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vendredi 22 août 2025

Les adversaires (Michael Crummey)


[...] - Ça va mal, ça va mal, murmura-t-elle.

Un récit truculent et plein de verve pour ce roman très noir : dans un petit village de pêcheurs de Terre Neuve au XIXe, l'affrontement terrible d'un frère et d'une sœur pour le contrôle du commerce et de la pêche.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (368 pages, août 2025, 2023 en VO) :

Michael Crummey est un auteur canadien anglophone déjà bien connu chez lui.
Son roman Les adversaires était paru en 2024 chez Phébus et le voici ré-édité en petit format chez Libretto pour la rentrée littéraire 2025.

Le pitch et les personnages :

Mockbeggar, un petit village de pêcheurs, un simple poste de pêche, un « coin reculé du Royaume de Dieu », sur la côte Est de Terre-Neuve (aujourd'hui un quartier de Bonavista).
Au début du XIXe, c'est là que quelques colons protestants venus d'Angleterre, une poignée de catholiques irlandais et quelques austères quakers, affrontent une nature rude et sauvage dans l'espoir d'une bonne fortune ou l'oubli d'un sombre passé. 
Une terrible épidémie vient de décimer la petite communauté et de rebattre les cartes parmi ceux qui entendaient dominer le commerce de la région. Un frère et une sœur se retrouvent à la tête de deux compagnies de pêche concurrentes : la désormais riche Veuve Gaines, intrigante et manipulatrice, et le rustre Abe Strapp, violent et mal dégrossi.
« [...] – Tu souhaites ma mort, pas vrai ? demanda-t-il en lui jetant un sourire. 
– De tout mon cœur. 
– Moi, vois-tu, je souhaite pas la tienne, dit-il en se dirigeant vers la porte. Il posa une main dessus avant d’ajouter : J’espère que tu vivras longtemps. Et que chaque instant sera pour toi un tourment aussi noir que ce que tu vis maintenant. »
Mockbeggar va devenir le théâtre de leur affrontement et sur ce petit échiquier, les habitants ne sont que des pions manipulés par l'une ou par l'autre dans cette lutte incessante. Un plateau de jeu que les tempêtes, les flibustiers, les famines, les caprices de la mer ou les glaces du Labrador, viennent régulièrement renverser pour relancer la partie.
Leurs deux intendants, le sacristain Abraham Clinch pour Abe Strapp et Aubrey Picco pour la Veuve Caines, essaient tant bien que mal d'endiguer le chaos.
« [...] Le Sacristain ne tolérait pas les commérages au sein de son équipage, mais hors de portée de ses oreilles, le meurtre de Dallen Lambe et la noyade de Seamus Fleet le jour de la Saint-Patrick furent amplement commentés. Tout comme la Veuve Caines et l’accoutrement répréhensible qu’elle avait adopté depuis la mort de son mari, ainsi que le fléau sans pitié qui avait ravagé la côte et pris trois d’entre eux. En mettant bout à bout tous ces signes et ces épreuves, les marins en vinrent à la conclusion qu’ils assistaient probablement à la fin des temps dont il était question dans le Livre de l’Apocalypse. »

♥ On aime :

 Voilà un roman truculent, haut en couleur, plein de pittoresque et de vigueur. Le canadien est très en verve et sa faconde élégante manie la langue avec brio pour nous brosser une fresque digne des plus sombres naturalistes flamands : né à Terre-Neuve où il vit toujours, cet écrivain a des récits captivants à partager sur sa terre natale.
 Avec ce presque huis-clos (le lecteur ne quittera pas le village et ne prendra même pas la mer) l'auteur nous fait partager la vie de ces exilés qui affrontaient une nature rude et impitoyable, dans un lieu et une époque où il ne faisait pas vraiment bon vivre.
Michael Crummey a réussi à donner vie à une sacrée galerie de personnages d'où émerge l'énigmatique figure de la Veuve Caines, une femme qui s'habille en homme et pour laquelle le lecteur, partagé entre fascination et suspicion, hésite à prendre fait et cause, instinctivement poussé à se méfier d'elle autant que du diable en personne.
La prose éloquente et l'humour féroce cachent un roman très noir, où l'on ne sait trop si le chaos va naître de la folie des hommes ou de celle de la nature.

Pour celles et ceux qui aiment la pêche à la morue.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Libretto (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

dimanche 1 juin 2025

Ravage (Ian Manook)


[...] Le trappeur fou de Rat River.

L'histoire incroyable mais 100% vraie de la traque du "trappeur fou de la Rat River" dans le grand nord Canadien, en 1932. Quand la furie des hommes défiait celle de la nature.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (319 pages, mai 2023) :

On connait bien désormais ici Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de thrillers dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
En 2023, il avait publié ce Ravage qui était un peu passé en dessous de nos radars mais c'est sa dernière traque dans la toundra, Débâcle, qui nous l'a fait ressortir de sous la neige.

Le contexte :

 Si ce Ravage est un peu méconnu, il faut le réhabiliter rapidement : c'est peut-être bien le meilleur Manook à ce jour, vraiment.
Peut-être parce que l'auteur met en scène une histoire vraie : la traque en 1932 du trappeur fou de la Rat River par la Gendarmerie Royale Canadienne. Une immense chasse à l'homme qui mobilisa des dizaines de trappeurs et de policiers, des centaines de chiens, des dizaines de traîneaux et même un avion pendant presque deux mois de traque !
Tout ça pour un gars dont on ne connaîtra même pas le vrai nom. Jones peut-être.
Il en faut moins pour éveiller notre insatiable curiosité !

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Dès le prologue, nous voici partis à fond de traîneau pour Aklavik, au pied des Monts Richardson qui marquent la frontière entre les Territoires du Nord-Ouest (Canada) et l'Alaska. Bref, au bout du monde.
Il ne faut que quelques pages à Manook pour nous emmitoufler dans nos fourrures et nous sangler sur le traîneau. C'est parti pour plusieurs semaines de traque, de neige, de raquettes, de blizzard et de chiens. 
De drame.
« [...] Les chiens comprennent le drame qui se joue. L’urgence aussi. Malgré la nuit et le froid, ils redoublent d’efforts. La température est tombée sous les cinquante degrés. Le blizzard souffle d’interminables rafales chargées de poudrin. Des cristaux abrasifs comme de la poussière de verre. Le traîneau file dans la nuit blanche de cette tempête qui n’en finit plus. »
Et ce ne sont là que les tout premiers mots du livre, les tout premiers moments d'une traque qui va durer sept semaines ! Une éternité pour ces hommes pris dans le froid, la neige, la glace et le blizzard.
 Mais quels sont donc les crimes abominables commis par « le trappeur fou de Rat River », quelle horreur a-t-il commise pour que la GRC lance après lui « onze hommes et soixante-trois chiens au total » et après quelques tentatives infructueuses, bientôt « six équipages, douze hommes et quarante-deux chiens », mais ça ne suffit toujours pas et il faudra encore « dix-huit hommes et une soixantaine de chiens »
Et cela ne fait que commencer, il en faudra toujours plus. 
Et même un avion de reconnaissance pour en finir !
« [...] À raison de cent vingt kilos de viande par jour pour les animaux et onze pour les hommes. Sept cents kilos de nourriture. C’est ce qu’il faudrait. Plus les équipements, les tentes, les raquettes, les armes, les munitions. Une expédition. »
« [...] Elle lui répond d’un triste mouvement de tête, comme s’ils allaient au-devant du désastre. »
Et au fait, ce crime terrible donc ? Ah, tenez-vous bien : « Il n’avait rien fait, ce Jones. Tu n’es même pas certain qu’il n’avait pas de permis de trappe. »
« [...] — Jones ne compte plus, Bauwen. Il s’est mis hors la loi en tirant sur un gendarme, tant pis pour lui. 
— Sur l’un des quatre gendarmes armés jusqu’aux dents qui ont essayé de forcer sa porte pour contrôler son permis de trappe ? 
— Ils avaient un mandat. 
— Oui, je sais. Ils avaient la force et la loi avec eux, mais regardez où cette histoire de permis nous a menés : huit équipages, une soixantaine de chiens, presque une douzaine d’hommes prêts à en découdre, inspecteur, pour un simple contrôle de routine ! »
 Très vite on devine qu'au-delà du récit épique d'une course folle dans le grand nord (un registre où excelle cet auteur), on devine que Manook s'est emparé de cette histoire car c'est celle d'une folie furieuse, celle d'hommes assoiffés de sang, de vengeance, aveuglés par le blizzard certes mais aussi et surtout par la colère, le comportement grégaire, l'appât du gain, « le courage des couards, l’hystérie de la horde ».
C'est un lieu commun que de dire que l'homme est un loup pour l'homme, mais en voici la démonstration implacable. Et malheureusement authentique, il faut le rappeler.
Et les loups, ça les trappeurs canadiens connaissent bien.
« [...] En meute, les hommes ne sont pas des loups. Ils ne respectent pas les consignes et la stratégie de l’alpha. Être en bande leur donne un courage malsain. Ce n’est pas une force organisée, mais un assemblage de violences individuelles. Walker n’aurait jamais dû prendre la tête d’une telle équipée. Il ne pourra rien contre la démesure de leur vengeance.
[...] — Regardez ce que vous avez fait de cette traque : trente hommes, soixante-dix chiens, un avion, contre un seul homme. À quoi ça sert ?
— À l’acculer quelque part pour l’arrêter. Je vous jure que je n’ai pas l’intention de l’abattre.
— Vous peut-être pas, mais vos hommes, eux, n’ont que ça en tête.
[...] — Jones ne se rendra pas, Hattaway. D’un obscur trappeur qui ne demandait rien à personne, nous avons fait un assassin de gendarme.
— La Gendarmerie royale n’a rien à se reprocher, s’indigne Hattaway.
— Bien sûr que si, réplique Walker, résigné. On l’a poussé à commettre la faute qui justifie notre acharnement.
Alors bien sûr, on sait dès le début que tout cela finira très mal.
« [...] — Je suppose que vous êtes fiers d’avoir abattu un homme dans ces conditions.
— Ce n’était pas un homme, ose Neville.
— Et qui était-il, alors ?
— C’était Jones, le trappeur fou de la Rat River. »
Certains furent même tentés d'admirer le courage tenace et la force prodigieuse de ce trappeur Jones qui, dans le froid, la peur, la neige, la faim, échappa pendant de longues semaines à des poursuivants nombreux et suréquipés ...

La curiosité du jour :

Comme toujours, on retrouve avec Manook, un amoureux des pépites de notre langue.
J'en ai relevé au moins deux ici.
D'abord ce curieux ravage du titre : un mot qui désigne les dégâts causés par les immenses troupeaux de plusieurs milliers de caribous pendant leur exode saisonnier. De quoi faire disparaître les traces d'un fuyard habile !
« [...] Loin devant eux, la plaine immaculée est labourée. Une rivière de neige piétinée, large d’une centaine de mètres. Et qui s’étend à perte de vue, au nord comme au sud. 
— Un ravage, dit Claudel dans un sourire. Le salopard ! »
Et puis cet hallali qui (dictionnaire à l'appui) n'a pas qu'une seule déclinaison :
« [...] C’est l’hallali courant d’un homme aux abois. Viendra l’hallali debout, quand il sera cerné de toutes parts, puis celui à terre, une fois qu’il sera tombé. »
Forcément on apprendra aussi beaucoup de choses sur les chiens de traîneau - c'est le côté "gentil/sympa" de cette terrible histoire - comme par exemple, à faire la différence entre les team dogs et les swing dogs !

Pour celles et ceux qui aiment la trace dans la neige.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 26 mai 2025

Oldforest (Pierre-Yves Touzot)


[...] Il se passe des choses étranges à Oldforest.

Une traque pleine de dangers, un "nature-writing" efficace dans le froid et la neige d'une forêt primaire en plein hiver, quand le blizzard souffle une légende indienne qui a tout de la fable philosophique.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (391 pages, avril 2025) :

Écrivain-voyageur, Pierre-Yves Touzot est né au Québec (à Sherbrooke en 1967) et vit désormais en France. C'est un touche-à-tout : il est également scénariste-réalisateur et a fait le tour du monde en solo.
Oldforest est de ces récits qui nous transportent loin, vers les étendues septentrionales, dans un monde de givre et de neige.
Un écrivain peu connu pour un roman surprenant qui se révèle être une agréable découverte.
Le bouquin est annoncé comme le début d'une trilogie mais il peut se lire seul.
Il vient d'obtenir le prix Sable noir 2025 et Pierre-Yves Touzot nous annonce la suite pour la fin d'année.

Le canevas et les personnages :

Nous voici au pied des Rocheuses, côté ouest en Colombie-Britannique, non loin de la Fraser River, à l'orée de l'une de ces "forêts primaires" qui deviennent de plus en plus rares sur notre planète : ces « forêts originelles, ces lieux privilégiés où la nature évolue à sa manière depuis la nuit des temps sans être souillée par l’intervention de l’homme »
Anton revient à Hell Town, sur les lieux du drame de sa vie, dix ans après : un accident de voiture où Déborah, sa chérie perdit la vie. Un voyage-souvenir aux allures de pèlerinage : « dix années d’échec. Anton espérait que ce retour sur les lieux du drame l’aiderait à faire définitivement le deuil, mais maintenant qu’il est sur place, il n’est plus très sûr que ce voyage aura le moindre effet bénéfique. »
Mais on est en plein hiver, la saison touristique est déjà loin, Hell Town est couverte de neige et tout y est fermé : la ville et ses rares habitants ne sont guère accueillants. 
C'est « une tradition très forte à Hell Town : ne rien faire qui puisse inciter les étrangers à rester en ville lorsque le parc est fermé. La tranquillité de leur petite communauté isolée est à ce prix »
Une petite ville où l'on « considère ces gens de passage comme des touristes en été et comme des étrangers en hiver »
À bon entendeur ...
Et voilà que, noyé dans son chagrin et la neige, il aperçoit furtivement le visage de Déborah dans une rue de la ville ! Hallucination ? Apparition ? Illusion ?
« [...] Il repense à la jeune femme qu’il a vue entrer dans le restaurant, toujours aussi troublé par sa ressemblance avec Déborah. Pourtant, il s’agissait d’une autre femme. Dix ans plus tôt, la voiture avait brûlé. Déborah avait trouvé la mort, ce soir-là. »
La mise en place est un peu longue, laborieuse, capillotractée (pas facile de nous faire croire à ce fantôme) et l'on se demande bien qu'est-ce que c'est que cette histoire ? 
D'autant plus que Anton rencontre une autre jeune femme au prénom prédestiné : c'est Alaska qui se propose de le guider dans la forêt pour retrouver Déborah.
« [...] — Alaska Stockton, dit-elle en lui tendant la main. 
— Anton Reed. Enchanté.
— Elle est morte, et vous l’avez revue ? C’est impossible !
— Je suis bien d’accord avec vous, mais je l’ai vue. Enfin, j’ai vu une femme qui lui ressemblait. »
Une rencontre qui tombe à pic puisque Anton est, comme par hasard, « un ancien membre des forces spéciales de l’armée anglaise spécialisé dans les opérations en milieu naturel hostile » !
Non mais franchement ? 
Le gars chagrin qui voit réapparaître sa chérie morte et enterrée ?
Le gars qui est un ancien GI Joe ? Et la petite Alaska bien sympa qu'est là ?
On se croirait dans un mauvais Harlan Coben !
Mais ... 

♥ On aime :

 Mais voilà ! En pleine tempête de neige, Anton et Alaska s'aventurent dans les bois. Touzot maîtrise l'art de captiver son lecteur, l'entraîne sur leurs traces, alors qu'ils sont poursuivis par les sombres et énigmatiques résidents de Hell Town.
En fin de compte, on se fiche un peu de l'intrigue tarabiscotée, passionnés que nous sommes par cette rando en milieu hostile, on s'y croirait et l'auteur sait s'y prendre pour nous faire partager la course, la neige, la traque, le froid, ...
 Dès que le lecteur s'aventure sur ce sentier dangereux, happé par la traque au cœur d'une forêt pétrifiée par le froid, il devient une proie facile pour Pierre-Yves Touzot qui peut tranquillement dérouler son récit.
Quelque chose entre un conte mystérieux, une légende indienne et une fable philosophique, quand un loup ou un élan vous indique le chemin à suivre ...
Un auteur plus malin qu'on ne le pensait : son intrigue n'est guère crédible mais suffisamment intéressante pour exciter notre curiosité. Il ne nous demande pas de le croire mais seulement d'être suffisamment curieux pour le suivre. Ce qui nous va très bien.
 Finalement, la « Forêt Interdite d’Oldforest » va livrer une partie de ses secrets.
« [...] — Comment avez-vous commencé à comprendre qu’il se passait des phénomènes étranges à Hell Town ? demande-t-il pour l’aider à chasser ses pensées sombres.
— Les enfants, répond Alaska sans réfléchir. 
— Les enfants ?
« [...]  — Je crois qu’il y a quelque chose d’autre derrière tout ça. 
— Quoi ? 
— Je l’ignore encore. Mais tout est lié. Et l’explication est dans cette forêt.
— Pourquoi ? 
— Les habitants de Hell Town ont tous une connexion très forte avec cette forêt. Ils en parlent toujours avec déférence, comme si elle était le centre de leur existence. 
— Comme les Indiens ? 
— Comme les Indiens. Je n’y avais jamais pensé en ces termes, mais c’est exactement ça. Comme les Indiens. »
Et la forêt va effectivement finir par dévoiler (une partie de) ses secrets :
« [...] — Tout ceci est nouveau pour vous, mais maintenant que vous connaissez notre secret, vous devez vous demander ce qui se passerait si le monde le découvrait ? »

Pour celles et ceux qui aiment les sapins et la neige.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

samedi 26 avril 2025

Le murmure des hakapiks (Roxanne Bouchard)


[...] Un murmure, et le loup meurt.

Une histoire québécoise de chasse au loup marin en Gaspésie avec tout le charme des récits dépaysants de cette auteure.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (304 pages, septembre 2024) :

On a découvert il y a peu la québécoise Roxanne Bouchard avec Nous étions le sel de la mer, un joli titre pour un polar agréable et dépaysant, tout empreint de l'atmosphère maritime de cette Gaspésie où vivent nos lointains cousins. 
Voici Le murmure des hakapiks, troisième épisode (on a sauté le n° 2) des enquêtes de Joaquin Morales, le flic mexicain venu au Québec par amour. 
Les hakapiks ce sont ces bâtons traditionnellement utilisés pour la chasse au loup marin, autrement dit au phoque : "les hakapiks, ces longs bâtons de bois, ornés d’une tête de marteau et d’un crochet, conçus expressément pour la chasse au loup marin".
"L’élan de l’hakapik est discret. L’arme fend l’air dans un chuchotement et la masse métallique s’abat sur la bête. Un murmure, et le loup meurt".

Le canevas :

C'est donc une histoire de chasse au loup marin, au phoque. La saison se termine, les tempêtes approchent mais un dernier équipage prend la mer. À bord, quatre petits voyous, quatre "crottés" comme on dit là-bas, qui pensent bien toucher le jackpot avec cette dernière chasse. 
Mais ont-ils pris la mer uniquement pour les phoques ?
Le lecteur monte à bord pas vraiment rassuré car le crabier Jean-Mathieu a également embarqué ... une femme ! 
Seule en pleine mer avec ces quatre affreux, dans la promiscuité du bateau !
"Ce n'est pas la première fois que des hommes rechignent à prendre une femme à bord" parce que chacun sait bien que "les femmes, ça n'avait pas d'affaire sur un bateau d'hommes".
Cette femme c'est Simone Lord, l'agente fédérale de l'organisme Pêches et Océans Canada, qui est chargée de "watcher" la chasse, étiqueter les fourrures, compter les quotas, surveiller les chasseurs et l'abattage des bêtes. Une chasse sous haute surveillance, d'autant plus que les "hosties d'animalistes" ne sont pas loin.
L'agente fédérale n'est donc pas la bienvenue à bord et "quand Simone Lord se pointe, en début d’après-midi, sur le quai du Jean-Mathieu, le capitaine Bernard Chevrier a le pressentiment que le voyage va mal virer".
De son côté, Joaquin Morales se remet difficilement de son divorce (le flic mexicain était venu au Québec par amour, mais il se retrouve tout seul en Gaspésie !) et tente de se distraire le temps d'une croisière sur le Saint Laurent. Une croisière où il n'aura pas le temps de s'amuser.

♥ On aime beaucoup :

 On retrouve bien là tout le charme des récits dépaysants de cette auteure. En quelques pages, Roxanne Bouchard nous transporte tout là-bas dans un autre univers, grâce à une plume québécoise riche en senteurs inédites, en expressions suggestives et en saveurs nouvelles.
Étonnamment tout cela reste bien lisible pour nous-autres qui avons l'accent pointu, mais bien vite un charme captivant nous enveloppe, nous colle à la peau des personnages et nous plonge au cœur de leurs émotions, même lorsque les mots, justement, viennent à manquer. Car la Gaspésie est un pays de taiseux où les sentiments se vivent souvent dans le silence.
 Et pour ce troisième épisode, l'intrigue policière va passer la vitesse supérieure : ça se met en place lentement (la vie en Gaspésie n'est pas vraiment trépidante) mais à mi-parcours tout s'emballe, la virée en mer tourne au cauchemar, on avait pourtant vu venir la tempête, et l'on se prend à frémir pour nos héros et à tourner les pages de plus en plus vite.

Pour celles et ceux qui aiment la chasse au phoque.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et Actualitté.

lundi 27 janvier 2025

Nous étions le sel de la mer (Roxanne Bouchard)


[...] Ce qui se passe sur l’eau, ça reste sur l’eau.

Le charme des histoires de pêche où l'on enjolive ce qui n'est peut-être même pas arrivé et où l'on tait ce qui ne doit pas être rapporté car "ce qui se passe sur l'eau, ça reste sur l'eau". Une histoire entre mer et fille.
Roxanne Bouchard a le don d'écrire des dialogues savoureux qui font mouche et qui touchent.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (336 pages, août 2022, 2014 au Québec) :

C'est avec beaucoup de retard que nous découvrons Roxanne Bouchard, et que nous prenons la mer pour la Gaspésie, cette région du Québec qui borde l'estuaire du Saint Laurent et l'Atlantique. 
Ce premier épisode d'une série policière porte un bien joli titre : Nous étions le sel de la mer (tout à fait dans l'esprit du bouquin) et il nous permet de faire connaissance avec le flic récurrent de la série, Joaquin Moralès. 
Originaire du Mexique, il était venu jadis s'installer près de Montréal par amour pour sa blonde.
Deux autres épisodes ont déjà vu le jour, nous y reviendrons plus tard !

♥ On aime beaucoup :

 Quelques lignes, quelques pages et Roxanne Bouchard nous emporte tout là-bas avec une prose québécoise pleine de senteurs inédites, d'expressions suggestives et de saveurs nouvelles. 
Étonnamment tout cela reste bien lisible pour nous, les cousins de France à l'accent pointu (je rappelle, à toutes fins utiles, que c'est bien nous qui avons un accent quand nous parlons un français pointu !). 
Mais attention, ce n'est pas du folklore pour touristes en mal de dépaysement, ce serait trop facile. 
Le charme puissant de ce roman, la magie envoûtante de ses mots, c'est bien plus leur capacité à coller au plus près de la peau de ses personnages, à nous plonger au cœur de leurs émotions, et cela même lorsque les mots, justement, viennent à manquer. Car en Gaspésie, les sentiments se vivent souvent dans le silence et "les Gaspésiens ne diront que ce qu’ils veulent" parce que "ce qui se passe sur l’eau, ça reste sur l’eau".
 Roxanne Bouchard a un don certain pour nous concocter des dialogues qui font mouche et qui touchent parce qu'ils arrivent à nous rapprocher du plus intime des personnages. De véritables dialogues de film. 
Il y en a qui seraient prêts à tuer pour savoir écrire comme ça.
[...] — Vous consultez un psychologue ?
— Non. J’aimerais pas ça, je pense. J’ai des amis. Je veux pas être obligée de payer pour jaser. »
— Dans ce temps-là, vous pouvez vous coucher au sol, les jambes remontées contre un mur. Ça ira mieux.
— Et pour le reste qu’est-ce que je fais ?
— Le reste ?
— Oui, les nouvelles d’horreur à la télé, la mort de ma mère, les plantes qui fleurissent pas l’hiver, la météo de merde, les humoristes pas drôles, les pubs obligatoires, les politiques niaiseuses, les films qui se tirent dessus, le ménage pas fait, la poussière des jours, le lit froissé et les restants réchauffés qui collent au fond de la poêle – je fais quoi avec ça ? »
 Et puis il y a la Gaspésie et la mer. C'est bien plus qu'un simple décor, c'est le cœur même du roman. L'auteure arrive à nous en faire ressentir l'emprise sur les personnages, à nous en faire adopter le rythme lent et taiseux. Rarement un roman nous aura autant dépaysé, bien au-delà d'un exotisme convenu.
[...] — J’ai peur de trouver le temps long… »
Les hommes ont ri, comme si j’avais manqué une marche d’escalier avec des talons hauts.
« Saint- Ciboire de Câlisse !... Y’a juste ça, en Gaspésie, du temps long !
— C’est si plate que ça ?
— Plate, non. C’est autrement. La Gaspésie, c’est un pays arrêté, une terre qui bouge pus.
— Si tu veux de l’aventure, faut aller à Walt Disney. Icitte, on a rien d’excitant. On a rien, à part la mer. On vit arrêté. On a même arrêté de vouloir. Des fois, on veut tellement rien que le temps finit par nous devancer !
[...] Ici, le temps tourne autrement. Pour beaucoup d’hommes, l’éternité ne peut pas être plus longue qu’un été sans poisson.
 Marie Garant est décédée noyée (dans des circonstances qui restent à élucider, nous dit-on), son portrait va donc se dessiner en négatif, en creux, en contrepoint des portraits des vivants que va nous peindre Roxanne Bouchard. C'est tout le charme de ce bouquin, écrit au féminin, que de nous faire deviner cette femme trop aventureuse, trop libre, trop indépendante, trop aimée, trop insaisissable, trop quoi !
Et la fille semble faite du même bois à construire des bateaux ...
[...] Personne vous dira la vérité au sujet de Marie Garant.
[...] « Je pensais qu’elle reviendrait jamais. J’imagine que tous ceux qui attendent une femme pensent la même affaire. Mais quand celle que t’aimes est en mer, c’est pire. »
[...] Aimer une femme de mer, c’est peut-être impossible. Il y a des femmes qui ne se demandent pas en mariage.
[...] « Vous ressemblez à votre mère, mademoiselle Garant !
— C’est un compliment ?
— Elle aurait répondu la même phrase. »
[...] — T’es forte comme ta mère, fille Garant. Une lignée de femmes à briser le cœur des hommes !
— On fait pas exprès.

Les personnages :

Il y a là un cadavre comme trop souvent ramené par la mer : une noyée que l'on reconnait comme Marie Garant, une femme au passé sulfureux et mystérieux, et que visiblement le village n'appréciait guère. 
C'est Vital le pêcheur malchanceux qui la découvre dans son filet avec Victor son acolyte bègue. 
Et il y a donc le chagrin de Cyril, celui à la respiration sifflante. Jadis il était en amour de cette Marie Garant. Dès lors, les placotages vont bon train au café du port tenu par Renaud Boissoneau.
Et enfin il y a nos deux héros, nos deux guides dans ce village.
Aucun des deux n'est vraiment le bienvenu à Caplan, ce petit port de pêche niché au bord de la Baie des Chaleurs.
L'enquêteur Joaquin Moralès parce que c'est un flic venu de la banlieue de Montréal, peut-être même du Mexique on dirait bien.
Et la jeune et jolie Catherine Day que l'on prend pour une touriste venue chercher on ne sait quoi - même elle ne semble pas trop le savoir. 
Et d'ailleurs s'appelle-t-elle vraiment Catherine Day ? Ne serait-elle pas plutôt Catherine Garant ? 
Personne ne savait que Marie avait une fille quelque part.

Le canevas :

Le flic Joaquin Moralès est venu en éclaireur pour installer sa famille en Gaspésie. Mais visiblement sa blonde, Sarah, n'est pas pressée de le suivre et il se retrouve tout seul, d'autant plus qu'il n'est pas trop le bienvenu ici. Du coup "il a les blues, la vague impression d’être vieux et… comment dire ?".
Mais la noyée ramenée au port ne va guère lui laisser le temps de s'apitoyer sur son sort et ses collègues jasent dans son dos :
[...] « Y’est arrivé quand ?
— Cette semaine. »
— Hum.
— Y vient de déménager.
— Tout seul ?
— Sa femme est censée venir le rejoindre.
— Viendra pas.
— Hum. »
[...] Mauvaise journée. Moralès l’ignore encore, mais il n’a pas fini de s’en prendre plein la gueule avec la Gaspésie.
Et puis du mystère tout de même : Marie Garant et son voilier étaient jadis connus pour quelques trafics, quelques contrebandes, ... Le village ne l'aimait guère mais pourquoi ?
Et cette fille qui débarque soudain alors que personne n'était au courant ...
La vie conjugale de Moralès part en sucette et l'enquête ne s'annonce pas mieux.
[...] Il n’y a même pas de suspects, dans cette foutue affaire ! Moralès rit tout seul. Comme d’habitude, il enquête sur la mort d’une femme qui n’a pas pu avoir d’accident, qui ne s’est pas suicidée et que personne n’a tuée.
[...] Joaquin Moralès reprend soudain son souffle avec l’impression que toute l’enquête lui a échappé, qu’il a laissé filer des infos importantes, qu’il a omis des interrogatoires, qu’il a bâclé l’affaire tel un enquêteur fatigué.
[...] Faudrait tout revoir. Repenser l’enquête depuis le début, scruter ça de nouveau : le continent et la mer, les hommes, leurs secrets, leurs défaites. Et les affronter.

La curiosité du jour :

Une entrevue bien épatante de l'auteure sur RFI, rien que pour l'accent, ça vaut le détour avec la lecture par l'auteure elle-même d'un extrait à la vingtième minute. 

Pour celles et ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

 

mercredi 8 mai 2024

Norferville (Franck Thilliez)


[...] Un caillou de fer dans un désert de glace.

L'auteur, le livre (456 pages, mai 2024) :

Franck Thilliez est l'un des auteurs français de polars "mainstream" les plus en vue. La série des Sharko c'est lui. 
Des polars qui flirtent souvent avec le fantastique ou l'ésotérique mais dont la violence est hélas bien ancrée dans le réel.
Cette fois avec Norferville, il délaisse son Sharko fétiche et cède aux sirènes du grand nord après d'autres auteurs de polars français : Ian Manook en Islande, Olivier Norek à Saint-Pierre-et-Miquelon, ... qui ont suivi sur la neige les traces laissées par Olivier Truc ou Mo Malo

Le contexte :

Norferville a beau être un lieu imaginaire, on s'y croirait !
Comme de coutume, Franck Thilliez soigne le décor de son polar d'une plume très suggestive : nous voici tout au nord du Québec, à 700 kilomètres de Montréal, dans l'une des gigantesques mines ouvertes sur les terres des indiens Innus (le Nitassinan). 
Les colons blancs y sur-exploitent la Fosse du Labrador qui contient un minerai de fer de grande pureté. 
[...] Norferville restait ce qu’elle était : un caillou de fer dans un désert de glace.
[...] — Norferville, c’est un autre monde. Il faut le voir pour le croire. Un territoire de glace coupé de tout où des Blancs et des autochtones essaient de cohabiter avec, entre eux, l’exploitation d’une gigantesque mine de fer.
Dans ce lieu glacé difficilement accessible (et pas du tout en cas de tempête de neige : un endroit idéal pour un huis-clos à ciel grand ouvert !) cohabitent bien difficilement les communautés de blancs et d'indiens. 
Au milieu, les "Pommes" : rouges dehors, blancs dedans, les métis rejetés par les uns comme par les autres.
Il sera beaucoup question de violences faites aux indiens et surtout aux femmes indiennes : quelques blancs, tendance suprémacistes, sont adeptes de la "cure géographique" (starlight tour au Canada anglophone), une pratique que les femmes autochtones ne dénoncent pas toujours, par honte ou par peur.
[...] Un dicton dit qu’on a tous, ici, du sang indien. Si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains.
[...] — Faut que je te dise… ça fait un petit bout de temps que les autochtones sont nerveux.
— Comment ça, nerveux ?
— Je perçois une tension, quelque chose de pas normal dans la communauté, mais j’arrive pas à définir quoi précisément. Un peu comme quand on sent qu’une tempête se profile, qu’un truc change dans l’air. Ils traînent moins dans les rues, ils viennent faire leurs courses et ils rentrent vite chez eux. Ceux que j’amène au poste décrochent pas un mot. C’est pas habituel.

Le canevas :

Dans la "ville" minière de Norferville, au fin fond des plaines glacées du Québec, une jeune française est retrouvée dans la neige, sauvagement assassinée et mutilée.
Son père Teddy Schaffran (un criminologue privé, tendance profiler, à qui il manque un oeil) débarque de France avec son passé tourmenté. 
Sur place, Noémie Rock, une fliquette métisse est chargée de l'enquête dans ce coin perdu où elle n'a pas de très bons souvenirs.
La rencontre de ce duo d'enquêteurs est prometteuse :
[...] Elle découvrit alors la face de marbre d’un homme qui semblait jailli du fond des âges. Grand, solide, le visage marqué de petites rides qui, avec les températures, formaient comme des crevasses. Elle scruta d’abord le rond de cuir et regarda finalement l’autre œil, peut-être plus noir encore que l’artifice côté gauche.
— Je suis Teddy Schaffran. Je veux voir ma fille.

♥ ♥ On aime beaucoup :

 Franck Thilliez arrive ici à nous faire ressentir le froid : "Je suis fasciné par le froid, par la manière de le décrire, parce que c’est vraiment une sensation particulière, d’autant plus quand il est omniprésent. C’est une façon d’emprisonner les personnages, et mes lecteurs. [...] J’ai toujours eu le fantasme d’écrire une scène de blizzard." En ce lieu idéal, l'auteur souffle le froid dans une nature déchaînée aussi violente que les hommes qui l'habitent et le lecteur frissonne (c'est un thriller !) en pestant contre ses moufles, pas très pratiques pour tourner les pages du bouquin.
[...] — Je crois que je ne m’habituerai jamais à ce froid polaire.
— Ne vous plaignez pas, il n’y a pas encore de couche de glace au bas des fenêtres. J’ai connu ça, dans ma jeunesse. Un record à moins 57 °C. Il n’y avait pas d’école, évidemment. Les habitants laissaient tourner les moteurs des voitures toute la nuit, sinon elles ne redémarraient pas le lendemain. On ramassait même des chauves-souris au pied des arbres, les pauvres étaient complètement givrées. Une sorte de fumée de mer arctique, mais partout dans la ville.
[...] — Moins 18 °C. C’est la température de la mort douce. Il paraît que, quand on reste sans bouger trop longtemps sous cette température, il y a, à un moment donné, quelque chose d’agréable qui vous enveloppe, votre cerveau se met à déconner et vous enlevez vos  vêtements sans vraiment vous en rendre compte.
On appelle ça le « déshabillage paradoxal »… Vous vous endormez et vous ne vous réveillez plus.
[...] — Ça pourrait faire un bon début de polar, nota Teddy pour tenter de détendre l’atmosphère. Un homme et une femme coincés dans une voiture au cœur d’un désert de glace, alors qu’une tempête approche.
— Ou une mauvaise fin.
 Comme à son habitude, Franck Thilliez lorgne du côté du fantastique en convoquant ici la légende du Windigo (qu'on connait depuis Joseph Boyden et d'autres), ce croquemitaine indien inventé peut-être pour faire peur aux enfants mais plus sûrement pour lutter contre le cannibalisme qui a pu sévir jadis en cas de famine.
[...] Les témoignages étaient cohérents et menaient tous à une entité unique  : le Windigo.
Chaque fois que le nom avait été évoqué, la jeune femme avait capté le même éclat dans les yeux de ses interlocuteurs. La peur, une terreur irrationnelle jaillie de légendes ancestrales. 
[...] La créature, mi-homme, mi-animal, a un cœur de glace. Elle vit dans les profondeurs de la forêt et se rapproche de nous lorsqu’elle est très en colère.
Elle se nourrit de tout ce qui vit, avec une préférence pour la chair humaine.
[...] D’après ce que j’ai lu, la légende serait née pour empêcher la pratique du cannibalisme dans les communautés autochtones. Il y a en effet déjà eu des précédents lors de famines extrêmes dues à l’isolement et à l’absence de gibier, surtout l’hiver. 
 La violence de la nature et du froid fait écho à celle des hommes. Des hommes qui n'aiment pas les femmes. Un polar très dur et sans concession - c'est du Franck Thilliez !

Pour celles et ceux qui aiment les croquemitaines.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve.
Ma chronique dans le journal 20 Minutes et dans Benzine.

mardi 30 avril 2024

Le dernier festin des vaincus (Estelle Tharreau)


[...] Une Indienne a disparu la nuit du réveillon.

L'auteure, le livre (250 pages, novembre 2023) :

Estelle Tharreau est une auteure lyonnaise coutumière des polars appelés à servir une juste cause.
Avec Le dernier festin des vaincus, elle a choisi de nous emmener dans les terres des indiens Innus en Amérique du Nord pour y évoquer un sujet de sinistre réputation : les mauvais traitements (quel euphémisme) infligés aux enfants indiens dans les pensionnats catholiques.
Une violence institutionnelle au service de la purification ethno-culturelle et de la colonisation blanche.
Les excuses et indemnités ne sont arrivées qu'en ... 2021.
[...] « Tu sais que le taux de suicide chez les autochtones est cinq fois supérieur à la moyenne nationale. Que leur taux d’incarcération est plus élevé. Qu’une femme autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner. Que 1181 d’entre elles ont disparu . 1017 ont été retrouvées mortes et 164 restent introuvables…
– Fiche-moi la paix !
Un thème que l'on avait déjà exploré avec les remarquables romans et nouvelles de Joseph Boyden.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie que l'auteure prenne son temps pour installer les différents personnages d'une petite ville perdue au nord du Québec non loin d'une réserve indienne : le chef de la police indienne, l'animatrice féministe d'une radio locale, le chef de tribu, des familles ravagées par l'alcool et la drogue, quelques blancs aussi, le maire et le flic de la ville, un riche notable propriétaire d'une cabane de chasse, ...
Deux jeunes également (un étudiant blanc à l'enthousiasme naïf et ambitieux, une indienne au passé sombre et mystérieux) qui viennent de la capitale pour réveiller la bourgade étouffée dans ses silences.
Des personnages un peu trop stéréotypés mais c'est nécessaire pour la démonstration.
Les indiens adultes et parents d'aujourd'hui, ce sont les enfants brimés, battus et violés dans les pensionnats catholiques : toute une génération perdue incapable de retrouver une vie familiale et sociale "normale", incapable d'apporter amour et éducation à la génération suivante.
 Une fois que le lecteur a fait la connaissance des forces en présence, il ne manque qu'une ou deux allumettes pour exacerber la tension larvée qui couve sous la neige. Ce sera l'annonce de l'implantation d'une scierie industrielle et la disparition d'une jeune indienne.
 On a beaucoup aimé en dépit de la noirceur des destins que l'on croise ici : une lecture agréable, une intrigue solide, un contexte documenté et bien exploité.

Le canevas :

Dans ce microcosme enneigé, on annonce l'installation d'une grande scierie industrielle qui va bouleverser l'équilibre précaire d'une région déjà meurtrie.
[...] L’âge d’or des scieries familiales était révolu et laissait ces habitants du dernier jalon avant la toundra dans un isolement géographique, économique et social toujours plus profond. Les aides et subventions de la capitale étaient des mesures cosmétiques qui n’empêchaient nullement la lèpre de la pauvreté de se répandre. Les Innus avaient été les premiers à en faire les frais. Les Blancs leur emboîtaient le pas dans la douleur.
Dans le même temps, Naomi, une jeune indienne, est portée disparue.
[...] Une Indienne a disparu la nuit du réveillon. Une ado. La réserve de Meshkanau nous refile l’affaire. C’est une fugueuse bien connue, affublée d’une famille de merde.
[...] L’alcool, la drogue et les violences familiales sont le lot de cette famille bien avant la naissance de la gosse. C’est un miracle que la mère ait encore la garde de sa fille vu les négligences envers elle. Elle n’a pas levé le petit doigt pour signaler sa disparition.
[...] L’indifférence quant au sort d’une gamine qui s’évapore du jour au lendemain dans un environnement qu’on savait si hostile et dangereux pour les adolescentes en errance.
« D’accord , la mère n’est pas inquiète, mais Naomi est quand même mineure et…
– Et quoi ? Tu dois bien te douter que Marie veut instrumentaliser cette disparition pour attirer l’attention des médias sur Meshkanau et en faire une tribune politique contre le projet de scierie et tout le reste.
La police croit bien faire en mettant sur le coup un jeune flic naïf et discret qui devrait permettre d'enterrer l'affaire au plus vite. 
[...] Logan n’aimait pas le zèle, les héros, les justiciers, les coups d’éclat et les grandes gueules. Il n’avait pas un ego surdimensionné, mais suffisamment d’amour-propre pour refuser d’être pris pour une marionnette. Une force tranquille et non un pauvre type. Un gentil, mais pas un naïf. Discret, mais pas insipide. Par-dessus tout, il détestait ceux qui trahissaient leur engagement pour couvrir les notables ou les figures politiques du coin. Ils haïssaient les petits arrangements avec la vérité.
Tout va s'embraser lorsque les tractopelles de la scierie vont déterrer d'effroyables secrets ...
Mais il faudra attendre les derniers mots d'une prophétie indienne pour saisir le sens de ce titre mystérieux, tandis que le fantôme d'un caribou hante les plaines enneigées.

Pour celles et ceux qui aiment les indiens.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Taurnada.
Mon billet dans le journal 20 Minutes.

lundi 4 mars 2024

Les voisins d'à côté (Linwood Barclay)


[...] Les choses finissent toujours par vous rattraper.

L'auteur, le livre (444 pages, 2010, 2008 en VO) :

Après avoir été bluffé par le style et la construction de Disparue à cette adresse, on s'était promis de revenir chez le canadien Linwood Barclay.
Le revoici donc avec un roman beaucoup plus ancien : Les voisins d'à côté.

On aime :

❤️ Dès les premières pages, on goûte le plaisir d'être installé dans son meilleur fauteuil pour passer un très bon moment, même si on comprend vite qu'avec un tel page-turner qu'on ne saura pas reposer avant la toute fin, la nuit s'annonce bien longue !
❤️ Même si le bouquin date de plus de quinze ans et n'a pas toute la force de Disparue à cette adresse, on sent bien que Linwood Barclay est déjà un "pro" quand il s'agit d'écrire ce type de romans à énigme.

Le pitch :

Ça commence très fort quand dans la petite ville de Promise Falls, typique de la côte Est des US, les voisins sans histoire de Ellen et Jim Cutter sont assassinés.
[...] La nuit où nos voisins, les Langley, ont été assassinés, nous n’avons rien entendu.
[...] En vérité, je n’avais jamais rien vu de pareil. Pas une famille entière. Pas comme ça. Pas à Promise Falls. 
— C’est l’Amérique, soupira Ellen en glissant le pain dans la poêle fumante. Cela peut arriver n’importe où.
Ce soir-là, le fils ado d'Ellen et Jim rodait bêtement autour de la maison des voisins et se retrouve inculpé.
Mais dès le début on devine, on sait, que Linwood Barclay nous cache une bonne partie de l'histoire, ne nous dit pas tout sur le passé des uns et des autres et garde tout un jeu de cartes dans sa manche.
Il se paie même le luxe d'une petite intrigue littéraire (cela doit faire partie des cours d'écriture aux US !) avec l'usurpation d'un manuscrit, un plagiat qui aurait permis au pilleur de vendre un best-seller.
[...] Je n’arrive pas à croire que ce bouquin soit devenu un best-seller.
[...] Sincèrement, les écrivains sont souvent sympa, mais tellement collants. Toujours en quête d’approbation.
[...] — Vous le méprisez réellement, n’est-ce pas ? reprit-elle. Vous pensez que c’est un imposteur ? 
Je réfléchis tout en me garant le long du trottoir. 
— Je pense qu’il est plus qu’un imposteur, répondis-je. Je pense que c’est un assassin.
[...] Les choses finissent toujours par vous rattraper.
Mais il faudra attendre la toute fin, au cœur de la nuit blanche, pour que les derniers masques tombent enfin.

Pour celles et ceux qui aiment les tours de passe-passe.
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samedi 9 juillet 2022

L'affaire Myosotis (Luc Chartrand)

[...] Le châtiment doit être plus terrible que la faute.

    L'auteur, le livre (512 pages, 2022) :

Fort de son expérience de reporter, le journaliste canadien Luc Chartrand nous entraîne pour une visite guidée des coulisses de la guerre larvée qui oppose depuis des années Israël et les Palestiniens.

    On aime :

❤️ Tout cela est passionnant et mené au rythme soutenu d'un thriller américain.
Les fines bouches pourront regretter une intrigue un peu too much au vu de l'envergure du héros ordinaire (mais il fallait bien tout ça pour parcourir cette région explosive) ou encore les déchirements de Rachel et son fils David en proie aux affres et tourments de leur judéité (mais cela permet d'explorer un peu la complexe société israélienne).

      Le contexte :

L'auteur nous guide par la main pour démêler patiemment les uns des autres, les sionistes des palestiniens, le Fatah du Hamas, le Shin Beth de l'Aman, ... 
En évitant tout propos didactique ou pontifiant, Luc Chartrand arrive encore à nous en apprendre sur cette région que l'on croit si bien connaître, actualités obligent depuis de trop longues années.
Surtout, et ce n'est pas le moins intéressant, on y découvre (je cite) la montée du courant messianique parmi les membres les plus influents de la diaspora au Canada et la mainmise du lobby juif sur les institutions canadiennes.
[...] Votre gouvernement a entrepris le grand ménage dans tout ce que le pays compte d’organismes qui bénéficient de fonds publics et qui sympathisent un peu trop avec la cause palestinienne. Une sorte de maccarthysme est en train de s’installer.
[...] Une guerre de propagande féroce et s’inscrit dans ce que les Israéliens appellent la hasbara. C’est un terme hébreu qui signifie « explication » – ou carrément « propagande ».

      L'intrigue :

Le prologue nous rappelle l'opération Plomb Durci en 2009.
Deux ans plus tard un juriste canadien est assassiné au cœur de la bande de Gaza : manifestement aux abois, il était venu trouver un compatriote sans doute pour lui confier quelques révélations.
[...] Un étranger assassiné à Gaza allait entraîner un enchaînement quasi inévitable de conséquences. Les autorités politiques seraient forcément informées du meurtre d’un Occidental dans les prochaines minutes. Quel que soit son auteur (ou ses auteurs), le régime en place aurait tôt fait de vouloir l’attribuer à une faction politique rivale. Avec l’aide d’Allah, une justice vengeresse s’abattrait alors rapidement sur ces criminels désignés.
C'est cet ami canadien, Paul Carpentier, qui va tenter de faire la lumière sur la mort de son ancien collègue, une affaire vraiment pas simple dans le foutoir politico-militaro-religieux des territoires occupés.
[...] Le meurtre a été orchestré de l’extérieur de Gaza. 
— Le Fatah…, laissa courir le ministre, comme une suggestion. 
— Ou les Israéliens, reprit le chef de la police. 
— Et pourquoi pas… les Canadiens ?
Ce thriller est un voyage mouvementé et instructif dans une région où règnent encore les lois du désert.
[...] Les lois antiques de la vendetta chez les peuplades du désert. Et les représailles ont toujours eu pour but, chez les nomades, d’imposer aux ennemis un châtiment démesuré, tant par son ampleur que par sa cruauté.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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vendredi 10 décembre 2021

Grand calme (Giles Blunt)

[...] C'est une très mauvaise idée.

Décidément, l'année 2021 aura été riche en explorations polaires !
Le canadien Giles Blunt nous invite dans ses terres, ou plus précisément dans ses terres arctiques au nord du Groenland et des îles Ellesmere.
Soyons plus précis encore, puisque ce ne sont pas tout à fait des terres mais des morceaux de banquise à la dérive le long du gyre de Beaufort, sur lesquels sont implantées les "stations dérivantes" où des baraques hébergent pendant de longs mois de quasi solitude, quelques chercheurs et leur labo.
Des régions où règne habituellement un Grand calme.
Dès les premières pages, ça sent pas bien bon malgré le vent glacé, le jour où débarque sur la banquise l'épouse de l'un des chercheurs, une scientifique elle aussi.
[...] Un passager est sorti de l'avion alors que nous approchions.
C'est qui ça ? ai-je demandé.
Rebecca Fenn - la femme de Kurt.
Sa femme ? Je croyais qu'ils étaient séparés.
Oui, mais elle est là pour un projet perso. C'est strictement professionnel, du moins à entendre Kurt.
C'est une très mauvaise idée.
Plus au sud (si l'on peut dire !), dans un coin reculé et gelé de l'Ontario, un duo de flics tombe sur le cadavre d'un homme assassiné dans un motel isolé. Il était avec sa maîtresse qui a disparu et que l'on retrouvera bientôt morte de froid.
Et il y aura d'autres cadavres dans la neige.
Qu'est-ce qui peut bien relier ces deux intrigues (à part le froid) ?
Voilà un départ qui semblait prometteur mais malheureusement la glace ne prend pas et l'ennui guette le lecteur. 
Un lecteur qui a bien du mal à s'intéresser aux scientifiques perdus sur leur morceau de banquise et ça traîne en longueur.
Un lecteur qui trouve inutile la répétition vraiment lourdingue de passages trop racoleurs où la jolie fliquette affronte le tenancier d'un club échangiste plus ou moins SM : c'est répétitif et graveleux, d'autant que le lecteur se doute bien que l'affreux jojo ferait un suspect bien trop évident.
Un lecteur qui devine d'ailleurs assez vite (un indice déposé bien en évidence) comment les deux histoires vont se rejoindre, du moins dans les grandes lignes.
Le dernier quart du bouquin voit les intrigues se dénouer enfin mais cela ne suffit pas à racheter le tout un peu indigeste.
[...] - On a la moindre idée d'où il a pu aller ensuite ? demanda Jerry.
- Un endroit froid.
- Ça pourrait être n'importe où.
- En effet.

Pour celles et ceux qui aiment frissonner (de froid).
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dimanche 16 juin 2019

La souplesse des os (Dave W. Wilson)

[...] – Tu es un vrai pote, Mitch.

Quelques très bonnes nouvelles venues, non pas des étoiles mais presque : de la Kootenay Valley en Colombie-Britannique, l’ouest pluvieux et montagneux du Canada, près de Vancouver.
Avec La souplesse des os, voici de très courtes tranches de vie, des instants volés au temps qui passe où l’on croise des fils, des pères, souffrants de fêlures et de cassures : on ignore tout de leur passé, on ne découvrira qu’à peine leur devenir mais on aura l’impression de n’avoir qu’à tendre la main pour les toucher tellement Dave W. Wilson sait nous les rendre vivants et attachants.
[...] Kelly se pelotonna contre lui. La chaleur qui émanait d’elle se diffusa dans son dos ; le corps humain produit autant d’énergie qu’une ampoule de cent watts. Ray laissa la nuit remplir son office. Des orteils Kelly repoussa doucement ses pieds et plus tard, noua ses doigts aux siens. Il resta sans broncher. Sans frissonner, même. Remettant ses problèmes à plus tard.
C’est vraiment de la belle ouvrage et les nouvelles baignent dans une unité de ton et de lieu (Invermere est une toute petite bourgade) unité qui fait qu’on rencontre les mêmes personnages d’un épisode à l’autre, qu’on croise les mêmes objets (les T-shirts, les mugs, ...) : c’est qu’on est drôlement bien en compagnie de la famille et des potes de l’ami Wilson.
[...] Si le café était chaud, s’il restait chaud, il aurait une raison de ne pas quitter la table, et ils pourraient jouer leur rôle de fils et de père, le temps de quelques inspirations encore.
[...] Assis côte à côte sur des tourets, les épaules voûtées et les poignets sur les cuisses, les coudes largement écartés et les genoux qui se cognaient presque. La mine réjouie de deux types qui n’ont aucune raison de ne pas sourire.

Pour celles et ceux qui aiment les relations père/fils.
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mercredi 20 février 2019

Le poids de la neige (Christian Guay-Poliquin)

[...] Plus rien ne sera jamais pareil.

Comme en écho au petit bouquin de l'espagnol Santiago Pajares (Imaginer la pluie dans un désert), voici presque l'exact opposé avec Le poids de la neige du québécois Christian Guay-Poliquin.
Toujours dans le nouveau genre littéraire à la mode : cli-fi pour climate fiction.
Une mystérieuse panne électrique générale (on se rappelle de L'île), un village isolé dans les forêts au cœur de l'hiver.
Deux hommes forcés de cohabiter et survivre dans l'une des maisons du village.
[...] Il y avait des coupures dans le village. Rien d’inquiétant. Les gens s’y étaient pratiquement habitués. Ça durait quelques heures, puis ça revenait. Jusqu’à ce que, un matin, ça ne revienne plus. Ni ici ni ailleurs.
[...] Même si l’électricité finit par revenir, plus rien ne sera jamais pareil. Tu sais, tout ce qui est arrivé depuis la panne a défiguré la vie d’avant. Ici, on s’en sort peut-être un peu mieux qu’en ville, mais ce n’est pas évident.
Et puis la neige. Elle envahit tout, recouvre les paysages, s'insinue dans les maisons et on la retrouve dans chaque page du bouquin. Les titres des courts chapitres sont rythmés par la hauteur de neige au-dehors : soixante-deux, cent-huit, ...
Le québécois sait de quoi il parle et le lecteur grelotte entre le froid neigeux et la fragile chaleur des feux de bois.
[...] Même en raquettes, ça devient difficile de monter jusqu’ici. Vous savez, on dirait que votre maison s’éloigne du village de jour en jour.
Le propos du canadien n'est ni écolo ni climato-alarmiste et l'on n'apprendra rien de plus sur la panne ou sur les raisons de la rigueur hivernale : c'est plutôt une belle histoire, celle de deux hommes isolés qui, pour survivre, vont apprendre à se connaître. Un huis-clos en conditions extrêmes lorsque tout vient à manquer, la chaleur, la nourriture, les médicaments, la compagnie des autres.
[...] Tu es épuisé, lui dis-je en remettant quelques livres dans le feu, dors, tu en as besoin, on verra ce qu’on peut faire demain. J’ai peur, j’ai peur de rester coincé ici, sanglote-t-il en s’étendant sur le divan.
[...] C’est le soir. Assis l’un en face de l’autre, nous mangeons une conserve de cassoulet que Matthias a dégotée lors de sa dernière expédition au village. Nous y plongeons chacun notre cuillère en alternant scrupuleusement.
Au fil de la lecture, on compte donc les courts chapitres, les jours d'hiver et les centimètres de neige, porté par une belle écriture, très agréable. La tension monte au fur et à mesure que l'on vide le garde-manger mais les péripéties sont peu nombreuses : la neige a gelé toute vie, on se demande un peu comment tout cela va finir ou plutôt si tout cela va finir.

Pour celles et ceux qui attendent la fin du monde.
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jeudi 18 février 2016

La misère des laissés-pour-compte (Maxime Houde)

[...] Quand une jolie fille en détresse crie au secours ...

Sympathique polar que celui du québecois Maxime Houde : La misère des laissés-pour-compte qui nous emmène à Montréal au tout début des années cinquante pour un double dépaysement.
Avec tout d'abord celui de la langue fleurie de nos cousins d'outre-Atlantique qui moppent le plancher ou qui sont parfois dans le trouble lorsque la brunante envahit le quartier.
Et puis avec l'ambiance des polars de ces années-là où fleurissaient les personnages de 'privés' comme on les aime. Des beaux gosses durs à cuire qui n'ont peur de rien, même pas des flics et encore moins des méchants, qui se font régulièrement cogner (parfois par les flics et plus souvent par les méchants) mais qui se relèvent sans cesse et parviennent presque toujours à faire triompher la cause du bien, de la jolie fille et de l'orphelin.
[...] Il ne me restait plus qu’à attendre que la veuve ou l’orphelin fasse appel à mes services.
[...] Quand une jolie fille en détresse crie au secours, c’est dans l’habitude des privés d’accourir.
Maxime Houde n'a pas soixante-dix ans (il en est loin !) mais il s'y entend à merveille pour faire revivre ces bons vieux polars aux situations et aux dialogues ultra-codifiés.
Son détective Stan Coveleski (dont c'est quand même la septième aventure) ne loupe pas une seule de ces figures imposées.
Le voici dérangé un beau soir (alors que la brunante a déjà envahi le quartier) par l'un de ses indics, un laissé-pour-compte : Fernand Dubois est dans le trouble, il s'est mis dans de sales draps et appelle son seul ami au secours.
[...] Quand le téléphone sonne aux alentours de minuit, ce sont rarement de bonnes nouvelles.
On n'aura évidemment guère le temps de faire connaissance avec le susnommé Dubois et c'est très vite au tour de Stan Coveleski de se retrouver pris dans l'engrenage d'une sale histoire où il sera question de drogue (et oui déjà), de spéculations foncières (et oui toujours), de chantage, de jeu, de corruption, bref de tout ce qu'il faut pour faire un bon polar.
[...] Il n’y avait aucune raison pour que je déprime. Après tout, les choses ne pouvaient que s’améliorer.
[...] J’avais l’impression désagréable qu’on m’avait roulé dans la farine. Certaines questions demeuraient sans réponse.
Même s'il s'agit avant tout d'un roman d'atmosphère, l'histoire est rondement menée grâce notamment à de savoureux dialogues, juste voyous lorsqu'il le faut mais sans exagération, une bonne dose d'humour un peu noir et l'autodérision qui sied à ce genre 'à la manière de ...'.
[...] — Tu sais ce que je pense, Coveleski ?
— Vous avez cette faculté-là, vous ?
— T’as la réplique facile ...
L'intrigue policière (oui, y'en a une !) laissera même quelques surprises originales et intéressantes.
Le lecteur français, même s'il connait le Montréal d'aujourd'hui, regrette juste de passer à côté des évocations du passé montréalais qu'il devine savoureuses mais sans pouvoir les apprécier vraiment.

Pour celles et ceux qui aiment les privés.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

mercredi 18 mars 2015

Les héritiers de la mine (Jocelyne Saucier)

Des enfants comme s’il en pleuvait.

Après notre gros coup de cœur pour la pluie des oiseaux, on ne pouvait pas quitter tout bêtement cette charmante dame qu’est Jocelyne Saucier.
On a voulu faire une autre balade en son agréable compagnie.
Et franchement, l’accroche des Héritiers de la mine ne peut laisser personne indifférent :

[…] Mais combien étiez-vous donc? La question appelle le prodige et j’en ai plein qui m’étourdissent. Je ne sais pas si j’arrive à dissimuler ma fierté quand je les vois répéter en chœur, ahuris et stupides:
— Vingt et un ? Vingt et un enfants ?
Les autres questions arrivent aussitôt, toujours les mêmes, ou à peu près : comment nous faisions pour les repas (la dimension de la table, inévitablement, une femme veut savoir), comment nous parvenions à nous loger (combien de chambres ?), comment c’était à Noël, à la rentrée des classes, à l’arrivée d’un nouveau bébé, et votre mère, elle n’était pas épuisée par tous ces bébés ?
Alors je raconte.
Alors Jocelyne Saucier raconte l’histoire des Cardinal. Une famille ordinaire pas tout à fait ordinaire.
Une famille qui transpire la vie à grosses gouttes. L’exubérance anarchique et le désordre joyeux de la vie.
Tout comme transpire de toutes ses pages, ce bouquin de Dame Saucier qui, décidément, sait (bien) raconter de belles histoires. Une vraie conteuse.
Dans les années 50-60 au fin fond du Québec, le père était prospecteur de mines et jouait de la dynamite. La mère sortait rarement de sa cuisine, il lui fallait nourrir ses vingt et un rejetons.
Eux ont presque oublié leurs prénoms à force de s’appeler autrement : LaPucelle, LesJumelles, LeGrandJaune, Geronimo, Zorro, LePatriarche, LaTommy, les Titis, ElToro, … forcément avec vingt et un, y’a de quoi en faire des surnoms !
LaMère, elle, passait son temps à les compter. À table, quand ils mangeaient (le seul endroit où chacun avait sa place et où il n’y avait pas de bagarre pour s’assoir). La nuit elle parcourait les chambres et comptait les endormis dans leurs lits.
[…] Je le sais, moi qui attendais l’instant sublime où son regard se poserait sur moi, à table quand elle nous servait et faisait le compte de ses enfants, la nuit quand elle allait d’un lit à l’autre et que, ô bonheur des anges, je la sentais se pencher sur mes angoisses de la journée.
Comme si vingt et un c’était trop pour les embrasser d'un seul et même regard et qu’une mère ne pouvait pas vivre sereine sans avoir tous ses enfants sous les yeux.
Bien des années plus tard, tout le monde se retrouve, pour la première fois depuis longtemps, à l’occasion d’un congrès où LePère doit être décoré du mérite des prospecteurs. Tout le monde a grandi, est devenu adulte. Tout le monde y va de ses souvenirs, les plus cocasses, les plus épiques.
Tout le monde ou presque : l’un des vingt et un Cardinal manque à l’appel.
Toute la troupe est de mèche, on tait le drame, on cache l’absence : si LaMère venait à compter ses petits devenus grands, c’est sûr, elle ne s’en remettrait pas.
Car il y a eu un drame dans la tribu des Cardinal.
[…] «Regarde, regarde-moi, vois ce que tu as fait.» J’ai traversé le pont avec lenteur à cause des planches disjointes du tablier et de la voix qui me poursuivait. «Regarde où l’ont menée tes jeux cruels.» En sortant de la pénombre du pont couvert, je nous ai vus, Émilien, LaTommy et moi, là, en plein soleil, en plein cauchemar, dans la vieille auto d’Émilien. «Regarde-la bien maintenant. Entends son cri. Vois toutes ces tonnes de roches qui s’abattent sur elle. Regarde la chair qui se déchire, le sang qui gicle, le ventre qui s’ouvre, le cerveau qui éclate. Vois ce que tu as fait.»
Que s’est-il passé ce funeste jour ? Qui ne puisse être dit, qui doive être tû ?
[…] Il nous faudrait attendre d’autres rencontres pour que nos âmes soient prêtes à recevoir ce qui devait être dit.
[…] LaTommy est sortie de l’auto, emportant avec elle le pantalon et la chemise qui devaient mettre fin à l’horrible jeu de rôle auquel elle s’était livrée. Nous savions dès lors, Émilien et moi, qu’elle s’était chargée de sauver la famille. Ou qu’on l’en avait chargée.
[…] Il y avait eu enquête après l’explosion. Des policiers étaient venus, avaient interrogé tout le monde, et s’en étaient retournés avec leurs tonnes de soupçons et pas une once de preuve contre nous.


Pour celles et ceux qui aiment les familles nombreuses.
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mercredi 4 mars 2015

Il pleuvait des oiseaux (Jocelyne Saucier)


[…] Il pleuvait des oiseaux.

    L'auteure, le livre (179 pages, 2011) :

Très très jolie découverte que ce délicieux petit roman : Il pleuvait des oiseaux.
Jocelyne Saucier est québécoise, plus exactement elle vient de l’Abitibi-Témiscamingue, tout là-haut, une région de forêts marbrées de lacs, entre la baie d’Hudson et les Grands Lacs de l’Ontario.

    On aime :

❤️ Une grande tendresse pour les personnages ce qu’on apprécie beaucoup, tout autant que les talents de conteuse. Frais, tendre et lumineux. Jouissif.
❤️ De belles histoires d’amours, d’amours impossibles, ce sont elles qui font les plus belles histoires.
❤️ Une autre face de ce nature-writing devenu tellement à la mode dans nos vies citadines, une face plus intime, plus chaleureuse.

      Le contexte :

L'auteure part à la recherche des survivants des Grands Feux qui ravagèrent ces régions il y a cent ans et qui firent pleuvoir des oiseaux (qui mourraient asphyxiés en plein vol).
[…] Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s'est levé et qu'il a couvert le ciel d'un dôme de fumée noire, l'air s'est raréfié, c'était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds.

      L'intrigue :

Une histoire de deux ou trois vieux, des marginaux qui ont tout plaqué derrière eux et qui sont partis vivre en forêt, loin de tout et surtout de tous, dans leurs cabanes au Canada(1).
Tom, Charlie vivent là-bas au bord d’un lac. Ted serait mort récemment, nous dit-on.
[…] Il était temps de partir. Je n’avais plus aucune raison de m’attarder. Je me suis quand même informée de la raison du décès.
- Mort de sa mort, m’a répondu Tom, à notre âge, on meurt pas autrement.
Ted, c’est lui le rescapé des Grands Feux, lui qu’était venue chercher une photographe qui collectionne les portraits de ces survivants.
[…] Je suis photographe, ai-je encore dit, je fais des photos des personnes qui ont survécu aux Grands Feux.
[…] J’arrive avec mon barda. Mon trépied, ma Wista à soufflet et mon voile noir. Je fais de la photo à l’ancienne. Pour la précision du grain qui va chercher la lumière dans le creux de la chair et pour la lenteur du cérémonial.
Mon portfolio contient une centaine de photos, des portraits pour la plupart, mais il y a aussi des clichés pris sur le vif avec ma Nikon et qui n’ont d’autre but que d’apprivoiser le sujet à la première rencontre.
Aucune mièvrerie, aucun angélisme dans l’histoire de ces vieux épris de liberté et de fausse solitude qui vieillissent et apprivoisent la mort prochaine. Mais de l’humour, un réalisme parfois cru et beaucoup, beaucoup d’humanité.
[…] Ted était un être brisé. Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu’il est permis de vivre. Une journée après l’autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d’y revenir, aucune autre envie que de se lever le matin avec le sentiment d’avoir une journée bien à eux et personne qui trouve à y redire. […]
Le campement de Charlie était le mieux entretenu. Quatre cabanes. L’une pour y habiter, l’autre pour le bois de chauffage, une chiotte, une remise et rien qui traînait autour. Pas une pelle, pas une hache, rien qui n’était laissé à l’abandon, alors que chez Tom, il fallait lever les yeux vers la cheminée pour deviner sa cabane d’habitation tellement tout était encombré et mal fichu.
Quand à Ted, personne n’avait mis les pieds chez lui.
Autour des vieux, quelques ‘témoins’ : chacun d’eux aura droit à son chapitre et à une brève introduction, procédé insolite de l’auteure pour installer ou mieux, faire entrer en scène ses personnages, et qui nous entraîne avec elle dans un regard à la fois distancié et affectueux.
[…] L’histoire s’installe tranquillement. Rien ne se fait très vite au nord du 49° parallèle.
Au cœur des chapitres, la trame de l’histoire des trois vieux et les souvenirs des Grands Feux. Celui de Timmins (1911), celui de Matheson (1916) et celui de Haileybury (1922).
Parmi ces témoins : notre photographe donc, et puis Bruno, un hippie qui approvisionne les vieux en échange du ‘droit’ à cultiver de la marie-jeanne (!) et puis Steve, le gérant d’un hôtel oublié de tous, qui se charge d’égarer les curieux et de protéger la tranquillité des vieux et de la plantation.
[…] Quelques égarés de la route, des chasseurs, des pêcheurs venaient parfois se perdre à ma porte. Ils cherchaient des espaces vierges, là où aucun homme n’avait posé son pied d’astronaute. Je les envoyait à l’ouest. Il y avait là suffisamment de vieux chemins forestiers pour les occuper tout un après-midi à tourner en rond.
Et puis le clou de l’histoire, la meilleure pour la fin : Marie-Desneige, rescapée et exfiltrée des dortoirs des asiles psy après soixante-six ans d’internement. Donc une vieille, elle-aussi, plus vieille même que les vieux et qui, à quatre-vingt deux ans, ne peut plus dormir seule.
[…] Ils chuchotent plus qu’ils ne parlent. Charlie a sa voix de velours, celle qu’il utilise pour approcher un animal effrayé. Marie-Desneige est plus à son aise. Elle a l’habitude des dortoirs, des confidences qu’on se chuchote d’un lit à l’autre. C’est d’une voix étouffée, à peine audible, qu’elle raconte un peu de sa vie à l’asile avec cette amie qui se prenait pour la reine d’Écosse et qui lui donnait ses bas à laver et ses ourlets à refaire en échange de sa protection.
- Personne n’aurait osé s’en prendre à Ange-Aimée, reine d’Écosse, d’Angleterre, des Carpates et des Nations unies.
- Les Carpates, c’est pas un pays.
- Les Nations unies non plus.
Ils rient.
Mais Marie-Desneige voit des choses qu’on ne voit pas (la survie en asile demande d’être continuellement aux aguets, ça aiguise les sens).
Ted le survivant n’est plus là et n’a laissé derrière lui que des peintures abstraites, des centaines de toiles incompréhensibles et c’est Marie-Desneige qui, de son visage à la peau blanche et parcheminée, éclairera toute cette histoire, l’errance de Ted, les tableaux mystérieux dans sa cabane, la mémoire des Grands Feux.
Bien sûr on pense au Lièvre de Vatanen, en moins facétieux,  au lac Baïkal de Sylvain Tesson, en moins arrogant, aux racontars de Jørn Riel, en moins cocasse, à d’autres encore.
Je vous invite également à découvrir une belle petite interview de cette modeste et charmante dame qu’est Jocelyne Saucier, ne serait-ce que pour son délicieux accent [yakakliker].
C’est déjà son quatrième roman, on en reparlera donc certainement !
(1) - la cabane en forêt est quasiment une institution là-bas, une tradition culturelle qui nous échappe un peu ici, intra-muros !

Pour celles et ceux qui aiment la liberté.
D’autres avis sur Babelio - Livre lu grâce à Masse Critique (SP).