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jeudi 2 avril 2026

Minjung (Ian Manook)

[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent.


Second épisode des aventures coréennes de l'ex-inspecteur Gangnam au Pays des matins-gueule-de-bois, hérités du système mafieux des dictatures. Au menu touristique : de la violence, pas mal d'humour et une pincée de poésie.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (450 pages, avril 2026) :

Ian Manook compte parmi nos écrivains-voyageurs préférés, un peu comme Caryl Férey, et l'an passé, on avait pu apprécier Gangman qui inaugurait sa nouvelle série coréenne.
C'est en tout cas un auteur très abordable pour qui apprécie les thrillers dits "ethniques" et il sait nous mitonner des plats savoureux qui combinent découverte, suspense et humour.
Il nous balade depuis une dizaine d'années dans diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Désormais Patrick Manoukian (son vrai nom de journaliste au bonnet de Commandant Cousteau) a donc élu domicile en Corée du Sud pour quelques enquêtes de l'inspecteur Gangnam dont voici le second épisode, Minjung.

Le pitch et les personnages :

Bien sûr on a tout le plaisir de retrouver ce sacré duo d'enquêteurs :
  • Gangnam, ancien voyou, ancien flic, qui « s’appelle en réalité Lee Min-ho, comme un trop célèbre acteur », c'est un « cœur de nounours » qui est désormais à la retraite mais qui a conservé ses relations parmi les dragons des clans mafieux de Séoul
  • et puis l'inénarrable inspectrice Park Chin-sun, avec ses tenues fluos improbables et sa Fiat 500 jaune poussin : « plutôt jolie et habillée comme pour un cosplay » une « fille insolente mais talentueuse [...] dans sa tenue Hello Kitty ridicule mais assumée ». Ses collègues la surnomme « Cosplay Cop ». Et quand elle change de poste dans un commissariat, elle ne négocie ni son salaire, ni ses avantages mais la liberté de venir travailler habillée comme elle l'entend ...
Rien que ces deux-là sont déjà une promesse.
Mais en Corée, on ne fait pas que rigoler et ils vont devoir « aller se frotter à ce qui reste du système mafieux et corrompu de la période des dictatures ».
Et puis il y a Jeanine, « une amie française d’origine coréenne, adoptée à l’âge de 6 mois » venue découvrir les secrets de ses origines.
Et l'impitoyable Kimchi, dragon du clan des Quatre Lanternes de Séoul, ancienne relation mafieuse de Gangnam. 
Son surnom, il l'a gagné en enfermant quelques inopportuns dans des jarres de kimchi jusqu'à ce qu'ils s'étouffent avec les gaz dégagés par la fermentation. C'est plus original que d'être balancé à la mer avec les « palmes en béton » traditionnelles mais on retrouve bien la justice efficace et expéditive des clans mafieux de Séoul.
On croisera aussi le sinistre destin de quelques minjungs au passé éprouvant.
Et puis il y a ce mystérieux « évaporé », disparu à la façon des jōhatsu japonais. Il s'appelle peut-être Won Bong, on ne sait pas trop.
Manook va tisser d'étranges et complexes ramifications entre différentes intrigues et on y apprendra au passage beaucoup de choses sur le sombre passé de Gangnam. 
Des choses que, honnêtement, on aurait préféré ne pas savoir.

♥ On aime :

 Après le premier épisode (Gangman) très "touristique", histoire de nous permettre de découvrir Séoul, ses bas-fonds et les dragons des clans de la mafia, Ian Manook adopte cette fois un ton nettement plus sérieux pour nous faire connaître un peu de l'histoire tourmentée de ce pays lointain : « ce pays baptisé par malentendu celui du matin calme au lieu du matin clair, les matins ne sont ni clairs ni calmes et tout n’est que violence »
Un pays coupé en deux après le départ des américains et où le sud fut complaisamment abandonné à des dictatures militaires à répétition dans les années 1960-70 qui laissèrent des traces profondes dans la société sud-coréenne.
 Comme toile de fond pour son intrigue, Manook va s'appuyer sur deux épisodes particulièrement sombres de cette époque.
  • Une terrible affaire d'enfants-volés (notre sinistre mot-clé se retrouve décidément partout de part le monde, d'Amérique Latine au Groenland en passant par les pays d'Europe et donc l'Asie), ce sont les « adoptions forcées d’enfants coréens dans les années sombres », c'est « le scandale des enfants coréens vendus à l’adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999  », autrement dit « un scandale d’État vieux de cinquante ans, voulu et couvert par la dictature de l’époque et étouffé par tous les régimes qui ont suivi ».
  • Et un autre trafic d'êtres humains, les fameux minjungs du titre, des sans abris raflés en masse dans les rues pour être emprisonnés dans de véritables camps de concentration et de travail aux mains de la mafia. Un esclavage moderne sous couvert d'aide sociale largement subventionnée par les institutions : « un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d’aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan ».
« — C’est quoi cette histoire ? C’est pour écrire un roman ?
— L’histoire est si dingue qu’elle ne serait pas crédible. »
 Dans ce dur et terrible paysage coréen, Ian Manook arrive fort heureusement, à préserver quelques instants de poésie, comme suspendus entre deux poursuites, deux meurtres, deux horreurs. 
Dans cet épisode, on pourra savourer la soirée avec l'ancien moine joueur de go dans le « daldongnae, le village de la lune » (un bidonville en français - d'accord c'est moins poétique), soirée au cours de laquelle Gangnam et le lecteur apprendront plein de choses sur le passé de Lee Min-ho.
Ou encore le jour où Gangnam retrouve la trace de l'évaporé autour de « l’ancienne gare de Neungnae ».
Ce sont quelques moments de grâce, de respiration, qui mettent un peu de baume au cœur du lecteur.
 Et puis on sait désormais que Ian Manook est un amoureux de la langue et on pourra apprécier « la forêt décidue » ou les « les frondaisons bigarade » pour n'en citer que deux.
Aaah et chic ! revoici les improbables dictons qui sonnent comme un écho extrêmement oriental à ceux de l'inspecteur Ari du Krummavisur islandais :
« Les écrevisses côtoient le crabe », comme dit le proverbe.
[...] Ce sont les charrettes vides qui font le plus de bruit.
[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent. »

Pour celles et ceux qui aiment le pays des matins clairs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 12 décembre 2025

Babae : cinq femmes philippines (Fanny Laurent)

[...] Prendre soin du monde entier.


Voyage immersif dans un pays méconnu : les Philippines, à travers cinq portraits de femmes, contrastés et pleins de vitalité, cinq destinées pour découvrir un panorama complet de l'archipel.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (188 pages, juillet 2025) :

Vendange tardive de la Rentrée littéraire 2025 avec ce roman publié début juillet aux éditions GOPE.
Fanny Laurent est une jeune globe-trotteuse dont les multiples voyages nourrissent l'inspiration. 
Entre deux expéditions dans des contrées lointaines, elle anime des ateliers d'écriture, histoire de ne pas perdre la main !
Après l'Inde ou le Brésil, elle nous avait déjà emmenés, avec son roman Déracinés, jusque sur l'île de La Réunion où elle évoquait la terrible affaire des "enfants de la Creuse".  
Cette fois, elle nous emmène encore plus loin, jusqu'aux Philippines avec ce Babae : cinq femmes philippines, un roman qui vient confirmer que les récits inspirés par les périples de Fanny Laurent sont souvent écrits au féminin

Le pitch et les personnages :

• Il y a là, Pretty, une enfant des trottoirs de Manille, une orpheline défigurée.
• Mario ou Maria, une personnalité transgenre qui a grandi dans les karaokés mais se rêve aujourd’hui en reine de la variété et de la scène, dans une version philippine de la Star'Ac.
• Cecilia, qui a "réussi" comme on dit, qui est sorti de sa condition pour émigrer en Australie où elle se retrouve mal mariée, la quarantaine fanée. Quand elle revient dans sa famille, on la traite de « noix de coco » parce qu'elle est devenue « blanche à l’intérieur, brune à l’extérieur ».
• Anita, la vieille paysanne des flancs de la Cordillère au centre de Luzon, l'île de Manille.
• L'énigmatique cinquième femme du roman fait partie du peuple kalinga, peuplade rebelle des montagnes chez qui viennent parfois se cacher les guérilleros de l'armée populaire.
« Aux confins de la Cordillère, lorsque l’on repousse les frontières septentrionales de Luzon jusqu’à ce que le sol devienne vertical, il existe une terre vierge de toute invasion. [...] Cette terre est celle du peuple kalinga. Les Espagnols ont essayé de les convertir ; les Japonais ont voulu les soumettre aux effroyables tortures dont eux seuls ont le secret ; et puis les Américains, plus pernicieux, ont déployé des trésors de séduction, promettant confort et divertissements sans limites ; mais nul ne peut se targuer d’avoir dompté ces fiers guerriers. »
C'est sur ces terres haut perchées que l'on fera la connaissance de la vieille Apo Whang-od, la dernière mambabatok, la dernière tatoueuse magique.
« Nombreux sont ceux qui empruntent le dangereux sentier qui longe la falaise jusqu’à son hameau perché pour avoir l’honneur de se faire tatouer par Whang-od ».
La vieille Whang-od Oggay existe réellement dans la vraie vie : c'est un reportage de Discovery Channel qui l'a fait connaître au monde occidental.

Voilà, cinq femmes des Philippines, cinq destins.
Cinq portraits qui en appelleront d'autres, au gré des rencontres :
« Leur arrière grand tante, la doyenne du barangay, une vieillarde bossue perpétuellement tournée vers la terre qu’elle a tant cultivée, mais dont le sourire illumine son interlocuteur quand elle parvient à se déplier suffisamment pour lui faire face ». 
Cinq femmes qui tentent, d'une façon ou d'une autre, d'améliorer (ou d'échapper à) leur condition.
« On attend des Philippines qu’elles torchent des grand-mères séniles ou qu’elles élèvent les rejetons d’hommes d’affaires débordés… Or la vocation de Maria n’est pas de prendre soin du monde entier. »
Cinq facettes de ce pays que l'on connait si mal.
Quels sont les fils qui relient ces cinq vies ?

♥ On aime :

 Visiblement, Fanny Laurent a été très inspirée par ses rencontres sur les îles de l'archipel. 
En retraçant le destin de ces cinq femmes, l'auteure nous offre une véritable immersion dans un pays que l'on va découvrir avec elle grâce à tous ces portraits, contrastés et pleins de vitalité.
Des portraits nourris de ses rencontres dans les montagnes du nord ou sur l'île de Siquijor où, entre deux karaokés, elle a même pu vivre quelques temps auprès d'une guérisseuse à moitié sorcière.
Son récit est solidement construit et emporte le lecteur sur ces terres inconnues, au cœur de l'Asie du sud-est.
 C'est le quatrième roman de cette jeune auteure (née en 91) dont l'écriture gagne en maturité au fil de la plume. En restant fidèle à sa marque de fabrique : des portraits (souvent féminins) et des images de pays lointains qui donnent vraiment envie de parcourir le monde pour y rencontrer ses habitants.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio. Le site de l'auteure.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 31 octobre 2025

Gangnam (Ian Manook)

[...] L'enlèvement c'est un sport national.


Ian Manook met le cap vers le pays du matin calme pour une nouvelle série policière avec l'inspecteur Gangnam. La balade est aussi réjouissante que dépaysante. Coup de cœur pour ce divertissement aux personnages attachants, truffé d'humour et parcouru d'instants de grâce.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (448 pages, octobre 2025) :

On connait bien ici Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de thrillers dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au bonnet de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Cette fois il nous emmène dans un voyage en Corée avec ce qui pourrait bien être une nouvelle série, celle des enquêtes de l'inspecteur Gangnam.
Gangnam c'est un quartier chic de Séoul, devenu célèbre grâce à la fameuse chanson Gangnam Style, « succès planétaire du rappeur Psy »

Le pitch et les personnages :

Manook s'y entend pour nous dessiner des personnages amusants, intéressants mais surtout très attachants.
Par ordre d'apparition à l'écran (car c'est du grand cinéma) : 
  • Verneuil, touriste français, un flic retraité qui écrit désormais des romans policiers, un joli prétexte pour truffer le récit de pointes d'humour d'écrivain. « Il a l'air sympa mais c'est un écrivain, ces types-là sont biscornus de la tête, surtout les auteurs de polar ».
  • Mado : sa femme qui vient de se faire enlever par des voyous coréens car là-bas « l'enlèvement c'est presque un sport national » pour les mafieux avides d'une belle rançon.
  • Lee Min-ho dit Gangnam : un flic en rupture de ban à l'histoire mouvementée, un « homme tranquille et fatigué », c'est lui qui va aider Verneuil à retrouver son épouse mais il est affligé du même patronyme que le très célèbre acteur Lee Min-ho d'où une belle série de running-gags de la part de ses compatriotes
  • Chin-sun : une jeune fliquette surdouée aux allures d'Hello Kitty qui va être chargée de l'enquête officielle.
Heureusement pour Verneuil et le lecteur, Gangnam parle français :
« - J'ai été marié à une française, Gabrielle. Elle était de La Rochelle. J'ai appris avec elle. Pendant cinq ans. Cinq ans, trois mois et quatre jours, pour être précis. Elle est partie il y a deux ans avec un Chinois. Et de Taïwan en plus ! Vous croyez ça, vous ? »
Quant à Chin-sun, elle arrive toujours « fringuée façon manga ».
« - C'est vraiment elle qui va s'occuper de nous ?
Verneuil lui donne dix-huit ans. Cheveux courts à la garçonne, une frange en travers du front, jeans moulants et baskets blanches, rubans porte-bonheur à un poignet, montre Samsung Galaxy connectée à l'autre, Park Chin-sun est une gamine. La plus jeune recrue du commissariat à n'en pas douter. Une stagiaire peut-être bien. 
[...] Difficile de croire , dans son sweat-shirt fluo floqué d'une tête de dinosaure orange et joufflu, débarquant d'une Fiat 500 jaune poussin, qu'elle est l'inspectrice chargée d'enquête de la police de Séoul ».
C'est en compagnie de cet équipage improbable, « un ex-flic ripou et une fliquette déguisée en cosplay », que nous allons essayer de sauver Mado de la pègre coréenne.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Manook n'est bien sûr pas plus coréen que vous ou moi mais il s'y entend pour nous composer une ambiance vraiment dépaysante, certes pleine de cartes postales et de clichés stéréotypés, mais tout cela est aussi très étayé et soigneusement documenté. 
Même ses mafieux, ses dragons de papier, sont un hommage aux films coréens hyper-violents que l'on apprécie tant !
On apprendra donc plein de choses sur Séoul et la socio-culture coréenne.
De la météo à l'urbanisation, avec passage obligé par le rayon cuisine, le lecteur va découvrir la Corée du Sud sans quitter le confort de son chez soi.
Un pays où l'on peut s'organiser de fausses funérailles dans un vrai cercueil, histoire de mieux apprécier la vie ensuite (à essayer sûrement ?) ou même se condamner soi-même à être enfermé dans une fausse prison pendant quelques jours pour se recentrer et se retrouver.
Et puis cette manie de s'asperger d'eau dans les salles de bain : « cette façon de s'envoyer des brassées d'eau au visage et sur le torse, depuis les robinet ouvert en grand ». « Ce pays, expliquait alors Gangnam, a reçu son bonheur de l'eau et des montagnes ».
Et l'auteur n'oublie pas de nous rappeler que ce pays coupé en deux a connu des matins pas si calmes pendant la dictature des années 60-70.
 L'intrigue va également nous immerger dans l'univers de cette fameuse K-Pop (Korean pop), un mastodonte de l'industrie du spectacle qui génère ou blanchit des milliards et qui a submergé les palmarès mondiaux, tout comme les voitures ou les machines à laver coréennes ont conquis nos foyers. 
Fort heureusement on n'est pas obligé d'actualiser sa play-liste mais il faut découvrir ce milieu étonnant.
 La prose de Manook est toujours un délice : c'est fluide, divertissant, plaisant, truffé d'un humour subtil, et cette exploration du Pays des matins pas si calmes est un véritable festival et, thriller coréen oblige, les services du procureur vont tout de même dénombrer près de trois cent victimes avant la dernière page.
« Comment tout cela est-il possible ? Comment un tel enchaînement a-t-il pu conduire à un tel drame ? »
Si côté polar on savoure avec grand plaisir cet agréable et dépaysant divertissement, le coup de cœur va venir de notre attachement aux personnages soigneusement dessinés (on n'a pas tout dit sur le passé de Chin-sun ou celui de Gangnam) et surtout des surprenants moments de poésie, véritables instants de grâce, que l'auteur arrive à glisser dans son intrigue trépidante.
Comme cette interrogatoire en traduction simultanée sur les paroles de Mistral Gagnant, la chanson de Renaud (savoureux !).
Ou encore les instants passés sur l'île de Jeju en compagnie des haenyo, ces plongeuses en apnée d'une coopérative matriarcale de pêcheuses de fruits de mer. Ces coréennes sont l'équivalent des ama japonaises que l'on avait découvert récemment avec le photographe Uraguchi Kusukazu.

Le livre refermé, on se rend compte qu'un peu de nous est resté en Corée : de quoi nous donner l'envie d'aller faire un tour à Séoul en attendant la suite des aventures de Gangnam ...

Pour celles et ceux qui aiment le pays du matin calme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 27 octobre 2025

Opium Lady (Laurent Guillaume)

[...] Glamour, exotisme et aventures.


La suite des aventures indochinoises de la reporter Elizabeth Cole, une Bob Morane au féminin. Un récit fait de glamour, d'exotisme et d'aventures, qui nous ramène aux origines des trafics d'opium des armées coloniales dans les années 50.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, 2025) :

Laurent Guillaume nous avait régalé en 2024 avec Dames de guerre : Saïgon, une histoire captivante au cœur d'une grande Histoire passionnante, celle de l'Indochine des années 50, un sympathique roman d'aventures et un joli portrait de dame.
Voici le second épisode que l'on attendait avec impatience, Dames de guerre : Opium lady, un épisode un peu moins espionnage et un peu plus aventures que le précédent, et tout aussi passionnant.

Le pitch et les personnages :

Cet épisode peut se lire seul, mais ce serait se priver du plaisir de retrouver en Indochine la journaliste-photographe de Life, Elizabeth Cole, celle qui a troqué ses escarpins contre des rangers, et le capitaine français Louis Bremond, ce militaire en rupture de ban. 
Les mercenaires de la CIA sont toujours présents bien sûr puisqu'on annonce la chute imminente de Diên Biên Phu.
On retrouve également Olive Yang, la princesse de l'opium, une tycoon, une redoutable femme d'affaires et cheffe de guerre, et c'est avec elle qu'Elizabeth va se rendre dans le nord du pays aujourd'hui en Birmanie, non loin de la frontière chinoise avec le Yunnan.
« Olive portait son battledress, avec ses pistolets Browning HP 35.
  - On part pour la guerre ? demanda Elizabeth, dont le seul armement était le Zeiss Ikon Contax et le Leica Type III.
Le Népalais sourit et Olive la dévisagea.
-  Ici, le simple fait de voyager est une aventure périlleuse, dit-elle. »
Elizabeth et Olive sont en route pour Mogok et la vallée des rubis, « une ville de légende qui faisait briller les yeux des globe-trotters, des aventuriers et autres bourlingueurs de tout poil ».
Elizabeth Cole pourrait bien être la sœur cadette de Bob Morane et l'on va même croiser quelques dacoïts, ceux qui nous faisaient frémir quand on lisait, gamin, les petits bouquins d'Henri Vernes.
Le lecteur a peut-être juste oublié qu'à la fin de l'épisode précédent l'intrépide Elizabeth était ... enceinte !

♥ On aime :

 Tout comme les rubis de la vallée de Mogok, ce bouquin est « synonyme de glamour, exotisme et aventures ».
Il y a le glamour de cette chère Elizabeth, d'autant qu'ici elle fréquente de près (!) l'énigmatique princesse de l'opium, il y a le double exotisme et de l'Indochine et des années 50, et bien sûr une série d'aventures sur la piste de l'opium, dans la vallée des rubis, tout cela sur fond de guerres indochinoises.
« - Au début, l'opium était le nerf de la guerre, une sorte de mal nécessaire. Après tout, même les gentils doivent se donner les moyens de gagner, alors, s'il faut en passer par là. [...] Et puis, avec le temps, l'opium est devenu le but ultime et inavoué. Il génère tellement d'argent ... Et l'argent, il n'y a que ça. Nous nous sommes bâtis dessus, plus que sur des idéaux de démocratie et de liberté qui finissent toujours par passer en second. »
Elizabeth et Olive nous emmène dans le Kokang, tout près de la frontière chinoise, « dans cette région perdue entre Birmanie, Laos et Siam, que certains appellent "le Triangle d'or" » une région encore disputée de nos jours entre Birmans et Chinois car « souvent, il s'agissait, d'un côté comme de l'autre, des mêmes familles, de parents, de cousins, de frères et de sœurs, que le crayon hasardeux d'un géographe et le drapeau des diplomates avaient séparés d'autorité. »
 On aime bien aussi la construction du roman qui alterne les chapitres : ceux des années 50 avec les aventures d'Elizabeth et de ses compagnons et ceux des années 30-40 où Olive Yang raconte sa vie à la journaliste.
« La princesse se tourna vers la journaliste et lança, avec une telle intensité dans ses yeux d'onyx qu'ils flamboyèrent :
- Je veux vous confier ma vie et mes secrets parce que le destin n'a rien d'autre à m'offrir qu'une vie courte et une fin tragique, violente.
Elle soupira et ses doigts longs et effilés tapotèrent sa lèvre basse ourlée et purpurine. Son regard était vague désormais, comme exilé. 
- Je suis la porteuse de malédiction, dit-elle à voix basse. »
C'est d'autant plus intéressant que Laurent Guillaume nous révèle dans une postface que la princesse de l'opium, Olive Yang, a réellement existé [clic] : même si bien sûr son histoire est ici romancée, elle s'appuie donc sur un fond de vérité historique.
 Autre histoire vraie, celle de l'opération Paper qui est évoquée dans ce récit : c'est celle de la CIA étasunienne qui a pris la suite de l'opération X des français (et la French Connection) qui fournissait la trame du roman précédent.
Ces trafics destinés à financer des guerres coloniales impopulaires pour les contribuables, préfigurent ce que seront désormais les dessous des conflits coloniaux (pavot afghan, narcos sud-américains, ...).
 Enfin, dernière mise en appétit avancée dans la postface : une adaptation de ces aventures indochinoises en série tv pourrait bien voir le jour prochainement grâce à Alex Berger, le producteur du fameux Bureau des Légendes !

Pour celles et ceux qui aiment les femmes intrépides.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont et Babelio Masse Critique (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine , CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 6 octobre 2025

Black river (Nilanjana S. Roy)

[...] Cette affaire est pleine de cadavres dérangeants.


Enfin, un polar indien contemporain et très "social" : une véritable immersion dans l'Inde d'aujourd'hui avec ses clivages sociaux, ethniques et religieux.
Nilanjana Roy nous emmène très très loin dans une Inde mal connue, surpeuplée, unique, effrayante et monstrueuse, aussi fascinante que déconcertante.

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L'auteure, le livre (408 pages, septembre 2025) :

Enfin ! Nous voici avec un polar indien moderne, contemporain, qui ne se limite pas à explorer un passé exotique souvent fantasmé et formaté pour nos yeux d'occidentaux (bon je dis ça mais c'est pas gentil pour Abir Mukherjee qui nous a quand même pas mal divertis et instruits jusqu'ici). 
L'auteure de Black River, Nilanjana S. Roy, journaliste et romancière, est née à Calcutta et vit à Delhi : elle écrit en anglais mais c'est une authentique indienne qui ne s'est pas expatriée chez les anglo-saxons.
La traduction de l'anglais est signée par Benoîte Dauvergne qui nous gratifie même d'un petit lexique des mots indiens intraduisibles.

Le pitch et les personnages :

Le petite Munia n'a qu'une dizaine d'années quand elle est le témoin involontaire d'un crime.
On la retrouve pendue à un arbre : elle ne parlera plus.
Munia ne chantera plus comme « le minuscule oiseau brun dont elle porte le nom », le capucin damier.
Mansoor Khan, l'idiot du village (on en apprendra bientôt un peu plus sur sa triste histoire), a la mauvaise idée de se trouver au pied de l'arbre lorsqu'on décroche le cadavre de Munia. 
Il est musulman et fait un coupable idéal pour le village hindou qui réclame justice ou vengeance, en Inde on confond un peu les deux.
La police est obligée de négocier avec les villageois, pour obtenir un délai et mener une rapide enquête : « D’accord. Mais seulement une semaine, pas deux. Après, peu importe ce que vous direz ou ce que prévoit la loi, il sera à nous. »
Nous sommes dans les années 2000 dans un petit village agricole hindou. « Teetarpur se situe juste à la frontière entre Delhi et le Haryana , à une heure de voiture de la capitale. Situé à proximité d’une zone d’usines sucrières et d’huileries, c’est un modeste bourg d’à peine deux cents huttes et maisons en briques de plain-pied. »
Si ce n'était le dépaysement, on penserait presque à un roman de R.J. Ellory.

Il y a là Chand, le père inconsolable de Munia, il était veuf et élevait seul la petite.
Rabia et Badsha Miyan ses amis (musulmans) venus de Delhi le soutenir.
Ombir le policier du village qui n'a qu'une envie, dormir, encore et encore, sans jamais y arriver. 
Son adjoint Bhim Sain.
La fine équipe sera bientôt rejointe par Pilania, un jeune flic ambitieux venu de la ville.
Et puis Jolly Singh le riche notable du village, le seul qui habite une vraie maison en dur.
Quelques danseuses qui ne sont pas toutes avares de leurs charmes, quelques hommes de main à la solde des notables, ...
Ça fait pas mal de suspects, j'ai bien ma petite idée, mais est-ce vraiment la bonne ?

♥ On aime beaucoup :

 L'Inde est un pays-continent gigantesque, surpeuplé, monstrueux, unique, effrayant, passionnant, fascinant, déconcertant, ... [cocher les cases vous concernant]. Que vous ayez eu ou non, la chance d'y voyager, ce bouquin va vous permettre d'en approcher quelques facettes sans bouger de votre fauteuil de lecture.
Il suffit de quelques pages pour que Nilanjana Roy nous immerge totalement dans un ailleurs, à mille lieues de chez nous (7.000 km pour être précis).
Quelques lignes lui suffisent pour déployer tout un univers de senteurs, bruits, couleurs, sensations, ...
Le chapitre sur le gigantesque abattoir d’Idgah à Delhi est à inscrire dans les annales !
« La puanteur indique qu’ils sont arrivés à l’abattoir. C’est une puanteur de champ de bataille, une puanteur de morgue. [...] La réalité de la mort lui est pourtant familière. Ce qu’il a du mal à supporter, c’est l’ampleur du massacre. »
Même si on n'est pas trop friand de ces descriptions exotiques, sa plume fait des miracles et bientôt vous pourrez différencier rien qu'à la pétarade du moteur, la Rajdoot de la Bullet, le Tempo de la Kawasaki, les motos et principal moyen de locomotion à Teetarpur.
« Ombir reconnaît aux ratés du moteur la signature arythmique de la Yamaha pétaradante de Dilshad Singh. »
 Une fois l'intrigue lancée, Nilanjana Roy nous laisse approcher de plus près ses personnages : de longs retours arrière nous permettent de faire plus ample connaissance avec Chand (le père de la petite Munia) qui, avant de revenir dans son village, travailla longtemps à Delhi, dans des conditions qu'on vous laisse découvrir. 
« Delhi, sale, surpeuplée, brutale, cette ville où même les corbeaux ont une lueur calculatrice dans le regard et n’hésitent pas à arracher le pain du bec de leurs congénères, a commencé à exercer son attraction sur lui. [...]
« La foule, les coups de coude brutaux, les regards insistants des hommes, les gangs de voleuses à la tire aux arrêts de bus : tout cela lui est insupportable. La poussière et la pollution de Delhi lui serrent la gorge, font gonfler ses yeux. »
C'est passionnant et très instructif. Au détour d'un paragraphe, l'auteure nous laisse entrevoir des pratiques étranges parce que très étrangères, bizarres parce que très exotiques, comme par exemple ce curieux rapport au lieu de vie, la  'demeure', incompréhensible pour nous qui chérissons la 'propriété', la maison.
« Tous, humains comme animaux, vivent en permanence entassés dans des espaces trop petits pour eux, des espaces qui les rendent cruels et durs envers les autres, toujours sur le point d’être déplacés, jamais complètement chez eux. »
Ou encore cet autre épisode qui concerne l'amie de Chand, Rabia qui vient d'emménager à Delhi dans un lotissement ... au pied d'une gigantesque décharge qui s'enflamme périodiquement (la ville croule sous ses propres déchets) : « le sommet de la décharge s’était embrasé, volcan en sommeil brusquement réveillé. Ils avaient rapidement rangé leurs affaires dans des cartons et des draps, puis aligné ces paquets sur la route, prêts à fuir si l’incendie se répandait. »
Décidément ces indiens ont, avec leur 'maison', un rapport sans commune mesure avec le notre.
 L'auteure décortique également le mariage, les enfants, la place des femmes, la prévarication endémique (cadeaux et pots de vin, c'est tout un art là-bas !) ou encore les clivages religieux et sociaux. C'est bigrement instructif.
Et très contemporain : nous sommes au début des années 2000, dans les environs de Delhi, le lecteur doit se le rappeler régulièrement tant ce récit est incroyable.
 En apparence, l'enquête policière pourrait n'être qu'un prétexte sympa pour le voyage, mais Nilanjana Roy ne se contente pas d'une intrigue simpliste et « cette affaire est pleine de cadavres dérangeants »
Un cadavre qu'on aurait préféré ne pas découvrir, un autre qui n'était pas prévu et même un autre ... qui n'est finalement pas là où on croyait le trouver.
Les rebondissements de l'enquête et les retours en arrière nous permettront de faire plus ample connaissance avec les principaux personnages, leur passé, leur histoire, leurs contradictions.
Avec eux, nous devrons réapprendre à distinguer finement ce qui est légal, ce qui est juste et ce qui est légitime, et ainsi arriver à « une compréhension profonde du véritable fonctionnement de ce pays » car évidemment « il est plus facile de classer une affaire que de la tirer véritablement au clair »

Pour celles et ceux qui aiment voyager très loin de chez eux.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 3 octobre 2025

La danseuse aux dents noires (Truc, Truc & Stalner)

[...] Une cataracte, royale certes, mais une cataracte.


En 1912, un médecin est envoyé au Cambodge pour opérer le roi (pro-français) d'une cataracte. Le récit est basé sur les mémoires de cet ophtalmologiste et agrémenté d'une intrigue d'espionnage qui nous révèle les enjeux de ces colonies lointaines.
Une BD qui a un petit "truc" en plus.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (xxx pages, 2025) :

On connaissait bien Olivier Truc pour ses polars ethniques en Laponie, du Premier Renne au Dernier Lapon, en passant par la série de la Brigade des Rennes
Le frenchy adopté par les suédois s'était même aventuré du côté des Sentiers obscurs de Karachi.
On n'a donc guère hésité à suivre l'écrivain voyageur en Asie avec La danseuse aux dents noires, en format BD.
Mais il doit y avoir un truc avec cette BD puisque le scénario est cosigné par ... Jean-Laurent Truc ?!
Un air de famille car ils sont en effet cousins et la BD s'inspire librement des mémoires d'un aïeul, Hermentaire Truc !
Jean-Laurent Truc est le spécialiste de la BD qui anime le site Ligne Claire.
Aux pinceaux, ce sera Eric Stalner : vous vous souvenez peut-être de cette "vieille" série Le Boche (1990 !) mais Stalner a également adapté plus récemment des romans d'un autre voyageur, Nicolas Vanier, comme Loup.

Le canevas et les personnages :

En 1912, le roi Sisowath du Cambodge (à l'époque sous protectorat français) souffre gravement d'une cataracte. Pour rétablir le prestige vacillant de la République, le gouvernement français envoie un éminent ophtalmologiste, Hermentaire Truc, l'arrière-grand-père des auteurs, pour opérer le roi.
Le médecin débarque à Saïgon puis Phnom-Penh alors que les différentes factions manœuvrent en coulisse pour faire chuter le roi pro-français. Les allemands soutiennent les bonzes du clergé bouddhiste et même un prince rebelle, Norodom Yukanthor, car le Kaiser Guillaume II aimerait bien agrandir son empire colonial.
Phnom-Penh et Saïgon sont alors de véritables nids d'espions et la mission du toubib va s'avérer bien délicate tant sur le plan médical que sur le plan diplomatique ... Le roi sera même opéré à Saïgon pour l'éloigner quelque temps de Phnom-Penh et des intrigues de cour !
« Quel cirque ! Tout cela pour une cataracte, royale certes, mais une cataracte ... »
Pour romancer leur intrigue, les scénaristes plongent leur aïeul Hermentaire Truc dans un véritable dilemme : va-t-il rester fidèle à son serment d'Hippocrate pour redonner la vue au roi et perpétuer ainsi le pouvoir colonial français qui maintient dans la misère le peuple cambodgien grâce au commerce d'opium ? 
« - L'opération aurait-elle échoué ?
- Échoué ? Échoué pour qui ? Je n'en sais rien. »
Une intrigue qui mettra en scène, c'est le cas de le dire, les danseuses apsaras du royaume, les fameuses danseuses aux dents noires (effet dû à une teinture renouvelée fréquemment) : quelques années auparavant, en 1906, les danseuses du ballet royal avaient subjugué le Tout-Paris lors d'une visite officielle du roi. Cocteau, Rodin et bien d'autres avaient été fascinés par la grâce de leur art ancestral.  

♥ On aime :

 Le scénario imaginé par les cousins Truc est captivant : s'appuyant largement sur les mémoires de leur arrière-grand-père, l'intrigue mêle habilement faits véridiques et roman d'espionnage. 
Il ne s'agit pas d'un simple album de Tintin au Cambodge et on apprend ainsi plein de choses sur la présence française en Indochine, entre ces deux guerres avec l'Allemagne, celle de 1870 et celle de 1914 à venir.
L'album comporte d'ailleurs un excellent dossier qui éclaire les différents points de l'affaire, photos d'époque à l'appui.
 Les dessins de Stalner sont ceux d'une belle ligne claire mais sont ici mis en valeur par une belle et soyeuse colorisation qui parvient à rendre l'humidité poisseuse qui règne en Asie du Sud-Est pendant la saison des pluies. 
Qu'il s'agisse du faste royal, des eaux sombres du fleuve ou du vert impénétrable de la forêt, ces couleurs d'orient sont superbes.
Le dessinateur a même invité au spectacle tout le folklore indochinois : sampan aux gros yeux bigarrés, maison khmère, moustache et costume colonial, fumerie d'opium, éléphant et panthère, palais royal et temple, eau, fleuve et pluie, ... 
Et bien sûr, les fameuses danseuses royales qui faisaient rêver Rodin.

Pour celles et ceux qui aiment le temps des colonies.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Dupuis (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 28 mars 2025

La maison des portes (Tan Twan Eng)


[...] Il n’y avait pas de secrets.

Direction la Malaisie pour un bel hommage à Somerset Maugham et à la splendeur passée des colonies britanniques.

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L'auteur, le livre (384 pages, mars 2025, 2023 en VO) :

Tan Twan Eng est un écrivain d'origine chinoise mais il est né en Malaisie en 1972. Il vit désormais en Afrique du Sud à Cape Town. Plusieurs de ses livres ont déjà été traduits en français.
Dans ce nouveau roman, La Maison des Portes, il met en scène le célèbre écrivain William Somerset Maugham (un peu has-been aujourd'hui mais c'est l'occasion de le (re-)découvrir) qui a longtemps sillonné l'Asie du Sud-Est et qui signa plusieurs nouvelles dont celle qui donna, dans les années 20, son titre au recueil intitulé Le sortilège malais
Maugham était connu pour être homosexuel mais aussi appointé comme espion par l'Intelligence Service.
[...] Le paquet s’est déchiré et j’ai vu apparaître le coin d’un livre. J’ai détaché le papier pour lire le titre : Le Sortilège malais, de W. Somerset Maugham.
La table des matières énumérait une demi-douzaine de nouvelles. J’ai feuilleté le livre pour arriver à la dernière. En lisant à voix basse le premier paragraphe, j’ai été transportée instantanément en Malaisie. 
Je n'ai pu moi-même résister à l'appel du large et au plaisir de découvrir cette époque, cet écrivain et ce pays méconnus.
La traduction de l'anglais (Malaisie) est signée par Philippe Giraudon.

Le canevas, les personnages :

Sur la véranda d'une belle maison coloniale de Penang, où à l'heure dite "le gong du dîner retentit et vous invite à gagner la salle à manger", il y a là Lesley et Robert Hamlyn, des britanniques charmants qui accueillent dans les années 1920 le célèbre écrivain Somerset Maugham et son amant-secrétaire Gerald.
Dans les années 1910, ces hôtes charmants avaient même fréquenté Sun Yat Sen, le révolutionnaire chinois malchanceux (jusqu'à cette époque du moins : il finira tout de même par fonder le Kuomintang et présider la nouvelle république chinoise !). 
Mais si, en apparence, les Hamlyn semblent former un couple parfait, qu'en est-il réellement ?
Et quel est le secret de cette maison des portes ?
[...] Les murs s’ornaient de battants de porte peints de fleurs et d’oiseaux, ou de montagnes embrumées.
— Je les ai prises dans des boutiques et des temples qu’on allait démolir, expliqua Arthur. J’ai toujours éprouvé un tel sihm-tnhia… 
Il se servit du mot hokkien pour « peine de cœur ». 
—… à l’idée qu’on allait en faire du bois de chauffage. Un jour, je me suis dit : pourquoi ne pas les acheter ? Ma grand-mère m’avait laissé cette maison, qui était restée vide. C’est l’endroit où j’entrepose mes portes.

♥ On aime beaucoup :

 Tan Twan Eng nous offre un bel hommage aux années 20, à Somerset Maugham, à la splendeur passée du Commonwealth, au charme désuet et rétro des colonies britanniques.
Il n'est plus très fréquent aujourd'hui de lire une belle prose classique : le style du roman est lui-même un hommage à Somerset Maugham, écrivain du siècle passé.
On peut évoquer L'histoire Birmane de Eric Arthur Blair (alias George Orwell) mais là où Orwell se montrait ironique et caustique, Tan Twan Eng nous invite plutôt à siroter "whiskys stengah et gins pahit" sur la "véranda profonde et ombreuse" de ces colons britanniques où il fait si bon vivre, si l'on veut bien ne pas lire entre les lignes.  
 Ce roman rend un bel hommage aux œuvres de Somerset Maugham et il y sera donc beaucoup question de relations dysfonctionnelles (comme on dit aujourd'hui) au sein de couples de la bonne société. L'homosexualité sera aussi largement évoquée, un sujet que Maugham évitait soigneusement dans ses œuvres, époque oblige.
[...] — Personne ne verrait rien d’extraordinaire à ce que des hommes comme vous restent célibataires toute leur vie. 
— Après ce qui est arrivé au pauvre… Oscar Wilde ?
 Tout le roman est inspiré d'histoires vraies (y compris le procès de Ethel Proudlock) et c'est une lecture qui permet de découvrir la société britannique et ses colonies, la Malaisie, l'écrivain Somerset Maugham, les premiers soubresauts révolutionnaires en Chine et Sun Yat Sen.
[...] —Je ne puis qu’approuver Sun d’avoir choisi Penang pour y installer son quartier général. On y trouve des banques anglaises pour transférer des fonds partout dans le monde, un service de télégraphie et un…réseau de transport considérable.
—Vous parlez comme un vrai espion, dit Lesley en lui jetant un regard oblique.
Avec une très belle fin, toute au service de la magnifique héroïne de ce roman un peu mélancolique : Lesley.
[...] Nous avions réussi l’impossible : notre liaison était restée secrète. Personne n’était au courant , personne ne se doutait de quelque chose. Au fil des ans, le souvenir de tout ce que j’avais partagé avec lui ne s’effaça pas, mais ses contours pâlirent peu à peu, devinrent flous, si bien qu’il m’arrivait souvent d’avoir l’impression que nous n’avions jamais eu de liaison, que ce n’était qu’une histoire que j’avais trop lue et relue autrefois, au point que je n’aurais su dire quand la fiction cédait la place au souvenir, ni quand le souvenir se fondait avec la fiction.

Pour celles et ceux qui aiment les colonies.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté et Benzine.

vendredi 31 janvier 2025

Une sortie honorable (Eric Vuillard)


[...] La guerre coûtait décidément trop cher.

Petit devoir de mémoire sur la guerre française d'Indochine et portrait sanglant des administrateurs de la Banque du même nom.

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L'auteur, le livre (208 pages, janvier 2025, 2022) :

Ce n'est pas tout à fait la rentrée littéraire hivernale, mais plutôt depuis janvier, une nouvelle vie en poche pour ce roman initialement paru en 2022.
Eric Vuillard s'est fait une spécialité du récit historique de non-fiction mais avec un ton qui n'appartient qu'à lui : mordant, ironique, féroce, très marqué à gauche.
Des sujets historiques et intellectuels, le tout servi avec une bonne dose de cynisme, voilà souvent la recette gagnante pour les prix littéraires. Il a d'ailleurs obtenu le Goncourt en 2017 avec L'ordre du jour.
Mais tout l'intérêt d'Une sortie honorable est d'aborder des événements mal connus : la débâcle française en Indochine et à Diên Biên Phu, qui sera vite éclipsée par la Guerre d'Algérie et les déboires étasuniens au Viêtnam. Voilà qui promet d'être intéressant.

Le contexte :

 Eric Vuillard nous ramène d'abord en Indochine jusqu'en 1928 "au temps béni des colonies". Nous y accompagnons des inspecteurs du travail venus vérifier les conditions d'exploitation des "paysans annamites" dans une plantation Michelin d'hévéa. 
Après une "épidémie de suicides par pendaison", des "suspicions de mauvais traitements sur une plantation Michelin ayant fait grand bruit, suite à une émeute des travailleurs, on leur avait donné pour tâche de contrôler le respect des minces ordonnances faisant office de Code du travail, censées protéger le coolie vietnamien"
Ce prologue, c'est juste histoire de bien planter le décor des futurs guerres d'indépendance.
Quelques années plus tard, le 19 octobre 1950, à l'Assemblée Nationale, Pierre Mendès-France énonce tout haut ce que tout le monde sait tout bas mais que chacun fait semblant de ne pas voir : "nous n’avons pas les moyens matériels d’imposer en Indochine la solution militaire que nous y avons poursuivie si longtemps". Alors oui, "la guerre coûtait décidément trop cher".
 Fidèle à lui-même, Eric Vuillard s'en prend férocement au grand capital qui oeuvre dans les coulisses de l'Histoire à faire de ce monde, sinon un monde meilleur, du moins un monde où les nantis seront encore plus riches. Aujourd'hui il prend pour cible les administrateurs de la fameuse Banque d'Indochine, celle qui se prenait pour la Compagnie des Indes et qui "a battu sa propre monnaie, comme la Banque de France, et celle-ci a eu cours légal en Indochine, dans les Établissements français de l’Océanie, en Nouvelle-Calédonie".
Les banquiers seront plus avisés que les politiques et les militaires et ils reprendront leurs billes avant la débâcle. "Ils avaient discrètement liquidé, et les combats avaient lieu, malgré tout, pour une colonie déjà vidée de sa substance".
En bons gestionnaires, ces hommes d'affaires trouveront même à profiter de la guerre et "au moment où la banque quittait l’Indochine, la guerre devint pour elle sa première source de revenus".
 C'est aussi en 1950 que s'est produit le tragique et méconnu massacre de Cao Bang, à l'extrême nord du Viêtnam, non loin de la Chine. Des milliers de soldats, dont de nombreux Français d'Afrique, y ont perdu la vie. Mais les militaires et les politiques n'ouvrent pas encore les yeux et refusent d'admettre que "la guerre est pour ainsi dire perdue. Tout au plus peut-on espérer lui trouver une sortie honorable".
 Il faudra attendre la fameuse bataille de Diên Biên Phu en 1954 pour que la France reconnaisse enfin sa défaite et laisse la place aux américains qui avaient hâte de se jeter à leur tour dans cette jungle inextricable.
Le Viêtnam connaîtra ainsi trente ans de guerre.
[...] Trente ans. Ça fait une génération entière ayant vieilli dans la guerre, et une autre ayant passé son âge mûr dans la guerre, tout son âge mûr, et une autre encore née dans la guerre, ayant vécu dans la guerre toute son enfance et sa jeunesse. Ça en fait du monde.
[...] Le Viêtnam reçut en trente ans quatre millions de tonnes de bombes, davantage que toutes celles larguées pendant la Seconde Guerre mondiale par toutes les puissances alliées, et sur tous les fronts.

♥ On aime :

 On peut très bien ne pas apprécier le ton polémique d'Eric Vuillard, sa prose à l'ironie féroce. Ses bouquins sont secs, directs, sans qu'il prenne la peine de nous enjoliver l'histoire avec des personnages inventés ou une intrigue romanesque qui viendraient nous faire passer la pilule. 
Mais on est bien obligé de reconnaître que ce court pamphlet a le mérite de nous rappeler à l'ordre, de nous rappeler des événements qu'il ne faut pas oublier et de nous forcer à ouvrir les yeux sur les rouages de nos sociétés et la consanguinité de nos hommes de pouvoir. 
Cette sortie en poche est donc à saluer.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans le magazine Benzine.

mercredi 29 janvier 2025

Les routes de la soif (Cédric Gras)


[...] Le Tchernobyl de l’Asie centrale.

La guerre de l'eau a-t-elle déjà eu lieu ? Cédric Gras nous invite à un périple extraordinaire, des étendues arides de la Mer d'Aral jusqu'aux glaciers du Pamir, source de l'Amou-Daria, un fleuve chargé d'histoire. 
Un écrivain-voyageur passionné et un récit captivant.

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L'auteur, le livre (220 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Cédric Gras c'est cet écrivain voyageur qui s'est fait une réputation dans la "non fiction narrative". 
Après nous avoir encordés avec les Alpinistes de Staline puis les Alpinistes de Mao, il poursuit son exploration et de l'Histoire et de l'Asie Centrale avec ce nouveau récit captivant Les routes de la soif
Un titre choc pour ce voyage aux sources de ce qui fut la Mer d'Aral. 
Une mer endoréique qui continue de s'évaporer à mesure que la folie des hommes épuise les eaux des fleuves mythiques de nos leçons d'histoire : l'Amou-Daria et le Syr-Daria qui dévalent depuis les montagnes du Pamir et qui constituaient jadis des obstacles presque infranchissables pour les armées d'Alexandre le Grand. 
Une mer qui fut deux fois plus vaste que la Belgique et dont il ne reste quasiment plus rien. 
La guerre de l'eau a-t-elle déjà eu lieu ?

Le canevas :

Pour les besoins d'un reportage, Cédric Gras va accompagner un photographe-cameraman (Christophe Reylat) au cours d'un hasardeux trajet depuis les berges d'une Mer d'Aral asséchée, sur les rives du fameux fleuve Amou-Daria, et jusqu'au gigantesque glacier du Pamir où le fleuve prend sa source.
[...] Nous avions décidé de remonter l’Amou-Daria, véritable Nil de l’Asie centrale.
Encore aujourd'hui, le fleuve est surexploité pour l'irrigation : dans les années 60, les soviétiques avaient accélérer le mouvement pour transformer la région en grenier à coton, une forme moderne et socialiste de colonisation, tendance esclavagisme.
Après l'Ouzbékistan, c'est au tour de l'Afghanistan et du Turkménistan de construire ou d'agrandir des canaux gigantesques (le canal du Karakoum est le plus long du monde avec près de 1.400 km), des canaux qui pompent sans fin l'eau du fleuve pour irriguer indéfiniment ces régions désertiques.
Plus à l'est, aux sources glaciaires, le Kirghizistan n'a rien à irriguer et édifie des barrages hydro-électriques pour revendre l'énergie à ses voisins : chaque pays riverain cherche à tirer le maximum de profits de ce fleuve, "véritable Nil de l’Asie centrale".
C'est ce périple au long des anciennes Routes de la Soie qui nous est conté ici d'une plume passionnée et passionnante car si Cédric Gras est voyageur, c'est aussi un excellent écrivain qui ne va pas se contenter des superbes images de son compagnon de voyage.
[...] Passée de la tradition orale à l’imprimerie, l’humanité s’en remet désormais à l’image, une nouvelle ère. Pour protester, je prends des notes à la dérobée sur un petit carnet.
Au cours des temps géologiques, les forces naturelles ont modifié plusieurs fois le cours de l'Amou-Daria. Mais jamais l'impact des hommes n'a été aussi grand sur le fleuve et sa région.
[...] L’assèchement de l’Aral est le Tchernobyl de l’Asie centrale.
[... à propos d'un berger ...] Les rares touristes forment aujourd’hui son unique bétail.
— Les eaux reculent chaque année d’une centaine de mètres. Je déplace mes yourtes pour suivre le retrait.
[...] Chacun sait que la mer ne reviendra plus. La Banque mondiale elle-même a cessé de financer les projets visant à sa renaissance.
[...] Le fleuve se retire aussi, lui et la mer s’éloignent irrémédiablement l’un de l’autre. "L’Aral c’est foutu, maintenant c’est l’Amou-Daria qui est en péril".
[...] Entre surirrigation, barrages vertigineux, canaux de détournement, explosion démographique, une guerre de l’eau s’annonce-t-elle sur les vieilles routes de la soie ?
Le voyage prendra fin au cœur du Pamir dans le glacier, le plus long du monde, une façon pour l'auteur de boucler la boucle puisqu'il y retrouve les sommets que gravirent les Alpinistes de Staline qui faisaient l'objet d'un précédent roman de sa part.

♥ On aime :

 La chanson est hélas bien connue et bien sûr Cédric Gras évoque le fleuve surexploité, la mer disparue, la guerre de l'eau qui oppose les pays riverains, mais cet écrivain-voyageur, sait aussi nous faire partager ses rencontres et sa passion pour la géopolitique.
Et même si l'on connait déjà la fin de l'histoire, son récit est captivant et passionnant.
[...] L’épouse d’Ali apporte le thé façon karakalpake. Il ne s’agit pas d’avoir soif mais simplement d’honorer la coutume et de trouver des raisons de se taire en buvant à petites gorgées.
[...] Sa femme, telle une ombre, se cantonne aux pièces attenantes après nous avoir timidement salués. Les traditions reviennent au galop dans les steppes. L’épouse ne peut être admise à la table familiale en présence d’hôtes. Le fils roi s’attable en revanche à la droite du père et nous mitraille de questions.
[...] Il paraît que la plupart des citadins de ce monde n’ont jamais contemplé la Voie lactée à cause des lampadaires. Quelle misère. Ici le ciel n’est pas pollué par les lumières, de ce côté-là tout va bien. C’est la mer qui est malade, la mer que les enfants du coin n’ont jamais aperçue.

La curiosité du jour :

L'Amou-Daria c'était l'Oxus des anciens, du temps où la région s'appelait la Transoxiane. À l'époque le fleuve n'était pas encore domestiqué et les armées d'Alexandre eurent bien de la peine à le franchir, face aux armées de l'empire Achéménide de Darius.

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire-géo.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Stock (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

lundi 23 septembre 2024

Mesopotamia (Olivier Guez)


[...] Ils viennent de fonder le Moyen-Orient moderne.

Le destin exceptionnel d'une femme qui ne l'était pas moins ou le récit de la création du Moyen-Orient moderne, une région que les français de l'époque commençaient à appeler le Proche-Orient. 

L'auteur, le livre (416 pages, août 2024) :

Olivier Guez nous transporte à une période mal connue (le début du siècle dernier, l'entre deux guerres) dans un Moyen-Orient dont on parle beaucoup mais que l'on ne connait pas si bien que cela, il nous invite à suivre la trace d'une totale inconnue (qui donc avait entendu parler de Gertrude Bell !?) : alors avec un tel carnet de route, on ne peut que répondre à son invitation et monter à bord du premier vapeur en partance pour la Mésopotamie.

♥ On aime beaucoup :

 Nous sommes nombreux à avoir manqué le biopic de Werner Herzog, "La reine du désert" avec Nicole Kidman (2015), et on n'a donc absolument aucune idée de qui peut bien être cette Gertrude Bell, née vingt ans avant Lawrence d'Arabie qu'elle croisa à de nombreuses reprises : et pour cause, ils faisaient le même boulot pour l'Empire britannique (dans l'administration civile) mais le photogénique Lawrence éclipsa totalement celle qui avait l'âge d'être sa tante.
Fille de (très) bonne famille elle fut voyageuse, alpiniste, archéologue, espionne et diplomate. 
Une femme de l'époque victorienne, une femme aux amours tourmentées, qui n'aura pas d'enfants mais qui sera la sage-femme qui donnera naissance à un pays : l'Irak.
 On est toujours très avide de ces romans qui savent mêler grande et petite H/histoire, qui nous font découvrir des personnages surprenants, qui nous font voyager dans le temps et l'espace vers des périodes ou des contrées étonnantes, qui nous éclairent des pans entiers de l'Histoire et de la géopolitique, bref des romans qui nous donnent l'illusion d'être un peu plus intelligents en refermant le bouquin. 
 On apprécie qu'Olivier Guez nous brosse un tableau panoramique de cette époque et de cette région mal connues. Le débarquement américain de plusieurs millions d'hommes qui mit fin à la terrible guerre, l'accord franco-anglais (l'accord secret Sykes-Picot) pour dépecer l'empire ottoman défait, la création de la SDN et la venue du président US Woodrow Wilson à la Conférence de la Paix de Paris de 1920, et bien sûr la géopolitique britannique au Moyen-Orient, les rivalités entre chiites et sunnites, les dynasties hachémite et wahhabite, les débuts du sionisme en Palestine, les premières batailles pour le pétrole, le sort des Kurdes et pour finir, la transformation de cette Mésopotamie en état souverain : l'Irak. Ouf !
 Et puis il y a ce portrait en profondeur d'une femme, pur produit de son temps et de son pays. 
Si Miss Bell n'a pas que des qualités ("les hommes craignaient son impertinence ou se moquaient de son snobisme et de son arrogance"), et même si elle ne fait que mettre en musique les objectifs de l'impérialisme anglais ("les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne"), on finit par se prendre, sinon de sympathie, tout au moins d'empathie pour cette femme au destin exceptionnel.
Une femme intelligente, une "reine sans couronne" qui arrivera à ses fins, du moins en politique.
[...] Les hommes se lèvent puis s’inclinent sur son passage lorsqu’elle entre dans une salle, les Arabes la surnomment la mumineen, la reine, et la presse étrangère la désigne comme la femme la plus influente de l’empire britannique : Miss Bell est en passe de devenir une célébrité internationale. Interlocutrice privilégiée du roi et du haut-commissaire, c’est elle qui fait « la pluie et le beau temps » dans le nouveau royaume d’Irak.

Le contexte :

Si tout le monde connait le très charismatique Lawrence d'Arabie alias Sir Thomas Edward Lawrence, parti en plein désert chevaucher aux côtés des bédouins, tout le monde ou presque ignore qui fut Gertrude Bell, son aînée de vingt ans. 
Leurs routes se sont croisées à plusieurs reprises, eux qui partageaient la même obsession pour le Moyen-Orient, la même passion pour l'histoire et l'archéologie, la même volonté de consolider l'Empire et peut-être la même ambition d'écrire quelques pages d'Histoire.
Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, français et britanniques s'entendent pour dépecer l'Empire Ottoman vaincu après avoir choisi le côté obscur. Si les français récupèrent des mandats sur le Liban et une partie de la Syrie, les britanniques obtiennent ce qu'on appelait encore la Mésopotamie, littéralement le pays entre les fleuves (le Tigre et l'Euphrate), de Bassora à Mossoul via Bagdad. 
Dans la logique de l'Empire, c'est l'armée des Indes qui est chargée de "pacifier" la région : des milliers de cipayes débarquent à Bassora et c'est la doctrine "anglo-indienne" que l'Empire colonial veut appliquer dans la région.
[...] Comme aux Indes, il fallait un arbitre pour faire cohabiter ces peuples et ces provinces disparates.
[...] « Nous sommes vraiment un peuple remarquable. Nous sauvons de la destruction des nations opprimées, et nous leur donnons sans compter, améliorons laborieusement leurs conditions sanitaires, et éduquons leurs enfants, en respectant leur foi… Il en va ainsi sous le drapeau britannique. Ne me demandez pas pourquoi », écrit Gertrude à ses parents.
Dans le même temps, les agents de renseignements de ce que les britanniques appellent à l'époque le Bureau Arabe, ou le Bureau du Caire, l'entendent autrement : ils veulent miser sur les arabes et instrumentaliser les bédouins pour bouter les turcs hors du Moyen-Orient. C'est le rôle diplomatique dévolu à Gertrude Bell puis à Thomas Edward Lawrence pour mobiliser les tribus des bédouins, principalement autour du roi Hussein ben Ali, roi du Hedjaz et Grand Chérif de La Mecque.
[...] Le Bureau du Caire cherchait des alliés arabes sûrs et malléables, prêts à lancer une révolte contre les Turcs.
[...] La révolte arabe se précisait. Restait à convaincre le vice-roi des Indes – ce pourquoi Miss Bell avait été envoyée à Delhi quelques semaines plus tard – et leurs alliés français.
Mais après la Grande Guerre, la Grande-Bretagne est exsangue et n'a plus les moyens de ses ambitions coloniales : cela causera la fin du rêve britannique aux Indes (comme on l'a vu dans le bouquin de Lapierre et Collins : Cette nuit la liberté) mais on demande également à Winston Churchill une solution "à moindre coût" pour la Mésopotamie. Le trône d'Irak est alors proposé à Fayçal, l'un des fils du Grand Chérif Hussein ben Ali.

Le canevas :

C'est une véritable biographie de Miss Gertrude Margaret Lowthian Bell que nous propose Olivier Guez.
Le bouquin alterne les chapitres (selon des rythmes chronologiques différents).
 Tantôt des chapitres sur la vie intime de Gertrude et ses amours hésitantes ou contrariées : c'est une jeune femme de bonne famille (de très bonne famille : les Bell sont de riches industriels, des "maîtres des forges") éduquée dans la plus stricte tradition victorienne. Un carcan qu'elle cherche sans doute à fuir dans ses voyages orientaux, ses fouilles archéologiques ou ses ascensions (les Alpes Suisses ont même un sommet à son nom : le GertrudSpitze).
[...] On lui a appris à masquer ses émotions, à ne pas s’épancher, à refréner sa sensibilité ; quelles que soient les circonstances, il faut garder son quant-à-soi, son milieu, la bienséance l’exigent. « Une femme tire puissance et charme de son mystère », lui a-t-on répété.
[...] Grimpée sur la dunette ou assise à la fenêtre, le regard fixé vers le lointain, elle respirait. Le vent du large calmait ses nerfs, le roulis du train les tranquillisait. C’étaient de bons remèdes, des drogues euphorisantes.
Une femme au destin exceptionnel qui n'avait pourtant pas que des qualités !
[...] Miss Bell ne s’en cache pas : la modestie n’est pas son fort.
[...] Le vice-roi lui a écrit de la prendre au sérieux : « C’est une femme remarquablement intelligente avec le cerveau d’un homme. »
[...] Elle est une archéologue réputée et a des amis haut placés. Elle est la première femme à avoir obtenu un diplôme en histoire moderne avec mention très bien à Oxford puis une médaille de la Société royale de géographie.
➔ Et tantôt des chapitres (ceux que l'on préfère) sur l'activisme géopolitique de Miss Bell en Mésopotamie au service de la Couronne Impériale, région où elle conduira la diplomatie britannique pour y créer, excusez du peu, ce qu'on appelle aujourd'hui l'Irak.
Les plus attentifs auront noté au passage que, business as usual, la diplomatie britannique n'a pas fait dans la dentelle anglaise :
[...] Londres penchait initialement pour un Kurdistan indépendant, mais les deux administrateurs ont su convaincre leurs interlocuteurs : le pétrole du nord est indispensable à l’empire ; les montagnes kurdes seront précieuses pour défendre les plaines du centre et du sud.
[...] Les vues de Gertrude l’emporteront. Les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne.
Mais sic transit gloria mundi. La famille Bell est en faillite en Angleterre et à Bagdad, Gertrude a pris trop de place, "elle sait trop de choses et connait trop de monde". Une page de l'Histoire doit être tournée et, tout comme Lawrence d'Arabie, elle sera finalement mise à l'écart.
[...] Gertrude et Lawrence s’approprièrent ingénument des choses qui ne leur étaient pas dues, des entreprises politiques dont ils n’étaient que les exécutants.
[...] Gertrude et Lawrence s’étaient livrés au Grand Jeu. Il les avait éloignés du réel, de leur naissance, de leur milieu, de leur identité : de la condition humaine, qui les incommodait.
D'ailleurs il est grand temps de se retirer car tout fout le camp.
[...] L’Angleterre s’américanise et se gauchise. Elle est dirigée pour la première fois par les travaillistes, après que le droit de vote a été accordé aux femmes de plus de trente ans et à tous les hommes, comme Gertrude l’appréhendait.
[...] Les hommes sortent sans cravate, chemise béante, les femmes androgynes ont les jambes découvertes gainées de soie ; ils écoutent la BBC, nouvel évangile, et du jazz, répugnant de promiscuité.
Avant de s'éteindre à Bagdad le 12 juillet 1926, Miss Bell conclura :
[...] « Je ne me mêlerai plus jamais de fabriquer des rois. C’est trop fatigant ».

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans 20 Minutes.

vendredi 13 septembre 2024

La barque de Masao (Antoine Choplin)


[...] Je ne sais pas bien ce que signifie être artiste.

Une parenthèse japonisante tendre et délicate dans le tumulte de cette rentrée littéraire, même si le livre fait partie des sélections du Femina et du Renaudot !

L'auteur, le livre (208 pages, août 2024) :

Rentrée littéraire 2024.
Avec La barque de Masao, Antoine Choplin quitte son Dauphiné pour nous emmener au Pays du Soleil Levant.
Et plus précisément autour de l'île de Naoshima, l'île-musée de l'archipel nippon (qu'on a eu la chance de parcourir en vélo il y a quelques années !) : il sera donc question d'art dans ce voyage littéraire, d'autant que l'auteur, un peu poète, un peu artiste, est un habitué des récits où la peinture, l'art ou les musées prennent place.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie la douceur un peu triste de ce court voyage, presque une nouvelle, comme une fable. Avec une délicatesse toute japonaise, même si l'auteur est français, nous voici conviés aux retrouvailles difficiles et maladroites, mais pleines de tendresse, d'un père et de sa fille désormais adulte, longtemps séparés.
 Le livre n'est guère épais mais les navigations de Masao sur la mer de Seto au large des îles nippones, laissent une impression durable chez le lecteur. 
 On goûte avec intérêt les quelques propos d'Antoine Choplin sur les deux musées qu'il évoque dans son livre. Deux musées bien réels où l'architecture du lieu et du bâtiment est conçue en fonction de l'oeuvre qui y est exposée. 
Lorsque le musée est lui-même une oeuvre d'art.
Il s'agit, à Tashima, de celui de l'architecte Ryue Nishizawa créé pour l'oeuvre de Rei Nato et à Naoshima, de celui de Tadao Ando qui abrite des Nymphéas de Monet.

Le canevas :

Voici Masao, ancien gardien de phare, il travaille à l'usine de Naoshima.
Et voici sa fille Harumi, architecte, qui vient travailler dans la région à la construction d'un nouveau musée.
Ils étaient séparés depuis de longues années, n'ayant pas réussi à surmonter le deuil trop difficile de la mère, Kazue.
[...] Elle lui a proposé de prendre le thé mais Masao a préféré attraper le premier ferry pour rentrer chez lui.
[...] Et puis elle a cessé de l’interroger à ce sujet et une gêne est venue, comme une ombre, s’installer au milieu d’eux. Masao a fini par se lever et ils sont redescendus en silence jusqu’au port.
Au fil de ces quelques chapitres, le narrateur nous invite à leurs tendres retrouvailles et Masao nous livre quelques souvenirs d'un passé douloureux.
En creux, se dessine le portrait de l'étrange et mystérieuse Kazue tandis que la fameuse barque construite par Masao sert de fil rouge à cette belle histoire joliment racontée.
[...] Tu sais, Harumi, je ne sais pas bien ce que signifie être artiste. Mais, même sans le savoir, je dirais volontiers que Kazue en était une.

Pour celles et ceux qui aiment le Japon.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Buchet-Chastel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, 20 Minutes et Actualitté.