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jeudi 18 juin 2026

Délivrez-nous du bien (Joan Samson)

[...] Mais rien n’arriva.


Une fable aussi étrange qu'effrayante sur l'air du joueur de flûte de Hamelin. L'unique roman de Joan Samson est une histoire puissante qui va prendre la tête du lecteur et ne pas la lâcher facilement. Un roman qui a tout pour devenir un livre culte.

  • une histoire incroyable qui a tout d’une fable
  • un récit diabolique, très psychologique 
  • un premier roman écrit d'une main très sûre
  • l’unique roman de Joan Samson est plus redoutable que de nombreux thrillers
  • et il a tout pour devenir un livre-culte
❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteure, le livre (344 pages, avril 2026) :

L'étasunienne Joan Samson aurait pu n'être qu'une "femme de" : l'écrivain de la famille, c'était son époux, bibliothécaire, professeur de lettres. Jusqu'à ce qu'il eut la bonne idée de l'encourager à écrire ce roman à partir d'une petite nouvelle qui lui était passée par la tête.
Las, ce sera le seul roman de la brève carrière littéraire de Joan : elle décédera prématurément, très peu de temps après la publication de son livre en 1975.
Un bouquin au parcours décidément étonnant puisqu'il faudra attendre ... 2024 (et cette ré-édition 2026), pour que les éditions bordelaises Monsieur Toussaint Louverture le traduisent en France : alors oui, toutes ces péripéties mises bout à bout me font dire qu'on a dans les mains quelque chose de l'ordre du petit miracle. Il n'est pas si courant qu'un livre possède sa propre histoire en plus de celle qu'il raconte.
La traduction de l'anglais est signée par Laurent Vannini et le titre original était The Auctioneer, le commissaire-priseur.

Le pitch et les personnages :

Dans les années 60-70, Harlowe est une petite ville rurale du New Hampshire où vivent paisiblement quelques petits fermiers. Des gens simples comme la famille Moore : John, sa femme Mim, sa vieille mère Ma, et la petite Hildie, avec quelques vaches et guère plus de poules.
Tout allait tranquillement jusqu'à ce qu'un commissaire-priseur (Perly Dunsmore) s'installe en ville, s’accoquine avec le shérif (Bob Gore) et que tous deux se mettent en tête d'organiser chaque semaine une vente aux enchères : nous ne sommes pas loin de Boston, et les citadins, « les gens de l’été et les étrangers », sont bien entendus friands d'acquérir à bas pris quelques antiquités de la campagne, histoire d'accrocher une roue de charrette au plafond comme nouveau lustre du salon, très authentique.
Et forcément, une famille de paysans a toujours quelques vieilleries poussiéreuses qui traînent depuis trop longtemps dans la grange.
« Vous pouvez donner un petit quelque chose cette semaine, un petit peu peut-être la semaine prochaine … »
Alors tous les jeudis, Perly et Bob passent chez les Moore et leurs voisins : 
« Qu'est-ce qu'on va pouvoir donner cette semaine ? »
« Qu'est-ce qu'on va donner ? demanda-t-elle de nouveau. »
Alors on donne, on donne d'abord quelques rebuts inutiles, puis bientôt un meuble un peu abîmé, et maintenant quelques vaisselles, et puis le vaisselier puisqu'on a presque plus de vaisselle, et puis ... et puis ...
« Ça ne me dérangeait pas le moins du monde d’avoir la grange et la cave vidées. Il faut simplement fixer des limites… »
« Quelqu’un… une tête pensante quelque part va forcément piger et mettre le holà à tout ce bazar. »
Jusqu'où cela va-t-il aller ? Mais le lecteur n'est pas au bout de ses surprises et il ne semble y avoir aucune limite à la folie qui s'est emparée de la petite ville d'Harlowe ...
« Mais rien n’arriva. Même la neige ne tomba pas. »
« Et rien ne fut tiré au clair. »

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Cette histoire incroyable a tout d'une fable. Du moins c'est à cette idée que va se raccrocher le lecteur complètement possédé par cette intrigue diabolique où les habitants de Harlowe se laissent peu à peu, déposséder de tout. De tout et sans broncher.
Une fable où le commissaire-priseur endosse le costume du joueur de pipeau de Hamelin quand toute la ville « s’est mise à danser après lui comme s’il était le joueur de flûte »
Les habitants restent sidérés, paralysés, sans réaction, si bien que le priseur Dunsmore pourra dire : « tout ce que j’ai fait, vous m’avez laissé le faire ».
 Comment toute une collectivité peut-elle se laisser bercer, berner, par les jolies phrases du priseur ? Comment les habitants peuvent-ils assister ainsi à leur propre déchéance sans plus réagir ? Comment peut-on aller aussi loin ? Car tout cela va aller trop loin, on l'a vite compris. Malheureusement, le lecteur sait bien que tout cela est évidemment possible, l'Histoire l'a montré cent fois, et l'auteure va enfermer tout son monde, ses personnages comme son lecteur, peu à peu, lentement, dans une spirale infernale qui ne lâchera plus personne. Joan Simson se montre bien plus redoutable que la plupart des auteurs de thrillers qui cherchent à nous effrayer et nous prendre la tête.
 Ce petit récit diabolique, plus psychologique que terrifique, est écrit d'une main très sûre et lorsqu'on tournera la dernière page, on aura bien du mal à quitter Harlowe, on restera estomaqué encore longtemps, on se souviendra durablement de la folie (hélas, si humaine) qui s'était emparée de cette petite ville et finalement, on regrettera que Joan Samson n'ait pas eu le temps de nous conter encore quelques autres histoires.
Espérons que l'on retienne au moins la leçon de celle-ci.

Pour celles et ceux qui aiment la campagne.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce Monsieur Toussaint Louverture (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 28 mai 2026

Je pleure encore la beauté du monde (Charlotte McConaghy)

[...] J’ai vu des loups modifier le cours des rivières.


Charlotte McConaghy, c'est l'Australienne pour qui le mot "nature-writing" a sans doute été inventé. Avant le phénomène 2026 des "Fantômes de Shearwater", revenons à son premier roman qui nous emmenait (en 2024) en Écosse sur les traces d'une meute de loups.

  • une enquête policière dans les Highlands écossais,
  • l'écologie de la réintroduction des loups dans les écosystèmes,
  • un roman noir sur fond de violences faites aux femmes,
  • une histoire forte, une écriture puissante et physique. 
❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (372 pages, 2024, 2022 en VO) :

On avait découvert l'Australienne Charlotte McConaghy en ce tout début d'année avec Les fantômes de Shearwater. Une grande claque littéraire, un coup de cœur pour ce récit hybride qui transportait (c'est le mot) qui transportait le lecteur très loin et qu'on pouvait lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux. 

J'étais donc très tenté de partir à la découverte du précédent ouvrage de cette auteure : Je pleure encore la beauté du monde, paru en 2024.
Mais avec un peu d'appréhension tout de même. Le précédent bouquin avait certes eu bonne presse à sa sortie mais à la suite du succès retentissant de Shearwater, le premier roman de la dame pouvait s'avérer une déception.
Finalement j'ai très bien fait : ne passez surtout pas à côté de l'écriture originale de cette Australienne.
Faut dire que la traduction était déjà signée Marie Chabin : c'était de bon augure. 

Le pitch et les personnages :

L'Australienne nous transporte cette fois en Écosse, dans la « forêt d’Abernethy, l’un des derniers vestiges de la forêt calédonienne » au pied de la chaîne de montagnes des Cairngorms, là où « se niche le cœur sauvage des Highlands ». Une région d'éleveurs de moutons.
Quelques écolos y ont entrepris un « processus de réintroduction des loups en Écosse. À ce moment-là seulement, la forêt reprendra vie » pour « évaluer l’impact concret des loups sur la régénération de l’environnement »
« Leur réintroduction modifiera le paysage de manière positive : la faune sauvage disposera d’un nombre croissant d’habitats, la nature du sol sera de meilleure qualité, il y aura moins de crues et d’inondations, les émissions de CO2 seront neutralisées. »
Bien évidemment, les éleveurs de moutons ne sont pas ravis de voir débarquer quelques prédateurs ...
L'héroïne est une biologiste, Inti « une Australienne soupe au lait un brin méprisante », accompagnée de sa soeur, Aggie, et de ses collègues écolos Niels, Evan et Amelia, la vétérinaire.
Face à eux, « des membres du syndicat des éleveurs-agriculteurs, du syndicat des gardes-chasses et du groupe de randonneurs Hillwalkers, plus des dizaines de propriétaires terriens implantés dans toute la région des Cairngorms – tous opposés [au] projet ».
Heureusement, Inti n'a pas l'intention de se laisser marcher sur les pieds et elle a de la répartie :
« - Je vais dire aux habitants du village d’enfermer leurs femmes et leurs filles. Les grands méchants loups seront bientôt lâchés.
Je rencontre son regard.
- À votre place, j’aurais plutôt peur que les femmes et les filles aient envie de s’enfuir avec les loups. »
Inti est inséparable de sa soeur jumelle, Aggie, qui est lourdement handicapée quand elles arrivent en Écosse : on nous laisse deviner un drame passé, un drame violent, ...
Toutes les deux sont de sacrés phénomènes, deux « forces de la nature », deux beaux personnages, qui soutiennent sans peine la comparaison avec Fen, la fille de Shearwater qui dormait avec les otaries sur la plage !

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Je dois avouer que l'écologie ne me passionne pas vraiment et que je porte habituellement un regard très sceptique sur les pamphlets qui brodent sur ce sujet à la mode.
Mais là vraiment, je vous invite à lire les quelques pages de cette auteure qui, au début du livre, nous explique les enjeux de la réintroduction des prédateurs dans l'écosystème. Honnêtement, c'est brillant, intelligent et bluffant, car le commun des mortels n'a qu'une très vague idée de ces enjeux. 
L'auteure a même cette très belle phrase : « J’ai vu des loups modifier le cours de certaines rivières » qui, bien expliquée, vaut vraiment son pesant de cacahuètes.
Elle s'appuie en partie sur une expérience réussie de "réensauvagement" effectuée dans les années 2000 avec des loups également, dans le Parc de Yellowstone, avec des études d'impacts de plusieurs années sur la flore, la faune et donc sur les paysages.
➔ Des paysages sauvages, des éleveurs de moutons, des jeunes femmes, des loups ... on comprend vite que tout est réuni pour un roman noir des plus sombres dans lequel l'auteure va tisser et entremêler plusieurs fils narratifs (comme celui de la gémellité par exemple) jusqu'à un dénouement cathartique et libérateur. 
Sans qu'on sache qui, du loup ou de l'homme, dissimule la plus grande sauvagerie : « la deuxième attaque est bien pire que la première ».
➔ Charlotte McConaghy a le don de savoir mélanger des ingrédients aussi improbables qu'inattendus au cœur de ses récits.
Un peu d'écologie (beaucoup même !), une nature sauvage, une bonne part d'ombre (celle des bons romans noirs), des histoires de familles dysfonctionnelles, des drames domestiques et des violences faites aux femmes, des énigmes policières, et puis une forte dose de sensations physiques car les mots de Charlotte McConaghy sont de ceux qui font parler les corps et les émotions
Ce mélange détonnant, déjà découvert sur l'île de Shearwater, on le retrouve à nouveau ici au cœur de l'Écosse - dans d'autres registres bien sûr car l'auteure ne se répète pas vraiment et c'est heureux - mais toujours avec la même force, la même puissance littéraire.
 Pour l'anecdote sylvestre, le roman Shearwater nous avait permis de découvrir le Pin de Wollemi, l'arbre le plus secret et le plus rare du monde, et cet épisode-ci nous propose de faire la connaissance du Pando, le géant tremblant, une colonie d'arbres encore plus étonnante (située dans l'Utah aux US).
 Autre curiosité (mais le bouquin en fourmille !) avec cette affection neurologique : la synesthésie visuo-tactile dont souffre (?) le personnage de Inti. L'écrivaine Siri Hustvedt également, pour la petite histoire.
C'est ce qui arrive lorsque le « cerveau recrée les expériences sensorielles des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens ».
Pour le lecteur de Charlotte McConaghy, ce sera de la synesthésie littéraire : quand je lis, je ressens.

Pour celles et ceux qui aiment les mystères de la nature.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 28 avril 2026

Le sang des collines (Scott Preston)

[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable.


Rescapé de la rentrée 2025, ce premier roman est un gros coup de cœur et une totale immersion dans la vie pluvieuse des éleveurs de moutons de Cumbrie. Du nature-writing comme on en lit trop rarement, du rural et du social à la Ken Loach.

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (400 pages, octobre 2025, 2024 en VO) :

On a bien failli passer à côté de ce rescapé de la rentrée littéraire de l'automne 2025 et c'eut été vraiment dommage, car c'était l'un des meilleurs du lot !
Fort heureusement, il n'est jamais trop tard pour se rattraper !
Scott Preston est natif de la Cumbrie, au nord de l'Angleterre, une région perdue mais connue pour son Lake District et ses moutons, juste en-dessous de l'Écosse.
Cet auteur a peut-être fait des études universitaires de philosophie avant de devenir publicitaire (!) mais il plonge ses bottes et sa plume dans la gadoue des pâtures à moutons.
Et tenez-vous bien, Le sang des collines n'est "que" son premier roman !
La traduction (remarquable) de l’anglais est signée par Paul Matthieu.

Le pitch et les personnages :

Celui qui nous raconte l'histoire, c'est Steve qui conduit tantôt des camions, tantôt des troupeaux de moutons.
Son pays c'est la Cumbrie, au nord de Liverpool et Manchester, juste avant l'Écosse, que seuls les touristes connaissent pour les randonnées au cœur du Lake District.
Un région de « montagnes mangées de nuages qu’on appelle les fells », une contrée pluvieuse où l'on trouve encore quelques rares fermes occupées par des éleveurs de moutons.
C'est là que vit Steve : « la ferme se trouvait dans l’un des quatorze déserts humides [...] où la saison des pluies dure douze mois par an » et où l'écriteau annonce que « les chiens non tenus en laisse seront abattus ».
C'est un pays de taiseux pas vraiment commodes.
« Si vous connaissez la Cumbrie, alors vous savez que ça aime pleuvoir là-bas. Si vous ne connaissez pas, eh bien certains jours c'est si vert que vous en avez mal aux yeux, et ce n'est pas à cause du bleu du ciel.
[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable et deux paires de paupières, comme les truites.
[...] Le gars avait toujours été un peu fêlé. La vérité, c’est qu’on l’est tous un peu par ici.
[...] Les gens des fells sont aimables comme pas deux. Tellement aimables que s'ils aperçoivent votre maison au détour dune paroi rocheuse, ils feront en sorte de construire la leur suffisamment loin pour que vous ne puissiez pas les voir vous non plus. Des kilomètres de rien, ça fait des murs épais.
[...] La fin de l'année est la période la plus calme sur une ferme d'élevage, et certains jours il règne un tel silence que vous finissez par vous parler à vous-même pour vérifier que vous n'êtes pas devenu sourd. »
Ouais on est bien d'accord, ça donne pas vraiment envie d'y aller rejoindre Steve et ses troupeaux.
Steve et ses mauvaises fréquentations, comme William Herne et son fils Danny ou encore Colin Tinley. 
Des types peu recommandables mais toujours plus sympas que Georges ou Bog qui sont bien pires. 
Sinon, il y a les moutons, des centaines de moutons, « des herdwicks, une race qu’on n’élève nulle part ailleurs dans le monde » et bientôt vous allez tout savoir sur les « bédigues, berques, brebis, béliers et autres blins ».
Nous sommes début 2001 et « pour commencer il faut que je vous parle de la fièvre aphteuse. La plupart des gens ne veulent pas en parler, de peur que ça la fasse revenir ».
Alors les troupeaux sont abattus (quelles images !) et ces éleveurs - qui ne sont que de simples métayers pour la plupart - vont se retrouver encore plus démunis et la région encore plus déshéritée.
De quoi attiser l'appât d'un maigre gain et l'inévitable violence qui l'accompagne.

Petite curiosité littéraire :
Les titres des chapitres correspondent à des chiffres dans l’un des dialectes utilisés jadis en Cumbrie par les bergers pour compter les moutons de leurs troupeaux : Yan : un ; Taen : deux ; Tedderte : trois ; ... 
Ce système reste encore employé par certains éleveurs de la région.
En cas d'insomnie, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Accrochez-vous, ça va dévaler des collines : et pas que des centaines de moutons, mais aussi une faconde étourdissante, intarissable, pittoresque. Un texte doué d'une énergie sauvage, bagarreuse, tout à l'image de ces hommes perdus dans une nature vraiment très rude. 
Du nature-writing comme on a trop rarement l'occasion d'en lire.
Le lecteur est rapidement estomaqué et se demande bien où ce publicitaire philosophe est allé tremper sa plume (et rappelons-le, ce n'est que son premier roman).
Ce qui nous accroche d'emblée dans ce roman (et c'est plutôt rare) c'est la prose, la langue, et il faut sans doute remercier le traducteur (Paul Matthieu) d'avoir su nous faire "passer" tout cela.
J'ai souvent pensé à un autre premier roman, Terres promises de Bénédicte Dupré-la-Tour (2024 - éditions Le Panseur) et d'ailleurs le bouquin de Scott Preston est sans doute plus proche d'un néo-western que d'un roman noir au sens habituel.
Mais dire que cet auteur a le sens de la formule n'est pas vraiment lui rendre justice : les formules, les perles, il les alignent à longueur de page et très vite le surligneur ne sait plus où donner de la tête.
« Une brebis gestante, c'est à peu près aussi docile que n'importe quelle bonne femme en cloque. » 
[Bon désolé, mais celle-là, je pouvais pas la laisser passer - et lui non plus d'ailleurs !]
 Dans cette région défavorisée, la nature ne fait pas de cadeaux et les hommes ne s'en font pas non plus. On se chamaille, on se cherche (et on se trouve souvent), à coups de mots quand tout va bien, à coups de poings quand ça dégénère. Une virilité bravache et rageuse.
Jamais tenté par le misérabilisme, Scott Preston donne dans le rural et le social et son histoire de moutons évoque inévitablement le Raining stones de Ken Loach.
 Comment expliquer que ce bouquin se révèle si prenant alors qu'il ne s'y passe pas grand chose : quelques bagarres, quelques cadavres aussi tout de même (et pas que des moutons), une très vague histoire d'amour qui ne dit pas son nom, ...
Alors comment se fait-il qu'on reste comme prisonnier de ce récit, qu'on aimerait que jamais il ne s'arrête ?
Parce qu'on est littéralement embarqué aux côtés de Steve et de ses bêtes, on bosse avec lui, on souffre avec lui, on roule avec lui, on est épuisé avec lui, on fréquente les mêmes mauvais gars, on se réveille avec la même gueule de bois, on a froid, on renifle les mêmes odeurs, on a les vêtements trempés et les pieds boueux, ...
L'immersion est complète dans cet univers de bergers : une vie que vous ne souhaiterez pas à votre pire ennemi mais un livre que vous aimerez offrir à vos amis.

Pour celles et ceux qui aiment les moutons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 16 avril 2026

Le miroir brisé (Chris Brookmyre)

[...] Ça doit bien vouloir dire quelque chose.


Coup de cœur pour le roman policier le plus original et le plus surprenant du moment : deux enquêteurs que tout oppose - une cousine de Miss Marple et un clone de Harry Bosch - cherchent à élucider des crimes très semblables, en Écosse et en Californie.
Du moins c'est comme ça que ça commence, ensuite ... faudra vous débrouiller !

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (536 pages, mars 2026) :

L'écossais Chris Brookmyre, natif de Glasgow, fait partie du mouvement littéraire Tartan Noir comme ses compatriotes Ian Rankin ou William McIlvaney.
On le découvre ici avec son nouveau et spectaculaire roman : Le miroir brisé paru en mars.
Une intrigue tarabiscotée de celles qui vous font tout reprendre depuis la première page quand vous lu la dernière, qui place ce roman policier sur le podium des plus originaux de l'année.
La traduction de l'anglais (Écosse) est signée de Céline Schwaller.

Le pitch et les personnages :

Penelope Coyne, dite Penny, mène son enquête dans un petit village d'Écosse : c'est une bibliothécaire un peu désuète de plus de 80 ans dont la mémoire commence à vaciller mais encore bien alerte, et « son penchant pour les enquêtes amateur était connu de tous »
À l'autre bout du monde ou presque, nous voici à Los Angeles près des studios d'Hollywood, où le flic Johnny Hawke, 40 ans, enquête sur le vrai-faux suicide d'un scénariste, genre « c’est l’histoire de quelqu’un qui vole un scénario et tue le scénariste ».
Chris Brookmyre va nous balader d'un chapitre à l'autre, d'un enquêteur à l'autre, ...
D'un côté, une vieille dame élégante et compassée, très britannique, qui prend le temps de savourer son thé et pourrait bien être un clone de Miss Marple, celle d'Agatha Christie.
De l'autre, un flic ingérable de L.A. qui carbure au café et qui speede dans les rues d'Hollywood. Lui ce serait plutôt un cousin de Harry Bosch, celui de Michael Connelly.
Mais bien sûr on s'en doute, nos deux héros vont se retrouver (à l'occasion d'un mariage, mais pas le leur, hein !) et Johnny Hawke prend l'avion pour l'Écosse où il aura « l’impression d’avoir non seulement parcouru une longue distance, mais peut-être aussi remonté le temps. ».
« – Ouais, mais quand même : on s’est tous les deux retrouvés à ce mariage à cause du même type. Ça doit bien vouloir dire quelque chose. 
– Et rien de bon, je le crains, répond Penny. »
Ah quel sympathique duo que ces deux-là qui vont nous mener par le bout du nez de surprises en surprises.
« – Vous parlez comme une flic. Quand vous dites que vous êtes bibliothécaire, ça serait pas une sorte de bibliothécaire de la police ? 
– Non.
– Dans ce cas, qu’est-ce que vous faites avec Hawke ? 
– C’est compliqué. »

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Toute le charme de ce roman réside dans ce duo impossible d'enquêteurs, dont les personnalités sont diamétralement opposées. Cela se reflète jusque dans le style des premiers chapitres alternés, où l'auteur va même jusqu'à exploiter les temps conjugués : le percutant présent d'action pour Johnny, le tranquille passé de narration pour Penny, c'est plutôt savoureux et réalisé de main de maître. On s'en aperçoit à peine tant c'est naturel.
Tout cela aurait pu n'être qu'un brillant exercice de style, une jolie prouesse littéraire, si le génie narratif de Brookmyre, un habitué des entourloupes et des paradoxes, n'avait pas été de la partie.
L'auteur rend même hommage à un roman de l'italien Italo Calvino : Si par une nuit d’hiver un voyageur, « c’était un roman intriguant mais déroutant dans lequel chaque chapitre semblait appartenir à un livre complètement différent ».
Son bouquin est d'ailleurs truffé de références à la littérature anglo-saxonne, de Jane Austen à James Joyce, de quoi inciter le curieux a pianoter régulièrement sur google.
 En Californie comme en Écosse, nous voici dans le monde de l'édition, des livres, des jeux vidéos, des scénarios, ... Bref, des fictions en somme. 
Alors « je vous conseille de ne pas vous laisser distraire par ce qui est étrange au point de perdre de vue ce qui est simple et factuel », car les choses vont se compliquer rapidement et s'emberlificoter à loisir, même si « c’est toujours la même histoire ».
« – Je vous rappelle qu’il faut se méfier des coïncidences étranges , dit-elle. De plus, même quand une coïncidence n’est pas une coïncidence, il ne faut faire aucune supposition concernant ce que vous en déduisez. Est-ce l’histoire qui se répète, ou quelqu’un s’inspire-t-il de l’histoire pour la recréer ? Et si oui, dans quel but ? »
Alors, ça vous aide ? Ok pas vraiment, un autre indice peut-être : « dans les classiques du roman noir, la personne qui engageait le détective privé était en général le meurtrier ». Mouais, pas vraiment mieux ...
C'est donc l'histoire d'un scénario volé, de deux vrais-faux suicides qui se ressemblent beaucoup trop, d'un livre retrouvé trop souvent, de deux énigmes de la chambre close, d'une double enquête qui se reflète en miroir, tout est dans tout et réciproquement, le refrain est connu et le lecteur, ravi, se laisse balader sans n'y rien comprendre (nos deux enquêteurs non plus, je vous rassure) !
 Des livres qui évoquent des livres, des mises en abyme, on en a lus et relus. Mais là, chapeau l'artiste, faut reconnaître qu'avec Chris Brookmyre c'est puissance 4 ! Carrément de la récursivité ! 
Son intrigue est une belle construction intellectuelle (brillamment maîtrisée jusqu'aux toutes dernières pages pour une fin très élégante) et portée par l'humour et le charme de son duo d'enquêteurs vraiment très attachants.
Si bien qu'on voudrait parler pendant des heures de ce roman et de son intrigue, mais justement le paradoxe ultime c'est qu'on ne peut rien en dire ! Ou si peu, sous peine d'en dévoiler les perspectives. 
Alors taisons nous et à vous de jouer !
Bon voyage de l'autre côté du miroir ...

Pour celles et ceux qui aiment les tours de passe-passe.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 13 février 2026

Les fantômes de Shearwater (Charlotte McConaghy)

[...] Une nuit qu’il faut passer ensemble.


Venu du bout du monde, d'une île perdue entre l’Australie et l'Antarctique, ce récit hybride emporte le lecteur très loin. On peut le lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (352 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'australienne Charlotte McConaghy est déjà connue pour deux premiers romans dont le dernier, Je pleure encore la beauté du monde (Actes Sud/Gaïa, 2024), nous racontait une histoire de loups dans les Highlands écossais et qui avait rencontré un beau succès (pas lu ici).
Son nouveau récit, Les fantômes de Shearwater, nous emmène toujours au plus près de la nature sauvage, mais cette fois sur une île perdue au fin fond de la Mer de Tasman, entre l'Australie et l'Antarctique. 
Son île de fiction est inspirée pour partie de la réserve stratégique de graines et semences du Svalbard et pour partie de l'île australienne de Macquarie, dédiée à la recherche scientifique et à la protection de la faune et de la flore.
Shearwaters est l'une des dénominations des puffins ou macareux et dans sa postface, l'auteure nous précise qu'elle a effectivement pu séjourner sur l'île Macquarie :
« J’ai puisé tous ces détails dans mon expérience personnelle à la suite d’un séjour sur le terrain avec mon compagnon et notre fils de seize mois, une aventure que je n’oublierai jamais, dans un lieu qui est certainement l’un des plus précieux au monde. »
La (belle) traduction de l'anglais (Australie) est signée Marie Chabin

Le pitch et les personnages :

Shearwater est une île au milieu de l’océan Austral, à plus de mille kilomètres de toute autre terre ferme. Le plus près, c’est l’Antarctique.
L'île va bientôt être évacuée, sans doute à cause de la montée des eaux. Les scientifiques ne sont plus là.
Il ne reste que quelques gardiens pour la station d'études et la réserve de semences.
« Shearwater n’est pas une île touristique : elle est trop éloignée, trop difficilement accessible. Personne ne s’aventure ici d’habitude, à part une poignée de chercheurs venus étudier la faune et la flore, le climat, les marées. Personne en tout cas n’échoue ici par hasard. [...]
La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. »
Dans la famille de gardiens du phare de Shearwater et de la réserve, dans la famille Salt, je pourrais demander le père Dominic ou Dom, l'aîné Raff, la fille Fen et Orly le cadet.
Ne demandez pas la mère, Claire est décédée.
Tous les quatre vivent « avec les pétrels, les puffins, les manchots et les otaries ».
« — Ça fait combien de temps que vous êtes ici ? 
— Huit ans.
Je le fixe d’un air hébété. “C’est une blague.”
Il soutient mon regard. Ce n’est pas une blague. [...] 
— Vous abandonner ici ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Ça n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. »
Une famille presque normale. La fille dort sur la plage en plein vent avec les otaries, l'aîné boxe un sac de frappe tout en haut des 219 marches du phare, le père parle toujours au fantôme de la mère décédée et le petit dernier (9 ans) est déjà une encyclopédie botanique ambulante, un HPI des végétaux, ...
« —  Il y a combien de graines dans cette réserve ?
— Oh, dit-il, je ne sais pas combien de graines il y a, mais ce que je sais, c’est qu’il y a au moins trois millions de variétés. »
Mais ça ne suffit pas et une nuit de tempête, « une nuit qu’il faut passer ensemble », une femme, Rowan, s'échoue sur les rochers, après le naufrage de son embarcation.
Qui est-elle et qu'est-elle venue faire sur cette île perdue ?
Et quels sont les secrets de la famille Salt ?
« — Et si elle était venue ici parce qu’elle sait quelque chose ? je demande à voix haute. 
— Que pourrait-elle savoir ? [...]
— Ça va aller, assure Dom. Ce n’est pas grave. On continue.
— Et si…
— Tout ce qu’on a à faire, c’est tenir notre langue. »
Pour accompagner le développement d'une intrigue pleine de mystères, les chapitres alternent les points de vue des quelques personnages.
Des personnages qui cachent soigneusement leur part d'ombre car « Shearwater est une île de fantômes, après tout », une île où chaque personnage va devoir « se libérer de son fantôme ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Les terres australes nous attirent. Peut-être sommes nous aimantés par les pôles. Ou bien fascinés par cette nature dantesque où l'homme n'est pas le bienvenu. Ou mieux encore, intrigués par les hommes et femmes qui justement ont décidé de s'installer là-bas pour un temps où un autre.
Et avec ce roman, le lecteur tient une sacrée équipe !
 Charlotte McConaghy a une formation de scénariste : il ne lui faut donc que quelques pages pour nous accrocher fermement à ce bout de rocher. Quelques pages, quatre ou cinq personnages, une bonne dose de mystères, une ambiance de fin du monde, ... c'est parti ! 
 La prose très évocatrice de Charlotte McConaghy va bien sûr nous plonger, au propre comme au figuré, dans cette nature sauvage du bout du monde. 
Mais l'auteure sait aussi faire parler les corps et les émotions : c'est remarquable et la belle traduction est bien à la hauteur.
Et puis c'est aussi une belle histoire de liens familiaux et de résilience : nos liens de sang et d'affection vont-ils survivre au réchauffement climatique ?
C'est un roman hybride, étonnant, mais particulièrement puissant qui emporte le lecteur bien loin, non pas du fait d'un exotisme superficiel pour touristes mais plutôt par la force d'un récit prenant et captivant.
 Sans se montrer trop didactique, l'auteure profite tout de même de son roman d'aventures pour nous faire passer quelques messages écolos.
Elle illustre avec brio l'importance vitale pour nous de la faune et de la flore, de cette fameuse biodiversité dont on nous rebat les oreilles mais qu'elle sait parfaitement mettre en images.
Le lecteur pourra ainsi s'émerveiller de quelques curiosités végétales comme le Pin de Wollemi, un arbre relictuel découvert en 1994, l'arbre le plus rare du monde : « [les] arbres dinosaures, les pins de Wollemi. Ce fut la plus grande découverte botanique du XXe siècle. Ils vivaient là, en secret, depuis deux millions d’années. »
➔ Il sera inévitablement question de la fonte du permafrost et de la montée des eaux qui menacent l'île et sa précieuse réserve de semences.
Alors « est-ce qu’on va mourir à cause du réchauffement climatique ? ».
Charlotte McConaghy nous rappelle que « le climat est un défi », et que « ce monde [...] s’effrite. Et il y aura d’autres inondations. D’autres enfants engloutis. Mais ce ne seront pas mes enfants. »
Un dernier mot : notez bien que venant d'une Aussie (une australienne) qui habite un pays continent coutumier des tornades, des inondations géantes et des méga-feux, ces propos méritent vraiment toute votre attention !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères et la nature.
D’autres avis sur Babelio et Benzine.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud/Gaïa (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 28 janvier 2026

Tout le monde sait (Jordan Harper)

[...] Tu t’interroges sur le bien et le mal.


Nouvelle figure du polar Angelino, Jordan Harper nous entraîne dans les coulisses des célébrités et des puissants, ceux qui sont au-dessus des lois grâce à une armée de gardes du corps, avocats, communicants, chargés de leur tisser une toile protectrice et de leur façonner une impunité où tous les vices sont permis. Convaincant et dérangeant.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (432 pages, janvier 2026) :

Tout le monde sait est sans doute l'un des romans noirs vedettes de cette rentrée d'hiver 2026 et certainement celui qui va propulser Jordan Harper sur le devant de la scène du polar de Los Angeles, aux côtés des Connelly, Chandler ou Ellroy.
À cinquante ans, c'est son troisième roman après quelques nouvelles et plusieurs scénarios de série (Mentaliste).
La traduction est signée Laure Manceau.

Le pitch et les personnages :

Los Angeles, la cité des anges, des stars et du business. Il y a là Chris et Mae.
Chris est un ancien flic (il a été viré) qui travaille désormais pour BlackGuard, une boîte privée de sécurité. C'est monsieur gros-bras, gonflé à la testostérone, chargé d'intimider un journaliste récalcitrant ou un témoin gênant. Et quand Chris vient vous "intimider", vous avez généralement droit ensuite à quelques semaines d'invalidité.
Mae bosse pour le cabinet Acker dans les relations publiques. Gestionnaire de crise, c'est elle qui est chargée, quand une partie fine ou une overdose tourne mal, qui est chargée d'inventer pour les médias, une histoire encore plus vraie que la vérité.
Jordan Harper nous entraîne ainsi dans les coulisses de l'obscur et lucratif business des gardes du corps, juristes, communicants, ... bref, tous ceux qui font que la vie est plus facile pour les célébrités, les puissants, les nantis d'Hollywood, de L.A. et d'ailleurs, qui leur tissent une toile protectrice et leur façonnent une impunité tranquille qui autorise tous les vices.
« Chris ne sait plus si c’est lui ou Mae qui a inventé le surnom la Bête. La boîte de Mae, BlackGuard, Acker, un réseau de cabinets de conseil, d’agences de relations publiques et de consultants en sécurité privée. Des avocats, des communicants de l’ombre, des services d’ordre, des enquêteurs – des yeux, des oreilles, des bras, des poings. »
Un beau jour, Dan, le patron de Mae lui donne rendez-vous pour une curieuse affaire, un coup mystérieux avec un paquet de fric à la clé. Mais il est assassiné avant d'avoir pu lui en dire plus. 
Dan, c'était le « sorcier des relations publiques confidentielles – le gestionnaire de crise des stars – l’homme qui savait où les corps sont enterrés ».
Mae et Chris, dont les chemins s'étaient déjà croisés autrefois, vont se retrouver de nouveau pour mener l'enquête autour de ce meurtre. Qu'est-ce que Dan préparait ? Pourquoi a-t-il été tué ?
Nos deux héros vont fourrer leur nez là où il ne faut pas, tenter de démêler les tentacules de ce qu'ils surnomment « la Bête » mais bien vite, leur enquête va se compliquer et les cadavres vont s'empiler, « cinq victimes – six en comptant Dan, sept avec John Montez ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Ce qui fait la force de ce roman, c'est sans conteste le duo complexe formé par Chris et Mae. Deux âmes tourmentées par un passé compliqué, mais dotées d'une volonté de fer et d'un moral d'acier, deux guerriers dont les "talents" se complètent parfaitement, caparaçonnés pour survivre dans la jungle d'Hollywood. Mais le lecteur va aussi découvrir au fil des pages deux cœurs d'artichaut qui ne demandent qu'à racheter leurs péchés.
 Un autre point fort réside dans une lecture très plaisante (en dépit du sujet), portée par des personnages attachants (enfin, nos deux héros, car les autres brrrr…), un scénario retors et des chapitres courts qui maintiennent un rythme et un suspense soutenus. Un véritable page-turner.
Des chapitres qui alternent les péripéties et les points de vue de Chris et de Mae et qui sont sous-titrés de tous ces quartiers de L.A. : Laurel Canyon, Wilshire Boulevard, Echo Park, Venice, Silver Lake, ... cette douce musique qui a bercé nos lectures, nos films, toute notre culture US.
 « Au bord de la crise de nerfs - devenue junkie puis partisane de la sobriété - défiguré par un excès de chirurgie plastique - ... » 
Jordan Harper est plutôt convaincant lorsqu'il nous donne à voir un Los Angeles où les plus riches, les plus influents se croient au-dessus des lois, pardon : où ils sont effectivement au-dessus des lois, où les flics sont organisés en véritables gangs, tout cela fait froid dans le dos et ne donne pas vraiment envie d'aller s'installer au pied des lettres Hollywood.
« — Je ne sais pas si cette ville est faite pour toi.
— Pourquoi ?
— Parce que tu t’interroges sur le bien et le mal. »
 Voilà un propos dérangeant, âpre, parce qu'il nous ouvre les yeux sur le côté obscur de l'homme et nous oblige à regarder en face la pourriture de notre monde : « on ne sent la pourriture que si on s’en approche ».
Alors on peut se dire que la Cité des Anges est celle de tous les diables, que cette ville concentre là-bas toutes les forces du mal de la planète. On peut sans aucun doute.
Mais peut-être doit-on se dire aussi que cette image de L.A. n'est qu'une allégorie de notre société et de notre monde où « tout le monde sait » qu'il n'y a pas de place pour les plus faibles et que la raison du plus fort est toujours la meilleure. 

Pour celles et ceux qui aiment les polars à Los Angeles.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 18 novembre 2025

Je voulais vivre (Adélaïde de Clermont-Tonnerre)

[...] Une voix de femme au temps des hommes.


Dans cet excellent récit d'aventures, véritable histoire de cape et d'épée, l'auteure décrypte les interstices et les ombres de la saga d'Alexandre Dumas pour nous faire entendre « une voix de femme au temps des hommes » : une brillante réhabilitation de Milady de Winter.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (489 pages, août 2025) :

Je ne suis généralement pas fan des prix littéraires sur-médiatisés, mais cette fois, je dois bien reconnaître que le jury du Prix Renaudot a eu le mérite d'attirer notre attention sur ce Je voulais vivre.
Un roman où Adélaïde de Clermont-Tonnerre (rien que ce nom nous emmène déjà à Versailles, bon ok j'arrête !), où l'auteure donc, ne se contente pas de nous raconter la vie de papa, maman, la maison, comme la plupart de ses collègues en ce moment, mais où elle entreprend de nous raconter une histoire.
Oui ! Une histoire avec de l'Histoire dedans puisqu'elle nous emmène chez Richelieu et Louis XIII, au temps où les relations de notre royaume avec les anglais ou les huguenots n'étaient pas au beau fixe.
Et même une histoire sur une autre histoire, celle déjà racontée par Alexandre Dumas avec ses célèbres mousquetaires. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'attaque à une juste mission, celle de réhabiliter Milady de Winter, cette figure historique pardon : littéraire, connue de tous.
Littéraire d'accord, mais finalement un peu historique aussi puisque Dumas s'inspira pour son personnage, de Lucy Hay comtesse de Carlisle, comploteuse connues pour ses amants anglais.
Pour le plaisir de ses lecteurs, Dumas fit de Milady une femme diabolique et tentatrice, Satan faite femme, le refrain est connu depuis le déluge et même un peu avant. C'est ce qui contribuait au charme de son épopée : il n'y a pas d'histoire réussie sans un(e) méchant(e) réussi(e).
Ce que montre encore la récente incarnation d'Eva Green au cinéma, pour ne citer qu'un seul avatar de cette saga sans cesse rejouée pour le plaisir des petits et des grands.
Mais si chacun croit pouvoir se vanter de connaître par cœur l'histoire de d'Artagnan cent fois lue, vue, relue et revue, Adélaïde de Clermont-Tonnerre va nous apprendre à lire.
Lire entre les lignes de Dumas, découvrir quelle femme pouvait se cacher derrière Milady, dévoiler la véritable (?) histoire, le passé de cette héroïne au charme vénéneux (il est d'ailleurs question de poison). 

Le pitch et les personnages :

Tout commence avec la tête tranchée de Milady : à son "procès" étaient présents les fameux Mousquetaires, de Winter, le sinistre Bourreau de Lille et quelques laquais. Tous la condamnèrent. 
Charles Lynch n'inventera le lynchage que cent ans plus tard et sur un autre continent mais pour Milady au XVIIe, « il n’est pas question ici de justice. Ils sont dix et elle est seule. Dix à se prétendre ses juges. Dix à dresser la liste de ses forfaits qui ne sont souvent que les leurs. Dix plus Alexandre Dumas, le greffier de cette histoire, cela fait onze ».
L'auteure va remonter le temps jusqu'à l'enfance de Milady, jusqu'à la petite fille qui s'appelait Anne de Breuil avant d'épouser Athos, Comte de la Fère, avant de rencontrer Lord de Winter.
Pour combler les trous, éclaircir les zones d'ombres, le roman va se glisser dans les ellipses, les interstices de la saga d'Alexandre Dumas, et c'est finalement toute la vie de cette héroïne, Milady, que l'on va redécouvrir avec un nouveau regard. 
Silence, moteur, ça tourne, la caméra est à peine décalée en contrechamp, Milady n'est plus dans l'ombre du projecteur, et pourtant le script respecte toujours le scénario signé Alexandre Dumas.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Oui, on aime vraiment beaucoup. 
Pourtant l'auteure elle-même se demande : « après tant de reprises littéraires réussies et ratées, tant de feuilletons, de parodies et de navets, tant de dessins animés, de bandes dessinées, pourquoi y revenir ? »
C'est un paradoxe fascinant de constater que cette trame narrative, pourtant mille fois rabâchée, réussit toujours à nous émerveiller, nous faire rêver.
Parce que disons le tout de go et sans détour : ce bouquin est une sacrée réussite et mérite amplement notre label coup de cœur.
➔ Car après tout, s'il ne s'agissait que de la réhabilitation posthume d'une héroïne, si le propos se contentait de creuser le filon féministe du moment, on n'aurait finalement là entre les mains qu'un bel exercice de style, certes brillant, mais qui ne serait guère plus qu'une curiosité réservée à quelques amoureux de la littérature.
Mais là où Adélaïde de Clermont-Tonnerre réussit brillamment son coup, c'est qu'elle ne se contente pas du procès en révision de Milady et qu'elle n'a pas oublié de nous servir un excellent roman d'aventures historiques, digne des meilleurs récits de cape et d'épée. 
➔ Le plaisir est ici double.
Il y a celui d'une agréable aventure au charme suranné, racontée d'une plume qui épouse le style d'antan sans trop en faire. C'est vif, parfois assez cru, bref suffisamment moderne pour plaire aux lecteurs du XXIe.
Et il y a le plaisir de découvrir un roman intelligent qui brosse un très beau portrait de femme, une très jeune femme, et qui réussit à faire entendre cette « voix de femme au temps des hommes »
Une voix très contemporaine, étouffée jusqu'ici par le fracas des épées des mousquetaires.
Le lecteur va découvrir une femme méconnue bien sûr, mais aussi un d'Artagnan rongé par le doute et les remords. 
Des remords contagieux : ne nous faudrait-il pas relire, une dernière fois (?!), ces Mousquetaires que l'on croyait si bien connaître ?

Pour celles et ceux qui aiment les capes et les épées.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et CulturAdvisor.  

mercredi 12 novembre 2025

Règlement de comptes (Davide Longo)

[...] Un mort encombrant, une star disparue.


Quatrième épisode en compagnie du fameux trio d'enquêteurs piémontais imaginé par Davide Longo, la dernière star du polar italien. 
Cette lecture est une véritable gourmandise à savourer avec un verre de grappa.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (496 pages, octobre 2025, 2022 en VO) :

Si vous n'avez pas encore découvert la nouvelle vedette du polar italien, il est encore temps de vous rattraper. Le transalpin Davide Longo est arrivé jusque chez nous l'an passé et ce Règlement de comptes est déjà le quatrième épisode des enquêtes du commissaire Arcadipane, qui est en ce moment le flic le plus savoureux de la police italienne, ex-æquo peut-être avec l'insupportable préfet Schiavone (celui d'Antonio Manzini).
Coïncidence ou non, ces deux-là officient dans le Piémont italien, même si Arcadipane habite Turin et que Schiavone y a été muté depuis les antipodes (i.e. Rome).
En VO le titre donne La vita paga il sabato parce que « La vie paie le samedi », disait souvent mon père, pour dire qu’elle finit toujours par vous présenter la note. »

Le pitch et les personnages :

C'est avec grand plaisir que l'on retrouve le fameux trio d'enquêteurs imaginé par D. Longo.
Il y a là Corso Bramard, celui qui tenait la vedette des premiers épisodes de la série mais qui se retrouve aujourd'hui poursuivi par un cancer tenace.
Et puis la jeune geek de service, percée et tatouée, Isa Mancini, un clone italien de Lisbeth Salander (une filiation assumée par l'auteur mais pas vraiment par Isa).
L'enquête est désormais menée par l'ancien disciple de Bramard, le commissaire turinois Vincenzo Arcadipane, « cinquante-cinq ans, dont l’allure d’homme quelconque ne doit tromper personne ».
Arcadipane est appelé avec son adjoint Pedrelli, « utile et inoffensif », dans un village de montagne où l'on a découvert un riche producteur de cinéma étranglé dans sa voiture en même temps que la disparition de sa célèbre épouse : « un mort encombrant, une star disparue, un village de montagne fermé comme une huître. »
« Sans compter qu’un mort et une disparue en même temps, c’est toujours le bordel. »
Arcadipane est un flic un peu bancal toujours accompagné d'un chien à trois pattes.
Un chien qu'il doit confier parfois aux bons soins d'Ariel, handicapée, qui est autant sa psychothérapeute que son amante : un personnage qui prend de plus en plus la lumière au fil des épisodes. 

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Se plonger dans un roman de Davide Longo avec un verre de grappa (ou sans), c'est la promesse d'une savoureuse lecture. 
Jubilatoire, comme on dit trop souvent. 
L'italien prend tout son temps pour installer décor et intrigue mais quand il arrive à cloîtrer tout son petit monde dans un hôtel perdu en montagne, c'est parti pour une avalanche de dialogues à vous élargir le sourire page après page. 
Sans compter les pittoresques digressions de Vincenzo sans cesse interrompues.
Au fil de la série, les personnages ont pris de l'épaisseur, chacun avec son passé et ses failles, et désormais l'écrivain peut laisser libre cours à toutes sortes de fantaisies au gré des humeurs et des caprices de l'un ou de l'autre.
On ne peut que se délecter à la lecture de ces dialogues savoureux qui sont de véritables gourmandises littéraires.
Quand on retrouve à la même table, Bramard, Isa, Arcadipane et même Ariel, sa chérie infirme, leur rencontre fait des étincelles, le lecteur se fait alors aussi discret que l'agent Pedrelli, et franchement, ça vaut le voyage de l'autre côté des Alpes. 
Un style qui devrait certainement plaire aux fans de Fred Vargas, puisque l'on est ici dans une prose érudite, travaillée et à peine moins fantasque. 
 Malgré tout cela, l'enquête n'avance guère (le pavé fait tout de même près de 500 pages) mais tout à son plaisir, le lecteur égoïste s'en fiche éperdument. 
Bien au contraire, si cela lui permet de rester un peu plus longtemps en compagnie de ces personnages, et bien soit : que les coupables courent donc encore et que la star kidnappée croupisse plus longtemps au fond d'une cave humide !
Comme bien souvent les intrigues de Davide Longo plongent leurs racines profondes dans le passé, l'auteur et son personnage Bramard sont tous deux des érudits.
Un passé lointain quand il s'agit d'une pratique hérétique et moyen-âgeuse, la Socha, pour lutter contre la consanguinité au fond des vallées.
Un passé plus récent quand on évoque l'âge d'or du cinéma italien ou alors beaucoup plus sinistre, quand il s'agit du terrible accident du barrage du Vajont en 1963.
Quel rapport peut-il bien y avoir entre tous ces événements, si toutefois rapport il y a car l'auteur pourrait tout aussi bien nous promener dans les alpages, et d'ailleurs il nous dit que « de preuves au sens strict du terme, il n’y en a pas [...]. Autrement, cette histoire serait moins fascinante ».
« — Vous ne l’avez pas encore compris ?
— Peut-être , mais il y a tant de choses à comprendre, dans ce village. »
Il faudra bien la sagacité de l'intuition de Corso Bramard et la ténacité des questions de Vincenzo Arcadipane pour démêler la pelote emberlificotée depuis des lustres mais le lecteur a l’habitude que cet auteur « n’en fasse qu’à sa tête, qu’il garde ses cartes pour lui et ne les abatte qu’à la toute fin ».
 On adore ce Piémont italien, un pays de montagnards taiseux, des gens de peu de mots. 
Le récit est tout en ellipses, ce qui change intelligemment des polars trop explicatifs, décortiqués comme des scénarios formatés pour Hollywood.
La prose de Davide Longo est plutôt riche et même parfois recherchée. Son humour et ses effets de manche cachent de jolis textes.
Ainsi, Arcadipane est capable des plus jolis compliments même à l'endroit de son ex-femme :
« Une femme qui a survécu à toutes ces années, qui a élevé deux enfants pas superbes mais solides comme les casseroles d’autrefois, et a fini par conclure : « J’ai donné, messieurs-dames ! Et ce qui reste est pour moi ! »
[...] Elle a beau s’être un peu étoffée, aux endroits qui déjà montraient des dispositions à l’accueil, elle est toujours belle, il n’y a pas à dire. »
Mais quand une autre dame n'a pas l'heur de lui plaire, il a plutôt la dent dure :
« Une femme d’environ soixante-cinq ans, plus grande que lui d’une tête, qui a conservé un corps mince sans avoir à faire d’effort. Une histoire de gènes. Dommage que la température interne de ce corps ne dépasse sans doute pas 15 degrés – l’endroit idéal pour y stocker des salaisons : sombre, froid, sec et trop souterrain pour les souris. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions JC. Lattès - Le Masque (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 31 octobre 2025

Gangnam (Ian Manook)

[...] L'enlèvement c'est un sport national.


Ian Manook met le cap vers le pays du matin calme pour une nouvelle série policière avec l'inspecteur Gangnam. La balade est aussi réjouissante que dépaysante. Coup de cœur pour ce divertissement aux personnages attachants, truffé d'humour et parcouru d'instants de grâce.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (448 pages, octobre 2025) :

On connait bien ici Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de thrillers dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au bonnet de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Cette fois il nous emmène dans un voyage en Corée avec ce qui pourrait bien être une nouvelle série, celle des enquêtes de l'inspecteur Gangnam.
Gangnam c'est un quartier chic de Séoul, devenu célèbre grâce à la fameuse chanson Gangnam Style, « succès planétaire du rappeur Psy »

Le pitch et les personnages :

Manook s'y entend pour nous dessiner des personnages amusants, intéressants mais surtout très attachants.
Par ordre d'apparition à l'écran (car c'est du grand cinéma) : 
  • Verneuil, touriste français, un flic retraité qui écrit désormais des romans policiers, un joli prétexte pour truffer le récit de pointes d'humour d'écrivain. « Il a l'air sympa mais c'est un écrivain, ces types-là sont biscornus de la tête, surtout les auteurs de polar ».
  • Mado : sa femme qui vient de se faire enlever par des voyous coréens car là-bas « l'enlèvement c'est presque un sport national » pour les mafieux avides d'une belle rançon.
  • Lee Min-ho dit Gangnam : un flic en rupture de ban à l'histoire mouvementée, un « homme tranquille et fatigué », c'est lui qui va aider Verneuil à retrouver son épouse mais il est affligé du même patronyme que le très célèbre acteur Lee Min-ho d'où une belle série de running-gags de la part de ses compatriotes
  • Chin-sun : une jeune fliquette surdouée aux allures d'Hello Kitty qui va être chargée de l'enquête officielle.
Heureusement pour Verneuil et le lecteur, Gangnam parle français :
« - J'ai été marié à une française, Gabrielle. Elle était de La Rochelle. J'ai appris avec elle. Pendant cinq ans. Cinq ans, trois mois et quatre jours, pour être précis. Elle est partie il y a deux ans avec un Chinois. Et de Taïwan en plus ! Vous croyez ça, vous ? »
Quant à Chin-sun, elle arrive toujours « fringuée façon manga ».
« - C'est vraiment elle qui va s'occuper de nous ?
Verneuil lui donne dix-huit ans. Cheveux courts à la garçonne, une frange en travers du front, jeans moulants et baskets blanches, rubans porte-bonheur à un poignet, montre Samsung Galaxy connectée à l'autre, Park Chin-sun est une gamine. La plus jeune recrue du commissariat à n'en pas douter. Une stagiaire peut-être bien. 
[...] Difficile de croire , dans son sweat-shirt fluo floqué d'une tête de dinosaure orange et joufflu, débarquant d'une Fiat 500 jaune poussin, qu'elle est l'inspectrice chargée d'enquête de la police de Séoul ».
C'est en compagnie de cet équipage improbable, « un ex-flic ripou et une fliquette déguisée en cosplay », que nous allons essayer de sauver Mado de la pègre coréenne.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Manook n'est bien sûr pas plus coréen que vous ou moi mais il s'y entend pour nous composer une ambiance vraiment dépaysante, certes pleine de cartes postales et de clichés stéréotypés, mais tout cela est aussi très étayé et soigneusement documenté. 
Même ses mafieux, ses dragons de papier, sont un hommage aux films coréens hyper-violents que l'on apprécie tant !
On apprendra donc plein de choses sur Séoul et la socio-culture coréenne.
De la météo à l'urbanisation, avec passage obligé par le rayon cuisine, le lecteur va découvrir la Corée du Sud sans quitter le confort de son chez soi.
Un pays où l'on peut s'organiser de fausses funérailles dans un vrai cercueil, histoire de mieux apprécier la vie ensuite (à essayer sûrement ?) ou même se condamner soi-même à être enfermé dans une fausse prison pendant quelques jours pour se recentrer et se retrouver.
Et puis cette manie de s'asperger d'eau dans les salles de bain : « cette façon de s'envoyer des brassées d'eau au visage et sur le torse, depuis les robinet ouvert en grand ». « Ce pays, expliquait alors Gangnam, a reçu son bonheur de l'eau et des montagnes ».
Et l'auteur n'oublie pas de nous rappeler que ce pays coupé en deux a connu des matins pas si calmes pendant la dictature des années 60-70.
 L'intrigue va également nous immerger dans l'univers de cette fameuse K-Pop (Korean pop), un mastodonte de l'industrie du spectacle qui génère ou blanchit des milliards et qui a submergé les palmarès mondiaux, tout comme les voitures ou les machines à laver coréennes ont conquis nos foyers. 
Fort heureusement on n'est pas obligé d'actualiser sa play-liste mais il faut découvrir ce milieu étonnant.
 La prose de Manook est toujours un délice : c'est fluide, divertissant, plaisant, truffé d'un humour subtil, et cette exploration du Pays des matins pas si calmes est un véritable festival et, thriller coréen oblige, les services du procureur vont tout de même dénombrer près de trois cent victimes avant la dernière page.
« Comment tout cela est-il possible ? Comment un tel enchaînement a-t-il pu conduire à un tel drame ? »
Si côté polar on savoure avec grand plaisir cet agréable et dépaysant divertissement, le coup de cœur va venir de notre attachement aux personnages soigneusement dessinés (on n'a pas tout dit sur le passé de Chin-sun ou celui de Gangnam) et surtout des surprenants moments de poésie, véritables instants de grâce, que l'auteur arrive à glisser dans son intrigue trépidante.
Comme cette interrogatoire en traduction simultanée sur les paroles de Mistral Gagnant, la chanson de Renaud (savoureux !).
Ou encore les instants passés sur l'île de Jeju en compagnie des haenyo, ces plongeuses en apnée d'une coopérative matriarcale de pêcheuses de fruits de mer. Ces coréennes sont l'équivalent des ama japonaises que l'on avait découvert récemment avec le photographe Uraguchi Kusukazu.

Le livre refermé, on se rend compte qu'un peu de nous est resté en Corée : de quoi nous donner l'envie d'aller faire un tour à Séoul en attendant la suite des aventures de Gangnam ...

Pour celles et ceux qui aiment le pays du matin calme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 9 octobre 2025

La cinquième femme (Maria Fagyas)

[...] La révolution était réservée à la jeunesse.


La collection Série Noire nous a ressuscité une pépite : l'auteure hongroise nous livre un captivant récit policier qui se déroule au cœur du soulèvement de Budapest, juste avant que les soviétiques ne reprennent le contrôle.
Un polar qui rappelle un peu ceux de l'écossais Philip Kerr avec son Bernie à Berlin au temps des nazis.

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L'auteure, le livre (320 pages, juin 2025) :

Pour ses 80 ans, la mythique Série Noire n'en finit pas de dépoussiérer ses collections, pour notre plus grand plaisir de lecture.
Au risque de dénicher de véritables pépites comme cette Cinquième femme.
Maria Fagyas est née à Budapest en 1905, elle ira s'installer plus tard à Berlin avant d'émigrer aux US à la fin des années 30 pour fuir les nazis. 
En 1963, quelques années après l'insurrection de Budapest, elle publie (en anglais aux US) son premier roman : La cinquième femme, qui met en scène la révolte hongroise et la répression soviétique.
Le roman paraîtra en français en 1964 dans la fameuse Série Noire, dans un format poche volontairement limité, et le voici ré-édité cette année en version "longue", avec une préface de Marie-Caroline Aubert qui a également revu et complété la traduction initiale de Jane Fillion (décédée en 1992).

Le pitch et les personnages :

Nous sommes fin octobre 1956 : la révolution hongroise est en pleine effervescence, les staliniens du gouvernement ont été remplacés, la population est en ébullition et croit en la libéralisation, les troupes soviétiques maintiennent un semblant d'ordre sans grande conviction et commencent même à se retirer du pays, laissant « les murs criblés de balles, les rangées de fenêtres sans vitres, les façades éventrées. »
Le flic c'est Lajos Nemetz. Un peu dépassé par les événements dont il se tient à l'écart, notre inspecteur vit chez sa sœur et pourrait bien passer pour un loser.
« Elle parlait de lui comme de son "malheureux beau- frère" et laissait entendre qu'elle ne l'hébergeait que pour lui éviter de finir sous les ponts. Nemetz, de son côté, ne la considérait pas comme un être humain, mais comme une de ces vexations que la vie vous inflige au même titre que les impôts, le mauvais temps, les rues bruyantes ou le vin coupé d'eau. »
À son crédit, notons tout de même qu'il lit « des romans policiers. Conan Doyle, Agatha Christie, Chandler… Et Simenon, en français. »
Il a d'ailleurs tout d'un Maigret avec son pull tricoté par Irène, sa secrétaire, « à une époque où elle avait encore des visées sur lui » et il pense que « la révolution, tout comme le hockey sur glace et l'amour, était réservée à la jeunesse. »
Nous sommes en pleine insurrection, les hongrois abusent du cocktail Molotov, les russes de la kalachnikov et les cadavres jonchent les trottoirs, on les enterre à la va-vite dans les parcs de la ville.
Ce jour-là devant la boulangerie, la file d'attente a été décimée. Quatre femmes gisent sur le trottoir.
Mais ce soir, il y a un cinquième cadavre, une cinquième femme ...
« Lorsqu'il était passé la première fois devant la boulangerie, à 18 heures, quatre corps étaient alignés sur le trottoir. Maintenant, à 22 h 50, il y en avait cinq. 
[...] Nemetz la reconnut aussitôt : c'était Mme Anna Halmy. La femme qui était venue le voir à son bureau un peu plus tôt dans la soirée. »
Les hypothèses ne manquent pas : une balle égarée, son mari qui rêvait de s'enfuir avec sa maîtresse, des envieux ou des concurrents dans ses combines au marché noir, ...

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Maria Fagyas n'a pas directement vécu l'insurrection hongroise et la répression soviétique mais elle réussit à nous immerger complètement dans le Budapest de 1956 en plein bouleversement, aux côtés des petites gens. 
Pas ceux qui font l'Histoire mais ceux qui la subissent et qui ont bien du mal à choisir leur camp, le bon camp : en plein désordre, sur qui miser, qui sortira vainqueur ? 
La réponse est évidente et facile aujourd'hui mais le lecteur va comprendre qu'à l'époque, les hongrois étaient à deux doigts de changer le cours de l'Histoire.
 Maria Fagyas accorde une attention toute particulière à tous ses personnages, principaux comme secondaires. Leurs origines et leurs milieux sont variés, tout en nuances et en contradictions, l'époque n'était pas facile et chacun faisait ce qu'il pouvait face à des enjeux qui le dépassaient. 
Les personnages féminins, en particulier, sont finement travaillés. 
Le lecteur se sent là-bas presque en famille, comme si on connaissait bien tous ces gens-là, au coin de notre rue.
 Voici un roman qui fait inévitablement penser à la fameuse trilogie berlinoise de l'écossais Philip Kerr. Mais si Bernie (le flic de Philip Kerr) n'hésitait pas à croiser Goering ou Himmler, Maria Fagyas a choisi elle, de rester au ras des pavés arrachés aux rues de sa ville natale. 
Ce qui l'intéresse n'est pas tant la marche du siècle, que la vie quotidienne et ordinaire des petites gens malmenés par l'histoire. 
 Quant à l'intrigue policière, on pouvait s'attendre à ce qu'elle ne soit, comme bien souvent, qu'un gentil prétexte à une excursion romancée dans les rues en ruines de Budapest. Il n'en est rien et les ressorts de cette enquête captivante seront intimement liés aux événements en cours.
D'ailleurs tout cela se termine sur un beau final (enfin pas pour les Hongrois puisque les soviétiques reviennent en force alors que la Hongrie s'apprêtait à quitter le Pacte de Varsovie), un beau final riche en émotions, et un dénouement étroitement lié aux bouleversements politiques mais qui tranche avec les fins habituelles des romans policiers. 
Jusqu'aux dernières pages, Maria Fagyas surprendra les amateurs de polars et ne décevra pas les curieux d'Histoire.
« Nemetz réfléchit un moment. 
— Il n'y a plus d'affaire Halmy. Elle est classée. 
— Parce qu'elle n'a pas été résolue ? 
— Au contraire, parce qu'elle est résolue. 
— Vous savez donc qui est le meurtrier ? 
— Oui, je le sais. 
— Et qui est-ce ? 
— Il fait un froid, ici ! fit Nemetz. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 8 septembre 2025

La Grande Arche (Laurence Cossé)

[...] L’élégance au carré.


Coup de cœur pour la plume de Laurence Cossé, vive, riche, enjouée, trempée dans l'ironie et la dérision. Elle arrive à nous captiver et nous intéresser à un sujet aussi ennuyeux et rébarbatif que la construction d'un immeuble de bureaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (368 pages, 2016) :

Mais quelle curieuse idée que d'ouvrir un livre documentaire sur la construction d'un édifice monumental de Paris La Défense !
Le livre de Laurence CosséLa Grande Arche, date de 2016 et un film (très réussi) en a été adapté cette année : L'inconnu de la Grande Arche réalisé par Stéphane Demoustier.
Livre et film sont au programme du du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025 et c'est ce qui a motivé cette inhabituelle lecture, bien loin de notre zone de confort habituelle.

Les personnages :

Le personnage principal du bouquin c'est bien sûr ce quartier monumental de La Défense avec au cœur des enjeux politiques et immobiliers, la sortie du côté ouest, cette zone dite Tête-Défense qui attendait sa couronne depuis de nombreuses années.
L'autre grand rôle dans cette pièce dramatique c'est celui de l'architecte. Et bien malin le lecteur qui pouvait citer le nom de l'acteur avant d'ouvrir ce bouquin. On pense évidemment à Ieoh Ming Pei (qui proposera effectivement plusieurs maquettes) mais non, il s'agit d'un illustre inconnu (ce que souligne le titre du film adapté du livre). Un danois, à peine connu même chez lui, avec seulement quelques églises à son actif, mais ce sera finalement lui le vainqueur du concours international lancé par Mitterrand en 83, roulement de tambours, j'ai nommé : Johan Otto von Spreckelsen.
Spreck pour les intimes.
Le livre est donc aussi l'histoire de cette homme, « un homme pris dans une affaire énorme sans appui, sans agence, sans collaborateurs. Or son projet était quelque chose de dingue. »
On va découvrir également tous ceux qui ont œuvré à ce que le rêve d'un artiste soit réellement bâti pour de vrai, en dépit de si nombreuses contraintes techniques, financières, politiques, ...
Il y a là Robert Lion, également directeur de la Caisse des Dépôts.
Il y a là Paul Andreu, l'architecte ingénieur de ADP (oui, les aéroports).
On ne peut pas tous les citer ici mais sans ces deux-là, "le Cube" comme on disait alors, ne serait pas devenu La Grande Arche, dont l'inauguration aura lieu le 15 juillet 1989 pour le Sommet du G7 qui se tient à Paris lors du bicentenaire de la Révolution.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Agréable surprise, la plume de Laurence Cossé est vive, riche, enjouée, trempée dans l'ironie et la dérision : c'est précisément ce qu'il fallait pour captiver le lecteur et l'intéresser à un sujet aussi ennuyeux et rébarbatif que la construction d'un immeuble de bureaux, fut-il cette fameuse Grande Arche.
 On apprend évidemment beaucoup de choses sur cet étonnant bâtiment. En quelques lignes, Laurence Cossé arrive à nous passionner pour les avantages du béton précontraint (inventé en 1928) sur le classique béton armé (qui date de 1886) ! 
Quelques lignes qui n'ont l'air de rien mais qui sont lumineuses et truffées d'infos soigneusement documentées, de fine ironie et même d'autodérision. Tout cela de la part d'une auteure qui ne s'y connaissait sans doute pas plus que nous hier en techniques de BTP.
« Les efforts de documentation auxquels j’ai dû m’astreindre pour écrire sans trop d’inepties les paragraphes précédents ont réduit en poussière un des piliers de mon équilibre psychique. »
Depuis des années, l'édifice s'était fondu dans le panorama familier des Parisiens, mais la lecture de ce roman va inciter les lecteurs à redécouvrir La Défense et à porter un tout autre regard sur ce bâtiment hors du commun : on comprend mieux pourquoi les étrangers viennent se photographier à ses pieds.
 Cette histoire est également une véritable immersion dans les coulisses du pouvoir et l'arrière-cour de nos institutions : sordides tractations politiques, subtiles magouilles financières, rivalités d'egos disproportionnés, ... on connait la musique bien sûr, mais Laurence Cossé nous en propose une relecture vivante et instructive. « Autour de cette œuvre monumentale, il y a eu des conflits monumentaux » ou encore : « comprenne qui pourra au royaume du Danemark. Il y a quelque chose de pourri dans la République française. »
 Et puis bien sûr, il y a le feuilleton Spreckelsen : cet improbable architecte danois, sorti d'on ne sait où et toujours flanqué d'une épouse aussi élégante que secrète. Le lauréat du concours y gagnera la célébrité (ou presque) mais quittera le chantier, de guerre lasse, usé par les querelles et les contraintes.
Après avoir démissionné en 86 aussi discrètement qu'il était arrivé en 83, il finira même par y laisser la vie : la maladie le rattrapera en 87 avant que son "Cube" magique soit inauguré. 
L'ironique Laurence Cossé nous dit que « les grands danois, dits aussi dogues allemands, sont souvent braques »
Spreck, le rêveur sublime, « n’avait en tête que sa superbe épure, et la certitude qu’on allait l’abîmer. Il ne voulait céder sur rien. Pour finir, il a refusé l’obstacle. La construction, c’est une épreuve. Il l’a refusée. » 
De là à imaginer que le décès de l'architecte est peut-être celui de la légende qui veut qu' « on ne peut pas construire un monument si un être humain n’est pas sacrifié. Sinon, le monument s’écroule, et s’écroule toutes les fois qu’on essaie de le remonter. Pour conjurer cette malédiction, il faut emmurer quelqu’un de vivant dans les fondations. »
Quant à son Arche si élégante, « Johan Otto von Spreckelsen ne l’a jamais observé[e]. Parmi tous les marcheurs qui avancent vers l’Arche, parmi les passants qui s’arrêtent à sa vue, puisse l’un ou l’autre, un instant, avoir une pensée pour celui qui n’aura pas vu la Forme très pure dont il avait eu la vision. »

Pour celles et ceux qui aiment les bâtisseurs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu dans le cadre du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.