jeudi 8 août 2024

Bandit (Jean-Charles Chapuzet)


[...] T’es trop bon parfois, et tu connais le dicton.

L'auteur, le livre (336 pages, mars 2024) :

Jean-Charles Chapuzet nous propose un "rural noir", un genre très à la mode comme si l'on voulait, une fois de plus, se ressourcer et retrouver une ruralité ou une innocence perdue.
Selon l'auteur, son roman "est très (très) librement inspiré d’un fait divers survenu dans le Périgord".

Le canevas :

Dans un village d'Occitanie, une belle galerie de portraits autour de Bandit, un marginal qui vit dans une caravane, un innocent affligé d'un bégaiement, un être beaucoup trop gentil dans ce monde de brutes.
[...] — Toi, t’es trop bon parfois, et tu connais le dicton…, ajouta-t-elle en passant sa main sur la nuque de Bandit.
Le bouquin commence par la fin : Bandit en train de farfouiller dans une benne de la déchetterie.
Que s'est-il passé ? Comment en est-il arrivé là ?
[...] — On m’a dit que vos difficultés ont commencé il y a treize mois, monsieur Bandit, dit d’un ton rassurant une médecin d’âge mûr. [...]
— Que tout aurait basculé à ce moment-là ?
Jean-Charles Chapuzet va revenir longuement (trop ?) sur ces quelques mois qui ont vu la vie de Bandit chamboulée par l'arrivée de la trop belle Mimsy. "Sublime mais à lier", nous dira-t-on.
Nous allons donc passer ces quelques mois en compagnie de Bandit et de ses amis, Didier, Bernie, Christian, et de Mimsy et ses compagnons, son espagnol, son allemand. Une très belle galerie de portraits.
Avant d'être rattrapé par la dure réalité lorsque le drame va se nouer : on sait que les histoires d'amour, même et surtout les histoires d'amour non dit, finissent mal en général.
[...] Bandit était éberlué. La flic voyait le mal partout, partout.

♥ On aime un peu :

 On ne peut que tomber sous le charme de l'écriture chaloupée de Jean-Charles Chapuzet, l'ambiance soigneusement construite, les portraits dessinés avec force. On ne peut que se prendre de compassion, voire d'amitié, pour le personnage de Bandit, l'innocent du village qui a oublié d'être bête.
 Mais on peut regretter aussi que l'auteur nous fasse lanterner un peu trop longtemps, nous promène de tours en détours, nous balade d'un personnage à l'autre, avant d'enfin nouer le drame que l'on attendait, que l'on savait inéluctable. Une très belle plume mais une intrigue qui semble manquer de maîtrise pour que ce roman soit tout à fait convaincant.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'amour qui finissent mal en général.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont (SP).
  

vendredi 2 août 2024

Alpinistes de Mao (Cédric Gras)


[...] Ils seront alpinistes malgré eux.

Le récit très réussi d'une ascension ratée : celle de l'Everest par les chinois de Mao en 1960.

L'auteur, le livre (240 pages, mars 2024) :

On avait beaucoup aimé le précédent opus de Cédric Gras qui nous contait l'enthousiasmante et folle équipée des Alpinistes de Staline, les frères Abalakov qui, dans les années 30, avaient reçu comme mission d'aller planter le drapeau rouge sur la plupart des sommets d'Asie Centrale.
L'écrivain voyageur remet le couvert avec une suite ma foi fort logique : les Alpinistes de Mao, "une épopée similaire, inconnue, tragique, bouffie d’idéologie et malgré tout héroïque".

Le contexte :

Dans les années 50 la Chine envahit le Tibet et quelques camarades reçoivent la mission de porter le buste de Mao sur le sommet du Tibet récemment conquis, le sommet de la Chine Populaire encore toute jeune (elle fête son dixième anniversaire), bref sur le sommet du Monde : le Qomolangma, la déesse de l'univers, que ces infâmes droitiers de capitalistes avaient baptisé Mont Everest pour glorifier l'arpenteur général des Indes Britanniques.
Les camarades sélectionnés par le Grand Timonier n'y connaissent rien : ils n'ont jamais randonné, jamais tenu un piolet ni chaussé des crampons, jamais pratiqué ne serait-ce qu'un peu de varappe. 
Qu'à cela ne tienne, pour mettre sur pieds ce "groupe d’élite hautement novice" on demandera un peu de formation et un peu d'équipement au Grand Frère Soviétique. 
Assurément, un peu d'entrainement et beaucoup de fanatisme maoïste ne pourra que conduire les camarades et le Parti à la gloire lorsqu'ils réussiront l'ascension de l'Everest (pardon, du Qomolangma) par la face nord, celle du Tibet, une première puisque c'est cette fameuse face nord qui a vu périr les alpinistes britanniques George Mallory et Andrew Irvine en 1924.
[...] Ils partent de très loin, de zéro en vérité. C’est peut-être toute la beauté de leur épopée.
[...] Le Parti vouera leurs vies à la montagne. Ils seront alpinistes malgré eux.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie le fastidieux travail réalisé par l'auteur : contrairement à la précédente aventure des grands frères russes, il n'existe que très très peu de témoignages de cette épopée maoïste. Des rapports officiels bouffis de propagande maoïste, quelques sources russes, quelques rares photos, ...
Mais il en fallait plus pour arrêter Cédric Gras !
[...] Je n’ai retrouvé que quelques brèves réminiscences. Le ton est naïf, les remarques prosaïques, la vue courte, l’expérience nulle.
[...] Les prolétaires sélectionnés par le Parti ne sont pas des lettrés.
[...] Ces hommes sans moyens ni volonté de postérité ne se plaignent ni ne se vantent dans la grande Histoire. Ils ne témoignent pas. Des rapports le feront pour eux.
 Dans son précédent ouvrage, Cédric Gras nous donnait en filigrane tout le déroulé de la terrible dérive stalinienne et cette fois nous allons suivre l'invasion du Tibet en direct : les chinois se lancent à l'assaut de l'Everest en 1960, juste un an après le soulèvement tibétain de 1959 et la terrible répression qui s'en suivit.
L'auteur sait s'effacer derrière son sujet et ses héros et nous livre un passionnant feuilleton à multiples rebondissements alpins, culturels et politiques. Dans ses romans, Cédric Gras nous parle de "la montagne certes, mais comme belvédère sur une époque fascinante".  
 Le manque de sources et la surabondance de propagande font que les personnages ne peuvent être que dessinés à gros traits, le récit n'a pas le parfum d'aventure de l'épisode russe précédent. Heureusement la prose de Cédric Gras est toujours aussi lumineuse et agréable : sa plume parvient à faire de tout cela un formidable document sur une région et une époque mal connue.  

Le canevas :

En 1960, après quelques tentatives mitigées sur des sommets moins prestigieux, c'est une gigantesque expédition d'état, encadrée par l'armée, qui se lance à l'assaut du sommet mythique. Des centaines d'hommes, plusieurs dizaines d'alpinistes (même s'ils sont jeunes et pour le moins inexpérimentés !), des scientifiques, des centaines de porteurs, des camions de ravitaillement, une logistique à l'échelle du pays, ...
Ils seront plusieurs dizaines à dépasser les 8.000 mètres, c'est déjà un record. 
Et bientôt la nouvelle tombe :
[...] Wang Fuzhuou, Gonpo et Qu Yinhua de l’équipe d’alpinisme chinoise ont atteint le plus haut sommet du monde à 4 h 20 le 25 mai 1960. 
[...] L’agence officielle Xinhua clame : « Le mythe de l’impossible voie nord de l’Everest a volé en éclats ! »
Mais aucune preuve ne pourra être présentée, aucune photo, aucun vestige supposé laissé sur place ne sera retrouvé plus tard. Les récits sont confus et peu cohérents, la propagande et la censure prennent le relais. 
Alors que s'est-il réellement passé là-haut ?
[...] On clama que Wang Fuzhuou, Qu Yinhua et Gonpo avaient porté l’étendard rouge au sommet de l’Everest, en mai 1960. Qu’importait qu’ils aient réussi, il suffisait qu’ils se taisent.
[...] Ces hommes-là ne pouvaient raisonnablement redescendre perdants. On ne leur demanda rien et ils firent comme si. Un mensonge tacite, collectif et couru d’avance. Il n’était pas prévu qu’ils échouent. Ils devaient conquérir l’Everest « à tout prix », celui de la vérité compris.
Lorsqu'ils redescendent du toit du monde, c'est une dure réalité qui les accueille : la Chine est sinistrée dans un catastrophique grand bond en avant et va bientôt basculer dans le chaos d'une révolution culturelle.
Les chefs d'expédition Xu Jing et Liu Lianman vont bientôt partir en rééducation, le Parti n'est guère reconnaissant envers ses héros.
➔ Il faudra attendre la fin des troubles politiques pour qu'en 1975, une nouvelle méga-expédition envoie une dizaine d'alpinistes, dont une femme, jusqu'au sommet : et cette fois, ils ont emporté leur appareil photo, histoire de faire taire les doutes et les médisances capitalistes sur l'expédition de 1960 !

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes.
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Mon billet dans le journal 20 Minutes et dans les magazines Benzine et Actualitté.

lundi 29 juillet 2024

Meurtres sur le glacier (Cristian Perfumo)


[...] Laissez le passé en paix.

L'auteur, le livre (440 pages, mars 2024, 2021 en VO) :

L'argentin Cristian Perfumo s'est fait le spécialiste du polar en Patagonie. On prend la série en cours de route avec ces Meurtres sur le glacier
Le glacier en question, c'est le Ventisquero Viedma qui descend de la Cordillière, au pied du mont Fitz Roy, dans le parc de Los Glaciares, à la frontière (contestée) avec le Chili. Le front du glacier qui se jette dans le lac Viedma est un mur de glace haut de cinquante mètres.

Le canevas :

Julían, un catalan ordinaire de Barcelone, se retrouve soudain seul héritier d'un oncle inconnu qui lui lègue au fin fond de la Patagonie un hôtel abandonné. Rien que le terrain vaudrait une fortune dans ce parc national où la construction est sous contrôle.
Une fois sur place pour régler ses affaires, Julían découvre dans la chambre 8 de "son" hôtel ... un cadavre momifié depuis de longues années.
Un de plus qui vient s'ajouter à deux autres découverts l'an passé, pris dans les glaces du Viedma.
Il va faire équipe avec Laura, une fliquette locale, héroïne récurrente de la série, pour percer les secrets de ces meurtres, de son oncle mystérieux et d'une étrange confrérie espagnole, la Fraternité des Loups, ...
Mais chacun sait que celui qui vient remuer le passé est rarement le bienvenu.
[...] Ce qui compte, c'est qu'à El Chaltén, il y a des règles. La tranquillité et la paix, c'est ce qui nous fait manger. Tu ne peux pas débarquer et tout détruire comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

♥ On aime un peu :

 On apprécie le dépaysement de cette carte postale dans une région peu fréquentée par les romans policiers. Nous voici loin de tout dans le village perdu d'El Chaltén (le nom du Fitz Roy en tehuelche) : lagunes colorées, sommets grandioses, glaces bleutées, ...
 On est un peu surpris au début par une prose bon marché et une mise en place un peu bâclée qui donne à tout cela un air de roman de gare, vite écrit, vite lu et vite oublié. Mais peu à peu, le charme de la région opère et l'on se laisse prendre par une intrigue plutôt bien montée dans l'atmosphère de secret qui entoure le village et l'hôtel. Un suspense hispanique qui nous balade de Catalogne en Patagonie.

Pour celles et ceux qui aiment les glaciers.
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jeudi 18 juillet 2024

La stratégie du lézard (Valerio Varesi)


[...] La ville est corrompue jusqu’à la moelle.

L'auteur, le livre (388 pages, avril 2024, 2014 en VO) :

On a déjà croisé dans les bouquins de Valerio Varesi, le commissaire Soneri, version italienne d'un Maigret. Un flic sombre et taiseux qui officie dans les brumes du Pô et qui a pour habitude de laisser venir à lui les confidences, pas du tout le genre à pourchasser les vilains dans une course-poursuite.
Soneri pourrait être un proche cousin de Brunetti ou d'un Schiavone (ses compatriotes), se rapprocher d’un Adamsberg (en moins fantaisiste) ou encore d’un Erlendur (en plus chaleureux).
Cet hiver, Parme est sous la neige et voici notre commissaire confronté à La stratégie du lézard.

♥ On aime mais de moins en moins :

Un véritable guide touristique digne d'un Michelin puisqu'on s'y régale de déambulations citadines aussi bien que de spécialités culinaires !
Pour visiter Parme et les berges du Pô, notre guide missionné par Valerio Varesi est le commissaire Soneri.
 Malheureusement au fil des ans et des épisodes, les propos de Soneri/Varesi deviennent de plus en plus amers et désabusés. Le commissaire parait dépassé par son époque, ses nouvelles mafias et ses nouveaux bandits. 
Il ne reconnait plus sa bonne ville de Parme, celle qu'on surnommait jadis "le petit Paris de la plaine du Pô" mais qui est aujourd'hui rongée par la corruption et où s'entremêlent le monde des affaires et celui des politiques.
Mais tout comme le lecteur, sa chérie Angela commence à trouver que le bonhomme aigri pousse un peu loin la chansonnette grinçante :
[...] — Tu souffres d’arrogance intellectuelle, la maladie des braves. Par contre, si tu t’obstines, tu vas finir par être aussi borné que les vieux.
[...] Il rétorquait que ça n’était pas lui l’inadapté, plutôt le monde qui allait de plus en plus mal, gâché et déprimant, insupportablement indifférent.
[...] — Arrête un peu de te plaindre, c’est insupportable ! le rabroua Angela.
 D'autant que, tout à sa légitime colère pamphlétaire, Valerio Varesi enfile les perles dans des dialogues taillés à la va-vite :
[...] — Quelque chose brûle en nous.
— Je ne marche pas au même carburant.
— Ce n’est pas le carburant qui compte, ce qui compte, c’est la flamme. La plupart de nos congénères en sont complètement dépourvus. Nous sommes des locomotives, les autres, des wagons.
— Nos directions sont opposées.
— Nous finirons par nous rencontrer. Les locomotives représentent le mouvement.

Le canevas :

Comme dans d'autres aventures du commissaire Soneri, l'intrigue peine à se mettre en place et l'enquête ira lentement au fil des déambulations du commissaire dans les rues de Parme. 
Un commissaire Soneri qui semble désorienté par les événements étranges qui agitent la ville : un téléphone abandonné sur les berges de la Parma, un vieillard mort de froid sur un escalier de secours, deux croque-morts qui se battent pour une dépouille, un prêtre agressé dans son église, des chiens éventrés, ...
[...] Ça fait deux jours que je tourne à vide avec toutes ces histoires bizarres : des téléphones qui sonnent, un vieux qui meurt de froid, une bagarre autour d’un cercueil, l’agression d’un curé…
C'est l'hiver et Parme est couverte de son manteau blanc. Mais visiblement c'est une autre "poudre qui couvre la cité plus copieusement que les chutes de neige".
Face à la corruption et aux trafics en tout genre, la justice aura bien du mal à conclure dans cette affaire aussi brumeuse que les berges du fleuve.
[...] Dans cette histoire, pas d’assassin identifié, juste un ensemble d’individus et de circonstances.
[...] — Une histoire de morts sans assassins… constata Angela. Un mort de froid, un suicidé, une overdose plus que suspecte.
Surtout lorsque le crime adopte la stratégie du lézard et préfère abandonner quelques malfrats et complices, abandonner sa queue pour que la tête échappe au couperet de la justice.

Pour celles et ceux qui aiment les villes italiennes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).

mercredi 10 juillet 2024

Le nid du coucou (Camilla Läckberg)


[...] “Meurtre familial sur l’île”, disait l’Aftonbladet.

L'auteure, le livre (352 pages, juin 2024, 2022 en VO) :

La suédoise Camilla Läckberg n'est pas une inconnue chez nous depuis que Actes Sud publie ses romans dans sa fameuse collection Actes Noirs au liseré rouge qui aura tant fait pour le succès de la vague des polars nordiques. 
La plupart de ses romans policiers se situent à Fjällbacka sur la côte ouest de la Suède, sa région natale, et mettent en scène une romancière, Erika Falck, mariée à un policier, ce qui permet des intrigues avec une double enquête !
Les débuts d'Erika commencent en 2008 (La princesse des glaces) et l'épisode précédent date déjà de 2017 : La sorcière, mais voilà longtemps qu'on avait délaissé cette auteure. 
Il était temps de renouer avec et ce sera Le nid du coucou.

♥ On aime un peu :

 On goûte cette pause estivale. Les polars de Camilla Läckberg ne sont pas là pour nous prendre la tête. Ce sont des bouquins sans surprise, ni bonne, ni mauvaise non plus. Contrairement à l'un des personnages de ce roman, l'auteure ne prétend pas au Nobel de littérature et comme d'habitude, l'intrigue est plutôt travaillée, les personnages relativement fouillés, la prose assez fluide, et tout concourt à une lecture facile et agréable, idéale pour les plages de l'été.
 Avec la riche et arrogante famille Bauer réunie ici, on retrouve un peu l'esprit du Clan Snaeberg de l'islandaise Eva Björg Aegisdóttir paru cette année également : quand secrets de familles, jalousies amères, vieilles rancunes et lourdes compromissions refont surface ...
 Avec homosexualité, abus sexuels, féminisme, l'auteure profite de son enquête pour approcher l'univers des transgenres et des drag-queen. 
Mais d'où viennent ces quelques vulgarités désagréables et hors de propos qui nous sautent de temps à autre à la figure (bite, chatte, pute, ...). On préfère penser qu'il ne s'agit pas d'un souci de traduction mais plutôt d'une volonté vraiment déplacée de paraître moderne ? 

Le canevas :

Un écrivain va recevoir le Nobel de littérature, seule distinction qui manquait encore à son palmarès. Il fête avec sa femme, grande famille suédoise, éditrice très en vue, leurs noces d'or avec leurs enfants, leur famille, les pièces rapportées, les enfants de différents lits, tous leurs amis, leurs relations d'affaires et tout le gratin de la brillante société littéraire et culturelle suédoise. 
Riche et arrogant, le clan Bauer est réuni au grand complet.
Un invité manque à la fête : le photographe Rolf prépare sa nouvelle exposition où de mystérieuses photos doivent dévoiler secrets et culpabilités.
Mal lui en prend : le lendemain matin, les fêtards à la gueule de bois vont le retrouver assassiné.
[...] — Il y a un problème ? demanda Elisabeth. Ils la regardaient tous les deux, surpris. Louise respirait encore profondément pour maîtriser sa voix, puis dit :
— Rolf est mort. Il a été tué.
Dans ce milieu, Erika Falck, l'héroïne récurrente de Camilla Läckberg, dénote un peu, elle qui n'est qu'une simple auteure de biographies criminelles au succès populaire (!). 
Intriguée par cette famille, Erika va enquêter sur un incendie criminel non élucidé depuis les années 80 dans lequel une femme transgenre, proche du clan Bauer, a perdu la vie.
Pendant que son mari, le flic, aura fort à faire avec les meurtres dans la petite ville de Fjällbacka : le couple idéal pour une double enquête !
Les choses vont se compliquer encore lorsqu'un autre meurtre, horrible, est commis sur l'île du clan Bauer ...
[...] — C’est terrible, et en plus, juste après le meurtre du photographe. On se croirait à Stockholm, pas dans notre paisible Fjällbacka !
[...] — Qu’est- ce que vous fabriquez dans ce bled ? On dirait un western, dit Frank, laconique.
[...] En un instant, leur famille avait été brisée. Samedi, ils avaient célébré leurs noces d’or. Entourés de leurs fils, leurs petits- fils et leurs amis, ils avaient fêté une longue vie commune marquée par le succès, leur vie de couple et leur vie de famille. Deux jours plus tard, il n’en restait que les décombres.
Une enquête familiale, une enquête policière, et même une enquête littéraire, avec un final en apothéose où pleuvent les révélations jusqu'aux toutes dernières pages. 
Parce que tout de même, qui est ce coucou venu faire son nid ?

Pour celles et ceux qui aiment Camilla Läckberg et Erika Falck.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
  

vendredi 5 juillet 2024

Contre l'espèce (Estelle Tharreau)


[...] Ils venaient d’accomplir un crime contre l’espèce.

Une fable d'anticipation captivante mais très dérangeante car elle questionne avec force notre monde actuel.

L'auteure, le livre (483 pages, juin 2024) :

Signe de notre époque troublée ? La dystopie est à la mode, y compris chez des auteur(e)s dont ce n'est habituellement pas le genre de prédilection : Sophie Loubière avec Obsolète, Bertil Scali avec Mer, ...
Nous venons tout juste de croiser Estelle Tharreau dans l'un de ses polars "engagés" : Le dernier festin des vaincus, aux côtés des indiens Innus du Québec, et revoici donc la lyonnaise avec Contre l'espèce, une dystopie qui rappelle beaucoup celle de Sophie Loubière, par son regard amer sur notre actualité d'aujourd'hui et ses questionnements acérés sur l'écologie. 
Deux auteures qui pourraient revendiquer l'héritage de George Orwell, qu'elles citent d'ailleurs toutes les deux.

Le contexte :

Estelle Thareau cite également Ayn Rand que l'on avait déjà rencontrée chez Antoine Bello : dans les années 50 elle fut la théoricienne de la mouvance des "objectivistes" un courant de pensée proche des libertariens, où l'on retrouve les partisans du plus pur laissez-faire capitaliste comme Alan Greenspan (l'ex-patron de la FED) ou Jimmy Wales (le fondateur de Wikipédia).
C'est à elle que l'on doit cette terrible maxime : "La question n’est pas de savoir si j’ai le droit de le faire, mais qui pourrait m’en empêcher", une philosophie qui depuis, guide les GAFAM de la Silicon Valley.
Dans le monde apocalyptique imaginé par Estelle Tharreau on retrouve ces "plateformes numériques" qui dominent désormais la planète : Goolis s'occupe de l'éducation, Ubris des transports, Paylis des finances, Amazis du commerce, ... toute ressemblance avec etc ...
Entre deux chapitres, les transcriptions d'une émission de radio clandestine nous donneront quelques détails sur le fonctionnement de ce monde futur (?) où les plus méritants, un esprit sain dans un corps sain, se sont réfugiés dans des "hypercentres" sécurisés.
[...] Des hypercentres entourés de zones mortes dans lesquelles survivaient de petits groupes d’hommes désormais acculés à l’océan.
Les autres, défaillants, malades, handicapés, inadaptés, stérilisés, tentent de survivre dans les zones désertiques abandonnées. Certains d'entre eux, les "recycleurs", sont même employés à démonter pièces par pièces les villes de l'ancienne civilisation, causant ainsi leur propre extinction, "participant activement à génocider leur propre espèce". Un eugénisme puissance 10.
[...] HUMANIS avait enfin réussi à stériliser les humains défaillants. À créer les conditions nécessaires à la survie d’une Humanité plus parfaite, mais aussi à réduire la taille de l’Humanité de façon abyssale permettant ainsi le miracle écologique promis par RECYCLING.
Le monde en est arrivé là après être passé par les 7 stades de "l'emprise numérique", une échelle plutôt bien pensée, depuis le premier stade vers 1980 avec le premier ordinateur individuel d'Apple.
Et pour les sceptiques anti-complotistes, sachez qu'en 2024 nous avons déjà atteint le stade 4 de l'échelle d'Estelle Tharreau ... donc, on arrête de ricaner au fond de la salle.
Certains trouveront bien sûr que l'auteure crie un peu trop vite au complot, et c'est sans doute nécessaire pour le côté romanesque de son bouquin, mais reconnaissons lui tout le mérite de poser de bonnes questions, assez dérangeantes, dans ce qui devient vite un véritable conte philosophique.

♥ On aime :

 On apprécie le regard acéré et sans appel porté par Estelle Tharreau sur notre actualité d'aujourd'hui, sur l'écologie, sur l'économie capitaliste des "plateformes numériques", sur les travers récurrents de notre humanité qui oublie trop vite les leçons de son Histoire : racisme et exclusion, violences et exactions, ...
Le propos est fort, puissant, violent même : si la lecture de cette fable d'anticipation est captivante, elle est aussi très dérangeante.
 On se prend très vite d'empathie pour les personnages imaginés par l'auteure et l'on est rapidement entraîné dans cette lecture parce qu'on est pris dans leur lutte pour survivre aux aventures terribles qui les attendent et qu'on est avide d'en découvrir plus sur ce monde futur.

Le canevas :

Le lecteur va suivre plusieurs personnages dont les destins finiront par se croiser.
John est l'un des "recycleurs" chargés des basses besognes dans le démontage tardif de notre empreinte sur la planète.
Willy est un gamin au "scoring" défaillant, trop faible pour accéder aux écoles et à une vie normale. Ses parents l'ont rejeté et c'est sa nounou (guère mieux lotie : Rosa est positive au test de Starke) qui l'a récupéré.
Futhi est une jeune africaine aveugle qui semble douée du don de prescience et fait peur à tout le monde : en réalité, elle est "scorée" au niveau 10, un score théoriquement inatteignable. Ousmane l'a pris sous son aile.
Dans ce monde au bord de l'apocalypse, ils vont se retrouver, grâce à un flic au cœur un peu trop grand, dans les plaines de l'ouest américain au pied d'une muraille gigantesque qui rappelle celle de la série tv Colony
Mais ni le lecteur, ni les survivants ne sont au bout de leurs surprises car "sauver la Terre ne suffira pas si l’homme n’évolue pas". 
Alors est-on bien sûr qu'on est arrivé au bout ? Le stade 7 était-il vraiment la dernière étape ou bien tout cela ne fait que commencer ?
[...] Vous savez ce qu’est le stade 7. Nous sommes nombreux à penser que ce n’est pas le stade final. Leur œuvre de destruction n’est pas achevée. L’horreur est à venir.
[...] Ils n’avaient pas le droit de le faire, mais ils l’ont fait et personne n’a pu les en empêcher.
[...] Ils venaient d’accomplir un crime contre l’espèce.

Pour celles et ceux qui aiment se poser des questions.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Taurnada (SP) : le livre n'est disponible qu'en version numérique.
Ma chronique dans Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.

jeudi 4 juillet 2024

La princesse du sang (Max Cabanes/Doug Headline)


[...] Je voudrais rencontrer Robert Capa.

Les auteurs, l'album (208 pages, 2015) :

Après le très remarquable Fatale, on retrouve le dessinateur Max Cabanes et le journaliste Doug Headline pour une précédente adaptation d'un autre roman de Jean-Patrick Manchette (le père de Tristan Manchette alias Doug Headline) : La princesse du sang.
Avant d'être surpris par la grande faucheuse, Manchette amorçait avec ce roman un virage plus "géopolitique" dans sa carrière d'écrivain, qui annonçait une série d'autres aventures. 
Doug Headline avait à cœur de terminer ce projet pour en faire un film peut-être. Ce sera une BD sortie en deux volumes en 2011.
Une édition intégrale, revue et augmentée, a vu le jour en 2015 rassemblant les deux albums initiaux.

♥ On aime :

 Depuis longtemps on goûte (avec un peu de nostalgie) l'esprit post-soixante-huitard de ces néo-polars des années 70-90 quelque part entre anarchisme et pessimisme, celui des A.D.G., Vautrin ou Fajardie.
 On se passionne ici pour le contexte géopolitique complexe de cette intrigue : l'échec de la révolution hongroise de 1956 à Budapest, la lutte entre les services secrets français et étasuniens pour prendre le contrôle du MNA en Algérie, les débuts de la révolution castriste à Cuba, ...
Ambiance d'époque garantie qui rappelle le roman de Laurent Guillaume paru récemment : Les dames de guerre.
 On plonge avec délectation dans la jungle cubaine aux côtés de la jolie Ivy pour ce roman d'aventures au scénario foisonnant où l'on ira de surprise en surprise. 
 Et si Doug Headline était tout indiqué pour reprendre l'héritage paternel, les cadrages très rythmés de Cabanes accompagnent parfaitement le récit de leur trait "soigneusement négligé".

Le pitch :

1956. La jeune et jolie photographe Ivory Pearl, dite Ivy, part se mettre au vert dans la jungle cubaine après avoir passé plusieurs années à écumer tous les conflits de la planète pour ses reportages.
C'est son protecteur, Bob Messenger - un britannique qu'elle a rencontré pendant la guerre à Berlin alors qu'elle n'avait que quinze ans et que lui cherchait une "couverture" pour cacher son homosexualité, qui lui a suggéré Cuba comme lieu de villégiature, avec peut-être quelques arrières pensées ...

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mercredi 3 juillet 2024

Il ne se passe jamais rien ici (Olivier Adam)


[...] J’étais peut-être vraiment dans la merde.

Avec Il ne se passe jamais rien ici, l'auteur breton se fait un temps savoyard pour décortiquer la vie provinciale au bord du lac d'Annecy. Hors-saison.
Une intrigue qui se partage entre analyse sociale et secrets de famille.

L'auteur, le livre (360 pages, mai 2024) :

Olivier Adam s'est fait un peu le porte parole des anti-héros, des petites gens ordinaires en difficulté, des losers en tout genre, des handicapés de la vie, "tous ces gens que personne ne voyait jamais, à qui on ne prêtait jamais vraiment attention".
C'était lui en 1999 l'auteur de Je vais bien, ne t'en fais pas dont Philippe Lioret tira un si beau film en 2006.

Le canevas :

Un petit village de province où tout le monde se connait (trop).
Antoine est l'archétype du loser qui va de petit boulot en galère et qui vit encore aux crochets d'une figure paternelle haïe.
Une soirée trop arrosée au Café des Sports : c'est la seule distraction du coin, hors saison.
Antoine raccompagne Fanny, son ex-petite amie, jusqu'en bas de chez elle.
Le lendemain, Antoine se réveille avec la gueule de bois : le corps de Fanny a été retrouvé flottant sur la rive du lac.
[...] Ils ont retrouvé un corps dans le lac ce matin. Enfin, au bord.
[...] Apparemment ce serait une femme. L’identification serait en cours.
[...] C'est un coin tranquille ici. Il ne se passe jamais rien. Qui pourrait imaginer un truc pareil ? Qu’une jeune femme se fasse tuer comme ça. Et qu’on la retrouve dans l’eau.
[...] Je ne me faisais pas d’illusion. Une femme morte. Fanny. Ça allait partir dans tous les sens. Évidemment deux heures plus tard tout le village était au courant.
[...] C’est là que j’ai réalisé que j’étais peut-être vraiment dans la merde.

♥ On aime un peu :

 On aime retrouver le décor qui sied à tout bon roman noir où l'on sait d'avance que ça va très mal finir : la fille trop jolie, le gars un peu paumé, quelques personnages vaguement inquiétants (un dentiste violent, un père castrateur, ...), tous réunis dans un lieu propice au huis-clos. 
Le lecteur se retrouve enfermé avec eux dans ce petit village au pied des montagnes où, hors saison, le Café des Sports est la seule et unique distraction des gens du coin qui errent de petit boulot en petite galère. Rares sont ceux qui tirent leur épingle du jeu dans ce bled où tout le monde se connait depuis toujours, où tout le monde a plus ou moins couchaillé avec tout le monde, ambiance étouffante garantie.
 On aime la construction de ce roman choral (un style à la mode !) où chaque acteur y va de sa confession pour nous raconter ses tourments, voire même de sa déposition comme pour un interrogatoire de police, réel ou imaginé, face à un curieux flic (ou un flic curieux, ça marche aussi).
Cela nous donne une prose sèche, rapide, dans le style très "oral" du monologue (qui, pour tout dire, pourrait lasser un peu à la longue).
 L'air de rien avec ce faux polar, Olivier Adam s'applique à retourner la carte postale touristique habituelle du lac d'Annecy : les lumières de la riviera brillent peut-être au loin mais ici le lac est d'une profondeur insondable sous l'inquiétante surface noire. 
En choisissant soigneusement ses personnages, il va disséquer patiemment et consciencieusement toute cette micro-société provinciale, une véritable radiographie de la France rurale et ordinaire : chômage, galères et petits boulots, alcoolisme, handicap, sexisme et masculinisme, viol et féminicide, ...
 Et bientôt émergeront les secrets de famille, les tabous, les non-dits enfouis au plus profond des eaux du lac : les lacs sont souvent le décor de nombreux romans noirs [1] [2] [3] !
[...] C’est plein de secrets, cette histoire. Tellement secret qu’il y a que vous qui savez que vous enquêtez.


Pour celles et ceux qui aiment les lacs et les montagnes.
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lundi 1 juillet 2024

Le masque de Dimitrios (Eric Ambler)


[...] Dimitrios était intelligent et dangereux.

Une oeuvre emblématique, mythique peut-être : l'archétype du roman d'espionnage moderne.

L'auteur, le livre (320 pages, février 2024, 1939 en VO) :

La mode est aux rééditions de romans capables de traverser les années et les Éditions de l'Olivier ont eu la très bonne idée de nous ressortir Le masque de Dimitrios d'Eric Ambler (ainsi que Je ne suis pas un héros).
Un bouquin qui date de 1939, à une époque où Eric Clifford Ambler avait décidé de secouer un peu le monde élégant et très fermé du roman d'espionnage britannique en mettant en scène des anti-héros, des hommes ordinaires devenus espions malgré eux dans une ambiance qui rappelle un peu Graham Greene.
Rien à voir avec les super héros comme 007 même si Ian Fleming lui rend hommage dans l'une de ses aventures :
[...] James Bond détacha sa ceinture, alluma une cigarette et sortit de son élégant attaché-case un exemplaire du Masque de Dimitrios.
Quelques petits mots qui contribuèrent certainement à la légende forgée autour de cet auteur que John Le Carré considérait comme [leur] maître à tous, qui traversa tout le siècle (1909-1998) et qui publia ses premiers romans dans les années 30, en pleine montée du nazisme. Mais un auteur finalement assez peu connu chez nous.

♥ On aime :

 On est curieux de l'aura qui entoure cet ouvrage emblématique, cet archétype du roman d'espionnage. Le britannique Eric Ambler serait un peu à la figure de l'espion ce qu'un Chandler est à celle du détective.
 On apprécie le charme suranné de cette écriture, mélange subtil d'humour et d'élégance so british, dans une traduction modernisée, à déguster avec une tasse de thé ou un verre de whisky en main.
 On suit avec patience la quête obsessionnelle de Latimer à la recherche de ce mystérieux et insaisissable Dimitrios sur les traces de ceux qui l'ont croisé : une bulgare tenancière de boîte de nuit, un étrange danois, un maquereau hollandais, une duchesse russe, un espion polonais, …

Le canevas :

Charles Latimer n'est qu'un petit écrivaillon de romans policiers. De passage à Istanbul, il est invité à la morgue pour y découvrir un "vrai cadavre" repêché dans le Bosphore.
[...] – Je n’ai jamais vu de cadavre ni de morgue, mentit Latimer. Je pense que c’est du devoir d’un auteur de romans policiers d’en voir.
Le cadavre est celui de Dimitrios Makropoulos, un aventurier escroc aux personnalités multiples et au parcours étonnant, de Smyrne à Paris en passant par Sofia, Athènes, Genève ou Belgrade. 
De quoi fasciner l'écrivain Latimer qui se fait alors détective amateur et part sur les traces du fantôme de Dimitrios pour interroger ceux qui l'ont connu ou du moins ceux qui ont cru connaître ce personnage interlope et insaisissable.
[...] La justification de ses recherches, après tout, était de faire une expérience d’enquête criminelle. Il ne fallait pas que cette expérience devienne une obsession.
[...] Latimer contemplait le corps. Ainsi, c’était Dimitrios. L’homme qui avait peut être égorgé Sholem, le Juif converti. L’homme qui avait trempé dans des assassinats politiques, espionné pour la France. L’homme qui avait été à la tête d’un trafic de stupéfiants, qui avait fourni un pistolet au terroriste croate, et était finalement mort de mort violente.
Pour nous c'est aussi l'occasion de (re-)découvrir une période troublée entre deux guerres, une géopolitique complexe, l'Histoire des années 1920 : l'incendie de Smyrne de 1922, l'assassinat en 1923 du ministre bulgare Alexandre Stamboliyski, l'attentat manqué de 1926 contre Mustafa Kemal, ... Une période où se mêlaient trop étroitement espions et mafieux, politique et finance, ...

Pour celles et ceux qui aiment les barbouzes.
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Livre lu grâce aux éditions de L'Olivier (SP)
Mon billet dans Actualitté, dans 20 Minutes et dans Benzine.

vendredi 14 juin 2024

L'assassin eighteen (John Brownlow)


[...] J’attends que quelqu’un vienne me tuer.

L'auteur, le livre (594 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Le britannique John Brownlow naviguait jusqu'ici sous les radars mais il vient de lancer une nouvelle série de romans d'espionnage : les aventures de l'agent Seventeen, puisque nous sommes dans le monde de James Bond et de Jason Bourne, un monde où les tueurs portent des numéros, un monde où se font et se défont les légendes.
On a commencé par le deuxième épisode : L'assassin Eighteen qui peut se lire indépendamment du précédent (L'agent Seventeen) mais si vous prévoyez de rester longtemps sur la plage, prenez les deux.

♥ On aime un peu :

 Ce gros pavé fait partie de ces romans où l'on peut laisser sans stress tomber le héros du haut du quarantième étage en nous racontant quelques anecdotes, aller piquer une petite tête rafraîchissante dans l'eau, revenir pour quelques pages où le héros continue sa chute vertigineuse agrémentée d'autres histoires, aller se chercher un cocktail au bar, et revenir juste à temps pour la chute qui verra le héros invincible se relever, son costume à peine froissé, et repartir à l'assaut des méchants qui l'ont précipité dans le vide.
Voilà, vous venez de lire le résumé des chapitres 74 à 76.
 Généreux, John Brownlow nous replace tous les trucs qui nourrissent les romans d'espionnage en ce moment : les Tigres d'Arkan de Serbie [1], les manœuvres de l'Otan de novembre 83 [2], la station d'écoute du Svalbard, ... tout y passe, l'auteur a bien fait son job.
 Autant dire que si la prose reste agréable à lire, elle ne revendique évidemment pas les prix qu'on court et ne tente même pas de rivaliser avec un John Le Carré.
Pour tout dire, le divertissement serait tout à fait agréable si l'auteur (qui est aussi scénariste et réalisateur) ne se croyait pas obligé d'enchaîner les cascades incroyables et les combats épiques qui sont du meilleur effet au cinéma mais qui, sur le papier, tombent quand même un peu à plat et finissent par lasser. 

Le canevas :

L'agent Seventeen est en pleine déprime. Fatigué et désabusé après ses aventures précédentes, il attend son heure ou plutôt celle de Eighteen qui ne va pas tarder.
Mais surprise ! Le sniper qui lui tire dessus est ... une fillette de neuf ans ! 
Et sa propre fille semble-t-il ! Pour faire bonne mesure, on apprend bientôt qu'un complot planétaire est lancé pour mettre la main sur une faille informatique zero-day qui menace de déclencher un holocauste nucléaire. 
Ouf, Seventeen reprend du service pour retrouver la gamine, le code informatique vérolé et les affreux jojos qui voulaient tout ça.
[...] « C’est quoi le plan ? hurle-t-elle en retour.
— Tu les tiens à distance jusqu’à ce que j’en trouve un. »

Pour celles et ceux qui aiment les bagarres.
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Ma chronique dans 20 Minutes.

mercredi 12 juin 2024

Ce qui m'appartient (José Henrique Bortoluci)


[...] C’était possible d’arriver jusqu’à la Lune ?

Ce qui m'appartient est le premier roman de Bortoluci, autobiographique, dans lequel il nous raconte son père camionneur sur les routes sans fin du Brésil.

L'auteur, le livre (240 pages, avril 2024, 2023 en VO) :

José Henrique Bortoluci est un nouvel auteur venu du Brésil : quatrième génération d'émigrés italiens depuis son arrière grand-père dans les années 1910, c'est le premier à bénéficier vraiment du fameux ascenseur social. Après des études de sociologie aux États-Unis, il enseigne aujourd'hui à São Paulo. Un transfuge de classe pour reprendre une expression en vogue.

♥ On aime :

 De 1965 à 2015, le père de José, un homme que tout le monde appelle Didi (ou Jaù, son village), parcourt pendant cinquante ans les routes et les pistes du pays au volant de son camion. Un petit artisan, jusqu'ici anonyme, de la colonisation de l'Amazonie et de la destruction de ses ressources écologiques.
[...] L’histoire de ma famille est une petite pièce du puzzle de la classe ouvrière transatlantique – et dans notre cas d’une classe ouvrière blanche.
Aujourd'hui malade et contraint au repos, Didi aimerait bien savoir si "il serait possible de faire le tour de la Terre avec la distance qu’il avait parcourue en tant que chauffeur routier. Et si c’était possible d’arriver jusqu’à la Lune ?".
Une vie monotone, répétitive mais pas banale, et qui a de quoi attirer le lecteur européen avide de grands espaces et curieux de cet immense pays revenu sur la scène de l'actualité depuis quelques années.
 Bortoluci n'a pas voulu écrire une biographie de son père, encore moins le récit de sa propre enfance. À travers le portrait de Didi, il dessine plutôt en creux celui de son pays, par petites touches impressionnistes, une photographie de ci, une lettre de là, ... 
Un tableau fait d'interviews (réalisées pendant le Confinement !), de quelques pages du journal maternel et bien sûr des interventions et commentaires de sa part, en bon sociologue soucieux de comprendre l'évolution de son pays et de la classe ouvrière blanche brésilienne.
Il dit s'être emparé de l'idée des "biographèmes" de Roland Barthes, ces anecdotes mineures, d'apparence insignifiantes mais qui peuvent en dire beaucoup..
 "Bien qu’il ait passé des années de sa vie sur les chantiers colossaux qui servaient de carte postale au régime, mon père parle peu de la dictature". C'est donc le fils qui se charge, au fil des pages, entre deux anecdotes, de mettre en perspective la petite histoire individuelle et de l'inscrire dans la grande Histoire du pays : instructif et éclairant.
Mais à trop vouloir expliquer et analyser la trajectoire de son père (et finalement la sienne), José Henrique Bortoluci passe peut-être à côté d'un grand roman : les pages les plus émouvantes sont quand même celles du camionneur qui raconte ses anecdotes, frasques et aventures.
 Didi est aujourd'hui atteint d'un pénible cancer, et les pages sur la maladie reviennent fréquemment et sans tabous, signe de l'appréhension du fils devant la disparition prochaine du père, peut-être signe de l'inquiétude de l'homme devant son propre devenir (l'auteur a quarante ans et la maladie aurait des gènes héréditaires), et signe assurément des désordres qui rongent le pays parce que "le cancer suit également une logique coloniale".
 Outre Annie Ernaux qui dans son oeuvre, tente elle aussi de comprendre la classe dont elle est issue, l'auteur cite également la biélorusse Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature 2011) qui considère que, jusqu'ici  notre humanité mesurait l'horreur suprême à l'aune des guerres, mais que nous sommes désormais entrés dans l'ère des catastrophes. Une auteure que l'on avait découvert avec La Supplication, son roman choral sur les survivants de Tchernobyl. Voilà qui donne un goût amer aux aventures de Didi.

Pour celles et ceux qui aiment les routiers.
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Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.

vendredi 7 juin 2024

Aliène (Phoebe Hadjimarkos Clarke)


[...] Faut tout maîtriser, faut rien laisser à la sauvagerie.

Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.

L'auteure, le livre (288 pages, janvier 2024) :

Le jury du cinquantième prix du Livre Inter, présidé par Isabelle Huppert vient de couronner Phoebe Hadjimarkos Clarke pour son second roman Aliène.
De quoi redonner un nouvel éclairage à ce formidable roman, puissant et dérangeant, qui était paru en janvier 2024.
Un poème dédié à notre part sauvage qui retentit comme un écho littéraire au film de Thomas Cailley, Le règne animal, tandis que le style et le profil de l'auteure rappellent la violence écrite au féminin du roman Solak de la jeune bretonne Caroline Hinault.

♥ On aime :

 Tous les ingrédients d'un roman noir sont là pour ce qui pourrait être un nature-writing moderne et féminin, revisité à la française, un peu dans la veine de La femme paradis de Pierre Chavagné parue l'an passé.
Mais non, la prose envahissante de cette surprenante auteure déferle et emporte tout sur son passage, empêchant le bouquin de se couler gentiment dans le moule habituel du roman rural.
 Si la plume de Phoebe Hadjimarkos Clarke est résolument moderne et en prise avec notre temps, elle est surtout féroce, acérée, violente. Mordante pour faire un mauvais jeu de mots.
Une plume capable de nous faire partager avec la même puissance la campagne boueuse, les séquelles des violences policières dans une manif, un bad trip en pleine forêt ou la peur d'une horde de chasseurs.    
Une plume qui n'a pas peur des mots et qui appelle un chien un chien, un sexe un sexe. Ça pue, ça dégouline, ça souffle, ça transpire, ça pourrit, ça suinte. Ça répond à l'appel de la forêt même si l'on est bien loin du classicisme d'un Jack London.
Une nature vaguement inquiétante, étrange, qui lorgne du côté du fantastique quand est invoqué le mythe des chasses sauvages rappelant les armées furieuses de  Fred Vargas.
L'auteure vient avec force questionner notre monde où "c’est plus possible, faut tout maîtriser, faut rien laisser au hasard ou à la sauvagerie".
 Fauvel. C'est le prénom de l'héroïne. Un prénom qu'elle s'est choisi elle-même et dans lequel on devine du sauvage, et du "elle" aussi, un prénom qui flirte dangereusement avec l'idée de prédateur.
Le prénom d'une héroïne cabossée (elle a perdu un oeil par un tir de flash-ball dans une manif).
[...] Luc a remarqué ses ongles salement rongés sur des doigts rougeauds et courts, les mèches molles rangées derrière les oreilles trop grandes. Et surtout l’œil crevé, depuis peu. Mado lui a parlé de cette mésaventure avec la police, d’une blessure aux effets secrets et terribles. [...] D'ailleurs elle n’a réussi à rien dans la vie.
 Un bouquin qui dérangera quelques uns (comme le film déjà cité) notamment quand les délires oniriques (on fume toutes sortes de substances dans le coin !) se font un peu trop envahissants.
Et un roman qui ratisse large : répression policière, chasseurs bas du front, écologie, thriller horrifique, violences masculines, et même télé-réalité (un clin d’œil de l'auteure à son premier roman Tabor).
Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.
[...] De la transpiration qui jaillit pour un oui ou pour un non sous les bras, entre les fesses ; qui coule le long de la peau en chair de poule, qui macère dans les poils et qui pue. La peur fait puer, la peur empeste. Elle est infamante, elle empêche bien des choses.

Le canevas :

Une jeune femme seule un peu perdue dans une campagne vaguement inquiétante. Un gros chien étrange (cloné dans un labo US !). Des chasseurs gonflés à la testostérone et armés jusqu'aux dents. Un brouillard épais et persistant. Le grondement lointain d'une usine qui pompe l'eau phréatique. La rumeur d'une bête qui s'en prend aux troupeaux ... 
Qui donc massacre les bêtes ? Un ours ? Un extra-terrestre ? Un chasseur lycanthrope ? Ou peut-être même la chienne clonée de Fauvel ? Qui donc est l'aliène ?

Pour celles et ceux qui aiment les chiens.
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Livre lu grâce aux éditions du Sous-Sol (Seuil) (SP)
Mon article dans les magazines Benzine et Actualitté et dans 20 Minutes.

jeudi 6 juin 2024

Les jours de la peur (Loriano Macchiavelli)


[...] – Ici voiture 28. Reçu, on y va.

L'auteur, le livre (192 pages, mai 2024, 1974 en VO) :

L'italien Loriano Macchiavelli est aujourd'hui un vieil homme sage de 90 ans. Né en 1934, il fut homme de théâtre et scénariste mais il est surtout connu chez lui comme l'un des pères fondateurs du polar italien : dans les années 80-90 il a beaucoup œuvré pour faire reconnaître chez lui ce genre littéraire et lui donner l'audience qui lui revient aujourd'hui. 
Co-fondateur du Groupe 13 avec Lucarelli et d'autres qui considéraient le roman noir comme un outil de dénonciation des travers de l'Italie.
Son porte-drapeau fut le personnage de Sarti Antonio (sergent Antonio) qui a donné lieu à une suite de nombreuses enquêtes et même une adaptation en série télé.
Si les éditions Métaillié en avait déjà publié quelques épisodes dans les années 2000, il n'est pas trop tard pour découvrir cet auteur avec Les jours de la peur, puisque les éditions du Chemin de fer ont eu la bonne idée de traduire (c'est Laurent Lombard qui s'y colle) la première des enquêtes de Sarti Antonio qui date de ... 1974.
Macchiavelli y va même d'un joli prologue pour accompagner son personnage (qui a donc aujourd'hui cinquante ans de vie éditoriale) dans cette nouvelle aventure en France !
À l'heure où les pays nordiques accaparent peut-être trop souvent l'attention des lecteurs français, il est bon de ne pas oublier l'autre pays du polar.

♥ On aime :

 Comme bien souvent dans les polars, c'est le personnage principal (ou parfois un duo d'enquêteurs) qui fait tout le boulot : imaginez un bon flic et vous aurez sans doute un bon roman. Le généreux Macchiavelli nous offre carrément un trio !
L'agent Cantoni (affligé d'un ulcère), le sergent Sarti Antonio (affligé d'une colite) et ... leur voiture de fonction, la voiture 28 que Cantoni pilote comme un petit bolide dans les rues de Bologne.
[...] Au volant, Felice Cantoni, agent de son état, fume sa première cigarette de la journée. Qui est aussi la dernière : il y a trois semaines, le toubib lui a dit que deux cigarettes par jour c’est déjà trop pour son ulcère. Alors l’agent Felice Cantoni n’en fume qu’une. Une par jour. À bord se trouve aussi Sarti Antonio, sergent de son état. Lui ne fume pas, n’a jamais fumé, mais cumule tout de même colite et ulcère. La colite, surtout, ne le laisse jamais en paix. Y compris maintenant. Il donnerait une heure supplémentaire pour des gogues. Mais où trouve-t-on des gogues à cette heure-ci de la nuit ? Il dit : – Tu peux pas aller plus vite ? Ou bien je dois faire dans la voiture ?
 De prime abord le lecteur est bien tenté de suivre l'inspecteur chef Cesare et de considérer le sergent Sarti Antonio comme un fieffé abruti qui perd son temps et le nôtre en suivant des pistes improbables.
Mais on devine bientôt un obstiné, un rebelle qui n'en fait qu'à son idée en suivant avec entêtement telle piste ou telle autre alors que sa hiérarchie lui demande seulement de clore au plus vite cette enquête sensible, un coupable très approximatif fera très bien l'affaire.
Et si parfois le sergent semble être un peu perdu et s'égarer dans les fausses pistes de l'enquête, c'est qu'il est dépassé par les bouleversements qui commencent à secouer le pays : dérèglement viscéral, la colite chronique de Sarti Antonio est bien le signe d'un dérèglement de la société italienne.
[...] Pour une fois, le sergent Sarti Antonio a vu juste. Je ne dis pas pour une fois histoire de dire que notre sergent est un pauvre crétin qui n’arrive jamais à rien.
[...] – Ce qui m’intéresse c’est de faire ravaler à cet enfoiré d’inspecteur-chef... Il lance un regard circulaire et baisse d’un ton.
– Ce qui m’intéresse c’est de faire ravaler à Raimondi Cesare ses sourires compatissants à mon égard, ses théories à la mords-moi le nœud. Tu le vois le truc ? Et je veux qu’il cesse de me regarder comme si j’étais le crétin de service bon pour la camisole...

 1974 c'est donc la publication de cette première enquête de Sarti Antonio : mais 1974, c'est aussi l'une des premières de celles qu'on appellera les années de plomb en Italie. C'est en 1974 qu'a lieu l'attentat du train Italicus, qui sera suivi d'une longue et meurtrière série. Le bouquin de Macchiavelli s'intitule d'ailleurs "La piste de l'attentat" en VO, confirmant ainsi que le polar est bien le reflet de la société qui le voit naître, comme le revendiquaient ceux du Groupe 13.
Et l'auteur ne se prive pas dans son prologue de mettre les points sur les "i" et d'annoncer la couleur politique de ses romans engagés. Son double narrateur se fait également son porte-parole à plusieurs reprises dans le roman en y apportant humour et distance.

[...] Tu as relaté l’histoire d’une ville et, derrière elle, à peine voilée, un pan de l’histoire italienne. Pas l’officielle, avec un grand H. Plutôt l’histoire des paumés, comme toi, qui ne sera jamais écrite, même si c’est celle qui compte parce que c’est la nôtre, c’est notre vie. Cinquante ans d’histoire. [...] Le témoignage de ceux qui ont vécu cette époque et qui l’ont baptisée “les années de plomb”.

  Malgré le passage des années, l'écriture de Loriano Macchiavelli est restée vive et alerte : l'humour et l'autodérision cachent mal le sérieux du propos quand il s'agit de critiquer les agissements du pouvoir et de brocarder les autorités à la solde des puissants. On respire même dans les rues de Bologne, un petit parfum désuet, une gouaille réjouissante, une volonté sacrilège, ... tout cela est bien plaisant et il faut espérer que d'autres traductions nous viennent bientôt.

Le canevas :

Bologne, celle que les italiens appellent « la dotta, la grassa e la rossa » (la savante, la grasse et la rouge) où les étudiants gauchistes vont s'attaquer à une bourgeoisie corrompue mais bien décidée à défendre ses privilèges. 
Juillet 1974, une bombe fait sauter le centre des communications de l'armée.
Quelques gauchistes sont arrêtés qui feraient d'excellents coupables pour les autorités.
Rosas, un étudiant incarcéré, et la Blondine, une prostituée qui s'est prise d'affectation pour Sarti, aideront notre flic égaré à démêler les fils d'une enquête qui ira de fausse piste en fausse piste au grand désespoir du chef de la police. L'Italie est un pays où il est bien difficile de savoir qui manipule qui ...

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie.
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Livre lu grâce aux éditions Le chemin de fer (SP).
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lundi 3 juin 2024

Malheur aux vaincus (Gwenaël Bulteau)


[...] C’était la guerre, non ? Malheur aux vaincus !

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2024) :

Même si les "polars historiques" ne sont généralement pas trop notre tasse de thé, on avait été emballé par le premier roman de Gwenaël Bulteau (un auteur plus coutumier des "nouvelles") qui nous avait emmené à Lyon à la toute fin du XIX° siècle en pleine Affaire Dreyfus. C'était La république des faibles.
Avec Malheur aux vaincus, difficile de ne pas répondre à son invitation en Algérie à la même époque, en 1900. C'était encore "le temps béni des colonies". 
Une occasion de plus pour découvrir une Troisième République pas toujours bien connue.

♥ On aime beaucoup :

 Bulteau reprend la recette qui faisait le charme de son précédent bouquin : quelques "tranches de vie" de la ville et de l'époque avec plusieurs personnages dont les routes vont se croiser, une enquête policière autour de meurtres, et bien sûr de nombreux détails sur l'arrière-plan social et politique. 
Gwenaël Bulteau nous brosse un tableau impressionniste avec quelques touches de ci de là, une touche de politique municipale, une grosse tâche de faits militaires, une touche d'enquête criminelle, et même une touche de romance amoureuse ... 
Comme dans son premier bouquin, l'auteur maîtrise parfaitement l'équilibre entre peinture sociale, contexte politique et intrigue policière.
Ce sont des pages peu glorieuses de notre histoire et un livre empreint d'une tristesse mélancolique : déjà, il plane sur Alger une ambiance de fin de règne ...
[...] De loin, Alger donnait l’impression d’une ville envoûtante et paisible. L’illusion était parfaite. N’importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu’en cet endroit il faisait bon vivre.
 Dans cette Algérie de 1900, l'antisémitisme est particulièrement virulent d'autant plus que sont arrivés en ville les réfugiés d'Alsace-Lorraine avec de nombreux juifs parmi eux, voire simplement des noms aux consonances germaniques.  
[...] L’idée d’une boutique de spécialités alsaciennes en plein cœur d’Alger était judicieuse puisqu’il existait une clientèle toute trouvée, celle des réfugiés de la guerre de 1870, à qui les politiciens avaient promis l’eldorado en Algérie.
[...] – Faites attention, madame Hoffmann, les indigènes ont l’air inoffensif, à première vue, mais vous ne les connaissez pas. Vous ignorez ce qu’ils dissimulent en eux. Moi, je les observe depuis des années : ce sont des paresseux, des fourbes, des voleurs. Ils profitent que vous regardiez ailleurs pour vous détrousser. Ils ne valent pas mieux que les Juifs.
 Dans cette nouvelle leçon d'Histoire de France, il est beaucoup question des guerres coloniales menées en Afrique et notamment de la sinistre affaire de la colonne Voulet-Chanoine. Un triste épisode de notre empire colonial qu'on avait découvert dans la BD de Dabitch et Dumontheuil. Une histoire qui se situe quelque part entre la colère d'Aguirre et la folie d'un Marlon Brando apocalyptique. Mais une histoire vraie et des milliers (!) de cadavres hélas bien réels.
[...] La colonne Voulet-Chanoine. L’expédition a fait grand bruit, pour des raisons inhabituelles. Les journalistes se sont fait l’écho d’une rumeur, confirmée du bout des lèvres par le ministère, que le soleil d’Afrique avait sérieusement tapé sur la tête du capitaine Voulet. On a parlé de soudanite aiguë. [...] En tant que militaire, Monsieur avait participé à plusieurs campagnes africaines. Il a pris des villages d’assaut sous le feu ennemi. Il s’est battu au corps-à-corps. Il racontait qu’il avait tué des sauvages à tour de bras. [...] Ce qu’il se passait en Afrique n’intéressait pas grand monde. Les péripéties de la conquête coloniale avaient donc bénéficié d’un enterrement de première classe.

Le canevas :

Alger 1900. L'antisémitisme et le racisme colonial rayonnent sous le soleil africain.
Un notable, ancien militaire est sauvagement assassiné avec son épouse.
Une épidémie d'attaques décime également les encaisseurs de prêts envoyés par les banques.
Le lieutenant Koestler mène l'enquête sans quitter des yeux la belle madame Hoffmann, une alsacienne qui s'est prise d'affection pour quelques petits voyous indigènes.
L'ancien maire d'Alger, Max Régis (véritable personnage), jette de l'huile sur le feu en attisant la haine des juifs et des indigènes.
Entre deux chapitres algériens, l'auteur nous livre quelques uns des hauts faits de la fameuse colonne Voulet-Chanoine dans les sables africains. Quel serait le lien avec les événements d'Alger ?
[...] Mais quel était le mobile ? Une vengeance liée à un événement survenu pendant la mission Afrique centrale ? L’idée était à creuser.

Pour celles et ceux qui aiment les colonies.
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