mardi 16 janvier 2024

Le bal des folles (Victoria Mas)


[...] Les folles les fascinent et leur font horreur.

●   L'auteure, le livre (256 pages, 2019) :

Le bal des folles est le premier roman de Victoria Mas (oui, c'est la fille de la chanteuse Jeanne Mas) : il a obtenu le prix Renaudot des lycéens et a été adapté au cinéma par Mélanie Laurent en 2021.
À ne pas confondre avec le film Captives, sur le même sujet bien dans l'air du temps, qui sort cette année 2024 avec Mélanie Thierry.

●   Le contexte :

L'hôpital parisien de la Salpêtrière (près de la gare d'Austerlitz) fut construit par Louis XIV au XVII° siècle dans l'ancien arsenal, comme lieu de détention pour les femmes indésirables (prostituées, voleuses ou simples pauvresses, ...) et où beaucoup attendront leur déportation au Québec. 
[...] Quand la dernière pierre de l’édifice avait été posée, le tri avait commencé : c’est d’abord les pauvres, les mendiantes, les vagabondes, les clochardes qu’on sélectionnait sur ordre du roi. Puis ce fut au tour des débauchées, des prostituées, des filles de mauvaise vie, toutes ces « fautives » étant amenées en groupes sur des charrettes.
Juste avant la Révolution qui coïncida avec sa "médicalisation", c'était devenu le plus grand hospice de la planète qui concentra jusqu'à 10.000 personnes.
L'hypnose connaît son âge d'or à la fin du XIX° avec les écoles de Nancy et Paris : le neurologue Jean-Martin Charcot officie à la Salpêtrière et son équipe tente de maîtriser le corps de ces femmes, un corps qu'ils ne connaissent pas. Ce qui n'empêche pas Charcot de faire de ses consultations de véritables spectacles. 
[...] Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l’ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d’avoir une opinion. Depuis l’arrivée de Charcot il y a vingt ans, il se dit que l’hôpital de la Salpêtrière a changé, que seules les véritables hystériques y sont internées. Malgré ces allégations, le doute subsiste. Vingt ans n’est rien, pour changer des mentalités ancrées dans une société dominée par les pères et les époux.
[...] Les compresseurs ovariens parvenaient à calmer les crises d’hystérie ; l’introduction d’un fer chaud dans le vagin et l’utérus réduisait les symptômes cliniques ; les psychotropes – nitrite d’amyle, éther, chloroforme – calmaient les nerfs des filles.
[...] Et, avec l’arrivée de Charcot au milieu du siècle, la pratique de l’hypnose devint la nouvelle tendance médicale.
[...] La séance s’est bien déroulée. Charcot et Babinski ont pu recréer une belle crise, le public était satisfait. L’auditorium était rempli, comme chaque vendredi. Le docteur Charcot mérite son succès.
[...] Les cours publics du vendredi volaient la vedette aux pièces de boulevard, les internées étaient les nouvelles actrices de Paris, on citait les noms d’Augustine et de Blanche Wittman avec une curiosité parfois moqueuse, parfois charnelle. Car les folles pouvaient désormais susciter le désir. Leur attrait était paradoxal.
Fort de sa notoriété, c'est Charcot qui réactive la tradition hospitalière du fameux "bal des folles" où vient s'encanailler la bonne bourgeoisie du Tout-Paris.
[...] Les folles n’effrayaient plus, elles fascinaient. C’est de cet intérêt qu’était né, depuis plusieurs années, le bal de la mi-carême, leur bal, l’événement annuel de la capitale.
[...] Pour ces gens que la moindre excentricité affole, qu’ils soient bourgeois ou prolétaires, songer à ces aliénées excite leur désir et alimente leurs craintes. Les folles les fascinent et leur font horreur.

●   On aime beaucoup :

❤️ Bien sûr Victoria Mas nous interpelle avec ce sujet, mais le lecteur sera tout d'abord surpris par sa prose très soignée : une élégance sans effets ni fausse note, étonnamment maîtrisée pour un premier roman. L'auteure a trouvé le ton juste pour nous faire partager son histoire : elle n'en fait ni trop ni trop peu en restant concentrée sur ses deux personnages pour nous faire passer les quelques messages essentiels.
❤️ Et puis bien sûr, on se passionne pour l'histoire de ce lieu, à cette époque révolue où les hommes ne se savaient pas encore ignorants et se croyaient toujours les maîtres, du monde comme du corps des femmes.
❤️ Si l'on est un peu curieux, on ne pourra qu'apprécier ce court roman, d'une lecture facile, qui a le mérite d'éclairer une époque charnière, un lieu singulier et la violence de la domination de genre, comme on dit de nos jours. 

●   L'intrigue :

Pour mieux comprendre tout cela, Victoria Mas nous propose de suivre dans ce lieu singulier, le destin de deux femmes.
Geneviève est une infirmière, véritable pilier de l'institution, que les aliénées surnomment l'Ancienne.
[...] Son travail consiste au mieux à les soigner, au pire à les maintenir internées dans des conditions décentes.
Eugénie est une jeune fille de la bonne bourgeoisie (famille de notaires). Elle sera internée à la Salpêtrière à la demande de son propre père : elle a eu le malheur de dire qu'elle "voyait" les morts, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni ou encore l'amie Eyglo de Konrad chez Indridason, et papa n'apprécie pas du tout le spiritisme d'Allan Kardec.
[...] Le temps d’une seconde, elle avait oublié qu’elle était ici. Dans cet hôpital pour folles. Une aliénée de plus parmi les autres, leurrée par sa famille, traînée ici par la main qu’enfant elle embrassait avec crainte et respect.
Pour mieux asseoir son récit, l'auteure met en scène plusieurs références de l'époque dans son roman : Leymarie, l'éditeur de Kardec, la fin de Victor Hugo, la danseuse Jane Avril, rescapée de la Salpêtrière qui sera l'une des muses de Toulouse-Lautrec, ...
Mais laissons à Victoria Mas le dernier mot :
[...] La folie des hommes n’est pas comparable à celle des femmes : les hommes l’exercent sur les autres ; les femmes, sur elles-mêmes.

Pour celles et ceux qui aiment faire les folles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

samedi 13 janvier 2024

Le clan Snæberg (Eva Björg Aegisdottir)


[...] — C’était un accident, pas vrai ?

●   L'auteure, le livre (416 pages, 2024, 2021 en VO) :

Eva Björg Aegisdóttir fait partie de l'équipe qui prend la relève du polar islandais après le passage du phénomène Indridason.
Depuis la série des épisodes "Elma" cette auteure n'est plus tout à fait une inconnue pour nous.
La revoici avec ce qui s'apparente à un "hors-série" : Le clan Snæberg, ou plutôt un "préquel" comme on dit, qui (petit clin d'œil aux lecteurs) dans les toutes dernières pages annonce justement l'arrivée de Elma dans la brigade de la petite ville d'Akranes.

●    L'intrigue :

Pour un week-end, la riche famille des Snæberg (ils ont fait fortune dans les pêcheries bien sûr) a loué tout un hôtel de luxe dans la péninsule de Snæfellsnes, celle du célèbre glacier Snæfellsjökull au nord d'Akranes, ville fétiche de l'auteure.
Randonnée, excursion en bateau, bonne chère et alcools forts sont au programme de ce rendez-vous façon "4 générations sous un même toit" ou plutôt "Cluedo" !
[...] Ce n’est pas une famille ordinaire. Les Snæberg font partie des gens les plus riches et influents d’Islande.
[...] Il n’y a rien de plus intéressant qu’une famille, ce rassemblement de gens qui passent du temps ensemble uniquement parce que le même sang coule dans leurs veines. C’est fascinant, à bien y réfléchir, ce qui relie des individus entre eux, et jusqu’où ils sont prêts à aller à cause de ces liens.
Tout le monde sait que les réunions de famille sont rarement de tout repos et dès les premières pages on sait déjà que le week-end s'est mal terminé : la police vient de retrouver un corps au pied des falaises. 
De qui s'agit-il ? Meurtre, suicide, accident, que s'est-il passé ? 
Bon sang, pourtant chacun sait bien qu'en Islande, il ne faut jamais aller se promener seul dans la lande !
[...] La météo pouvait être très mauvaise et les voyageurs se perdaient souvent, sans se rendre compte qu’il y avait un précipice.
[...] Les secours avaient été envoyés sur place durant la nuit pour retrouver un client de l’hôtel disparu dans la tempête, et au petit matin, ils avaient informé la police de la découverte d’un corps.
[...] Baissant la voix, je m’efforce de paraître calme :
— Dis-moi la vérité, Viktor. Pourquoi mentir, hein ? C’était un accident, non ?
Viktor s’humecte les lèvres mais garde le silence.
— C’était un accident, pas vrai ? 
À ce stade, le lecteur n'en saura pas plus et une très longue exposition va nous faire revivre le déroulé du week-end et approcher d'un peu plus près les membres du clan Snæberg : lentement, peu à peu, on devine que chacun cache quelque chose, un affreux mensonge, un sombre passé, un terrible secret, une douloureuse faille, un coupable silence, ...
[...] Porter un secret n’est pas de tout repos. Depuis des années, ce fardeau m’empoisonne, affectant ma relation avec ma famille et mes amis.
[...] Un secret qui pèse sur mes épaules depuis des années et a ruiné tant de choses.

●   On aime beaucoup :

❤️ On aime la prose soignée de cette auteure, constante au fil de ses ouvrages. Avec sans doute une belle traduction, c'est toujours un plaisir que de découvrir chacun de ses bouquins, tous très bien écrits et d'une lecture fluide et agréable. Il faut le souligner.
Des intrigues solides et sans violence : du polar classique qui ne bouleverse pas le genre mais qui devrait plaire au plus grand nombre.
❤️ On aime découvrir avec elle les différentes facettes de la vie actuelle et moderne des habitants de l'île, c'est une autre constante de ses romans avec la description de la vie ordinaire des islandais d'aujourd'hui.
Bon d'accord, avec cet épisode, c'est plutôt la vie des riches !
❤️ Et puis on est admiratif de la construction de ce bouquin : durant plus de la moitié du bouquin, le lecteur est dans l'attente. Certes on découvre peu à peu les différents membres du "clan", mais bon sang, que s'est-il passé ce week-end ? Qui donc gît au pied de la falaise ? Où veut nous emmener l'auteure ? À quoi rime tout cela ?
Et puis tout d'un coup, on sent les fils se resserrer et le drame se nouer : il devient impossible de lâcher le livre avant l'explication finale. 
Les nombreux indices semés adroitement ici ou là (on n'a rien vu venir !) prennent leur place dans le puzzle complexe dessiné par Eva Björg Aegisdóttir.
[...] Les fragments de souvenir s’assemblent comme un puzzle, chaque pièce prend enfin sa place.
Disons qu'on tient peut-être là le meilleur bouquin de l'auteure.

PS : on regrette juste que l'éditeur n'ait pas placé un arbre généalogique du "clan" comme celui qu'on a dû établir ici pour s'y retrouver plus facilement dans tous ces noms aux consonnances étranges et ambiguës.

Pour celles et ceux qui aiment les réunions de famille.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions de La Martinière.
Mon billet dans 20 Minutes.

mardi 9 janvier 2024

Le sang des innocents (S.A. Cosby)


[...] Le Sud ne change pas.

●    L'auteur, le livre (400 pages, 2024, 2023 en VO) :

L'année commence bien avec Shawn Cosby, un romancier noir américain qui a grandi dans le sud, en Virginie, où il réside toujours.
Le sang des innocents est le dernier roman (le troisième en VF) de cet écrivain de la violence et de la colère : le portrait sombre d'une petite ville du sud des US, rongée par le racisme et le fanatisme religieux.

●    On aime beaucoup :

❤️ On aime ce roman noir qui appartient à la catégorie des braseros dans lesquels on déverse tous les ingrédients nécessaires à un dangereux incendie.
Ici le brasero s'appelle Charon, une bourgade de Virginie, état du sud.
Une bourgade où vivent sans aucune harmonie les communautés blanche et noire, où cohabitent pas moins de vingt et une églises (les méthodistes, les pentecôtistes, les catholiques, les luthériens, les corinthiens, etc ...) et où l'on compte plus d'armes à feu que d'habitants.
Une bourgade à majorité noire, dirigée par les blancs et où le shérif est ... noir.
Il suffit d'une étincelle pour que tout s'embrase, une étincelle que Shawn Cosby s'empresse d'allumer avant la fin du premier chapitre : "Il y a une fusillade en cours au lycée et le standard est en train d’exploser sous les appels".
❤️ Derrière une prose soignée, fluide et agréable à lire, Shawn Cosby ne manque pas une occasion de s'attaquer aux deux pêchés originaux sur lesquels s'est construit le pays et qui condamnent les descendants des pères fondateurs sur plusieurs générations : l'esclavage avec un racisme profondément ancré des deux côtés de la barrière, et l'hypocrisie des pasteurs et prédicateurs religieux en tout genre.
Sa plume sait se montrer féroce pour vilipender le mal, sans mâcher ses mots, même si parfois un humour bien senti pointe le nez.
[...] Titus songea que l’esclavage était une tache incrustée à jamais dans les fondations de son comté natal.
[...] Peu importe d’où ils viennent et où ils habitent, les gens sont tous les mêmes. Jaloux, haineux, tordus, pervers… Ils volent et ils mentent, et ils mentent en affirmant qu’ils n’ont jamais rien volé. Les hommes trompent leur femme, les femmes trompent leur mari. Et ensuite, tout ce petit monde va à la messe le dimanche pour prêcher la fraternité et l’amour du Christ.
[...] L’Ancien Testament, le Nouveau Testament, ce n’étaient que des mots avec un m minuscule, une brochure écrite par des fanatiques afin de promouvoir leur culte à la gloire d’un charpentier cloué sur une croix.
[...] Nombreux sont les paroissiens à traverser une crise spirituelle et à se tourner désormais vers les cartouches de chasse et les balles de calibre .357 Magnum plutôt que vers le charpentier de Galilée.
❤️ Pour autant on apprécie que Shawn Cosby ne profite pas de son sujet (une pédocriminalité particulièrement horrible) pour nous livrer un thriller voyeur et complaisant. Bien au contraire, l'auteur épargne son lecteur et son shérif protège son équipe : nul besoin de décrire longuement le mal pour l'imaginer. Il vaut mieux garder la tête froide et se concentrer sur la traque des criminels.
[...] Ils les ont tués. Des adolescents et des adolescentes noirs. Ils leur ont fait des choses dont je préfère même pas te parler parce que je veux pas te mettre les images dans la tête.
[...] Les photos du téléphone étaient révoltantes. Les vidéos se révélèrent insoutenables.
[...] « Quel monstre a pu faire ça ? murmura Carla.
– Pas un monstre, un homme, rectifia Titus. Les monstres ne font pas preuve d’un tel sadisme. »
❤️ On apprécie également le soin apporté par l'auteur à brosser en quelques lignes les portraits de ses personnages, même lorsqu'il s'agit de personnages secondaires qui ne feront qu'une courte apparition dans le roman. Cette mosaïque de personnages, c'est le portrait de la petite ville de Charon.
[...] Paul Garnett avait un secret. Il aimait grommeler et se plaindre lorsqu’il devait sortir le husky que sa femme avait ramené à la maison un an plus tôt sans lui demander son avis. Ses enfants adoraient le chien, sa femme nourrissait le chien mieux qu’elle ne le nourrissait lui, et tous ses voisins estimaient que le chien était plus sympathique que lui. Ils avaient raison. Mais ce secret qu’il gardait si jalousement, ce mensonge qu’il entretenait, c’était qu’il avait beau prétendre le contraire, il s’était attaché à cette fichue boule de poils.

●     L'intrigue :

Nous sommes en Virginie, dans l'un de ces états du sud où les blancs s'accrochent encore aux manettes et où ceux qui ne se sont toujours pas remis de la défaite du général Lee ne voient pas d'un très bon œil l'étoile du shérif épinglée à la chemise d'un noir, Titus Crown, pourtant légitimement élu.
Titus ne fait pas l'unanimité, pas même au sein de sa propre communauté puisque certains voient en lui "un oncle Tom à la solde du système" et que "beaucoup le considéraient comme l’ennemi. C’était le prix à payer lorsqu’on portait l’insigne".
[...] Charon était semblable à la majorité des villes et des comtés du Sud : son sol était imbibé de plusieurs générations de larmes et, ici comme ailleurs, violence et chaos.
[...] Le Sud ne change pas. On a beau essayer d’oublier le passé, il finit toujours par se rappeler à nous de la pire des manières.
Un beau matin donc, la ville de Charon se réveille traumatisée : un ancien élève a déclenché une fusillade dans le lycée. Un enseignant a été tué. Deux adjoints du shérif ont réussi à abattre le forcené. Un fait divers dont sont coutumiers les US.
[...] Une fusillade dans un établissement scolaire à Charon… J’ai encore du mal à le croire. On se dit que ça n’arrive qu’ailleurs. 
– C’est aussi ce que se disent les gens qui habitent ailleurs.
L'ancien élève, le tueur, est un afro-américain. L'enseignant innocent est un blanc qui faisait l'unanimité dans toute la ville. Les deux adjoints qui ont abattu le jeune noir ... sont blancs.
Alors que chacun est en train de choisir son camp, les choses vont se compliquer très vite d'une manière inimaginable : l'innocent enseignant estimé de tous va rapidement s'avérer un salopard de la pire espèce, et encore le mot est faible puisqu'il s'agira de pédocriminalité.
[...] Il aurait pu dire à Scott que Jeff Spearman était soupçonné d’être un pédocriminel doublé d’un tueur en série. Il aurait pu lui dire que Latrell avait probablement rendu service à l’humanité en assassinant l’enseignant. Il aurait pu lui dire qu’un troisième suspect non identifié courait toujours. Mais toutes ces informations faisaient partie d’une enquête en cours.
[...] Au total, six vidéos se terminent par la mise à mort de la victime. » Titus referma le carnet d’un coup sec. Six, songea-t-il. Ils ont tué six gamins. Six familles quelque part qui se demandent où est passé leur enfant.
Un meurtrier qui court encore, des cadavres qui s'accumulent, voilà une situation explosive à l'approche du festival annuel de la ville et le shérif Titus va devoir déterrer de sombres secrets du passé.
[...] Titus constata que quatre de ses cinq tirs avaient atteint la tête. Ce serait un enterrement avec cercueil fermé.

Pour celles et ceux qui aiment le sud.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Sonatine.
Mon billet dans 20 Minutes.

dimanche 7 janvier 2024

Le tour du monde en 72 jours (Nellie Bly)


[...] Faire le tour du monde en moins de quatre-vingts jours.

●    L'auteure, le livre (216 pages, 2017, 1890 en VO) :

L'américaine Elizabeth Jane Cochrane (Nellie Bly sera son nom de plume) est née en 1864 en Pennsylvanie. Ce fut une journaliste d'investigation intrépide, réputée pour ses reportages "immersifs" : elle travaillait "infiltrée" là où il ne fallait pas mettre son joli petit nez, dans une usine de conserve où les femmes étaient exploitées par exemple. À 23 ans, elle se fit même passer pour folle pour les besoins d'un reportage sur les conditions effroyables d'un asile d'aliénées. Reportage qui fit grand bruit à l'époque et dont on parle aujourd'hui encore : Virginie Ollagnier en a même tiré une BD : Dans l'antre de la folie.
Entre deux missions sous couverture, en guise de vacances !, la jeune femme de 25 ans se lance dans un tour du monde en 72 jours, histoire de battre le record virtuel de Phileas Fogg, le héros de Jules Verne.

●    On aime :

❤️ Les amateurs d'aventure seront sans doute déçus : la jeune américaine voyage en première classe sur de beaux vapeurs affrétés à coup de dollars par son journal.
Son principal exploit aura été de faire tenir dans un seul sac de voyage tous ses effets dont une seule robe taillée sur mesure.
Alors quel peut donc être l'intérêt de son journal de bord ?
D'abord la personnalité de son auteure : une toute jeune femme (elle n'a que vingt-cinq ans !), intrépide et sûre d'elle-même, qui voyage seule dans un monde d'hommes qui laissait peu de place aux dames, même aussi mignonnes.
On apprécie cette immersion rétro (Nellie a une jolie plume) dans le charme désuet d'une époque bien révolue. 
On s'intéresse à son regard porté sur le monde qu'elle parcourt : la jeune américaine émancipée voyage en compagnie des maîtres des mers, ces britanniques un peu coincés : le contraste est savoureux.
[...] L’amour indéfectible des Anglais pour leur reine m’impressionnait beaucoup. Même moi, fervente Américaine, convaincue que l’homme est caractérisé par ce qu’ il devient, et non par sa naissance, je ne pus m’empêcher d’admirer leur dévotion pour la famille royale.
Et puis surtout, étonnant et très instructif, il y a ce doux et innocent racisme qui n'a rien à envier à l'arrogance coloniale des anglais.
En bateau :
[...] La douce mélodie des chansons de nègres entonnées par les hommes dans le fumoir.
Au Moyen-Orient :
[...] Le requin n’attaque pas l’homme noir, m’expliqua-t-on. Une fois que j’eus senti l’odeur de la graisse dont ils s’enduisaient le corps, je compris pourquoi ce prédateur se tient éloigné.
En Asie :
[...] Les coolies ont la désagréable manie de grogner comme des cochons. Je ne saurais dire si leurs bruits ont une signification particulière.
[...] Ce coolie était de plus assez farouche - il y a autant de tempéraments chez les coolies que chez les chevaux.
Au Japon :
[...] Le personnel « jap », si alerte, discret et bienveillant, est en tout point supérieur à nos domestiques. Avec leurs collants bleus et leurs tuniques blanches, ils sont aussi plus élégants.

●      L'intrigue :

Rien de bien extraordinaire on l'a dit, dans la relation de ce voyage.
Il y eut bien sûr quelques tempêtes dans le Pacifique (et d'autres de neige dans le train depuis San Francisco).
[...] - Si j’échoue, je ne remettrai plus jamais les pieds à New York, me lamentai-je un jour. Je préférerais encore arriver morte mais victorieuse que vivante et en retard. 
- Ne dites pas ça, mon enfant, répondit Mr Allen, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous conduire à la victoire. J’ai poussé les machines au maximum.
On notera juste que la demoiselle s'est payée le luxe d'aller rencontrer Jules Verne lui-même à Amiens : il la félicitera d'ailleurs chaleureusement, une fois l'exploit accompli et le record de Phileas Fogg battu.
[...] Monsieur et Madame Jules Verne adressent leurs sincères félicitations à la jeune et intrépide Miss Nellie Bly.
Mais le passage le plus émouvant est sans nul doute l'accueil triomphal de son retour en Amérique, "parmi les siens".
[...] Un orchestre s’était déplacé pour moi mais, dans l’excitation, les musiciens avaient oublié de jouer.
[...] Mes compatriotes étaient très fiers que ce fut une des leurs qui ait relevé pareil défi, quant à moi je me félicitais que ce fut une femme qui ait réalisé cet exploit.

Pour celles et ceux qui aiment les jeunes femmes intrépides.
D’autres avis sur Babelio.

Reine Rouge (Juan Gomez-Jurado)


[...] Il a exigé de moi quelque chose d’impossible.

●    L'auteur, le livre (560 pages, 2022, 2018 en VO) :

L'espagnol Juan Gómez-Jurado fut journaliste avant de prendre sa plume.
Reine rouge est le premier épisode d'une série de polars (à suivre : Louve noire et Roi blanc déjà traduits en français).

●     L'intrigue :

Ce polar repose sur un improbable duo d'enquêteurs.
Lui, c'est Jon Guttiérez, un flic que sa hiérarchie vient de mettre sur la touche après qu'il ait trafiqué de fausses preuves pour les beaux yeux d'une dame de petite vertu, pas très malin notre gars. 
Elle, c'est Antonia Scott, une étrange alien au QI surdéveloppé et à la mémoire infaillible qui jongle avec de petites pilules rouges et bleues pour tempérer son mental chaotique. C'est elle la Reine rouge.
[...] — J’imagine que vous avez remarqué qu’Antonia est spéciale. 
— Spéciale ? C’est un euphémisme. Au premier abord, on croirait plutôt qu’elle est dingue ou idiote. 
— Ce qui serait une lourde erreur. Antonia Scott est l’être le plus intelligent de la planète.
[...] Oui, Antonia Scott est insupportable, renfermée, autoritaire, imprévisible et vraisemblablement folle à lier, ou pas loin, en plus de manger n’importe quoi. Mais.
[...] Les yeux vitreux, la mâchoire tendue. Cette expression qui indique que son cerveau tourne à plus grande vitesse que la normale, qu’il est en surrégime.
Pour corser l'affaire, tous deux sont manipulés par un type mystérieux au bras très très long, éminence grise du pouvoir, chargé des basses besognes un peu borderline quand les grands de ce monde ne veulent pas traiter avec la "vraie" police. Avec Antonia, on dirait un remake de Nikita.
[...] — La police ne travaille pas comme ça. Nous ne sommes pas la police. La police est lente, sûre, prévisible. C’est un éléphant qui fonce tête baissée vers son but et écrase tout sur son passage. Nous sommes autre chose.
Cet étrange trio se retrouve à enquêter sur deux enlèvements qui touchent deux des familles les plus riches et les plus influentes du pays. Sauf qu'aucune rançon n'a été demandée et que le premier enlèvement a déjà très mal tourné.
[...] La personne qui a fait ça est extrêmement intelligente et va tuer à nouveau. Ceci n’est que le début. 
— Nous avons affaire à un tueur en série ? demande le Dr Aguado. 
— Non, répond Antonia. C’est autre chose. Un type d’animal différent. Je n’ai jamais rien vu de pareil.
[...] — Il a exigé de moi quelque chose d’impossible. [...]
— Avec tout le respect que je vous dois, madame, que vous a-t-il demandé que vous n’ayez pu lui donner ?

●   On aime un peu :

❤️ Difficile de ne pas se laisser prendre par ce polar au ton original : un peu d'exotisme hispanique, des enlèvements sans rançon, un méchant bien mystérieux, un duo d'enquêteurs improbables et cerise sur le gâteau, cette Reine rouge au cerveau trop rapide. Voilà de quoi passer un bon moment.
😕 Pour autant, le grincheux n'est pas certain d'en redemander : la mise en scène est vraiment artificielle et l'on a du mal à croire à la rencontre de tous ces personnages comme à certaines péripéties d'un scénario un peu rocambolesque. Finalement le dénouement s'avère moins original que le contexte de départ.

Pour celles et ceux qui aiment les coups tordus.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 6 janvier 2024

Uluhg Beg, l'astronome de Samarcande (Jean-Pierre Luminet)


[...] Cette œuvre grandiose : mesurer l’univers.

●   L'auteur, le livre (280 pages, 2015) :

Jean-Pierre Luminet est avant tout un homme de sciences, mathématicien et astrophysicien notamment, chercheur de renom dans plusieurs labos.
Mais c'est aussi un écrivain et un poète qui nous fait profiter d'une plume magique capable d'évoquer et de vulgariser ses sujets de prédilection de manière lumineuse (il porte bien son nom !).
Avec L'astronome de Samarcande il nous brosse une fresque tumultueuse qui réussit à concilier histoire des sciences et Histoire tout court : l'histoire d'Ulugh Beg, petit-fils de Tamerlan, qui fit construire le plus grand observatoire de l'époque (les années 1400) à Samarcande, capitale de la dynastie des Timourides.
Un de ces livres qui nous fait nous sentir plus cultivé quand on le referme. Une façon intelligente de voyager dans l'histoire et la géographie.
[...] — Les voyages, c’est comme les pistaches salées. Tu en prends une et après tu ne peux plus t’arrêter avant que l’assiette soit vide. 
— Voilà de la grande philosophie, mon ami !

●   On aime beaucoup :

❤️ On aime partager l'enthousiasme de l'auteur pour ces savants qui tentent de se mesurer aux étoiles. Même si l'on devine un ton un peu trop bienveillant envers cette époque un peu idéalisée mais sans doute pas aussi éclairée que notre regard occidental veut bien l'imaginer aujourd'hui. Une époque où l'on veut croire que l'islam et sa culture étaient encore illuminés d'une petite lueur, une dernière lumière qui n'allait pas tarder à se perdre dans les obscurantismes.
❤️ On aime la prose de Jean-Pierre Luminet qui sait nous emmener chevaucher nos montures sur les steppes d'Asie centrale comme il sait nous amener sur les chemins de la connaissance. Un juste et savant équilibre entre histoire, géographie, géopolitique, roman et histoire des sciences. On en profite pour redécouvrir ces régions méconnues d'Asie centrale tout comme nos grands classiques des mathématiques célestes, comme cet Al-Khwarizmi (père de l'algèbre et des algorithmes) né à Khiva en Ouzbékistan, tout près de Samarcande.

●    Le contexte :

Le tout début des années 1400 voit s'éteindre le grand Timur Leng (lointain cousin de Gengis Khan, Timur le Boiteux deviendra Tamerlan en occident) à la tête d'un immense empire qui s'étend de la Syrie jusqu'à l'Inde. Conquérant terrible (il faisait édifier des pyramides avec les têtes des habitants des villes qui avaient le malheur de lui résister, pour mieux terroriser ses prochaines conquêtes), il fut aussi un protecteur des arts et des sciences : il capturait et déportait les artisans et intellectuels des villes conquises jusqu'à sa capitale, Samarcande (dans l'actuel Ouzbékistan, la fameuse Transoxiane de l'Antiquité). 
[...] Tamerlan, le Grand Émir, avait un rêve : que Samarcande, sa cité, devînt la nouvelle Babylone. Alors, tel Nabuchodonosor deux mille ans auparavant, chaque fois qu’il s’emparait d’une ville, il choisissait parmi les vaincus ceux qui contribueraient, de gré ou de force, à la gloire et à la beauté de la capitale de Transoxiane.
À sa mort, la dynastie des Timourides connait encore quelques années de paix relative avec l'un de ses fils Chah Rukh, puis l'un de ses petits-fils : Ulugh Beg. Ce fut la période de la Renaissance Timouride, avant que l'empire de Tamerlan ne s'effondre dans les rivalités de clans.

●     L'intrigue :

Ulugh Beg était plus passionné par les astres que par le pouvoir. Il ne rêvait que de "cette œuvre grandiose : mesurer l’univers".
Après les conquêtes de Tamerlan, l'époque était relativement calme et propice aux arts et aux sciences sous l'égide de dirigeants éclairés.
[...] Des contrées où l’on sait faire la distinction entre la science et la religion, la foi et la raison, le monde physique et le monde divin. Dans la Chrétienté d’où je viens, cette distinction-là peut mettre votre vie en grand danger.
[...] Science et religion veillaient à ne pas empiéter sur le territoire de l’autre. Aux oulémas, la métaphysique, aux physiciens, la physique. Certes, la frontière était souvent délicate à déterminer.
Ulugh Beg appelle à ses côtés trois autres grands savants et astronomes Qadi-Zadeh, Al-Kashi et Ali-Qushji (tous ces personnages ont bien entendu réellement existé) pour construire un gigantesque observatoire avec un sextant de quarante mètres de rayon !
Ils réussirent quelques mesures de l'univers avec une précision extraordinaire pour l'époque, comme celle de la durée de notre année terrestre à quelques secondes près.
Hélas, cette période faste (du moins à nos yeux d'historiens occidentaux d'aujourd'hui) n'aura qu'un temps avant que guerres et religions ne reprennent bientôt leurs droits.
[...] — Notre temps est celui des forteresses et des mosquées, philosopha Hussein. Observatoires, madrasas et maisons de la sagesse ne peuvent s’élever qu’en temps de paix, sans remparts ni barbacanes.
[...] L’histoire des hommes ne reviendrait jamais à cette époque d’un Islam jeune et assoiffé de tous les savoirs du monde.
On referme le livre et cette aventure en relisant les vers d'Ulugh Beg, doux rêveur et poète :
[...] Les religions se dissipent, telle la brume du matin, 
Les royaumes s’effondrent, telle la dune sous le vent, 
Seule la science s’inscrit dans le bronze de l’éternité.
L'observatoire astronomique fut rapidement rasé dès que les oulémas prirent le pouvoir mais en 1908, des fouilles mirent à jour la fosse souterraine où s'enfonçait le gigantesque sextant [clic].

Pour celles et ceux qui aiment avoir la tête dans les étoiles.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 4 janvier 2024

Une sale française (Romain Slocombe)

[...] Les deux femmes auraient pu n’en faire qu’une.

●   L'auteur, le livre (272 pages, 2024) :

Le français Romain Slocombe n'est pas un auteur facile.
Artiste aux divers talents, c'est aussi un écrivain à la réputation un peu sulfureuse, qu'il s'agisse de fantasmes érotiques au Japon [clic] ou de personnages troubles de la collaboration française pendant la guerre avec la série des polars Sadorski.
Même si l'inspecteur Sadorski n'est pas ici de la partie, Une sale française appartient à la veine de ses polars qui mettent en scène la collaboration française avec les allemands à partir de 1940.

●    L'intrigue :

Nous allons suivre l'itinéraire mouvementé et difficile de deux femmes pendant la trouble période qui suivit l'invasion de la France par les Allemands en 1940. Une période pas tendre, surtout avec la gente féminine.
D'un côté, Aline Beaucaire née Hoffert en 1911 en Alsace (pas simple à cette époque).
De l'autre, Aline Bockert née en 1916 à Lucerne.
Une redoutable homonymie va rapprocher dangereusement les destinées de ces deux femmes : la confusion s'invite dans les fiches des différentes polices qui traquent tantôt les résistants, tantôt les espions à la solde des allemands.
Aline est une sorte de Mata Hari pro-nazi que l'on surnomme la Panthère rouge.
Ou bien Aline n'est qu'une jolie fille tombée amoureuse d'un voyou qui fricote dans divers milieux.
[...] Les deux femmes auraient pu n’en faire qu’une, ce que les enquêteurs de la DST avaient imaginé.
[...] Je n’ai jamais fait de politique, monsieur le commissaire. Je ne suis qu’une femme de ménage. Comme je vous l’ai dit, tout ce que l’on peut me reprocher est d’avoir manqué de prudence. Et d’être tombée amoureuse.
[...] « Vous nous avez déclaré que vous étiez une bonne Française. Alors pourquoi dès votre arrivée en zone libre n’avez‑vous pas avisé les autorités françaises de l’activité de tous les gens que vous connaissiez et qui travaillaient pour le compte du service d’espionnage allemand ? » Je me souviens d’avoir répondu, épuisée, mot pour mot et d’une voix tremblante : « J’avais l’intention de le faire, mais je ne l’ai pas fait car en dénonçant les autres, mon ami aurait été arrêté également, chose que je ne voulais pas… »
[...] Tout ce qui m’est arrivé de 1941 à 1944, je souhaite en grande partie l’oublier. Même ma famille n’est pas vraiment au courant, je n’en parle pas et ils ont compris qu’il valait mieux me laisser tranquille à ce sujet. Nous tous les Français, n’avons‑nous pas vécu des choses étranges et parfois inimaginables, durant cette période ? Je ne suis pas certaine que tout le monde puisse être fier de ce qu’il a fait.

●   On aimera ou pas :

❤️ On aimera le quiproquo imaginé par Slocombe pour suivre le parcours de ces deux femmes dans une époque troublée qui bouscula tant de destins. 
Comme toujours, l'histoire de l'auteur s'appuie sur une solide documentation de l'Histoire et l'on découvre plusieurs aspects de cette France coupée en deux que l'on croit si bien connaître mais que l'on a rarement l'occasion de voir du côté des "collabos".
😕 Malheureusement la mise en page ne fait pas de ce roman une lecture facile : quand le parcours de l'une des deux Aline est le récit d'une confession, tout va bien. Mais l'histoire de l'autre Aline est retranscrite uniquement à travers des fiches de police franchement illisibles. 
Le souci de véracité et de vraisemblance est louable mais le résultat est quelque peu indigeste.
[...] déclassifié 
république française 
Ministère de l’Intérieur 
Direction Générale de la Sûreté Nationale 
Commissariat de Police, sens (Yonne) 
Sens le 4 Juin 1947 
R A P P O R T 
L’inspecteur pascaud Jacques 
à Monsieur le Commissaire ; 
Objet : demandes de renseignements ; 
Aff. C…/ bockert Aline,
Pour faire suite à la demande de renseignements ci-jointe, émanant de Monsieur duranton inspecteur O.P.J. à la Direction de la Surveillance du Territoire, et concernant l’activité ou les plaintes relevées contre la Nommée bockert Aline, née le 5 février 1916 à Lucerne (Suisse) j’ai l’honneur de porter à votre connaissance ce qui suit : 
bockert Aline semble complètement inconnue de nos services ;

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes et les gangsters.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions du Seuil.

mardi 2 janvier 2024

13 Heures (Deon Meyer)

[...] Et la journée était encore loin d’être finie.

●    L'auteur, le livre (461 pages, 2010, 2008 en VO) :

On ne présente plus Deon Meyer, une valeur sûre du polar sudaf et même du polar en général.
C'est avec ses polars que l'on peut découvrir les différentes facettes d'un pays façonné par une histoire douloureuse et tourmentée qui aura laissé des traces profondes et de multiples cicatrices.
13 heures est un épisode de la série "Benny Griessel" qui date de 2008/2010.

●    L'intrigue :

La journée de Benny Griessel commença par un coup de fil a 5h37.
[...] Un coup de fil à une heure pareille, ça sentait les mauvaises nouvelles, voilà ce qu’il se disait.
[...] C’était un pressentiment. Comme si la journée apportait le mal avec elle.
Treize heures plus tard, à 18h37, les différentes affaires d'une dure journée seront classées.
L'une des deux enquêtes concerne deux jeunes touristes américaines en voyage en Afrique : l'une d'elles vient de se faire égorger en pleine rue. L'autre est en fuite, poursuivie par d'affreux jojos. C'est une véritable course contre la montre qui attend Benny Griessel et son équipe, pour tenter de sauver la jeune américaine. Est-ce que les filles jouaient les mules pour des trafiquants ? Est-ce que le deal a mal tourné ? Autre chose ?
[...] On a un… corps. 
– Où ça ? 
– St. Martin, l’église luthérienne en haut de Long Street. 
– Dans l’église ? 
– Non, elle est dehors. 
– J’arrive.
[...] Elle était blanche. Autant dire que les ennuis n’allaient pas tarder.
[...] Je vous en prie, se dit-il, faites que ce ne soit pas une touriste. Si c’était le cas, la situation allait leur échapper complètement.
Dans le même temps, Benny est appelé sur une scène de crime plus classique : un riche et influent personnage du show-biz vient d'être retrouvé poignardé chez lui, sa femme complètement ivre à ses côtés (madame était alcoolique). Une enquête qui nous apprend plein de choses sur le milieu du show-biz, des disques et de la chanson.
[...] Il y a de l’argent en jeu dans l’industrie du disque.
[...] Les intrigues sont légions. Les scandales comme les divorces, le harcèlement sexuel, les affaires de pédophilie…
[...] Ils se bagarrent pour tout… les accompagnements musicaux, les contrats, les crédits artistiques, les droits d’auteur.
[...] Quand la gloire et l’argent sont en jeu… c’est toujours la même chose.

●   On aime un peu :

❤️ Les polars de Deon Meyer sont toujours l'occasion de découvrir de nouvelles facettes de la nation arc-en-ciel et cet épisode ne déroge pas à la règle, d'autant que l'Afrique du Sud est à l'aube de nouveaux changements : le bouquin date de 2008 et Jacob Zuma s'apprête à prendre bientôt les rênes du pays. Zuma est un zoulou et les xhosas tenaient jusqu'ici les commandes ...
[...] Les quotas raciaux qui changent tous les ans, tout est politisé. Et si Zuma devient président, ils vont virer les Xhosas et coller des Zoulous partout, et tout va changer une fois de plus, nouvelle hiérarchie, nouvelles priorités, nouveaux problèmes.
😕 Pour autant, ce n'est sûrement pas le meilleur bouquin de cet auteur : les deux enquêtes, menées en parallèle selon l'alternance des chapitres, sont très différentes l'une de l'autre et surtout sont conduites à des rythmes bien différents. Du coup, le lecteur peine un peu à passer de l'une à l'autre, à se concentrer tantôt sur le monde du show-biz, tantôt sur la course poursuite, ... et la lecture s'en trouve pénalisée même si bien sûr on s'attend à ce que les deux histoires finissent par se rejoindre. Juste un peu avant18h37 !

Pour celles et ceux qui aiment la nation arc-en-ciel.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 1 janvier 2024

Bonne année 2024 !


Bonne année 2024 à toutes et à tous !

Comme de coutume, on vous souhaite tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année, et pour bien commencer voici déjà une petite rétrospective de l'an passé, un best-of 2023 où l'on a eu bien du mal à ne sélectionner que quelques unes de nos meilleures découvertes, que du très bon donc pour une sélection où dominent cette année la mer et l'aventure.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !
   
► Cliquez sur les titres en gras pour lire le billet original en entier.


Dans notre catégorie polars, toujours bien garnie !, voici quelques repères :

On l'a déjà dit, Olivier Norek est certainement le meilleur auteur français actuel de polars "mainstream" et on tient là l'un de ses meilleurs bouquins, tout simplement.
Territoires pourrait passer pour une histoire de plus sur ces banlieues agitées dont on nous rebat les yeux et les oreilles, aux infos, dans les séries, au cinéma, ... 
On sera surpris par le regard aigu et édifiant de l'auteur sur l'économie de nos banlieues : une démonstration bluffante sur l'aménagement du territoire. 
On dirait presque une vraie-fausse enquête journalistique après les émeutes de 2005. 

D'habitude on n'est pas trop fan des polars dits "historiques", mais celui-ci se passe à Lyon et à une époque pas si lointaine : à la toute fin du XIX°, en pleine affaire Dreyfus, alors que la III° République commence à s'affirmer. 
Gwenaël Bulteau, auteur de noires nouvelles, signe là un premier roman plutôt réussi : La république des faibles, pour une gravure à l'eau forte de la France d'en-bas.

Pour se réchauffer au cœur de l'hiver, on peut partir dans le bush australien avec Jane Harper et son premier roman (de 2017) : Canicule.
Une histoire qui tient plus du roman noir que de l'enquête policière. Une de ces histoires où l'on comprend rapidement que tout est réuni pour que ça finisse mal, que notre héros n'aurait pas du revenir dans ce village où il n'est pas le bienvenu, qu'il ne fallait pas venir remuer la poussière et le sable du désert sous lequel le passé est enterré.
Le portrait d'un petit village du bush australien où tout le monde se connait trop bien et se surveille de trop près, où le climat est plombé par le sable, la poussière et la sécheresse, où l'ambiance est lourde de secrets et de mensonges dont, à l'évidence, il ne sortira de bon.

Dans la catégorie Histoire ou histoires-vraies, quelques belles et instructives découvertes :

Stéphanie Perez est une journaliste et voici son premier roman, plutôt convaincant. 
Son Gardien de Téhéran n'est pas un Gardien de la Révolution, loin s'en faut, mais plus modestement le gardien du musée d'art moderne de la capitale iranienne, un musée créé par Farah Diba, l'épouse du Shah, juste avant la révolution des mollahs guidés par Khomeini.
On révisera notre histoire contemporaine avec notre guide et quelle histoire (vraie) incroyable que celle de cette collection de tableaux !

Paola Nicolas frappe fort avec son premier roman : Les enragés.
À la fin du XIX° siècle, le chimiste Louis Pasteur repose en Italie son cœur à bout de course. À Paris, ses collègues et les médecins de son Institut sont en pleine campagne de vaccination antirabique et injectent à marche forcée le sérum miracle tout en poursuivant les tests sur les chiens et les lapins. 
Toute ressemblance avec ce que nous avons connu récemment ne serait pas fortuite puisque l'auteur a écrit son récit pendant la pandémie : joli coup  pour ce véritable thriller scientifique.

Le journaliste Eric Decouty nous invite à visiter les dessous nauséabonds de la république giscardienne avec un roman documenté et rigoureux : L'affaire Martin Kowal.
Mai 1976, l'ambassadeur de Bolivie est assassiné en pleine rue à Paris. Un attentat revendiqué par une "Brigade internationale Che Guevara". 
C'est le jeune Kowal qui va mener l'enquête tout en sachant bien qu'il est manipulé. Mais qui exactement tire les ficelles et pourquoi ? Qui sont ces fantômes de l'OAS qui rôdent en coulisse ?
Les Brigades internationales ne sont évidemment qu'un leurre bien commode mais qui se cache derrière ? Les rescapés de l'OAS ont fui en Amérique du sud, comme les nazis avant eux, mais quels sont leurs liens inavouables avec les sicaires des dictatures latines installées par la CIA ?

Dans la catégorie aventure, quelques grands voyages et périlleuses expéditions, tirés d'histoires vraies comme les aime. Mais ce sont des lectures qui ne seront pas de tout repos :

Justine Niogret nous conte une expédition en Antarctique, celle qui vers 1910 conduisit trois hommes au désastre : Quand on eut mangé le dernier chien.
Il faudra se laisser happer par ce récit d'une histoire vraie, documentée avec beaucoup de rigueur, mais emportée par la force d'un excellent roman, rédigé d'une plume puissante. Ce bouquin est un coup de cœur, un véritable page-turner, qu'on lira d'une traite, tellement on aura hâte de sortir de l'enfer dans lequel nous aurons plongé avec ses héros. 

Yan Lespoux s'est inspiré du naufrage d'une armada portugaise en 1627 sur les côtes de son Médoc natal pour nous raconter des aventures pleines de bruit et de fureur qui nous emmèneront de Lisbonne jusqu'en Inde à Goa, puis à São Salvador de Bahia au Brésil pour revenir près de Lacanau.
Pour mourir, le monde est un grand roman d'aventures, fort bien documenté, où trois histoires s'entrecroisent, une véritable immersion dans le monde de la mer au XVII° siècle.

L'américain spécialiste du récit de "non-fiction" David Grann nous embarque en 1740 à bord du Wager, vaisseau de l'Empire britannique, en mission secrète pour piller un galion espagnol.
L'expédition sera un fiasco lamentable et les naufragés du Wager échoueront sur une petite île déserte au large du cap Horn. 
Quelle aventure que celle de ces marins partis dans des conditions épouvantables sur les mers furieuses, à la poursuite d'un vain trésor de guerre : on est captivé par la résistance de ceux qui eurent la chance d'en réchapper et leur volonté de survie.
  

Dans la catégorie des îles (et pourquoi pas ?!) voici trois belles pépites sorties du flot des éditions 2023 :

Sorj Chalandon avec L'enragé il s'empare d'une histoire vraie : la révolte de 1934 des enfants incarcérés dans une "maison de correction" (bel euphémisme) de Belle-Île-en-Mer (ah, le charme des îles ...), un ancien bagne de communards. Tout un programme. 
On aimera la rage qui anime le héros du livre et qui jaillit de la prose magistrale de l'auteur : on sent bien que tous deux partagent une enfance maltraitée, le mot est faible. De toute évidence, il fallait un Sorj Chalandon pour raconter l'histoire de l'Enragé, [celle d’un enfant battu qui me ressemble] dira l'auteur, et rarement un livre aura aussi bien mérité son titre. Un livre dur et sans pathos.

Bergsveinn Birgisson est le dépositaire des histoires transmises par son grand-père qui fut, comme le héros du livre, éleveur et pêcheur dans le nord-ouest de l'île.
On appréciera la belle langue de cette Lettre à Helga qui donne à ce monologue toute sa musicalité et qui réussit à transformer cette lettre d'amour en une véritable saga nordique.  
On se passionnera lors de cette immersion dans un siècle d'histoire sociale de l'Islande, pour cette découverte de la vie authentique des éleveurs islandais qui alimentaient la Norvège en gigots d'agneau.
C'est un peu comme une invitation à visiter les coulisses des polars d'Indriðason et consorts.

Restons en Islande avec Joachim B. Schmidt, un petit suisse venu du fin fond des Grisons, tombé amoureux de l'Islande et installé depuis à Reykjavik ! 
On y découvrira l'Islande à travers les yeux de Kalmann, l'idiot du village qui a oublié d'être bête. 
Bienheureux seront ceux qui se laisseront bercer par le rythme lent de la vie de ce petit port de pêche désormais oublié mais qui rêve encore au temps de sa splendeur, quand la pêche au hareng battait son plein et qu'on n'arrivait pas à loger tous ceux qui venaient travailler ici.

Hors catégories, voici quelques très bons bouquins découverts cette année :

Le célèbre norvégien Jo Nesbo délaisse son inspecteur fétiche Harry Hole pour s'attaquer à un gros pavé, un roman noir comme l'on dit.
Leur domaine c'est celui de deux frères qui tiennent station service et ferme d'alpage, tout là-haut dans les montagnes de Norvège.
L'auteur prend tout son temps pour installer une ambiance tendue, sourde, menaçante, celle des huis-clos familiaux plombés de trop lourds secrets. Le drame est fait de non-dits, les dialogues de sous-entendus, le récit de spirales entre passé et présent où l'on découvrira peu à peu différentes vérités.

Il nous faut absolument citer le croate Jurica Pavičić
Après L'eau rouge, on aura le plaisir de le retrouver avec cette Femme du deuxième étage où l'on appréciera toujours son talent de conteur désabusé d'histoires tristes. 
On savourera une plume qui fait des miracles malgré le côté sombre et pas très gai de cette histoire qui ressemble à une tragédie grecque. Un roman noir baigné par l'histoire récente et tourmentée de la côte dalmate.
On a même complété ce roman avec un recueil de nouvelles du même auteur : Le collectionneur de serpents. Des nouvelles qui évoquent les guerres qui ont durablement blessé cette région.

Un roman noir très marquant que cette Femme paradis de Pierre Chavagné, du "nature-writing" bien ancré en Occitanie, dans la région d'Uzès.
Une femme mystérieuse se cache en pleine nature, mi-ermite, mi-sauvageonne, une sorte de Robinson Crusoé version féministe et continentale.
Qui est cette femme, quelle était sa vie d'avant, que lui est-il arrivé, et qu'est donc devenu notre monde qui semble lui aussi, avoir basculé dans l'horreur ... ?
Un roman noir très réussi et une histoire coup de poing. L'histoire de cette femme est rude comme la forêt, sauvage comme la nature qui l'entoure.

Et enfin, dans la catégorie BD voici quelques beaux albums découverts cette année qui aura vu se remettre en route notre machine à BD :

Etienne Davodeau est un peu notre dessinateur fétiche et l'on ne pouvait manquer son dernier album : Le droit du sol, un journal de voyage où il raconte et dessine son périple (à pied) depuis la grotte préhistorique de Pech Merle dans le Lot jusqu'au site d'enfouissement des déchets nucléaires de Bure dans la Meuse.
On retrouvera l'humilité de l'auteur, dans ses dessins comme dans ses textes, sa modestie, son autodérision, tout ce qui cache son humanité, sa généreuse culture et son engagement. 

Dans Le serpent et le coyote, on retrouvera les BD "à texte" de Matz qui sait jouer les "écrivains" et qui s'y entend pour nous faire partager la route d'un coyote solitaire comme on les aime : on ne se lasse pas de ces monologues ou de ces dialogues, de ce ton sec et nerveux qui claque et qui est celui des meilleurs romans noirs US. 
Les auteurs se sont emparés ici d'un thème cher au polar noir : le programme US de protection des témoins, le WITSEC (le Witness Security Program) qui offre, aux frais de l'État, une seconde vie aux truands qui acceptent de témoigner contre de pires truands. 

Christian Lacroix dit Lax est un auteur qui signe ses scénarios comme ses dessins. L'université des chèvres est un très bel album dans une tonalité socio-naturaliste qui rappelle un peu le style Davodeau, encore lui.
On découvrira un scénario très astucieux, façon "la boucle est bouclée", qui réussit à croiser les destins, les géographies et les époques sans que cela paraisse artificiel : de 1883 à 2019, une histoire portée par un propos parfaitement maîtrisé. 
Cet album est un élégant plaidoyer pour l'école, la liberté et l'indépendance de l'enseignement. 

Il y a quelques semaines, on avait également préparé une liste de "cadeaux de Noël" : vous y retrouverez le best-of ci-dessus bien sûr, mais également d'autres bonnes idées : c'est ici.

Bonnes lectures, bonnes aventures et bonne nouvelle année !

jeudi 14 décembre 2023

L'été circulaire (Marion Brunet)

[...] Échapper à ce putain d’été de merde.

    L'auteure, le livre (256 pages, 2018) :

Marion Brunet est une fille du midi ; née dans le Vaucluse, elle habite Marseille.
Après diverses nouvelles et des romans "jeunesse", elle réussit un joli coup en 2018 avec son premier roman noir pour adultes : L'été circulaire, qui remporte le prix de littérature policière.

      L'intrigue :

Ça commence plutôt bien avec l'histoire de deux sœurs, Céline et Jo, deux ados qui traînent leur incommensurable ennui dans une banlieue pas très chic de Cavaillon, version crado pas bobo du Luberon. 
[...] Ici, l’ennui est un art, presque un art de vivre.
[...] Il n’y a rien à faire, ici. Sans deux-roues, sans bagnole, c’est la mort. Même pour aller à Cavaillon – pour quoi faire, d’ailleurs ?
[...] N’importe quoi pour échapper à ce putain d’été de merde. 
Céline est de ces gamines un peu trop jolies qui font tourner les têtes.
[...] Une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot.
[...] Jo et Céline s’introduisent en douce dans les belles propriétés encore vides pour profiter des piscines. Plus qu’une habitude, c’est devenu un rituel qui marque le début de la saison. Le Vaucluse est rempli de villas habitées un mois par an, et toutes ont des piscines.
D'une fête foraine à l'autre, Céline se retrouve enceinte beaucoup trop tôt. Ce qui n'est du goût de personne, ni de son père, un vieux beauf raciste à la gifle facile, ni de sa mère pas très aimante non plus et qui ne se voit pas grand-mère à trente-quatre ans.
Et ce jeune voisin arabe qui connait les deux filles depuis qu'elles sont toutes petites ? S'est-il montré trop gentil avec Céline ?
Tous les ingrédients d'un drame bien noir sont réunis dans la chaleur de l'été ... 

    On n'aime pas trop :

😕 Même si la cheffe Marion Brunet a réuni là quelques bons ingrédients, le grincheux trouve que la sauce ne prend pas et reste sur sa faim.
La faute sans doute à un point de vue très manichéen, un ton beaucoup trop misérabiliste, une peinture sociale aux couleurs beaucoup trop criardes, une profusion de clichés faciles et des personnages aux traits grossiers, en noir ou blanc.
L'exagération ne sert pas vraiment la cuisine et le plat nous reste un peu sur l'estomac.
Une recette manquée qui nous rappelle beaucoup celle de Rebecca Lighieri.

Pour celles et ceux qui aiment les étés en pente raide.
D’autres avis sur Babelio.

Le mur invisible (Marlen Haushofer)

[...] Ce sera le seul récit que je laisserai.

●  L'auteure, le livre (256 pages, 1988, 1963 en VO) :

Une fois n'est pas coutume, voilà qu'on ressort un vieux bouquin : l'édition originale date de 1963 (!) et on a lu une première fois la version française en 2015, mais sans la chroniquer. Une relecture s'imposait donc pour réparer cet oubli.
Marlen Haushofer (décédée en 1970) est une autrichienne qui dut traverser une époque difficile. 
Le mur invisible est son ouvrage le plus célèbre, devenu culte pour l'écoféminisme.
Écriture et sujet sont intemporels, universels : c'est ce qu'on peut appeler un grand roman, sans doute en train de devenir un véritable classique. Un film en a été tiré en 2013.
Hasard de l'agenda de nos lectures, les parallèles sont nombreux avec La femme paradis (du français Pierre Chavagné) que l'actualité littéraire vient tout juste de mettre entre nos mains.

●   L'intrigue :

Une femme dont on ignore presque tout, se réveille seule dans un chalet de montagne, séparée du reste du monde par un mystérieux mur transparent au-delà duquel toute vie a été pétrifiée.
Les amis d'hier ne sont pas rentrés, sa seule compagnie est celle d'un chien, d'un chat et d'une vache.
C'est son journal que nous lisons, un récit qui se situe quelque part entre une robinsonnade, un conte philosophique, un survivalisme post-apocalyptique et la réflexion solitaire d'une ermite.
[...] Ce qui importe c’est d’écrire et puisqu’il n’y a plus de conversation possible, je dois m’efforcer de continuer ce monologue sans fin. Ce sera le seul récit que je laisserai.
[...] Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison. Je n’ai personne ici qui puisse réfléchir à ma place ou prendre soin de moi. Je suis seule et je dois essayer de survivre aux longs et sombres mois d’hiver. Il est peu probable que ces lignes soient un jour découvertes.
[...] Depuis quelques jours, il m’est apparu clairement que j’espère que quelqu’un lira ce récit. Je ne sais pas pourquoi je le souhaite, ça ne fera en effet aucune différence. Mais mon cœur bat plus vite quand je me représente que des yeux humains se poseront sur ces lignes et que des mains humaines tourneront ces pages. Il est plus probable que ce seront les souris qui dévoreront cette histoire.
[...] C’est un sentiment bizarre que celui d’écrire pour des souris. Parfois je dois faire semblant d’écrire pour des hommes, ça me devient alors plus facile.
Comme tout bon survivant post-apocalypse, elle passe le temps au rythme des tâches nécessaires à sa survie et celle de ses animaux.
[...] Je n’ai jamais perdu certaines habitudes. Je fais ma toilette tous les jours, me brosse les dents, lave mon linge et nettoie la maison. Je ne sais pas pourquoi je le fais, j’obéis à une sorte d’exigence intérieure. Si j’agissais autrement, j’aurais sans doute peur de cesser peu à peu d’appartenir au genre humain et je craindrais de me mettre à ramper sur le sol, sale et puante, en poussant des cris incompréhensibles.
[...] Je possédais encore dix boîtes d’allumettes, environ quatre mille. D’après mes calculs, elles devraient suffire pour cinq ans. Je sais aujourd’hui que mon calcul a été à peu près juste. La réserve durera encore deux ans et demi si je fais très attention.

●   On aime vraiment beaucoup :

❤️ La prose de Marlen Haushofer est élégante et soignée mais suffisamment intemporelle ou étonnamment moderne pour n'avoir pas pris une seule ride depuis soixante ans.
Même si de nombreuses réflexions psycho-philosophiques émaillent le roman, ce n'est jamais pontifiant, mais toujours pertinent et l'auteure ne s'éloigne jamais bien longtemps du récit de la vie de cette femme isolée du monde : on reste captivé d'un bout à l'autre et si un vague mystère entoure bien sûr l'origine de ce mur, on l'oublie rapidement et on s'intéresse bien plus à la survie de cette ermite malgré elle.
On s'inquiète avec elle pour la future récolte de pommes de terre, pour la hauteur du tas de bois, pour la quantité de foin rentré avant l'hiver, ... 
Le récit est habilement dosé et, tout comme La femme paradis mais en plus "classique", on tient là une histoire forte, prenante qui laisse une empreinte durable sur le lecteur.
❤️ Et puis il y a le propos féminin ou féministe quand reviennent les souvenirs de cette femme et de sa vie d'avant. 
[...] Je ressemble davantage à un arbre qu’à un être humain, une souche brune et coriace qui a besoin de toute sa force pour survivre. Quand je me remémore la femme que j’ai été, la femme au léger double menton qui se donnait beaucoup de mal pour paraître plus jeune que son âge, j’éprouve pour elle peu de sympathie. Mais je ne voudrais pas la juger trop sévèrement. Il ne lui a jamais été donné de prendre sa vie en main.
[...] Encore jeune fille, elle se chargea en toute inconscience d’un lourd fardeau et fonda une famille, après quoi elle ne cessa plus d’être accablée par un nombre écrasant de devoirs et de soucis. Seule une géante aurait pu se libérer et elle était loin d’être une géante, juste une femme surmenée, à l’intelligence moyenne, condamnée à vivre dans un monde hostile aux femmes, un monde qui lui parut toujours étranger et inquiétant.
❤️ On aime bien aussi suivre cette femme solitaire entourée de ses rares animaux (un chien, un chat, une vache) qui deviennent peu à peu de vrais personnages du roman.
[...] Je me retrouvais seule dans la forêt avec une vache, un chien et un chat, privée de tout ce qui avait été ma vie pendant quarante ans.
[...] Je ne sais pas comment j’ai réussi à survivre à cette période. Je ne sais vraiment pas. Je n’ai dû y parvenir que parce que je me l’étais fourré dans la tête et parce qu’il fallait bien que je prenne soin des trois animaux.
[...] Je ne sais pas ce qu’il serait arrivé si la responsabilité de mes bêtes ne m’avait pas obligée à accomplir au moins les gestes indispensables.
[...] Mon imagination n’était plus alimentée de l’extérieur et les désirs s’apaisaient lentement. J’étais déjà bien contente quand nous étions rassasiées, moi et mes bêtes, et quand nous n’avions pas à souffrir de la faim. Même le sucre me manquait à peine.
[...] J’avais toujours aimé les bêtes, mais à la manière superficielle des citadins. Et quand soudain je me mis à dépendre entièrement d’elles, tout devint différent.
❤️ On aime bien aussi terminer sur une fin très élégante que l'on ne vous dévoilera pas mais qui reste bien dans le ton de ce très curieux roman.

Pour celles et ceux qui aiment les chiens et les animaux.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 4 décembre 2023

De larmes et de haine (Bruno Jacquin)

[...] Il y a trois sortes de violence.

    L'auteur, le livre (304 pages, 2023) :

Un peu dans la même veine que Eric Decouty lu récemment, le journaliste Bruno Jacquin s'est fait une spécialité de polars engagés, inspirés de faits historiques et politiques : bavure militaire au Niger, attentat du GAL au pays basque, ...
Avec sa dernière "enquête", De larmes et de haine, il nous propose de remonter le temps dans l'ombre des hommes de Maurice Papon, d'aujourd'hui à 1940 en passant par 1961.

    Le contexte :

C'est un sinistre panoramique historique de plus de quatre-vingts ans que nous offre Bruno Jacquin.
1940 : la France est occupée par les allemands et Bordeaux joue les bons élèves pour répondre aux directives de Vichy et de la Kommandantur. Sous l'égide de Papon et de ses collègues, les rafles et les déportations de juifs vont bon train, quel horrible jeu de mots.
[...] Il ne fait décidément pas bon être Juif à Bordeaux. Toutes les décisions prises par le gouvernement de Vichy sont surabondées en Gironde par zèle ou pour plaire à l’occupant.
1961 : la guerre d'Algérie est à un tournant, le FLN est actif jusqu'au cœur de Paris même. Le 17 octobre, une manifestation pacifiste du FLN tourne mal : la police de Maurice Papon, alors préfet de Paris, use de provocations, chauffe ses agents au rouge et c'est le drame. Plusieurs centaines d'algériens sont tués et nombreux seront ceux dont les corps seront balancés dans la Seine.
Les bus de la RATP sont de nouveau réquisitionnés pour la rafle au Palais des Sports.
2021 : les manifestations se succèdent comme celle des personnels de santé en juin et depuis les gilets jaunes, la répression policière se fait de plus en plus sévère et violente.

    On aime un peu :

❤️ On apprécie beaucoup la leçon d'Histoire donnée par Bruno Jacquin : il n'est jamais inutile de rappeler certains événements historiques et de les mettre en perspective.
Ce dont il est question ici c'est de violence policière, de violence répressive.
Bruno Jacquin a repris dans son livre les propos édifiants et éclairants de Hélder Pessoa Câmara, évêque brésilien : 
« Il y a trois sortes de violence. 
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. 
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. 
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. 
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
😕 Par contre le fil rouge de l'intrigue qui est supposé servir de guide au lecteur est beaucoup trop ténu. Tout cela est bâti sans grande conviction, autre que la volonté de mettre bout à bout les moments historiques et cela ne suffit pas à tenir le lecteur en haleine. C'est dommage mais, cette fois-ci, la leçon d'histoire salutaire ne suffit pas à faire un bon roman.

      L'intrigue :

Nous sommes invités à suivre les traces d'un homme de Maurice Papon. 
Bonnafé est un personnage imaginaire calqué sur des officiers réels. Jeune inspecteur zélé en 1940, nous le retrouverons commissaire aux commandes de la répression sanglante du 17 octobre 1961 et il finira contrôleur général, décoré en 2021 pour bons et loyaux services.
[...] Qu’est-ce que tu crois, que tous les collabos de la police de Vichy se sont évaporés après la guerre ? Le pays avait besoin de fonctionnaires pour redémarrer, on a recyclé la plupart d’entre eux. Les Allemands ont fait pareil avec leurs nazis.
[...] Dossiers perdus, affaires classées, amnisties dans un second temps. Alors les survivants, les témoins ont laissé tomber. Depuis longtemps.
De l'autre côté, un jeune garçon Schlomo Kozlowski, perd ses parents juifs à Bordeaux en 1940 : il n'oubliera jamais le regard de Bonnafé responsable de leur arrestation et de leur déportation.
Aujourd'hui c'est un vieillard qui reconnait au hasard d'un hall d'aéroport le visage de celui qu'il n'a jamais pu oublié et qui l'a rendu orphelin jadis.
Bonnafé a changé de nom pour faire oublier son passé de collabo et d'autres zones d'ombre de son parcours, il s'appelle désormais Boulanger, mais le témoignage de Kozlowski va être pris au sérieux par la journaliste Leïla Laoudi (personnage récurrent des ouvrages de l'auteur) qui entreprend d'enquêter sur Bonnafé/Boulanger.
[...] Elle tient à « faire le doublé », lier les deux affaires. Bordeaux 42, Paris 61 : la police française sous les ordres de Maurice Papon a tué en conscience, sur ordre. Et la République, par ignorance peut-être, sans doute, célèbre encore les zélateurs de ces crimes d’État.
Va-t-elle réussir à dénoncer le jeune collabo antisémite, le commissaire de police aux méthodes musclées, le vieil homme finalement décoré par la République qu'il a si bien servie au fil des années ?

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire de la république.
D’autres avis sur Babelio.