lundi 26 août 2024

Les guerriers de l'hiver (Olivier Norek)


[...] Tu as sûrement entendu parler des Enfers ?

Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour nous raconter cette histoire vraie, celle de La Mort Blanche, le plus grand (mais aussi le plus petit !) sniper de l'Histoire. Simo Häyhä était finlandais et terrorisa l'Armée Rouge en 1939.

L'auteur, le livre (480 pages, août 2024) :

L'histoire (vraie) de Simo Häyhä, le légendaire sniper que l'on surnomma La Mort Blanche, est de ces histoires qui viennent hanter les muses de la littérature jusqu'à trouver un écrivain qui leur permette de (re)naître enfin dans un roman. Olivier Norek fut celui-là avec Les guerriers de l'hiver.
[...] Certaines histoires vous rencontrent et ne vous laissent pas le choix. J’ai croisé celle de Simo Häyhä il y a une dizaine d’années, et j’ai toujours su que je partirais, un jour, sur ses pas.
Après un patient travail de documentation et d'investigation (le récit est assorti de cartes et de photos), le recueil de témoignages, une immersion en pleine forêt lapone, on a le plaisir de retrouver ici la plume très professionnelle d'Olivier Norek pour un roman de guerre bien éloigné des polars auxquels il nous avait habitués : une découverte enrichissante. 
Bien évidemment, cet épisode méconnu de l'Histoire récente européenne résonne aujourd'hui étrangement avec ce que l'on sait de la guerre d'Ukraine, même si l'auteur se garde bien de tracer lui-même le parallèle.

Le contexte :

Staline craint que les nazis attaquent l'empire soviétique par l'isthme de Carélie.
Au début de l'hiver 1939, les négociations traînent depuis plus d'un an entre les Soviétiques et les Finlandais qui veulent bien céder une partie de leur territoire mais surtout pas leur port sur la Baltique. 
Inquiète de la tournure des pourparlers, la Finlande décrète la mobilisation sous couvert d'un exercice général.
[...] Un tiers des chevaux de toute la Finlande fut donc réquisitionné. [...] Et les femmes qui restaient à l’arrière fronçaient déjà les sourcils. Le village avait perdu ses forces vives, et désormais sans bêtes, elles savaient qui, le temps que dureraient ces manœuvres spéciales, allait tirer la charrue, à la seule force de leurs jambes et de leurs épaules.
Fin novembre, comme rien ne semble bouger, les soviétiques mettent eux-mêmes en scène une provocation à la frontière et la Guerre d'Hiver est déclarée. 
Le 7 décembre débute, au nord de Leningrad, la bataille de Kollaa qui durera jusqu'en mars alors que les russes prévoyaient d'envahir le pays en dix jours tout au plus : "l'une des plus grandes puissances militaires du monde attaqua une des plus petites nations de la planète". Une nation qui ne disposait que d'une "armée de bouts de ficelle, mal équipée, peu nombreuse et à l’entraînement inégal".
Mais "un mois plus tard, à l’approche de Noël, les premiers doutes commençaient à s’installer dans les lignes" russes.
➔ En 1939, la Finlande est un tout jeune pays de 22 ans qui ne s'est émancipé difficilement qu'en 1917 après des années de tutelle suédoise puis russe. Un âge bien trop jeune pour voir déferler la puissante et redoutable Armée Rouge.
[...] Longtemps, la Finlande appartint à d’autres. Pendant des siècles, elle fut une partie du royaume de Suède. Et pour un siècle encore, elle passa sous la souveraineté de la Russie. Elle dut attendre 1917 pour gagner son indépendance. En 1939, ce pays avait donc vingt-deux ans. Mais vingt-deux ans ne font pas un homme, encore moins une nation.
C'est son père qui avait fait du "petit" (1m52 !) Simo Häyhä un sacré chasseur avant qu'il devienne tireur d'élite de l'armée finlandaise. Il n'utilisait pas de lunette de visée pour éviter toute réflexion du soleil. Il mâchait de la neige pour éviter la vapeur de sa respiration. Il était capable de rester des heures par -40° enfoui sous la neige dans sa combinaison blanche.
La Mort Blanche terrorisait les soldats russes chez qui Simo fera plus de 500 victimes, un triste record qui va faire de lui le plus grand sniper de toute l'Histoire.
[...] Il n’était plus qu’une machine aux gestes mécanisés, optimisant chacun de ses mouvements pour gagner en vitesse et en précision, oubliant, pour ne pas devenir fou, qu’ils étaient hommes, oubliant le nombre de pères et de frères qu’il envoyait six pieds sous neige, tout Russes et agresseurs qu’ils étaient.
Dans sa déroute, l'Armée Rouge découvre alors la guerre de harcèlement et la guérilla : les forêts marécageuses de Carélie s'y prêtent tout autant que les rues d'une grande ville. Un enseignement que les russes mettront à profit quelques temps plus tard lorsque les nazis arriveront à Stalingrad.
➔ Pour la petite histoire, notre seul "souvenir" de cette guerre méconnue était le surnom que les finlandais donnèrent au fameux cocktail Molotov (la bombe incendiaire créée pendant la Guerre d'Espagne), un hommage ironique à Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères soviétique de l'époque, qu'ils utilisèrent contre les chars de l'Armée Rouge - les rares lance-missiles anti-char des finlandais furent ... ceux piqués aux russes, qui en avaient apportés avec eux, ignorant que l'armée finlandaise n'avait pas de tanks !

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 On dévore littéralement ce roman de guerre, plein de bruit et de fureur. Plein de l'absurdité de cette autre "drôle de guerre" que fut ce conflit russo-finlandais - que Charles Maurras qualifia de "Thermopyles du Nord". 
Mais une histoire également pleine de l'élan patriotique de ces petites nations dont les habitants sont appelés à défendre chèrement leurs terres, leurs villages, leurs familles et leurs amis.
 On est captivé par les nombreuses anecdotes, toutes véridiques, soigneusement documentées, rassemblées par Norek. C'est savoureux, malgré les horreurs guerrières décrites, et cela lui permet de croquer des personnages particulièrement attachants en évitant le piège du livre d'Histoire ou du journal de guerre. 
 On est bien sûr curieux de découvrir ce conflit méconnu dans un pays à l'histoire méconnue et on l'a dit, cet épisode du passé a quelques échos qui résonnent aujourd'hui encore ...
 Malgré le sérieux apporté au récit des faits, Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour retranscrire cette histoire et nous faire partager le courage et le patriotisme des soldats blancs. Peut-être, au cours de l'un de ses séjours sur place, a-t-il été inspiré par le fameux "Sisu" finlandais ?
Un mot, un concept, étrange dont on dit qu'il faudrait un livre pour l'expliquer ou le traduire.
Et bien le voilà peut-être, ce livre.
[dialogue entre deux généraux russes]
– Nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade, s’excusa Molotov.
– Et je ne peux te traduire ce mot. Il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. L’état d’esprit d’un peuple qui vit dans une nature sauvage, par un froid mordant, avec un ensoleillement rare. Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. Je te dirais que cela parle aussi de leur courage, mais il manquerait encore beaucoup de mots pour définir ce qu’est le Sisu.

Le canevas :

Fin 1939, la Finlande mobilise sa population pour faire face à l'invasion imminente de l'Armée Rouge.
Dans le petit village de Rautjärvi, Simo (le meilleur tireur du pays) et ses amis, Toivo, Onni, Pietari, préparent leur paquetage et leurs skis avant de rejoindre la ligne de défense le long de la Kollaa.
Ils savent que tous ne reviendront pas.
« Tu as sûrement entendu parler des Enfers ? Là, c’est pareil. Mais le diable lui-même ne comprendrait pas ce qu'il se passe ici. »
Le long de la frontière commence une guerre d'attrition, une bataille de tranchées qui dura plusieurs mois avant de se conclure sans vainqueur ni vaincu.
Le récit fourmille de personnages, de faits d'armes et d'anecdotes tous plus incroyables les uns que les autres.
[...] Ceci est un roman. Cependant, les dialogues proviennent souvent d’archives ou ont été transmis par des passionnés, des militaires et des historiens. Aucun fait d’armes n’a été inventé, ni aucune anecdote. Aucun acte de bravoure n’a été exagéré. Si ces événements ont bientôt un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde. La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Michel Lafon (SP).
Ma chronique dans le magazine Actualitté.

lundi 19 août 2024

Le silence (Dennis Lehane)


[...] Cette ville est sur le point d’exploser.

L'auteur, le livre (480 pages, avril 2024, 2023 en VO) :

Dennis Lehane sort un peu du cadre des thrillers habituels pour un roman très social sur son Boston natal : Le silence, basé sur un fond historique bien réel, le busing mis en place dans les années 70 pour favoriser la déségrégation dans les écoles étasuniennes (l'auteur a vécu ces événements pendant son enfance).

Le contexte :

En 1974, la municipalité de Boston a entrepris (l'enfer est pavé de bonnes intentions) de transférer chaque jour en bus, des enfants des quartiers blancs vers un lycée à majorité noire et réciproquement. Ce que les américains appelèrent le busing.
Le lycée de South Boston (un quartier irlandais "populaire") devait donc échanger des étudiants avec le lycée de Roxbury.
[...] Mais Southie n’est pas un endroit plus agréable, c’est juste un endroit plus blanc. Southie High est un lycée aussi pourri que Roxbury High.
[...] Elle ne peut pas en vouloir aux gens de couleur d’avoir envie de s’échapper de leur trou merdique, mais ça n’a pas de sens de vouloir l’échanger contre son trou merdique à elle.
L'arrêté municipal est pris en juin, ce doit être effectif pour la rentrée de septembre, après un été particulièrement chaud alors que les clims peinent à lutter contre la canicule.

♥♥♥ On aime vraiment très beaucoup :

 Il ne faut que quelques pages à Dennis Lehane pour nous accrocher au personnage de Mary Pat "digne de figurer au panthéon des irlandaises dures à cuire", la mère qui est au cœur de cette intrigue de roman noir où tous les ingrédients sont soigneusement réunis avant l'explosion inévitable de la cité : chaleur torride, racisme exacerbé, exaspération latente, incidents déclencheurs, ...
Une construction qui rappelle un peu le début du récent roman de S.A. Cosby : Le sang des innocents.
 Il ne faut que quelques pages pour nous immerger dans le "film" : l'appartement de Mary Pat, les immeubles de sa cité, ses voisines toutes irlandaises, les pubs du coin, les petits caïds du quartier, ... très vite nous voici tout aussi irlandais que les Fitzpatrick, les Kilkenny ou les O'Halloran.
 Et comme tout bon irlandais de ce quartier de Southie, nous voici à partager le racisme décomplexé de ces petits blancs et leur peur de ce qu'on appelle désormais le déclassement. Dennis Lehane nous emmène visiter le cœur même de la machinerie complexe qui fabrique haine et racisme au quotidien, génération après génération.
[...] C’est des choses qui arrivent.
C’est comme ça et pas autrement.
Qu’est-ce qu’on peut y faire ?
 Et puis c'est quand même Dennis Lehane, alors on a donc droit à un final digne d'un néo-western urbain !

Le canevas :

Mary Pat Fennessy est une irlandaise de 42 ans qui élève seule sa fille de 17 ans, Jules, et qui peine à joindre les deux bouts malgré ses deux boulots. Elle habite un quartier défavorisé entièrement peuplé d'irlandais modestes. "[...] S’ils sont pauvres, ce n’est pas parce qu’ils ne font pas d’efforts, ni parce qu’ils ne travaillent pas dur, ni parce qu’ils ne méritent pas mieux", mais parce qu'ils n'ont pas eu de bonnes cartes en main lors de la distribution.
Lorsque sa fille disparaît un soir, ce même soir où un jeune black s'est retrouvé sous le métro, elle demande de l'aide à Marty Butler, le petit caïd qui tient le quartier sous sa coupe et qui voudrait bien continuer ses petits business en toute tranquillité.
[...] — Tout le monde a les yeux fixés sur nous. Si cette abominable histoire de busing se concrétise ? Les caméras vont affluer dans le quartier comme s’il s’agissait d’une arrivée sur la lune. Et maintenant, avec ce jeune Noir qui se fait tuer et ta fille qui est peut-être impliquée dans l’affaire, ils vont envoyer encore plus de caméras dans le coin. Et le seul endroit sur lequel il ne faut pas que ces gens braquent leurs caméras ? C’est moi. Et mes proches.
Mais il ne fallait pas toucher à la fille de Mary Pat qui va réclamer "le prix du sang" et mettre un sacré bazar dans South Boston.
[...] — Mais putain, tu l’as tué juste comme ça. 
— Pourquoi ça te choque ? Vous tuez des gens tout le temps. 
— Nous, réplique-t-il. Pas toi.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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Ma chronique dans le magazine Actualitté.

dimanche 18 août 2024

Les enfants loups (Vera Buck)


[...] Je sais que des loups vivent dans cette région.

Cette puissante histoire, prenante, particulièrement bien racontée est un coup de cœur de la rentrée littéraire 2024

L'auteure, le livre (480 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Vera Buck est une auteure allemande qui nous vient de Rhénanie-du-nord-Westphalie, le land le plus urbanisé du pays, celui de la Ruhr. 
Son premier roman, Runa, avait reçu plusieurs prix mais n'a pas encore été traduit. 
Les enfants loups est le premier traduit en français. Un "rural noir" si on veut lui coller une étiquette.

Le canevas :

Suivons Vera Buck jusqu'au fin fond d'une vallée de montagne, jusqu'au village perdu d'Almenen. 
Ce n'est pas "un village où beaucoup de gens viennent s'installer, car il est situé au bout d'une longue vallée bien trop étroite où il n'y a pratiquement pas de soleil l'hiver. C'est pourquoi, quand les propriétaires d'une maison meurent, la maison meurt à son tour très rapidement".
Allez encore un effort, montons un peu plus haut en altitude, dans le hameau dit de Jakobsleiter, où vivent ensauvagés les membres taiseux d'une communauté baptiste refermée sur elle-même sous la férule d'un prêtre un peu trop passionné, et nous voici "encerclés par des sommets de deux mille mètres", au pied des éboulis d'un glacier noir.
C'est dans cette région qu'une ado de Jakobsleiter, Rebekka, disparaît un beau jour. 
Une disparition qui résonne comme un écho à la disparition de la jeune Juli, c'était il y a dix ans.
Ce roman choral est fait de courts chapitres qui nous font découvrir peu à peu, un à un, les différents personnages de cette histoire complexe. 

Les acteurs :

Il y a là Laura, la nouvelle institutrice, qui voudrait bien que les rares enfants de Jakobsleiter aient une éducation.
Smilla, la journaliste de la ville qui voulait être détective, toujours obsédée par la disparition de Juli, son amie d'enfance il y a une dizaine d'années.
Martin, le flic bienveillant qui est le fils du maire d'Almenen. Un maire qui protège jalousement les secrets des habitants de Jakobsleiter.
Et bien sûr, les enfants loups de Jakobsleiter, Jesse l'ami de Rebekka, celle qui a disparu, Edith une petite sauvageonne mutique mais beaucoup plus futée qu'il n'y parait.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 On apprécie que Vera Buck prenne tout son temps pour monter soigneusement son décor de montagne et ses différents personnages, pour nous imprégner de cette ambiance pesante. 
Jusqu'à mi-chemin de la randonnée où tout bascule et s'accélère soudain, comme dans tout bon roman noir.
Quels sont les secrets du hameau de Jakobsleiter ? 
Qui sont les loups qui ont élevé ces enfants ?
[...] J'ai le pressentiment que ce village et le hameau dans la montagne ont bien plus à cacher.
 Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises et se retrouve bien vite happé par cette très bonne histoire, racontée avec une grande maîtrise. Les chapitres alternent les différents points de vue de chacun des personnages (tous soigneusement dessinés) et donnent l'occasion d'en découvrir un peu plus à chaque tour de roue ... alors que dans le même mouvement le mystère s'épaissit.
Même les enfants sont suffisamment atypiques (et c'est rien de le dire !) pour éviter le ton mièvre ou puéril auquel on a souvent droit. 
 Les lieux et les personnages imprègnent fortement le lecteur qui croit bientôt crapahuter lui-même à la rencontre des habitants de ce hameau perdu. Une captivante randonnée parmi les loups.

Pour celles et ceux qui aiment les enfants et les loups.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallmeister (SP).
Mon billet dans les magazines Benzine et Actualitté et le journal 20 Minutes.

jeudi 15 août 2024

Écume (Patrick K. Dewdney)


[...] La mer le tuera avant quoi que ce soit d’autre.

L'histoire d'un père, d'un fils et de la mer. Un texte étonnant, particulièrement riche, qui enchantera les passionnés de la langue écrite mais qui pourra aussi ne pas plaire à tout le monde.

L'auteur, le livre (176 pages, 2019) :

Patrick K. Dewdney est un auteur britannique de poésie et de fantasy. 
Il vit en Limousin et écrit en français. Après Crocs (pas lu ici), Écume est son second "roman noir" paru initialement en 2017 et ré-édité en 2019 : une histoire de mer, de père et de fils, servie par une prose remarquable.
Ce livre fut couronné du prix Virilo en 2017 (un prix qui voulait parodier le Femina).

Le canevas :

Le quotidien de deux pêcheurs bretons aux prises avec la furie des flots. Le Père et le Fils (ils n'auront pas d'autres noms). La Mère est morte. 
Le Père est s'enfermé dans son mutisme et ne reprend vie qu'à la barre de son bateau face à la démence des tempêtes. Le Fils supporte mal et son sort et l'emprise de ce père à demi fou.
Mais la pêche ne nourrit plus son marin et tous deux survivent en transportant quelques migrants en Angleterre.
[...] Ils vont tous deux en file indienne. Le père marche à l’avant. Son pas est rapide, pressé par l’appel de l’écume. Le fils traîne sur ses talons.
[...] Devant, le père force l’allure et le fils peine à suivre. Le fils a beau dépasser le père d’une tête, la vigueur du père est telle qu’on le croirait surgi de l’âge antique.
[...] Les frasques du père font jaser depuis longtemps. En conséquence, le fils traîne une réputation de tête brûlée qu’il n’a pas vraiment méritée.
Comment font ces deux hommes (le fils est dans la trentaine) pour supporter leur dure condition de marins pêcheurs et pour se supporter l'un l'autre ? Pour affronter sans cesse la violence assourdissante de la mer comme la fureur silencieuse de leurs rapports ? Comment fait le fils pour endurer le vacarme de la pêche comme le mutisme buté de son père ?
[...] Il ne faut pas regarder en arrière. Si le père est balayé par la furie des vagues, s’il part à l’eau cette nuit, le fils a décidé qu’il ne le verrait pas.

♥ On aime beaucoup :

 Lorsque le lecteur embarque à bord de ce roman de mer puissant, cette dure histoire de marins, c'est d'abord le choc de la houle marine.
Et puis très vite celui de la prose elle-même qui déferle écumante, le vocabulaire bouillonnant qui submerge le lecteur, phrase après phrase, vague après vague.
 Après la violence de la mer et de la prose, viendra celle des rapports entre ces deux hommes. Un père quasi dément qui, tel un nouvel Achab, ne vit que dans les risques insensés pris face à la tempête, un fils qui ronge son frein, remonte inlassablement les lignes et les hameçons, attend le point de non retour, mais tout de même qui suit, quoiqu'il advienne.
 Et puis surviendra le drame, promesse de tout bon roman noir. Pas celui que le lecteur attendait mais un enchaînement encore bien plus épouvantable. Face à l'impitoyable dureté du monde, une noirceur terrible baigne ce roman, une noirceur sans fond comme les flots insondables, une noirceur poisseuse comme l'humidité de la timonerie. Mais le lecteur, emporté par le flot, est désormais fermement accroché à l'hameçon et ne pourra plus refermer le bouquin jusqu'au final, remarquable.
[...] On n'oblige pas Charon à faire demi-tour.
[...] Vieux fou, pense-t-il. Le temps qu’il t’aura fallu pour devenir taré ne reviendra pas. Ça a tué ma mère. Ça me tuera aussi, sans doute.
Ouf, quel voyage ! Un voyage où le sang des hommes et des poissons coule ... à flots.

Pour celles et ceux qui aiment la mer qui prend l'homme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les magazines ActuaLitté et Benzine.

lundi 12 août 2024

Le pouilleux massacreur (Ian Manook)


[...] La femme est morte d’avoir croisé Laurent.

Notre écrivain-voyageur préféré Ian Manook, se livre dans ce récit quasi autobiographique où l'on partage sa jeunesse dans les années 60.

L'auteur, le livre (320 pages, août 2024) :

On connait bien désormais Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de polars dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'au tout récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
➔ Mais le voici qui nous surprend dans un tout autre registre avec Le pouilleux massacreur un roman noir très personnel, qui nous plonge au sein d'une bande de petits loubards de banlieue dans les années 60.
Une histoire de HLM blême comme une chanson de Renaud sur une petite musique autobiographique et nostalgique où le héros, Sorb, partage avec l'auteur des racines arméniennes ...
[...] On écoute du rock américain. Dick Rivers et Richard Anthony aussi. Moi j’écoute Charles Aznavour en douce, parce que mon père est Arménien.
[...] Je m’appelle Sorb. Je n’ai pas choisi. C’est le diminutif de Sorbonne. Ceux de la bande m’ont donné ce surnom parce qu’ils me trouvent plus instruit qu’eux.
[...] Des mecs de Meudon-la-Forêt, c’est tout. On zone, on fout la pagaille dans les Prisus, on choure deux ou trois trucs dans les Félix Potin, des quarante-cinq tours chez les disquaires, rien de méchant. On siffle les filles et on se tire en ricanant. Rien de grave. Quelques caisses aussi, bien sûr.
Avant ce récit inspiré de sa jeunesse, Ian Manook avait déjà évoqué son héritage familial avec L'oiseau bleu d'Erzeroum et l'histoire de sa grand-mère, survivante du génocide arménien.

♥♥♥ On aime très beaucoup :

 On aime la prose de Ian Manook qui a beaucoup gagné en maturité et maîtrise au fil des ouvrages. La lecture est restée fluide et agréable et si cet épisode est habillé d'une gouaille banlieusarde parfois digne d'un San Antonio, les effets de style restent habilement maîtrisés pour ne pas lasser. 
 La reconstitution des sixties est soigneusement travaillée et le contexte politique n'est pas oublié : 1962, l'année de référence retenue par Ian Manook, c'est l'année des terribles attentats de l'OAS à Paris, l'année des violences policières du métro Charonne, un temps où l'extrême-droite était alors très à son aise. 
 Mais l'écrivain-voyageur et son héros ne résisteront pas bien longtemps à l'appel du grand large et ils finiront par nous emporter loin de Meudon-la-Forêt. On ne dévoile pas où, pour ne pas spoiler ou divulgâcher, mais ce sera un périple plein de dangers.
➔ La prose fluide, le décor socio-politique soigné, la reconstitution savoureuse des sixties, font du récit de cette difficile transition vers l'âge adulte, une lecture bien agréable jusqu'au mot "fin" qui sera amené avec beaucoup d'élégance.

Le canevas :

Ça commence mal dès la première page avec la découverte du cadavre bien amoché d'une femme dans un quartier de banlieue, à Meudon-la-Forêt.
[...] – Pas du beau, commissaire. Une ginette qui s’est fait travailler le portrait à coups de pogne en descendant du 136.
– Vous voulez dire une femme qui s’est fait agresser, je ne présume, Dussart ? Elle est morte ?
– Plutôt deux fois qu’une, commissaire. Dans la boue, comme une pauvresse. Si je tenais le salopard...
– Si vous teniez le présumé coupable, Dussart, vous le déféreriez à la justice comme il se doit, un point c’est tout.
Du haut de sa dégaine austère à la Louis Jouvet, dans sa canadienne en cuir brun ceinturée à la taille, Martineau observe la triste scène.
Aussitôt l'enquête oriente le lecteur et le commissaire Martineau vers Sorb et sa bande.
Une bande de jeunes que l'auteur va s'appliquer à disséquer sous nos yeux. Des jeunes de banlieue gagnés par l'ennui et le refus de la vie qui les attend. Des jeunes que leurs parents immigrés (et même le flic bienveillant) tentent de sortir de leur propre condition prolétarienne (dans le coin, tout le monde bosse pour Billancourt et ses sous-traitants). 
➔ Mais dans les années 60 et dans cette banlieue, il était difficile de sortir de sa classe sociale et d'échapper à sa condition ou son milieu.
[...] Je n’ai aucune notion d’avenir. Je ne me projette en rien. Je suis trop empêtré dans ma jeunesse qui s’effiloche pour envisager quoi que ce soit.
[...] – S’aimer, vivre ensemble, se marier…
– Ah, ce genre de choses.
– Oui, ce genre de choses.
Je savais bien que nous en arriverions là un jour. Je ne pensais pas que cela arriverait alors que nous serions nus dans la paille de la galerie abandonnée de l’orangerie du château de Meudon.
On parle beaucoup de transfuge de classe aujourd'hui [clic] : visiblement, ce n'était pas encore dans l'air du temps des sixties à Meudon-la-Forêt.

Pour celles et ceux qui aiment les 30 glorieuses pas pour tout le monde.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à la Manufacture de Livres (SP).
Ma chronique dans les magazines ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

jeudi 8 août 2024

Bandit (Jean-Charles Chapuzet)


[...] T’es trop bon parfois, et tu connais le dicton.

L'auteur, le livre (336 pages, mars 2024) :

Jean-Charles Chapuzet nous propose un "rural noir", un genre très à la mode comme si l'on voulait, une fois de plus, se ressourcer et retrouver une ruralité ou une innocence perdue.
Selon l'auteur, son roman "est très (très) librement inspiré d’un fait divers survenu dans le Périgord".

Le canevas :

Dans un village d'Occitanie, une belle galerie de portraits autour de Bandit, un marginal qui vit dans une caravane, un innocent affligé d'un bégaiement, un être beaucoup trop gentil dans ce monde de brutes.
[...] — Toi, t’es trop bon parfois, et tu connais le dicton…, ajouta-t-elle en passant sa main sur la nuque de Bandit.
Le bouquin commence par la fin : Bandit en train de farfouiller dans une benne de la déchetterie.
Que s'est-il passé ? Comment en est-il arrivé là ?
[...] — On m’a dit que vos difficultés ont commencé il y a treize mois, monsieur Bandit, dit d’un ton rassurant une médecin d’âge mûr. [...]
— Que tout aurait basculé à ce moment-là ?
Jean-Charles Chapuzet va revenir longuement (trop ?) sur ces quelques mois qui ont vu la vie de Bandit chamboulée par l'arrivée de la trop belle Mimsy. "Sublime mais à lier", nous dira-t-on.
Nous allons donc passer ces quelques mois en compagnie de Bandit et de ses amis, Didier, Bernie, Christian, et de Mimsy et ses compagnons, son espagnol, son allemand. Une très belle galerie de portraits.
Avant d'être rattrapé par la dure réalité lorsque le drame va se nouer : on sait que les histoires d'amour, même et surtout les histoires d'amour non dit, finissent mal en général.
[...] Bandit était éberlué. La flic voyait le mal partout, partout.

♥ On aime un peu :

 On ne peut que tomber sous le charme de l'écriture chaloupée de Jean-Charles Chapuzet, l'ambiance soigneusement construite, les portraits dessinés avec force. On ne peut que se prendre de compassion, voire d'amitié, pour le personnage de Bandit, l'innocent du village qui a oublié d'être bête.
 Mais on peut regretter aussi que l'auteur nous fasse lanterner un peu trop longtemps, nous promène de tours en détours, nous balade d'un personnage à l'autre, avant d'enfin nouer le drame que l'on attendait, que l'on savait inéluctable. Une très belle plume mais une intrigue qui semble manquer de maîtrise pour que ce roman soit tout à fait convaincant.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'amour qui finissent mal en général.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont (SP).
  

vendredi 2 août 2024

Alpinistes de Mao (Cédric Gras)


[...] Ils seront alpinistes malgré eux.

Le récit très réussi d'une ascension ratée : celle de l'Everest par les chinois de Mao en 1960.

L'auteur, le livre (240 pages, mars 2024) :

On avait beaucoup aimé le précédent opus de Cédric Gras qui nous contait l'enthousiasmante et folle équipée des Alpinistes de Staline, les frères Abalakov qui, dans les années 30, avaient reçu comme mission d'aller planter le drapeau rouge sur la plupart des sommets d'Asie Centrale.
L'écrivain voyageur remet le couvert avec une suite ma foi fort logique : les Alpinistes de Mao, "une épopée similaire, inconnue, tragique, bouffie d’idéologie et malgré tout héroïque".

Le contexte :

Dans les années 50 la Chine envahit le Tibet et quelques camarades reçoivent la mission de porter le buste de Mao sur le sommet du Tibet récemment conquis, le sommet de la Chine Populaire encore toute jeune (elle fête son dixième anniversaire), bref sur le sommet du Monde : le Qomolangma, la déesse de l'univers, que ces infâmes droitiers de capitalistes avaient baptisé Mont Everest pour glorifier l'arpenteur général des Indes Britanniques.
Les camarades sélectionnés par le Grand Timonier n'y connaissent rien : ils n'ont jamais randonné, jamais tenu un piolet ni chaussé des crampons, jamais pratiqué ne serait-ce qu'un peu de varappe. 
Qu'à cela ne tienne, pour mettre sur pieds ce "groupe d’élite hautement novice" on demandera un peu de formation et un peu d'équipement au Grand Frère Soviétique. 
Assurément, un peu d'entrainement et beaucoup de fanatisme maoïste ne pourra que conduire les camarades et le Parti à la gloire lorsqu'ils réussiront l'ascension de l'Everest (pardon, du Qomolangma) par la face nord, celle du Tibet, une première puisque c'est cette fameuse face nord qui a vu périr les alpinistes britanniques George Mallory et Andrew Irvine en 1924.
[...] Ils partent de très loin, de zéro en vérité. C’est peut-être toute la beauté de leur épopée.
[...] Le Parti vouera leurs vies à la montagne. Ils seront alpinistes malgré eux.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie le fastidieux travail réalisé par l'auteur : contrairement à la précédente aventure des grands frères russes, il n'existe que très très peu de témoignages de cette épopée maoïste. Des rapports officiels bouffis de propagande maoïste, quelques sources russes, quelques rares photos, ...
Mais il en fallait plus pour arrêter Cédric Gras !
[...] Je n’ai retrouvé que quelques brèves réminiscences. Le ton est naïf, les remarques prosaïques, la vue courte, l’expérience nulle.
[...] Les prolétaires sélectionnés par le Parti ne sont pas des lettrés.
[...] Ces hommes sans moyens ni volonté de postérité ne se plaignent ni ne se vantent dans la grande Histoire. Ils ne témoignent pas. Des rapports le feront pour eux.
 Dans son précédent ouvrage, Cédric Gras nous donnait en filigrane tout le déroulé de la terrible dérive stalinienne et cette fois nous allons suivre l'invasion du Tibet en direct : les chinois se lancent à l'assaut de l'Everest en 1960, juste un an après le soulèvement tibétain de 1959 et la terrible répression qui s'en suivit.
L'auteur sait s'effacer derrière son sujet et ses héros et nous livre un passionnant feuilleton à multiples rebondissements alpins, culturels et politiques. Dans ses romans, Cédric Gras nous parle de "la montagne certes, mais comme belvédère sur une époque fascinante".  
 Le manque de sources et la surabondance de propagande font que les personnages ne peuvent être que dessinés à gros traits, le récit n'a pas le parfum d'aventure de l'épisode russe précédent. Heureusement la prose de Cédric Gras est toujours aussi lumineuse et agréable : sa plume parvient à faire de tout cela un formidable document sur une région et une époque mal connue.  

Le canevas :

En 1960, après quelques tentatives mitigées sur des sommets moins prestigieux, c'est une gigantesque expédition d'état, encadrée par l'armée, qui se lance à l'assaut du sommet mythique. Des centaines d'hommes, plusieurs dizaines d'alpinistes (même s'ils sont jeunes et pour le moins inexpérimentés !), des scientifiques, des centaines de porteurs, des camions de ravitaillement, une logistique à l'échelle du pays, ...
Ils seront plusieurs dizaines à dépasser les 8.000 mètres, c'est déjà un record. 
Et bientôt la nouvelle tombe :
[...] Wang Fuzhuou, Gonpo et Qu Yinhua de l’équipe d’alpinisme chinoise ont atteint le plus haut sommet du monde à 4 h 20 le 25 mai 1960. 
[...] L’agence officielle Xinhua clame : « Le mythe de l’impossible voie nord de l’Everest a volé en éclats ! »
Mais aucune preuve ne pourra être présentée, aucune photo, aucun vestige supposé laissé sur place ne sera retrouvé plus tard. Les récits sont confus et peu cohérents, la propagande et la censure prennent le relais. 
Alors que s'est-il réellement passé là-haut ?
[...] On clama que Wang Fuzhuou, Qu Yinhua et Gonpo avaient porté l’étendard rouge au sommet de l’Everest, en mai 1960. Qu’importait qu’ils aient réussi, il suffisait qu’ils se taisent.
[...] Ces hommes-là ne pouvaient raisonnablement redescendre perdants. On ne leur demanda rien et ils firent comme si. Un mensonge tacite, collectif et couru d’avance. Il n’était pas prévu qu’ils échouent. Ils devaient conquérir l’Everest « à tout prix », celui de la vérité compris.
Lorsqu'ils redescendent du toit du monde, c'est une dure réalité qui les accueille : la Chine est sinistrée dans un catastrophique grand bond en avant et va bientôt basculer dans le chaos d'une révolution culturelle.
Les chefs d'expédition Xu Jing et Liu Lianman vont bientôt partir en rééducation, le Parti n'est guère reconnaissant envers ses héros.
➔ Il faudra attendre la fin des troubles politiques pour qu'en 1975, une nouvelle méga-expédition envoie une dizaine d'alpinistes, dont une femme, jusqu'au sommet : et cette fois, ils ont emporté leur appareil photo, histoire de faire taire les doutes et les médisances capitalistes sur l'expédition de 1960 !

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Mon billet dans le journal 20 Minutes et dans les magazines Benzine et Actualitté.

lundi 29 juillet 2024

Meurtres sur le glacier (Cristian Perfumo)


[...] Laissez le passé en paix.

L'auteur, le livre (440 pages, mars 2024, 2021 en VO) :

L'argentin Cristian Perfumo s'est fait le spécialiste du polar en Patagonie. On prend la série en cours de route avec ces Meurtres sur le glacier
Le glacier en question, c'est le Ventisquero Viedma qui descend de la Cordillière, au pied du mont Fitz Roy, dans le parc de Los Glaciares, à la frontière (contestée) avec le Chili. Le front du glacier qui se jette dans le lac Viedma est un mur de glace haut de cinquante mètres.

Le canevas :

Julían, un catalan ordinaire de Barcelone, se retrouve soudain seul héritier d'un oncle inconnu qui lui lègue au fin fond de la Patagonie un hôtel abandonné. Rien que le terrain vaudrait une fortune dans ce parc national où la construction est sous contrôle.
Une fois sur place pour régler ses affaires, Julían découvre dans la chambre 8 de "son" hôtel ... un cadavre momifié depuis de longues années.
Un de plus qui vient s'ajouter à deux autres découverts l'an passé, pris dans les glaces du Viedma.
Il va faire équipe avec Laura, une fliquette locale, héroïne récurrente de la série, pour percer les secrets de ces meurtres, de son oncle mystérieux et d'une étrange confrérie espagnole, la Fraternité des Loups, ...
Mais chacun sait que celui qui vient remuer le passé est rarement le bienvenu.
[...] Ce qui compte, c'est qu'à El Chaltén, il y a des règles. La tranquillité et la paix, c'est ce qui nous fait manger. Tu ne peux pas débarquer et tout détruire comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

♥ On aime un peu :

 On apprécie le dépaysement de cette carte postale dans une région peu fréquentée par les romans policiers. Nous voici loin de tout dans le village perdu d'El Chaltén (le nom du Fitz Roy en tehuelche) : lagunes colorées, sommets grandioses, glaces bleutées, ...
 On est un peu surpris au début par une prose bon marché et une mise en place un peu bâclée qui donne à tout cela un air de roman de gare, vite écrit, vite lu et vite oublié. Mais peu à peu, le charme de la région opère et l'on se laisse prendre par une intrigue plutôt bien montée dans l'atmosphère de secret qui entoure le village et l'hôtel. Un suspense hispanique qui nous balade de Catalogne en Patagonie.

Pour celles et ceux qui aiment les glaciers.
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jeudi 18 juillet 2024

La stratégie du lézard (Valerio Varesi)


[...] La ville est corrompue jusqu’à la moelle.

L'auteur, le livre (388 pages, avril 2024, 2014 en VO) :

On a déjà croisé dans les bouquins de Valerio Varesi, le commissaire Soneri, version italienne d'un Maigret. Un flic sombre et taiseux qui officie dans les brumes du Pô et qui a pour habitude de laisser venir à lui les confidences, pas du tout le genre à pourchasser les vilains dans une course-poursuite.
Soneri pourrait être un proche cousin de Brunetti ou d'un Schiavone (ses compatriotes), se rapprocher d’un Adamsberg (en moins fantaisiste) ou encore d’un Erlendur (en plus chaleureux).
Cet hiver, Parme est sous la neige et voici notre commissaire confronté à La stratégie du lézard.

♥ On aime mais de moins en moins :

Un véritable guide touristique digne d'un Michelin puisqu'on s'y régale de déambulations citadines aussi bien que de spécialités culinaires !
Pour visiter Parme et les berges du Pô, notre guide missionné par Valerio Varesi est le commissaire Soneri.
 Malheureusement au fil des ans et des épisodes, les propos de Soneri/Varesi deviennent de plus en plus amers et désabusés. Le commissaire parait dépassé par son époque, ses nouvelles mafias et ses nouveaux bandits. 
Il ne reconnait plus sa bonne ville de Parme, celle qu'on surnommait jadis "le petit Paris de la plaine du Pô" mais qui est aujourd'hui rongée par la corruption et où s'entremêlent le monde des affaires et celui des politiques.
Mais tout comme le lecteur, sa chérie Angela commence à trouver que le bonhomme aigri pousse un peu loin la chansonnette grinçante :
[...] — Tu souffres d’arrogance intellectuelle, la maladie des braves. Par contre, si tu t’obstines, tu vas finir par être aussi borné que les vieux.
[...] Il rétorquait que ça n’était pas lui l’inadapté, plutôt le monde qui allait de plus en plus mal, gâché et déprimant, insupportablement indifférent.
[...] — Arrête un peu de te plaindre, c’est insupportable ! le rabroua Angela.
 D'autant que, tout à sa légitime colère pamphlétaire, Valerio Varesi enfile les perles dans des dialogues taillés à la va-vite :
[...] — Quelque chose brûle en nous.
— Je ne marche pas au même carburant.
— Ce n’est pas le carburant qui compte, ce qui compte, c’est la flamme. La plupart de nos congénères en sont complètement dépourvus. Nous sommes des locomotives, les autres, des wagons.
— Nos directions sont opposées.
— Nous finirons par nous rencontrer. Les locomotives représentent le mouvement.

Le canevas :

Comme dans d'autres aventures du commissaire Soneri, l'intrigue peine à se mettre en place et l'enquête ira lentement au fil des déambulations du commissaire dans les rues de Parme. 
Un commissaire Soneri qui semble désorienté par les événements étranges qui agitent la ville : un téléphone abandonné sur les berges de la Parma, un vieillard mort de froid sur un escalier de secours, deux croque-morts qui se battent pour une dépouille, un prêtre agressé dans son église, des chiens éventrés, ...
[...] Ça fait deux jours que je tourne à vide avec toutes ces histoires bizarres : des téléphones qui sonnent, un vieux qui meurt de froid, une bagarre autour d’un cercueil, l’agression d’un curé…
C'est l'hiver et Parme est couverte de son manteau blanc. Mais visiblement c'est une autre "poudre qui couvre la cité plus copieusement que les chutes de neige".
Face à la corruption et aux trafics en tout genre, la justice aura bien du mal à conclure dans cette affaire aussi brumeuse que les berges du fleuve.
[...] Dans cette histoire, pas d’assassin identifié, juste un ensemble d’individus et de circonstances.
[...] — Une histoire de morts sans assassins… constata Angela. Un mort de froid, un suicidé, une overdose plus que suspecte.
Surtout lorsque le crime adopte la stratégie du lézard et préfère abandonner quelques malfrats et complices, abandonner sa queue pour que la tête échappe au couperet de la justice.

Pour celles et ceux qui aiment les villes italiennes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).

mercredi 10 juillet 2024

Le nid du coucou (Camilla Läckberg)


[...] “Meurtre familial sur l’île”, disait l’Aftonbladet.

L'auteure, le livre (352 pages, juin 2024, 2022 en VO) :

La suédoise Camilla Läckberg n'est pas une inconnue chez nous depuis que Actes Sud publie ses romans dans sa fameuse collection Actes Noirs au liseré rouge qui aura tant fait pour le succès de la vague des polars nordiques. 
La plupart de ses romans policiers se situent à Fjällbacka sur la côte ouest de la Suède, sa région natale, et mettent en scène une romancière, Erika Falck, mariée à un policier, ce qui permet des intrigues avec une double enquête !
Les débuts d'Erika commencent en 2008 (La princesse des glaces) et l'épisode précédent date déjà de 2017 : La sorcière, mais voilà longtemps qu'on avait délaissé cette auteure. 
Il était temps de renouer avec et ce sera Le nid du coucou.

♥ On aime un peu :

 On goûte cette pause estivale. Les polars de Camilla Läckberg ne sont pas là pour nous prendre la tête. Ce sont des bouquins sans surprise, ni bonne, ni mauvaise non plus. Contrairement à l'un des personnages de ce roman, l'auteure ne prétend pas au Nobel de littérature et comme d'habitude, l'intrigue est plutôt travaillée, les personnages relativement fouillés, la prose assez fluide, et tout concourt à une lecture facile et agréable, idéale pour les plages de l'été.
 Avec la riche et arrogante famille Bauer réunie ici, on retrouve un peu l'esprit du Clan Snaeberg de l'islandaise Eva Björg Aegisdóttir paru cette année également : quand secrets de familles, jalousies amères, vieilles rancunes et lourdes compromissions refont surface ...
 Avec homosexualité, abus sexuels, féminisme, l'auteure profite de son enquête pour approcher l'univers des transgenres et des drag-queen. 
Mais d'où viennent ces quelques vulgarités désagréables et hors de propos qui nous sautent de temps à autre à la figure (bite, chatte, pute, ...). On préfère penser qu'il ne s'agit pas d'un souci de traduction mais plutôt d'une volonté vraiment déplacée de paraître moderne ? 

Le canevas :

Un écrivain va recevoir le Nobel de littérature, seule distinction qui manquait encore à son palmarès. Il fête avec sa femme, grande famille suédoise, éditrice très en vue, leurs noces d'or avec leurs enfants, leur famille, les pièces rapportées, les enfants de différents lits, tous leurs amis, leurs relations d'affaires et tout le gratin de la brillante société littéraire et culturelle suédoise. 
Riche et arrogant, le clan Bauer est réuni au grand complet.
Un invité manque à la fête : le photographe Rolf prépare sa nouvelle exposition où de mystérieuses photos doivent dévoiler secrets et culpabilités.
Mal lui en prend : le lendemain matin, les fêtards à la gueule de bois vont le retrouver assassiné.
[...] — Il y a un problème ? demanda Elisabeth. Ils la regardaient tous les deux, surpris. Louise respirait encore profondément pour maîtriser sa voix, puis dit :
— Rolf est mort. Il a été tué.
Dans ce milieu, Erika Falck, l'héroïne récurrente de Camilla Läckberg, dénote un peu, elle qui n'est qu'une simple auteure de biographies criminelles au succès populaire (!). 
Intriguée par cette famille, Erika va enquêter sur un incendie criminel non élucidé depuis les années 80 dans lequel une femme transgenre, proche du clan Bauer, a perdu la vie.
Pendant que son mari, le flic, aura fort à faire avec les meurtres dans la petite ville de Fjällbacka : le couple idéal pour une double enquête !
Les choses vont se compliquer encore lorsqu'un autre meurtre, horrible, est commis sur l'île du clan Bauer ...
[...] — C’est terrible, et en plus, juste après le meurtre du photographe. On se croirait à Stockholm, pas dans notre paisible Fjällbacka !
[...] — Qu’est- ce que vous fabriquez dans ce bled ? On dirait un western, dit Frank, laconique.
[...] En un instant, leur famille avait été brisée. Samedi, ils avaient célébré leurs noces d’or. Entourés de leurs fils, leurs petits- fils et leurs amis, ils avaient fêté une longue vie commune marquée par le succès, leur vie de couple et leur vie de famille. Deux jours plus tard, il n’en restait que les décombres.
Une enquête familiale, une enquête policière, et même une enquête littéraire, avec un final en apothéose où pleuvent les révélations jusqu'aux toutes dernières pages. 
Parce que tout de même, qui est ce coucou venu faire son nid ?

Pour celles et ceux qui aiment Camilla Läckberg et Erika Falck.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
  

vendredi 5 juillet 2024

Contre l'espèce (Estelle Tharreau)


[...] Ils venaient d’accomplir un crime contre l’espèce.

Une fable d'anticipation captivante mais très dérangeante car elle questionne avec force notre monde actuel.

L'auteure, le livre (483 pages, juin 2024) :

Signe de notre époque troublée ? La dystopie est à la mode, y compris chez des auteur(e)s dont ce n'est habituellement pas le genre de prédilection : Sophie Loubière avec Obsolète, Bertil Scali avec Mer, ...
Nous venons tout juste de croiser Estelle Tharreau dans l'un de ses polars "engagés" : Le dernier festin des vaincus, aux côtés des indiens Innus du Québec, et revoici donc la lyonnaise avec Contre l'espèce, une dystopie qui rappelle beaucoup celle de Sophie Loubière, par son regard amer sur notre actualité d'aujourd'hui et ses questionnements acérés sur l'écologie. 
Deux auteures qui pourraient revendiquer l'héritage de George Orwell, qu'elles citent d'ailleurs toutes les deux.

Le contexte :

Estelle Thareau cite également Ayn Rand que l'on avait déjà rencontrée chez Antoine Bello : dans les années 50 elle fut la théoricienne de la mouvance des "objectivistes" un courant de pensée proche des libertariens, où l'on retrouve les partisans du plus pur laissez-faire capitaliste comme Alan Greenspan (l'ex-patron de la FED) ou Jimmy Wales (le fondateur de Wikipédia).
C'est à elle que l'on doit cette terrible maxime : "La question n’est pas de savoir si j’ai le droit de le faire, mais qui pourrait m’en empêcher", une philosophie qui depuis, guide les GAFAM de la Silicon Valley.
Dans le monde apocalyptique imaginé par Estelle Tharreau on retrouve ces "plateformes numériques" qui dominent désormais la planète : Goolis s'occupe de l'éducation, Ubris des transports, Paylis des finances, Amazis du commerce, ... toute ressemblance avec etc ...
Entre deux chapitres, les transcriptions d'une émission de radio clandestine nous donneront quelques détails sur le fonctionnement de ce monde futur (?) où les plus méritants, un esprit sain dans un corps sain, se sont réfugiés dans des "hypercentres" sécurisés.
[...] Des hypercentres entourés de zones mortes dans lesquelles survivaient de petits groupes d’hommes désormais acculés à l’océan.
Les autres, défaillants, malades, handicapés, inadaptés, stérilisés, tentent de survivre dans les zones désertiques abandonnées. Certains d'entre eux, les "recycleurs", sont même employés à démonter pièces par pièces les villes de l'ancienne civilisation, causant ainsi leur propre extinction, "participant activement à génocider leur propre espèce". Un eugénisme puissance 10.
[...] HUMANIS avait enfin réussi à stériliser les humains défaillants. À créer les conditions nécessaires à la survie d’une Humanité plus parfaite, mais aussi à réduire la taille de l’Humanité de façon abyssale permettant ainsi le miracle écologique promis par RECYCLING.
Le monde en est arrivé là après être passé par les 7 stades de "l'emprise numérique", une échelle plutôt bien pensée, depuis le premier stade vers 1980 avec le premier ordinateur individuel d'Apple.
Et pour les sceptiques anti-complotistes, sachez qu'en 2024 nous avons déjà atteint le stade 4 de l'échelle d'Estelle Tharreau ... donc, on arrête de ricaner au fond de la salle.
Certains trouveront bien sûr que l'auteure crie un peu trop vite au complot, et c'est sans doute nécessaire pour le côté romanesque de son bouquin, mais reconnaissons lui tout le mérite de poser de bonnes questions, assez dérangeantes, dans ce qui devient vite un véritable conte philosophique.

♥ On aime :

 On apprécie le regard acéré et sans appel porté par Estelle Tharreau sur notre actualité d'aujourd'hui, sur l'écologie, sur l'économie capitaliste des "plateformes numériques", sur les travers récurrents de notre humanité qui oublie trop vite les leçons de son Histoire : racisme et exclusion, violences et exactions, ...
Le propos est fort, puissant, violent même : si la lecture de cette fable d'anticipation est captivante, elle est aussi très dérangeante.
 On se prend très vite d'empathie pour les personnages imaginés par l'auteure et l'on est rapidement entraîné dans cette lecture parce qu'on est pris dans leur lutte pour survivre aux aventures terribles qui les attendent et qu'on est avide d'en découvrir plus sur ce monde futur.

Le canevas :

Le lecteur va suivre plusieurs personnages dont les destins finiront par se croiser.
John est l'un des "recycleurs" chargés des basses besognes dans le démontage tardif de notre empreinte sur la planète.
Willy est un gamin au "scoring" défaillant, trop faible pour accéder aux écoles et à une vie normale. Ses parents l'ont rejeté et c'est sa nounou (guère mieux lotie : Rosa est positive au test de Starke) qui l'a récupéré.
Futhi est une jeune africaine aveugle qui semble douée du don de prescience et fait peur à tout le monde : en réalité, elle est "scorée" au niveau 10, un score théoriquement inatteignable. Ousmane l'a pris sous son aile.
Dans ce monde au bord de l'apocalypse, ils vont se retrouver, grâce à un flic au cœur un peu trop grand, dans les plaines de l'ouest américain au pied d'une muraille gigantesque qui rappelle celle de la série tv Colony
Mais ni le lecteur, ni les survivants ne sont au bout de leurs surprises car "sauver la Terre ne suffira pas si l’homme n’évolue pas". 
Alors est-on bien sûr qu'on est arrivé au bout ? Le stade 7 était-il vraiment la dernière étape ou bien tout cela ne fait que commencer ?
[...] Vous savez ce qu’est le stade 7. Nous sommes nombreux à penser que ce n’est pas le stade final. Leur œuvre de destruction n’est pas achevée. L’horreur est à venir.
[...] Ils n’avaient pas le droit de le faire, mais ils l’ont fait et personne n’a pu les en empêcher.
[...] Ils venaient d’accomplir un crime contre l’espèce.

Pour celles et ceux qui aiment se poser des questions.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Taurnada (SP) : le livre n'est disponible qu'en version numérique.
Ma chronique dans Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.

jeudi 4 juillet 2024

La princesse du sang (Max Cabanes/Doug Headline)


[...] Je voudrais rencontrer Robert Capa.

Les auteurs, l'album (208 pages, 2015) :

Après le très remarquable Fatale, on retrouve le dessinateur Max Cabanes et le journaliste Doug Headline pour une précédente adaptation d'un autre roman de Jean-Patrick Manchette (le père de Tristan Manchette alias Doug Headline) : La princesse du sang.
Avant d'être surpris par la grande faucheuse, Manchette amorçait avec ce roman un virage plus "géopolitique" dans sa carrière d'écrivain, qui annonçait une série d'autres aventures. 
Doug Headline avait à cœur de terminer ce projet pour en faire un film peut-être. Ce sera une BD sortie en deux volumes en 2011.
Une édition intégrale, revue et augmentée, a vu le jour en 2015 rassemblant les deux albums initiaux.

♥ On aime :

 Depuis longtemps on goûte (avec un peu de nostalgie) l'esprit post-soixante-huitard de ces néo-polars des années 70-90 quelque part entre anarchisme et pessimisme, celui des A.D.G., Vautrin ou Fajardie.
 On se passionne ici pour le contexte géopolitique complexe de cette intrigue : l'échec de la révolution hongroise de 1956 à Budapest, la lutte entre les services secrets français et étasuniens pour prendre le contrôle du MNA en Algérie, les débuts de la révolution castriste à Cuba, ...
Ambiance d'époque garantie qui rappelle le roman de Laurent Guillaume paru récemment : Les dames de guerre.
 On plonge avec délectation dans la jungle cubaine aux côtés de la jolie Ivy pour ce roman d'aventures au scénario foisonnant où l'on ira de surprise en surprise. 
 Et si Doug Headline était tout indiqué pour reprendre l'héritage paternel, les cadrages très rythmés de Cabanes accompagnent parfaitement le récit de leur trait "soigneusement négligé".

Le pitch :

1956. La jeune et jolie photographe Ivory Pearl, dite Ivy, part se mettre au vert dans la jungle cubaine après avoir passé plusieurs années à écumer tous les conflits de la planète pour ses reportages.
C'est son protecteur, Bob Messenger - un britannique qu'elle a rencontré pendant la guerre à Berlin alors qu'elle n'avait que quinze ans et que lui cherchait une "couverture" pour cacher son homosexualité, qui lui a suggéré Cuba comme lieu de villégiature, avec peut-être quelques arrières pensées ...

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mercredi 3 juillet 2024

Il ne se passe jamais rien ici (Olivier Adam)


[...] J’étais peut-être vraiment dans la merde.

Avec Il ne se passe jamais rien ici, l'auteur breton se fait un temps savoyard pour décortiquer la vie provinciale au bord du lac d'Annecy. Hors-saison.
Une intrigue qui se partage entre analyse sociale et secrets de famille.

L'auteur, le livre (360 pages, mai 2024) :

Olivier Adam s'est fait un peu le porte parole des anti-héros, des petites gens ordinaires en difficulté, des losers en tout genre, des handicapés de la vie, "tous ces gens que personne ne voyait jamais, à qui on ne prêtait jamais vraiment attention".
C'était lui en 1999 l'auteur de Je vais bien, ne t'en fais pas dont Philippe Lioret tira un si beau film en 2006.

Le canevas :

Un petit village de province où tout le monde se connait (trop).
Antoine est l'archétype du loser qui va de petit boulot en galère et qui vit encore aux crochets d'une figure paternelle haïe.
Une soirée trop arrosée au Café des Sports : c'est la seule distraction du coin, hors saison.
Antoine raccompagne Fanny, son ex-petite amie, jusqu'en bas de chez elle.
Le lendemain, Antoine se réveille avec la gueule de bois : le corps de Fanny a été retrouvé flottant sur la rive du lac.
[...] Ils ont retrouvé un corps dans le lac ce matin. Enfin, au bord.
[...] Apparemment ce serait une femme. L’identification serait en cours.
[...] C'est un coin tranquille ici. Il ne se passe jamais rien. Qui pourrait imaginer un truc pareil ? Qu’une jeune femme se fasse tuer comme ça. Et qu’on la retrouve dans l’eau.
[...] Je ne me faisais pas d’illusion. Une femme morte. Fanny. Ça allait partir dans tous les sens. Évidemment deux heures plus tard tout le village était au courant.
[...] C’est là que j’ai réalisé que j’étais peut-être vraiment dans la merde.

♥ On aime un peu :

 On aime retrouver le décor qui sied à tout bon roman noir où l'on sait d'avance que ça va très mal finir : la fille trop jolie, le gars un peu paumé, quelques personnages vaguement inquiétants (un dentiste violent, un père castrateur, ...), tous réunis dans un lieu propice au huis-clos. 
Le lecteur se retrouve enfermé avec eux dans ce petit village au pied des montagnes où, hors saison, le Café des Sports est la seule et unique distraction des gens du coin qui errent de petit boulot en petite galère. Rares sont ceux qui tirent leur épingle du jeu dans ce bled où tout le monde se connait depuis toujours, où tout le monde a plus ou moins couchaillé avec tout le monde, ambiance étouffante garantie.
 On aime la construction de ce roman choral (un style à la mode !) où chaque acteur y va de sa confession pour nous raconter ses tourments, voire même de sa déposition comme pour un interrogatoire de police, réel ou imaginé, face à un curieux flic (ou un flic curieux, ça marche aussi).
Cela nous donne une prose sèche, rapide, dans le style très "oral" du monologue (qui, pour tout dire, pourrait lasser un peu à la longue).
 L'air de rien avec ce faux polar, Olivier Adam s'applique à retourner la carte postale touristique habituelle du lac d'Annecy : les lumières de la riviera brillent peut-être au loin mais ici le lac est d'une profondeur insondable sous l'inquiétante surface noire. 
En choisissant soigneusement ses personnages, il va disséquer patiemment et consciencieusement toute cette micro-société provinciale, une véritable radiographie de la France rurale et ordinaire : chômage, galères et petits boulots, alcoolisme, handicap, sexisme et masculinisme, viol et féminicide, ...
 Et bientôt émergeront les secrets de famille, les tabous, les non-dits enfouis au plus profond des eaux du lac : les lacs sont souvent le décor de nombreux romans noirs [1] [2] [3] !
[...] C’est plein de secrets, cette histoire. Tellement secret qu’il y a que vous qui savez que vous enquêtez.


Pour celles et ceux qui aiment les lacs et les montagnes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion.
Ma chronique dans 20 Minutes.

lundi 1 juillet 2024

Le masque de Dimitrios (Eric Ambler)


[...] Dimitrios était intelligent et dangereux.

Une oeuvre emblématique, mythique peut-être : l'archétype du roman d'espionnage moderne.

L'auteur, le livre (320 pages, février 2024, 1939 en VO) :

La mode est aux rééditions de romans capables de traverser les années et les Éditions de l'Olivier ont eu la très bonne idée de nous ressortir Le masque de Dimitrios d'Eric Ambler (ainsi que Je ne suis pas un héros).
Un bouquin qui date de 1939, à une époque où Eric Clifford Ambler avait décidé de secouer un peu le monde élégant et très fermé du roman d'espionnage britannique en mettant en scène des anti-héros, des hommes ordinaires devenus espions malgré eux dans une ambiance qui rappelle un peu Graham Greene.
Rien à voir avec les super héros comme 007 même si Ian Fleming lui rend hommage dans l'une de ses aventures :
[...] James Bond détacha sa ceinture, alluma une cigarette et sortit de son élégant attaché-case un exemplaire du Masque de Dimitrios.
Quelques petits mots qui contribuèrent certainement à la légende forgée autour de cet auteur que John Le Carré considérait comme [leur] maître à tous, qui traversa tout le siècle (1909-1998) et qui publia ses premiers romans dans les années 30, en pleine montée du nazisme. Mais un auteur finalement assez peu connu chez nous.

♥ On aime :

 On est curieux de l'aura qui entoure cet ouvrage emblématique, cet archétype du roman d'espionnage. Le britannique Eric Ambler serait un peu à la figure de l'espion ce qu'un Chandler est à celle du détective.
 On apprécie le charme suranné de cette écriture, mélange subtil d'humour et d'élégance so british, dans une traduction modernisée, à déguster avec une tasse de thé ou un verre de whisky en main.
 On suit avec patience la quête obsessionnelle de Latimer à la recherche de ce mystérieux et insaisissable Dimitrios sur les traces de ceux qui l'ont croisé : une bulgare tenancière de boîte de nuit, un étrange danois, un maquereau hollandais, une duchesse russe, un espion polonais, …

Le canevas :

Charles Latimer n'est qu'un petit écrivaillon de romans policiers. De passage à Istanbul, il est invité à la morgue pour y découvrir un "vrai cadavre" repêché dans le Bosphore.
[...] – Je n’ai jamais vu de cadavre ni de morgue, mentit Latimer. Je pense que c’est du devoir d’un auteur de romans policiers d’en voir.
Le cadavre est celui de Dimitrios Makropoulos, un aventurier escroc aux personnalités multiples et au parcours étonnant, de Smyrne à Paris en passant par Sofia, Athènes, Genève ou Belgrade. 
De quoi fasciner l'écrivain Latimer qui se fait alors détective amateur et part sur les traces du fantôme de Dimitrios pour interroger ceux qui l'ont connu ou du moins ceux qui ont cru connaître ce personnage interlope et insaisissable.
[...] La justification de ses recherches, après tout, était de faire une expérience d’enquête criminelle. Il ne fallait pas que cette expérience devienne une obsession.
[...] Latimer contemplait le corps. Ainsi, c’était Dimitrios. L’homme qui avait peut être égorgé Sholem, le Juif converti. L’homme qui avait trempé dans des assassinats politiques, espionné pour la France. L’homme qui avait été à la tête d’un trafic de stupéfiants, qui avait fourni un pistolet au terroriste croate, et était finalement mort de mort violente.
Pour nous c'est aussi l'occasion de (re-)découvrir une période troublée entre deux guerres, une géopolitique complexe, l'Histoire des années 1920 : l'incendie de Smyrne de 1922, l'assassinat en 1923 du ministre bulgare Alexandre Stamboliyski, l'attentat manqué de 1926 contre Mustafa Kemal, ... Une période où se mêlaient trop étroitement espions et mafieux, politique et finance, ...

Pour celles et ceux qui aiment les barbouzes.
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Livre lu grâce aux éditions de L'Olivier (SP)
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