jeudi 22 juillet 2021

Bouquin : Oasis interdites

[...] Marcher droit devant moi.

Quelle folie que celle de la suissesse Ella Maillart, quasiment née avec le siècle (le siècle dernier, le vrai), qui s'en va du haut de ses trente ans traverser l'Asie centrale depuis Pékin jusqu'aux Indes à travers des contrées hostiles et encore mal connues même encore aujourd'hui : les grands déserts d'Asie, l'immense marais salé du T'saïdam, le désert du Taklamakan, ...
Une région (le Xinjiang) qui revient sur le devant de l'actualité depuis les nouveaux démêlés des Ouighours avec le pouvoir chinois, un conflit ancré dans l'histoire depuis fort longtemps.
 Mais avant même le récit palpitant de ces aventures incroyables pour l'époque, c'est la prose de l'auteure qui va nous accrocher : une écriture lumineuse, humaniste, simple et modeste mais riche et documentée. Un véritable régal, une rare pépite parmi les récits d'aventures ou d'exploration.
Contrairement à nombre de récits d'écrivains voyageurs, aucun nombrilisme, aucune pédanterie, ne viennent entacher la prose d'Ella Maillart.
Nous voici donc dans les années 30, embarqués dans l'aventure aux côtés d'une suissesse et d'un anglais (plus british tu meurs) qui va se joindre à elle : il s'agit de Peter Fleming, qui inspirera son frère Ian pour le personnage de James Bond !
Peter Fleming était journaliste globe-trotter mais sans doute également appointé par le MI6 !
Pour traverser le far-west chinois, un long et difficile voyage attend les deux compères, à dos de chameau ou à dos d'âne, à pied parfois. Il leur faudra contourner aussi bien les déserts que les tracasseries administratives de ces régions sous tension où ils risquent la prison si leur laissez-passer ne convient pas aux potentats locaux.
Ils longeront les grands déserts d'Asie, éviteront les cités trop contrôlées et remonteront à rebours la route qu'avait empruntée la fameuse Croisière Jaune de Citroën quelques années auparavant à travers le Pamir entre les sommets inaccessibles du Karakorum et de l'Hindu Kush.
[...] Je suis toute à la curiosité de cet avenir incertain, au sentiment d'être délivrée désormais des obstacles des hommes ; toute à la joie de sentir que chaque jour, maintenant, sera neuf, et qu'aucun ne se présentera deux fois ; toute à mon application de n'observer qu'une seule règle : celle de marcher droit devant moi.
[...] Peter me trouve trop sérieuse et je ne saisis pas bien l'humour britannique (ce qui est aussi grave aux yeux d'un Anglais que "perdre la face" pour un Chinois).
On y croisera la route du Pantchen Lama, on y verra les fleuves ne plus dévaler vers la mer, on y entendra des peuplades dont la langue connait quatre genres et vingt-huit pluriels, on y traversera des rivières qui ne coulent que la nuit lorsque les neiges des hauteurs ont suffisamment fondu en journée, on y verra des carcasses de chameaux, d'ânes et de moutons, et même une auto Citroën abandonnée.
Quelques cartes postales choisies parmi tant et tant d'autres mémorables :
[...] Pour la dernière fois j'avais vu couler l'eau vers la mer : dorénavant, pendant des mois, nous marcherions dans les bassins fermés d'Asie centrale.
[...] Les eaux du lac étant sacrées, la navigation y est interdite, et c'est pourquoi les lamas qui habitent sur l'île du KouKou Nor ne peuvent être ravitaillés qu'en hiver, lorsque la glace crée une route naturelle.
[...] Au centre du Tsaidam, nous sommes à trente ou quarante jours de la ville la plus proche.
[...] Nous sommes au bord d'un nouveau versant de l'Asie, avec de nouvelles mœurs et de nouvelles races. Les cadavres n'y seront plus abandonnés aux oiseaux de proie comme ceux des Mongols, la farine sera cuite au four au lieu d'être mélangée au thé, les prières monteront vers l'invisible Allah au lieu d'être marmonnées devant des bouddhas de terre cuite.
[...] Pendant l'hiver il n'y a que trois vieilles femmes à Dzoun. J'ai croisé l'une d'elles qui s'en allait, toute rabougrie, sa poitrine nue et décharnée hors du manteau de mouton. Sa peau couleur de chocolat, où des cicatrices laissaient des traces violettes, faisait penser aux coloris de Gauguin.
[...] Une fois de plus il faut attendre : c'est décidément la seule qualité que nous acquerrons dans ce pays.
[...] Lors de la première rencontre ils nous avaient demandé si nous n'étions pas japonais, notion que nous nous étions empressés de rectifier. À Lanchow déjà, un agent chinois nous avaient pris pour tels, et je suppose qu'en Asie centrale ce terme est synonyme d'étranger venu de par-delà les mers.
[...] Compatissantes, les sœurs me laissent m'enfermer dans leur dispensaire avec un seau d'eau chaude et je me livre à une battue en règle contre les parasites qui troublent mon sommeil, ce qui m'était impossible dans notre caravansérail.
[...] Le bonheur le voilà : cette ivresse que crée un instant d'équilibre entre un passé qui nous satisfait et un avenir immédiat riche de promesses.
[...] Une fois de plus, comme au cours des nombreuses heures vides de ce voyage, je me demande ce qui me pousse vers les quatre coins du monde ?
[...] À Tashgourkan, quatre pays se touchent presque : la Chine, les Indes, l'Afghanistan et la Russie. Leurs frontières ont été délimitées en 1905 [...] c'est alors que l'étroit territoire du Wakhan fut donné à l'Afghanistan afin que Russie et Indes ne soient pas en contact.
C'est une fort belle voix de femme, chaleureuse et lumineuse, qui nous parvient depuis les déserts d'Asie par-delà les montagnes les plus hautes.
Pour profiter pleinement du voyage, on ne saurait trop vous conseiller de prévoir de bonnes chaussures et quelques cartes de cette région méconnue comme [ici] ou [].
PS : on avait déjà croisé brièvement la route de l'intrépide Ella Maillart aux côtés des alpinistes de Staline.

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Babelio.

mardi 20 juillet 2021

Bouquin : Kingdomtide

[...] Vous croyez que ça peut rendre fou ?

Kingdomtide se présente comme un thriller en pleine nature sauvage : un petit avion de tourisme s'écrase en pleine montagne (les Bitteroots au Montana) et des 3 passagers, seule survivra Cloris Waltrip 72 ans : son mari et le pilote périssent dans le crash.
Plus bas dans la vallée, la ranger Debra Lewis est persuadée qu'il y a des survivants et persiste dans les recherches.
[...] Ça fait maintenant trois jours qu'on survole la zone sans repérer le moindre signe d'eux. Ils ont disparu depuis près d'une semaine.
Mais ...
Mais ce n'est pas ainsi que l'entend le jeune texan Rye Curtis dont c'est le premier roman : il fait fi des règles d'un genre désormais bien codifié, sa prose est truffée d'irrévérences et tous ses personnages ont un petit grain dérangeant.
Sans cesse, le lecteur se laisse surprendre au fil des phrases par un détour ironique, une amère dérision ou une chute carrément loufoque.
Le principal collègue de la ranger Lewis sort sans arrêt un bloc de craie de sa poche et s'en frotte les mains qu'il garde toujours blanches (et sèches). Un autre filme tout le monde en espérant attraper un fantôme sur la pellicule. Et la ranger Lewis elle-même sirote du merlot à longueur de journée.
[...] Elle avait déjà bu deux tasses de café et un grand mug de merlot d'une bouteille qu'elle gardait sous son bureau.
[...] Nue, vêtue de ses seules chaussures, Lewis marchait lentement en rond dans son salon en s'envoyant un verre de merlot.
[...] Vous croyez que ça peut rendre fou, de rester longtemps dans ces montagnes ?
Et les fantômes on serait presque tenté d'y croire car voilà qu'une mystérieuse présence sylvestre, un ange gardien invisible, semble guider la vieille dame Cloris perdue depuis des semaines dans les Bitteroots.
Finalement, ce ne sera ni ces péripéties montagnardes, ni ces quelques mystères qui vont scotcher le lecteur aux pages de ce Kingdomtide : ce sera plutôt une remarquable écriture, un évident talent de conteur et une profonde et bienveillante empathie pour des personnages vraiment très attachants.
[...] Je sais que je suis un drôle de gus, mais je suis à peu près sûr de ne pas être un mauvais gus.
Non, Pete, vous n'êtes pas un mauvais gus.
[...] Elle a perdu son mari. Je crois qu'il faut une seconde vie entière pour oublier quelqu'un avec qui on a déjà passé une vie.
Un beau et bon roman.

Pour celles et ceux qui aiment le merlot.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 9 juillet 2021

Bouquin : L'espion français

[...] Ça sent la fin.

Hasard des calendriers, L'espion français, le nouveau bouquin de Cédric Bannel sort tout juste au moment où les derniers américains quittent Bagram en Afghanistan ... laissant le champ pratiquement libre aux talibans.
Le pays n'est donc guère à la fête, mais c'est avec grand plaisir que l'on retrouve avec ce quatrième épisode, le qomaandaan Oussama Kandar et ses amis kaboulis.
L'intrigue est de la même veine que celles des derniers bouquins [clic] : une immersion documentée et empathique dans ce pays troublé, un mélange d'espionnage international, d'intrigue policière locale et de démêlés politiques afghans.
Ça démarre très fort avec l'enlèvement de jeunes volontaires japonaises d'une ONG.
[...] - Notre ambassade à Kaboul nous a avertis qu'une alerte vient d'être lancée concernant la disparition de cinq membres de l'association Care Children. Des japonaises.
Le qomaandaan Oussama Kandar va mener l'enquête avec son équipe de fidèles.
[...] - C'est du 7.62. Kalachnikov.
Ce qui en soit ne signifiait pas grand chose. Les AK 47 étaient aussi répandus en Afghanistan que les poêles à bois.
[...] - On appelle les renforts ?
- Tu te crois sur Netflix ? Petit, c'est juste toi, moi et nos deux collègues.
À Paris pendant ce temps, on bascule boulevard Mortier dans une ambiance plutôt réussie, façon "Bureau des légendes", avec une équipe top secrète chargée d'éliminer les ennemis de la France où qu'ils se trouvent, que ce soit à Vitry sur Seine ou dans les montagnes d'Asie centrale.
Tout cela fonctionne comme une mécanique bien huilée, un scénario idéal pour un cinéma ou une série.
 Mais si Cédric Bannel est devenu un orfèvre dans le montage de thrillers palpitants et documentés, il n'a rien perdu de son empathie pour le bon peuple afghan, celui de l'islamisme modéré : c'est vraiment ce qui fait tout le charme de ses bouquins et les distingue de la plupart de ceux de ses confrères.
Cela nous vaut de très belles pages comme cette histoire de Babour (chapitre 22).
[...] Il s'agissait de réfugiés fuyant Daech, les talibans ou simplement leur trop grande pauvreté. Des gens récemment arrivés de campagnes lointaines et déshéritées.
Une certaine tristesse amère imprègne cet épisode : les talibans vont bientôt reprendre les rênes du pays, c'est inexorable et les jours des modérés sont désormais comptés.
[...] - Ça sent la fin. [...] Tout le monde pense que les talibans seront là bientôt. 
[...] - Cette ville est lugubre, c'est Berlin en 1945.
[...] Ces moments n'étaient qu'une parenthèse avant le drame inéluctable qui allait emporter l'Afghanistan. [...] Tout allait s'arrêter car les talibans allaient gagner.
Très égoïstement on se prend à souhaiter que le pays traverse cette mauvaise passe tant bien que mal et que nous attendront bientôt d'autres aventures auprès du qomaandaan Oussama.

Pour celles et ceux qui aiment l'Afghanistan.
D’autres avis sur Bibliosurf.

Bouquin : Cette histoire-là

[...] C’est une espèce de don.

L'histoire d'Alessandro Baricco démarre en trombe, à 140 km/h précisément, la vitesse atteinte par les bolides qui firent la course Versailles-Madrid en mai 1903 : une vitesse que, à l'époque, on pensait au-delà de la résistance des choses et des hommes.
C'était d'ailleurs presque le cas, puisque les autorités durent arrêter la course après plusieurs accidents mortels où périrent des pilotes (comme l'un des frères Renault) et des "spectateurs" inconscients  du danger qui n'imaginaient pas des bolides débouler aussi vite ... L'ancêtre du Paris-Dakar peut-être !
[...] Trois millions de personnes, dit-on, alignées pour voir cette merveille, hypnotisées par ce miracle.
[...] La veille encore ils ne savaient pas vraiment ce qu’étaient les automobiles : ils les voyaient tout au plus comme des bijoux masculins hypertrophiés. Maintenant, elles tuaient.
[...] En effet, il mit fin à la course, le gouvernement français, par un décret foudroyant et solennel. On étouffa le monstre, avant qu’il puisse tuer encore.
Cette histoire-là c'est celle d'Ultimo (quel prénom !) né au moment où l'automobile prenait tout juste possession des routes et des esprits.
[...] Ultimo s’appelait ainsi parce qu’il avait été le premier enfant. 
— Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu’elle eut repris ses sens après l’accouchement. Il fut donc Ultimo, le dernier.
Ultimo est un enfant étrange et un peu particulier.
[...] C’était un truc à lui, ça : c’était quelqu’un, quand il était là, tu t’en apercevais. Il y a des gens qui ont ça, c’est une espèce de don. Dans mon coin, on dit qu’ils ont l’ombre d’or, mais je ne sais pas pourquoi. Lui, il l’avait.
Pendant que son père s'inventait garagiste un peu trop tôt et attendait les automobiles encore trop rares sur les routes, Ultimo ne rêvait que de routes aux courbes magiques. 
[...] Moi, je construirai une route, dit-il. Où, je n’en sais rien, mais je la construirai. Une route comme jamais personne n’en a imaginé. Une route qui finit là où elle commence. Je la construirai au milieu de nulle part.
[...] Ce ne sera pas une route pour les gens, ce sera une piste, faite pour courir.
Mais il grandissait dans un début de siècle agité et il se retrouva bientôt dans les tranchées du front italien face aux autrichiens : on découvre dans un long passage pas bien gai ce que fut l'effroyable bataille de Caporetto, le Verdun italien, un véritable désastre qui se termina par une déroute titanesque.
[...] Les onze batailles de l’Isonzo, au cours desquelles les Italiens tentèrent d’enfoncer le front autrichien, donnèrent des chiffres hallucinants : pour déplacer la frontière d’une quinzaine de kilomètres, plus d’un million de soldats disparurent du champ de bataille, soit morts, soit blessés.
Mais cette histoire-là est racontée par Baricco et c'est ce qui fait réellement la magie du bouquin, celle qu'on avait découverte avec le mémorable Soie : la plume de l'italien est dense, riche, soignée, ciselée, nourrie des arts et des sciences, réellement jubilatoire, elle nous emmène quelque part entre prose et poésie.
[...] Ne vous laissez pas prendre par la curiosité de savoir qui est l’assassin. Ça, c’est bon pour les romans policiers. Ce sont les coiffeurs qui lisent les romans policiers.
— Vraiment ? 
— Chez nous, en tout cas. Le barbier les lit et ensuite il nous les raconte pendant qu’il nous fait la barbe. Comme ça il nous évite la peine, voyez ? 
— C’est un bon système. 
— On a essayé avec les vrais livres, mais ça n’a pas marché. 
— Ah non ? 
— Notre idée sur les livres, c’est que si on n’arrive pas à les raconter pendant le temps d’un rasage, alors c’est de la littérature. Et ça, c’est pas pour nous. Vous lisez ?
Le livre alterne de grands chapitres comme autant de points de vue sur le parcours d'Ultimo. Tout cela s'emboîte avec plus ou moins de bonheur mais laissera à chacun le loisir de piocher ici ou là. On regrette tout de même un peu que le bouquin ne soit pas plus concentré sur les courses automobiles et le mystérieux Ultimo que l'on ne découvre qu'en contrepoint finalement.

Pour celles et ceux qui aiment les autos.
D’autres avis sur Babelio.