mardi 14 avril 2020

J'ai fait comme elle a dit (Pascal Thiriet)

[...] On a fait comme elle avait dit.

Petit problème ? nous voici accros à l’écriture de Pascal Thiriet.
Après un coup de cœur pour le remarquable Sois gentil, tue-le, on repique quelques jours après seulement avec un précédent épisode : J’ai fait comme elle a dit.
[...] Elle a juste dit : — On se change, on va dîner, on lit les journaux et puis on parle.
On a fait comme elle avait dit. 
La recette était déjà bien au point : c’est l’histoire d’un mec un peu paumé, pas trop futé, qui se laisse mené par le bout du nez et de la q... par des jolies filles faciles et fatales.
Faciles, pas toujours, mais fatales, très souvent.
[...] — Tu l’aimes d’amour ? — Non. Enfin pas d’amour. Je lui suis dévoué je ne trouve que ça pour expliquer. Comme un chevalier à sa reine au Moyen Âge. Un peu son servant, un peu son amant, selon qu’elle veut l’un ou l’autre.
[...] Le tee-shirt était trop grand et elle avait l’air d’une gosse là-dedans. J’ai eu une espèce d’émotion en la regardant. 
Un loser ... dont le lecteur jalouse secrètement les aventures !
Le b.a.ba du roman noir en quelque sorte.
Pascal Thiriet joue au Donald Westlake français et il nous embarque cette fois dans une drôle d’échappée en Belgique et en Suissse dans les pas de nos héros pourchassés par d’affreux jojos. Humour noir.
[...] Voilà, on est de nouveau riches. On va se prendre un hôtel chic. Ici, pour se planquer on est mieux parmi les riches. Les pauvres sont tous turcs ou italiens et on les surveille pire que des virus.
[...] Ne t’en fais pas, ici le secret bancaire, ça existe encore.
— Ils n’ont pas été obligés de laisser tomber leur secret, les Suisses ?
— Officiellement oui, mais en secret ils continuent.
[...] Sur le tapis du salon il y avait les pieds de la vieille. Pas la vieille, juste ses pieds coupés au-dessus des chevilles.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires simples.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 11 avril 2020

Je suis Pilgrim (Terry Hayes)


[...] Il faut les écouter.

En ces temps confinés, rien de tel qu’un bon gros thriller d’un peu plus de 900 pages.
Terry Hayes tombe à pic avec son Je suis Pilgrim.
Et c’est d’autant plus d’actualité (ou presque) qu’il est ici question de bioterrorisme et d’épidémie (même si le coronavirus ne relève pas de la même guerre) !
[...] On l’avait baptisé Hiver Noir. C’était le nom d’une simulation de bioterrorisme conduite à la base Andrews de l’armée de l’air au printemps 2001. 
L’écriture est très pro comme bien souvent dans ce genre de thriller, fluide, rythmée, un brin d’humour désabusé, et l’on ne s’ennuie jamais au fil des digressions et des flash-back qui composent un récit très prenant.
[...] Lorsque des millions de gens, tout un système politique, d’innombrables citoyens qui croient en Dieu, disent qu’ils vont vous tuer. Il faut les écouter. 
L’agent Pilgrim (il n’a pas vraiment de nom, ou plutôt il en a tellement que cela ne veut plus rien dire), l’agent Pilgrim lui, a bien écouté les intégristes musulmans et il sait qu’ils iront jusqu’au bout. Ses talents d’enquêteur sauveront peut-être le monde occidental ?
[...] - Qui est-ce ? demanda-t-il.
- Il y a des années de cela, on l’appelait le Cavalier de la Bleue. Sans doute le meilleur agent de Renseignement qui ait jamais existé.
L’assistant sourit. - Je croyais que c’était vous ?
- Moi aussi, répondit Murmure, jusqu’à ce que je le rencontre. 
L’agent Pilgrim va donc mener son enquête en suivant les traces de l’insaisissable Sarrasin, d’Afghanistan en Allemagne en passant par le Liban et la Turquie.
Amère ironie, les autorités des États-Unis, nation riche et puissante, réagissent ici face à la menace comme on les a tant vu réagir dans tant de films et tant de bouquins.
Las, on sait désormais que dans la vraie vie, la réalité est vraiment vraiment tout autre et que nos nations riches et puissantes font piètre figure.

Pour celles et ceux qui aiment les pavés pour la plage.
D’autres avis sur Bibliosurf.

lundi 6 avril 2020

Sois gentil, tue-le (Pascal Thiriet)

[...] Il avait suffi d’une lettre, d’un mot de quatre lignes.

Oh ! Coup de cœur pour ce bouquin du soixante-huitard et touche-à-tout au pied marin Pascal Thiriet : Sois gentil, tue-le.
Son livre (ce n’est pas son premier, ça promet d’autres bons moments) n’est pas vraiment un polar, plutôt un roman noir où il sera question de mer et de pêche, d’îles et de ‘gens’, de sacrés personnages.
À commencer par son homonyme, Pascal, patron du fileyeur Mort à crédit (sacré nom pour un bateau de pêche !).
[...] — Le Mort à Crédit c’est un nom pas commun.
 Je voulais pas trop dire. J’ai juste répondu : — C’est un livre.
 — Un livre de bateau ?
 — Je sais pas, je l’ai jamais lu. 
Comme les autres marins de son île atlantique, Pascal est un taiseux, avare de ses mots.
 Lui, il a l’esprit un peu simple. Il est ‘gentil’ aurait dit ma grand-mère.
Jusqu’au jour où il reçoit cette lettre de son ex-amie : Sois gentil, tue-le. 
Pascal prend donc la route avec son fusil pour la rejoindre dans son autre île (l’auteur a des origines corses).
[...] Il avait suffi d’une lettre, d’un mot de quatre lignes et j’avais traversé le pays. 
Difficile d’en raconter plus parce que ce qui fait la puissance de ce petit bouquin (150 pages), c’est la force de l’écriture de Thiriet : une musique mélodique et rythmée qui fait que l’on tourne, tourne les pages, non pas pour découvrir le fin mot de l’histoire, non surtout pas, mais juste pour pas que la musique s’arrête.
Tout comme son héros taiseux, l’écrivain est avare de ses mots qu’il pèse avec soin avant de nous les livrer, juste pour dire ce qu’il faut, pas plus, pour aller à l’essentiel.
[...] Il a fait semblant de réfléchir. Mais je savais bien que c’était juste qu’il n’aimait pas raconter.
[...] Les estivants habitaient des villas sur la mer, là où on voulait surtout pas habiter, vu que la mer c’est là qu’on travaille et que c’est pas un travail facile. Et puis on avait tous un proche qu’elle avait rendu tout gonflé et couvert de vase, la mer. 
Les portraits brossés par l’artiste (des marines ?) dégoulinent d’humanité littéraire : le portrait de Pascal le Simple, et ceux des femmes qu’il aura côtoyées : deux ou trois bonnes amies, sa sœur et son amie, quelques gars aussi.
En prime, une petite excursion (pas de tout repos) vers les plateformes offshore abandonnées par lesquelles transitent des migrants vers l’eldorado européen : instructif.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires simples.
D’autres avis sur Bibliosurf.

dimanche 5 avril 2020

Juste parmi les hommes (François Dupaquier)

[...] Enfin dénoncer ces dérives de l’aide humanitaire.

Avec son premier roman, Juste parmi les hommes, François Dupaquier nous conte deux histoires qui vont s’entremêler, deux histoires tirées de son engagement personnel dans la vraie vie : l’une commence en 2011 quand le jeune Ali vit les premiers jours d’un printemps syrien que le régime de Bachar el-Assad va étouffer dans le sang.
Ce sera bientôt la bataille d’Alep.
En 2018, le même Ali est maintenant réfugié aux Etats-Unis et tombe sur une affaire de trafic de farine destinée à l’aide humanitaire USAid.
 Mais sans le savoir, il a visiblement dû mettre son nez où il ne fallait pas et le voilà pris en chasse par des mercenaires surentraînés qu’il ne fallait pas rouler dans la farine.
Dupaquier réussit une double prouesse, façon Le dessous des cartes.
Avec sa première histoire il nous raconte la guerre de Syrie au ras non pas des pâquerettes mais des décombres, des gravats, des kalash et des fuyards, mais tout en nous expliquant, l’air de rien, toute la géopolitique complexe de ce p... de pays. Remarquable de clarté.
[...] Elle qui a toujours refusé les armes, la militarisation de la contestation, se demande comment la Syrie a pu en arriver là. Comment ce combat pour la liberté a attiré des quatre coins de la planète ce que l’homme a de plus mauvais.
[...] La guerre a pris un nouveau tournant. C’est le moment où il va falloir se débarrasser de tous les témoins gênants et effacer de l’histoire les atrocités commises. 
Le second volet est peut-être encore plus passionnant : une plongée sans concession, à la limite du cynisme, dans les dessous de l’aide humanitaire.
[...] On produit davantage qu’on ne consomme. Il faut alors trouver quoi faire de ces surplus pour continuer à soutenir les agriculteurs des pays occidentaux.
[...] On en est à deux générations nées dans ces camps qui reçoivent de la farine comme nourriture mois après mois, année après année. 
On ne vous raconte pas pour vous laisser découvrir tout cela au fil des pages mais c’est tout simplement effarant, il n’y a pas d’autre mot et l’on préférerait ne pas savoir tout ça. Trop tard maintenant.
L’écriture reste modeste et standard mais la lecture fluide et agréable, la bluette entre le syrien et la journaliste est parfois peut-être un peu trop rocambolesque, mais ces petits défauts sont à pardonner sans hésiter au vu de l’intérêt de cette détonante histoire.

Pour celles et ceux qui aiment voir le dessous des cartes.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 2 avril 2020

Banditi (Antoine Albertini)

[...] Bon, fit-il. Ton affaire, là, elle sent le moisi.

Le journaliste corse Antoine Albertini maîtrise évidemment parfaitement son sujet et réussit à nous raconter avec son Banditi, une part de l’histoire contemporaine de son île.
[...] Après sa jeunesse et ses désillusions de militant, toutes ces années passées à se tenir éloigné de la politique n’avaient pas réussi à tuer complètement son espoir de voir un jour cette île libérée de ses démons. 
Une histoire faite de luttes et trafics en tous genres. Armes et pouvoir, argent et corruption, factions et révolutions, Dieu n’y reconnaîtra pas les siens et il faut tout le didactisme de l’auteur pour que le lecteur ne se perde pas entre FLNC, Mafia, barbouzes, officines secrètes et Brigades Rouges.
[...] — Cette affaire empeste.
 — Je ne comprends rien, désolé.
 — Et en terrorisme italien, vous y comprenez quelque chose ?
 — Autant qu’en artisanat togolais. Peut-être un peu moins.

[...] Derrière chaque histoire de flingues et de came, derrière chaque assassinat et chaque trafic se dissimulaient des mobiles planqués sous d’autres mobiles. 
Le bouquin n’est pas exempt de quelques défauts (dont une fascination un peu complaisante pour la loose du héros, ex-flic confit dans un chagrin d’amour alcoolique) mais ce polar a le mérite de nous faire partager le dessous de quelques cartes de notre histoire récente.

Pour celles et ceux qui aiment la Corse.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mercredi 1 avril 2020

L'espion inattendu (Ottavia Casagrande)

[...] Les lettres de toute une vie.

Voici un roman inattendu qui partage quelques points communs avec le Looping d’Alexandra Stresi : une biographie romancée de grands-parents, l’Italie du Duce et la revue légère d’une période de l’Histoire, façon feel good story sans prise de tête.
Avec L’espion inattendu, l’italienne Ottavia Casagrande entreprend ici de nous retracer la vie de son grand-père Raimondo, un aristo mi-dandy mi-espion de Mussolini, ou du moins une partie de sa vie et plus précisément ses amours avec Cora, une jeune et belle espionne britannique.
[...] Nous avons trouvé au grenier une vieille valise cabossée, et [...] cette valise contenait toute la vie de Raimondo. Photographies, billets n’ayant plus cours, factures impayées, pinces à cheveux et lettres, une montagne de lettres. Les lettres de toute une vie.
Époque oblige, on fera même une excursion dans le Haut-Adige dont nous avions découvert l’Histoire tragique avec l’admirable roman de Francesca Melandri, Eva dort (encore un autre coup de cœur) :
[...] Le Sud-Tyrol, allemand depuis des générations, n’est devenu italien qu’en 1919, à titre de dédommagement pour la Grande Guerre. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ici, entre Italiens et Allemands, ce n’est pas le grand amour. Et la politique fasciste d’italianisation forcée n’a certainement rien arrangé. 
L’espion d’opérette et son apprentie Mata Hari se piquent de vouloir éviter l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés du Führer.
[...] Il avait tenté par tous les moyens de dissuader les haut gradés de l’armée et les dirigeants du gouvernement d’entrer en guerre. 
L’intrigue se déroule du côté des forces de l’Axe donc et il n’est pas inintéressant de partager un point de vue inhabituel sur cette période, bien éloigné de notre Histoire Officielle.
[...] Beaucoup voyaient dans le régime nazi une force nouvelle, alternative à la démocratie et au communisme.
[...] En 1940, la nouvelle Allemagne nazie exerçait une fascination irrésistible. On vantait son extraordinaire puissance. On admirait ses incroyables progrès technologiques et économiques en chantant les louanges de l’obéissance, de la discipline, de l’assurance, du dynamisme, de la vitalité et de l’inégalable énergie virile du peuple allemand. 
Et tout cela sans prise de tête puisque Raimondo et Cora vivront insouciants et inconscients des aventures pour le moins rocambolesques.
[...] Les nobles idéaux n’étaient pas faits pour lui. Il l’avait compris, désormais. Ils le faisaient sourire. Pire, ils le mettaient mal à l’aise.
[...] L’amour du risque, les vertiges du danger et un vague sentiment de révolte. Un besoin irrésistible de dépasser les bornes, d’enfreindre les règles, de fouler aux pieds les conventions.
[...] Des raisons de vivre – quoique moins nobles –, trois au moins lui venaient à l’esprit : le corps superbe de Cora ; l’ivresse, quelle que fût son origine ; les blagues stupides qu’il faisait sans distinction à ses amis et à ses ennemis… Sans compter ces broutilles essentielles à sa survie : les douces soirées d’été, le parfum des tubéreuses, le frou-frou des combinaisons de soie, les films d’Errol Flynn, les nuits étoilées dans le parc. 
Un excellent roman sans prétention, une écriture légère sur des événements graves.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mercredi 25 mars 2020

La disparue de l'île Monsin (Armel Job)

[...] Elle ne savait pas où Éva se trouvait.

Très agréable roman que ce bouquin de l’écrivain belge Armel Job avec une belle écriture, précise et soignée.
À peine un polar, plutôt la recherche de qui se cache derrière les personnages, un peu à la mode Simenon.
La disparue de l’île Monsin se prénomme Éva.
Elle a été vue pour la dernière fois un soir de neige, sur le pont-barrage de l’île près de Liège.
[...] Elle ne savait pas où Éva se trouvait. Elle était inquiète, elle s’était rendue à la police à Liège. S’ils avaient émis un avis de recherche, c’est qu’ils avaient de bonnes raisons. 
Qu’est devenue Éva ?
A-t-elle été enlevée, s’est-elle enfuie ou même jetée à l’eau ?
Et puis qui était-elle ? Vraiment ?
[...] Je finirais par croire que tout le monde en sait plus long sur ma fille que moi, sa propre mère. 
Laissons-nous bercer par les eaux de la Meuse à la découverte des personnages de l’île Monsin, à la découverte d’Éva et de ceux qui croient l’avoir connue.
[...] Au bout d’une enquête, en effet, qu’est-ce que le flic a devant lui ? Quelques faits sans doute, mais surtout l’énigme impénétrable du comportement des hommes.


Pour celles et ceux qui aiment les polars qui n'en sont pas vraiment.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 21 mars 2020

L'inconnue de l'équation (Xavier Massé)

[...] Toute cette histoire est un véritable méli-mélo.

Un peu dans la même veine que le Coupable ? récemment lu, voici L’inconnue de l’équation encore un petit polar frenchy sans prétention, sous forme de construction alambiquée, artificielle et capillotractée, juste de quoi maintenir le lecteur et les personnages pendant quelques heures dans le brouillard le plus complet : mais comment Xavier Massé va-t-il se sortir de cet imbroglio patiemment construit ?
[...] Toute cette histoire est un véritable méli-mélo qui ne tient absolument pas la route.
Ça commence par un drame familial comme on dit : un couple, un gamin, une fliquette, des coups de feu, des cadavres et un incendie ...
[...] Deux témoins, à deux endroits différents, qui potentiellement ont deux visions différentes …
[...] Paumé, complètement largué par cet enchaînement de preuves, cadavres et autres informations n’ayant ni queue ni tête. Il ne parvenait pas à analyser quoi que ce soit.
Il y a pas mal d’inconnu(e)s dans cette équation, trop sans aucun doute !

Pour celles et ceux qui aiment les surprises.
D’autres avis sur Babelio

jeudi 19 mars 2020

Le couteau (Jo Nesbo)

[...] Détective givré ?

Allez, rien de tel pour passer ces temps confinés, qu’un excellent Jo Nesbo : Le couteau, histoire de se faire peur avec autre chose.
D’autant que Jo et son héros Harry sont ici en pleine forme.
Nous voici à peine au premier tiers du bouquin que les meurtres et les crimes ont été commis, que le suspect (une vieille connaissance de Harry) a été attrapé et qu’il a même avoué ses forfaits !
Bien sûr, on connait Jo Nesbø et l’on sait bien que les 600 pages de ce gros pavé recèlent bien d’autres surprises : c’est presque plusieurs polars en un ! on a en a pour son argent !

Depuis quelques temps Harry Hole n’est plus vraiment un flic border line : il est franchement passé de l’autre côté de la ligne jaune et c’est pas avec cet épisode (où il est pourtant suspendu de ses fonctions !) que ça va s’arranger.
Harry est décidément le flic le plus imbibé de substances diverses de toute la littérature, le flic de tous les excès.
[...] Kaja le dévisagea. « Tu déconnes ?
— Non. Il apparaît qu'il n'y a aucune limite morale à ce que je suis prêt à faire pour prendre Svein Finne.
— Je ne l'aurais pas formulé autrement.
[...] Vous êtes ici en tant que détective privé. Ou devrais-je dire détective givré ?


Pour celles et ceux qui aiment Harry Hole.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 14 mars 2020

City of Windows (Robert Pobi)

[...] La haine, ça fait faire du chemin.

En ces temps confinés, les bons thrillers sont une valeur refuge et une saine alternative au binge-watching de séries tv.
City of Windows du canadien Robert Pobi fait partie de ces page-turner captivants, capables de vous prendre la tête plusieurs heures d’affilée.
L’intrigue est menée à vive allure, d’une écriture sèche à l’ironie mordante : un sniper d’élite se met à faire des cartons longue distance sur les flics de New-York.
Une balle, une tête. À 900 mètres de là.
[...] Rien n’est pire que de pourchasser un homme armé d’un fusil dans une ville pleine de fenêtres.
[...] Que comptez-vous faire ? » demanda Whitaker. Lucas leva les yeux sur le phare en haut de la colline. « Ne vous inquiétez pas, j’ai un plan », mentit-il. 
❤️ Mais ce sont les personnages chargés de l’enquête qui vont vraiment emporter le lecteur : à commencer par le héros Lucas, prof d’astrophysique (tendance Asperger, à cinq ans il décodait le mouvement des étoiles avec une vieille paire de jumelles et une carte d’astrologie, pas d’astronomie) capable de décoder l’agencement mathématique du monde et donc aujourd’hui de calculer où était posté le sniper à plusieurs centaines de mètres de là.
[...] La réponse était là quelque part. Puis il comprit. C’était sous son nez. Comme tout le reste, il ne s’agissait pas de ce qui était là. Il s’agissait de ce qui n’y était pas.
[...] Vous avez faim ? » demanda Whitaker. Lucas garda le silence, les yeux rivés sur la table. « Voyez-vous, nous autres humains avons besoin de nourriture. Vos chefs extraterrestres n’ont pas eu le temps de vous apprendre ça avant de vous envoyer ? » 
Je ne suis pas sûr que ‘les Aspies’ soient très heureux de se voir utiliser à toutes les sauces médiatiques depuis celle du fameux Homard mais il faut bien reconnaître que la caricature de leurs super talents extraterrestres et de leur asociabilité sauvage fait d’eux de très très bons personnages de romans.
Au-delà des ses personnages, l’autre intérêt de ce bouquin c’est la fenêtre qu’il ouvre à notre regard sur les États-Unis, un regard cynique et désabusé sur les suprémacistes blancs adeptes des armes à feu (l’air est connu mais la mise en perspectives par Pobi plutôt vivifiante) :
[...] Puis le coup de feu retentit. Les cris s’élevèrent. Les hommes du Klan se mirent à cavaler en tous sens comme si c’était jour de soldes sur les grands draps blancs.
[...] L’ordinateur a accouché d’une liste d’actes criminels invraisemblable – vous n’imaginez pas le bordel que c’est, ce pays, quand on commence à se pencher sur les statistiques. Je m’étonne qu’on ne se soit pas encore tous fait trucider par nos voisins.
[...] Depuis le 11 septembre, moins de deux cents Américains ont été victimes de ce que l’on peut appeler le « terrorisme islamique » sur le sol des Etats-Unis. Moins. De. Cents, articula Lucas. L’extrémiste musulman de service ne pose pas de réelle menace, et je ne dis pas que ça ne peut pas changer en un clin d’œil, mais à l’heure qu’il est, tu as plus de chances de mourir dévoré par ton chat. La vraie menace, c’est ton voisin de palier chrétien. Ces cinglés tuent – quoi ?– douze, quinze mille Américains par an.
[...] – Pour ma part, je pense que les armes me protègent de celles qui sont entre les mains des autres.
– C’est toute la beauté de ce pays ; vous pouvez croire ce que vous voulez, même si les chiffres prouvent le contraire.

Pour celles et ceux qui n'aiment pas les armes à feu.
D’autres avis sur Bibliosurf.

jeudi 12 mars 2020

Coupable ? (Laurent Loison)

[...] Les mensonges, les faux témoignages, les faux rapports.

Un petit polar frenchy qui ne marquera peut-être pas la littérature ni même le genre, mais dont il serait Coupable de se priver (pour seulement quelques euros).
Laurent Loison a concocté en effet un curieux parcours où l’on navigue entre deux voire trois histoires (en région parisienne, en Arizona) sans lien aucun.
On passe de l’une à l’autre au fil des courts chapitres menés tambour battant avec détermination.
La cadence est donnée, c’est sec et nerveux, ça ne fait pas dans la dentelle, mais on n’a aucune idée de la suite et il faut se laisser mener par le bout du nez.
Ça sent l’exercice de style bien sûr, mais sans prétention littéraire et parfois pas si mal écrit que cela, un peu d’humour mais pas trop, la lecture est fluide et prenante.
Quelques pages sont plutôt réussies (l’histoire ‘parisienne’) tandis que d’autres (en Arizona) sonnent de manière beaucoup moins crédible quand certaines sont franchement capillotractées.
Mais il faut bien se plier aux règles du petit jeu littéraire proposé par l’auteur, lui seul sait où tout cela va nous mener, en enfer vraisemblablement, et l’on brûle à petit feu d’y arriver !
[...] Tout se mettait en travers de son chemin. Les mensonges, les faux témoignages, les faux rapports, que devrait-il encore affronter ? Comment échapper à ce rouleau compresseur lancé à ses trousses ? 
Le lecteur impatient dévore ce page-turner avide de découvrir les rouages secrets de cette mécanique infernale.
Le lecteur plus sagace devine bien ici ou là quelques fissures dans le dispositif d’où sortent quelques fumées sulfureuses.
Las, même le lecteur le plus attentif ne verra que bien trop tard arriver le twist final.
Il faut dire que même les personnages de l’intrigue vont s’y laisser prendre !

Pour celles et ceux qui aiment les mauvaises surprises.
D’autres avis sur Bibliosurf

lundi 9 mars 2020

Donbass (Benoit Vitkine)

[...] Le quartier était rempli de ces veuves impassibles.

Le Donbass c’est le bassin minier à l’est de l’Ukraine, l’ancienne Ruhr soviétique (un mot-valise issu de Donetski kamennoougol’ny basseïn en russe).
Depuis 2014 et la révolution ukrainienne du Maïdan, c’est une zone de guerre civile et de conflit larvé entre les pro-occidentaux de Kiev et les pro-russes soutenus par Moscou (rappelez-vous le vol Malaysian abattu en juillet 2014, dont le procès s'ouvre justement aujourd'hui).
Même encore aujourd’hui alors qu’un processus de paix est soi-disant enclenché.
Une région sinistrée comme partout (Syrie, Palestine, ...) où les grandes puissances n’osent passer à l’offensive directe et installent un chaos soigneusement entretenu de part et d’autre d’une ligne de front mouvante et instable.
[...] Tant que le nombre de morts restait limité, personne n’était prêt à des concessions. Et les Occidentaux pouvaient oublier cette demi-guerre sur laquelle ils n’avaient aucune prise.
❤️ Le journaliste du Monde, Benoit Vitkine, y a réalisé quelques enquêtes qui lui ont valu le prix Albert-Londres et qui lui ont inspiré ce livre, un roman.
L’intrigue policière du bouquin est ténue : un cadavre d’enfant poignardé émeut la population et les autorités pourtant habituées à voir les cadavres pleuvoir comme les bombes. Mais le petit n’a pas six ans et sa mort n’a rien à voir avec la guerre.
Un vieux flic désabusé, vétéran d’Afghanistan, se charge d’une enquête lente et difficile.
Le prétexte pour Benoit Vitkine de nous intéresser à la vie quotidienne des oubliés de ce conflit : les milliers de civils qui vivent de part et d’autre de la ligne de front, dans le dénuement le plus complet et qui rentrent la tête dans les épaules chaque jour quand tonnent les canons et les mortiers.
[...] Tout le monde continuait à parler de « cessez-le-feu fragile », passant par pertes et profits le million de personnes qui, selon les décomptes officiels, habitaient à moins de cinq kilomètres de part et d’autre de la ligne de front. 
En bon journaliste ‘objectif’, Vitkine se garde bien de prendre parti pour l’un ou l’autre des deux camps : d’ailleurs familles et proches gardent le contact par delà le no man’s land qui traverse la région.
En bon écrivain, Vitkine se garde également de nous asséner un pensum historico-politique sur les origines du conflit ou les avancées de telle ou telle armée.

Le contexte géopolitique est esquissé par petites touches, la prose est fluide et agréable, et on tient donc là un excellent roman, noir comme le charbon du Donbass, où l’auteur tente de nous faire partager quelques tranches de ces vies broyées par ce conflit auquel nous évitons de penser.
[...] Ici, les gens sont vivants. La guerre les a mis à nu, on voit tout de suite ceux qui sont bons et ceux qui sont mauvais. Et ceux qui sont bons me donnent une furieuse envie de rester. 
Une fois le livre refermé, on oubliera sans doute trop vite ce conflit méconnu mais on gardera certainement en mémoire les babouchka de Vitkine.
[...] Elles étaient des survivantes. Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s’étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. 
À noter : ce sont les mineurs du Donbass qui ont été appelés à la rescousse en 1986 lors de la catastrophe de Chernobyl (c’est presque à côté) et Vitkine place en exergue de son livre une magnifique citation de la série de HBO :
– Vous avez déjà rencontré des mineurs ?
 – Non.
 – Je vous conseille de dire la vérité. Ces hommes travaillent dans le noir, ils voient tout.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire contemporaine.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mardi 25 février 2020

La mort dans une voiture solitaire (Hugues Pagan)

[...] – Je vous garantis que nous vous tirerons de là.

Il y a peu de temps, on avait eu la chance de découvrir l'ancien flic qui se cache derrière le pseudo de Hugues Pagan avec un excellent roman, Profil perdu, sorti en 2017 après un long silence littéraire.
On se devait donc de remonter aux sources lorsque l'auteur publiait son premier polar en 1982 chez Fleuve Noir : La mort dans une voiture solitaire.
Un polar à l'ancienne, écrit d'une plume virile, désabusée et légèrement vulgaire, comme dans les meilleurs films avec Bogart.
Le bouquin fourmille d'ailleurs de références ciné ou jazzy : à l'époque il s'agissait de redonner ses lettres de noblesse à un genre littéraire dit mineur.
Avouons que parfois cette prétention littéraire tombe un peu à plat :
[...] Il remonta frileusement la vitre. Dehors, l'air avait un étrange goût de larmes, comme si la ville n'en finissait pas de pleurer doucement entre ses cheminées.
Mais heureusement, le plus souvent on se régale :
[...] - Parle-moi de Mayer, mon ange, dit-il d'une voix lente, détimbrée. Parle-moi de lui et des types qui l'ont buté.

Pour celles et ceux qui aiment les polars à l'ancienne.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 26 janvier 2020

Paz (Caryl Férey)

[...] Les cadavres s'accumulaient. Plus d'une trentaine.

Après la déception de notre dernier achat de colombienne [clic], on a préféré une valeur sûre et confié notre voyage en Colombie aux mains professionnelles de notre frenchy Caryl Férey.
Avec Paz, cette fois la came est sans surprise : on retrouve donc les travers connus de Mr. Férey. Violence parfois gratuite (bon, c’est la Colombie quand même, tu t’attendais à quoi ?), sex(isme) un peu complaisant, lyrisme parfois maladroit, ...
Mais tout autant son savoir-faire professionnel : rythme nerveux de l’écriture, polar rythmé et visite très documentée.
Et une Colombie (certes, vue par un frenchy pour des français) qui cherche désespérément à panser les plaies encore béantes d’un passé ultra-violent.
[...] Tout le monde n'aspirait plus qu'à la paix, l'Église omniprésente érigeait le pardon en dogme et, si les inégalités sociales restaient criantes, on préférait aller de l'avant avec une bonne humeur populaire qui cautériserait peut-être les morsures du passé.
[...] Mafieux et anciens belligérants ont souvent des intérêts communs.
[...] Des frictions entre les différents responsables des FARC : certains chefs se sont acheté une façade politique à peu de frais, sans se douter qu'une Commission pouvait les rattraper pour crimes de guerre.
[...] Il n'y avait en effet rien à espérer d'une pacification du pays. Trop d'argent en jeu, d'intérêts privés que l'État de droit remettrait en cause. 
Voilà donc le décor intéressant d’un polar aussi violent que l’histoire du pays :
[...] C'était le onzième cadavre qu'il retrouvait à Bogotá cette semaine, le trente-sixième en comptant les bouts disséminés dans le reste du pays.
[...] Ces amputations… La mise en scène du corps… Ça rappelle les massacres de la Violencia, nota-t-elle. 
Avec un flic en clair-obscur qui cherche à manœuvrer dans un pays impossible :
[...] On le disait cynique, raciste, violent, sexiste, impitoyable, retors, Lautaro Bagader emmerdait son monde. Il avait un groupe efficace, entraîné, avec des systèmes de primes qui offraient une solution à la corruption généralisée. 
Politique, histoire, reportage, ... dépaysement assuré et polar captivant en dépit d’une intrigue appesantie par une histoire de famille un peu lourdingue.

Comme d'habitude avec cet auteur : pour celles et ceux qui aiment voyager, y compris dans le passé récent.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 25 janvier 2020

Tu dormiras quand tu seras mort (François Muratet)


[...] Avec de Gaulle, ça allait être vite torché.

Après [1] [2] [3] [4], poursuivons le devoir de mémoire des années noires de la guerre d’Algérie avec Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet.
Les auteurs français de polars semblent bien décidés à s’emparer de cette période.
François Muratet nous emmène aux côtés d’un jeune officier du renseignement militaire, André Leguidel, qui se retrouve ‘parachuté’ comme simple troufion dans un commando en Algérie avec la mission d’espionner le sergent-chef Guellab, d’origine arabe, soupçonné par l’état-major de travailler pour l’ennemi.
Une trame militaro-policière prometteuse ...
♥ Et le bouquin tient ses promesses grâce à des personnages particulièrement bien dessinés : la guerre d’Algérie par la petite lunette, celle des troufions engagés derrière le Général.
[...] Les fidèles du Général, la jeune garde des soldats dévoués à une cause immense, celle de la patrie.
[...] Contrairement à beaucoup de jeunes de ma génération, je pensais que la France devait montrer de quoi elle était capable en Algérie, c’était une question d’honneur, de fidélité, de grandeur, d’héritage.
L’intrigue policière et la politique céderont le pas aux personnages dont les relations et les aventures nous captiveront jusqu’au bout.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf.