En 2010, Emmanuel Lepage embarquait à bord du Marion Dufresne pour un magnifique voyage vers les Terres Australes. Douze ans plus tard, il remet ça mais cette fois pour un plus long séjour sur place, sur l'île de Kerguelen.
Chacun signe scénario et dessins de ses albums, et tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des 'gens' qui nourrissent leurs rencontres.
En 2011, Lepage publiait le carnet de bord d'un premier voyage dans les Terres Australes (un album que l'on vient de relire pour l'occasion) et il vient tout juste de sortir un nouvel album à l'occasion d'un second voyage effectué en 2022, tout là-bas au bout du bout du monde.
Le canevas :
Après son premier voyage de 2010 (qui n'était qu'un "bref" aller/retour), l'auteur a longtemps hésité avant de reprendre la mer : « Que pouvais-je vraiment dire de plus ou de différent. Revenir au même endroit une seconde fois n'aurait pas la puissance et la magie de la découverte ».
Heureusement pour nous, Lepage a fini par embarquer de nouveau sur le mythique Marion Dufresne, le bateau ravitailleur des TAAF, qui navigue désormais pour le compte de l'IFREMER.
Il accompagne une mission popéleph concernant la population des éléphants de mer avec une équipe chargée d'un reportage tv et compte rester quelque temps sur l'île : un mois seulement, et en été !
Sur le bateau, sur les îles, il retrouve des anciennes connaissances et fait de nouvelles rencontres : de nombreux scientifiques de toutes sortes, des logisticiens, des ouvriers, des militaires, des marins, ... chacun avec son histoire, son chemin, sa quête.
C'est ce microcosme qui va nourrir son ouvrage et notre lecture : « J'ai envie de raconter les personnes que je rencontre, dans leur complexité ».
Des rencontres, des gens « qui donnent foi en l'humanité » : et en ces temps troublés, ce sont quelques images (et quelques mots) qui font du bien.
♥ On aime vraiment beaucoup :
➔ Certes la magie de la découverte n'est plus là mais elle a été remplacée par une sorte de familiarité : nous ne sommes jamais allé là-bas, du moins pas 'en vrai', mais le premier album nous avait y avait emmenés déjà, laissé une forte empreinte sur nous et cette fois on y retourne, toujours avec plaisir, on s'y retrouve presque en terrain familier et du coup, moins étonnés, plus attentifs.
Le côté humain, pourtant déjà bien présent dans le premier épisode, prend ici toute son importance, toute sa valeur.
➔ Aujourd'hui l'homme essaye de réduire son empreinte sur ces réserves naturelles et les équipes luttent contre les espèces (végétales ou animales) qui ont été introduites par le passé, et qui ont proliféré et mis en péril le fragile écosystème de l'archipel.
➔ Et que dire des dessins ?! Le premier album était superbe mais celui-ci est encore plus beau et nous permet de voir l'évolution du trait du dessinateur qui a beaucoup mûri et de ses aquarelles qui ont gagné en puissance évocatrice.
La mousse de l'écume de mer est rendue (à la brosse à dents !) avec un mélange de réalisme et de poésie.
Les verts des paysages, terres, landes, mousses, ... les bleus sombres de l'eau ou de la nuit, ...
Il y a encore un peu plus de magie dans le crayon et le pinceau de Lepage, et voilà deux albums dans lesquels se plonger, se perdre, encore et encore.
➔ Quand ses compagnons lui demandent pourquoi il fait des livres, des albums, Emmanuel Lepage ne sait trop quoi répondre. C'est compliqué. On le harcèle, on lui repose cette question.
« Je fais des livres pour être un peu moins con », finit-il par lâcher.
Voilà, on sait ce qu'il nous reste à faire ! Le lire !
En 2010, Emmanuel Lepage embarque à bord du Marion Dufresne pour un magnifique voyage vers les Terres Australes et Kerguelen. Il en a tiré ce magnifique carnet de voyage où la chaleur et l'humanité des scientifiques isolés là-bas, luttent contre la violence des éléments naturels de ces terres inhospitalières.
Chacun signe scénario et dessins de ses albums, et tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des 'gens' qui nourrissent leurs rencontres.
En 2011, cet auteur a publié le carnet de bord d'un premier voyage dans les Terres Australes et il vient tout juste de sortir un nouvel album à l'occasion d'un second voyage tout là-bas au bout du monde.
Avant de reprendre la mer avec lui, il me fallait d'abord revivre ce premier épisode ...
Et je reparle du suivant très vite !
Le canevas :
L'auteur embarque sur le ravitailleur Marion Dufresne pour une 'rotation' avec les chercheurs de l'IPEV, l'Institut Paul Emile Victor, l'institut polaire français, quelques cinéastes et photographes.
Et le lecteur prend la mer avec lui pour « les Terres Australes : Crozet, Amsterdam, Saint-Paul ... Kerguelen. Enfin jadis surnommées les Îles de la Désolation ».
« Ker-gue-len un mot qui racle la gorge, un nom breton égaré en Antarctique. C'était le monde du bout du monde. »
« La réserve naturelle des TAAF. Créée en 2006, elle est de loin la plus grande du territoire français
[...] C'est la plus forte concentration d'oiseaux marins de la planète ».
Plus d'un million de kilomètres carrés.
Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises).
Le 'journal de bord' d'Emmanuel Lepage est au choix : une aventure, un voyage, un poème, un livre d'images, une expérience, ...
« Ce qui est étrange avec le voyage, c'est qu'on ne comprend qu'après, et encore pas toujours, ce qu'on est allé chercher ».
♥ On aime :
➔ C'est un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires, le mode de vie de ces marins, militaires et scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues (Kerguelen bien sûr, mais aussi Crozet, Saint-Paul ou Amsterdam).
Et le vent rugissant et omniprésent : sur ces îles, les mouches n'ont plus d'ailes, elles sont devenues inutiles.
« - Ah, la fameuse mouche de Kerguelen !
- Oui, la mouche sans ailes !
- Le vent est si violent qu'elles ne peuvent voler. Mais elles se déplacent néanmoins grâce à lui. »
Un bel album de voyage où l'on découvre l'histoire de ces TAAF et la vie sur ces îles.
➔ Des dessins crayonnés de portraits comme de larges aquarelles de paysage : avec ses crayons comme avec ses pinceaux, Lepage n'est pas un manchot (ah, ah !) et ses dessins sont de toute beauté. Ce carnet de voyage est une merveille graphique bien sûr, mais humaine également.
Lepage a une haute conscience de son travail de dessinateur, de portraitiste, de photographe de papier et son texte est bien à la hauteur de ses images.
« - Vous allez nous dessiner ?
Le dessin inspire la bienveillance. C'est un sésame incroyable qui déverrouille les hiérarchies, les classes et les âges. Dessiner c'est mas façon d'être au monde.
[...] Personne n'a peur du dessin. On aime le voir en train de se faire. On s'en approche spontanément. Il renvoie à l'enfance. Et puis, c’est un moyen de rencontres et de complicités qui se passent de mots. »
« Je ne fais que passer. J'envie ces hivernants qui sillonnent cette île pas après pas, jour après jour. »
Premier épisode d'une reconstitution minutieuse (et nostalgique) du travail des gardes du corps qui se vouèrent corps et âmes au Général de Gaulle pendant de longues années : un point de vue inédit sur la politique des années 50-60 et les débuts de la Ve République.
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Les auteurs, l'album (96 pages, mai 2025) :
Xavier Dorison est un scénariste qui a connu le succès très jeune, dès ses 25 ans, avec Le troisième testament. Il a mis la main à la pâte pour de célèbres séries comme XIII ou Thorgal. Il écrit également pour la télé et le cinéma.
Il est né en 1972 et n'a donc pas connu De Gaulle mais il avoue sa fascination pour les "mentors" et cette tranche d'Histoire, cette France un peu désuète, est un peu son passé fantasmé.
L'idée de ces Gorilles du générallui est venue d'un reportage réalisé en 2010 par le journaliste Tony Comiti, le fils de l'un des fameux gorilles du général.
Julien Telo est tombé très jeune dans la marmite du graphisme et s'est fait un nom du côté de l'heroic-fantasy. Il a réalisé ici un gros travail de documentation pour cet album immersif, en visionnant notamment de vieux films en noir et blanc pour s'approprier l'époque, ses costumes, sa gestuelle, ...
La fin de l'album est augmentée d'un cahier qui justifie les "libertés historiques" que les auteurs ont prises pour bâtir leur fiction (et que je vous conseille de lire avant la BD car on y apprend plein de choses sur le contexte de l'histoire et sur leur travail).
À noter que cet album ne couvre que septembre 1959 et n'est que le premier épisode d'une longue série prévue par Dorison et qu'il sort en deux formats, classique en couleurs et prestige en noir et blanc (c'est plus d'époque !).
On a déjà hâte que le tome 2 nous emmène jusqu'en décembre 1959, à Colombey.
Les personnages et le canevas :
Les quatre mousquetaires, les quatre gorilles, ce sont les gardes du corps du Général De Gaulle recrutés après guerre pour l'accompagner dans ses déplacements et le protéger quoi qu'il arrive (en 1959, les attentats se multiplient et le Général est menacé de toutes parts).
Le vrai Roger Tessier devient dans la BD Georges Bertier, mais toujours avec une vraie tronche de gorille. Il pratiquait la boxe.
Le corse Paul Comiti, le patron des quatre gorilles est également président du sulfureux SAC. Il est incarné ici par Ange Santoni.
Henri Hachmi, d'origine kabyle, sera Alain Zerf.
Raymond Sasia, l'ancien du SDECE, diplômé de l'Académie du FBI, devient Max Milan. Son recrutement imprévu au sein des quatre mousquetaires fait des étincelles et lance cette histoire sur les chapeaux de roues.
Jacques Foccart, l'éminence grise de De Gaulle à la réputation sulfureuse, se cache derrière Le Chanoine.
Et puis bien sûr, il y a « Pépère », c'est avec ce (vrai) nom de code affectueux que ses gorilles appellent le Général De Gaulle.
On croisera beaucoup de monde, du beau monde, du moins joli, des gens connus comme Malraux, d'autres moins et même quelques personnages fictifs pour le scénario.
Allez hop, tout le monde est en place, c'est parti pour « une histoire de trahisons et d'espoirs, de grandeurs et de déceptions, de victoires et d'échecs ».
Une histoire qui comme celle de la Ve République commence dans le guêpier de l'Algérie ...
♥ On aime beaucoup :
➔ Bien sûr, on ne peut éviter la référence à cette autre BD : Cher pays de notre enfance du bédéaste Etienne Davodeau et du journaliste Benoît Collombat. Un album qui allait fouiller dans les poubelles du SAC, sulfureuse organisation que l'on retrouve encore ici bien sûr. Mais le scénario de Dorison adopte un point de vue beaucoup moins journalistique. Bien sûr les questions politiques seront au cœur du récit mais ce qui intéresse les auteurs ici ce sont ces fameux gorilles dévoués corps et âmes (et ce n'est pas une formule) à leur Général au point d'y sacrifier famille et amis, leur vie donc. C'est ce qui rend ce récit humain, captivant, passionnant : parce qu'on ne nous demande pas de prendre fait et cause pour une personnalité publique légendaire, forcément un peu distante, mais plutôt de nous intéresser aux quatre bonshommes qui se déplaçaient partout avec lui.
➔ Et puis il y a la reconstitution nostalgique de ces années passées, au charme sans doute un peu fantasmé, et teintées ici de cet humour sec et froid, façon Audiard, ambiance Lino Ventura.
Comme dans :
« [...] C'est un peu tôt pour déjeuner ... mets-nous trois bières, Marlène ... et un rillettes-cornichons pour moi, pour accompagner quoi ... »
➔ Côté dessin, c'est un méticuleux travail de reconstitution que Julien Telo a entrepris, photos à l'appui. Le cahier explicatif en fin d'ouvrage montre même le parallèle entre des images d'époque et les planches que le dessinateur en a tirées.
Un dessinateur qui laisse toute la place à ses nombreux personnages, cadrages en gros plans, vêtements et trognes caractéristiques, facilement reconnaissables. On passe de l'intime (un déjeuner champêtre en famille) au défilé officiel (motards et Simca) puis au thriller tendu (une rue noire sous la pluie).
Les gorilles ne sont pas des enfants de chœur mais pas tout à fait des salauds non plus comme leurs collègues du SAC : le lecteur peut donc se laisser aller à un petit peu d'empathie !
Même si de temps à autre, une scène beaucoup plus dure fait taire la nostalgie, la politique et l'humour, comme celle où les gorilles doivent s'occuper du journaliste pro-FLN et « nettoyer la merde pour que le Général ait pas à patauger dedans ».
Pour celles et ceux qui aiment les années 50-60. D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio. Album lu grâce aux éditions Casterman (SP). Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.
Le très beau noir & blanc de Chabouté nous invite au voyage, avec cette petite histoire tranquille et ordinaire. Une invitation à ouvrir notre regard non pas sur un lointain Alaska, mais bien sur le monde qui nous entoure ici et maintenant.
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L'auteur, l'album (152 pages, mai 2025) :
L'alsacien Christophe Chabouté est né en 70 et l'une de ses premières BD à rencontrer le succès sera Pleine lune, un récit policier publié en 1999. La consécration internationale viendra avec Tout seul, un album sorti en 2008.
Depuis le début de sa carrière, Chabouté reste fidèle à ses propres standards : un noir & blanc clair et précis, des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots.
Alors il était vraiment grand temps qu'on rattrape notre inexcusable retard et qu'on parle de lui ici avec cet album au titre prometteur : Plus loin qu'ailleurs.
Le canevas et les personnages :
Alexandre est gardien de parking. Gardien de nuit. Et pour une fois, il a décidé de partir plus loin qu'ailleurs.
« [...] - Et qu'est-ce que tu vas faire pendant des vacances ? T'en as jamais pris de ta vie !
Ça fait bien 20 piges que tu as le cul vissé sur cette chaise toutes les nuits. Le nez dans tes dessins.
- Je pars en Alaska !
[...] Je vais faire un trek. L'Alaska, le Klondike, le bout du monde quoi. »
[...] Je vis au même endroit depuis bientôt 28 ans. Je n'ai jamais vu la tête de mes voisins. Je n'ai jamais dit bonjour à mon facteur. Je ne sais même pas à quoi il ressemble. Je vis dans un quartier que je ne connais pas. [...] Une vie de hibou. »
Le voici donc qui se prépare à suivre les traces de Pete Fromm, son livre de chevet, après avoir glissé le "Manuel du randonneur" dans son sac. Jusqu'à l'aéroport tout va bien.
Mais là, patatras, son voyage est annulé. Et double patatras, Alexandre se casse la cheville dans les escalators. Le voilà de retour à la case départ où l'envie le reprend de radicalement changer d'air ou de point de vue : il prend donc une chambre à l'hôtel ... en face de chez lui, juste de l'autre côté de la place.
À défaut d'ours polaires et de grands espaces il va enfin pouvoir découvrir son quartier et ses habitants. Étudier ses voisins (nous ?), leurs chaussures, leurs téléphones, leurs comportements, les bruits, les couleurs, les petits papiers jetés ici ou là.
Et le soir, de retour à son hôtel, Alexandre prend des notes dans son carnet de voyage.
La première sera : « partir en restant ».
Chaque "randonnée" autour de la place du quartier est l'occasion pour Alexandre et son lecteur, d'une petite leçon de vie, comme on dit.
♥ On aime beaucoup :
➔ Les dessins de Chabouté sont passionnants. Ce beau noir & blanc net, précis, laisse entrevoir de nouveaux détails à chaque lecture. Les pages ne sont pas envahies de bulles verbeuses ou explicatives et c'est avec l'enchaînement des plans, des cadrages, leur répétition, que le lecteur devine ce qui se trame. ➔ Il y a là ce ton paisible des histoires tranquilles et ordinaires. Une astucieuse histoire qui se conclut de jolie façon, dans une ambiance qui rappelle beaucoup celle des albums d'Etienne Davodeau.
➔ Et puis il y a là les petites leçons de vie qui nous sont dispensées, sans prétention, destinées à ouvrir notre regard, nos yeux, nos oreilles, non pas sur un lointain Alaska, mais bien sur le monde qui nous entoure ici et maintenant. Pour « se dépoussiérer les yeux » sur notre environnement, les passants, les voisins, ...
On flirte parfois avec la gentille philosophie quand une simple liste de courses devient une véritable oeuvre d'art, une « nature morte », ou même avec la question existentielle quand on se demande si « un poisson au fond de l'eau entend râler le pêcheur assis sur la berge ? ».
Malgré ses apparences trompeuses et paradoxales, cet album est tout de même un bel appel à voyager là-bas ou ici.
Pour celles et ceux qui aiment faire le tour du monde ou de leur quartier. D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio. Album lu grâce aux éditions Vents d'Ouest (SP). Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.
Retour sur l'une des affaires les plus mystérieuses des années 60. Une enquête passionnante, un véritable thriller et un devoir de mémoire indispensable.
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Les auteurs, l'album (160 pages, février 2025) :
La disparition du marocain Mehdi Ben Barka a eu lieu le 29 octobre 1965 et cette affaire n'a jamais été clairement résolue : d'ailleurs, son fils Bachir espère toujours faire avancer l'enquête et il a même collaboré à l'écriture de cet album, tout comme Maurice Buttin, l'avocat de la famille, ou encore le juge Patrick Ramaël.
Le journaliste David Severnay (né en 1970) est l'un des fondateurs de La Revue Dessinée, revue d'information en bande dessinée dont le premier numéro est paru en 2013 et qui nous a déjà donné (entre autres exemples) l'adaptation des thèses économiques de Thomas Piketty avec le remarquable album Capital & Idéologie.
Il est ici accompagné du dessinateur Jacques Raynal (ou Jake Raynal, né en 1968) : le duo avait déjà travaillé sur l'album "La septième arme".
Avec cet album, Ben Barka : la disparition, ils tentent de donner un nouveau point de vue sur cette affaire que beaucoup voudraient avoir enterrée depuis longtemps.
♥ On aime beaucoup :
➔ Nous ne sommes pas dans une bande dessinée classique mais plutôt à la limite du roman graphique. Les dessins de Raynal sont d'un beau noir et blanc, très contrasté, avec de grands aplats noirs, ce qui donne au récit un ton austère, sérieux et journalistique. Un dessin tout au service de l'enquête. ➔ Et puis bien sûr il y a l'Affaire elle-même et l'enquête : le déroulement des faits et les hypothèses (soigneusement recoupées par les auteurs) sur la disparition de l'homme politique opposant au nouveau régime marocain : barbouzes de tous poils, diplomates et politiques, voyous et anciens collabos, flics et agents du Sdece, ... tous ont travaillé main dans la main avec le cabinet noir des services secrets marocains menés par le général Mohamed Oufkir, le boucher du Rif.
L'ambitieux et populaire Ben Barka gênait beaucoup trop de monde dont les français qui voyaient arriver le virage de la décolonisation. On entrevoit même les ombres de la CIA et du Mossad planer sur cette histoire.
➔ Les auteurs prennent le temps nécessaire pour nous présenter les différents protagonistes, les enjeux politiques, diplomatiques et internationaux de cette affaire dans laquelle notre République s'est, une fois de plus, brillamment illustrée. Il y a même, en fin d'ouvrage, une série de fiches récapitulatives sur les protagonistes les plus importants.
➔ On peut s'interroger sur l'intérêt de ressortir encore aujourd'hui cette vieille histoire jamais élucidée ?
Mais l'enterrer trop rapidement dans un recoin obscur avec le corps de Mehdi Ben Barka, reviendrait à oublier de nombreuses questions.
Oublier que l'ombre de cette affaire plane encore sur les relations franco-marocaines.
Oublier qu'aucun des présidents successifs de notre république n'a souhaité faire la lumière sur ces événements, de Giscard à Macron en passant par Chirac, Mitterrand ou Hollande.
Oublier que la justice française reste bloquée depuis des dizaines d'années malgré l'obstination courageuse de quelques juges : il s'agit là du « dossier d'instruction qui est à ce jour la plus ancienne enquête criminelle en cours dans les annales de la justice française ».
Oublier que pour tenter de faire avancer le dossier, le juge Patrick Ramaël a même perturbé la rencontre de Sarkozy avec Mohammed VI en 2007. Le président français était accompagné de Rachida Dati, alors ministre de la justice (elle est d'origine marocaine).
Oublier les mots, cités dans l'album, des mots de 1966 publiés par Pierre Viansson-Ponté dans le journal Le Monde [clic] à propos de cette affaire :
« [...] L'abus du renseignement, le goût du secret, le recours aux méthodes occultes, aux agents, aux réseaux, aux polices parallèles, sont [...] inhérents au compagnonnage gaulliste.
Ils en sont aussi le vice majeur. »
Enfin, il ne faut pas oublier non plus comment certains journaux (et non des moindres : L'Express, Minute, ...) ont été totalement manipulés pour livrer au public de fausses explications à la disparition de Ben Barka.
Voilà donc bien un album utile et nécessaire à notre mémoire, un travail qui résonne comme un écho à celui d'Etienne Davodeau et Benoit Collombat dans Cher pays de notre enfance.
Pour celles et ceux qui aiment en savoir un peu plus. D’autres avis sur BDGest et Babelio. Livre lu grâce aux éditions Futuropolis (SP). Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.
[...] Il faut jouer avec les cartes que l'on a en main.
Cet album dresse un véritable panorama autour de celles et ceux qui œuvraient dans les coulisses du pouvoir, après-guerre. On y révise l'Histoire d'une France gaulliste pas toujours très reluisante, celle des années 50 et 60.
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Les auteurs, l'album (250 pages, octobre 2023) :
Il s'agit d'une “intégrale” qui regroupe les 4 tomes précédemment sortis (en 2016) sous le titre “Les années rouge et noir”, une bande dessinée librement inspirée d'un roman éponyme de Gérard Delteil (2014).
Le scénario va faire se croiser les destinées de plusieurs personnages imaginaires : Aimé Bacchelli, un futur ex-collabo intriguant dans l'ombre, Agnès Laborde, une jeune résistante engagée chez les gaullistes, Alain Véron, le frère d'un militant communiste qui a été exécuté, et Simone Baroux, future journaliste.
De quoi balayer un large panorama de la reconstruction après-guerre de la France.
Certains de ces personnages “imaginaires” sont inspirés de la vraie vie : le parcours d'Aimé Bacchelli ressemble à celui de Georges Albertini, Simone Baroux pourrait être l'avatar de Françoise Giroud, ... On rencontrera également des personnages de la vraie vie sous leurs vrais noms comme René Bousquet, le patron de la police vichyste ou Hélène Lazareff, la journaliste qui fonda le magazine Elle.
Et outre le Général, d'autres personnages plus ou moins brillants de notre République : George Pompidou, Marie-France Garaud, Pierre Juillet, Charles Pasqua, ...
Ce sont les années de la création du SAC et de ses barbouzes, quand l'ombre du général plane sur le pays.
Le canevas :
Cette Histoire de France commence à la veille de la Libération. À Paris, ça sent le roussi pour les allemands et les vichystes. Et les manœuvres ont commencé autour des fiches perforées utilisées pour recenser les juifs, les communistes ou qui l'on veut. C'est de ce fichier que naîtront plus tard notre recensement INSEE et notre fameux numéro de sécu.
[...] Je comprends. D'après ce que m'a dit Bacchelli, ces fiches représentent un moyen de pression et donc une arme redoutable pour qui les détient, c'est ça ? [...] Il faut jouer avec les cartes que l'on a en main. À propos de cartes, il se trouve que ...
Fil rouge de ce thriller politique, ces fiches mécanographiques (c'était avant l'informatique) sont un véritable enjeu dans les comptes qui vont se régler entre vrai-faux collabos et faux-vrais résistants, tout au long de la France gaulliste, jusqu'à l'arrivée de Giscard d'Estaing et Jacques Chirac qui ferment le ban de ces années gaulliennes.
♥ On aime :
➔ On aime le côté très politique de ce récit : on y retrouve la plupart des événements qui ont marqué le pays depuis les années 50 jusqu'en 1974. C'est une véritable leçon d'Histoire qui donne envie de (re)lire le roman de Gérard Delteil.
➔ On apprécie le récit fait des parcours entrecroisés des quatre personnages principaux. Chacun tente de jouer avec les cartes (mécanographiques ou pas !) qu'il a en main et on se prend au jeu. ➔ Le dessin reste très simple pour laisser toute la place au récit, à peine teinté de sépia pour mieux dater le contexte rétro.
Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire de France. D’autres avis sur Babelio.
Comme de coutume, on vous souhaite tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année, et pour bien commencer voici déjà une petite rétrospective de l'an passé, un best-of 2023 où l'on a eu bien du mal à ne sélectionner que quelques unes de nos meilleures découvertes, que du très bon donc pour une sélection où dominent cette année la mer et l'aventure.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !
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Dans notre catégorie polars, toujours bien garnie !, voici quelques repères :
On l'a déjà dit, Olivier Norek est certainement le meilleur auteur français actuel de polars "mainstream" et on tient là l'un de ses meilleurs bouquins, tout simplement.
Territoires pourrait passer pour une histoire de plus sur ces banlieues agitées dont on nous rebat les yeux et les oreilles, aux infos, dans les séries, au cinéma, ...
On sera surpris par le regard aigu et édifiant de l'auteur sur l'économie de nos banlieues : une démonstration bluffante sur l'aménagement du territoire.
On dirait presque une vraie-fausse enquête journalistique après les émeutes de 2005.
D'habitude on n'est pas trop fan des polars dits "historiques", mais celui-ci se passe à Lyon et à une époque pas si lointaine : à la toute fin du XIX°, en pleine affaire Dreyfus, alors que la III° République commence à s'affirmer.
Gwenaël Bulteau, auteur de noires nouvelles, signe là un premier roman plutôt réussi : La république des faibles, pour une gravure à l'eau forte de la France d'en-bas.
Pour se réchauffer au cœur de l'hiver, on peut partir dans le bush australien avec Jane Harper et son premier roman (de 2017) : Canicule.
Une histoire qui tient plus du roman noir que de l'enquête policière. Une de ces histoires où l'on comprend rapidement que tout est réuni pour que ça finisse mal, que notre héros n'aurait pas du revenir dans ce village où il n'est pas le bienvenu, qu'il ne fallait pas venir remuer la poussière et le sable du désert sous lequel le passé est enterré.
Le portrait d'un petit village du bush australien où tout le monde se connait trop bien et se surveille de trop près, où le climat est plombé par le sable, la poussière et la sécheresse, où l'ambiance est lourde de secrets et de mensonges dont, à l'évidence, il ne sortira de bon.
Stéphanie Perez est une journaliste et voici son premier roman, plutôt convaincant.
Son Gardien de Téhéran n'est pas un Gardien de la Révolution, loin s'en faut, mais plus modestement le gardien du musée d'art moderne de la capitale iranienne, un musée créé par Farah Diba, l'épouse du Shah, juste avant la révolution des mollahs guidés par Khomeini.
On révisera notre histoire contemporaine avec notre guide et quelle histoire (vraie) incroyable que celle de cette collection de tableaux !
À la fin du XIX° siècle, le chimiste Louis Pasteur repose en Italie son cœur à bout de course.
À Paris, ses collègues et les médecins de son Institut sont en pleine campagne de vaccination antirabique et injectent à marche forcée le sérum miracle tout en poursuivant les tests sur les chiens et les lapins.
Toute ressemblance avec ce que nous avons connu récemment ne serait pas fortuite puisque l'auteur a écrit son récit pendant la pandémie : joli coup pour ce véritable thriller scientifique.
Le journaliste Eric Decouty nous invite à visiter les dessous nauséabonds de la république giscardienne avec un roman documenté et rigoureux : L'affaire Martin Kowal.
Mai 1976, l'ambassadeur de Bolivie est assassiné en pleine rue à Paris. Un attentat revendiqué par une "Brigade internationale Che Guevara".
C'est le jeune Kowal qui va mener l'enquête tout en sachant bien qu'il est manipulé. Mais qui exactement tire les ficelles et pourquoi ? Qui sont ces fantômes de l'OAS qui rôdent en coulisse ?
Les Brigades internationales ne sont évidemment qu'un leurre bien commode mais qui se cache derrière ? Les rescapés de l'OAS ont fui en Amérique du sud, comme les nazis avant eux, mais quels sont leurs liens inavouables avec les sicaires des dictatures latines installées par la CIA ?
Dans la catégorie aventure, quelques grands voyages et périlleuses expéditions, tirés d'histoires vraies comme les aime. Mais ce sont des lectures qui ne seront pas de tout repos :
Il faudra se laisser happer par ce récit d'une histoire vraie, documentée avec beaucoup de rigueur, mais emportée par la force d'un excellent roman, rédigé d'une plume puissante. Ce bouquin est un coup de cœur, un véritable page-turner, qu'on lira d'une traite, tellement on aura hâte de sortir de l'enfer dans lequel nous aurons plongé avec ses héros.
Yan Lespoux s'est inspiré du naufrage d'une armada portugaise en 1627 sur les côtes de son Médoc natal pour nous raconter des aventures pleines de bruit et de fureur qui nous emmèneront de Lisbonne jusqu'en Inde à Goa, puis à São Salvador de Bahia au Brésil pour revenir près de Lacanau.
Pour mourir, le monde est un grand roman d'aventures, fort bien documenté, où trois histoires s'entrecroisent, une véritable immersion dans le monde de la mer au XVII° siècle.
L'américain spécialiste du récit de "non-fiction" David Grann nous embarque en 1740 à bord du Wager, vaisseau de l'Empire britannique, en mission secrète pour piller un galion espagnol.
L'expédition sera un fiasco lamentable et les naufragés du Wager échoueront sur une petite île déserte au large du cap Horn.
Quelle aventure que celle de ces marins partis dans des conditions épouvantables sur les mers furieuses, à la poursuite d'un vain trésor de guerre : on est captivé par la résistance de ceux qui eurent la chance d'en réchapper et leur volonté de survie.
Dans la catégorie des îles (et pourquoi pas ?!) voici trois belles pépites sorties du flot des éditions 2023 :
Sorj Chalandon avec L'enragé il s'empare d'une histoire vraie : la révolte de 1934 des enfants incarcérés dans une "maison de correction" (bel euphémisme) de Belle-Île-en-Mer (ah, le charme des îles ...), un ancien bagne de communards. Tout un programme.
On aimera la rage qui anime le héros du livre et qui jaillit de la prose magistrale de l'auteur : on sent bien que tous deux partagent une enfance maltraitée, le mot est faible. De toute évidence, il fallait un Sorj Chalandon pour raconter l'histoire de l'Enragé, [celle d’un enfant battu qui me ressemble] dira l'auteur, et rarement un livre aura aussi bien mérité son titre. Un livre dur et sans pathos.
Bergsveinn Birgisson est le dépositaire des histoires transmises par son grand-père qui fut, comme le héros du livre, éleveur et pêcheur dans le nord-ouest de l'île.
On appréciera la belle langue de cette Lettre à Helga qui donne à ce monologue toute sa musicalité et qui réussit à transformer cette lettre d'amour en une véritable saga nordique.
On se passionnera lors de cette immersion dans un siècle d'histoire sociale de l'Islande, pour cette découverte de la vie authentique des éleveurs islandais qui alimentaient la Norvège en gigots d'agneau.
C'est un peu comme une invitation à visiter les coulisses des polars d'Indriðason et consorts.
Restons en Islande avec Joachim B. Schmidt, un petit suisse venu du fin fond des Grisons, tombé amoureux de l'Islande et installé depuis à Reykjavik !
On y découvrira l'Islande à travers les yeux de Kalmann, l'idiot du village qui a oublié d'être bête.
Bienheureux seront ceux qui se laisseront bercer par le rythme lent de la vie de ce petit port de pêche désormais oublié mais qui rêve encore au temps de sa splendeur, quand la pêche au hareng battait son plein et qu'on n'arrivait pas à loger tous ceux qui venaient travailler ici.
Hors catégories, voici quelques très bons bouquins découverts cette année :
Le célèbre norvégien Jo Nesbo délaisse son inspecteur fétiche Harry Hole pour s'attaquer à un gros pavé, un roman noir comme l'on dit.
Leur domaine c'est celui de deux frères qui tiennent station service et ferme d'alpage, tout là-haut dans les montagnes de Norvège.
L'auteur prend tout son temps pour installer une ambiance tendue, sourde, menaçante, celle des huis-clos familiaux plombés de trop lourds secrets. Le drame est fait de non-dits, les dialogues de sous-entendus, le récit de spirales entre passé et présent où l'on découvrira peu à peu différentes vérités.
Après L'eau rouge, on aura le plaisir de le retrouver avec cette Femme du deuxième étage où l'on appréciera toujours son talent de conteur désabusé d'histoires tristes.
On savourera une plume qui fait des miracles malgré le côté sombre et pas très gai de cette histoire qui ressemble à une tragédie grecque. Un roman noir baigné par l'histoire récente et tourmentée de la côte dalmate.
On a même complété ce roman avec un recueil de nouvelles du même auteur : Le collectionneur de serpents. Des nouvelles qui évoquent les guerres qui ont durablement blessé cette région.
Un roman noir très marquant que cette Femme paradis de Pierre Chavagné, du "nature-writing" bien ancré en Occitanie, dans la région d'Uzès.
Une femme mystérieuse se cache en pleine nature, mi-ermite, mi-sauvageonne, une sorte de Robinson Crusoé version féministe et continentale.
Qui est cette femme, quelle était sa vie d'avant, que lui est-il arrivé, et qu'est donc devenu notre monde qui semble lui aussi, avoir basculé dans l'horreur ... ?
Un roman noir très réussi et une histoire coup de poing. L'histoire de cette femme est rude comme la forêt, sauvage comme la nature qui l'entoure.
Et enfin, dans la catégorie BD voici quelques beaux albums découverts cette année qui aura vu se remettre en route notre machine à BD :
Etienne Davodeau est un peu notre dessinateur fétiche et l'on ne pouvait manquer son dernier album : Le droit du sol, un journal de voyage où il raconte et dessine son périple (à pied) depuis la grotte préhistorique de Pech Merle dans le Lot jusqu'au site d'enfouissement des déchets nucléaires de Bure dans la Meuse.
On retrouvera l'humilité de l'auteur, dans ses dessins comme dans ses textes, sa modestie, son autodérision, tout ce qui cache son humanité, sa généreuse culture et son engagement.
Dans Le serpent et le coyote, on retrouvera les BD "à texte" de Matz qui sait jouer les "écrivains" et qui s'y entend pour nous faire partager la route d'un coyote solitaire comme on les aime : on ne se lasse pas de ces monologues ou de ces dialogues, de ce ton sec et nerveux qui claque et qui est celui des meilleurs romans noirs US.
Les auteurs se sont emparés ici d'un thème cher au polar noir : le programme US de protection des témoins, le WITSEC (le Witness Security Program) qui offre, aux frais de l'État, une seconde vie aux truands qui acceptent de témoigner contre de pires truands.
Christian Lacroix dit Lax est un auteur qui signe ses scénarios comme ses dessins.
L'université des chèvres est un très bel album dans une tonalité socio-naturaliste qui rappelle un peu le style Davodeau, encore lui.
On découvrira un scénario très astucieux, façon "la boucle est bouclée", qui réussit à croiser les destins, les géographies et les époques sans que cela paraisse artificiel : de 1883 à 2019, une histoire portée par un propos parfaitement maîtrisé.
Cet album est un élégant plaidoyer pour l'école, la liberté et l'indépendance de l'enseignement.
Il y a quelques semaines, on avait également préparé une liste de "cadeaux de Noël" : vous y retrouverez le best-of ci-dessus bien sûr, mais également d'autres bonnes idées : c'est ici.
Bonnes lectures, bonnes aventures et bonne nouvelle année !
Christian Lacroix dit Lax est un auteur de bandes dessinées qui signe ses scénarios comme ses dessins.
L'université des chèvres est un très bel album mais aussi un beau plaidoyer pour l'école, la liberté et l'indépendance de l'enseignement, dans une tonalité socio-naturaliste qui rappelle un peu le style Davodeau.
Avant de vous plonger dans l'album, on vous invite à lire la courte postface de Pascal Ory (historien de la culture, membre de l'Académie Française) qui donne tout la perspective nécessaire à la compréhension des histoires qui seront contées.
On aime beaucoup :
❤️ On aime les magnifiques dessins aux tons pastels qui n'hésitent pas à s'étaler sur quelques doubles pages. Les paysages de montagnes, du Dauphiné à l'Hindu Kush, sont superbes.
❤️ On aime le scénario très astucieux, façon "la boucle est bouclée", qui réussit à croiser les destins, les géographies et les époques sans que cela paraisse artificiel : de 1883 à 2019, [c'est une longue histoire] portée par un propos parfaitement maîtrisé.
Le contexte :
Cet album est un élégant plaidoyer pour l'école, la liberté et l'indépendance de l'enseignement.
Un discret mais efficace réquisitoire contre tous ceux qui s'y opposèrent et s'y opposent encore : les curés, les conservateurs rétrogrades, les intégristes mais aussi les états qui préfèrent garder la mainmise sur l'accès à la culture ou en exclure certain(e)s.
Avec l'évocation des tueries US, c'est aussi un autre regard sur la présence d'armes à feu dans ces écoles qui devraient rester des sanctuaires, à l'écart des violences de la NRA comme de celles des talibans.
La BD :
En 1833, Fortuné Chabert est "colporteur en écriture" dans les montagnes du Dauphiné.
Son chapeau arbore "les 3 plumes" : la lecture, l'écriture et "la chiffre", celle du calcul, ce qui lui permet de faire l'école dans les villages des hauteurs, c'est l'université des chèvres.
Cette année-là, les lois Guizot vont instaurer un système d'enseignement public (sur lequel le clergé gardera une forte influence, l'école publique devra attendre 1882 et Ferry pour devenir laïque) : c'en est fini des colporteurs en écriture comme Fortuné Chabert. Il part pour la Californie.
Il reprendra l'école, cette fois pour les enfants des tribus Hopis, et finira par s'opposer de nouveau à l'état et aux pensionnats et internats qui visaient à "acculturer" les enfants indiens.
Plus tard, alors qu'aux US triomphent la NRA et le trumpisme, son arrière-petite-fille journaliste, est envoyée pour un reportage en Afghanistan. Son "fixeur" est Sanjar, un instituteur itinérant (un colporteur local donc) chassé des villages à coups de pierres par les talibans : la boucle semble ainsi presque bouclée.
Pour celles et ceux qui aiment les bancs de l'école et les tableaux noirs.
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Il nous aura donc fallu du temps pour céder aux sirènes et lire enfin Le monde sans fin, un des livres les plus lus en France, véritable phénomène de librairie, avec Christophe Blain aux dessins et Jean-Marc Jancovici à la vulgarisation scientifique.
On aime bien :
❤️ Le travail soigné de vulgarisation : un véritable régal pour les yeux et l'esprit, un peu dans l'esprit de Davodeau, même si le style est bien différent.
❤️ Le courage de s'attaquer de manière simple et accessible à un sujet épineux, difficile et polémique : un sujet dérangeant que l'on se garde généralement bien de regarder en face. Que l'on soit d'accord ou pas avec les différentes thèses présentées, on est bien obligé de reconnaître que cet album a au moins le mérite de toucher le plus grand nombre.
La BD :
L'album peut se découper en plusieurs grands chapitres.
Le premier est absolument passionnant et nous emmène revisiter quelques décennies de croissance outrancière et de surconsommation énergétique hyperbolique : les graphiques simplifiés de Blain, les explications vulgarisées de Jancovici sont autant de lumières allumées dans nos petites têtes. C'est bluffant, souvent surprenant et donc bigrement intéressant.
Le chapitre sur le réchauffement climatique fait froid dans le dos : les chiffres sont effarants et l'on voit mal, on ne veut pas voir, ce qui nous attend. Un sujet inquiétant, alors on tourne les pages un peu plus vite.
Le chapitre sur le nucléaire est bien sûr, plus douteux : c'est lui qui a suscité autant de polémiques depuis la sortie du bouquin. Sans aller jusqu'à soupçonner les auteurs d'être à la solde du puissant lobby nucléaire français, on se doute bien que le plaidoyer de Jancovici ne prend pas en compte tous les paramètres, dans sa hâte bienveillante de nous sortir de son chapeau une solution pour amortir la décroissance énergétique qui nous attend.
Et puis voilà c'est tout : on vient de réaliser un peu mieux que le monde n'est pas sans fin, que les citoyens de nos sociétés de croissance sont dans le déni le plus complet, bref, que c'est mal barré.
Et ce ne sont pas les dernières pages sur les "solutions" à envisager qui vont nous rassurer : on voit trop bien le temps qu'il faudrait pour changer les mentalités de terriens qui n'ont aucune envie de changer de mentalités et qui ne peuvent évidemment pas s'en remettre à leurs dirigeants élus pour les y aider. C'est bien sûr le chapitre le moins convaincant et donc ce n'est finalement pas très rassurant.
Alors on referme bien vite le gros album en regrettant finalement que Blain et Jancovici ne se soient pas contentés du premier chapitre : c'était quand même bien plus cool d'analyser le passé de notre Histoire énergétique plutôt que de chercher à ouvrir les yeux sur un avenir bien sombre.
Pour celles et ceux qui aiment les kilowattheures.
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Etienne Davodeauest un peu notre dessinateur fétiche et l'on ne pouvait manquer son dernier album : Le droit du sol, un journal de voyage où il raconte et dessine son périple (à pied) depuis la grotte préhistorique de Pech Merle dans le Lot jusqu'au site d'enfouissement des déchets nucléaires de Bure dans la Meuse.
On aime beaucoup :
❤️ L'humilité de l'auteur, dans ses dessins comme dans ses textes, sa modestie, son autodérision, tout ce qui cache son humanité, sa généreuse culture et son engagement.
Son talent de scénariste et dessinateur.
Le contexte :
Le voyage de Davodeau est le prétexte à quelques rencontres et à de nombreuses réflexions sur l'espèce Homo Sapiens.
Une sorte de chemin de Compostelle à rebours ...
[...] Les pèlerins qui descendent vers Saint-Jacques-de-Compostelle. [...] Que cherchent-ils sur ce chemin ? Pourquoi marche-t-on ? Sans doute est-il important de ne pas tenter de répondre à ces questions.
Les Sapiens du Paléolithique (dessinateurs eux aussi) ont laissé dans la grotte un magnifique héritage rupestre à leurs descendants.
Au fond du site de Bure, que vont léguer les Sapiens du XXI° siècle à leur descendance ? Les curieux d'images animées pourront jeter un œil sur le premier épisode (le reste de la série n'est guère intéressant) de la série suédoise White Wall (le vrai site se trouve à Forsmark au nord de Stockholm) ; cela donne un aperçu de ces fameux sites d'enfouissement (et de leurs enjeux économiques).
La BD :
Quelle idée saugrenue de dessiner un album à partir d'une marche depuis une grotte préhistorique jusqu'à la ZAD de Bure !! ??
[...] Et je me dis surtout que tout ça est peut-être une idée à la con.
Mais c'est compter sans les talents de dessinateur et de scénariste de l'auteur qui réussit là un de ses meilleurs albums et une histoire passionnante, oui.
L'astuce de Davodeau consiste à "convoquer" dans ses dessins, tout au long de sa randonnée, des professeurs, des chercheurs, qu'il a réellement rencontrés mais avant ou après son voyage : ces accompagnateurs virtuels sont l'occasion d'éclairer le chemin, un peu sur les Sapiens du Paléolithique mais surtout sur ce qui se prépare à Bure sous haute tension policière.
On remarquera entre autres le personnage édifiant de Bernard Laponche, ancien syndicaliste CFDT (vous avez dit syndicat ?) du CEA.
[...] Ce récit , au fond, c'est une tentative d'évoquer notre absolue dépendance à cette planète et à son sol.
Pour celles et ceux qui aiment réfléchir en marchant.
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[...] La vie semble plus pleine, quand on est riche de toutes ces rencontres.
Après l'aventure mi-thriller, mi-polaire et mi-scientifique proposée par Mikaël Hirsch avec Notre-Dame des Vents, il nous fallait prolonger la saison australe avec le Voyage aux îles de la Désolation d'Emmanuel Lepage.
Lepage que l'on connait depuis son Tchernobyl, est une sorte de cousin voyageur ou reporter de Davodeau.
Tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des "gens" qui nourrissent leurs rencontres et Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises).
C'est donc un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires où l'on retrouve toute l'ambiance du bouquin de Hirsch, le mode de vie de ces marins et ces scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues (Kerguelen bien sûr, mais aussi Crozet, Saint-Paul ou Amsterdam). Et le vent rugissant et omniprésent.
Un bel album de voyage où l'on découvre l'histoire de ces TAAF.
Pour celles et ceux qui aiment les îles désertes.
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Il y a des livres qu'on préférerait oubliés au fond de la hotte du Père Noël, qu'on laisserait bien enfouis dans les esprits brumeux de leurs auteurs.
Le dernier album d'Etienne Davodeau est de ces livres-là.
Des livres qu'on aimerait ne pas avoir à lire. Davodeau est l'un de nos auteurs de BD préférés et certainement l'un des auteurs français des plus originaux : il réussit à effacer la ligne de démarcation entre ses albums et la vraie vie, il se met en scène dans ses cases, lui et ses rencontres avec les vrais gens, lui et ses histoires-reportages.
Avec Cher pays de notre enfance, il renouvelle la recette qui avait fait la réussite et le succès des Ignorants : la BD met en page le travail commun du dessinateur Davodeau avec un ami qui fait un tout autre métier. Et l'on apprend plein de choses et sur le travail de l'un et surtout sur celui de l'autre.
Mais cette fois le partenaire de Davodeau est Benoit Collombat reporter à France Inter et si Les Ignorants nous faisaient découvrir le monde chaleureux de la viticulture, le nouveau tandem nous fait visiter cette fois les égouts nauséabonds de notre République.
L'art de Davodeau nous permet de partager le travail d'enquête rigoureux et minutieux des journalistes d'investigation (on pense un peu à L'enquête, le film sur l'affaire Clearstream) : les témoins qui veulent rewriter leurs déclarations, les témoins qui ne veulent pas se faire dessiner (le coup de crayon inquisiteur ferait-il plus peur que l'appareil photo ?).
[...] Tout au long de la réalisation de ce récit, nous envoyons à chacun de
nos témoins les pages où ils s’expriment. Leurs réactions nous
permettent de vérifier que nous ne trahissons pas leur parole.
On sait que les journalistes publient régulièrement de gros pavés qui détaillent le résultat de leurs enquêtes et qui font la une des médias pendant quelques jours : des bouquins trop épais, trop rébarbatifs, trop peu lus ...
Mais cette BD se lit comme un polar et Davodeau sait parfaitement comment nous prendre par la main et nous guider pas à pas, tout au long de la visite (nul besoin de connaître l'Histoire de cette période, juste de s'y intéresser).
Un résultat remarquable et une alchimie très réussie entre le travail du dessinateur et celui du journaliste. Entre le poids des mots et la force des dessins. Ok, mais ça parle de quoi ?
Depuis seulement deux ou trois ans, les dossiers concernant le SAC, le Service d'Action Civique, sont peu à peu déclassifiés. Enfin : certaines pages de certains de ces dossiers.
Les derniers protagonistes disparaissent également (Charles Pasqua est décédé en juillet 2015).
Le 30 juin 1971, le Gang des Lyonnais braquait l'Hôtel des Postes à Strasbourg.
Le 3 juillet 1975, le juge Renaud était assassiné à Lyon.
Le 30 octobre 1979, le ministre Robert Boulin était suicidé dans quelques centimètres d'eau. Le 18 juillet 1981, le responsable marseillais du SAC Jacques Massié et sa famille étaient massacrés, ce fut la tuerie d'Auriol. Le SAC, milice gaulliste qui prend ses racines dans la Libération puis la Guerre d'Algérie, est le fil conducteur qui relie toutes ces affaires, toujours étouffées, jamais élucidées : quelques assassins courent encore, beaucoup ont disparu, certains y ont été aidés. Pour les auteurs, le SAC est en quelque sorte inscrit dans l'ADN de notre République.
[...] Le SAC c'était cette zone grise de la V° République dont on aime pas vraiment se souvenir. Le temps a passé. Mais de nombreux membres du personnel politique français, d'une façon ou d'une autre, ont été formés par cette histoire et y ont gardé des attaches, plus ou moins avouées. Le gaullisme de la deuxième guerre mondiale, celui de la guerre d'Algérie, celui de 1968, et ce qu'il est devenu après l'alternance de 1981 portent en eux l'histoire du SAC. [...] Vous le voyez, presque 35 ans après la dissolution du SAC, son histoire reste un lieu où les non-dits se portent bien.
L'album évoque toutes ces affaires et les auteurs établissent les connexions entre elles, les cadavres s'empilent comme dans un mauvais polar.
On regrette juste que les chapitres s'enchaînent parfois sans lien véritable (autre que le SAC à l’œuvre bien sûr) comme ces pages sur l'histoire ouvrière des usines PSA : des pages instructives et réussies mais sans connexion directe avec les autres affaires. Les auteurs semblent avoir hésité entre une 'petite' histoire du SAC et le décorticage des 'grandes' affaires Renaud et Boulin.
Cette lecture est passionnante, effarante et obligatoire.
Pour celles et ceux qui aiment savoir (un peu).
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Okinawa. Tout le monde connait cette île rendue tristement célèbre par la bataille qui s'y déroula en 1945 peu avant les bombes atomiques et la reddition du Japon. Peut-être sait-on également qu'elle sert toujours de base avancée aux américains : entre le Japon et Taiwan, face à la Chine et la Corée, ce porte-avions naturel est évidemment d'une importance stratégique pour l'Oncle Sam. Le manga de Susuma Higa nous raconte justement la vie quotidienne des habitants d'Okinawa (plus d'un million d'habitants quand même !) forcés de cohabiter avec la présence américaine. Une présence envahissante : exercices et manœuvres, passages d'avions et décollages d'hélicos, et surtout un système de 'compensations' qui gangrène l'économie naturelle de l'île (qui malgré ces subventions reste l'une des régions les plus pauvres du Japon). Susuma Higa prend prétexte de différents faits divers récents et se plait à imaginer et dessiner de petites histoires autour de ces événements : peu à peu il nous fait pénètrer au cœur de la vie quotidienne et ordinaire des habitants (on songe parfois aux BD d'Étienne Davodeau). Et peu à peu on s'approche de l'âme d'Okinawa : Mabui en VO, c'est un peu le côté spirituel, celui qui s'en est allé avec ces perturbations étrangères. L'archipel des îles Ryūkyū est en effet réputé pour la longévité de ses habitants ainsi que (est-ce lié ? !) la spiritualité dont est imprégnée leur culture : culte des ancêtres et nécessaire harmonie des relations entre les vivants, les dieux, la nature et les morts. Dans cet écosystème, les femmes occupent une place prépondérante et celles qui développent des qualités de medium (noros et yutas) jouent les chamanes et les intermédiaires [lien]. Ainsi, on mesure d'autant plus le bouleversement apporté par les bulldozeurs et les hélicos de l'US Army. On retrouve (et découvre !) tout cela dans cette BD à multiples facettes : une plongée passionnante et instructive dans un Japon original, loin des clichés habituels. Le propos de Susuma Higa, intelligent et sensible, est loin d'être manichéen et explore avec beaucoup d'humanité toutes les subtiles nuances et toutes les contradictions de la situation. Un peu d'esprit en ce monde de brutes.
Nota : Ce volume (Mabui, les âmes d'Okinawa) est le second album. Il est normalement précédé de Soldats de sable qui décrit l'immédiat après-guerre (mais ce thème nous a moins attirés).
Pour celles et ceux qui aiment l'humain. D'autres avis sur Babelio.