lundi 19 février 2024

L'Inuite (Mo Malo)


[...] L’histoire des enfants‑cobayes du Groenland.

L'auteur, le livre (416 pages, avril 2024) :

Mo Malø est le pseudonyme d'un auteur bien de chez nous : Frédéric Ploton ou Frédéric Mars (un autre pseudo encore). 
Un auteur que l'on connait depuis 2018 et sa série de polars qui nous ont transportés régulièrement au ... Groënland (la série des Qaanaaq).
Des polars ethnico-nordiques dans la même veine que ceux d'un autre frenchy, Olivier Truc qui, lui, nous faisait voyager en Laponie.
Mais revenons en Kalaallit Nunaat (la terre des hommes) pour y suivre Paninguaq Madsen, "un prénom purement inuit, un nom de famille danois –  comme la plupart des habitants du pays".
 [...] – Mais tout le monde m’appelle Panik, ajouta‑t‑elle. Elle sourit. 
– Parce que quand on fait appel à moi, en règle générale, c’est plutôt en urgence.
C'est elle L'inuite du titre, une sage-femme itinérante, une sanaji : là-bas, pas question d'aller en urgence à la maternité (ni où que ce soit d'ailleurs).
[...] Elle est une donneuse de souffle. Anirniq. Elle ne le vole pas, ce souffle ; elle l’offre. Elle permet que d’un rien hurlant encore englué de douleur, chose infime, se façonne un destin –  chasseur, pêcheur, chamane ou prince d’une contrée lointaine, peu importe.

Le contexte :

Mo Malø a pris prétexte d'une histoire-vraie pour bâtir son roman : dans les années 50, le gouvernement danois tente une "expérience" (Eksperimentet ce sera le mot officiel) pour une campagne de "danification" de sa colonie.
[...] L’histoire des enfants‑cobayes du Groenland, c’est ça ?
[...] L’exil forcé d’enfants groenlandais dans les années d’après‑guerre,
[...] Une expérience pilote sur une sélection de petits Groenlandais. Les fameux 22. « L’Expérience ». Tim avait déjà entendu le terme employé au sujet de ces enfants, comme s’il s’agissait de vulgaires souris de laboratoire.
[...] Quand, à cette époque, le gouverneur a décidé d’envoyer vingt‑deux petits Groenlandais pour les « rééduquer » au Danemark, ce sont les pasteurs qui ont servi d’agents recruteurs dans les différents villages concernés.
Il faudra attendre soixante-dix ans pour que la première ministre Mette Frederiksen présente des excuses officielles au nom du gouvernement danois.
Voilà une bien sombre histoire qui rappelle celle des enfants de la Creuse ou encore celle des enfants placés en Suisse pour ne citer que d'autres romans lus récemment, sans parler bien entendu des amérindiens ou des aborigènes.

On aime :

❤️ On apprécie toujours le ton des polars de Mo Malø, jamais horrifiques, toujours documentés et qui, au fil des épisodes, sont de plus en plus ancrés dans la réalité sociale et historique de ce territoire méconnu, plutôt que dans son aimable folklore.
❤️ Évidemment on est ici curieux d'en apprendre plus sur cette "Eksperimentet", cette terrible histoire des enfants du Groënland, symbole de l'attitude coloniale du Danemark envers son territoire d'outre-mer, un territoire qui devra attendre 1979 pour obtenir une relative autonomie par rapport à la Couronne Danoise. 
Cette "expérience" avec les enfants des années 50 va laisser des cicatrices douloureuses qui feront aujourd'hui la trame de ce polar ...
[...] Rien n’a changé dans les rapports entre le Danemark et le Groenland. Nous nous comportons encore et toujours comme des colons avec nos territoires d’outre‑mer. Et surtout, on fait l’impossible, y compris aujourd’hui, pour museler les victimes de nos mauvais comportements.
❤️ On aime l'unité d'ambiance et de ton de cette intrigue qui réserve son lot de fausses pistes et de rebondissements, notamment avec cette étonnante tradition inuite, l'ateq, qu'on ne détaille pas ici pour ne pas divulgâcher mais qui touche à la question du genre très à la mode en ce moment.

Le pitch :

La sage-femme itinérante Paninguaq Madsen, dite Panik, vient d'accoucher une très jeune fille.
Peu après on retrouve Nina Eliassen, la jeune maman, sauvagement égorgée, le bébé confié à des voisins.
Il y a quelques mois déjà, le grand-père Eliassen avait été retrouvé mort, ligoté sous la glace. 
Les Eliassen ont-ils le mauvais œil ? Ou bien est-ce Panik qui accomplit une vengeance venue d'un lointain passé ?
Le flic inuit local, Bjorn Westen, mène l'enquête sans trop se stresser.
[...] Avec ses auxiliaires empotés, ses méthodes d’un autre âge, son absence de rigueur et de moyens techniques décentralisés, il était le représentant d’une police dépassée. D’un ancien monde.
Les autorités danoises, soucieuses d'enfouir tout cela sous la neige, envoient sur place un autre flic, Tim Osterman de la PJ de Copenhague, dans une manœuvre qui ressemble bien à un piège pour éloigner un gratte-papier devenu encombrant et agiter l'épouvantail d'un exil administratif.
[...] – Ils vous ont menacé d’un placard, n’est‑ce pas ? 
– Pardon ? 
– Ça n’a rien de honteux. Ils l’ont fait pour chacun de nous, à l’époque.
Contre toute attente de leur hiérarchie, les deux flics vont finalement former une bonne équipe et mener l'enquête à son terme ou presque, il faut bien que ce pays garde quelques mystères sous la glace.
[...] Sans parler de camaraderie, le climat de défiance avait cédé le pas à une coopération raisonnée. Sans se l’avouer, chacun comptait sur l’autre pour le sortir de l’ornière promise en cas d’échec. Ça n’effaçait pas leurs différences ; cela gommait juste la tension entre eux.

Pour celles et ceux qui aiment les chiens de traineau.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de La Martinière.
Mon billet dans 20 Minutes.

vendredi 16 février 2024

La douleur fait naître l'hiver (Matteo Porru)


[...] Comment est la neige aujourd’hui ?

●   L'auteur, le livre (176 pages, 2024) :

L’italien Matteo Porru n'est qu'un gamin ! 
Un étudiant en philosophie de seulement 23 ans, mais déjà repéré par les médias italiens comme un jeune prodige.
La douleur fait naître l’hiver est son quatrième roman (!) mais le premier traduit en français.

●   On aime :

❤️ On imagine le devoir de classe de Matteo Porru (il est étudiant en philo !).
"La neige permet-elle de recouvrir les souvenirs de la mémoire jusqu'à l'oubli des plus douloureux ? - vous avez deux heures". 
Et c'est à peu près le temps qu'il nous faut pour lire ce petit conte de moins de 200 pages.
❤️ On est fasciné par le personnage imaginé par l'auteur : à Jievnibirsk, tout là-haut au fin fond de la Russie, dans la région d'Arkangelsk, là où le froid arrête même les montres et où "la mer de Kara est gelée presque toute l’année", Elia Legasov est le dernier "déneigeur" qui parcourt obstinément les routes d'un petit village au volant de son chasse-neige.
On peut revoir quelques images du film Sang froid avec Liam Neeson, mais ce sera l'humour en moins.
[...] À   Jievnibirsk, on parle de la tempête comme du «  ciel qui tombe  »  : la seule chose qui terrifie quotidiennement depuis toujours les habitants. [...] Dès le plus jeune âge, on enseigne même aux enfants à en avoir peur  : ne jamais sortir, sous aucun prétexte, ne jamais aider personne lorsque le ciel tombe.
[...] Durant toutes ces années, entretenir les machines et désencombrer la voie publique ont toujours eu une certaine valeur. C’était une véritable institution. 
❤️ On se laisse emmener par une histoire puissante, une plume furieuse qui emporte tout sur son passage comme la déneigeuse d'Elia Legasov.
❤️ On savoure ce conte philosophique qui nous rappelle que la mémoire de notre cerveau est parfois trompeuse : les souvenirs trop pénibles sont souvent oubliés et les plus douloureux peuvent même être tout simplement "réécrits". 
L'allégorie est claire : la neige qui tombe ici sans cesse recouvre tout. Seul le "déneigeur" a le pouvoir de faire ressurgir les souvenirs du passé. Mais s'agit-il bien de la réalité ou bien de souvenirs qui ont été réécrits ?
[...] –  Comment est la neige aujourd’hui  ? 
–  Il y en a trop, Matvej, comme toujours.
[...] Dans un village où la neige tombe et où tout le monde oublie, les Legasov déblaient et se souviennent.
[...] Là où tombe la neige, nous l’enlevons. Nous faisons ressortir ce que le destin voudrait dissimuler.
[...] L’homme oublie tout. –  Nous, nous déblayons la neige, nous nous souvenons de tout.

●   L'intrigue :

À Jievnibirsk dans la famille Legasov, on est déneigeurs de père en fils pour tenter de maintenir dégagées les routes du village.
Elia, le dernier homme de la famille, le dernier "déneigeur", est un survivant comme tous les habitants de ce village perdu au passé douloureux où "vivent des êtres humains oubliés du monde et du temps".
Ce jour-là vont débarquer quelques géologues venus prospecter des réserves de pétrole : leurs travaux vont exhumer un cadavre et son passé, enfouis jusqu'ici profondément sous les couches de neige.
[...] L’ouvrier qui a découvert le crâne et les morceaux de chair a vomi pendant plusieurs minutes avant de prendre ses jambes à son cou en criant de venir voir, qu’il y avait un truc mort enseveli sous la neige, mais depuis longtemps.
Que s'est-il passé à Jievnibirsk dont personne ne veut se souvenir ?
[...] –  Comment avez-vous su pour la rafle  ? 
–  Le village n’est pas grand, les gens parlent. 
–  Et que disent-ils  ? 
–  Seulement que c’est arrivé, je ne sais rien de plus. 
Dans une ambiance qui rappellerait presque le Rapport de Brodeck, la neige déblayée laissera finalement apparaître quelques pénibles souvenirs. 
Certains si douloureux qu'ils ont même été réécrits et qu'il faudra pelleter encore quelques strates de neige pour approcher de la vérité ... et d'un très beau dénouement.

Pour celles et ceux qui aiment les chasse-neige.
D’autres avis sur Babelio
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel.
Mon billet dans 20 Minutes.

Des poignards dans les sourires (Cécile Cabanac)


[...] On a cherché la tête, les mains et les pieds ?

●   L'auteure, le livre (480 pages, 2019) :


Cécile Cabanac appartient à la meute des Louves du polar, le collectif qui entend promouvoir les plumes féminines du polar français. Une excellente initiative !
Un polar français écrit au féminin que l'on commence à bien connaître ici.
Des poignards dans les sourires est la première enquête de Virginie Sevran, une fliquette qui a délaissé le Quai des Orfèvres parisien (c'est très tendance !) pour s'exiler dans l'Auvergne de Clermont-Ferrand.
Avec un titre, emprunté au Macbeth de Shakespeare, qui laisse deviner ce que l'on va découvrir derrière la façade bourgeoise d'une famille de province ...

●   On aime beaucoup :

❤️ On aime l'ambiance tendue et féroce qui règne au sein de la famille du disparu, entre la mère, les sœurs, l'épouse et même les enfants : plus dysfonctionnelle, tu meurs.
❤️ Le lecteur sait déjà que le soi-disant disparu est bel et bien mort, poignardé mais on aime découvrir en même temps que le duo de flics, l'entourage du mort/disparu : avec de plus en plus de personnages, la famille proche on l'a dit, mais aussi des pièces rapportées, des associés, des maîtresses (les "caillettes") et même des fils illégitimes, ... 
De plus en plus de témoins qui vont faire autant de suspects potentiels : les témoignages sont accablants et dressent le portrait d'un sacré salopard, ivrogne, coureur de jupons, escroc, ...
❤️ On aime le rythme lent de cette enquête provinciale, presque simenonienne, qui laisse à l'auteure tout le temps d'installer des personnages complexes, tiraillés par leurs contradictions, fragilisés par leurs failles, tourmentés par leurs secrets.
❤️ On ne peut pas parler de page-turner au rythme trépident, mais c'est pourtant un bouquin très prenant qu'on a du mal à lâcher, avide de découvrir ce qui se cache derrière chacun des personnages. 
Et puis quand même, d'accord on n'est pas pressé, mais qui donc a bien pu faire le coup et réussir à débarrasser l'Auvergne du salaud ?
[...] — Ils sont étranges dans cette famille, hein ? 
— Imprévisibles, surtout…
[...] — J’écoute les uns et les autres, je les regarde se positionner sur l’échiquier. Dans ces familles, où on a toujours tout mis sous cloche, caché les cadavres dans les placards… on profite souvent d’une enquête criminelle pour faire le ménage, régler les comptes…
[...] — C’est curieux de voir comment les fissures se mettent soudain à se craqueler les unes après les autres sur notre passage.

●   L'intrigue :

Sans détours, Cécile Cabanac nous plonge au sein d'une famille dysfonctionnelle : la mère est veuve, ses deux filles souffrent d'une enfance maltraitée et leur frère ... a disparu.
[...] Elle sait bien qu’elle n’a pas été une mère idéale. Elle n’a de toute façon jamais ressenti ce besoin viscéral de maternité qu’ont certaines femmes. Elle a pris les enfants comme ils sont venus. Une fatalité.
[...] Ils sont tous réunis dans la grande cuisine de leur mère, ce doit être un de ces 25 décembre où l’on joue à la famille soudée. Les accolades manquent de chaleur, les sourires de sincérité. Une complicité factice s’impose autour de la tablée, étouffante comme une cloche de verre.
[...] Tout le monde boit beaucoup de vin. L’alcool délie raisonnablement les langues, mais l’entraînement familial ne fait craindre aucun écart grave.
Le fils a disparu mais son épouse semble s'accommoder un peu facilement de ce qui ressemble à une fuite.
[...] — Il a peut-être eu un accident ? C’est inquiétant, vous ne trouvez pas ? 
— Non, je ne pense pas. De toute façon, il est parti il y a plusieurs jours. L’air détaché de Catherine est insupportable à Michelle, le sang lui monte aux joues. Sa voix devient plus forte. 
— Comment ça ? Parti où ? 
— Je n’en sais rien ! Il a fait ses valises et il nous a laissés. 
Dans le même temps, les flics découvrent dans la forêt un cadavre affreusement démembré ...
[...] — On a cherché la tête, les mains et les pieds ? 
— Oui, sur un rayon de 100 mètres. Y a rien. On va batailler pour l’identifier.
[...] — Tu as déjà vu une scène pareille ? demande-t-elle en se tournant cette fois vers lui. 
— Non, c’est la première fois que je trouve un corps démembré… (Il reste un temps perdu dans ses pensées.) C’est étrange… J’ai du mal à imaginer que ce type ait eu une vie, des amis, peut-être même des gosses… 
— Le tueur nous l’a livré comme une pièce de viande sortie de l’abattoir…, souffle-t-elle, absorbée par ses propres réflexions. Et ça n’a pas dû être simple à organiser…
On prend plaisir à suivre patiemment cette sympathique fliquette et son coéquipier, à découvrir peu à peu ce que cache chacun des membres de cette famille. 
Et puis on se laissera surprendre par un sombre et beau dénouement.
[...] — Je suis quand même curieux de voir où toute cette enquête va nous mener…
[...] — Mais… Alors, c’est vraiment elle ? bredouille-t-elle.
On est tout près du coup de cœur : cela viendra sans doute avec la suite des enquêtes de Virginie Sevran.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
D’autres avis sur Bibliosurf et sur Babelio.

mercredi 14 février 2024

Le serment (Arttu Tuominen)


[...] Il s’agissait d’un crime finlandais classique.

●   L'auteur, le livre (456 pages, 2021, 2019 en VO) :

Le filon des polars nordiques ne semble pas prêt de se tarir, il continue d'alimenter nos étagères et les éditeurs raclent le fond de la mine à la recherche de nouvelles pépites.
L'arrivée d'une nouvelle plume est donc à saluer, surtout si elle vient de Finlande, un pays sous-représenté dans nos bibliothèques.
Il s'agit d'Arttu Tuominen avec Le serment, son premier roman paru en français.
Verivelka : la dette de sang en VO.

●   On aime :

❤️ On savoure bien sûr l'exotisme finnois : des noms aux consonnances étranges, des us et coutumes venus du froid, ... tout là-haut, la terre et le ciel sont plutôt rudes, comme le sont les hommes qui vivent au pays des 200.000 lacs. Arttu Tuominen nous brosse un tableau plutôt sombre de son pays.
😕 Le grincheux a trouvé les digressions "adolescentes" sur l'enfance des garçons un peu répétitives et longuettes : ces flash-back cassent un peu le rythme de l'enquête, même si bien sûr on comprend que c'est dans ce passé que s'est enraciné le drame d'aujourd'hui.
Un bouquin dont la construction rappelle celui de son homologue suédois Christoffer Carlson (Le syndrome du pire, lu en 2015).

●   L'intrigue :

À l'occasion d'une beuverie dont semblent coutumiers les compatriotes de Arttu Tuominen (on passe la semaine dans un chalet à se saouler et plus si affinités), un homme (Rami) meurt poignardé. Un autre homme (Antti) s'enfuit, couvert de sang, dans la tempête de neige.
[...] Le meurtre avait été précédé d’une longue beuverie à laquelle avait participé une bande de fêtards hétéroclite. Beaucoup d’allées et venues, de l’alcool et de la drogue.
[...] Il s’agissait d’un crime finlandais classique.
[...] Le mobile de la plupart des meurtres, en Finlande, était totalement futile. Le plus souvent, quelqu'un avait bu dans la mauvaise bouteille ou pris, son tour venu, une trop longue gorgée de celle qui circulait.
Les témoignages des fêtards alcoolisés du chalet sont très confus : Antti fait-il un suspect trop évident ? est-ce réellement lui qui a poignardé Rami avant de courir pieds nus pour s'effondrer dans la neige ? Et pourquoi ?
Mais le flic Jari Paloviita qui mène l'enquête connaissait les deux personnages depuis l'enfance : Antti Mielonen fut jadis son meilleur ami et Rami Nieminen, plus âgé, était leur bête noire.
Que se sont juré Jari et Antti quand ils étaient à peine adolescents ? Quelle fut leur promesse ? Qu'ont-ils fait ? Quel secret partagent-ils depuis bientôt trente ans ?
[...] On va se le promettre, et on ne doit jamais trahir ses promesses.
[...] Rouvrir de vieilles tombes n’était pas facile. Il y avait des choses qu’il valait mieux laisser enterrées.
[...] Le jour viendrait-il jamais où le sujet serait abordé ? Sans doute pas. Il y avait dans le monde des choses si dures que même la dent du temps ne pouvait les entamer. Des choses auxquelles il valait mieux ne pas toucher.
Les chapitres vont alterner l'enquête avec les souvenirs du passé et l'enfance des trois protagonistes.
[...] Les adultes ne sont finalement pas si différents des enfants. Ils obéissent tous à la même loi de la violence.
[...] Il vaut parfois mieux laisser le passé où il est. Vous êtes encore jeune, mais plus vous prendrez de l’âge, plus vous accorderez de valeur au temps. C’est comme la vase qui s’accumule au fond d’un fleuve. Ça ne sert à rien de la remuer, parce qu’il peut, avec elle, remonter à la surface des choses qui mettront des années à se redéposer. 
[...] Hélas, tout cela n’était qu’un mensonge. Le poids de la culpabilité l’écrasait.
[...] Il le savait depuis le début. Sa vie entière était un énorme mensonge.

Pour celles et ceux qui aiment les secrets du passé.
D’autres avis sur Babelio et sur Bibliosurf.

vendredi 9 février 2024

La maison noire (Yûsuke Kishi)


[...] — C’est fou le nombre de morts aujourd’hui.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 1997 en VO) :

Voilà bien longtemps que l'on n'était pas reparti au pays du soleil levant et c'est Yûsuke Kishi qui nous emmène visiter La maison noire.
Avant de prendre la plume, cet auteur japonais a travaillé longtemps pour une entreprise d'assurance et c'est le "décor" qu'il a choisi pour son intrigue.

●   On n'aime pas trop :

❤️ On aime la description du quotidien de Wakatsuki : son emploi de bureau, ses collègues (ah, la place des femmes dans l'entreprise !), sa petite amie, son logement, ... un véritable documentaire sur la vie des japonais d'aujourd'hui (le bouquin a été écrit dans les années 90).
❤️ On apprécie l'originalité de l'intrigue : Wakatsuki soupçonne une fraude à l'assurance vie (et même un meurtre assez odieux) et va mener sa propre enquête puisque la police traîne un peu les pieds et qu'il est harcelé par le bénéficiaire qui voudrait bien toucher le pactole.
😕 Mais le grincheux s'est vite lassé de certaines longueurs : les tergiversations un peu naïves de Wakatsuki ressemblent bientôt à un véritable Code des assurances et si c'est instructif, c'est aussi un peu fastidieux.
😕 Et puis la dernière partie du bouquin, digne d'une horreur à la Stephen King (la Maison noire mérite bien son nom), n'est vraiment pas notre tasse de thé.
[...] — Mon pauvre Wakatsuki, quelle déveine que ce soit tombé sur toi, cette histoire…

●   L'intrigue :

Dans une entreprise d'assurances de Kyoto, Wakatsuki est chargé de contrôler les avis de décès pour détecter d'éventuelles fraudes à l'assurance vie.
[...] Charpentier de quarante-huit ans. Hospitalisé après avoir craché du sang, s’est vu diagnostiquer un cancer du poumon. Salarié de soixante ans. Tombé sans connaissance sur un terrain de golf à la suite d’un AVC. Étudiant, tout juste dix-huit ans. A roulé trop vite dans un virage, a heurté un poteau électrique. Apprendre la mort de personnes dont il ne savait même pas qu’elles avaient existé. Il y avait plus plaisant comme manière de commencer la journée.
[...] — C’est fou le nombre de morts aujourd’hui, remarqua Yoshio Kasai, directeur de l’agence, dont le bureau jouxtait le sien, en avisant la montagne de formulaires. Et dire que c’est le printemps… Pas de chance, vraiment.
Jusqu'au jour où il est appelé au domicile d'un assuré, la fameuse Maison noire du titre, chez qui il va découvrir le cadavre d'un jeune adolescent pendu au plafond ...
[...] L’enfant avait les jambes et les bras ballants, il flottait à une cinquantaine de centimètres du sol.
S'agit-il réellement d'un suicide ou doit-on soupçonner un crime odieux de la part du beau-père ?
Wakatsuki va mener son enquête (celle de la police n'avance guère) et va découvrir le monde des sociopathes et des escrocs à l'assurance ...
[...] Si l’araignée avait reçu ce surnom de « veuve noire », c’était par référence à la légende qui voulait qu’elle dévore le mâle après l’accouplement.

Pour celles et ceux qui aiment les assurances.
D’autres avis sur Babelio et sur Bibliosurf.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Belfond.

vendredi 2 février 2024

Filles fleurs (D. K. Hood)


[...] La femme qui murmure à l’oreille des psychopathes.

●   L'auteure, le livre (350 pages, 2024, 2023 en VO) :

On ne connaissait pas encore l'américaine D. K. Hood, auteure prolixe de thrillers comme la série des "Alton et Kane".
Voici Filles fleurs, premier épisode des enquêtes de l'agent spécial Beth Katz, une fliquette du FBI.
Avec son surnom de "reine du suspense" (rien que ça), un bandeau marketing "au million de lecteurs" et une édition française 100% numérique, on pouvait craindre le pire dans le genre roman de gare tgv, d'autant que l'agent Beth Katz du FBI se prend pour une serial-killeuse de serial-killers (papa était lui-même serial-killer, elle a été traumatisée petite, etc ...) : un personnage auquel on ne peut croire plus de trois lignes évidemment.

●   On aime un peu :

❤️ Contre toute attente, on apprécie cette série B plutôt honnête. La "reine du suspense" ne révolutionne pas le genre mais nous embarque dans un page-turner à l'intrigue bien bâtie. Et en dépit de quelques maladresses et approximations, on se laisse forcément prendre par cette histoire.
❤️ Contre toute attente aussi, on finit par s'attacher au personnage improbable de Beth Katz : celle qui se prend pour une serial-killeuse de serial-killers et qui n'hésite pas à leur trancher la gorge quand ils tombent entre ses pattes, "son côté obscur" dit-elle, un penchant inavouable mais qui a le mérite d'éviter un coûteux procès à la société. Le message (régulièrement répété au fil des pages) délivré par cette justicière pour le moins expéditive est pour le moins ambigu et même un peu nauséabond mais D. K. Hood n'en fait pas trop dans ce registre : cela ressemble plus à un coup marketing pour sortir en tête de gondole du lot trop commun des thrillers habituels et bien vite, l'agent Beth Katz retombe dans un rôle plus classique de fliquette FBI qui poursuit les méchants avec ténacité et persévérance. Et cela nous va bien puisqu'on s'intéresse évidemment plus à la traque, à la chasse, qu'au sort qui sera finalement réservé au vilain une fois attrapé.
[...] Elle vouait une haine féroce aux tueurs d’enfants, pédophiles meurtriers, esclavagistes sexuels et tueurs en série sadomasochistes pervers. Elle voulait que tous rencontrent son côté obscur pour que justice soit faite.
[...] Jared Small ne ferait plus jamais de mal à une autre enfant. Il était mort désormais et le côté obscur de Beth était apaisé pour un temps.
[...] — Ce que tu veux vraiment savoir, c’est si j’ai envie de tuer quelqu’un  ? 
—  Et c’est le cas  ? 
—  Oui, quand je vois un enfant violé et assassiné, j’ai envie de déchiqueter le coupable à mains nues, répondit Beth. On m’a dit que c’était une réaction normale. Ce qui est anormal, c’est de passer à l’acte.

●   L'intrigue :

L'agent spécial Beth Katz est très spéciale : papa était serial-killer et sa fille a gardé le goût du sang. 
"Son côté obscur", comme elle le dit elle-même, la pousse à traquer les serial-killer et à les zigouiller le plus discrètement possible.
Après quelques erreurs de parcours, le FBI décide de la parachuter au fin fond du Montana où elle devra faire équipe avec un autre agent.
Mais bientôt des jeunes filles disparaissent, la police retrouve le corps de l'une d'elles en pleine forêt, ses vêtements soigneusement pliés à ses côtés.
Alors la chasse peut reprendre ...

Pour celles et ceux qui aiment les serial-killer.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions numériques Bookouture.

mercredi 31 janvier 2024

The old man (Thomas Perry)


[...] Un vieil homme avec deux chiens.

●   L'auteur, le livre (350 pages, 2024, 2017 en VO) :

On ne connaissait pas jusqu'ici l'américain Thomas Perry auteur de polars et scénariste.
Voici The old man qui fut adapté en série télé (avec Jeff Bridges dans le rôle principal).

●   On aime un peu :

❤️ On aime bien ce thriller qui aurait pu s'intituler "La cavale pour les nuls" car c'est un véritable manuel du parfait fuyard qui nous est proposé. Sous son apparence d'aimable retraité, le héros Dan Chase s'avère, quelque part entre DGSE et CIA, un redoutable agent secret en fuite qui a soigneusement et méthodiquement organisé sa "retraite".
Sa devise :
[...] La plupart des gens qui ne croient pas aux coïncidences sont encore en vie. Et ce n’est pas une coïncidence.
😕 Le grincheux aime moins les dialogues qu'il a trouvé un peu froids ou mécaniques et plus descriptifs ou explicatifs que vraiment révélateurs des personnages. Des personnages qui sont d'ailleurs un peu superficiels et stéréotypés comme ce Dan Chase, héros peu crédible car trop infatigable et trop invincible, mais c'est le propre des héros, non ?
Paradoxalement, c'est le personnage de l'un de ses poursuivants qui lui a semblé le plus fouillé, le plus humain.

●   L'intrigue :

Dan Chase est aujourd'hui un veuf retraité qui promène ses deux chiens.
[...] Un vieil homme avec deux chiens n’avait aucune raison d’attirer l’attention sur lui.
Mais son lointain passé est beaucoup plus sombre puisqu'il travaillait à l'époque pour quelque organisme qui ressemble fort à la CIA. 
Une opération en Lybie qui s'est terminée comme bien souvent en eau de boudin : Dan doit livrer quelques subsides aux rebelles anti-Kadhafi, tout cela part en sucette et Dan se retrouve seul, lâché par sa hiérarchie (le gouvernement niera avoir eu ...) et avec les millions "sur les bras" ...
Il était soudain devenu "quelqu’un qui avait eu la mauvaise idée de voler plusieurs millions de dollars appartenant aux services de renseignement du gouvernement des États-Unis".
En homme bien avisé, Dan fit prospérer le magot et s'en servit pour se construire une nouvelle vie sous une fausse identité.
Mais voilà que quarante ans après, le passé se rappelle à son bon souvenir : des chasseurs sont sur ses traces ...
[...] À l’époque de son installation à Norwich, il multipliait les précautions, mais il avait fini par baisser la garde à mesure que passaient les années.
[...] D’un autre côté, il savait que le jour venu, le danger se présenterait de façon aussi anodine et ténue. Quelqu’un dont il ne savait rien s’intéresserait brusquement à lui d’un peu trop près et l’affrontement qui suivrait serait aussi soudain que brutal.
[...] Il guettait les ailerons noirs au large, dans l’espoir de repérer un banc d’orques. Il n’y était jamais parvenu jusque-là, mais il finirait bien par y arriver. Armitage était aussi patient qu’attentif. Surtout, il connaissait à merveille les mœurs des prédateurs et savait que ceux-ci se manifestaient toujours quand on se lassait de les surveiller.

Pour celles et ceux qui aiment les cavales.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de l'Archipel.

Le secret de Copernic (Jean-Pierre Luminet)


[...] Cette œuvre grandiose : mesurer l’univers.

●   L'auteur, le livre (413 pages, 2008) :

Après la remarquable fresque de L'astronome de Samarcande, on a voulu entamer la suite des œuvres de Jean-Pierre Luminet sur les grands hommes qui ont fait l'astronomie.
JP. Luminet est avant tout un homme de sciences, mathématicien et astrophysicien notamment, chercheur de renom dans plusieurs labos.
Mais c'est aussi un écrivain et un poète qui nous fait profiter d'une plume magique capable d'évoquer et de vulgariser ses sujets de prédilection de manière lumineuse (il porte bien son nom !).
La série judicieusement intitulée Les bâtisseurs du ciel, comporte les histoires de Johannes Kepler, Tycho Brahé, Isaac Newton et bien sûr Galilée.
Mais commençons par le début avec Le secret de Copernic.

●   On aime moins :

❤️ On aime partager l'enthousiasme de l'auteur pour ces savants qui tentent de se mesurer aux étoiles. Même si l'on devine un ton un peu trop bienveillant envers cette époque un peu idéalisée mais sans doute pas aussi éclairée que notre regard moderne veut bien l'imaginer aujourd'hui.
😕 Mais le grincheux a été un peu déçu par ce foisonnant portrait qui, voulant certainement éclairer le personnage sous toutes ses facettes, s'étend trop longuement sur une jeunesse étudiante en Italie, ou encore d'obscures batailles politiques en Pologne, véritables querelles de clochers, ...
Il manque à ce Copernic un peu du souffle épique qui nous avait emmené sur les traces du Ulugh Beg de Samarcande, mais peut-être est-ce le lot de ces personnages historiques dont les "découvertes sont tellement extraordinaires qu’elles éclipsent les péripéties de leur existence".

●     L'intrigue :

Nous voici invités à (re-)découvrir toute l'histoire de Nicolas Copernic, la sienne mais aussi celle de son époque et de son pays.
Mikołaj Kopernik est né à la toute fin du XV° siècle en Pologne (à l'époque, la Prusse Royale conquise sur les fameux Chevaliers Teutoniques, était sous tutelle polonaise).
Au fil de son parcours de Pologne jusqu'en Italie, le lecteur va croiser du beau monde : Albrecht Dürer, Nicolas Machiavel, Erasme (Le Sage de Rotterdam), les Hohenzollern, les Médicis et les Borgia, ...
Le portrait de Copernic brossé par JP. Luminet est assez ambigu : gentilhomme bien né (un père échevin, un oncle évêque, ...), homme d'église (il était chanoine d'un chapitre), il fut un humaniste touche-à-tout, des mathématiques à la médecine en passant par le droit religieux ou la politique monétaire.
[...] Copernic, se terrait dans sa tour, en administrateur du chapitre scrupuleux, inattaquable, et même tatillon.
[...] Nicolas Copernic, docteur ès arts et ès droit canon, médecin, bourgeois par naissance, gentilhomme par fonction.
Mais c'est surtout sa propre réticence à rendre public le résultat de ses recherches astronomiques qui interpelle, comme s'il avait lui-même peur de ce qu'il avait "découvert" (ou plutôt re-découvert) et des conséquences que cela impliquait. 
Il faut dire que nous sommes en pleine Réforme : l'Église est sur les dents et il faut évidemment se méfier des réactions des religieux dont les Saintes Ecritures sont remises en cause par l'héliocentrisme.
Curieusement aussi, on se méfiait à l'époque de l'imprimerie, encore balbutiante, qui permettait la diffusion "rapide" de tout et n'importe quoi (tout comme nos réseaux sociaux d'aujourd'hui !).
[...] Il ne convient pas de divulguer à tout le monde ce que nous avons acquis avec de si grands efforts.
[...] Je n’osais aller jusqu’au bout de mon raisonnement, je ne pouvais formuler les conclusions qui s’imposaient.
[...] — Abrège, mon garçon, et cesse de tourner autour du pot. On dirait que tu as peur de ce que tu veux me dire.
[...] Copernic n’est pas encore mis à l’index, il est « au purgatoire » tant côté catholique que côté protestant.
[...] Cette méfiance des grands esprits de ce temps pour la chose imprimée.
Finalement donc, Copernic garda son secret pour quelques rares amis et son œuvre ne fut publiée qu'à sa mort.
[...] Alors, de Londres à Naples et de la Suède jusqu’à l’Andalousie, se répandit la rumeur qu’au fond de la Pologne, un certain Nicolaus Copernicus avait osé mettre le Soleil au centre de l’Univers et réduire la Terre à une simple planète.

Pour celles et ceux qui aiment avoir la tête dans les étoiles.
D’autres avis sur Babelio.

Quand le chat n'est pas là (M. J. Arlidge)


[...] Elle avait un assassin à ses trousses.

●  L'auteur, le livre (512 pages, 2024, 2023 en VO) :

Le britannique Matthew Arlidge fut scénariste et producteur d'une série policière (Cape Wrath) avant d'écrire une suite de polars qui mettent en scène Helen Grace, à Southampton.
Quand le chat n'est pas là ... est le onzième épisode.

●   On n'aime pas trop :

😕 Le grincheux n'a pas trop aimé ce thriller qui ressemble vraiment trop à une série télé policière de TF1, avec tous les clichés qui vont avec et des personnages dessinés à l'emporte pièce. Et la prose simpliste de M. J. Arlidge ne réhausse pas vraiment le niveau.
Bref, il ne nous reste qu'une intrigue un peu originale pour agrémenter un voyage TGV par exemple.

●   L'intrigue :

À Southampton, un affreux jojo s'introduit dans les belles maisons des quartiers chics et massacre les occupantes solitaires à coups de hache.
L'équipe des homicides est mobilisée sous la conduite de la commandante Helen Grace, increvable et insubmersible, qui ne reculera devant rien (poursuite en moto, plongeon dans le port glacé, courses et bagarres diverses et variées, ...) et surtout pas devant sa hiérarchie qui trouve qu'elle accapare un peu trop la vedette.
[...] Elle était devenue trop importante. Trop puissante, trop gâtée, trop convaincue d’avoir raison, à diriger la brigade criminelle comme son fief personnel.
D'autant plus que Helen est en pleine parano depuis que le méchant Blythe lui a échappé lors d'une précédente enquête et a juré de lui faire la peau.
[...] Certes, elle avait réussi à mettre fin à une vague de crimes sans précédent, résolu le mystère derrière une série de meurtres déroutants, mais le coupable lui avait échappé. Surtout, il avait crié vengeance et juré à Helen qu’un tueur anonyme viendrait lui régler son compte quand elle s’y attendrait le moins.
[...] Elle ne se sentait en sécurité que lorsqu’elle avalait le bitume sur sa bécane.
À mi-parcours on croit tenir le coupable des intrusions nocturnes dans les beaux quartiers mais dans la seconde partie du bouquin l'enquête va s'avérer bien plus compliquée et dans l'attente, la ville de Southampton est terrorisée.
[...] Tant que les médias clameraient qu’un forcené armé d’une hache était en liberté dans Southampton, la ville serait terrorisée.
[...] Elle avait un assassin à ses trousses, un patron qui voulait sa tête, un tueur sadique qui continuait de leur échapper, un fantôme qui entrait et sortait de domiciles privés avec une facilité déconcertante.

Pour celles et ceux qui aiment les motardes ou les séries télé.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Les Escales.

mardi 30 janvier 2024

Les parias (Arnaldur Indridason)


[...] Il valait mieux garder le silence.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 2022 en VO) :

Il n'est sans doute plus très utile de présenter Arnaldur Indriðason, l'islandais devenu un véritable phénomène littéraire, qui fit connaitre au continent le polar nordique et découvrir la passion de ses concitoyens pour la littérature.
La veine de la série "Erlendur" s'est tarie au fil des années et la série des "Kónrað" a pris la relève : une série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique, violent et à moitié escroc.
Voici un nouvel épisode, Les parias qui s'annonce peut-être comme le dernier de cette série puisque les mystères y sont enfin dévoilés : un épisode très proche et dans le ton du précédent (Le mur des silences) qu'il faut avoir lu avant.
Le titre de celui-ci en VO, c'est Kyrrþey, soit quelque chose comme "garder le silence", tout un programme dans le monde d'Indriðason ...
[...] Au fil du temps, Kónrað avait compris qu’il valait mieux garder le silence.

●   On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, un flic à la retraite pétri de contradictions, rarement sympathique, ayant à son passif quelques faits d'armes peu glorieux, tout autant dans sa vie privée (il a trompé sa femme hospitalisée, ...) que dans sa vie professionnelle (il a trempé dans un trafic de ripoux, ...). Son père n'était qu'un petit escroc qui a fini assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace, une faim qu'il lui faut nourrir sans fin, quitte à harceler tout son entourage pour remuer les souvenirs.
❤️ De même, on finit par s'intéresser au curieux personnage de Eyglo, la médium qui "voit" les esprits des morts venus solliciter les vivants : la frontière entre ce monde-ci et l'au-delà a toujours été un sujet récurrent des histoires d'Indriðason et la série des "Kónrað" explore cette limite de plus en plus ténue au fil des épisodes.
❤️ Ainsi il aura fallu de la persévérance au lecteur pour fréquenter cet insupportable Kónrað, accepter d'être obnubilé par les obsessions de son passé. L'épisode précédent (Le mur des silences) nous a facilité ce premier pas difficile pour mieux apprécier celui-ci, très réussi, dans toute sa sombre complexité.

●   L'intrigue :

La découverte bien tardive d'une arme ancienne (un Lüger) va raviver d'anciennes histoires non élucidées : l'arme est identifiée comme ayant servi lors d'un meurtre en 1955 dans les bas quartiers de la capitale.
Une arme en tous points identique à celle que possédait Seppi, le père de Kónrað.
[...] –  Nous avons retrouvé l’arme du crime commis en 1955. Tu te souviens ? Un homme tué d’une balle tirée à bout portant dans la tête, à Mulahverfi. 
–  Quoi ? Vous avez trouvé l’arme ? 
–  Eh oui. 
–  Et c’est un Luger ?!
Il n'en faut évidemment pas plus pour relancer Kónrað sur la piste de ce qui est arrivé à son père.
[...] Dans sa carrière, il ne s’était jamais intéressé aux enquêtes irrésolues, mais depuis qu’il était à la retraite et qu’il cherchait à savoir ce qui était arrivé à son père, il était obsédé par ces vieilles histoires.
[...] –  Pourquoi remuer cette histoire ? Ça remonte à tellement loin. 
–  C’est que j’aimerais bien en avoir le fin mot un jour. 
–  Elle te pèse ? 
–  Oui, et depuis longtemps, avoua Kónrað. Peut-être plus encore que je n’en ai conscience.
D'autant que son amie Eyglo (celle qui a un don de médium) continue d'avoir des "visions" et d'entrevoir des morts venus du passé pour questionner les vivants, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni.
[...] Elles avaient l’air tellement réelles qu’Eyglo avait cru un instant qu’elles faisaient partie des invités, puis elle avait compris qu’il n’en était rien. Elles n’étaient pas de ce monde. Elles venaient d’un autre espace, d’une autre époque.
Connaissant les thèmes chers à l'auteur, on devine que c'est un passé bien trouble et bien nauséabond que va remuer Kónrað alors que la tempête de neige s'acharne sur Reykjavik ...
[...] Toute cette boue. Autrefois, c’était une vraie plaie en Islande. Ces ignominies étaient une vraie plaie et personne ne réagissait. 
[...] –  Ce n’était vraiment pas joli. Surtout pour son petit frère. On les avait séparés, Gardar avait été envoyé ailleurs et le frère était resté là-bas. Un homme venait à l’institution, il y en a même sans doute eu plusieurs, je ne m’en souviens pas vraiment, en tout cas il emmenait le gamin et quand il le ramenait… Il lui avait fait du mal, si vous voyez ce que je veux dire.
[...] Personne ne réagissait face à ces choses-là à l’époque. Personne ne trouvait gênant que des hommes viennent chercher des gamins vulnérables pour leur faire du mal.
Le passé qui remonte à la surface est celui d'une époque où les pédocriminels étaient rarement inquiétés ... à la différence des homosexuels.
[...] La vie de paria des homosexuels à Reykjavik dans les années 60, une époque où ils n’osaient pas avouer qu’ils aimaient les hommes. Ils vivaient cachés, se rencontraient en secret et n’avaient nulle part où se retrouver sauf les uns chez les autres, ils vivaient dans la honte et la peur d’être démasqués comme des criminels.
À force de remuer passé boueux et souvenirs nauséabonds, Kónrað ne se fait pas que des amis et réussit à se faire détester de tous.
[...] Tu n’es qu’un pauvre crétin, Konrad. Nom de Dieu, tu as vraiment un sacré problème !
Mais son entêtement obstiné finira par porter ses fruits et on aura enfin le fin mot de toutes ces histoires ...
[...] Il se sentit libéré d’un poids. Il savait qui avait tué son père et la réponse à sa question n’était pas celle qu’il avait le plus redoutée.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié.

La faille (Franck Thilliez)


[...] Memento mori. « Souviens-toi que tu vas mourir. »

●   L'auteur, le livre (504 pages, 2023) :

Franck Thilliez fait partie de nos auteurs incontournables dans le monde français du polar.
Son flic récurrent, Franck Sharko, et sa compagne Lucie Hennebelle, sont devenus de vieilles connaissances au fil des épisodes d'une longue série, tous deux déjà bien abîmés par la vie en général et leur boulot en particulier : les flics d'élite du 36 Quai des Orfèvres (ou désormais du Bastion) ne fréquentent pas toujours le meilleur de notre belle société.
Des polars toujours survoltés où Thilliez aime bien broder autour de faits scientifiques et de données réelles.

●   On aime bien :

❤️ On apprécie toujours l'équipe de flics de F. Thilliez et l'écriture très professionnelle de ses polars, on l'a dit, cet auteur est une valeur de référence du polar français.
❤️ On aime bien aussi l'équilibre savant qu'il réussit à maintenir entre des histoires qui d'un côté, flirtent habilement avec le fantastique et de l'autre, sont ancrés dans une violence hélas bien réaliste. 
L'exercice difficile qui consiste à s'approcher de trop près des failles dans notre monde cartésien.
Cet épisode est particulièrement bien monté et l'on se passionne pour la découverte du monde des EMI (les expériences de mort imminente, le fameux tunnel de lumière !), les ondes cérébrales énigmatiques (l'onde de la mort !) et les neurosciences. 
Franck Thilliez nous explique même ses sources de documentation dans une postface très instructive.

●   L'intrigue :

Cette fois-ci Franck Thilliez s'intéresse à la frontière ténue qui sépare la vie de la mort, avec notamment une céroplasticienne. Ce bien étrange métier sera pour le lecteur, l'occasion d'apprendre plein de choses grâce aux recherches et à la documentation de F. Thilliez, notamment sur les EMI, les expériences de mort imminente.
[...] En art funéraire, un transi est un genre de sculptures particulier apparu dans le sillage de la peste noire et de la famine, au Moyen Âge, à une époque où la mort rôdait à chaque coin de rue.
[...] Une discussion passionnée sur l’âme, sur la survivance de l’esprit au corps lorsque sonne la dernière heure.
[...] — Que crois-tu qu’il y a, de l’autre côté ? lâcha Lucie. Après la mort, je veux dire. Est-ce que tu penses que tout s’arrête quand on meurt ou que… qu’il y a quelque chose ?
[...] Il voyait son visage reposé, ses paupières closes, comme si elle dormait. Où était son âme ? Le policier avait beau être rationnel, il ne pouvait nier que certains phénomènes demeuraient inexplicables. Le spiritisme, les esprits, les communications avec les défunts…
Fort heureusement, on sait que Franck Thilliez et son flic Sharko sont tous deux des cartésiens qui gardent les pieds sur terre. Tout cela doit donc avoir, malheureusement, de sombres ancrages dans la dure réalité.
[...] Tout cela ne pouvait être qu’un amas de conneries. Un délire mystique.
[...] Sharko ne croyait pas au diable. Mais ce n’était pas pour ça que le diable n’existait pas.
[...] Un tueur s’en prend à des gens qui ont réchappé à la mort et s’arrange pour figer leur visage dans une expression de terreur absolue. Un type planqué dans une abbaye se croit traqué par des démons et cache des secrets.

Pour celles et ceux qui aiment Frankenstein.
D’autres avis sur Bibliosurf et sur Babelio.

mercredi 24 janvier 2024

Il s'appelait Doll (Jonathan Ames)


[...] Le seul ancien flic à suivre une analyse.

●  L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 2021 en VO) :

Romancier et scénariste, l'américain Jonathan Ames connu pour des récits semi-autobiographiques assez humoristiques, nous propose ici ce roman noir, façon hard boiled, "à la manière de" ses compatriotes comme Chandler & co, un peu comme Baldacci nous avait proposé récemment Une bonne action.

●  On aime :

❤️ Le charme gentiment rétro de ce roman noir avec lequel, sans se prendre trop au sérieux, J. Ames nous emmène pour une sympathique balade sans angoisse ni prise de tête, même si les cadavres vont s'accumuler autour de son "privé" et même si le sujet (qu'on ne dévoilera pas) est somme toute, pas cool du tout.
❤️ On aime le soin apporté au dessin du personnage, le privé Happy Doll, un flic rangé du LAPD qui arrondit désormais ses fins de mois comme vigile pour un institut de "massage thaï" et plus si affinités. 
Un ancien flic qui voit une psy plusieurs fois par semaine.
[...] Mon premier souffle a coïncidé avec le dernier de ma mère. Il est difficile de se pardonner une chose pareille et ça ne facilite pas non plus les choses pour votre père qui a du mal à vous absoudre, voire à vous aimer. C'est tout cela qui m'a amené à ma relation un peu bizarre avec George et au divan de ma psy quatre fois par semaine. Pour autant que je le sache, je dois bien être le seul ancien flic à suivre une analyse, mais je peux me tromper.
Un homme plus amoureux de son chien George que des serveuses de bar qui lui tournent autour.
[...] À la différence de la plupart des propriétaires de chiens, je ne le prends pas pour mon enfant, en l'occurrence mon fils. Nous avons en fait une relation plus trouble que cela. Pour moi, c'est un ami très cher avec lequel il se trouve que je vis. Ainsi, nous sommes comme deux célibataires reclus qui cohabitent à l'ancienne sans penser que le reste du monde sait très bien qu'ils sont amants. Il a bien sa propre couche vers laquelle je l'expédie parfois, mais c'est très rare, et nous dormons ensemble presque toutes les nuits le reste du temps. Au début, il pose sa tête à côté de la mienne sur l'oreiller et me fait des yeux doux pendant que je lis - je lis toujours avant de m'endormir- puis, quand j'en ai assez et que je suis fatigué, je range mon livre et j'enfouis mon visage dans son cou afin de respirer son odeur terreuse de chien, chose que j'adore.
Un privé au cœur trop généreux et trop impulsif pour éviter les ennuis.
[...] Tu as raison, ai-je dit. Ce n'était pas très malin de ma part, ce qui était aussi proche que possible de la vérité.

●   L'intrigue :

Happy Doll ne voit pas les ennuis arriver quand son meilleur ami Sheldon vient le solliciter pour une greffe de rein. 
Sheldon repasse le lendemain mais avec une balle en plein dans le buffet et meurt dans ses bras. La greffe ne sera finalement pas très utile.
Dès lors les coups vont pleuvoir sur Happy et les cadavres s'accumuler autour de notre héros au cœur trop généreux et au caractère trop impulsif.
[...] Au milieu de son front, il y avait un petit trou noir. J'ai poussé le corps du bout du pied. C'était mon deuxième mort de la journée et le troisième en deux jours. Je commençais à être blasé.
[...] Après ma sortie de l'hôpital, Lou était mort, j'avais trouvé sur mon chemin un homme blond qui avait une balle dans la tête, j'en avais balancé un autre depuis un balcon, j'avais menti à la police, je m'étais fait tabasser par un flic et on m'avait emmené dans un autre hôpital.
Fort heureusement, on vous rassure tout de suite, tout est bien qui finit plutôt bien.
Il ne reste plus qu'à attendre la suite de ce qui pourrait faire une excellente série.

Pour celles et ceux qui aiment les privés.
D’autres avis sur Babelio et sur Bibliosurf.
Livre lu grâce à Babelio et aux éditions Joëlle Losfeld.
Mon billet dans 20 Minutes.

lundi 22 janvier 2024

Disparue à cette adresse (Linwood Barclay)


[...] Il y a nécessairement une explication.

●   L'auteur, le livre (448 pages, 2024, 2022 en VO) :

On ne connaissait pas encore Linwood Barclay, auteur canadien de thrillers.
Le voici avec Disparue à cette adresse et un pitch qui s'annonce très proche d'un roman bien connu que l'on vient tout juste de lire : Les apparences de l'américaine Gillian Flynn, adapté au cinoche avec Ben Affleck et Rosamund Pike, c'était Gone girl.

●   On aime beaucoup :

❤️ On est tout d'abord surpris par la qualité de l'écriture, très pro, de ce thriller qui a priori pouvait s'annoncer comme un simple polar tgv. Visiblement, Linwood Barclay s'annonce comme un auteur qui a visiblement plus d'un tour dans son sac et chez qui il faudra revenir.
❤️ Et puis on adore les tours de prestidigitation où l'artiste attire notre regard d'un côté pendant que, de l'autre, il prépare son chapeau pour en sortir soudain toute une ribambelle de lapins et de colombes.
Une belle affiche que ce page-turner que l'on ne lâchera pas avant le clou du spectacle, et oui il y a même un petit twist final !

●   L'intrigue :

C'est donc encore l'histoire d'une femme qui disparait mystérieusement. Mais là où Les apparences et le film Gone girl mettaient l'accent sur la réaction du mari et les soupçons de la police, Linwood Barclay change radicalement le point de vue du metteur en scène.
Six ans plus tard, Andrew (le mari de Brie qui avait disparu) a refait difficilement sa vie : il a déménagé et changé de ville, changé de nom pour ne plus être traqué par les médias, il a même une nouvelle famille, ...
[...] Ma vie était devenue un spectacle public, matière à émission policière racoleuse et à spéculations sur les réseaux sociaux, j’avais eu besoin d’un nouveau départ.
[...] Pendant très longtemps, j’ai été une épave. C’est ce qui arrive quand votre femme disparaît et qu’on murmure dans votre dos que vous êtes coupable. J’ai perdu mes amis, à l’exception d’un seul.
Lorsque soudain ... Brie réapparait ! Voici Back girl !
Est-ce bien elle ? Qu'est-elle devenue pendant ces six années ? Serait-ce plutôt une autre femme qui lui ressemblerait ? Mais pourquoi cette soudaine réapparition ?
[...] Et puis j’ai reçu le coup de téléphone de Max. Je ne savais pas quoi en penser. « Je pense que c’était Brie. »
Ma femme, qui avait disparu depuis six ans et que beaucoup présumaient morte, se serait présentée à mon ancienne adresse ? Impossible.
[...] Si c’était Brie, où était-elle pendant ces six années ? Pourquoi est-ce qu’elle sortirait de nulle part ? Je veux dire, qu’est-ce qu’elle a fait pendant tout ce temps ? Si c’était vraiment elle, pourquoi aurait-elle décidé de revenir précisément à ce moment-là et pas à un autre ? Est-ce que quelqu’un la gardait prisonnière et qu’elle a fini par s’échapper ? Et dans ce cas, pourquoi n’est-elle pas allée directement voir la police ?
Une réapparition qui pose beaucoup de questions et qui vient bouleverser la nouvelle vie d'Andrew comme celle de la famille de Brie qui commençait tout juste à faire son deuil d'une fille, d'une sœur.
Pour corser le tout, la fliquette de service s'empresse de rouvrir le dossier, elle qui s'était déjà acharnée en vain six ans plus tôt à prouver la culpabilité du mari.
[...] — Si on l’a vue, c’est que vous ne pouvez pas l’avoir tuée, n’est-ce pas ? 
— Qu’est-ce que vous insinuez ? Que j’ai mis ça en scène ? Que j’ai engagé une femme pour qu’elle se fasse passer pour Brie ?
— Il y a nécessairement une explication.
À mi-parcours le lecteur comprend déjà le fin mot de l'histoire. À mi-parcours seulement, le lecteur se dit que "Oh mon Dieu ! C’est… C’est de la folie." et se rappelle soudain de quoi sont faits les chemins de l'enfer.
[...] — Tu sais de quoi l’enfer est pavé. 
— Oui, je sais.
[...] — Vous avez laissé le génie sortir de la lampe, dit Hardy. C’est la loi des conséquences non intentionnelles. 
— Je vous demande pardon ? 
— On commence avec l’intention de faire une chose, et on finit par provoquer quelque chose d’autre.
Le lecteur se rend compte qu'il s'est fait balader par l'auteur et son faux remake de Gone Girl : pendant que les spectateurs regardaient d'un côté, le magicien édifiait patiemment un véritable château de cartes qu'il va écrouler dans un brillant feu d'artifice.
[...] — Oh mon Dieu ! C’est… C’est de la folie. 
— Je ne vais pas vous contredire. Mais revenons à vos aveux.
[...] On arrive parfois à un stade où on ne croit plus personne.

Pour celles et ceux qui aiment les tours de magie.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Belfond.

samedi 20 janvier 2024

Kremulator (Sacha Filipenko)


[...] Il les a tous incinérés.

●   L'auteur, le livre (208 pages, 2024, 2022 en VO) :

Opposant déclaré au régime pro-russe de Loukachenko, Sasha Filipenko est un écrivain biélorusse qui vit en exil dans différents pays d'Europe dont la Suisse et la Belgique.
Avec son Kremulator, il s'est emparé d'un personnage étonnant mais authentique : Piotr Ilitch Nesterenko était le responsable du crématorium funéraire de Moscou chargé d'incinérer les décédés et accessoirement, les multiples victimes des purges staliniennes.
Un homme né avec le siècle dernier et donc au parcours étonnant qui finit comme tant d'autres dans une geôle du NKVD, accusé de trahison. Le livre est basé principalement sur les interrogatoires dont il fit l'objet.
C'est toute l'histoire du début du siècle qui défile dans ces fiches grâce au parcours étonnant de ce Nesterenko, véritable girouette politique (un nom qui pourrait se traduire par L'Ineffaçable, on ne peut mieux dire !).
Evidemment, au vu du pedigree de l'auteur, ce portrait sera un dossier à charge contre la machine répressive soviétique.

●   Le contexte :

Le mieux est sans aucun doute de laisser la parole à l'auteur dans sa préface :
[...] En 1941, le directeur du crématorium de Moscou, Piotr Nesterenko, est arrêté. Il sait mieux que personne ce qui arrive aux victimes des Grandes Purges staliniennes. 
Opposants, espions présumés, anciens héros de la révolution et autres ennemis du peuple – il les a tous incinérés. 
Au fil des interrogatoires, il doit répondre de sa vie tumultueuse : officier de l’Armée blanche ayant fui les bolcheviks jusqu’en Ukraine, survivant d’un étrange accident d’avion, émigré à Istanbul puis à Paris, amoureux fidèle à la passion de sa jeunesse – voici un parcours qui ne plaît pas aux autorités soviétiques… 
[...] Tu parles d’une vie ! Un officier blanc, mobilisé lors de la Première Guerre mondiale, qui a trouvé le moyen de servir pour l’Armée blanche et pour l’Armée rouge, pour les Allemands et pour la Rada ukrainienne. Un pilote ayant survécu au crash de son avion, combattant de l’armée de Denikine, contraint à émigrer, transitant par plusieurs pays européens, travaillant comme chauffeur de taxi à Paris avant de revenir à Moscou, où il est devenu le premier directeur du crématorium de la ville, édifié dans l’enceinte du monastère de Donskoï. Une destinée loin d’être triste, bien que couverte de cendre. Une girouette-modèle ? Un vrai caméléon ? Ou un pauvre type, qui a juste eu le malheur de venir au monde dans l’Empire russe de la fin du XIXe siècle ? 
[...] Le matin, il incinérait les têtes du régime soviétique : Ordjonikidze, Gorki et Maïakovski. La nuit, il réceptionnait les cadavres des fusillés qu’il devait brûler pour faire disparaître la trace des crimes rouges. Mais quand donc dormait-il ? 
[...] Kremulator, le mot russe pour « crémulateur ». Un mot dans lequel le lecteur entend à la fois un écho du Kremlin et le nom d’un métier qui n’existe pas. Le crémulateur est un instrument précis, un broyeur qui pulvérise définitivement ce qui subsiste d’un individu après sa crémation (oui, certains cartilages résistent même à une heure et demie au four). Il me semble qu’il n’y a pas de meilleure métaphore pour désigner la machine répressive soviétique.

●   On aime :

❤️ On aime bien entendu le sujet dont s'est emparé Filipenko : quel remarquable personnage au parcours étonnant avec qui on révise l'Histoire d'une période un peu trouble que l'on connait mal.
On aurait même apprécié que l'auteur développe un peu plus le contexte politique du "travail" de Nesterenko : tant de "traîtres" sont passés entre les mains de ce nouveau Charon ...
[...] Une fois, j’ai incinéré quarante-cinq personnes de l’Institut pédagogique de la ville de Gorki, des doyens, des professeurs et des étudiants. Chaque nuit, mon four dévorait des membres des Jeunesses communistes et du Politburo, comme le secrétaire général Kossior ou le Commissaire du peuple Tchoubar. J’ai incinéré les secrétaires polonais et yougoslaves du Comité central ...
❤️ On aime l'humour noir, grinçant, caustique de l'auteur : c'était sans doute aussi celui du personnage, une ironie et une distance indispensables à ceux qui côtoient chaque jour la mort d'aussi près.
[...] Dans la cave du crématorium, l’humour et le sarcasme étaient précisément les petites choses qui me préservaient de la folie.

●   L'intrigue :

En 1941, les Allemands attaquent l'URSS et les soviétiques sont aux abois, pressés d'éliminer les espions en tout genre. Mais il ne reste que très peu de candidats après les grandes purges des années 30. On ramasse ce qu'on peut et vient le tour de Nesterenko.
[...] Les arrestations ne sont pas si nombreuses –  tout juste mille soixante-dix-sept individus. 
[...] Une quantité dérisoire, le sort de la plupart ayant été réglé dès 1937, où le seul soupçon de travailler pour la Pologne a condamné plus de cent mille personnes à être fusillées (très exactement  : cent onze mille quatre-vingt-onze citoyens). 
[...] «  Mieux vaut trop de zèle que pas assez  », commente l’un des tchékistes.
Le roman se base sur les interrogatoires kafkaïens de Nesterenko par le NKVD et les fiches qui retracent le parcours étonnant du bonhomme dans un début de siècle très agité : c'était l'époque de la déroute de l'Armée blanche russe jusqu'à Gallipoli, l'époque de la Grande Guerre et de la Triple-Entente, celle du fiasco des Dardanelles, ...
Après être passé par la Serbie, la Bulgarie, la Pologne et Paris où il sera taxi, Nesterenko revient à Moscou en 1926 et se retrouve responsable des cimetières de la ville.
Avec l'aide d'une honorable société allemande, il installe le premier crématorium.
[...] L’entreprise «  Topf et fils  » n’a pas seulement aidé à construire le premier crématorium de Moscou, elle s’est ensuite chargée de la conception et de la construction des fours crématoires pour les camps de la mort nazis.
Le jour, il officie pour accompagner les cérémonies funéraires des moscovites. 
La nuit, le NKVD lui livre un camion de fusillés à faire disparaître ...

Pour celles et ceux qui aiment l'humour noir.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Noir sur blanc.
Mon billet dans 20 Minutes.

mercredi 17 janvier 2024

Melody (Martin Suter)


[...] La différence est si mince entre poésie et vérité.

●   L'auteur, le livre (480 pages, 2024, 2023 en VO) :

Le suisse alémanique Martin Suter a la plume facile : homme d'affaires, journaliste business, il a même écrit des textes pour Stephan Eicher !
Melody est l'un de ses romans que l'éditeur présente judicieusement comme un bouquin "qui questionne chacun sur son propre rapport à la réalité et à la fiction. La vérité n’est jamais telle qu’on la raconte".

●   On aime :

❤️ Et justement, on aime cette histoire bien racontée. L'histoire d'un vieil homme qui raconte une histoire. Dès le début nous sommes prévenus que "la différence est si mince entre poésie et vérité" et puis "les histoires ne sont-elles pas toutes inventées  ? Alors fiction ou vérité, quelle importance  ?".
Le lecteur se retrouve vite piégé entre l'histoire racontée par le vieil homme, une belle histoire d'amour à laquelle on a forcément envie de croire, et celle racontée par Martin Suter, l'histoire d'une histoire qui en cache peut-être une autre encore.
Un roman à énigme, tous publics, écrit avec élégance, sans autre prétention que celle de passer un bon moment à siroter du sherry ou du cognac au coin du feu.

●    L'intrigue :

Il était une fois un riche et vieil homme sentant venir sa fin prochaine : Peter Stotz.
Il fit venir à ses côtés, Tom Elmer, un jeune juriste tout juste sorti des écoles, pour mettre de l'ordre dans ses volumineux papiers et archives : Peter Stotz fut un homme d'affaires influent au réseau étendu, qui s'impliqua jusque dans la politique de son pays.
[...] Recherche  : Jeune homme fiable et cultivé pour classement de fonds. Connaissances juridiques souhaitées. Plein temps. Rémunération honorable.
Mais très vite les entretiens entre les deux hommes reviennent sans cesse sur le fantôme d'une belle jeune femme, Melody, dont plusieurs portraits ornent la grande demeure bourgeoise. Peter Stotz était follement amoureux de la jeune femme qui a disparu mystérieusement, il y a des années de cela.
[...] Melody  ! Et c’est bien ce qu’elle était  : une musique qui traverse l’espace et emporte tout le monde dans les rêves. Moi le premier.
[...] Les rares failles entre les étagères étaient occupées par les alcôves où étaient dressés des autels dédiés à Melody. Des photos encadrées la représentant souriante, lisant, élégante, en pantalon de randonnée, un petit sac au dos, encoconnée de neige, levant son verre au restaurant.
Mais faut-il vraiment croire tout ce que raconte le vieux Peter qui sait si bien, trop bien, raconter sa propre histoire ?
[...] La différence est si mince entre poésie et vérité.
[...] Ne crois pas tout ce qu’il te dit. C’est un écrivain. Ces gens-là préfèrent la fiction à la réalité. 
[...] Les histoires ne sont-elles pas toutes inventées  ? Alors fiction ou vérité, quelle importance  ?
[...] Laisse tomber cette histoire, je n’arrêtais pas de lui dire. Que ça sorte après toutes ces années ne servira à personne. Quand le mensonge s’est installé, la vérité n’apporte que le chaos.
Le jeune Tom se retrouve bientôt à douter de qu'on lui raconte et finit même par enquêter pour découvrir le fin mot de l'histoire, comme on dit. 
Mais le roman, lui, est loin d'avoir dit son dernier mot.

Pour celles et ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Phébus.

mardi 16 janvier 2024

Trois femmes disparaissent (James Patterson)


[...] Le bénéfice du doute.

●   L'auteur, le livre (360 pages, 2024, 2020 en VO) :

L'américain James Patterson est un auteur prolixe avec plusieurs "séries" de polars à son actif dont la suite des Alex Cross adaptés au cinéma avec Morgan Freeman.
Trois femmes disparaissent est un "hors série", avec une intrigue façon "les hommes qui n'aimaient pas les femmes" tout à fait dans l'air du temps.

●   L'intrigue :

Nous sommes en Floride à Tampa. Un beau gosse de la mafia, neveu d'un parrain influent, est retrouvé assassiné dans sa luxueuse villa, tué de multiples coups de couteau.
Trois femmes ont également disparu : sa femme Anna, sa cheffe cuistot Sarah et sa femme de ménage Serena.
En plus de leur éventuelle culpabilité, ces trois femmes avaient, chacune, d'excellentes raisons de fuir la scène de crime.
Pour corser ce scénario déjà bien tordu, le flic chargé de l'enquête n'est autre que le mari de ... Sarah, et sans doute un peu ripoux, il fricotait avec le mafieux.
N'en jetez plus !

●  On aime un peu :

❤️ On aime se faire mener en bateau au milieu de ces quatre personnages (les trois femmes et le flic) : aucun(e) n'est sans doute réellement ce qu'il parait être, chacun(e) est peut-être l'auteur du crime, tou(te)s cachent bien leur jeu et nous racontent ce qui les arrangent en nous cachant soigneusement le reste ...
La commandante Heidi Haagen va avoir bien du mal à dénouer ce sac de nœuds.
[...] — On a déjà évoqué tout ça, m’interrompit Heidi. Heidi. Mon ancienne coéquipière, ma cheffe désormais. C’est elle qui m’avait retiré ce dossier.
[...] Outre le fait qu’elles s’étaient toutes les trois enfuies, Heidi n’avait aucune preuve contre elles. Rien de concret. Tout ce qu’elles avaient à faire, c’était s’accuser mutuellement.
[...] Je ferais en sorte que Sarah incrimine Serena, qu’Anna incrimine Sarah, que Serena incrimine Anna. Ou peut-être que chacune incriminerait les deux autres. Aveuglée, Heidi n’aurait d’autre choix que de leur donner le bénéfice du doute.
😕 Mais si l'idée de départ (ou plutôt de fin) n'est pas mauvaise, la construction du bouquin ne rend pas la lecture aussi plaisante qu'on l'espérait : la mise en place est longuette, les flash-back (avant, après, avant, ...) ne sont pas toujours faciles à repérer et des trois récits des trois femmes qui alternent au gré des chapitres, on ne sait trop lequel suivre de plus près. Si James Patterson cherchait à embrouiller la commandante Heidi, il perturbe aussi beaucoup son lecteur !

Pour celles et ceux qui aiment les coups tordus.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de l'Archipel.