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mercredi 1 octobre 2025

Gabriel's moon (William Boyd)

[...] Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.


Loin des thrillers trépidants, William Boyd sait nous créer de bons personnages, nous tisser de belles histoires et surtout il sait nous les raconter avec ironie et brio.
Il nous ouvre les portes d'un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (384 pages, septembre 2025) :

Du haut de ses soixante-dix ans bien tassés, fort de plus d'une vingtaine de romans, nouvelles, pièces de théâtre et scénarios, le prolixe William Boyd reste une icône de littérature britannique, le symbole de l'élégance littéraire so british.
Dans ses romans le lecteur va souvent retrouver un petit parfum d'Afrique (l'auteur a vécu enfant au Ghana puis au Nigeria1), une bonne dose de noble et élégant romantisme et depuis quelques romans, un soupçon d'espionnage.
Gabriel's moon n'échappe pas à la règle.

Le pitch et les personnages :

Gabriel est un petit écrivaillon spécialisé dans les récits de voyage. Lors d'une escale au Congo, il a l'occasion inattendue d'interviewer le leader socialiste Patrice Lumumba. Le scoop !
Nous sommes en 1960, l'ancien Congo belge est devenu indépendant, Léopoldville va bientôt devenir Kinshasa et l'uranium de la région du Katanga (c'était celui des bombes atomiques de 1945) attire les convoitises étrangères qui préparent activement le coup d'état de Mobutu
De retour à Londres avec son magnétophone où il a enregistré l'interview, Gabriel apprend que Lumumba vient d'être arrêté puis fusillé. 
Son interview ne sera pas publiée.
« – Vous avez vraiment interviewé Lumumba ? s’étonna-t-elle, intriguée. 
– Oui, un long entretien. J’ai utilisé deux bandes magnétiques entières. [...] J’ai trouvé que c’était un homme très intéressant. 
– Il est mort, annonça Faith Green en fronçant les sourcils. 
– Quoi ? 
– Fusillé par un peloton d’exécution il y a quelques jours. »
À Londres, Gabriel est bientôt contacté par une émissaire du MI6, la CIA britannique : Faith Green, une femme belle et très élégante, souhaite lui confier une mission en Espagne qui semble bien anodine (un pli, une livraison), mais sans lui expliquer de quoi il retourne.
« – Je me demandais si vous accepteriez de nous rendre un petit service, une petite faveur.
– Qui ça, “nous” ?
– Le MI6.
– Allons bon », lâcha Gabriel en s’efforçant de ne pas laisser paraître son trouble, alors qu’il sentait une sorte de panique légitime s’emparer de lui. »
Fasciné par les jolies dames, notre écrivaillon accepte de jouer le rôle de l'« idiot utile » comme il le reconnait lui-même.
« Je suis ce qu’on pourrait appeler un “idiot utile”, répondit Gabriel.
[...] L’aventure, mais une aventure sans prise de risque, qui faisait écho à ses fantasmes d’adolescent : des terres étrangères, des opérations sous couverture, des observateurs cachés, de l’espionnage continental.
À quel jeu jouait-on, au juste ?
[...] – Et j’imagine que vous n’allez pas me dire pourquoi. 
– Vous imaginez bien. [...]
– Je vois. Ou plutôt, je ne vois pas. »
Alors qui manipule qui ?
« Écoutez, dans ce métier, on se fait tous manipuler, rappela Caldwell en haussant les épaules. Sauf que la moitié du temps, on ne le sait pas. »
Mais quel peut bien être le rapport entre la mission en Espagne et les bandes magnétiques de l'interview congolais qui semblent attirer les convoitises autour de Gabriel ?
« Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.
Nom de Dieu ! se dit Gabriel en se dirigeant vers le métro. Dans quelle histoire je me suis fourré, moi ?
[...] Où était le lien ? Y avait -il même un lien ?
Et que venait faire la mort de Patrice Lumumba, là-dedans ?
[...] Il commençait à souffrir de « paranoïa de l’espion », comme il appelait ces symptômes. Chercher des liens là où il n’y en avait pas, nourrir de nouveaux soupçons quand il n’y avait rien de suspect, ne pas faire confiance à des gens parfaitement innocents et fiables. C’était contagieux. »
Et quelle est donc cette lune que veut décrocher Gabriel ?
Un nouveau roman à succès pour l'écrivain ? Une belle femme aimante pour le romantique ? Une mission à risque pour l'apprenti espion ? Ou encore la vérité sur l'incendie domestique qui détruisit la maison familiale et fit de lui un orphelin quand il avait six ans ? 
Mais il lui faudra d'abord choisir : « Face au choix de trahir son pays ou son ami, on espérait… Comment était-ce, déjà ? On espérait « avoir le courage de trahir son pays. » 
(une citation de l'écrivain E. M. Forster).

♥ On aime :

 On apprécie l'écriture fluide, souple, distinguée de cet auteur qui sait nous créer de bons personnages, nous tisser de bonnes histoires et surtout qui sait nous les raconter avec ironie et brio.
On est loin des thrillers trépidants ou des scénarios tordus d'un John Le Carré : William Boyd nous invite dans un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.
Ce bouquin est un bon cru, facile et agréable à lire, mais qui n'a toutefois pas le panache flamboyant des Vies d'Amory Clay, par exemple.
_______________________
1 : son père était médecin spécialiste des maladies tropicales

Pour celles et ceux qui aiment les espions élégants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

samedi 23 octobre 2021

Trio (William Boyd)

[...] On est des acteurs après tout.

On ne présente plus William Boyd, prolixe étendard de la littérature britannique contemporaine, dont récemment on avait adoré Les vies multiples d'Amory Clay (et un peu moins disons-le, son roman d'espionnage : La vie aux aguets).
Cette fois l'auteur nous invite sur le tournage d'un film pour suivre un Trio de personnages. Nous sommes en 1968 sur les plages so british de Brighton, bien loin du tumulte du monde.
Elfrida, l'épouse délaissée du réalisateur, est en panne d'inspiration littéraire et carbure à la discrète vodka-orange dès le saut du lit.
Talbot, le producteur marié et père de famille, ne sait trop comment faire son coming-out.
Anny, la starlette américaine, collectionne les amants en cachette et surtout intéresse le FBI et la Special Branch britannique : son ex-mari, un américain apprenti terroriste, s'est échappé de prison.
Bref, chacun protège soigneusement une vie secrète et s'efforce de jouer un autre rôle en public, on est sur un tournage.
[...] - Vous avez toujours bien caché votre jeu, Talbot.
- Nous cachons tous notre jeu, non ? Nous sommes des mystères.
[...] On est des acteurs après tout.
Le ton  est léger, on n'est pas loin de la comédie et tout cela prend des airs de série télé avec des personnages attachants.
Pour reprendre un titre connu, on a là un peu de sexe (très peu), un peu de vidéo (le film) et beaucoup de mensonges, vraiment beaucoup, c'est le thème du bouquin.
La plume de Boyd est agréable, toujours aussi fluide et classique, mais il manque à tout cela le souffle épique qui animait la vie d'Amory Clay.

Pour celles et ceux qui aiment les mensonges.
D’autres avis sur Bibliosurf.

lundi 14 décembre 2015

Les vies multiples d'Amory Clay (William Boyd)


[...] Il n’existe que treize types de photographies.

    L'auteur, le livre (528 pages, 2015) :

On ne présente plus William Boyd, un auteur britannique, élégant, prolixe et passionné (4 adjectifs, c'est la règle chez les Clay).
Un auteur classique et sûr avec lequel on est certain de passer un bon moment.
Mais voilà, il arrive qu'une rencontre change tout, qu'un coup de foudre bouleverse un roman, qu'une femme illumine un bouquin.
Cette femme c'est Amory Clay, illustre inconnue jusqu'à ce que William Boyd tombe amoureux de son personnage et entraîne à sa suite des milliers de lecteurs.

    On aime :

❤️ La maestria de William Boyd. Son bouquin est tout simplement parfait qui nous passionne tout à la fois pour cette femme et ses vies, pour son métier et ses photos, pour le siècle qu'elle traverse et ses guerres. Il ne nous faut que quelques pages pour tomber amoureux d'Amory Clay nous aussi, pour se passionner pour la photo avec elle, dès l'adolescence.
❤️ Une étrange alchimie entre un superbe portrait de femme, un hymne à la photo et aux photographes, une traversée fulgurante de notre siècle, ...

      Le contexte :

En 1977, Amory Clay coule ses vieux jours sur une côte écossaise en sirotant son whisky.
[...] Je bois du gin au déjeuner, du whisky le soir. Un grand gin me suffit en milieu de journée, mais, quand la nuit tombe, je trouve le whisky trop tentant. Je le bois coupé d’eau dans un large verre à fond épais… n’importe quelle marque ordinaire vendue dans les boutiques d’Oban (je n’en achèterais jamais sur l’île, à Achnalorn, il y a trop de curieux), mais je crois bien que je suis devenu accro. Trois verres, parfois quatre.
De quoi raviver souvenirs et mémoires.
Amory Clay a eu plusieurs vies, elle a éclusé de nombreux verres, elle a eu quelques amants, elle a connu plusieurs capitales (Londres, Berlin, New-York, Paris, Saïgon, ...) et elle a exercé plusieurs métiers : apprentie-photographe, photographe de mode, photographe de guerre, romancière-photographe.
Son père a essayé de la tuer, elle a été tabassée par des nazis anglais (et oui, on en apprend tous les jours [clic]) et elle s'est même pris une balle Viêt-Cong. 

      L'intrigue :

Un personnage et un destin pareils ne se croisent pas tous les jours ... encore faut-il avoir l'art et la manière de les mettre en pages. 
[...] Je voulais capturer ce moment, cet aimable groupe assemblé dans le jardin par un doux soir d’été anglais, le capturer et le garder prisonnier à jamais. Je sentais confusément qu’il était en mon pouvoir d’arrêter la marche impitoyable du temps et de figer cette scène, cet instant fugace : les dames et les messieurs dans leurs beaux atours qui riaient, insouciants, paisibles. Je les saisirais vite, pour l’éternité, grâce aux propriétés techniques de mon merveilleux appareil. J’avais entre les mains le pouvoir d’arrêter le temps, ou du moins le croyais-je.
[...] Parmi les rares photos que j’ai prises, certaines étaient en couleur, des diapos Kodachrome, qui revenaient cher mais commençaient à s’imposer. Toutefois, même si je voyais bien que ces clichés reflétaient le monde tel qu’il était, je préférais le monde tel qu’il n’était pas : en monochrome. C’était là mon moyen d’expression, je le savais, et cela me travaillait tant que je me suis demandé si quelque chose de vital n’était pas en train de se perdre avec le passage à la couleur. L’image noir et blanc était le trait distinctif consubstantiel à l’art photographique. Là résidait sa puissance, et la couleur lui enlevait de son aspect artistique. Paradoxalement, le monochrome, parce qu’il était de façon si flagrante antinaturel, produisait les meilleures photos.
Dans les années 30, la jeune Amory se bâtit une réputation sulfureuse dans la décadence berlinoise.
Née en 1908, Miss Clay est ce qu'on appelle une femme libre que rien n'attache, ni l'argent, ni les conventions. Quelques hommes peut-être, mais c'est plutôt elle qui s'attache à eux.
Une femme libre et conquérante. Le premier lit qu'elle investit est celui de son oncle ... gay !
Quelques pages et quelques verres plus loin, nous suivrons la jeune photographe devenue reporter de guerre pendant le débarquement.
Encore quelques années, quelques gins et quelques whisky, et ce sera le Vietnam (à presque soixante ans !).
[...] Des éclats se mirent à pleuvoir sur nous et autour de nous. Tout le monde baissa la tête. Je suis sous le feu, songeai-je. Alors, c’est comme ça que ça fait ?
[...] Je fourrageai dans ma musette et en sortis mon deuxième appareil, que j’équipai d’un objectif 50 mm avant d’enrouler la pellicule. La photographe en moi se disait : Ne rate pas ça ! Une contre-attaque. On est sous le feu. Ne rate pas ça.
[...] Les correspondants nous ont surnommées les « petites mamies ». J’ai cinquante-neuf ans, Mary en a soixante-quatre. Nous sommes de loin les journalistes les plus âgées au Vietnam.
Sans peurs et sans regrets, Amory Clay arpente à grands pas la vie, les bonheurs, les amours, les pays, ... alors que le siècle traverse toutes ces guerres (son père reviendra brisé de celle de 1914, elle-même en connaîtra deux autres et y perdra plusieurs de ses êtres chers).
[...] La guerre avait façonné, régi et perturbé ma vie de tant de façons, à travers mon père, Xan et Sholto, que ce zèle que je ressentais devait être une réponse inconsciente à ce besoin plus profond.
[...] Je crois maintenant, avec le recul, que ce que je voulais vraiment, fondamentalement, c’était me confronter de nouveau à la guerre.
Le lecteur sous le charme est bien en peine d'expliquer ce qui lui arrive après avoir goûté au breuvage concocté par William Boyd : une étrange alchimie entre un superbe portrait de femme, un hymne à la photo et aux photographes, une traversée fulgurante de notre siècle, ...

Pour celles et ceux qui aiment la photographie.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 16 novembre 2007

La vie aux aguets (William Boyd)

W. Boyd s'essaie à l'espionnage.

Voilà-t-y pas que William Boyd s'essaie à l'espionnage ?
Avec La vie aux aguets (Restless en VO) il met en scène une Mata-Hari de la guerre (la world war two).
Enfin non, pas une Mata-Hari justement mais une femme tout à fait ordinaire, ou presque.
C'est sa fille, déjà maman d'un petit garçon, qui nous raconte l'histoire puisque 40 ans après la guerre, un beau jour sa mère décide de lui confier ses secrets.
  [...]« Est-ce que Papa savait ? » 
Elle marqua un temps d'arrêt. « Non, il n'a rien su. » 
J'ai réfléchi un moment, en songeant à mes parents et à la manière dont je les avais toujours regardés. Efface-moi le tableau, me suis-je dit. 
« Il n'a rien soupçconné ? Jamais ? 
- Je ne crois pas. nous étions très heureux, c'était tout ce qui importait. 
- Alors pourquoi as-tu décidé de me raconter tout ça ? De me livrer tes secrets, tout à coup ? » 
Elle a soupiré, jeté un coup d'oeil autour d'elle, agité les mains sans but, les a passés dans ses cheveux avant de tapoter des doigts sur la table. 
« Parce que, a-t-elle lâché enfin, parce que je crois que quelqu'un tente de me tuer. » 
Le livre passe d'une époque à l'autre et les chapitres alternent entre les années de guerre de la mère et la vie presque actuelle de la fille (fin des années 70, les années de la bande à Baader) qui découvre peu à peu le passé de son espionne de maman.
Bien sûr, présent et passé finiront par se rejoindre.
On n'a pas vraiment été enthousiasmé par le bouquin, peut-être parce qu'on n'a pas vraiment accroché à la vie rocambolesque (trop ?) de ces deux dames.
Pas franchement déçu non plus (le mot serait un peu fort) mais on en attendait un peu plus, c'est quand même un William Boyd.
Mais ce qui à nos yeux fait tout l'intérêt de l'histoire (de l'Histoire pourrait-on dire !) c'est bien le décor géo-politique de la partie espionnage : au tout début de la guerre, les anglais essaient à tout prix de persuader les américains de s'engager aux côtés de l'Europe.
On assiste à une véritable bataille de l'information et les services anglais imaginent toutes les infos et toutes les intox qui pourraient réveiller les américains, encore échaudés par la première guerre, et les amener à entrer dans la seconde.
L'héroïne du roman est précisément enrôlée dans l'un de ces services et chargée de préparer diverses vraies-fausses infos destinées à persuader les États-Unis de l'imminence du péril.
Comme on le sait, ce sera Pearl-Harbour qui fera basculer l'Histoire et la propagande britannique n'aura finalement pas pesé lourd. Mais ça, ils ne le savaient pas encore !

Pour celles et ceux qui aiment les belles espionnes. 
Agapanthe a beaucoup aimé et d'autres avis sur Critiques Libres.