer et nous faire partager ces bouleversements.
Bien sûr on peut se dire que le récit d'Antonin Varenne joue la facilité avec des épisodes assurés d'emporter l'adhésion de ses lecteurs. Mais il faut bien reconnaitre aussi que l'auteur maîtrise et sa plume et ses effets et que sans ces talents il nous aurait perdus en chemin depuis bien longtemps.
Les romans d’aventure modernes sont assez rares pour s’attarder sur celui-ci, inhabituel et intéressant.
(1) - à l'époque, on avait autre chose à y faire qu'admirer les célèbres dauphins
(2) - pour les curieux, il semblerait que l'histoire de cette manif et de la répression sanglante qui suivit (l'armée aurait ouvert le feu sur les ouvrières) ne soit qu'une légende destinée à occidentaliser la commémoration du 8 mars. Mais cela n'enlève rien au récit de Varenne !

Pour celles et ceux qui aiment les aventuriers.
D’autres avis sur Babelio. Le billet de Yan qui fut le premier à nous mettre sur la piste. Celui de Cassiopée.