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mercredi 27 février 2008

Women (Charles Bukowski)

Mémoires d'un vieux dégueulasse.
Il y a quelques jours on ressortait de notre bibliothèque deux bouquins de John Fante : Le vin de la jeunesse et Grosse faim.
Fante, on l'a dit, c'est un peu le père spirituel de Charles Bukowski.
Un Bukowski qui a d'ailleurs grandement contribué à la popularité de Fante.
On tient avec ces deux-là, deux grands écrivains américains, deux piliers de ce siècle de littérature.
Bukowski c'est un peu et en de nombreux points le Serge Gainsbourg de la littérature US : provocateur (avec sa bouteille de pinard chez Bernard Pivot, c'était en 1978 et l'INA a gardé ça en boîte), le physique pas très beau mais grand collectionneur de femmes, grossier personnage et poète sublime.
Dans Women, Bukowski écrit sur les femmes. Enfin c'est ce qu'il dit ou c'est ce qu'il veut faire croire.
[...] - Je dois pas savoir m'y prendre avec les femmes, j'ai dit. 
- Tu sais très bien t'y prendre avec les femmes, a répondu Dee Dee. Et tu es un écrivain formidable. 
- J'préfererais savoir m'y prendre avec les femmes.
Mais, tout bien pesé, on s'aperçoit vite d'une différence essentielle entre le personnage autobiographique de Bukoswki, Hank Chinaski, et Arturo Bandini, le personnage fétiche de John Fante.
Ceux qui se dévoilent sous la plume de John Fante, ce sont «les autres» : la famille, les copains, les filles, le père, la mère, les oncles, et l'on apprend finalement très très peu de choses sur le petit Bandini/Fante.
Bukoswki, tout au contraire, parle avant tout de lui, enfin de Hank Chinaski.
Dans Women, les femmes défilent dans le lit de Chinaski comme dans la vie de Bukowski, mais l'on apprend finalement très peu de choses sur elles. Et c'est bien Bukowski/Chinaski qui se met à nu.
Est-ce l'âge ? l'époque ? mais les charmes sulfureux de Bukowski semblent aujourd'hui bien éventés. Certes on y parle de sexe et d'alcool, on y baise le soir, on y picole toute la nuit et on y dégueule au petit matin, mais cela ne choque plus guère.
[...] « Soit t'es trop saoul pour baiser le soir, soit t'es trop malade pour baiser le matin », disait-elle.
Car la vie de Chinaski/Bukowski est ainsi faite ...
... de beuveries :
[...] C'est ça le problème avec la gnôle, songeai-je en me servant un verre. S'il se passe un truc moche, on boit pour essayer d'oublier; s'il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s'il ne se passe rien, on boit pour qu'il se passe quelque chose.
... de coucheries :
[...] - Je t'invite dehors pour le petit-déjeuner, j'ai dit. 
- D'accord, a répondu Mercedes. Au fait, on a baisé, hier soir ? 
- Nom de Dieu ! Tu ne te souviens pas ? On a bien dû baiser pendant cinquante minutes ! 
Je ne parvenais pas à y croire. Mercedes ne semblait pas convaincue. 
On est allé au coin de la rue. J'ai commandé des oeufs au bacon avec du café et des toasts. Mercedes a commandé une crêpe au jambon et du café. 
La serveuse a apporté la commande. J'ai attaqué mes oeufs. Mercedes a versé du sirop sur sa crêpe. 
- Tu as raison, elle a dit, on a dû baiser. Je sens ton sperme dégouliner le long de ma jambe.
(et encore, on a choisi un extrait soft !)
... et de littérature :
[...] Les écrivains posent un problème. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend comme des petits pains, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend moyennement, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend très mal, l'écrivain se dit qu'il est génial. En fait la vérité est qu'il y a très peu de génie.
Mais rapidement derrière ces propos apparemment scandaleux mais qui ne sont qu'un écran de fumée (et auxquels il serait bien dommage de s'arrêter et de passer ainsi à côté de ce « génial » écrivain), apparait bien vite le désarroi de Chinaski et c'est ce qu'on retiendra de cette relecture de Bukoswki.
[...] J'étais vieux, j'étais moche. C'était peut-être pour cela que je prenais tant de plaisir à planter mon poireau dans des jeunes filles. J'étais King Kong, elles étaient souples et tendres. Essayais-je en baisant de me frayer un chemin au-delà de la mort ?
Un misogyne qui ne peut pas se passer des femmes, un misanthrope profondément humain.
Capable d'écrire, entre deux énormes grossièretés :
[...] En beaucoup de domaines, j'étais un sentimental : des chaussures de femmes sous le lit; une épingle à cheveaux abandonnée sur la commode; leur façon de dire « je vais faire pipi »; ...

Pour celles et ceux qui aiment farfouiller au fond de l'âme humaine. 
D'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 16 mai 2025

Taxi de nuit (Jack Clark)


[...] La ville ne serait jamais propre.

Chronique urbaine hyper réaliste : les mémoires d'un vieux chauffeur de taxi de Chicago. Une prose au ras du bitume qui peut rappeler celle de Bukowski.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (240 pages, mai 2025, 1996 en VO) :

Avez-vous déjà lu un chauffeur de taxi ?
Et bien c'est le moment : l'américain Jack Clark (né en 1949) fut longtemps taxi de nuit à Chicago. 
Ses premiers écrits, il les vendait directement à ses plus fidèles passagers avant d'attirer l'attention d'un éditeur !
Taxi de nuit est son premier bouquin traduit en français, mais il date de 1996.

Le canevas :

Edwin Miles, dit Eddie, est taxi pour la compagnie Sky Blue. Il travaille de nuit et c'est son partenaire qui prend la voiture pour la journée. Le soir, Eddie charge, roule, dépose, et sillonne la ville aux côtés des taxis des autres compagnies, Yellow, Checker ou Flash.
Mais ni les rues sombres ni les cités pauvres de Chicago ne sont vraiment sûres.
On parle même d'un mystérieux tueur en série qui s'en prend aux chauffeurs de taxi : « trois chauffeurs de taxi de Chicago ont été tués depuis le début de l’année ». Et c'est l'un des meilleurs amis de Eddie, Lenny, qui sera la prochaine victime : « le meurtre de Lenny avait fait la une des journaux, ils en avaient parlé à la télé, les taxis qui se faisaient braquer étaient sur toutes les lèvres ».
Un soir, Eddie va même sauver une toute jeune femme qu'il découvre dans la lueur de ses phares, sauvagement tailladée au fond d'une ruelle obscure : elle le prend pour un ange de la nuit (le titre en VO était : Nobody's angel).
Eddie va aider les inspecteurs Hagarty et Foster à mener cette double enquête pour retrouver le meurtrier de la jeune femme (elle n'est pas sa seule victime) et celui des chauffeurs de taxi.
Ah, et puis c'est un bouquin dont on peut dévoiler la dernière page sans risque de spoiler :
« POUR VOTRE SÉCURITÉ PRIÈRE DE DESCENDRE CÔTÉ TROTTOIR UNIQUEMENT » !

♥ On aime beaucoup :

 Excellente surprise que la découverte de cette chronique urbaine hyper réaliste !
C'est une prose au ras du bitume, minimaliste, factuelle. Les chapitres sont même ponctués d'extraits du règlement municipal !
« [...] Toute discrimination dans la sollicitation, l’acceptation ou la qualité du service fourni aux passagers en raison de leurs origines, de leur genre, de la zone géographique de leur prise en charge ou de leur destination dans la ville de Chicago est strictement interdite.Ville de Chicago,
Département des Services aux consommateurs,
division des véhicules de transport de passagers. »
Et le lecteur commence à se laisse bercer sur la banquette arrière par le refrain monotone du chauffeur de taxi.
« [...] Deux dollars quatre-vingts au compteur ; elle m’en a donné trois et m’a dit de garder la monnaie.
[...] Le compteur annonçait quatre dollars quarante quand je me suis garé à côté d’une nuée d’autres taxis. La femme m’a tendu cinq dollars. « Gardez-les », m’a-t-elle dit.
[...] Dix dollars au compteur. Elle m’a donné treize. « Merci beaucoup, j’ai dit en ouvrant la portière. »
 Ce style dégraissé jusqu'à l'os, sans fioritures, évoque fortement celui de Charles Bukowski, qui, tout comme Jack Clark ici, mettait en scène un double de lui-même dans ses romans (Hank Chinaski pour Bukowski).
Ces deux écrivains nous apportent la voix de la rue et l'on se souvient qu'avec Bukowski/Chinaski on découvrait les mémoires d'un vieux dégueulasse : heureusement le taxi de Clark/Eddie est beaucoup mieux tenu, plus propre ... et plus sobre !
Mais l'écriture reste bien la même : des phrases resserrées et lapidaires qui semblent se limiter à relater les événements ordinaires du quotidien, à dépeindre le réalisme cru de la ville.
Ce n'est qu'à force d'une répétition presque lancinante que l'humanité commence à transpirer du récit pour créer une atmosphère unique autour du personnage.
 L'intrigue policière tient un peu en haleine le lecteur et n'est ici que le prétexte à parcourir, avec Eddie le taxi, le plan quadrillé de Chicago en long et en large: depuis les quartiers en voie de gentrification jusqu'aux cités à moitié abandonnées comme celle de Cabrini.
« Cabrini-Green. Des barres et des barres de HLM sinistres construites par le gouvernement, entourées de terre battue et de parkings gris jonchés de détritus. Cette cité était le cauchemar des chauffeurs de taxi.
Quand j’étais enfant, des Blancs habitaient là. Mais c’était il y a longtemps. Maintenant, presque tous les habitants étaient noirs, pauvres et au chômage »
.
Et la nuit, du côté du West Side, plane toujours le fantôme des émeutes raciales de 66 et 68.
« [...] À écouter les chauffeurs, tout était merdique. Ils ne gagnaient jamais d’argent. S’il y avait du soleil, ils se plaignaient parce que les gens marchaient. S’il pleuvait ils geignaient que tout le monde restait chez soi. »
« [...] Les femmes de ménage sortaient du travail et se hâtaient vers State Street pour prendre le bus en direction des quartiers sud-ouest. La dernière fois que l’une d’elles était rentrée en taxi, ça devait être en 1947. »

Pour celles et ceux qui aiment Joe le taxi.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.

jeudi 21 février 2008

Le vin de la jeunesse (John Fante)

Dis papa, c'est encore loin l'Amérique ?

Depuis quelques mois fleurissent sur quelques blogs, ici ou , les billets à la gloire de John Fante.
De quoi nous aiguillonner pour ressortir de la poussière des étagères un ou deux volumes (il y en a 12 dans notre bibliothèque !) des oeuvres de cet italo-américain connu pour être le père spirituel de Charles Bukowski (oui, on l'a aussi ressorti celui-là ! et on en reparlera).
Sympathique surprise que de relire cet auteur découvert il y a maintenant près de ... 20 ans !
La poussière n'était finalement que sur la couverture et la prose est toujours aussi vive (un de ses romans les plus connus s'intitule ... Demande à la poussière !) et sa puissance d'évocation est telle qu'on a retrouvé en quelques pages les images d'il y a 20 ans et les rues désolées de Denver ou de Boulder, Colorado. Comme si on avait refermé le livre il y a seulement quelque semaines.
Il y a grosso modo deux grandes périodes dans l'oeuvre de Fante.
Une série de bouquins et de nouvelles sur son enfance dans le Colorado, celle d'un fils d'émigré italien.
Une autre série sur sa vie d'adulte à Los Angeles, celle d'un écrivain maudit à la recherche perpétuelle de l'inspiration. C'est bien sûr cette seconde partie qui se rapproche le plus de l'oeuvre de Bukowski.
Mais avouons tout de suite qu'on a un penchant pour sa famille italienne de Denver.
Comme dans Le vin de la jeunesse, John Fante n'est jamais aussi bon que lorsqu'il décrit sa famille plus ou moins imaginaire, plus ou moins autobiographique.
Son éducation chrétienne de mauvais garçon chez les bonnes soeurs.
[...] On doit étudier longtemps avant de devenir nonne pour de bon. Alors on vous coupe les cheveux, vous portez des robes noires et vous ne pouvez plus ni vous marier ni vous marrer. Votre mari s'appelle Jésus. En tout cas, c'est ce que m'a dit Soeur Delphine.
Son père, poseur de briques, cloué à la maison l'hiver lorsque la neige arrête les chantiers. Porté sur la bouteille plus que sur la religion.
[...] « Pourquoi ne nous accompagnes-tu pas à la messe ? » elle lui demandait souvent. 
« Pourquoi donc ? » 
« Pour adorer Dieu. Pour donner le bon exemple à tes enfants. » 
« Dieu voit ma famille dans l'église. Ça suffit. Il sait que je vous y envoie. » 
« Ce serait peut-être mieux si Dieu t'y voyait aussi ? » 
« Dieu est partout, alors pourquoi devrais-je aller le voir dans une église ? »
Sa mère résignée dans sa cuisine.
[...] Et puis j'aurais eu l'air de quoi si Soeur Agnès était venue chez nous ? Notre maison ne paie pas de mine. La Soeur nous aurait pris pour des pauvres dès le début du repas. Ma mère aurait fait des macaroni. La Soeur aurait trouvé ça complètement loufoque. En plus, nous n'avons pas de nappe. Ma mère étale des journaux sur la table. Elle place les bandes dessinées sous l'assiette de mon frère, et les résultats des matches sous la mienne.
La difficile intégration de ces immigrés dans le creuset de l'Amérique.
[...] Ma grand-mère m'a appris à parler sa langue maternelle. À sept ans, je la connais plutôt bien, et avec elle je parle toujours italien. Mais quand je suis avec des copains et que j'ai douze ou treize ans, je fais semblant de ne pas comprendre ce qu'elle me dit, une grimace crispe mon visage; je ne veux surtout pas que mes copains se doutent que je parle une autre langue que l'anglais.
John Fante excelle dans l'art de la nouvelle et ses quelques romans (comme celui-ci) sont façonnés de courts chapitres qui sont comme autant d'images rapides, sèches, directes, comme autant de tranches de vie de ces italiens égarés au pied des montagnes enneigées d'Amérique.
[...] En plus, nous n'avons pas de nappe. Ma mère étale des journaux sur la table. Elle place les bandes dessinées sous l'assiette de mon frère, et les résultats des matches sous la mienne.
C'est ce sens inné de la chute, dans un paragraphe, un chapitre, une nouvelle, qui fait que l'écriture de John Fante va droit à l'essentiel, à ce qu'il y a de plus humain.
On reparle de cet auteur avec un recueil posthume de nouvelles : Grosse faim.

Pour celles et ceux qui aiment rêver de l'Amérique. 
D'autres avis sur Critiques Libres.

dimanche 24 février 2008

Grosse faim (John Fante)

Dis papa, c'est encore loin l'Amérique ?

Il y a peu on parlait de John Fante et de l'un de ses romans, Le vin de la jeunesse, que l'on avait ressorti de notre bibliothèque.
Voici un recueil de nouvelles (le style de prédilection de John Fante) : Grosse faim, un recueil posthume.
Dix-sept nouvelles qui explorent les différentes périodes de l'oeuvre de Fante : depuis son enfance d'immigré italien dans le Colorado ...
[...] Les poivrons étaient maintenant coupés, prêts pour la friture. Mama mit la casserole de Cathy sur le gaz et alluma la flamme. La casserole de Cathy n'était absolument pas
une casserole, et elle n'appartenait pas à Cathy. C'était un gros fait-tout en fonte que Cathy, la soeur de Mama, lui avait offert en cadeau de mariage quanrante ans plus tôt, mais durant toutes ces années tout le monde l'avait appelé la casserole de Cathy. La petite maison de Mama était remplie d'objets ainsi baptisés. Car les années de sacrifice auxquelles s'était résumée la vie de Mama Andrilli lui avaient ôté tout sentiment de possession. En vivant auprès d'elle, on avait bientôt l'impression fausse que tous les objets et ustensiles avaient été empruntés.
... jusqu'à sa vie d'écrivain maudit à Los Angeles ...
[...] Je tombe toujours amoureux de femmes qui vivent à dix mille kilomètres de moi. C'est une malédiction. Vraiment très bizarre. C'est parce que j'ai une trouille bleue dès que j'approche trop des femmes. J'arrive plus à parler ni même à respirer correctement. Je bafouille et je me comporte comme un imbécile. C'est une chape de plomb. Elle s'endort tout au fond de ma bouche. Dès que cette femme est partie, ma langue se réveille et dit tout ce qu'elle aurait du dire avant le départ de cette femme.
On voit bien là ce qui a pu séduire Charles Bukowski qui a beaucoup contribué à la popularité de John Fante et dont on parlera bientôt.

Pour celles et ceux qui aiment rêver de l'Amérique.

dimanche 30 juin 2013

Limonov (Emmanuel Carrère)


L’enfant terrible de la Russie.

Avant même le bouquin d'Emmanuel CarrèreLimonov faisait parler de lui (ou plus exactement : refaisait parler de lui) ces dernières années avec quelques postures tout à fait politiquement incorrectes dans son pays natal ou les Balkans.

Édouard Limonov, c'est lui qu'on a pu voir discuter avec Radovan Karadžić devant Sarajevo, c'est lui qui se fait arrêté pour une soi-disant tentative de coup d'État au Kazakhstan, c'est lui qui a fondé le Parti National-Bolchévique et les sulfureuses milices nasbols, c'est lui qui se présente contre Poutine à la présidentielle en 2012, ...Autant dire qu'on tient là une personnalité propice à la controverse !Mais Emmanuel Carrère ne se laisse pas aller à la facilité et ne se contente pas de se draper d'une écharpe vaguement orangée(1) ni de surfer sur les modes médiatiques actuelles. Après quelques pages de mise en jambes pour bien ancrer son propos dans la réalité d'aujourd'hui, il nous emmène pour un long et passionnant voyage dans l'espace et le temps : Kharkov dans les années 60, New-York en 1974, Paris en 1982 et retour en Russie en passant par la case des Balkans. Chaque étape est passionnante et l'auteur ne se contente ni d'une admiration béate devant le provocateur littéraire que fut par le passé le jeune Édouard Savenko, ni d'une critique facile du provocateur politique qu'est devenu aujourd'hui Édouard Limonov.

Si l'on voulait (vainement) résumer la vie de Limonov, on pourrait citer le pitch du Point(2) :

[...] poète délinquant à Kharkov, dissident branché de l'URSS, clochard à New York, écrivain sans le sou à Paris, putschiste à Moscou, soldat serbe en Bosnie, fondateur du rouge-brun Parti national-bolchévique, puis militant démocrate anti-Poutine.

Il se dégage du bouquin de Carrère (et donc sans doute de la vie même de Limonov) une furieuse (folle ?) envie de vivre le meilleur comme le pire et de dévorer la vie par les deux bouts. Et des multiples facettes éclairées par Emmanuel Carrère on retiendra cet insatiable et puissant désir de Limonov d'être aimé : par ses femmes le plus souvent possible ou même aujourd’hui par ses camarades nasbols.
Alors oui pour ce livre et ce personnage à double face, ce sera un coup de cœur doublé d'un coup de chapeau.
🧡 Coup de cœur pour le récit de la jeunesse tumultueuse d'Édouard Limonov, archétype de l'écrivain maudit, une sorte de Bukowski qui n'aurait pas sombré dans l'alcool ou de Céline qui n'aurait pas tout à fait franchi la ligne jaune. Bon, oui, mais alors juste un peu, monsieur l'agent.
Complexé par sa petite taille mais beau comme un dieu, le poète miséreux et sulfureux séduit les hommes tout autant que les femmes, les voyous illettrés tout autant que les intellos mondains.
➔ C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur peut croiser du beau monde. Et du moins beau.
🎩 Coup de chapeau pour l'engagement et l'implication du journaliste Emmanuel Carrère qui n'hésite pas à se mettre en scène dans son bouquin, analysant son propre regard sur Limonov et sa propre position de fils d'immigré(e) russe(3).
➔ C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur peut en prendre plein les neurones.
🧡 Coup de cœur pour le panorama de plus de cinquante ans d'Histoire depuis Staline et la guerre mondiale, jusqu'à Poutine en passant par les années Brejnev ou Khrouchtchev. Cinquante ans d'Histoire pas seulement de la Russie mais aussi de notre monde occidental puisque l'on voyage sur les traces de Limonov depuis Kharkov au fin fond de l'Oural jusqu'à Paris en passant par New-York.
C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur peut s'instruire et voyager à bas prix. 
🎩 Coup de chapeau pour la plongée dans l'univers russe de la littérature en général et de la poésie en particulier et les intéressantes descriptions du curieux rapport des russes à la poésie et à leurs poètes.
➔ C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur occidental peut mesurer toute la profondeur de son inculture(4).
Dans les années récentes et la dernière partie du bouquin, le sire Limonov devient un peu moins intéressant et beaucoup moins sympathique puisque, pour reprendre le doux euphémisme d'E. Carrère : il manque de discernement politique ! C'est le moins que l'on puisse dire !
Mais ce désintérêt relatif pour le personnage est compensé par une vision décapante de l'histoire politique récente de la Russie : l'inefficace Gorbatchev, l'influent Sakharov, les chars russes dans Vilnius en 1991, le putsch de Moscou, la bienveillance mal éclairée de Tonton Mitterrand, la prise de pouvoir de Boris Eltsine, encore un putsch à Moscou, l’avènement de Poutine  ... tout cela défile en quelques pages et donne un bel aperçu de ce qu'on a peut-être lu, entendu et oublié de manière confuse, c'est passionnant même si parfois l’esprit de synthèse frise le raccourci, on s’en doute bien un peu mais ça nous va bien.
Certes on peut taxer E. Carrère d’aveuglement russophile, mais reconnaissons lui le mérite de nous donner à voir autre chose que les clichés habituels de nos médias occidentaux :

[…] Les oligarques ont tout, à présent, absolument tout : des fortunes immenses, fondées sur des matières premières et non sur des technologies. […] On peut en être choqué,, on peut aussi dire, comme ma mère : “Bien sûr, ce sont des gangsters, mais ce n’est que la première génération du capitalisme en Russie. C’était pareil en Amérique, au début. Les oligarques ne sont pas honnêtes, mais ils font élever leurs enfants dans de bons collèges en Suisse pour qu’ils puissent s’offrir, eux, le luxe de l’être. Tu verras. Attends une génération.”

On trouve désormais tout cela en poche jusque dans les présentoirs de monoprix, sans doute à la faveur des derniers avatars politiques de ce drôle de sire. Mais Emmanuel Carrère nous a compilé une foisonnante et passionnante biographie qui  vaut bien plus que cette écume trop récente et plutôt nauséabonde.
Pour finir, on citera Limonov lui-même dans une interview au Point en 2011(2) :

[…] L'Occident, malheureusement, n'est pas dans un bon état. Le politiquement correct ne génère pas de génies, mais produit les romans de la rentrée littéraire.

C’est dit !

(1) - l’écharpe politique récente de Limonov n’est pas vraiment orange mais plutôt rouge-brun, une nuance difficile à saisir pour la plupart d’entre nous à l’ouest
(2) - une interview de Limonov en 2011 au Point à l'occasion du prix Renaudot attribué au roman d'Emmanuel Carrère [clic]
(3) - Emmanuel Carrère est le fils de la célèbre et 'immortelle' soviétologue Hélène Carrère d'Encausse née Zourabichvili dont les parents avaient fui la révolution russe
(4) - mais rassurez-vous, Emmanuel Carrère est suffisamment habile pour rendre son propos clair et intelligible même à tous ceux qui comme nous, n'ont qu'une idée lointaine et vague d'auteurs comme Pasternak (ah ! le docteur ?) ou Tarkovski (ah ! le cinéaste ?)

Pour celles et ceux qui aiment flirter avec le côté obscur de la force.
D’autres avis chez Babelio.

vendredi 8 octobre 2021

Son corps et autres célébrations (Carmen Maria Machado)

[...] Nous avons dormi à trois dans le même lit.

🏳️‍🌈 L'américaine Carmen Maria Machado s'était fait connaître avec La maison rêvée, roman (pas lu ici) qui explorait la violence conjugale et l'emprise au sein d'un couple lesbien.
On la découvre ici avec quelques nouvelles réunies sous le titre Son corps et autres célébrations, où elle continue de questionner le corps des femmes.
Ça commence dans une ambiance un peu inquiétante, façon conte japonais cru et morbide, avec l'histoire d'une jeune femme qui accepte tout de son mari sauf qu'il touche le ruban vert qu'elle porte autour du cou ... et l'on comprendra trop tard pourquoi.
Il sera beaucoup question de sexe (hétéro et surtout lesbien) et pas mal question de mort aussi.
[...] Il voulait me lécher le sexe, mais je ne l'ai pas laissé faire. Il est parti fâché en claquant la porte moustiquaire si fort que l'étagère à épices s'est décrochée du mur pour se fracasser au sol. Mon chien a lapé la muscade, je l'ai forcé à vomir en lui faisant avaler du sel. Dopée par l'adrénaline, j'ai dressé la liste des animaux que j'avais eus dans ma vie - sept, en comptant les deux poissons combattants.
Comme bien souvent, c'est encore un recueil de nouvelles assez inégal : certaines sont vraiment bien vues et valent le détour (Le point du mari, À corps perdu), d'autres franchement trop longues finissent par lasser (Particulièrement monstrueux), d'autres encore, remarquables, pourraient faire penser à un clone féminin de Bukowski (Inventaires), ... bref chacun (quelque soit son orientation sexuelle !) y fera son marché.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mardi 17 mai 2016

Trois jours avec Norman Jail (Eric Fottorino)

[...] J’ai été employé aux écritures.

La vérité sur l'Affaire Norman Jail ?
Oui mais que dire de ces Trois jours avec Norman Jail ?
Que dire de ces trois heures passées avec Eric Fottorino ?
Ça commençait plutôt bien, et c'est même ce qui nous a piégé, parce que le bonhomme sait écrire : il n'est pas journaliste et directeur du Monde pour rien.
Les effets sont enfilés avec brio mais comme des perles dont l'éclat aurait été terni, le brillant épuisé, d'avoir été passées d'un collier à un autre puis à un autre encore.
[...] La majorité était alors fixée à vingt et un ans. Il tenait à devenir, avait-il prétendu, un écrivain mineur.
[...] Lire me plaisait. C’était comme rêver les yeux ouverts.
[...] Vous y verriez une ironie du sort. Le plus clair de mon existence, j’ai été employé aux écritures.
[...] L’auteur s’était épuisé plus encore que son livre.
Mais justement son bouquin parle (trop) du travail d'écriture : un sujet battu et rebattu, qui fera à coup sûr les unes de la blogoboule, un thème qui ne sent peut-être pas la finale du prix qu'on court mais tout au moins l'épreuve éliminatoire, peut-être même le match de gallinacées et très certainement l'entrainement par équipe sous le maillot gallimard (Fottorino est mordu de vélo).
Pendant de trop longues pages et d’interminables chapitres, les premiers jours passés avec Norman Fottorino s'étirent en longueur pendant qu'il nous raconte, les affres de l'écriture, de l'écrivain, de son stylo et de sa page blanche.
Avec brio mais sans grande originalité. Tout a déjà été dit et redit, du moins sur ce ton là, et n'est pas Bukowski qui veut, qui osait se mettre à nu, au propre comme au figuré.
Le personnage de Norman Jail est plein de suffisance et - même si ce caractère désagréable annonce bien entendu la chute - on n'est pas loin de penser que l'auteur finira par ressembler à sa créature.
Dans ce registre où les écrivains parlent des écrivains, Norman Jail a beau se dire lui-même buvard, on est très très loin du charme discret du premier roman de Julia Kerninon et en dépit d'un dénouement qui se donne des allures de polar, on est également très loin de l'auto-dérision haletante de l'Affaire Harry Québert.
Et puis, Fottorino le dit lui-même, le lecteur n'aime pas trop qu'on lui démontre les tours de magie des écrivains et préfère rester sur sa naïve surprise : ô bravo, mais d'où lui est venue cette tournure-là, ô joli, mais de quel chapeau ou stylo sort-il cette belle phrase aux oreilles de lapin, ...
L'écriture comme la prestidigitation doit rester un peu secrète et la voici étalée et décortiquée sur des dizaines de pages.
[...] Un roman réussi est un tour de magie.
[...] Vous ne savez pas bien comment l’auteur a fait, et si vous le saviez, le charme serait brisé.
Alors oui, le spectateur est bien déçu. Le show est bien rodé, les éclairages sont professionnels, la musique est de qualité, alors on reste dans la salle jusqu'au clou du spectacle : un retournement que même le lecteur le plus inattentif a vu venir de loin mais Norman Fottorino n'est pas avare de son métier et nous ressert encore un ou deux twists, des rappels en quelque sorte.
Mais nos applaudissements ne sont guère enthousiastes, comme son livre : de convenance et sans chaleur.

Pour celles et ceux qui aiment les écrivains
D’autres avis sur Babelio.

lundi 23 mai 2016

Le grand marin (Catherine Poulain)

[...] Mais je serai debout ? Je serai vivante ?

Catherine Poulain est de notre génération, celle qui, à vingt ans, partait courir le monde en général et les US en particulier qui, à cette époque, incitaient plus au rêve qu'à la haine.
Catherine Poulain, ou du moins son héroïne Lili, n'est pas de celles qui préfèrent l'amour en mer mais plutôt la mer à l'amour.
Lili, petite nana jeune et menue, s'échappe (on ne saura pas trop de quoi ou de qui) au bout du monde, en Alaska, la dernière frontière.
[...] Vouloir partir en Alaska – « the Last Frontier »… Et m’en aller sur l’océan. Tout laisser.
[...] J’irai à Point Barrow.
– Qu’est-ce tu veux foutre à Point Barrow ?
– C’est le bout. Après y a plus rien. Seulement la mer polaire et la banquise. Le soleil de minuit aussi. Je voudrais bien y aller. M’asseoir au bout, tout en haut du monde. J’imagine toujours que je laisserai pendre mes jambes dans le vide… Je mangerai une glace ou du pop-corn. Je fumerai une cigarette. Je regarderai. Je saurai bien que je ne peux pas aller plus loin parce que la Terre est finie.
Et voici la petite Lili embarquée pour la pêche à la morue, au flétan, au milieu de l'océan déchaîné, au milieu de gros loups de mer - ils l'appellent le moineau - qui regardent d'un drôle d’œil ce petit bout de française qui a décidé de se perdre en mer avec eux. On imagine sans peine que la vie n'est pas facile pour une jeune femme qui a choisi ce métier de titans et qui doit harponner des poissons plus gros qu'elle.
[...] L’océan bouillonnait, c’était comme être au cœur d’un volcan, les vagues faisaient des rouleaux noirs, on aurait dit de la lave, jamais ça s’arrêtait… Ça m’appelait. Je veux être dedans moi aussi.
[...] Quand tout se déchaîne sur le pont.
[...] Si t’es pas capable de faire le boulot, t’as rien à foutre ici !
[...] Oui, avoir osé la franchir, la frontière, ça ne pouvait être que pour y trouver la mort.
Elle nous embarque avec elle à bord du Rebel (un nom qui n'attendait qu'elle !) pour quelques campagnes de pêche, des pages enfiévrées, une écriture fulgurante, des scènes dantesques : rien n'arrête la soif, la quête de Lili. Même pas les coups de gueule, les coups de sang, les coups de blues, quand tout se déchaîne sur le pont, quand il faut manœuvrer la ligne qui file à toute vitesse et menace à chaque seconde d'inattention de vous emporter un doigt ou une main.
[...] Visage et cheveux poisseux de sang, je tranche la chair pâle.
[...] Une fois de plus je plonge mon couteau dans les ventres blancs. La chair lisse et tendue résiste un instant, puis cède. La lame s’enfonce d’un coup – le sang jaillit dans un éclair et inonde la table. Il coule sur le pont en rigoles écarlates. Nous sommes les tueurs des mers, je pense, les mercenaires de l’océan et nous en portons la couleur.
[...] On ne peut pas le dire aux autres, on ne peut pas expliquer à ceux qui n’ont rien vu de cela.
[...] Ils gueulent toujours sur le Rebel, et j’ai sacrément la trouille, mais je donnerais tout pour pouvoir repartir avec eux.
Au long de ces quelques pages, on partage la vie de Lili et des pêcheurs et l'on dévore ce roman comme Lili dévore et la vie et les poissons.
[...] Mes pieds sont gelés. L’eau sanguinolente imbibe mes manches. Nos cirés sont couverts de viscères. J’ai faim. J’avale furtivement la poche de laitance du poisson que je viens d’ouvrir. Goût d’océan. C’est doux et fondant sur la langue.
[...] Quelquefois des œufs. Je mords dans les poches de corail. Ce sont des perles d’ambre rouge qui s’égrènent dans ma bouche, des fruits limpides pour ma soif.
Estomacs sensibles et cœurs fragiles s'abstenir : la vie en mer sur un bateau de pêche n'est pas faite pour tout le monde.
Mais Lili brûle d'un puissant feu intérieur qui l'a menée jusque sur ces bateaux et rien au monde, pas même l'amour des grands marins qui tournent autour du moineau, rien ne la fera renoncer à la vie.
[...] Mais je serai debout ? Je serai vivante ?
[...] Je préférais presque les vrais chercheurs d’or. Mais vous, vous cherchez un métal autrement plus puissant, autrement plus pur.
– C’est des bien grands mots tout ça.
[...] Qu’il m’avait été donné le plus grand bonheur, la plus belle fièvre, le plus grand effort aussi, que nous partagions dans les cris et ma peur, que nous partagions parce que nous n’étions rien sans les autres.
[...] Marcher le menton haut parce que tu sais que tu as vraiment tout donné de toi. Son visage s’est durci, la voix a baissé d’un ton, elle hésite un instant avant de continuer :
– Et il peut arriver que tu aies à donner beaucoup plus que ce que tu croyais possible.
La première partie du bouquin se suffisait amplement à elle-même et aurait bien mérité notre label coup de cœur, mais l'autre moitié perd en intensité entre deux campagnes de pêche, quand Lili hésite (à peine) entre l'amour et la mer et la tension retombe.
Incidemment, on en apprend aussi des tonnes sur le métier de pêcheur.
De très belles pages d'écriture dessinées furieusement d'une plume très féminine et très originale pour un portrait de jeune femme, un (auto-)portrait puissant et haletant.
Catherine Poulain élève désormais des moutons et du vin, sans doute à l'écart des modes modernes et de la pollution médiatique : le souffle brûlant qu'exhalent ses poumons est donc le même air pur que celui que respiraient les grands auteurs du siècle dernier, London pour les grands espaces du nord, Kerouac pour le bout de la route, Bukowski pour la quête à demi suicidaire.
Laissons le dernier mot à Lili Poulain, honneur amplement mérité :
[...] On en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou.

Pour celles et ceux qui aiment le poisson cru.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 1 janvier 2026

Best-of 2025

Bonne année 2026 à toutes et à tous !

Comme de coutume, on profite du BEST-OF 2025 pour vous souhaiter tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année 2026.
Et pour bien commencer 2026, voici déjà une petite rétrospective de 2025, un best-of où l'on a sélectionné quelques unes de nos meilleures découvertes, que du très bon donc pour cette sélection qui vous permettra peut-être quelques rattrapages avant d'attaquer la rentrée d'hiver 2026 qui s'annonce bien riche !
Et puis la rentrée littéraire 2025 fut également riche en émotions.
Rappelons également les idées cadeaux 2025 que nous avions publiées il y a quelques semaines avant les fêtes.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !
   
► Cliquez sur le titre en gras ou le nom de l'auteur pour lire le billet original en entier.

Au rayon  romans ou littérature dite "blanche" :


❤️ Direction la Malaisie où Tan Twan Eng nous offre un bel hommage à Somerset Maugham et à la splendeur passée du Commonwealth : le charme désuet et rétro des années 20, le parfum exotique des colonies britanniques. 
Il n'est plus très fréquent aujourd'hui de lire une belle prose classique : le style du roman est lui-même un hommage à Somerset Maugham, écrivain du siècle passé.
Un roman largement inspiré d'histoires vraies où l'on croise Somerset Maugham bien sûr, mais aussi Sun Yat Sen, le révolutionnaire chinois en exil. Rendez-vous pour l'apéritif (gin pour les dames, whisky pour les messieurs) sur la véranda de La maison des portes.

❤️ Dans Je voulais vivre, un excellent récit d'aventures, l'auteure décrypte les interstices et les ombres de la saga d'Alexandre Dumas pour nous faire entendre « une voix de femme au temps des hommes » : une brillante réhabilitation de Milady de Winter. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre va nous apprendre à lire entre les lignes de Dumas, découvrir quelle femme pouvait se cacher derrière Milady, dévoiler la véritable (?) histoire, le passé de cette héroïne au charme vénéneux. Là où elle réussit brillamment son coup, c'est qu'elle n'a pas oublié de nous servir un excellent roman d'aventures historiques, digne des meilleurs récits de cape et d'épée. Le plaisir est donc ici double.

❤️ L'Histoire tourmentée de la Corée à travers l'histoire d'une femme insaisissable aux multiples noms et visages : un parcours horrifique et incroyable. Gros coup de cœur de cette rentrée littéraire 2025 pour ce premier roman, maîtrisé de bout en bout, où Mirinae Lee nous livre une formidable histoire dont le personnage géophage est une femme tout aussi incroyable. Chaque chapitre, chaque période, est le prétexte pour une histoire à part entière, des histoires qui vont s'entre-croiser les unes avec les autres tissant chaque facette, chacune des 8 vies de cette mangeuse de terre avec son lot de mystères et de secrets.

Au rayon  polars ou thrillers "historiques" :


Le roman historique n'est pas vraiment un genre qu'on apprécie habituellement sauf lorsque, comme ici, ces polars nous permettent de (re)découvrir, et sous un angle original, des périodes peu connues de notre histoire contemporaine ou très récente. Une idée qui semble devenir très à la mode.

❤️ La collection Série Noire a ressuscité ce récit captivant de Maria FagyasLa cinquième femme, au cœur du soulèvement de Budapest, juste avant que les soviétiques ne reprennent le contrôle. 
Fin octobre 1956 : la révolution hongroise est en pleine effervescence, les cadavres jonchent les trottoirs, on les enterre à la va-vite dans les parcs de la ville.
Maria Fagyas accorde une attention toute particulière à tous ses personnages, les figures féminines, en particulier. Leurs origines et leurs milieux sont variés, tout en nuances et en contradictions, l'époque n'était pas facile et chacun faisait ce qu'il pouvait face à des enjeux qui le dépassaient. 

Au rayon  polars et thrillers :


❤️ Ian Manook met le cap vers le pays du matin calme pour une nouvelle série policière avec l'inspecteur Gangnam. La balade est aussi réjouissante que dépaysante. 
Coup de cœur pour ce divertissement aux personnages attachants, truffé d'humour et parcouru d'instants de grâce.
La prose de Manook est toujours un délice : c'est fluide, divertissant, plaisant.
Si côté polar on savoure avec grand plaisir cet agréable et dépaysant divertissement, le coup de cœur va venir de notre attachement aux personnages soigneusement dessinés et surtout des surprenants moments de poésie, véritables instants de grâce, que l'auteur arrive à glisser dans son intrigue trépidante.
Le livre refermé, on se rend compte qu'un peu de nous est resté en Corée : de quoi nous donner l'envie d'aller faire un tour à Séoul en attendant la suite des aventures de Gangnam ...

On n'est pas loin du coup de cœur pour ce roman noir, véritable fresque historique sur le Londres des années 50 qui se remet à grand peine des bombardements du Blitz et qui attire déjà les premières vagues migratoires. 
Dominic Nolan n'hésite pas à dérouler une intrigue sur plusieurs années, depuis 1952 et l'un des plus grands braquages de l'histoire britannique, jusqu'aux émeutes raciales de 1958 : nous allons découvrir le Londres d'après-guerre, ses rues bombardées, ses immeubles en ruine, ses terrains devenus vagues. Sur près de cinq cent pages, c'est une fresque passionnante avec de multiples niveaux de lecture : le suspense d'une histoire de gangsters et les difficultés de ce petit peuple londonien qui habitait dans White City des quartiers comme l'ancien Notting Hill, bien avant que Hugh Grant ait le coup de foudre pour Julia Roberts.

❤️ Jean-François Pasques c'est le flic 'psychologue' de la PJ. Ses polars sont toujours écrits avec beaucoup de finesse et cherchent à pénétrer l'intimité des personnages à travers leurs mensonges ou leurs aveux. L'avocat du diable évoque avec sensibilité le sujet du féminicide.
On a plaisir à retrouver là le commandant Julien Delestran héros récurrent, toujours accompagné de sa jeune protégée, la lieutenante Victoire Beaumont, et de la psychologue de la PJ, Claire Ribot. Dans le box des accusés, on va trouver Dominik Jean, alias DJ. Celui qui va être soupçonné de viol est une célébrité du monde des lettres et du monde tout court : on se retourne sur lui dans la rue pour le dévisager ou obtenir une dédicace. Tiens, tiens ...

Au rayon  romans noirs :


❤️ Avez-vous déjà lu un chauffeur de taxi ? Et bien c'est le moment avec cette chronique urbaine hyper réaliste : les mémoires d'un vieux chauffeur de taxi de Chicago, Jack Clark qui fut longtemps Taxi de nuit, pour de vrai.
Une prose au ras du bitume, minimaliste, factuelle, qui peut rappeler celle de Bukowski.
Ce n'est qu'à force d'une répétition presque lancinante que l'humanité commence à transpirer du récit pour créer une atmosphère unique autour du personnage.
L'intrigue policière n'est ici que le prétexte à parcourir, avec Eddie le taxi, le plan quadrillé de Chicago : depuis les quartiers en voie de gentrification jusqu'aux cités à moitié abandonnées.

❤️ Une belle plume, le temps de quitter un peu « la route des hommes » et de partager un moment avec « les qu'on voudrait qu'ils n'existent pas »Nathalie Sauvagnac fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui regroupe les meilleures plumes féminines du polar français. Et nous, au bord du monde, c'est d'abord de la belle écriture. C'est vif, sec, imagé et le lecteur passe sans cesse de la poésie la plus lumineuse à la noirceur la plus sombre. Car c'est tout de même un roman noir, et bien noir. 
Et puis il y a l'humanité, l'empathie dont fait preuve cette auteure pour nous faire partager quelques instants avec les losers, les paumés, qui sont venus se réfugier au bord du monde.

Au rayon   histoires vraies :


❤️ Ravage : L'histoire incroyable mais 100% vraie de la traque du "trappeur fou de la Rat River" dans le grand nord Canadien, en 1932. Quand la furie des hommes défiait celle de la nature. 
Si ce Ravage est un peu méconnu, il faut le réhabiliter rapidement : c'est peut-être bien le meilleur Manook à ce jour, vraiment. Peut-être parce que l'auteur met en scène une histoire vraie : la traque en 1932 du trappeur fou de la Rat River par la Gendarmerie Royale Canadienne. 
Une immense chasse à l'homme qui mobilisa des dizaines de trappeurs et de policiers, des centaines de chiens, des dizaines de traîneaux et même un avion pendant presque deux mois de traque ! Tout ça pour un gars dont on ne connaîtra même pas le vrai nom. Il en faut moins pour éveiller notre insatiable curiosité !

❤️ Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire du juge Giovanni Falcone. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, le juge Falcone a été assassiné en mai 1992 près de Palerme. Saviano nous raconte tout cela.
Mais ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages, un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Un livre très prenant qui vous poursuit longtemps après.

Au rayon  BD :

Cette année, la récolte de bandes dessinées fut abondante et goûteuse, un grand cru.

❤️ De très beaux dessins et une colorisation grandiose : ce sont les images qui racontent l'histoire de Calle Malaga, écrite par Mark Eacersall et dessinée par James Blondel (chez Grand Angle).
Un court récit, comme une nouvelle, l'histoire d'un homme taiseux et solitaire qui erre comme un fantôme dans les rues d'une ville déserte, hors-saison.
Un personnage ou deux, le décor de la ville déserte, deux ou trois péripéties à peine suggérées, des souvenirs presque, et la chute. C'est remarquable d'autant que ce ne sont pas les bulles et les dialogues qui viennent envahir ces très belles planches. Mark Eacersall le dit lui-même : c'est « une narration silencieuse, où ce sont les images qui parlent ».
Un des plus "beaux" albums de cette année, où scénario et dessin se complètent admirablement.

❤️ En 2010, Emmanuel Lepage embarquait pour un magnifique voyage vers les Terres Australes. Douze ans plus tard, il remet ça mais cette fois pour un plus long séjour sur place, sur l'île de Kerguelen. Deux voyages, deux albums.
Voyage aux îles de la Désolation en 2011 et Danser avec le vent en 2025 (tous deux chez Futuropolis).
Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises). 
Son 'journal de bord' est au choix : une aventure, un voyage, un poème, un livre d'images, une expérience, ... 
Un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires, le mode de vie de ces marins, militaires et scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues.
Des dessins crayonnés de portraits comme de larges aquarelles de paysage : avec ses crayons comme avec ses pinceaux, Lepage n'est pas un manchot (ah, ah !) et ses dessins sont de toute beauté. 
C'est une merveille graphique bien sûr, mais une aventure humaine également. Lepage a une haute conscience de son travail de dessinateur, de portraitiste, de photographe de papier et son texte est bien à la hauteur de ses images.

Le très beau noir & blanc de Chabouté nous invite au voyage, plus loin qu'ailleurs (chez Vent d'Ouest).
Une invitation à porter notre regard non pas au loin mais bien sur le monde qui nous entoure ici et maintenant. 
Des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots. 
Les dessins de Chabouté sont passionnants et laissent entrevoir de nouveaux détails à chaque lecture. Les pages ne sont pas envahies de bulles verbeuses ou explicatives et c'est avec l'enchaînement des cadrages, leur répétition, que le lecteur devine ce qui se trame. Il y a là ce ton paisible des histoires tranquilles et ordinaires. Une astucieuse histoire qui se conclut de jolie façon.

Les superbes aquarelles de Krassinsky nous invitent à un beau voyage initiatique en pleine nuit arctique. Un régal pour les yeux et les esprits des vents et des glaces.
Cette BD est l'adaptation d'un roman de Bérengère Cournut paru en 2019 : De pierre et d'os, une fable initiatique qui suit le parcours d'une jeune inuite au pays des glaces (chez Dupuis).
L'album est précédé de la réputation du roman bien sûr, mais ce sont surtout les superbes aquarelles de Krassinsky qui vont appâter l'amateur de BD. De véritables peintures qui se déploient sur de grandes pages (au format presque carré) avec des tableaux tantôt grandioses, tantôt intimes. Ces magnifiques dessins comptent pour beaucoup dans le charme envoûtant de cette aventure écrite au féminin.

Il y a quelque temps, on avait également préparé une liste d'idées cadeaux pour les fêtes : vous y retrouverez le best-of ci-dessus bien sûr, mais également encore plein d'autres bonnes idées.
Et puis il reste toujours les best-of précédents.
Allez, bye-bye 2025, bonnes lectures, bonnes aventures et bonne nouvelle année 2026 !

vendredi 20 novembre 2020

La liste au Père Noël ...


Vous ne savez pas quoi vous offrir à Noël ?
On a essayé de regrouper ici quelques bonnes idées pour celles et ceux qui n'ont peut-être ni l'envie ni le temps de se perdre dans les dédales des blogs et des réseaux.
D'un seul coup d'œil, quelques (très bonnes) idées de bouquins à picorer selon son humeur ou selon ses envies.
Et bien sûr vous ne trouverez là que des coups de cœur parmi les coups de cœur, que du bon, du très très bon !


Si vous aimez plutôt les histoires de marins, ne manquez pas :
Si vous aimez les récits de voyages ce sera :
    et si vous voulez voyager au Japon : le mot-clé dédié au pays du soleil levant
    ou dans d'autres pays d'Asie : avec notre liste des auteurs d'Orient (Chine, Inde, Japon, ...) 
Si vous aimez les polars qui font voyager, partez :
Si vous aimez les bouquins adaptés au cinéma  :
Si vous aimez les espions :
Si vous aimez le sport :
Si vous aimez les bouquins faciles, tous publics, mais 100% plaisir :
    Si vous aimez les histoires de vieux et le 3° âge :
    Si vous aimez les bios, les Vies :
    Si vous aimez les bons, très bons auteurs français :
    Si vous aimez les grands espaces, le nature-writing, façon farouest, partez :
    Si vous aimez le souffle de l'aventure :
    Si vous aimez l'érémitisme, rendez visite à :
    Si vous aimez la peinture, les peintres et leurs modèles :
    Si vous aimez les recueils de nouvelles :
    Si vous aimez les gros romans fleuves, les pavés, les sagas :
    Si vous aimez les histoires avec de l'Histoire dedans, avec un grand H :
    Si vous aimez les histoires de guerre ou l'histoire des guerres :
    Si vous aimez les histoires d'Amour avec un très grand A :
    Si vous aimez les histoires tristes (mais trop bien écrites pour passer à côté) :
    Si vous aimez l'humour avec un grand sourire, parfois féroce :
    Si vous aimez les histoires de fous et de maniaques :
    Si vous aimez les romans épistolaires :
    Si vous aimez les histoires de mecs ou d'hommes :
    Si vous aimez les histoires de nanas ou de femmes :
    Si vous aimez les courts-métrages :
    Si vous aimez les polars sans crime et parfois sans cadavre ni assassin :