mercredi 11 juin 2014

Rédemption (Matt Lennox)

Le retour du charpentier.

Rédemption est le premier roman (après un recueil de nouvelles) de Matt Lennox, un canadien qui a d’abord endossé l’uniforme en Afghanistan avant de se mettre à écrire.
Le titre de la VO est The carpenter (le charpentier) : la profession de Joseph et de Leland King, dit Lee.
Lee vient de sortir de prison où une bonne quinzaine d’années lui auront permis d’apprendre la menuiserie et d’échapper à l’emprise de l’alcool.
Le voici donc de retour au pays où un pasteur rigoriste lui a proposé une réinsertion et un job sur des chantiers.

[…] Dans ma famille tout le monde ne parle que de Jésus. Ma grand-mère est mourante, et personne n’en parle. Mon vrai père est parti avant ma naissance, et personne n’en parle. Mon oncle a fait dix-sept ans de prison, et absolument personne n’en parle. […] S’il n’y avait pas Jésus, je vivrais dans une maison totalement silencieuse.

Lee retrouve sa famille (mère, sœur, neveux, …), d’anciens amis et connaissances, et quelques fantômes …
Les années de prison en effet, n’ont effacé ni la dette de Lee ni le souvenir du crime commis (on découvrira tout cela peu à peu) et le moins qu’on puisse dire c’est que tout le monde n’est pas ravi ravi de voir Lee de retour.
Étrange fascination qu’exercent ces bouquins où l’on sent d’entrée de jeu, après quelques lignes seulement, que tout cela va très très mal finir.
Chapitre après chapitre, on est partagé entre l’envie de voir l’ami Lee réussir sa réinsertion malgré l’hostilité rampante de ses concitoyens, et la certitude que le faux-pas ne va pas tarder parce que dans ce genre d’histoire, l’échec est à peu près garanti.

[…] Parfois, on sait comment tout va se terminer. Parfois on a envie de cette douleur. Dès le début.

Matt Lennox prend tout son temps pour nous amener là où il veut. Il nous décrit minutieusement la vie de cette petite ville de l’Ontario, trop petite et peuplée de préjugés, il nous dépeint soigneusement toute une galerie de personnages. Lee bien sûr, son jeune neveu Pete qui n’a pas connu les événements du passé, et Stan un flic à la retraite qui lui, sait déjà à peu près tout.
Et plein d’autres encore.

[…] Je me souviens de vous, dit Stan.
– Ah bon ?
– Oui. Vraiment. J’ai été flic pendant des années. » Lee ne répondit pas. Stan lui avait fait un croque-monsieur et il avait réussi à en avaler quelques bouchées.
« J’avais entendu dire que vous étiez revenu, poursuivit Stan. Je ne sais pas si vous l’avez oublié ou non, mais c’est moi qui vous ai conduit à la prison provinciale. Vous n’étiez pas bien vieux…
– J’avais vingt-deux ans.

Effet emblématique du rythme patient que Matt Lennox donne à son histoire, c’est dès les premières pages que l’ex-flic Stan découvre un suicide qui sent la mise en scène. Et pourtant, l’enquête avance à peine, c’est d’ailleurs tout juste s’il y a vraiment enquête. Matt Lennox nous balade de personnage en personnage, alors qu’à chaque page on sent bien que la fatalité va finir par rattraper Lee et que ce crime ou un autre va lui être collé sur le dos.
Lee fait pourtant de louables efforts pour supporter les sermons du pasteur, pour obéir aux ordres de son patron, pour éviter les pièges de ses anciennes fréquentations, … Ambiance pesante et étouffante.

[…] « Il y a quelque chose que je voudrais savoir, dit-il.
– Quoi donc ?
– Si avec tout ce que j’ai pu faire, voilà où j’en suis, c’est que tout était écrit d’avance, non ?
– Je ne sais pas, répondit Stan. Vous croyez que c’est le cas ?
– Non, je ne crois pas. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas comment ce serait possible. »

Le rythme est lent, provincial mais inexorable : ce n’est que vers le troisième quart du bouquin que tout bascule. On apprend enfin les secrets du passé de Lee, comment il sait manier le marteau de charpentier et ce qui l’avait conduit à la case prison. Au même moment, la mécanique d’horlogerie patiemment et minutieusement mise en place par Matt Lennox se met en branle, les connexions entre les personnages se font, les rouages s’enclenchent qui vont finir par broyer notre ami Lee. Redoutable.
Il n’est pas question de destin ici mais des choix que l’on fait (ou ne fait pas), des petites décisions, des actes quotidiens qui s’enchaînent peu à peu. Dans la mauvaise direction.

[…]– Tu ne crois pas à l’enfer ?
– Bien sûr que si. Je l’ai vu de mes propres yeux. Il est ici, en ce bas monde où les gens eux-mêmes le font vivre aux autres. »

L’étiquette polar est bien réductrice. On tient entre les mains un roman noir, bien noir.


Pour celles et ceux qui aiment les anciens prisonniers.
D’autres avis sur Babelio. Unwalkers en parle.


jeudi 5 juin 2014

Buvard (Julia Kerninon)

Au début était l’écriture.

Attention, jeune talent français.
La nantaise Julia Kerninon n’a que 27 ans mais vient de sortir un excellent premier roman : Buvard.
Et en s’attaquant à un sujet pas facile puisqu’il est question de littérature et d’écriture : beaucoup de choses ont été dites (et écrites !) là-dessus et il est toujours un peu casse-gueule de vouloir faire entendre sa voix dans un paysage déjà bien balisé.
Julia Kerninon réussit à tirer sa plume du jeu grâce en grande partie à son personnage principal, Caroline N. Spacek une écrivain(e) plus vraie que nature.
Une auteure à la réputation un peu sulfureuse, un peu secrète, un peu sauvage, recluse dans sa campagne, planquée à l’abri des regards indiscrets et fuyant les interviews intrusives, c’est la rançon de son grand succès.
Contre toute attente, un jeune homme épris de sa prose réussit à obtenir un rendez-vous avec la dame …

[…] L’interview s’est avérée tellement longue que ce livre en a découlé – puisque je suis arrivé chez elle un après-midi de juillet et reparti seulement en septembre, au terme de neuf semaines passées avec elle sous sa véranda à boire et parler et boire et parler et remettre inlassablement des piles dans le dictaphone.

Nous voici donc avec dans les mains un livre de Julia Kerninon avec dedans le livre du jeune Lou sur la romancière Caroline qui écrit des livres … Joli jeu de miroirs avec au centre, l’écriture, ses affres, ses douleurs, ses enchantements, on connait la chanson …
Julia Kerninon entonne son refrain sur cet air connu. Et fort justement, l’écriture  de la jeune nantaise est à la hauteur de son sujet.
Avec des petites phrases tracées pour faire mouche, parfois un peu convenues :

[…] Je l’écoutais parler et il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais jusqu’ici été touchée que par des mains.

Mais le plus souvent éclairée de perles sublimes :

[…] Elle semblait vieillir au fur et à mesure de la journée, et je trouvais merveilleuse cette manière qu’elle avait d’être neuve tous les matins et vénérable tous les soirs, cette régularité qui faisait une boucle comme si sa vie n’arrêtait pas de recommencer pendant qu’elle me la racontait.

Durant ces quelques mois d’été naîtra une histoire d’intelligence (au sens premier) et presque d’amour(1) entre ce lecteur et cette auteure, un dialogue exploratoire où l’on découvrira chacun porteur d’un trop lourd passé :

[…] Nous avions survécu, vraiment. Elle avait écrit des livres et j’en avais lus, et nous étions là.

Et puis bien sûr on découvre ce métier, cette magie, cette passion qu’est l’écriture et qui semble plus tenir de la folie que de la vocation :

[…] J’étais confus, je me sentais désolé d’être cette personne qui voulait savoir comment s’écrivent les livres.
[…] Il n’en pouvait plus de me voir en train d’écrire toute la journée, il me rapportait des robes et du maquillage, il les déposait devant moi comme on attire les bêtes sauvages avec des fruits et du miel. Il aurait fait de moi une femme si je l’avais laissé faire, mais j’étais un écrivain.

L’aventure littéraire recèle également (et même fait corps avec) une belle histoire d’amour, tout aussi folle et passionnée.
Cette vraie-fausse biographie qui se dévore comme un polar, nous plonge au cœur des mystères de l’écriture. Caroline N. Spacek aura eu une vie et un métier passionnant.
C’est aussi le métier de Julia Kerninon : espérons que sa vie sera plus calme !

(1) - on vous laisse découvrir toute la subtilité de Julia Kerninon sur les relations entre ces deux personnages - c’est très fin et c’est l’un des charmes de ce bouquin très maîtrisé


Pour celles et ceux qui aiment les écrivains (et les femmes).
D’autres avis sur Babelio. Yue Yin et Cuné en parlent.




mardi 3 juin 2014

Luz ou le temps sauvage (Elsa Osorio)

Les enfants volés de la dictature Argentine.

Entre 1976 et 1983 l'Argentine survit sous la dictature militaire soutenue, à la mode franquiste, par l’Église catholique. La répression s'inspire des techniques de la guerre sale d'Algérie : enlèvements et tortures. Nombreux furent les 'disparus'.
Parmi les jeunes femmes emprisonnées, certaines étaient enceintes : avant de 'disparaître', elles eurent le temps d'accoucher et de donner naissance à un bébé qui leur fut enlevé et que de bonnes familles catholiques s'empressèrent d'accueillir en effaçant au passage toute trace de son identité d'origine.
Le plan était bien organisé et on estime que plus de 500 enfants ont reçu ainsi une nouvelle identité.

[…] Il veille personnellement à ce qu’elle soit bien nourrie, parce que là-bas il paraît que c’est infect.
– On lui donnait une nourriture spéciale et ils ne la torturaient pas comme ils le faisaient aux autres.
– Tu trouves que ce n’est pas une torture d’être là-bas et de savoir que toutes ces attentions, ce régime spécial, c’était pour lui voler son enfant – la haine voilait la voix de Carlos. Ils venaient là pour choisir les mères, comme si c’était un vivier d’êtres humains ! C’est monstrueux, aberrant.

La génération des parents a 'disparu' et depuis ce sont les Grands-mères de la Place de Mai [clic] qui tentent de retrouver leurs petits-enfants et de leur redonner leur véritable filiation.
Avec Luz ou le temps sauvage, c'est l'histoire d'une de ces enfants volés que nous conte Elsa Osorio.
Lili ou Luz (c'est selon) est maintenant devenue une femme et la naissance de son propre fils remet sa vie en question : de mensonge en mensonge, elle a toujours soupçonné ses 'parents' d'être illégitimes et la voici partie à la recherche de son histoire. Autant dire que le sujet est passionnant et éclaire d'un jour particulier l'Histoire récente de l'Argentine.

[…] Eduardo avait l’intention de dire la vérité à Mariana, mais il a toujours eu peur de sa réaction. Et il s’est passé ce qui se passe avec les mensonges, on en dit un qu’on cherche à rendre vraisemblable par un autre, puis un autre et on se trouve pris dans un essaim de mensonges d’où il devient difficile de s’extraire.

Malheureusement il faut beaucoup de courage pour venir à bout de ce gros pavé.
En dépit de quelques bonnes idées de narration inégalement exploitées (mélange des époques, des familles et des personnages), l'écriture d'Elsa Osorio est pesante et laborieuse et semble s'adresser à de jeunes ados.
Décrivant minutieusement le moindre geste et la moindre pensée de ses personnages, elle en fait des marionnettes de carton caricaturales et sans épaisseur, qui nous deviennent vite totalement étrangères.
On a beau être passionné par le contexte historique et l'âpreté de cette histoire (cette Histoire) terrible, on se trouve complètement dérouté par une narration, besogneuse, simpliste et parfois presque naïve : quel dommage.
À noter sur le même thème, pour celles et ceux que cela intéresse : La garçonnière d’Hélène Grémillon.


Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D'autres avis (plus positifs) sur Babelio.

vendredi 30 mai 2014

À la grâce des hommes

Landscape is destiny.

Une Australienne qui raconte une histoire (vraie) en Islande ?
Il n'en fallait pas plus pour piquer notre curiosité car, tout de même il est difficile d'imaginer plus grand écart !
Quel lien entre ces deux îles aux antipodes l'une de l'autre ? Une petite et une gigantesque, l'une asséchée par le sable et l'autre gorgée d'eau, la chaleur ou la glace, ... ? Une où l'on sait que certains ont trouvé de quoi vivre et surfer à la cool au soleil et l'autre que l'on sait battue par les vents et les eaux et où Indridason nous a appris qu'il y fait très sombre ?
Mais Hannah Kent, jeune australienne d'Adelaide, rêvait de voir la neige et la longue nuit d'hiver : elle a été servie et est revenue de son séjour islandais la tête pleine d'images [clic] et de ces histoires que l'on se raconte au coin du feu.
À 27 ans, elle publie son premier roman À la grâce des hommes (Burial rites en VO - saluons également la belle traduction) qui est bien parti pour un grand succès. Chapeau !
Car Hannah Kent a trouvé ce qui relie les antipodes : ces deux îles, âpres et désertiques, sont toutes deux façonnées par des paysages grandioses à couper le souffle (et ce n'est pas qu'une figure de style). Des paysages qui, à leur tour, façonnent les destins, de la naissance à la mort.

‘Landscape is destiny. The environment you grow up in has to have some kind of effect on how you perceive the world.’   [Ron Rash]

C'est une phrase de Ron Rash (le parrainage n'est pas usurpé) que se plait à citer Hannah Kent et qui pourrait servir d'exergue à ce roman qui mêle nature-writing, roman historique et un peu de polar.
Au début du XIX° siècle (1829), un double meurtre ensanglante le nord de l'île : deux fermiers sont retrouvés sauvagement assassinés et carbonisés dans l'incendie de leur ferme de tourbe. Fridrik, Sigga et Agnes, un fils et deux filles de ferme sont arrêtés, jugés et condamnés à la décapitation.
Agnes Magnúsdóttir est l'une de ces deux filles. En attendant son exécution et faute de prison, elle est placée et accueillie de mauvaise grâce dans une ferme. C'est son histoire que nous raconte Hannah Kent.
Islande - 1829 : autant dire le moyen-âge ! et d'entrée, elle plante le décor :

[...] La poussière la mettait au désespoir. Il y en avait partout ! [...] Sèche en été, la tourbe répandait constamment de la poussière et de l'herbe sur les lits ; froide et humide en hiver, elle produisait des moisissures qui tombaient sur les couvertures de laine et infestait les poumons de toute la famille. La ferme avait commencé à se désintégrer. Elle se transformait en taudis, et son état de délabrement gagnait ses habitants : l'an passé, deux domestiques étaient morts des suites de maladies causées par l'humidité.

Dans cette ferme, sous les regards réprobateurs de la famille contrainte de l'accueillir, Agnes attend sa dernière heure.

[...] - Jón Thórdason a proposé de les tuer.
- Pardon ?
- Jón Thórdason. Il s'est présenté à Hvammur il y a quelques semaines pour leur annoncer qu'il était prêt à exécuter Fridrik, Sigga et Agnès. Trois coups de hache contre une livre de tabac, voilà ce qu'il voulait.
Il secoua la tête.
- Une livre de tabac, répéta-t-il.

Pendant ces quelques jours qui la séparent de son exécution, Agnes va se confier au jeune pasteur Tóti .

[...] Ils m'ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j'ai dit m'a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu'à ce que cette histoire ne soit plus mienne.

D'où vient-elle ? Qu'a-t-elle vécu et subi avant de commettre l'irréparable ? Que s'est-il passé ? Qui était Natan, l'une des deux victimes, celui qu'on n'a pas osé appelé Satan et qui semble avoir été l'amant d'Agnes ? Est-elle seulement coupable ? Et les autres ?

[...] Tóti aimerait que je lui parle de ma famille, mais le peu que je lui ai raconté n'a pas eu l'heur de lui plaire. Il n'est pas accoutumé aux arbres généalogiques qui poussent dans la vallée : noueux, aux branches enchevêtrées, hérissées d'épines.

En dépit des conditions misérables dans lesquelles (sur)vivent ces paysans d'un autre âge, Hannah Kent évite toute complaisance sordide et prend soin de faire parler ses personnages comme on a envie de les écouter aujourd'hui. On la remercie de ne pas avoir cédé à la facilité et si cette histoire repose effectivement sur une trame véridique et historique (soigneusement documentée et rendue), on se plait à lire un roman très contemporain.
Âpre et sévère comme les paysages islandais mais très actuel.
L'écriture d'Hannah Kent questionne notre intelligence et notre curiosité : on a du plaisir à découvrir les conditions de vie de cette époque, en ces lieux perdus bien loin de la couronne danoise, et on a du plaisir à dévorer ce presque polar, qui pourra prendre une place de choix au rayon des ‘confessions de l'assassin’.
C'est aussi un très beau portrait de femme (de femmes pourrait-on dire, car il y en a plusieurs autour d'Agnes) tandis que les hommes semblent avoir perdu beaucoup de leur humanité. La faute aux paysages sans aucun doute.

[...] - Si j'étais jeune et simplette, croyez-vous que la police et les juges auraient pointé le doigt vers moi ? [...] Mais quand la police m'a interrogée, quand ils ont compris que j'avais la tête sur les épaules, ça ne leur a pas plu. Femme qui pense n'est jamais tout à fait innocente, vous comprenez ? On ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité, que ça vous plaise ou non, mon Révérend !

Agnes Magnúsdóttir était manifestement trop vive et trop intelligente pour son époque et ses contemporains.

On est à deux doigts du coup de cœur pour ce roman découvert grâce à Babelio et aux Presses de la Cité.
Ce qui nous retiendra est peut-être l'absence d'un petit plus, d'un petit grain de folie (et pourtant il y en a déjà de la folie à vivre dans des endroits pareils et à des époques pareilles !) et une seconde partie du récit (une fois la découverte passée) peut-être un tout petit trop académique, mais on pinaille pour faire sérieux.


Pour celles et ceux qui aiment les paysages d'Islande.
Quelques photos prises par Hannah Kent sur les lieux mêmes, dans la vallée de Vatnsdalur : [clic]
Une adaptation cinéma est dans les cartons (avec Jennifer Lawrence, mais cela ne nous empêchera pas d'aller voir le film).
Les Presses de la Cité proposent de découvrir les premières pages [clic].
D'autres avis sur Babelio.




mardi 27 mai 2014

On ne joue pas avec la mort (Emily St. John Mandel)

Immigration clandestine.

On avait eu un coup de cœur pour le premier roman de la canadienne Emily St-John Mandel, et on avait été franchement ravis de passer en sa compagnie Une dernière nuit à Montréal.
On attendait avec impatience son deuxième opus : On ne joue pas avec la mort.
Où l'on retrouve avec plaisir sa belle écriture, fluide et élégante.
De même que son sens inclassable de la construction avec lequel elle bâtit des romans étranges et un peu inquiétants, un peu polars mais pas vraiment, un peu romans psychologiques mais pas trop, un peu romans à suspense mais pas que, ... bref, des ambiances qui n'appartiennent qu'à elle (et à ses lecteurs).
Après la jeune femme en fuite jusqu'à Montréal, voici l'histoire d'Anton, un jeune homme perdu quelque part dans les limbes, comme en suspension dans notre monde : un employé de bureau relégué dans un placard (mais un vrai placard) à ne rien faire,  un jeune épousé qui s'y est repris à trois fois (pour se marier) et qui largue sa toute nouvelle femme en plein voyage de noces, ...

[…] Ça ressemble plutôt à un gène de fuite.

On débute le bouquin en le croyant même laissé pour mort quelque part dans une île italienne.
D'où vient cette enquêtrice à ses trousses : FBI, CIA ? Comme nous, elle voudrait comprendre.
L'intrigue au ton décalé d'Emily St-John Mandel est soigneusement construite qui nous fait remonter le passé sur les traces d'Anton.
Faut dire que notre gars traîne une lourde hérédité : visiblement papa et maman traficotent à qui mieux mieux dans le recyclage d'objets d'art 'empruntés' et il a une sorte de presque-demi-sœur qui donne dans les faux passeports pour immigrés.

[…] Je travaille dans une division de soutien logistique. Je fais de la recherche, je rédige des rapports pour les équipes de vente, j’aide à préparer les présentations, ce genre de choses.
– Et qu’est-ce qui te qualifie pour cette activité ?
– La même chose qui me qualifiait pour vendre des cartes de sécurité sociale à des étrangers en situation irrégulière. Un certain vernis de confiance en soi, allié à une témérité sans bornes.
[…] Rien, dans son regard serein, ne donnait à penser qu’il avait vendu à sa secrétaire un numéro de sécurité sociale et un faux passeport, ni que le diplôme accroché au mur de son bureau était un faux, ni qu’il venait d’une famille qui vendait des marchandises volées et importait clandestinement des filles d’Europe de l’Est dans des conteneurs maritimes.
[…] Tu as eu en tout et pour tout deux jobs dans ta vie : vendre des marchandises volées dans le magasin de tes parents et vendre des documents falsifiés à des étrangers en situation irrégulière.

Même si le ton est un petit peu plus ‘polar’ que la précédente balade à Montréal, l'auteure excelle à nous maintenir entre deux eaux, en partance pour là-bas, pas tout à fait installé ici ... Voyage et mélancolie sont toujours au rendez-vous de quelques scènes à la limite du surréalisme.
Et même si l'image d'ensemble n'est pas sur le couvercle de la boîte, les différentes pièces du puzzle finiront par s'assembler. Ou presque, faut bien laisser un peu d'ouverture sur la fin !
Difficile à raconter ou résumer : chez Emily St-John Mandel, tout est question d'ambiance et de charme ... De personnages aussi : premiers plans et seconds rôles sont tous aussi passionnants.
Cette auteure confirme qu'elle tient l'une des plumes les plus sûres de la littérature très contemporaine, même si, au final, on aura quand même été plus envoûtés par le charme du précédent roman que par celui-ci.


Pour celles et ceux qui aiment les personnages flottants.
D'autres avis sur Babelio. Jean-Marc en parle. Daniel Marois est plus sévère.


vendredi 23 mai 2014

L’année des volcans (François-Guillaume Lorrain)

2 îles + 2 femmes  = 4 volcans

Amours sulfureuses et volcaniques.
Étonnant roman que cette Année des volcans de François-Guillaume Lorrain, un journaliste passionné de cinéma.
Certes le sujet et la 4° de couv' semblaient fort alléchants mais c'est d'abord l'écriture qui nous a accroché et motivé pour continuer : Lorrain possède une plume claire et fluide qui coule comme une gourmandise intelligente, parfaitement adaptée à cette multi-biographie où l'on retrouve un peu le style que l'on affectionne chez Échenoz ou Deville par exemple.
Un peu moins de souffle épique et romancé et plus de travail d'enquête journalistique, on est peut-être plus proche encore d'Emmanuel Carrère.
Une fois conquis par le style, il ne nous reste plus qu'à se laisser porter par une histoire de passion(s) passionnante : dans les années d'immédiate après-guerre, deux monstres sacrés du cinéma, la blonde suédoise Ingrid Bergman et la brune volcanique Anna Magnani, rivalisent autour de Roberto Rossellini, l'un des pères du néo-réalisme italien et sans doute du cinéma moderne(1).
Dieu des césars et des oscars, quelle affiche !
Rossellini va s'attirer les foudres du monde en général et de 'La Magnani' en particulier pour s'être amouraché de la suédoise qui, aux US, avait détrôné sa compatriote Greta Garbo.
[…] Son rire déclencha les flashes et elle commença à accorder à chacun son sourire angélique. Les photographes échangèrent bientôt des regards admiratifs. Cela les changeait des vamps et de leurs œillades. Cette femme ne se contentait pas de fixer l'objectif, elle leur offrait son âme. Elle leur apportait aussi l'Amérique et son aura, avec une telle gentillesse qu'ils succombèrent à leur tour à son charme. Le cinéaste le devinait. La magie opèrerait. Il s'effaça derrière la magicienne.
La rivalité est si forte, le triangle amoureux si obsédant, le chassé-croisé si prenant, qu'en 1950, ce sont deux films qui sont tournés dans les îles éoliennes et la réalité dépasse alors la fiction : Rossellini met en scène Stromboli, terre de Dieu avec sa nouvelle conquête Ingrid Bergman. Tandis qu'à quelques encablures, Anna Magnani obtient d'un obscur faiseur allemand(2) le rôle principal dans Vulcano !
Deux îles, deux femmes, quatre volcans.
Ce pourrait être un scénario hollywoodien ou même un roman harlequin : mais non, c'est bien la vraie vie, même si c'est une vie hors du commun comme seul le show-biz sait nous en donner et nous en faire rêver ! La folle vie de ces gens-là dans les années d'après-guerre, dans une Italie (et peut-être un monde) à reconstruire.
[...] "Voilà à quoi je ne me résigne pas, ne pas vivre". Ces mots feraient l'effet d'une bombe sur leur maison, elle le savait, mais pour s'en aller, il fallait parfois tout détruire. 
Une histoire en or pour un passionné de cinéma comme François-Guillaume Lorrain qui nous donne un récit savoureux, plein de fougue et de passion(s).
Avec deux grandes et belles femmes  du siècle (bon, du siècle dernier doit-on dire désormais)  : une jeune et f(o)ugueuse Ingrid Bergman qui n'est pas encore celle dont on se souviendra plus tard devant la caméra de son homonyme et compatriote, et une brune et sauvage italienne dont la carrière s'est éteinte avant de pouvoir nous toucher (zut pas assez vieux, loupée La Magnani !) mais que célébra Youri Gagarine depuis son Soyouz dans les étoiles :
"Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts, et Anna Magnani."
… rien de moins !
Sans vouloir retirer quoi que ce soit à nos deux belles stars féminines, le personnage de Roberto Rossellini, déjà aux allures de Berlusconi d'aujourd'hui, n'est pas le moins surprenant des trois : un rebelle fantasque, un escroc insaisissable, un artiste controversé, un amoureux impénitent, ... on ne sait trop s'il s'est vraiment compromis ces dernières années avec le pouvoir fasciste, on ne sait trop ce que vaut vraiment sa façon de filmer sans script ni scénario (sic !), on ne sait trop s'il a vraiment le pouvoir de créer les stars ou s'il s'en nourrit lui-même, ... Mais ce qui est sûr, c'est qu'il n'a pas volé sa place sur l'affiche de ce film ce bouquin !
À vouloir vivre à toute allure, rattraper le temps perdu pendant les années noires, brûler la vie par les deux bouts, nos papillons affolants vont se cramer les ailes aux feux des projecteurs et aux laves des volcans.
(1) - François Truffaut et surtout Federico Fellini grandiront dans ses pas
(2) - allez, nommons tout de même cet inconnu qui rivalisa avec Rossellini et qui filma La Magnani : William Dieterle ! À ressortir dans un prochain quizz ciné avec Véro !


Pour celles et ceux qui aiment les femmes, le cinéma et les livres, bref pour nous tous !
D'autres avis sur Babelio. Delphine en parle.



vendredi 16 mai 2014

Les hamacs de carton (Colin Niel)

Dossiers classés.

Petit polar bien sympathique écrit par Colin Niel, un chercheur français qui a travaillé plusieurs années en Guyane : avec Les hamacs de carton, voici de quoi découvrir cette région dont on a beaucoup parlé à chaque mise sur orbite mais qu'on connait si mal.
C'est presque un polar ethnique où l'on fait la connaissance des descendants des esclaves noirs, les nègres-marrons qui avaient fuit lors des grands marronnages.
En Guyane, le long du fleuve Maroni, vivent les populations alukus et ndjukas : orpaillage, culture de cannabis, sorcellerie, ...
Un crime inhabituel est commis dans un petit village en amont du fleuve : une mère et ses deux enfants sont morts de façon étrange. L'inspecteur Anato, d'origine guyanaise mais récemment débarqué de la métropole, prend l'enquête en main.

[…] Anato, au final, se demandait si ses origines étaient réellement un atout. Il reconnaissait cependant une chose : la Guyane lui était peu familière, il la découvrait un peu chaque jour. Ni métropolitain ni vraiment ndjuka. Un négropolitain, avait-il entendu dire.

On découvrira évidemment plein de choses sur la vie de ces peuples, sur la vie en Guyane aussi (y compris celle des expatriés). Mais l'intérêt de ce petit bouquin, c'est que l'intrigue policière elle-même n'est pas anodine puisqu'elle est construite à partir des conditions de vie des gens de là-bas, de ceux qui vivaient le long du fleuve et qui se retrouvent désormais écartelés entre deux pays : la Guyane française et le Suriname, l'ancienne colonie hollandaise désormais indépendante (le fleuve trace une frontière récente qui n'a guère de sens pour les familles qui vivent sur les rives).
On ne peut pas vous en dire plus bien sûr sur cette enquête qui n'a rien de fracassant mais qui est plutôt originale et bien ancrée dans le pays guyanais : les explications qui sont données au fil de l'eau sont passionnantes.
Et au passage vous découvrirez ce que sont ces fameux hamacs de carton :

[…] Anato comprit surtout que par le terme hamac, l’homme parlait de ces dossiers suspendus, alignés à la verticale dans le placard, qui devaient faire partie du quotidien de Véronique Morhange. Il ne connaissait pas l’expression, mais trouva la métaphore pertinente. Il imaginait tous ces étrangers, Surinamiens, Haïtiens, Brésiliens, Dominicains, suspendus dans leurs hamacs de carton, hibernant patiemment dans l’attente des papiers qui leur donneraient enfin une existence officielle sur le territoire français.

Certes on objectera que ce petit polar ne va pas détrôner ceux des grands maîtres, on pourra aussi regretter une écriture un peu naïve, notamment dans la description des personnages et dans leurs dialogues, mais il faut bien admettre que la lecture est agréable et le voyage instructif.


Pour celles et ceux qui aiment les pirogues.
D'autres avis sur Babelio.


jeudi 15 mai 2014

La tuerie d’octobre (Wessel Ebersohn)

Political-killer ?

Wessel Ebersohn est un écrivain peu bavard : on avait été pas mal secoués par son roman d'il y a trente ans, c'était La nuit divisée, lu il y a deux ans. On n'avait pas lu le bouquin d'il y a vingt ans [Le cercle fermé] et c'est donc avec impatience qu'on a pris le vol suivant (2011) pour l'Afrique du Sud : La tuerie d'octobre.
On retrouve avec plaisir Yudel, le psychologue juif qui travaille pour les institutions pénitentiaires (et y'a du boulot là-bas !) et qui, de temps à autre, mène ses propres investigations.
Bien sûr, l'Afrique du Sud a changé depuis l'apartheid et le polar précédent et ce bouquin est encore une occasion de découvrir la toute jeune nation arc-en-ciel qui peine à trouver ses marques.
Mais avouons que notre grande attente (trop grande ?) a été fortement déçue par ce nouvel épisode des enquêtes de Yudel Gordon.
Ce bouquin ressemble bien à un ouvrage de commande où un serial-killer se retrouve maquillé en political-killer (ou vice-versa). L'Afrique du Sud n'est là que pour le décor et tous les standards et clichés sont au rendez-vous (comme cette scène de l'auditorium que l'on dirait spécialement commandée par Hollywood).
Même l'ami Yudel  marque le pas et laisse la vedette à une jeune black ambitieuse, symbole de la nouvelle société noire au pouvoir, une haut-fonctionnaire en pleine ascension sociale et politique dans le nouvel organigramme de la nouvelle nation : un personnage vraiment trop ‘cliché’ pour qu'on s'y attache plus que quelques pages.
L'intrigue débutait pourtant sur de bonnes bases : il y a vingt ans (en 1985) les raids commandos étaient fréquents pour éliminer les agitateurs et 'terroristes' noirs, même au-delà des frontières légales. Ces exactions ont forcément laissé des blessures que certains voudraient rouvrir et des cicatrices que d'autres souhaiteraient oublier. Aujourd'hui en 2005, un mystérieux personnage (ancien mercenaire ou nouvel assassin ?) semble vouloir éliminer les acteurs de l'un de ces raids meurtriers.

[...] Après un silence, il ouvrit à nouveau la bouche pour parler, sans succès. Enfin, il réussit à demander : “Vous vous rappelez le raid de Maseru ?”
[…] “Écrivez : 21 octobre 1985. C’est noté ?” Johanna hocha la tête, mais Abigail répéta malgré tout. “Cette nuit-là, une unité des Forces armées sud-africaines est entrée au Lesotho et a effectué un raid dans une maison de l’ANC près de Maseru. Les soldats ont tué douze personnes et ramené les prisonniers - au nombre de six, je crois - en Afrique du Sud. La nuit suivante, le 22 octobre, nous nous sommes échappés des cellules de la police à Ficksburg.”
[…] Que s’est-il passé à Ficksburg que l’on ne peut toujours pas évoquer après toutes ces années ? Car vous êtes encore en train de le fuir. Combien de fois par le passé avez-vous refusé de le voir ?

Mais bien vite l'intrigue sud-africaine se transforme en une chasse à l'homme digne des thrillers les plus classiques. On ne s'ennuie pas vraiment mais tout cela n'est certainement pas à la hauteur des attentes qui étaient les nôtres.
Ce billet sera donc en forme de rappel, histoire de vous inciter à la lecture de l'ancien et excellent ouvrage de Wessel Ebersohn qu'était La nuit divisée !


Pour celles et ceux qui aiment (beaucoup) l’Afrique du Sud.
D'autres avis sur Babelio. Yan en parle également.

lundi 12 mai 2014

La ballade de Lila K (Blandine Le Callet)

1984+451=2090

On avait découvert Blandine Le Callet avec de curieuses épitaphes [clic].
Décidément, cette auteure entend nous secouer les neurones et bousculer un peu les structures classiques du roman : après les pierres tombales, voici La ballade de Lila K qui recèle bien des surprises déroutantes.
À commencer par le titre puisqu’il n’y a pas de point après le ‘K’, ce n’est pas une initiale, et surtout puisque Lila essaie de prendre son envol avec deux ‘L’ et ne nous convie pas à une promenade mais bien à écouter la complainte de sa vie.
À suivre par la forme du récit : une dystopie où 2090 serait le résultat d'une opération croisée entre 1984 et 451. Mais on aurait bien tort de s'arrêter à cette arithmétique réductrice : le propos n'est pas de nous décrire un monde orwellien de plus et l'on est bien loin d'un bouquin de SF à l'ancienne mode.
Il faudra même quelques chapitres avant de réaliser qu'on n'est pas exactement en 2014 : cette petite liberté permet juste à Blandine Le Callet de nous plonger non pas dans un futur improbable mais bien dans les travers les plus redoutables de notre monde bien actuel.
Lila est toute jeune lorsqu'elle est enlevée à sa mère et internée dans un centre de ré-éducation.
[…] – Quand tu es arrivée ici, il y a quatre ans, on ne nous a communiqué aucune information concernant ta maman. Ni son nom, ni son âge, ni même une photo. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, Lila. Je suis désolé.
– Vous ne savez rien ! Il a secoué la tête avec tristesse.
– Quelques semaines après ton arrivée, on nous a informés que ta mère venait d’être déchue de ses droits maternels. C’est tout ce que l’on sait.
Sans plus d'explications, du fait de son isolement, à la fois souhaité et forcé (elle souffre de divers traumatismes dont une forte agoraphobie), ce n'est que peu à peu, par petites touches successives, que l'on découvre le paysage : le monde orwellien qui l'entoure, la maltraitance dont elle semble avoir été victime, d'autres ombres à éclaircir, d'autres mystères à percer, ... c'est presqu'un polar.
L'auteure évite judicieusement tout infantilisme : en dépit de son jeune âge, Lila parle, jure, cogne et pense comme une adulte, ça nous va bien et cela sert le sérieux du propos qui tient plus du conte philosophique que du récit initiatique.
Enfermée et isolée contre son gré, arrachée de force à sa mère, totalement inadaptée aux règles kafkaïennes qui semblent régir le monde inhumain hors des murs du ‘Centre’, ... Lila va-t-elle échapper à son sort, va-t-elle pouvoir se révolter et prendre en main son destin, retrouver sa mère, dépasser ses peurs et affronter ses propres monstres dans le placard ?
Tout au long du difficile apprentissage de Lila (au long de la bal[l]ade ...) on découvre en même temps qu'elle, le monde auquel elle va devoir s'adapter : pression sociale, grossesse conditionnée, vidéo-surveillance permanente, sexualité normalisée, prohibition hygiénique, eugénisme assurantiel, ... un monde à la recherche de toujours plus de conformité et de normalité, un monde où un mur nous sépare des déviants de la ‘zone’, un monde qui de toute évidence n'a rien à voir avec le notre, fort heureusement.
[…] – Qu’est-ce que vous comptez faire de moi, exactement ?
– Te rendre plus conforme. Plus banale, si tu préfères.
– Oh oui, Fernand, banale, je préfère : c’est tellement plus enthousiasmant ! Il a feint de ne pas remarquer l’ironie.
[…] À compter de ce jour, j’ai suivi son programme. Je me suis appliquée à devenir – du moins, en apparence – la fille normale et terne qu’il voulait que je sois. Ça n’a pas été simple. Je partais de très loin ; les efforts à fournir étaient considérables.
[…] À presque dix-sept ans, j’étais en mesure de singer parfaitement une personne normale. Je me coiffais chaque matin. Je ne dormais plus sous mon lit.
Mais on l'a dit, ce n'est pas un nième bouquin de SF et tout cela n'est que le décor volontairement un peu flou planté par Blandine Le Callet pour nous raconter le cheminement de sa Lila, à la recherche de son passé et de sa mère : cette Lila est une sacrée trouvaille, un personnage au cœur du roman (qui fait le roman), un personnage émouvant et passionnant, très attachant de la première à la dernière page.
Ajoutons que l'écriture de cette auteure est toujours aussi claire et limpide : une prose fluide et élégante, qui va tranquillement à l'essentiel, sans les affèteries et les coquetteries dont sont parfois coutumiers nos auteurs français.
Et puis aussi, il y a ces propos étranges et inquiétants sur les livres désormais numérisés dans le monde de Lila où un ‘vrai’ livre papier représente un trésor interdit.
[…] – Regarde bien, Lila. J’ai soudain vu le livre s’ouvrir entre ses mains, éclater en feuillets, minces, souples et mobiles. C’était comme une fleur brutalement éclose, un oiseau qui déploie ses ailes.
– Ça t’en bouche un coin, n’est-ce pas ? Je n’ai pas répondu. Je regardais ses gros doigts qui feuilletaient les pages, couvertes de signes noirs et de taches colorées.
– Eh bien, tu as perdu ta langue ?
– Comment dites-vous que ça s’appelle ?
– Un livre. C’est ce qu’on avait, avant les grammabooks.
– Et… qu’est-ce qu’il y a écrit là-dedans ?
– Cela dépend du livre. J’ai ouvert des yeux ronds. Je n’y comprenais rien.
– Laisse-moi t’expliquer : tu vois, avec un grammabook, on n’a qu’un écran vierge sur lequel vient s’inscrire le texte de ton choix. Un livre, lui, est composé de pages imprimées. Une fois que le texte est là, on ne peut plus rien changer. Les mots sont incrustés à la surface. Tiens, touche. J’ai posé la main sur la feuille. J’ai palpé, puis j’ai gratté les lettres, légèrement, de l’index. M. Kauffmann disait vrai : elles étaient comme prises dans la matière.
– Ça ne peut pas s’effacer ?
– Non, c’est inamovible. Indélébile. Là réside tout l’intérêt : avec le livre, tu possèdes le texte. Tu le possèdes vraiment. Il reste avec toi, sans que personne ne puisse le modifier à ton insu. Par les temps qui courent, ce n’est pas un mince avantage, crois-moi, a-t-il ajouté à voix basse. Ex libris veritas, fillette. La vérité sort des livres. Souviens-toi de ça : Ex libris veritas.

[…] Maintenant que je prenais le temps de comparer chaque article avec ce qu’il en restait après sa numérisation, je me rendais bien compte qu’il y avait un problème. Trop de coupes, parfois si pernicieuses qu’elles en arrivaient à inverser le sens du propos, ou à le rendre totalement incompréhensible.
Des propos inquiétants sur la numérisation et le contrôle qu’elle pourrait donner.
Ironie du roman, c’est à la TGB, la Très Grande Bibliothèque que se pratiquent ces coupes normalisatrices ! Quand on a suivi il y a quelques années [clic] la résistance acharnée de son ancien responsable (Jean-Noël Jeanneray) tout cela ne manque pas de sel !
Et puisqu’on a lu évidemment le livre de Blandine Le Callet sur notre liseuse électronique, on se demande inquiet, s’il ne nous faudrait pas acquérir sans tarder la version ‘papier’, histoire de vérifier qu’on n’a pas eu entre les mains une version expurgée …

Pour celles et ceux qui aiment les mères et les livres.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 8 mai 2014

L’île des chasseurs d’oiseaux (Peter May)

http://www.babelio.com/livres/May-LIle-des-chasseurs-doiseaux/229435

Polar en l'île (3/3).

On avait fréquenté Peter May il y a quelques années dans une série chinoise (Meurtres à Pékin, ...) qui nous avait franchement déçus : intrigue policière banale, romance insipide, folklore chinois bourré de clichés, bref circulez, y'a rien à lire.
Autant dire qu'il aura fallu plusieurs bonnes critiques de confiance pour nous donner envie de renouer le contact avec cet auteur et de prendre avec lui le bateau pour L'île des chasseurs d'oiseaux.
Une série écossaise cette fois : Peter May est visiblement plus à l'aise sur ses propres terres qu'en touriste dans l'Empire du Milieu.
Et puis après Belz et  Stroma, cela nous fournit une belle occasion de rouvrir notre mini-série polars en l’île.
L'inspecteur Fin MacLeod est appelé sur l'île de Lewis (archipel des Hébrides) dès qu'un meurtre y a été commis qui rappelle fortement une récente affaire sur laquelle il a travaillé à Edimbourg : encore un cadavre retrouvé pendu et éviscéré.
Mais Fin (pour Fionnlagh) est un enfant de l'île Lewis qu'il a quitté il y a bientôt vingt ans dans des circonstances un peu mystérieuses.
Son retour sur cette île inhospitalière habitée par des taiseux, va donc faire resurgir des bribes du passé : des souvenirs d'enfance, des rivalités oubliées, des blessures cachées et des drames tus pendant beaucoup trop longtemps, ...

[…] « Ça, c’est marrant. Tu te retrouves ici pour enquêter sur le meurtre du type qui nous a cassé la gueule à tous quand on était mômes. »

On entre un peu à reculons dans ce bouquin avec une enquête policière qui piétine sur place et des souvenirs d'enfance qui prennent beaucoup de pages : on se demande bien ce que viennent faire ces chapitres d'il y a vingt ans, un peu longs, à part nous décrire la vie pittoresque et difficile de cet île qui ressemble beaucoup à la récente Stroma [clic] avec une église toujours aussi présente , rigoriste et étouffante.

[…] Rien à faire, ou pas grand-chose. Le poids de la religion, une économie en déroute, un chômage élevé. Un alcoolisme très répandu et un taux de suicides bien au-delà de la moyenne nationale. La perspective de quitter l’île était aussi séduisante qu’elle l’était dix-huit ans plus tôt.

Et puis à peu, le garçon Fin grandit. Vient l'adolescence et avec elle des moments plus forts, des amours gâchées, l'innocence perdue, et des drames bientôt, ...
Comme l'auteur et son enquêteur, on délaisse finalement l'enquête policière du présent et on s'intéresse de plus en plus au passé.
Car à force de brasser d’anciennes histoires, on sent bien qu’on s’approche lentement mais sûrement d'une clé perdue là-bas, quelque part dans les brumes du passé : ce qui est arrivé ce jour-là sur le rocher An Sgeir ...

[…] « C’est pour ça en fait que tu n’es jamais revenu, hein ? » Dans un sens, Fin avait redouté ce moment. Mais il savait, en mettant les pieds sur l’île, qu’il ne pourrait éviter cette confrontation avec son passé.
« À cause de quoi ? dit-il avec innocence.
– De ce qui s’est passé cette année-là sur An Sgeir. » Fin n’arrivait pas à soutenir le regard d’Artair. Il secoua la tête. « Je ne sais pas », dit-il, et il le pensait. « Je ne sais vraiment pas.
– En tout cas, si c’était ça, ça n’en valait vraiment pas la peine.
– Si je n’avais pas été aussi négligent… » Fin se rendit compte qu’il était en train de se tordre les mains et les posa à plat sur la table devant lui.
« Ce qui s’est passé est passé. C’était un accident. C’est la faute de personne. Personne ne t’a blâmé, Fin. »

Ah oui, bien sûr vous avez lu le titre : c'est L'île des chasseurs d'oiseaux.
Chaque été donc, les habitants de Lewis ont coutume d'envoyer un équipage d'une douzaine de vaillants gaillards sur un rocher perdu en pleine mer à quelques heures de bateau. An Sgeir est un petit îlot, un rocher inhospitalier, battu par les flots et les vents.
Où des milliers de fous de Bassan viennent nicher.
Pendant quinze jours la petite expédition se livre à une terrible boucherie, une véritable curée : deux mille oiseaux (limités par un quota, ils les comptent minutieusement) deux mille petits sont tirés du nid, décapités, plumés, salés. Un vrai régal ensuite (paraît-il …) pour toute l'île pendant les longues soirées d'hiver(1).

[…] Dans quelques minutes, le massacre allait commencer et le fait de prendre ces vies occupait nos pensées. Il est difficile de démarrer la tuerie, mais tuer devient plus facile une fois que cela a commencé.

Une pratique barbare à condamner ? Un rite initiatique à décoder ? Une chasse pittoresque à observer ? Une coutume ancestrale à préserver ? Peter May nous laissera juges.
Mais cet été-là, le jeune Fin fut enrôlé parmi les nouveaux initiés : quelques jours après, il quittera l'île rapidement et fera carrière dans la police à Edimbourg. Que s'est-il donc passé cette année-là sur An Sgeir ? Qu’est-ce qui aura fait fuir le jeune Fionnlagh ? Est-ce finalement sur ce rocher que se trouve la clé du crime d'aujourd'hui ?

[…] « C’est une règle non écrite. Tout ce qui se passe sur le rocher reste sur le rocher. Ça a toujours été comme cela, et ça le restera. »
[…] « Eh, dis-moi, qu’est-ce qui s’est vraiment passé sur le rocher cette année-là ? »
[…] « Je n’ai jamais vu autant de personnes en dire aussi peu à propos de quelque chose d’aussi important. »

L'écriture de Peter May reste très classique et assez impersonnelle mais coule de façon fluide et même si l'accumulation des drames du passé sur le dos du pauvre Fin MacLeod donne quand même vraiment dans le too much, le détour par les Hébrides vaut le voyage en compagnie de cet inspecteur, excellent guide touristique (et patient enquêteur à ses moments perdus) : il y a d'autres épisodes à suivre et il se pourrait bien qu'on y retourne.

(1) -  Wiki [clic] nous certifie cette histoire vraie !


Pour celles et ceux qui aiment les oiseaux de mer, même grillés à la poêle.
D'autres avis sur Babelio.



lundi 5 mai 2014

Des nœuds d’acier (Sandrine Collette)

Misery dans le Morvan.

Il y a des thrillers terrifiques avec un grand méchant serial-killer, des bouquins qui nous en font voir de toutes les couleurs (en fait, on est surtout blanc ou vert de peur), qui nous font frémir d'horreur et frissonner d'effroi, qui nous font laisser la petite lumière allumée la nuit.
Et puis il y a ce premier roman de Sandrine Collette : Des nœuds d'acier.
Ça commence avec un salopard qui sort de taule : Théo vient de purger près de deux ans de prison pour avoir transformé son frangin en légume. Un jaloux violent, notre Théo.
La prison fut un enfer évidemment, mais ce n'est rien à côté de ce qui l'attend.

[…] Au moment où j’aperçois la maison de loin, les premières gouttes de pluie s’écrasent sur mon front. Je finis en courant et j’arrive cinq bonnes minutes plus tard hors d’haleine, la poitrine en feu. La vieille m’attend avec une tasse de thé et des petits cakes qu’elle a faits elle-même. Je sens que je vais me plaire ici.

L'astuce consiste justement à envoyer l'affreux jojo chez pire que lui. Au point qu'au fil des pages, on le prend assez vite en pitié et qu'on aimerait l'aider à sortir de l'enfer qu'il subit.
Car c'est une véritable descente aux enfers : Théo se retrouve prisonnier dans la cave de deux vieillards de montagne, deux barjots insensés et insensibles, au point de le réduire en esclavage pur et simple.
L'idée est de montrer comment l'homme (et même un dur comme Théo) devient facilement une bête, renonce aisément à toute humanité pour mendier une croûte de pain, une carafe d'eau ou une couverture.

[…] Mes dix-neuf mois de prison, c’était de la rigolade à côté.
[…] J’ai arrêté de lutter contre ma propre déchéance. Et oublié la moindre idée de révolte.
[…] Je ne suis plus qu’un reste d’humanité. Une entité qui ne pense qu’à manger, boire et dormir, à éviter les coups, et à se relever le lendemain. Les vieux avaient raison. Je ne vaux pas beaucoup plus qu’un chien. Je ne suis même pas affectueux. Je suis de la race de ces bêtes galeuses qu’on attache au bout d’une chaîne et que personne ne veut plus caresser.

Avec justesse et réalisme, sans se laisser emporter par des scènes trop faciles, l'auteure réussit à nous emmener là où l'on n'a surtout pas envie de se retrouver. Son propos n'est pas de nous décrire des affreux sales et méchants (c'est souvent le cas dans les thrillers où le méchant doit faire peur) mais plutôt de nous montrer l'inexorable cheminement de la victime, lui-même un ancien dur.
Plusieurs petites astuces de scénario (qu'on ne vous dévoile pas évidemment) rendent ce récit terrible mais passionnant, affreux mais palpitant, horrible mais addictif.  Bel exercice de style !
Sandrine Collette nous laisse même croire que cela pourrait être inspiré d'une histoire vraie : si en l'occurrence cette histoire-là est imaginaire (mais réaliste), on sait bien que malheureusement la vraie vie a déjà fourni bien d'autres illustrations.

[…] Même conscient de mes forces qui déclinent, je refuse d’admettre que cela pourrait m’arriver aussi. Pas aujourd’hui, pas au XXIe siècle, pas en France. Et pas à moi.

Bien sûr, on se passionne pour les affres vécues par Théo et son inéluctable déshumanisation mais, paradoxalement, on ne s'étonne guère de l'incroyable méchanceté de ses bourreaux : cela en dit long  sur l'humanité de notre humanité !
Le roman est assez court (ouf ! heureusement !) et l'on tourne les pages à vive allure, impatient de voir enfin cesser les tourments de ce pauvre Théo qui en viendra vite à regretter l'enfer carcéral dont il venait de sortir.


Pour celles et ceux qui aiment la randonnée en montagne.
D'autres avis sur Babelio. Carine et Lo en parlent aussi.


vendredi 2 mai 2014

La petite communiste qui ne souriait jamais (Lola Lafon)

Une histoire qui nous agrée.

On avait connu Lola Lafon côté musique (c'était en 2011).
Mais la dame rebelle tendance anarcho-féministe est aussi écrivain tendance bobo-parisienne. Cela fait un moment que l'on tournait avec méfiance autour de son roman très en vogue en ce moment :  La petite communiste qui ne souriait jamais.
Mais c’est une bio romancée comme on les aime (façon Jean Échenoz ou Patrick Deville).
Et puis mince, ça parle quand même de Nadia Comaneci ! La petite gymnaste roumaine qui en 1976 fit tourner les têtes de presque toute la planète, dont les notres.  Allez, c’est parti.
Lola Lafon était à peine née lors des JO de 76 mais elle a grandi quelques années de l'autre côté du rideau de fer, en Roumanie elle aussi. Et dans une interview, on peut lire d'elle :

Quand je suis arrivée en France, ayant été élevée dans un autre système, j’ai été très brutalisée par la consommation. [...] J’avais 13 ans et je n’avais jamais vu quelqu’un dormir dehors. Ça m’a bouleversée.

Voilà, ça c’est dit. Mais revenons à la petite Nadia.
En 1976 donc, aux JO de Montréal et en pleine guerre froide, la roumaine de 14 ans s'élance sur les barres asymétriques.
Après quelques minutes de sauts et virevoltes, les notes des juges tombent ... et les ordinateurs s'affolent, ils n'arrivent pas à afficher la note. Un 10,0 ? Mais ça n'était pas prévu, impossible avait-on dit, le mieux qu'on puisse faire sur l'écran c'est 1,00 - ça vous va ? Ben non, pas vraiment.
Bien entendu ce bouquin rappelle la bio romancée de Zatopek par Échenoz dans son roman Courir.
Et les parallèles (comme les barres, ah ah) sont nombreux : même époque, même athlétisme venu des pays communistes, même épopée politico-sportive de l'Est contre l'Ouest, mêmes souvenirs … et mêmes désillusions.
Même style d'écriture également : ce n'est pas pour nous déplaire et c'est un sacré compliment pour dame Lola. On retrouve sous sa plume les mêmes petites phrases sèches, d'apparence anodine mais qui font mouche presque à chaque point.
Dans ce genre de bio romancée, peu importe les libertés prises par l'auteure avec la réalité : les événements historiques sont respectés, le reste est imaginé(1). C'est un roman : ni un reportage ni une thèse. Cette littérature nous permet de rêver à l'histoire de Nadia ou plus exactement de reprendre notre rêve oublié depuis 1976.
Bien sûr il est question des corps.
Des corps de ces très jeunes filles, des corps un peu androgynes, et terriblement désirables quand ils réussissent à s'affranchir des pesanteurs et des contingences qui sont notre lot commun.
On oserait même volontiers le parallèle avec le roman-film de Lucìa Puenzo qui lui aussi, évoquait la transformation des corps des jeunes filles.
Nadia Comăneci avait 14 ans sur la poutre à Montréal en 1976. La même année, Jodie Foster avait 14 ans dans le film de Martin Scorcese. Brooke Shields aura 12 ans en 1978 dans le film de Louis Malle : toute une époque inimaginable aujourd'hui, dans ce monde actuel que l'on croit parfois si débridé mais qui s'avère finalement si bien pensant.
Dans les années 90, l'âge minimum pour participer aux JO sera remonté à 15 puis 16 ans.
Il y a Nadia et il y a son entraîneur et mentor : Béla. Un gros homme fantasque et fantastique qui (tout comme nous) semble vivre son rêve par procuration avec ‘ses filles’.
Contrairement à ce qu’on imagine, on n’est pas du tout (du moins jusqu’aux JO de 76) dans une usine soviétique à sportives boostées aux hormones : du fin fond de sa lointaine province moldave, Béla va même devoir batailler ferme pour réussir à intégrer ‘ses filles’ dans l’équipe nationale. Cette première partie du bouquin (et de l’Histoire) c’est du rêve à l’état pur.
Un entraînement impitoyable, une nourriture spartiate(2) et une volonté inflexible dans un corps d’ange souple. Jusqu’à l’apothéose de Montréal.
Après le succès miraculeux, viendront les temps difficiles et les désillusions : évidemment mais on voulait l’oublier, Nadia grandit, grossit, devient jeune fille (elle a même des règles !).
Béla perd son entregent avec les apparatchiks(3), la Securității  devient pire que la Stasi, Nadia se compromet avec le fils du dictateur éclairé(4) qui devient de plus en plus sombre, … sic transit gloria mundi.
Le bouquin est un peu inégal qui alterne des chapitres au souffle épique et d’autres qui se perdent parfois dans des méandres plus introspectifs. Le récit ne semble pas toujours totalement maîtrisé et c’est tout juste ce qui nous retiendra d’épingler un coup de cœur sur la superbe histoire de Nadia Comăneci.
Mais que cela ne vous serve pas d’excuse pour passer à côté de cette lecture indispensable !

(1) - pour agrémenter son récit, Lola Lafon imagine même une fausse correspondance entre elle et une Nadia Comăneci adulte qui relirait et corrigerait sa biographie
(2) - facile évidemment en Roumanie à cette époque
(3) - comme beaucoup, il finira par passer à l’ouest … pour entrainer les petites américaines !
(4) - Lola Lafon a l’intelligence de nous rappeler que Ceausescu fut décoré de la Légion d’honneur par De Gaulle, que la Roumanie fut glorifiée par l’ONU pour sa politique d’hyper-natalité (les femmes étaient constamment surveillées par la police des menstruations pour éviter les avortements , …) et plein d’autres joyeusetés encore qui démontrent ô combien notre Occident a été et sera toujours éclairé


Pour celles et ceux qui aiment les exploits.
D'autres avis sur Babelio. Delphine en parle.


jeudi 24 avril 2014

L’homme qui a vu l’homme (Marin Ledun)

Euskadi Ta Askatasuna

Malgré son titre bonhomme, L'homme qui a vu l'homme, le bouquin de Marin Ledun est plutôt sec et raide. Jusqu'ici on enviait le way of life des surfeurs des plages de la Côte d'Argent mais la vie n'est visiblement pas toujours très cool au Pays Basque.
On se souvient de la ‘sale guerre’(1) menée pendant les années 80 au Pays Basque par l'appareil répressif espagnol avec l'amicale bienveillance de son homologue français : des années sombres qui firent la triste renommée des GAL (Groupes anti-terroristes de libération) venus exterminer les membres d'ETA repliés en territoire français, en Euskadi-Nord.
En 2009-2010 de nouvelles exactions ont lieu dont la disparition(2) de Jon Anza dont semble s'être inspiré Marin Ledun.

[…] Un enlèvement qui tourne mal – mais comment le fait même d’enlever et de torturer un mec pourrait-il bien tourner ?

À cette époque, quelques mois avant qu'ETA abandonne officiellement la lutte armée (ce sera fin 2011), certains voient resurgir les fantômes des années de la ‘sale guerre’.

[…] Elle voit bien que ces histoires de guerre sale qui resurgissent les ennuient au plus haut point. Qu’ils aimeraient lancer une autre rumeur autour de la disparition de son frère. L’idée d’un règlement de comptes entre factions rivales ou d’une guerre de succession au sein d’ETA leur conviendrait parfaitement. Après tout, c’est peut-être le cas. Qui pourrait apporter la preuve du contraire ?

Ce bouquin est l'occasion de plonger dans l'histoire récente de cette région, de revisiter les amours incestueuses entre les appareils judiciaires et policiers, de se perdre dans les arcanes de la désinformation et de la manipulation, de s'étonner encore et toujours de l'impunité avec laquelle peuvent agir des groupuscules miliciens (en France, en 2009).
Sans se laisser emporté par son engagement, Marin Ledun évite soigneusement d'en faire trop sur le volet politique et le héros de son livre n'est pas ETA : les motivations (parfois) de cette organisation et ses actions (souvent) sont suffisamment ambigues pour qu'on ne suive pas aveuglément ses militants.
Non, le propos de l'auteur vise plutôt à retracer le patient (et dangereux) travail d'investigation des journalistes(3) : il y en a deux dans son roman, ni des saints, ni des héros, mais deux journaleux qui font leur boulot.
L’un d’eux, Iban, n’est qu’un demi-basque et encore il ne parle même pas la langue, pas franchement adopté au pays : il nous va nous servir de poisson pilote dans les dédales de l’intrigue.

[…] Tout le monde parle par énigme dans ce pays ou est-ce qu’il y a un truc qui m’échappe ?
[…] Iban est perdu, il ne maîtrise ni le vocabulaire, ni les signes, ni les codes. Il ne connaît pas l’histoire. Pour lui, tout ça n’est qu’un folklore exotique de secte et de cinéma. Il ne voit que des cagoulés dans les deux camps et des paradoxes. Ceux en blanc, qui postent des communiqués et prônent la lutte armée et la réconciliation. Ceux en noir, sur une aire de repos, qui enlèvent et torturent.
[…] Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’il peut débarquer de nulle part et se mêler des histoires d’un pays qui n’est pas le sien ?

Cela donne un récit sec et un bouquin très dur, sans cesse sous tension, une sorte de thriller politique où Marin Ledun ne nous fait guère de concessions : pas vraiment de héros sans peurs et sans reproches, pas d’empathie romancée, pas de scoops politico-journalistiques, pas de rocambolesques péripéties, ...
Mais des faits, beaucoup de faits (inspirés de faits réels on l’a dit), parfois difficilement soutenables(4) , juste hier en 2009, ici en France.
La description coup de poing d'un monde déshumanisé qui renvoie pratiquement dos à dos les flics compromis avec leurs mercenaires et les indépendantistes figés dans leur rigueur militante.
Marin Ledun tient sa prose et son intrigue d'une main de fer et nous donne un récit noir, très dur mais indispensable. Et une vision guère optimiste de notre société.
Pourquoi donc ce bouquin laisse-t-il ce sentiment d’âpre désespérance ?
Peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’un serial-killer un peu fou et donc à nous étranger mais bien d’une histoire presque ordinaire avec des acteurs presque ordinaires ?

(1) -  en référence aux méthodes déjà employées, avec le succès que l'on sait, en Algérie
(2) - enlèvement, séquestration et torture, ...
(3) - on pense un peu au bouquin du suédois Magnus Montelius, lu récemment, même si l'ambiance et le contexte politique sont ici radicalement différents
(4) - mais là encore, aucune complaisance pour certaines scènes trop faciles, presque un modèle du genre, pourtant casse-gueule


D'autres avis sur Babelio. Jean-Marc, Sia et Guillaume (l'auteur de L'île des hommes déchus) en parlent.
Un article de l'Express (de 1995) sur les GAL.

mardi 22 avril 2014

Alice et ses nombreux maris (Francis Dannemark)

Pierre, Vincent, Wilbur, Swami et les autres.

Une histoire belge de l'auteur Francis Dannemark (ah, ah).
L'histoire d'Alice qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un).
L'histoire d'une vieille dame anglaise, de celles qui prennent le thé avec grâce, élégance et raffinement.
L'histoire d'Alice qui, à l'occasion du décès de sa sœur, retrouve son neveu Paul et entreprend de lui raconter sa vie mouvementée, riche en voyages, en anecdotes et en maris.
Au fil de quelques thés et de quelques restos italiens en compagnie de son neveu, la vieille dame très digne défile la pelote de sa vie, de ses voyages (Italie, Canada, Inde, Australie, ...) et donc de ses maris : des maris qui ont une fâcheuse tendance à passer de vie à trépas, alors que notre veuve a une joyeuse tendance à dire ‘oui’ chaque fois qu'on la demande en mariage, toute aussi prompte à oublier son précédent chagrin qu'à s'enthousiasmer pour une nouvelle aventure.
[…] — Quand il a lancé l’idée de se marier, je lui ai dit qu’il fallait que je réfléchisse et il a trouvé que c’était la moindre des choses. Il n’aurait pas dû dire ça si gentiment. J’en ai profité pour ne pas réfléchir du tout et je lui ai dit oui.
— Je n’oserais pas dire que je suis étonné, ai-je dit à Alice
Ou encore :
[…] J’ai eu droit à une séance de massage. Il avait de si grandes mains qu’il a pu me masser la cheville avec l’une et me caresser la nuque avec l’autre. Puis il m’a dit qu’il fallait que je m’allonge un peu et il s’est allongé avec moi… et puis voilà. Nous sommes rentrés à New York ensemble. Il ne m’a pas demandé mon avis. Je me suis laissé faire. C’était bien. Et quand il m’a demandé de devenir sa femme, j’ai dit oui avant qu’il ait fini de poser sa question. Pour ne pas être tentée de réfléchir.
C'est plus facile lorsque l'on vit l'instant présent sans se soucier de ce que nous a donné puis repris le passé, pas plus que de ce que nous réserve l'avenir.
[...] J'avais compris que l'on ne vit qu'un jour à la fois, et plutôt aujourd'hui que demain.
Autant dire que les accidents, les rencontres et les épousailles s'enchaînent pour notre plus grand plaisir !
[…] C’était une citation de Mark Twain : « Let us so live that when we come to die, even the undertaker will be sorry. » Un long silence s’est installé. « Vivons de telle sorte que, lorsque viendra le temps de mourir, même le fossoyeur soit désolé »
Le titre est long mais le petit livre est léger, charmant, divertissant, amusant. En un mot : frivole.
L'écriture de Francis Dannemark est aussi douce et pétillante que sa vieille dame Alice.
Un agréable petit moment de détente qui passe presque trop vite et dont il ne reste peut-être pas grand chose : juste la fugace impression de cette vieille dame aperçue dans le salon d'un grand hôtel de Bruxelles.
À force de légèreté, ce court roman nous a même semblé un peu superficiel.



Pour celles et ceux qui aiment feuilleter les vieux albums photos.
D'autres avis sur Babelio.Yv en parle aussi.

mardi 15 avril 2014

En mer (Toine Heijmans)

Le père et la mer.

Toine Heijmans est un journaliste hollandais. Après quelques ouvrages professionnels, voici son premier roman : En mer. Couronné du Médicis étranger, ben ça alors. Et tous les blogs en parlent.
Alors on se méfie un peu du roman facile à la mode mais on essaye quand même, on commence d'abord par l'extrait numérique ebook des premières pages et puis on clique vite sur acheter la suite car dès les premières pages on a lu, on a vu, que le journaleux écrivait plutôt bien. Et même très bien.
L'histoire d'un homme, l'histoire d'un père. Visiblement pas très à l'aise, pas tout à fait à sa place, dans son rôle social, de mari, de père ...
Pas mal dépressif le gars. Il a pris un congé sabbatique et est parti faire un tour en mer de quelques mois. Il revient au port et pour la dernière étape, il a embarqué sa fille Maria qui était venue le rejoindre. Reste plus que deux jours de mer avant la dernière escale.
Mais dès les premières pages, on sent que ça va très très mal se passer. D'ailleurs il le dit !

[...] Jusqu’à présent tout s’était bien passé, et tout allait bien se passer.

Exactement.

[…] Ce n’était pas très malin. Je fais parfois des choses dont je sais qu’il vaudrait mieux ne pas les faire. Mais je les fais quand même. Je me suis souvent demandé pourquoi il en était ainsi.
[…] Un bateau peut appareiller, mais finit toujours par rentrer au port. C’est ainsi que ça fonctionne partout dans le monde. Les seuls bateaux qui restent dehors sont ceux qui ont coulé. Je suis d’ailleurs resté dehors bien assez longtemps.

Il part en vrille le bonhomme. Dépressif, ça on a dit. Maniaque et un brin obsessionnel aussi.

[…] À bord, il faut être routinier et ordonné, ça rassure. Les amarres dans le coffre aux ancres. Café à huit heures. Les bottes dans la cale. Transcrire régulièrement la position dans le journal de bord. Écouter les prévisions météo sur la VHF. Ranger le pavillon quand le soleil se couche. Mettre le téléphone dans le four lorsque l’orage menace. On survit par routine. Lorsque tout va mal, mieux vaut savoir où tout se trouve. Sans routine, les pensées se bousculent. On pense à tout à la fois. Aux nuages, au four, au café, aux bottes, au pavillon. Au journal de bord, aux amarres. À ta fille qui dort dans la cale avant, la petite cale.

Avec sa fille Maria, il veut bien faire. Prouver à la face du monde en général et à celle de son épouse Hagar en particulier qu'il est un bon père, un bon mari, un homme responsable, un bon gars bien à sa place dans la société. Une obsession qui rappelle un peu celles de David Vann.

[….] Je dois réfléchir. Je dois décider après mûre réflexion. Je dois agir en adulte. Hagar disait : « Je voudrais tellement que tu sois un adulte. Un homme qui prend des décisions. » Je suis un adulte, Hagar. Je vais te le montrer.
[...] Les capitaines ne peuvent pas prendre de mauvaises décisions, mais ils le font tout de même. Je me disais: Entre un père et un capitaine, il n'y a guère de différence. 

On est déjà presque arrivés au port et la petite Maria n'est plus sur le bateau. Et maintenant c'est presque le vent d'hiver de Laura Kasischke qui souffle sur la mer du nord.
Mais Toine Heijmans se démarque habilement de ces ombres menaçantes qu'auraient pu représenter D. Vann et L. Kasischke. D'abord par son écriture, minimaliste, obsessionnelle qui traduit à merveille les raisonnements morbides de son personnage. Juste assez proche pour qu'on s'y identifie avec un peu d'empathie, juste assez tordu pour nous emmener avec lui au fond des eaux du nord.
Et puis y'a le récit de ce gars dont visiblement les plombs ont sauté : pression sociale, professionnelle, familiale, ... notre société moderne est sans pitié. Un véritable rouleau compresseur. Tout comme les rouleaux de la mer qui ne connait pas d'états d'âme. Et malheur à celui qui ne garde pas la tête hors de l'eau.

[...] Mon sort est entre les mains de la mer. Qu'est-ce que ça peut lui faire, à la mer, si j'échoue ? Jusqu'à présent, je voyais dans la mer une compagne, une amie pour faire route ensemble. [...] Mais la mer ne peut pas être une amie. L'eau n'a ni sentiment ni histoire. Elle ne fait rien, elle est, c'est tout. Si elle t'assassine, si elle te noie, il n'y a là rien à rechercher que ta propre stupidité. La mer n'est ni une amie ni une ennemie.
C'est un fait: tu es là dans l'eau. Que tout ton avenir en dépende, le tien et celui des autres - l'eau n'y peut rien. L'eau s'en fiche complètement. [...] L'homme veut se montrer plus fort que l'eau, alors qu'il ne s'agit que d'eau: de l'eau sans pensées, sans arrière-pensées.

Bien sûr on comprend assez vite où est passée la petite Maria mais Toine Heijmans réussit à nous sortir de l’eau une fin étonnante, pleine d'empathie tragique pour son personnage.
150 pages, denses, ramassées qui vont droit à l'essentiel, sans varier de cap.
Quelques pages sur un homme qui part en vrille, un père, un mec broyé par les pressions de notre société. Mais ces pages semblent également trouver un écho chez les filles puisque beaucoup de blogueuses en parlent.


Pour celles et ceux qui aiment se faire promener en bateau.
D'autres avis sur Babelio. Lo en parle, Kathel aussi.


vendredi 11 avril 2014

Code 1879 (Dan Waddell)

Une enquête génialogique !

Petit polar sympa que ce Code 1879 du britannique Dan Waddell.
On retrouve dans ces pages tous les ingrédients d'une de ces séries policières en vogue à la tv.
Une équipe de flics aux figures canoniques mais à qui on a envie de s'intéresser : la fliquette qui n'a pas la langue dans sa poche, le grand vieux flic trop sérieux, etc. ... Et puis le piment, le sel, l'originalité de la série, l'élément étranger venu du privé : cette fois, ce n'est ni un mentaliste, ni un auteur de polars, c'est un généalogiste.
Nous voici à Londres, une ville effrayée par un criminel qui semble reproduire aujourd'hui les meurtres d'un serial-killer qui aurait sévi en 1879 et qui grave sur ses victimes un code qui ressemble fort à une référence d'arbre généalogique.

[…] Foster était de retour à la morgue. « Je devrais m’installer un lit ici », pensa-t-il. Un détour par les toilettes hommes et un rapide regard dans le miroir lui confirma que l’endroit serait approprié – sa peau avait la couleur de la cendre, des sillons noirs et profonds lui barraient le dessous des yeux. Certains pensionnaires du lieu avaient meilleure mine que lui.

La police fait donc appel à Nigel Barnes dont le hobby, la profession et le savoir-faire, sont de parcourir les archives du passé sur les traces de vos ancêtres. Et va y'avoir du boulot, pour les enquêteurs de police comme pour l'enquêteur du passé ...
On ne vous en dit pas plus et il vous faudra attendre les toutes dernières pages pour assister à un enterrement pas banal !

[…] Le Collège royal de chirurgie avait accepté de rendre le corps pour qu’il soit inhumé.

Un polar gentillet, écrit de manière fluide (mais reconnaissons-le, assez incolore et insipide) dont l'originalité est uniquement cette mise en scène de la généalogie appliquée.
C'est plutôt réussi et ce contexte intéressant et curieux donne matière à la fois à l'enquête mais aussi aux crimes. L'occasion de découvrir un peu mieux cette discipline et le passé victorien de Londres.

[…] « Et pourquoi moi ? – Si vous étiez plus au courant de votre histoire familiale, vous le sauriez. »
[…] Quiconque essaie d’oublier le passé a un cadavre enterré à la cave », avait-il dit.
[…] - Il faut que nous voyions clair dans tout ce qui s’est passé à l’époque.
Quelqu’un n’a-t-il pas dit, “le passé est un autre pays” ?
– La France aussi. Et je n’ai jamais eu envie d’aller là-bas. »

L'intrigue est assez rocambolesque (voire un peu capillotractée) mais doit servir utilement le propos, on est d'accord. Le bouquin se lit rapidement et se termine encore plus vite lorsque, dans une scène digne de Misery, on se surprend à tourner les pages à la vitesse tgv !
Comme on n'est pas franchement passionnés de généalogie, il n'est pas sûr qu'on ait réellement envie de poursuivre la série des autres enquêtes de Nigel Barnes, aussi génialogique soit-elle, de peur que le plaisir de la découverte ne soit émoussé.
Pour autant, ce premier épisode méritait quand même bien le détour.


Pour celles et ceux qui aiment les arbres généalogiques et les serial-killer.
D'autres avis sur Babelio. Action-suspense en parle.