dimanche 24 octobre 2021

Ultramarins (Mariette Navarro)

[...] Il faut peut-être croire à un dérèglement du système.

Ultramarins, le premier roman de Mariette Navarro, femme de théâtre lyonnaise, connait un certain succès et l'on en parle beaucoup.
Une ambiance maritime qui rappelle celle d'Usodimare et un décor de porte-containers (c'est le sujet de l'année) comme dans Une loge en mer.
Une commandante de la marine marchande, se laisse surprendre à transgresser les ordres et les protocoles et autorise une baignade en mer pour son équipage. Tous moteurs stoppés, elle reste à bord et observe sa vingtaine de matelots patauger dans les eaux.
[...] Elle considère  cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance.
Lorsqu'ils remontent à bord, ils sont 21 et l'on ne sait trop qui est l'intrus puisqu'on n'avait pas vraiment pris le temps de faire la connaissance des nouveaux depuis l'embarquement.
Bientôt d'autres mystères s'invitent à bord, désorientent le cap et les machines.
Une parenthèse s'est ouverte, façon triangle des Bermudes et l'auteure a fait sienne la citation apocryphe des sages grecs : il y a trois sortes d'hommes, les vivants, les morts et les marins.
[...] - Est-ce que vous pensez possible que notre bateau ... que notre bateau ait développé une sorte d'autonomie, de personnalité propre ? [...]
- Je crois commandante, que ce serait une vision un peu romantique. Qu'il faut peut-être croire à un dérèglement du système, après l'arrêt imprévu de ce matin.
L'auteure a adopté l'écriture très à la mode en ce moment (et cela devient horripilant) qui est celle d'une distanciation descriptive, comme si l'on voulait nous dépeindre une carte postale à grands coups de ILS (les marins), de ELLE (la commandante) et de ON (quand il faut embarquer l'auteur et son lecteur).
Une femme à la barre, un parfum de brise marine, quelques containers comme épices, un brin ou deux de mystère, un léger soupçon de loufoquerie, tous les ingrédients de la recette du succès sont là.
Mais, tout comme dans le bouquin de Magali Desclozeaux, cette écriture distanciée pour paraître élégante a un revers : le lecteur ne se trouve à aucun moment happé par les vents du large, il regarde la carte postale de loin, admire peut-être l'exercice de style, mais reste à quai sans partir en voyage.

Pour celles et ceux qui aiment les porte-containers.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 23 octobre 2021

Trio (William Boyd)

[...] On est des acteurs après tout.

On ne présente plus William Boyd, prolixe étendard de la littérature britannique contemporaine, dont récemment on avait adoré Les vies multiples d'Amory Clay (et un peu moins disons-le, son roman d'espionnage : La vie aux aguets).
Cette fois l'auteur nous invite sur le tournage d'un film pour suivre un Trio de personnages. Nous sommes en 1968 sur les plages so british de Brighton, bien loin du tumulte du monde.
Elfrida, l'épouse délaissée du réalisateur, est en panne d'inspiration littéraire et carbure à la discrète vodka-orange dès le saut du lit.
Talbot, le producteur marié et père de famille, ne sait trop comment faire son coming-out.
Anny, la starlette américaine, collectionne les amants en cachette et surtout intéresse le FBI et la Special Branch britannique : son ex-mari, un américain apprenti terroriste, s'est échappé de prison.
Bref, chacun protège soigneusement une vie secrète et s'efforce de jouer un autre rôle en public, on est sur un tournage.
[...] - Vous avez toujours bien caché votre jeu, Talbot.
- Nous cachons tous notre jeu, non ? Nous sommes des mystères.
[...] On est des acteurs après tout.
Le ton  est léger, on n'est pas loin de la comédie et tout cela prend des airs de série télé avec des personnages attachants.
Pour reprendre un titre connu, on a là un peu de sexe (très peu), un peu de vidéo (le film) et beaucoup de mensonges, vraiment beaucoup, c'est le thème du bouquin.
La plume de Boyd est agréable, toujours aussi fluide et classique, mais il manque à tout cela le souffle épique qui animait la vie d'Amory Clay.

Pour celles et ceux qui aiment les mensonges.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 22 octobre 2021

Le sourire du scorpion (Patrice Gain)

[...] Goran avait parlé d'ours et de loups.

Quelle déception !
Patrice Gain est un auteur que l'on apprécie beaucoup : il faut absolument lire Terres Fauves et De silence et de loup. 
Mais il faut tout autant éviter Le sourire du Scorpion : l'histoire un peu cucul d'une famille en vacances, partie faire du rafting au Monténégro (les canyons de la rivière Tara). 
Le père disparait dans les eaux des rapides. 
Le guide monténégrin est bien mystérieux. 
[...] Goran avait parlé d'ours et de loups.
Ouh là là ! On pense évidemment à Délivrance (qui est d'ailleurs abondamment cité) mais on en est si loin. 
Et pour faire bonne mesure, c'est raconté à hauteur d'ado (les deux jumeaux de la famille). 
Alors on attend impatiemment le vague twist qui terminera le dernier quart du bouquin mais qui ne s'avère pas d'une grande force non plus (le lecteur a toujours plusieurs chapitres d'avance sur les gamins). 
Mais que ceux qui seront déçus par cet ouvrage (pourtant primé à Lyon en 2021 au festival Quai du polar ???), ne manquent pas de lire les autres ouvrages de cet auteur, qui sont remarquables. 

Pour celles et ceux qui aiment le rafting et le camping.
D’autres avis sur Bibliosurf.

jeudi 21 octobre 2021

Le souffle de la nuit (Alexandre Galien)

[...] Notre tueur est passé à la vitesse supérieure.

Âgé d'à peine 30 ans, le jeune Alexandre Galien  s'est vu décerner le prix 2020 du Quai des Orfèvres pour son roman Les cicatrices de la nuit.
On fait sa connaissance ici directement avec la suite : Le souffle de la nuit.
Ex-flic, l'auteur s'y entend pour décrire le quotidien des flics de la PJ parisienne, ceux qui résidaient il y a peu encore au mythique 36 Quai des Orfèvres.
Les clichés abondent, les flics du "groupe" chargé de l'enquête, les techniques d'investigation, l'humour à l'emporte-pièce, les rivalités entre polices, et même un arrière-plan d'intrigue politique tendance Françafrique ... on connait la musique et ses standards, les mêmes que dans les bonnes séries télé et les bons polars, un air connu et rebattu mais tout le monde aime bien fredonner cette chanson dont chacun connait les paroles par cœur.
Au programme : un tueur de flics, quelques prostituées de Vincennes, des rites vaudous et les mafias du Nigeria (les cults).
[...] Notre tueur est passé à la vitesse supérieure ...
Cette fois-ci, il n'a pas fait dans le détail : il lui a enfoncé son couteau dans le ventre, lui a tranché la gorge, et lui a fourré une touffe de cheveux dans le gosier. On dirait qu'il a expédié le travail, comme on bute une sentinelle.
Du standard donc, un peu façon Frank Thilliez, en moins intense peut-être, mais c'est écrit de façon pro et on ne boude pas son plaisir.

Pour celles et ceux qui aiment les poupées vaudous.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mercredi 20 octobre 2021

L'autre Rimbaud (David Le Bailly)

[...] Le mensonge est le ciment de la famille.

C'est une drôle d'idée que celle passée par la tête du journaliste David Le Bailly que de vouloir tracer le portrait de Frédéric Rimbaud, le frère aîné d'Arthur : L'autre Rimbaud.
Ce qui intéresse Le Bailly c'est de faire la lumière sur les personnages restés dans l'ombre, oubliés de l'Histoire et même gommés ou effacés de l'Histoire (il a écrit un autre roman sur la maîtresse de Mitterrand, Anne Pingeot, la mère de Mazarine).
Arthur est né près de Charleville-Mézières un an après son frère Frédéric. Ils grandissent à l'ombre menaçante de leur mère, une maîtresse femme, sans aucun doute castratrice, le père est parti.
Évidemment tout le monde ignore aujourd'hui que le si célèbre poète Arthur avait un frère aîné : Frédéric est un oublié de l'Histoire, et même plus, les secrets de famille et les mésententes ont fait que Frédéric a été gommé ou effacé de l'Histoire, jusque certaines photos qui ont été retouchées par sa sœur Isabelle pour le faire disparaître ! 
Alors qu'Arthur aura vécu la plus grande partie de sa vie loin des siens jusqu'en Abyssinie, c'est Frédéric resté au pays que l'on s'efforce d'oublier.
[...] Par un curieux phénomène, l'aîné, pourtant resté à Roche, avait été déchu, quand le cadet, exilé au bout du monde, occupait avec majesté la place de dauphin.
[...] Il sait que le mensonge est le ciment de la famille. Ce qu'elle a trouvé de mieux pour se protéger.
Jusqu'à sa descendance qui sera privée des droits d'auteur.
Voilà bien de quoi attiser la curiosité de David Le Bailly ... et de ses lecteurs.
Au travers de l'enquête menée par le journaliste pour éclairer la vie du frère caché, presqu'un polar, on découvre en contrepoint le côté obscur des portraits de Verlaine ou d'Arthur Rimbaud.
Un Verlaine colérique et à demi pédophile, un Arthur qui abandonnera très vite la poésie pour se consacrer à la science, la géographie ou divers commerces et traficotages en Afrique.
Des portraits à charge peut-être, pour mieux réhabiliter un Frédéric oublié par les historiens et les biographes, mais David Le Bailly ne prétend être ni historien ni biographe : son travail est celui d'un enquêteur et d'un romancier.
[...] Aidée par Isabelle, la mère avait dévoré ses fils.
Les deux femmes s'étaient emparées de l'œuvre d'Arthur, en avaient détourné le sens et l'esprit.
De lui Frédéric, elles avaient pris le peu qu'il avait laissé, ses enfants.
Une sombre histoire de famille laissée dans l'ombre par la lumière trop éclatante de la légende du poète maudit : aussi une leçon instructive sur la façon dont s'écrit l'Histoire.

Pour celles et ceux qui aiment la famille.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mardi 19 octobre 2021

Affronter l'orage (Larry Brown)

[...] Une histoire d’amour n’a jamais une fin facile.

Mauvaises nouvelles.
Oui, de très mauvaises nouvelles envoyées du sud des US par l'ami Larry Brown.
Des nouvelles des petites gens, l'Amérique d'en-bas, celle des laissés pour compte qui se débattent sans espoir de fin entre quelques toxiques : un couple mal assorti souvent et l'alcool bien sûr presque toujours.
Misère sociale et misère affective de quelques éclopés de la vie en pleine galère pour lesquels l'auteur développe toute son empathie.
Des nouvelles très noires, désespérées même, mais voilà, c'est très bien écrit alors on poursuit la lecture à nos risques et périls.
Affronter l'orage est l'une d'elles, celle qui ouvre le recueil et c'est l'une des plus réussies et des plus sombres, tout en non-dit et d'entrée, le ton est donné.
[...] Je ne sais pas ce qui me pousse à être aussi méchant avec elle. Comme si c’était sa faute.
[...] Je ne suis pas un salaud au point de ne pas voir qu’elle m’aime.
Bien sûr, certains portraits peuvent friser la caricature mais dans chaque nouvelle, un petit "plus" souvent non-dit, un brin étrange, fait de chaque tableau une belle peinture un peu sombre.

[...] Elle picole tous les jours. Même le dimanche. Surtout le dimanche. Le dimanche c’est le pire, parce que tout est fermé. Si elle ne passe pas au magasin d’alcools le samedi soir, elle se retrouve en état de manque le dimanche après-midi.
[...] Elle ne veut faire de mal à personne. Qu’est-ce qui déconne autant, dans sa vie, pour qu’elle soit dans cette galère ? Qu’elle fasse mourir son bébé et son mec à petit feu ? Et elle aussi. Mais c’est plus fort qu’elle.
[...] Il prend le whiskey, s’en verse d’abord un petit verre, puis un autre plus copieux. Il n’est que dix heures du matin. Il devrait déjà avoir abattu pas mal de travail.

Mieux vaut être à jeun et avoir le cœur bien accroché avant de parcourir la galerie de portraits de l'ami Larry Brown où l'on retrouve ces petites phrases sèches et décalées typiques de la littérature américaine contemporaine.
Les nouvelles sont construites de manière très elliptiques, pleines de non-dits ou de sous-entendus, laissant au lecteur le soin d'imaginer peut-être le pire selon ses propres angoisses.


Pour celles et ceux qui aiment l'alcool.
D’autres avis sur Babelio.

De silence et de loup (Patrice Gain)

[...] Un froid de loup, je suppose.

On avait découvert Patrice Gain avec un coup de cœur pour son thriller en Alaska : Terres fauves lues en 2019.
Visiblement adepte des régions froides, il nous invite aujourd'hui à voyager en Sibérie, un pays fait De silence et de loup.
[...] Dehors, il fait froid. Un froid de loup, je suppose. Pas seulement parce que je le vois dans le cadre de la fenêtre qui fait face à mon couchage. Il reste là.
Après un terrible drame familial et personnel, la journaliste Anna met les voiles vers la Sibérie (l'extrême nord-est, la mer de Laptev près de la Iakoutie, à quelques encablures du pôle) pour accompagner une équipe de scientifiques qui doit hiverner sur un bateau pris par les glaces ...
[...] Comment un si petit bateau pouvait-il affronter un tel déchainement ?
[...] Cette expérience de vie confinée avec un petit groupe d'individus devrait être ton laboratoire. C'est là que se cachent tous les mystères de la nature humaine.
Décidément, ces espaces glacés et isolés sont propices à faire naître un climat angoissant : comme sur les îles Farallon, comme à Kerguelen, le lecteur plongé dans un huis-clos à ciel ouvert, au cœur d'une nature déchaînée, anticipe un drame car forcément, seul un drame peut mettre un terme à l'intrigue en train de se nouer et cela donne des bouquins très "prenants" par leurs décors en pleine nature sauvage et leurs histoires généralement bien sauvages également.
[...] La promiscuité, la nuit polaire et l'isolement sont l'ossature et le contexte idéal pour un roman noir.
Effectivement l'expédition va tourner rapidement au cauchemar comme tant d'autres aventures polaires et l'expédition de la Jeannette (1879) sera d'ailleurs évoquée : nous sommes en effet dans les mêmes eaux.
Mais le lecteur comprendra bientôt que les ours ou les loups polaires ne sont pas les créatures les plus dangereuses et la journaliste Anna qui croyait échapper à son terrible passé sera bientôt rattrapée par ses fantômes.
[...] Est-ce que prendre le large c'est fuir ?
L'écriture de Patrice Gain est soignée et très agréable, la lecture de son roman très noir en est facilitée et c'est heureux car c'est pas gai du tout du tout : les ours et les loups sont de bien sympathiques bestioles en comparaison de l'homme ...
Décidément Patrice Gain est un voyageur à suivre.

Pour celles et ceux qui aiment le froid.
D’autres avis sur Bibliosurf.

dimanche 17 octobre 2021

BD : Voyage aux îles de la Désolation


[...] La vie semble plus pleine, quand on est riche de toutes ces rencontres.

Après l'aventure mi-thriller, mi-polaire et mi-scientifique proposée par Mikaël Hirsch avec Notre-Dame des Vents, il nous fallait prolonger la saison australe avec le Voyage aux îles de la Désolation d'Emmanuel Lepage.
Lepage que l'on connait depuis son Tchernobyl, est une sorte de cousin voyageur ou reporter de Davodeau.
Tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des "gens" qui nourrissent leurs rencontres et Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises).
C'est donc un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires où l'on retrouve toute l'ambiance du bouquin de Hirsch, le mode de vie de ces marins et ces scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues (Kerguelen bien sûr, mais aussi Crozet, Saint-Paul ou Amsterdam). Et le vent rugissant et omniprésent.
Un bel album de voyage où l'on découvre l'histoire de ces TAAF.

Pour celles et ceux qui aiment les îles désertes.
D’autres avis sur la BDthèque.

Notre-Dame des vents (Mikaël Hirsch)

[...] Ici, l’absence de l’homme a été trop longue.

Le français Mikaël Hirsch nous emmène dans la chapelle de Notre Dame des Vents sur l'une des îles désolées des Kerguelen en plein océan austral, là où rugissent les vents qui tournent tout autour de la terre, des vents qu'aucune montagne n'arrête jamais.
[...] Notre-Dame des Vents, l’une des chapelles les plus australes du monde, lui confia le disker qui marchait à côté d’elle et observait ses réactions. Les orthodoxes et les baptistes ont colonisé le Pôle, mais, à ma connaissance, le catholicisme austral ne descend pas plus bas.
Nous voici donc embarqués sur le Marion Dufresne, le bateau ravitailleur, avec notre héroïne, une chercheuse venue étudier l'impact du réchauffement climatique sur la flore locale.
On est en 1995, au moment des derniers essais nucléaires français dans le Pacifique.
Jusque là, rien de bien original, si ce n'est le plaisir de découvrir et partager le quotidien des quelques 300 personnes perdues là-bas, dans les TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises : quelques militaires, quelques chercheurs, qui s'incrustent là-bas parmi les centaines de milliers de morses, de manchots, d'oiseaux, ...
[...] Cet archipel a une influence sur les gens. On se laisse facilement surprendre au début. On m’avait prévenu. Les dimensions, les accidents, les cahots, les animaux sont à une autre échelle. Il est difficile de trouver ses marques au début.
[...] Ici, l’absence de l’homme a été trop longue. Il est inutile de vouloir domestiquer l’endroit. La sauvagerie y est enracinée.
Une ambiance mi réaliste, mi inquiétante, qui rappelle beaucoup celle des Farallon Islands de l'américaine Abby Geni : un séjour rude sur l'un des îlots les plus inhospitaliers de la planète, isolé de tout, en butte aux éléments déchainés, un huis-clos à ciel ouvert battu par les vents, l'exil initiatique d'une jeune femme qui va rencontrer là-bas un autre chercheur, Alexis.
Tout cela sur un fond politique agité  : les grèves contre le Plan Juppé, les essais nucléaires français, Greenpeace, ....
[...] Officiellement, ils croisent dans ces eaux pour recenser les populations de sternes, les phoques ou je ne sais quoi, mais en réalité, ils cherchent à contrôler les activités de la France dans la région, rapport aux essais…
— Aux essais ?
— Mais les essais nucléaires, voyons. Le prochain test a lieu dans deux jours seulement. Le Rainbow Warrior II est déjà sur zone, à Moruroa…
— Je ne comprends rien, quel rapport avec les Kerguelen ?
[...] Ils sont manipulés. Les Australiens et les Anglais ont toujours convoité ces îles pour pouvoir bénéficier des zones de pêche.
De retour à Paris, quelques mois après sa mission australe, la jeune femme apprend le décès d'Alexis qui était toujours là-bas ...
Dans la deuxième partie du bouquin, nous faisons plus ample connaissance avec cet Alexis, qui a trouvé dans un vieux cahier le journal de bord d'un chercheur : le lecteur va suivre alors en 1975, les préparatifs du lancement de fusées sondes pour une expérience dans la magnétosphère (la création d'une aurore boréale artificielle) en commun avec les russes et les américains (on est au temps de Giscard et du réchauffement, non pas encore celui du climat mais celui de la guerre froide) : c'était le programme ARAKS.
Des travaux scientifiques sous la haute surveillance des trois puissances, car visiblement on touche aux limites du secret défense ...
[...] On ne badine pas avec la sécurité nationale, même sur un caillou peuplé de manchots.
[...] — Les Russes ne savent rien encore, mais croient savoir quelque chose. Les Américains ne savent vraiment rien, mais veulent savoir ce que savent les Russes. 
— Et nous ? 
— Nous, on a malheureusement besoin de tous les autres pour en savoir plus. La France est une petite puissance qui mène un jeu dangereux.
À partir de cette toile réaliste (le programme ARAKS a bel et bien eu lieu), Mikaël Hirsch imagine alors des connexions plus mystérieuses qui justifieraient la paranoïa franco-russe et auraient peut-être coûté la vie à notre chercheur Alexis : l'expérience géomagnétique de 1975 cachait-elle quelque secret ? en lien avec les explosions nucléaires souterraines de 1995 ? va-t-on enfin découvrir les fameux trous de Symmes ? Notre curiosité est en éveil !
L'écriture solide et agréable de Mikaël Hirsch fait de ce bouquin au sujet original, un intéressant (et instructif) divertissement, une sorte de Science et Vie littéraire.
Un voyage à compléter par la BD-reportage d'Emmanuel Lepage : Voyage aux îles de la Désolation.

Pour celles et ceux qui aiment les îles désertes.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 11 octobre 2021

Les vies de Chevrolet (Michel Layaz)

[...] Moi, les voitures, je les aime belles et rapides.

Décidément la Suisse est à l'honneur ce mois-ci : après la virée poétique en Sibérie de Bertrand Schmid, voici dans un tout autre registre, la vie d'un helvète racontée par l'un de ses compatriotes.
Michel Layaz nous conte Les Vies de Chevrolet, une épopée automobile, et oui, le génie de la mécanique était un petit suisse !
Après le roman d'Alessandro Baricco, nous voici donc de nouveau projetés au début du siècle dernier, à l'âge où naissait l'automobile.
Une naissance plutôt timide et discrète puisque même l'exposition universelle de Paris de 1900 semble être passée à côté ...
[...] La plus grande industrie du siècle à venir a été reléguée à l’Annexe de Vincennes, là où personne ne se rend.
Louis Chevrolet lui, ne s'y trompe pas et partira aux États-Unis pour vivre (et nourrir) la Grande Aventure, la Grande Épopée.
Le voici lancé à plus de cent kilomètres heure sur les premiers circuits de course automobile, comme Indianapolis, aux côtés de Lancia par exemple.
Malheureusement, la vie de Louis Chevrolet sera bien chaotique et le petit génie de la mécanique auto et des circuits rapides va passer à côté de quelques occasions et notamment, il va faire cadeau de son nom à l'accent chantant, à un ami qui lui, montrera un sens beaucoup plus aiguisé des affaires ...
[...] Un nom glorieux qui a fait fortune. Suzanne songe à celle qui aurait pu être la leur si Louis ne touchait ne serait-ce qu’un dollar par voiture vendue. Riche à millions. À dizaines de millions. Au diable l’arithmétique. La vie n’est pas à refaire.
[...] Le succès de la marque Chevrolet ne va pas tarder. De cette montagne d’or en expansion, Louis ne retirera pas un kopeck.
[...] J’ai peut-être manqué de chance.
Le bouquin souffre donc un peu de cette déconfiture et après avoir démarré sur les chapeaux de roues, le lecteur suivra en roue libre la fin de l'aventure de Louis Chevrolet alors que celle des autos Chevrolet ne fait que commencer.

Pour celles et ceux qui aiment les moustachus et les automobiles.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 8 octobre 2021

Son corps et autres célébrations (Carmen Maria Machado)

[...] Nous avons dormi à trois dans le même lit.

🏳️‍🌈 L'américaine Carmen Maria Machado s'était fait connaître avec La maison rêvée, roman (pas lu ici) qui explorait la violence conjugale et l'emprise au sein d'un couple lesbien.
On la découvre ici avec quelques nouvelles réunies sous le titre Son corps et autres célébrations, où elle continue de questionner le corps des femmes.
Ça commence dans une ambiance un peu inquiétante, façon conte japonais cru et morbide, avec l'histoire d'une jeune femme qui accepte tout de son mari sauf qu'il touche le ruban vert qu'elle porte autour du cou ... et l'on comprendra trop tard pourquoi.
Il sera beaucoup question de sexe (hétéro et surtout lesbien) et pas mal question de mort aussi.
[...] Il voulait me lécher le sexe, mais je ne l'ai pas laissé faire. Il est parti fâché en claquant la porte moustiquaire si fort que l'étagère à épices s'est décrochée du mur pour se fracasser au sol. Mon chien a lapé la muscade, je l'ai forcé à vomir en lui faisant avaler du sel. Dopée par l'adrénaline, j'ai dressé la liste des animaux que j'avais eus dans ma vie - sept, en comptant les deux poissons combattants.
Comme bien souvent, c'est encore un recueil de nouvelles assez inégal : certaines sont vraiment bien vues et valent le détour (Le point du mari, À corps perdu), d'autres franchement trop longues finissent par lasser (Particulièrement monstrueux), d'autres encore, remarquables, pourraient faire penser à un clone féminin de Bukowski (Inventaires), ... bref chacun (quelque soit son orientation sexuelle !) y fera son marché.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
D’autres avis sur Bibliosurf.

jeudi 7 octobre 2021

L'aiguilleur (Bertrand Schmid)

[...] Les hommes, par ici, étaient-ils passés ?

C'est un petit suisse, Bertrand Schmid qui nous emmène au fin fond de la Sibérie, au cœur des années froides du soviétisme.
Le long d'une voie ferrée rarement empruntée, quelques ermites éparpillés le long des kilomètres, à plusieurs jours de neige du plus proche voisin : chacun veille au grain le long de son tronçon, déneige la voie et fait en sorte que tout soit prêt pour un hypothétique convoi, façon désert des Tartares.
[...] Les voisins, on les cherchait à trois, quatre, dix jours de marche, sans plus aucun sentier, à l’instinct, en aveugle. Il fallait suivre les rails de l’Ekspress Slavnoye, cette tranchée rectiligne entre les arbres, jusqu’au marquage d’un collègue qu’on espérait reconnaître sur un tronc.
[...] Les hommes, par ici, étaient-ils passés ? Le chemin de fer avait été jeté avec le paysage, abandonné dans ce capharnaüm. Il n’y avait plus de carte, plus de lieu, on était là où rien n’existe d’autre que la désolation.
[...] La vie, ici, était apparue sur décision politique.
Nous partageons donc le quotidien solitaire et glacial de Vassili, un illettré qui veille consciencieusement sur son aiguillage. Un beau jour, il découvrira des lettres éparpillées le long de la voie ferrée et commencera alors son apprentissage de la lecture.
[...] Que découvrirait-il ? Propos privés, diffamation du Parti ? Contenant son impatience, il en ouvrit une, l’étala proprement, la lissa d’une caresse. L’écriture chevrotait, les lignes sursautaient, parfois des ratures, une tache, un imbroglio. Il soupira.
[...] Et chaque matin un rituel. Après l’avoine aux chevaux, après le gruau ou le lard, après les muscles tonifiés par l’eau – souvent, du tonneau, il devait percer la glace –, il s’asseyait, un verre à portée de main, dépliait patiemment le papier, sortait la plume, commençait sa lecture.
La plume de Bertrand Schmid a été taillée et affutée à la poésie et son écriture est imprégnée d'une grande richesse de langue. 
Une ambiance intrigante, une belle littérature ... mais il manque à tout cela un souffle pour nous emporter vraiment. La richesse de la prose se fait bientôt lourdeur ampoulée et l'on commence par parcourir les pages en diagonale quand le final devient vraiment trop lyrique. Quel dommage.

Pour celles et ceux qui aiment les belles lettres.
D’autres avis sur Bibliosurf.

Atom[ka] (Franck Thilliez)

[...] T’es le plus givré et le meilleur des flics que je connaisse.

On retrouve avec plaisir Franck Thilliez que l'on avait découvert il y a quelque temps "grâce" à une critique très arrogante (une de plus) de Télérama. 
Avec Atom[ka], nous revoici aux côtés du flic Sharko et de sa collègue-amoureuse, Lucie, tous deux déjà bien abîmés par la vie en général et leur boulot en particulier : les flics d'élite du 36 Quai des Orfèvres ne fréquentent pas toujours le meilleur de notre belle société.
Ironie et hasard des lectures, après le suédois Stefan Ahnhem, ça démarre encore avec une histoire rafraichissante de congélateur à -18° ! 
[...] Le corps masculin reposait au fond d’un grand congélateur vide.
[...] Tout se passe très vite, lorsque autour de soi il fait -18 °C.
Mais bien vite l'intrigue va se compliquer à souhait : la disparition de journalistes trop curieux, l'ombre de Tchernobyl, la maladie d'enfants aux organes qui vieillissent trop vite et pour faire bonne mesure, les vieux fantômes qui ressuscitent du passé de Sharko.
[...] — D’après son rédacteur en chef, elle écrivait un livre d’investigation dont, malheureusement, personne ne semble connaître le sujet.
[...] Lucie soupira. Une affaire inexpliquée datant de dix ans. Une journaliste d’investigation qui ne donne pas signe de vie et dont l’appartement est retourné. Un autre qui déterre le dossier de ces fausses noyades et meurt assassiné au fond d’un congélateur. Un gamin errant traumatisé. Quel était le lien entre tous ces faits ?
L'écriture précise et efficace de Thilliez mène ce thriller à bon rythme, les casseroles des personnages épaississent les caractères sans trop alourdir l'intrigue, et l'auteur distille même un peu d'une alchimie scientifique qui vient juste éveiller notre curiosité.
[...] — Ces expériences sur des humains, je crois qu’elles ont réellement existé. L’homme venu ici voilà une heure est au courant, et il cherche à supprimer toutes les traces de cette affaire.
[...] — Je crois que quelqu’un suit la même piste que nous. Il nous devance d’un pouce et élimine tout ce qui pourrait nous aider à progresser. Il remonte le temps et fait du nettoyage.
 Atom[ka] mériterait presque un coup de cœur pour le savant équilibre soigneusement dosé entre le présent et le passé, entre une enquête survoltée à la poursuite de serial-killers (oui, au pluriel même !) et un arrière-plan d'investigation journalistique, bien documenté, sur d'effroyables expériences radioactives.
Un équilibre qui fait de ce bouquin un excellent page-turner comme l'on dit, et certainement l'un des meilleurs thrillers lus ces derniers temps.
Pourquoi pas un vrai coup de cœur alors ? Peut-être une intrigue en poupées gigognes un petit peu too much et un couple de flics un peu trop secoués, Thilliez n'y est pas allé avec le dos de la main morte.

Pour celles et ceux qui aiment les congélateurs.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 23 septembre 2021

Moins 18° (Stefan Ahnhem)

[...] Un simple congélateur, réglé à une température de – 18 °C.

La vague des polars nordiques n'en finit pas de submerger nos rayons.
Mais le bouquin du suédois Stefan Ahnehm avait deux ou trois atouts pour sortir la tête de l'eau : un titre accrocheur bien sûr, et puis cette bonne idée de construire son intrigue au-dessus du chenal de l'Øresund qui sépare Danemark et Suède, une frontière maritime qui nous est devenue presque familière depuis la fameuse série Bron.
Ça commence très fort d'ailleurs avec la folle poursuite d'une BMW qui finit dans l'eau du port de Malmö.
On repêchera le cadavre (congelé) du chauffard, un homme d'affaires bien connu.
[...] – J’ai examiné le corps et il s’avère que Peter Brise n’est pas mort aujourd’hui, mais il y a environ deux mois. 
– Hein ? Comment ça, il y a deux mois ? Il n’était pas au volant de la voiture ? 
– Si, bien sûr que si, mais il était déjà tout congelé quand le véhicule a plongé dans l’eau.
En dépit de ces bons auspices, le reste du bouquin va s'avérer un peu décevant avec une intrigue des plus classiques.
Le récit nous balade au Danemark et en Suède avec deux intrigues dont on se doute bien qu'elles finiront par se rejoindre quelque part au milieu du Skagerrak dans un final très mouvementé.
Les histoires "personnelles" des principaux enquêteurs (la famille éclatée de l'un, la hiérarchie policière de l'autre, ...) sont supposées donner de l'épaisseur aux personnages mais sont un peu too much et plombent un peu la lecture.
Bref, un polar nordique de plus, à lire rapidement puis oublier tout aussi vite.

Pour celles et ceux qui aiment les congélateurs.
D’autres avis sur Bibliosurf.

lundi 20 septembre 2021

Inconditionnelles (Marlène Charine)

[...] Aucune famille ne s’en sortait indemne.

Il ne faut malheureusement que quelques pages au lecteur pour comprendre qu'il n'aurait jamais dû ouvrir Inconditionnelles, le bouquin de Marlène Charine.
Marlène Charine fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui entend promouvoir les plumes féminines du polar français. Un polar français écrit au féminin que l'on commence à bien connaître ici.
 Première surprise, voici un polar qui commence par la fin, lorsque les flics découvrent trois fillettes disparues, enfermées dans la cave d'un affreux jojo qui a le bon sens de se jeter sur les flingues de la brigade venue délivrer les petites filles.
[...] Une fois tout le monde installé, Valles entama son rapport en commençant par la fin : la découverte de leurs trois filles, retenues prisonnières au sous-sol d’une maison délabrée en bordure du hameau.
Ce qui aurait pu n'être qu'un angle original pour une enquête qui sortirait un peu de l'ordinaire du rayon polar, s'avère bientôt une mécanique infernale et diabolique.
Car lorsque les parents éplorés retrouvent leurs petites chéries disparues depuis quelques jours, c'est là, quand tout est fini, que le véritable enfer commence enfin et pour de vrai, juste après avoir refermé la dernière page d'un polar ordinaire.
Les parents sont dévastés par ce qu'ils ont traversé, les mères épouvantées par ce qui leur reste à surmonter, les couples prennent l'eau en plein naufrage, et les fillettes ... 
Les fillettes, qui sont-elles, que sont-elles vraiment devenues après avoir vécu l'indicible ?
[...] Même s’ils étaient retrouvés sains et saufs, aucun gamin, aucune famille, ne s’en sortait indemne.
[...] — On va y arriver, toutes les deux, murmura-t-elle à un moment. Bon sang, qu’est-ce qu’elle détestait prononcer cette phrase.
C'est donc à cette phase d'après, à cette face cachée des polars, que Marlène Charine nous a invité pour suivre sa fliquette Sylke Valles, spécialiste lyonnaise de ce genre d'affaires, c'est dire si elle en a déjà pris plein la tête au fil de sa carrière.
L'écriture est très soignée, précise, un cran au-dessus de ce que l'on trouve habituellement en rayon polar, et chose rare, Marlène Charine réussit l'exercice difficile consistant à éviter tout voyeurisme complaisant et inutile là où d'autres nous auraient écœurés de descriptions sordides et terrifiantes. Souvent le non-dit est bien pire et l'auteure s'intéresse plutôt à ce que les mères (et la fliquette) doivent surmonter désormais car tout cela est écrit au féminin, les pères restent en retrait, certains ont même fait leur valise pour fuir cet enfer ...
[...] Un tintement la fit se retourner. Bruno se tenait dans l’entrée, son trousseau de clés dans la main gauche. Un sac de voyage dans la droite. 
— Je pars quelques jours, annonça-t-il sans la regarder dans les yeux.
Le lecteur éprouvé croit bientôt avoir saisi le mouvement mais c'est sans compter sur quelques surprises inattendues : certes, c'est bien avant tout un roman psychologique très sombre mais c'est également un très bon polar qui ne cherche pas à échapper aux lois du genre et le lecteur chahuté devra bientôt faire la connaissance du Marquis de Givre ...
[...] Ma foi, c’est pas pour rien qu’on appelle ça l’amour inconditionnel.

Pour celles et ceux qui aiment les polars originaux.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mercredi 8 septembre 2021

Une loge en mer (Magali Desclozeaux)

[...] La concierge est en mer.

Après Muriel Barbery, nous revoici avec Une loge en mer, de nouveau avec une concierge candidate au top ten des libraires, mise en scène cette fois par Magali Desclozeaux.
Pas d'élégant hérisson cette fois-ci, mais une histoire loufoque racontée avec quelque originalité puisque nous lirons une série de lettres échangées.
Ninon Moinot, la concierge donc, se voit expulsée de sa loge parisienne (l'immeuble va être transformé) et se retrouve retraitée d'office, logée dans un container parti pour faire plusieurs fois le tour de monde ...
[...] En échange de ma retraite, il me garantit le gîte sous forme d’un conteneur embarqué sur un porte-conteneurs, avec douche et toilettes au château, et le couvert sous forme d’une collation et de deux repas par jour servis à la table du petit personnel navigant.
[...] Je serais très heureuse de lui faire les honneurs du Ship Flowers dont la route comporte plusieurs curiosités : le détroit de Malacca et ses villes de gratte-ciel comme en Amérique, les dix heures de traversée du désert à la queue leu leu sur le canal de Suez avec un pétrolier devant et un derrière, la mer Rouge jamais rouge et les ports chinois dont le signe distinctif est la couleur de leurs grues qui, mises ensemble, formeraient un bel arc-en-ciel.
L'idée de départ est bien séduisante, Magali Desclozeaux manie l'humour avec bienveillance et l'extravagance avec modération, bref, tous les ingrédients semblent au rendez-vous. Malgré tout on s'ennuie un peu sur ce cargo, la faute en partie à une pseudo-réflexion écolo-responsable sur les travers bien connus de la grande finance qui auraient embarqué notre concierge sur son bateau ...
Il manque un peu de la magie des voyages au long cours, contemplatifs, lents et ennuyeux. Sans cette magie poétique, l'exercice de style s'avère finalement un peu vain.

Pour celles et ceux qui aiment les containers.
D’autres avis sur Bibliosurf.

Mon mari (Maud Ventura)

[...] Il est mon mari, il m’appartient.

Du haut de ses vingt-huit ans Maud Ventura frappe fort avec Mon mari, ce premier roman sur les questions amoureuses (un sujet qu'elle connait bien à la radio).
Sa prose soignée accroche tout de suite le lecteur.
D'autant plus que le ton est donné rapidement : l'auteure entreprend de disséquer l'amour obsessionnel d'une femme pour son mari, une folie douce un peu inquiétante.
[...] Mon amour pour lui n’a pas suivi le cours naturel des choses.
Sur sa table d'opération, tout est soigneusement déballé et mis à vif, même la maternité, c'est une véritable vivisection.
[...] J’aime nos enfants, c’est une évidence. Je les aime, mais il est également très clair que j’aurais préféré ne pas les avoir. Je les aime, mais j’aurais préféré vivre seule avec mon mari.
Et bien sûr cette névrose conjugale, cet amour pour le moins envahissant pour un homme dont on ne connaitra jamais le prénom.
[...] Mon mari n’a plus de prénom, il est mon mari, il m’appartient.
Avec son écriture distante et décalée, Maud Ventura manie le scalpel avec froideur, rigueur, cruauté, humour aussi (grinçant l'humour).
[...] Je déjeune avec une collègue que j’apprécie. On parle de nos élèves (c’est intéressant), de nos maris (c’est le moment que je préfère), de nos enfants (la conversation perd immédiatement en intérêt).
[...] J’ai appris l’élégance (qui ne repose finalement que sur un trio simple : un manteau, un sac et des chaussures hors de prix. Une fois cette sainte trinité bien maîtrisée, le reste est facile).
[...] Je sais que c’est idiot, mais plus mon mari fait des courses importantes, plus j’ai l’impression qu’il m’aime. C’est comme s’il investissait dans notre couple. Comme le primeur qui pèse les petits sachets en papier, je peux quantifier son amour chaque dimanche à son retour du marché grâce au montant du ticket de caisse abandonné au fond du cabas.
On retrouve là un peu de Claire Castillon mais sur un ton plus léger même si parfois on se demande comment cette fable va bien pouvoir finir autrement que dans le drame et la catastrophe.
Mais non, ouf, on aura juste droit à un petit twist renversant, histoire de prendre un peu de recul et de distance.

Pour celles et ceux qui aiment les vivisections.
D’autres avis sur Bibliosurf.

jeudi 2 septembre 2021

Dégâts des eaux (Donald Westlake)

[...] - Mais ... Pourquoi tu veux utiliser de la dynamite ?

Voici encore un bouquin énorme de l'inénarrable Donald Westlake.
Énorme parce qu'il fait près de 500 pages.
Énorme parce que cette longueur permet à l'auteur de déployer tout son art et qu'au fil des pages viennent s'empiler les situations les plus impensables, les personnages les plus improbables et que tout cela finit par pétiller comme du champagne.
[...] C’est de l’humour ? demanda-t-il. Harriet n’arrête pas de me parler de ce truc, l’humour. C’en est, ça ?
Inutile de tenter de résumer l'intrigue policière : l'incontournable Dortmunder se laisse embarquer dans un coup qu'il ne veut pas monter, pour une fois (aller plonger dans un lac réservoir ?! non mais ça va pas).
[...] Par une matinée du mois de juin, le gang du réservoir se réunit au 46 Oak Street dans la paisible communauté rurale de Dudson Center au nord de l’État.
On va donc suivre les tentatives infructueuses de la fine équipe pour récupérer le magot englouti.
[...] - J’aimerais que tu retires ce machin, John, dit May. Tu ressembles à un personnage de science-fiction.
Dortmunder ôta le détendeur de sa bouche, non pas pour accéder à la requête de May, mais pour pouvoir lui répondre.
- Je suis censé m’habituer à respirer à travers ce truc, dit-il, avant de le remettre dans la bouche.
Mais il oublia aussitôt et se remit à respirer par le nez, comme d’habitude. Sous l’eau, il se serait noyé déjà une demi-douzaine de fois.
Les amateurs de non-sens et de l'humour froid et caustique de Westlake vont se régaler avec ce bouquin idéal pour les vacances : ça dure longtemps, on peut le poser, s'arrêter, reprendre la lecture plus tard et retrouver la fine équipe à peu près au même point, c'est tout simplement comme un gros gâteau crémeux : on a un peu honte de se goinfrer mais c'est savoureux, légèrement indigeste.
[...] May poussa un soupir et dit : – J’espère qu’on sait ce qu’on fait.
– Non, dit la maman de Murch en hochant la tête dans la direction où était parti le camion. Espérons qu’ils savent ce qu’ils font.
Westlake et Dortmunder ont réuni là une sacrée galerie d'hurluberlus déjantés et au fil des pages et des péripéties sans fin, l'on s'habitue à faire partie de cette équipe loufoque, de cette famille, que l'on quittera finalement bien à regret après une fin bien sympa.

Pour celles et ceux qui aiment l'humour et le non-sens.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 29 août 2021

Une suite d'événements (Mikhaïl Chevelev)

[...] Difficile d'établir la suite des événements.

Le bouquin du journaliste russe Mikhaïl Chevelev (son premier roman) s'ouvre sur un ton léger, presque badin, pour nous décrire les petits travers de la société moscovite.
On s'y croirait et son humour nous est même très accessible (sans doute une belle traduction), bref on ne boude pas notre plaisir de redécouvrir la Russie moderne de l'intérieur, loin des clichés occidentaux.
En 1996, le journaliste Pavel est envoyé en reportage en Tchétchénie pour couvrir les négociations d'un cessez-le-feu : il reviendra avec Vadim, un soldat russe prisonnier des indépendantistes dont il a négocié la liberté.
[...] La maman non plus n'a rien d'un cadeau : quand Vadim avait sept ans, elle l'a abandonné aux bons soins de sa cousine pour devenir la star des tavernes locales. Non, elle ne chantait pas ...
Vingt ans plus tard en 2015, le journaliste Pavel retrouve le soldat Vadim qui fait ce soir la Une des actualités : il vient de prendre une centaine d'otages dans un village près de Moscou et demande à négocier avec Pavel qui se retrouve ainsi embarqué malgré lui dans Une suite d'événements.
Le récit de Chevelev tient d'abord un juste équilibre entre comédie humoristique et thriller stressant (il est fait plusieurs fois référence à la tragédie de Beslan) mais devient de plus en plus sérieux quand il s'agit de nous raconter la trajectoire du soldat Vadim (un russe pas un tchétchène) balloté par l'Histoire et les guerres de son pays, humilié par les siens, victime d'injustices, réfugié chez l'ennemi et finalement devenu terroriste.
À travers le destin particulier du soldat Vadim, Chevelev tente de donner un petit éclairage sur le nouveau mal du XXI° siècle, le terrorisme individuel qui hante toute la planète, des cours d'écoles étasuniennes jusqu'aux montagnes d'Asie.
[...] Le problème, c'est que nous avons tellement menti avant ça, passé tant de choses sous silence et déformé tant de faits qu'on a cessé de nous faire confiance.
Ce bouquin est aussi une belle occasion d'un voyage dans la Russie d'aujourd'hui, d'illusions en désillusions, hantée par les guerres de ces dernières années (Tchétchénie, Ukraine, ... une intéressante révision d'Histoire contemporaine !).
[...] La deuxième guerre de Tchétchénie, les immeubles qui explosent, le départ de Eltsine, l'arrivée de Poutine.

Pour celles et ceux qui aiment les russes.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 27 août 2021

La maison du commandant


[...] C'est presque idiot d'avoir de la mémoire.

Chaque région d'Italie dispose de son flic attitré et de sa série de polars.
Dans la région de Parme et la plaine du Pô, c'est Valerio Varesi qui met en scène le commissaire Soneri au fil des épisodes [clic].
Avec La maison du commandant, on retrouve le meilleur de cet auteur, tout comme dans le Fleuve des brumes, et on retrouve cette ambiance si particulière le long du Pô et de ses rives en crue.
Une région au passé troublé par les conflits entre fascistes et communistes qui résonnent encore aujourd'hui d'une rive du fleuve à l'autre.
Le commissaire Soneri reste fidèle à son personnage et l'on peut reprendre mot à mot ce que l'on disait déjà d'un précédent épisode : le commissaire mène son enquête ou plutôt sa quête, au fil des eaux, au rythme lent de la crue et de la décrue, un rythme ponctué de temps en temps par sa fougueuse compagne Angela dont les débordements ne supportent pas l'amour entre deux tables de chevet et préfèrent des lieux incongrus.
[...] Je me sens bien quand le fleuve grossit et qu'il me soulève avec lui. J'ai l'impression qu'il emporte toute la merde, comme la crue quand elle racle les berges et les fonds. 
Notons tout de même qu'au fil des ans et des épisodes, le propos de Varesi devient de plus en plus amère et désabusé : comme dans Les mains vides, l'auteur et son commissaire semblent désormais un peu dépassés par leur époque, les nouvelles mafias et les nouveaux bandits, ce qui plombe un peu l'ambiance.
[...] Tu l'aimes, toi, cette société où les arrogants et les malhonnêtes dirigent les gens bien ? Où les pires gouvernent les meilleurs ? Où la méchanceté est toujours victorieuse ? Tu l'aimes ce monde où tout s'achète ?

Pour celles et ceux qui aiment le parmesan bien sûr.
D’autres avis sur Bibliosurf.

jeudi 22 juillet 2021

Oasis interdites (Ella Maillart)


[...] Marcher droit devant moi.

    L'auteure, le livre (416 pages, 2018) :

Quelle folie que celle de la suissesse Ella Maillart, quasiment née avec le siècle (le siècle dernier, le vrai), qui s'en va du haut de ses trente ans traverser l'Asie centrale depuis Pékin jusqu'aux Indes à travers des contrées hostiles et encore mal connues même encore aujourd'hui : les grands déserts d'Asie, l'immense marais salé du T'saïdam, le désert du Taklamakan, ...
Oasis interdites est le beau récit de cette belle épopée.

    On aime :

❤️ La prose de l'auteure qui va nous accrocher : une écriture lumineuse, humaniste, simple et modeste mais riche et documentée. Un véritable régal, une rare pépite parmi les récits d'aventures ou d'exploration.
Contrairement à nombre de récits d'écrivains voyageurs, aucun nombrilisme, aucune pédanterie, ne viennent entacher la prose d'Ella Maillart..
❤️ Une fort belle voix de femme, chaleureuse et lumineuse, qui nous parvient depuis les déserts d'Asie par-delà les montagnes les plus hautes.

      Le contexte :

Une région (le Xinjiang) qui revient sur le devant de l'actualité depuis les nouveaux démêlés des Ouighours avec le pouvoir chinois, un conflit ancré dans l'histoire depuis fort longtemps.

      L'intrigue :

Nous voici donc dans les années 30, embarqués dans l'aventure aux côtés d'une suissesse et d'un anglais (plus british tu meurs) qui va se joindre à elle : il s'agit de Peter Fleming, qui inspirera son frère Ian pour le personnage de James Bond !
Peter Fleming était journaliste globe-trotter mais sans doute également appointé par le MI6 !
Pour traverser le far-west chinois, un long et difficile voyage attend les deux compères, à dos de chameau ou à dos d'âne, à pied parfois. Il leur faudra contourner aussi bien les déserts que les tracasseries administratives de ces régions sous tension où ils risquent la prison si leur laissez-passer ne convient pas aux potentats locaux.
Ils longeront les grands déserts d'Asie, éviteront les cités trop contrôlées et remonteront à rebours la route qu'avait empruntée la fameuse Croisière Jaune de Citroën quelques années auparavant à travers le Pamir entre les sommets inaccessibles du Karakorum et de l'Hindu Kush.
[...] Je suis toute à la curiosité de cet avenir incertain, au sentiment d'être délivrée désormais des obstacles des hommes ; toute à la joie de sentir que chaque jour, maintenant, sera neuf, et qu'aucun ne se présentera deux fois ; toute à mon application de n'observer qu'une seule règle : celle de marcher droit devant moi.
[...] Peter me trouve trop sérieuse et je ne saisis pas bien l'humour britannique (ce qui est aussi grave aux yeux d'un Anglais que "perdre la face" pour un Chinois).
On y croisera la route du Pantchen Lama, on y verra les fleuves ne plus dévaler vers la mer, on y entendra des peuplades dont la langue connait quatre genres et vingt-huit pluriels, on y traversera des rivières qui ne coulent que la nuit lorsque les neiges des hauteurs ont suffisamment fondu en journée, on y verra des carcasses de chameaux, d'ânes et de moutons, et même une auto Citroën abandonnée.
Quelques cartes postales choisies parmi tant et tant d'autres mémorables :
[...] Pour la dernière fois j'avais vu couler l'eau vers la mer : dorénavant, pendant des mois, nous marcherions dans les bassins fermés d'Asie centrale.
[...] Les eaux du lac étant sacrées, la navigation y est interdite, et c'est pourquoi les lamas qui habitent sur l'île du KouKou Nor ne peuvent être ravitaillés qu'en hiver, lorsque la glace crée une route naturelle.
[...] Au centre du Tsaidam, nous sommes à trente ou quarante jours de la ville la plus proche.
[...] Nous sommes au bord d'un nouveau versant de l'Asie, avec de nouvelles mœurs et de nouvelles races. Les cadavres n'y seront plus abandonnés aux oiseaux de proie comme ceux des Mongols, la farine sera cuite au four au lieu d'être mélangée au thé, les prières monteront vers l'invisible Allah au lieu d'être marmonnées devant des bouddhas de terre cuite.
[...] Pendant l'hiver il n'y a que trois vieilles femmes à Dzoun. J'ai croisé l'une d'elles qui s'en allait, toute rabougrie, sa poitrine nue et décharnée hors du manteau de mouton. Sa peau couleur de chocolat, où des cicatrices laissaient des traces violettes, faisait penser aux coloris de Gauguin.
[...] Une fois de plus il faut attendre : c'est décidément la seule qualité que nous acquerrons dans ce pays.
[...] Lors de la première rencontre ils nous avaient demandé si nous n'étions pas japonais, notion que nous nous étions empressés de rectifier. À Lanchow déjà, un agent chinois nous avaient pris pour tels, et je suppose qu'en Asie centrale ce terme est synonyme d'étranger venu de par-delà les mers.
[...] Compatissantes, les sœurs me laissent m'enfermer dans leur dispensaire avec un seau d'eau chaude et je me livre à une battue en règle contre les parasites qui troublent mon sommeil, ce qui m'était impossible dans notre caravansérail.
[...] Le bonheur le voilà : cette ivresse que crée un instant d'équilibre entre un passé qui nous satisfait et un avenir immédiat riche de promesses.
[...] Une fois de plus, comme au cours des nombreuses heures vides de ce voyage, je me demande ce qui me pousse vers les quatre coins du monde ?
[...] À Tashgourkan, quatre pays se touchent presque : la Chine, les Indes, l'Afghanistan et la Russie. Leurs frontières ont été délimitées en 1905 [...] c'est alors que l'étroit territoire du Wakhan fut donné à l'Afghanistan afin que Russie et Indes ne soient pas en contact.
Pour profiter pleinement du voyage, on ne saurait trop vous conseiller de prévoir de bonnes chaussures et quelques cartes de cette région méconnue comme [ici] ou [là].
PS : on avait déjà croisé brièvement la route de l'intrépide Ella Maillart aux côtés des alpinistes de Staline.

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Babelio et ma chronique dans Benzine.

mardi 20 juillet 2021

Kingdomtide (Rye Curtis)

[...] Vous croyez que ça peut rendre fou ?

Kingdomtide se présente comme un thriller en pleine nature sauvage : un petit avion de tourisme s'écrase en pleine montagne (les Bitteroots au Montana) et des 3 passagers, seule survivra Cloris Waltrip 72 ans : son mari et le pilote périssent dans le crash.
Plus bas dans la vallée, la ranger Debra Lewis est persuadée qu'il y a des survivants et persiste dans les recherches.
[...] Ça fait maintenant trois jours qu'on survole la zone sans repérer le moindre signe d'eux. Ils ont disparu depuis près d'une semaine.
Mais ...
Mais ce n'est pas ainsi que l'entend le jeune texan Rye Curtis dont c'est le premier roman : il fait fi des règles d'un genre désormais bien codifié, sa prose est truffée d'irrévérences et tous ses personnages ont un petit grain dérangeant.
Sans cesse, le lecteur se laisse surprendre au fil des phrases par un détour ironique, une amère dérision ou une chute carrément loufoque.
Le principal collègue de la ranger Lewis sort sans arrêt un bloc de craie de sa poche et s'en frotte les mains qu'il garde toujours blanches (et sèches). Un autre filme tout le monde en espérant attraper un fantôme sur la pellicule. Et la ranger Lewis elle-même sirote du merlot à longueur de journée.
[...] Elle avait déjà bu deux tasses de café et un grand mug de merlot d'une bouteille qu'elle gardait sous son bureau.
[...] Nue, vêtue de ses seules chaussures, Lewis marchait lentement en rond dans son salon en s'envoyant un verre de merlot.
[...] Vous croyez que ça peut rendre fou, de rester longtemps dans ces montagnes ?
Et les fantômes on serait presque tenté d'y croire car voilà qu'une mystérieuse présence sylvestre, un ange gardien invisible, semble guider la vieille dame Cloris perdue depuis des semaines dans les Bitteroots.
Finalement, ce ne sera ni ces péripéties montagnardes, ni ces quelques mystères qui vont scotcher le lecteur aux pages de ce Kingdomtide : ce sera plutôt une remarquable écriture, un évident talent de conteur et une profonde et bienveillante empathie pour des personnages vraiment très attachants.
[...] Je sais que je suis un drôle de gus, mais je suis à peu près sûr de ne pas être un mauvais gus.
Non, Pete, vous n'êtes pas un mauvais gus.
[...] Elle a perdu son mari. Je crois qu'il faut une seconde vie entière pour oublier quelqu'un avec qui on a déjà passé une vie.
Un beau et bon roman.

Pour celles et ceux qui aiment le merlot.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 9 juillet 2021

L'espion français (Cédric Bannel)


[...] Ça sent la fin.

    L'auteur, le livre (504 pages, 2021) :

Hasard des calendriers, L'espion français, le nouveau bouquin de Cédric Bannel sort tout juste au moment où les derniers américains quittent Bagram en Afghanistan ... laissant le champ pratiquement libre aux talibans.
C'est avec grand plaisir que l'on retrouve avec ce quatrième épisode, le qomaandaan Oussama Kandar et ses amis kaboulis.

    On aime :

❤️ Un auteur devenu orfèvre dans le montage de thrillers palpitants et documentés, mais qui n'a rien perdu de son empathie pour le bon peuple afghan, celui de l'islamisme modéré : c'est vraiment ce qui fait tout le charme de ses bouquins et les distingue de la plupart de ceux de ses confrères.

      Le contexte :

Au moment où les derniers américains quittent Bagram, laissant le champ pratiquement libre aux talibans, le pays n'est guère à la fête ...

      L'intrigue :

L'intrigue est de la même veine que celles des derniers bouquins [clic] : une immersion documentée et empathique dans ce pays troublé, un mélange d'espionnage international, d'intrigue policière locale et de démêlés politiques afghans.
Ça démarre très fort avec l'enlèvement de jeunes volontaires japonaises d'une ONG.
[...] - Notre ambassade à Kaboul nous a avertis qu'une alerte vient d'être lancée concernant la disparition de cinq membres de l'association Care Children. Des japonaises.
Le qomaandaan Oussama Kandar va mener l'enquête avec son équipe de fidèles.
[...] - C'est du 7.62. Kalachnikov.
Ce qui en soit ne signifiait pas grand chose. Les AK 47 étaient aussi répandus en Afghanistan que les poêles à bois.
[...] - On appelle les renforts ?
- Tu te crois sur Netflix ? Petit, c'est juste toi, moi et nos deux collègues.
À Paris pendant ce temps, on bascule boulevard Mortier dans une ambiance plutôt réussie, façon "Bureau des légendes", avec une équipe top secrète chargée d'éliminer les ennemis de la France où qu'ils se trouvent, que ce soit à Vitry sur Seine ou dans les montagnes d'Asie centrale.
Tout cela fonctionne comme une mécanique bien huilée, un scénario idéal pour un cinéma ou une série.
Cela nous vaut de très belles pages comme cette histoire de Babour (chapitre 22).
[...] Il s'agissait de réfugiés fuyant Daech, les talibans ou simplement leur trop grande pauvreté. Des gens récemment arrivés de campagnes lointaines et déshéritées.
Une certaine tristesse amère imprègne cet épisode : les talibans vont bientôt reprendre les rênes du pays, c'est inexorable et les jours des modérés sont désormais comptés.
[...] - Ça sent la fin. [...] Tout le monde pense que les talibans seront là bientôt. 
[...] - Cette ville est lugubre, c'est Berlin en 1945.
[...] Ces moments n'étaient qu'une parenthèse avant le drame inéluctable qui allait emporter l'Afghanistan. [...] Tout allait s'arrêter car les talibans allaient gagner.
Très égoïstement on se prend à souhaiter que le pays traverse cette mauvaise passe tant bien que mal et que nous attendront bientôt d'autres aventures auprès du qomaandaan Oussama.

Pour celles et ceux qui aiment l'Afghanistan.
D’autres avis sur Bibliosurf.

Cette histoire-là (Alessandro Baricco)

[...] C’est une espèce de don.

L'histoire d'Alessandro Baricco démarre en trombe, à 140 km/h précisément, la vitesse atteinte par les bolides qui firent la course Versailles-Madrid en mai 1903 : une vitesse que, à l'époque, on pensait au-delà de la résistance des choses et des hommes.
C'était d'ailleurs presque le cas, puisque les autorités durent arrêter la course après plusieurs accidents mortels où périrent des pilotes (comme l'un des frères Renault) et des "spectateurs" inconscients  du danger qui n'imaginaient pas des bolides débouler aussi vite ... L'ancêtre du Paris-Dakar peut-être !
[...] Trois millions de personnes, dit-on, alignées pour voir cette merveille, hypnotisées par ce miracle.
[...] La veille encore ils ne savaient pas vraiment ce qu’étaient les automobiles : ils les voyaient tout au plus comme des bijoux masculins hypertrophiés. Maintenant, elles tuaient.
[...] En effet, il mit fin à la course, le gouvernement français, par un décret foudroyant et solennel. On étouffa le monstre, avant qu’il puisse tuer encore.
Cette histoire-là c'est celle d'Ultimo (quel prénom !) né au moment où l'automobile prenait tout juste possession des routes et des esprits.
[...] Ultimo s’appelait ainsi parce qu’il avait été le premier enfant. 
— Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu’elle eut repris ses sens après l’accouchement. Il fut donc Ultimo, le dernier.
Ultimo est un enfant étrange et un peu particulier.
[...] C’était un truc à lui, ça : c’était quelqu’un, quand il était là, tu t’en apercevais. Il y a des gens qui ont ça, c’est une espèce de don. Dans mon coin, on dit qu’ils ont l’ombre d’or, mais je ne sais pas pourquoi. Lui, il l’avait.
Pendant que son père s'inventait garagiste un peu trop tôt et attendait les automobiles encore trop rares sur les routes, Ultimo ne rêvait que de routes aux courbes magiques. 
[...] Moi, je construirai une route, dit-il. Où, je n’en sais rien, mais je la construirai. Une route comme jamais personne n’en a imaginé. Une route qui finit là où elle commence. Je la construirai au milieu de nulle part.
[...] Ce ne sera pas une route pour les gens, ce sera une piste, faite pour courir.
Mais il grandissait dans un début de siècle agité et il se retrouva bientôt dans les tranchées du front italien face aux autrichiens : on découvre dans un long passage pas bien gai ce que fut l'effroyable bataille de Caporetto, le Verdun italien, un véritable désastre qui se termina par une déroute titanesque.
[...] Les onze batailles de l’Isonzo, au cours desquelles les Italiens tentèrent d’enfoncer le front autrichien, donnèrent des chiffres hallucinants : pour déplacer la frontière d’une quinzaine de kilomètres, plus d’un million de soldats disparurent du champ de bataille, soit morts, soit blessés.
Mais cette histoire-là est racontée par Baricco et c'est ce qui fait réellement la magie du bouquin, celle qu'on avait découverte avec le mémorable Soie : la plume de l'italien est dense, riche, soignée, ciselée, nourrie des arts et des sciences, réellement jubilatoire, elle nous emmène quelque part entre prose et poésie.
[...] Ne vous laissez pas prendre par la curiosité de savoir qui est l’assassin. Ça, c’est bon pour les romans policiers. Ce sont les coiffeurs qui lisent les romans policiers.
— Vraiment ? 
— Chez nous, en tout cas. Le barbier les lit et ensuite il nous les raconte pendant qu’il nous fait la barbe. Comme ça il nous évite la peine, voyez ? 
— C’est un bon système. 
— On a essayé avec les vrais livres, mais ça n’a pas marché. 
— Ah non ? 
— Notre idée sur les livres, c’est que si on n’arrive pas à les raconter pendant le temps d’un rasage, alors c’est de la littérature. Et ça, c’est pas pour nous. Vous lisez ?
Le livre alterne de grands chapitres comme autant de points de vue sur le parcours d'Ultimo. Tout cela s'emboîte avec plus ou moins de bonheur mais laissera à chacun le loisir de piocher ici ou là. On regrette tout de même un peu que le bouquin ne soit pas plus concentré sur les courses automobiles et le mystérieux Ultimo que l'on ne découvre qu'en contrepoint finalement.

Pour celles et ceux qui aiment les autos.
D’autres avis sur Babelio.