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mardi 7 juillet 2026

Dans l'ombre de Téhéran (Ilana S. Berry)

[...] Notre ami américain.


Si vous avez envie de jouer aux espions à l'ombre de Téhéran pour apprendre tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'émirat de Bahreïn. Une ambiance à la John Le Carré dans ce roman qui a été écrit en 2023 mais qui éclaire parfaitement les conflits d'aujourd'hui.

  • Un roman d'espionnage qui rappelle l'ambiance d'un John Le Carré
  • Une intrigue prémonitoire écrite en 2023 mais qui éclaire les conflits de 2026
  • Tout ce que vous avez toujours savoir sur le royaume de Bahreïn
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure, le livre (388 pages, mai 2026, 2023 en VO) :

Ilana S. Berry a longtemps travaillé pour la CIA qui l'envoya notamment en Irak en 2004, au moment où l'Agence commençait à douter de la réalité des armes de destruction massive. 
Après avoir quitté le service, assez désabusée, l'ex-agente de la CIA a finalement renoncé à des mémoires autobiographiques et opté pour la fiction avec ce récit (qu'elle situe à Bahreïn) publié en 2023 en VO sous le titre The Peacock and the Sparrow (Le Paon et le Moineau).
Le titre anglais est tiré d'un conte régional évoqué dans le livre.
Le bouquin sort chez nous cette année dans une traduction signée Charles Dejonge.
Le titre français, Dans l'ombre de Téhéran, fait référence à la crainte des étasuniens (et de la dynastie sunnite au pouvoir) de voir la communauté chiite de Bahreïn infiltrée par les iraniens.

Le pitch et les personnages :

On l'ignore généralement, mais le petit royaume de Bahreïn a connu également son Printemps Arabe : c'était en février 2011, et la capitale Manama fut l'une des dernières à se soulever après Tunis, Le Caire, ... La répression fut féroce et cibla plus particulièrement la communauté chiite opprimée par la dynastie sunnite aux commandes d'un minuscule état dont les revenus pétroliers s'épuisent rapidement.
L'intrigue du roman se déroule en 2012 quand la CIA, épaulée par le régime en place, cherche à tout prix de quoi incriminer les iraniens dans la manipulation de leurs coreligionnaires de Bahreïn.  
« Je viens de recevoir un appel de nos amis. On prévoit une grosse tempête de sable demain. Ce week-end, le vent viendra du nord. Le message était codé : il y aurait un soulèvement important le lendemain et une cargaison venue d’Iran – armes, argent et matériel destinés aux insurgés – devrait arriver au cours du week-end. »
Mais c'était encore une fausse alerte et « malgré tous leurs efforts, les sbires du roi n’arrivaient pas à faire passer les opposants pour des terroristes sanguinaires ».
Dans le bureau de la CIA à Manama, l'agent Shane Collins (52 ans, en fin d'une longue carrière, assez désabusé et porté sur l'alcool) est pressé par ses chefs de faire parler ses sources et de trouver des preuves de l'intervention iranienne.
Shane n'a rien d'un James Bond mais il se retrouve pris dans une spirale infernale entre agents doubles ou triples : alors qui manipule qui ?
« — Une dernière question. Quel était mon nom ? 
— Ton nom ? 
— Mon nom de code. Mon nom de guerre, mon pseudonyme si tu préfères. Pour nous, tu étais Scroop.
— Notre ami américain. 
— C’est tout ? « Notre ami américain » ? Il haussa les épaules, amusé. »
Tout se complique un peu plus lorsque Shane tombe amoureux d'une artiste bahreïnienne.
Quelques péripéties du roman sont inspirées de la réalité comme l'attentat d’Adliya ou la venue à Bahreïn du chanteur d'opéra Placido Domingo. 

♥ On aime :

 Le bouquin a été écrit en 2023 donc bien avant que les étasuniens aillent semer le bazar dans les Émirats du Golfe Persique. Trois ans plus tard, maintenant que l'Histoire a rattrapé tout le monde, cette lecture gagne en saveur et s'avère particulièrement éclairante pour comprendre la géopolitique de ce minuscule émirat, jusqu'ici largement méconnu : le passé récent de Bahreïn éclaire les conflits d’aujourd’hui.
 L'intrigue est suffisamment tordue pour rappeler celles d'un Le Carré par exemple, avec une ambiance trouble autour de Shane Collins, un agent traitant chargé de manipuler ses informateurs : « Tu m’aides ou tu me trahis. Tu deviens un héros ou un traître. Le choix t’appartient. »
 À plusieurs reprises le récit laisse transparaître l'amertume de l'auteure. Le ton est désabusé et ne manque pas d'épingler les travers de la gente expatriée, « cette petite galaxie mondaine, où les cocktails sont insipides, les perles fausses et les poitrines tout aussi artificielles. » 
Mais la prose est élégante et l'intrigue - bien qu'un peu longue à se mettre en place - est assez riche pour nous captiver et nous en apprendre beaucoup sur cette région du Moyen-Orient.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Toucan (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 4 février 2026

Beyrouth Paradise (David Hury)

[...] Un irréductible amoureux de Beyrouth.


Avec ce polar bien ficelé, David Hury nous ouvre un nouveau chapitre de l'Histoire du Liban, actualisé à la lumière des événements récents survenus dans la région.
Et son héros Marwan Khalil est en passe de devenir l'un des meilleurs flics de papier du moment.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, février 2026) :

Il y a un an, l'écrivain et journaliste David Hury nous avait emmenés à Beyrouth forever, pour nous proposer une rétrospective de l'Histoire contemporaine du Liban à travers un roman policier bien mené où l'on découvrait un héros attachant.
Ce nouveau chapitre, Beyrouth paradise, vient enrichir ce panorama historique et l'actualiser à la lumière des événements récents survenus dans la région.

Le pitch et les personnages :

On est ravi de retrouver l'enquêteur Marwan Khalil, véritable incarnation (au sens propre) de l'histoire tourmentée de Beyrouth. Comme le Liban, Marwan est marqué dans sa chair et sa vie personnelle est un vrai livre d'Histoire : sa sœur est morte lors de l'attentat de 1982 qui coûta la vie à Bachir Gemayel, lui-même s'est pris une balle de kalach dans le genou lors de la guerre des milices et sa propre fille a perdu un oeil lors de l'explosion du port en 2020 !
Nous voici rendus en 2024, après deux événements géopolitiques qui viennent de bouleverser le pays, une fois de plus : les israéliens ont eu la peau de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, et la Syrie (le voisin tutélaire) vient de basculer dans d'autres mains avec la chute de Bachar el-Assad.
Notre enquêteur boiteux a vieilli, il a quitté la police corrompue pour travailler à son compte : « à la fin de l’année passée, il a quitté l’open space de la brigade criminelle à Adlieh, après trente ans de bons et déloyaux services. Il ne regrette rien ou presque. »
À son nouveau bureau, une femme, ukrainienne, vient le solliciter pour retrouver sa sœur qui a disparu.
« Cela fait une minute que Zoya Kostuyk est assise face à lui. [...]
Pas conforme aux préjugés que Marwan peut avoir sur les Ukrainiennes qui ne sont réputées que pour une seule chose au Liban. »
La jeune sœur travaillait dans une boîte de nuit : le Paradise, un « temple du sexe tarifé » dans « le quartier rouge de Maameltein [qui] n’est plus que l’ombre de lui-même ».
« Maameltein. C’est ici que les hommes viennent abandonner leur maigre fortune quand ils veulent s’encanailler avec des putes venues d’ailleurs. Quand ils en ont marre de se satisfaire des prostituées syriennes, africaines ou asiatiques qui pullulent désormais dans certains coins de la capitale. Ici, on donne dans la fille de l’Est aux cheveux blonds et aux jambes interminables ».
L'enquête piétine, les questions de Marwan dérangent tout le monde et personne ne parle, jusqu'à un final fracassant où Marwan a concocté un scénario digne d'Hollywood. 
Tout va se dérouler comme dans le film.
Enfin, presque ...

♥ On aime beaucoup :

 L'auteur décrit son héros Marwan comme un « irréductible amoureux de Beyrouth [qui] contemple sa cité en pleine déliquescence ». Mais le lecteur comprend vite que cet « irréductible amoureux de Beyrouth », s'appelle plutôt David Hury (il a vécu là-bas près d'une vingtaine d'années).
Et dans ce deuxième épisode, on s'attache encore un peu plus à Marwan Khalil, placé au cœur du récit et l'auteur est en train d'en faire l'un des meilleurs flics de papier du moment. 
Les fans regretteront juste un peu que la jeune chiite (Ibtissam) ne fasse qu'une timide apparition tardive dans le roman ! Son duo avec Marwan était une belle trouvaille.
 L'intrigue est plutôt traditionnelle (la recherche d'une prostituée disparue) mais c'est particulièrement bien tenu, bien exploité, et l'enquête sert évidemment de prétexte à une visite complète des bas-fonds de Beyrouth.
David Hury tire le meilleur profit de son personnage pour bâtir un roman bien équilibré, entre intrigue policière captivante et contexte historique éclairant. Très réussi. 
Même si c'est une lecture un peu âpre (avec de petites phrases sèches), hélas, bien à l'image de la situation du pays.
 Dans l'épisode précédent, le flic Marwan tenait des propos à charge, très forts, contre le Hezbollah de Hassan Nasrallah. Mais aujourd'hui, cette faction armée est au bord de l'implosion, décimée par les attaques israéliennes. Marwan a donc tourné sa rancœur et son amertume contre la Syrie, le voisin bien trop encombrant qui est à l'origine de nombreuses "disparitions" parmi les libanais.
« Le dossier des disparus – niés par Damas, abandonnés par Beyrouth – reste une plaie ouverte pour tous ces Libanais qui n’ont pas oublié. 
[...] La tutelle syrienne envolée comme par enchantement avec la chute du régime Assad, le Liban se retrouve devant un choix crucial : continuer de creuser sa propre tombe avec les apparatchiks qui vampirisent le pays depuis la fin de la guerre en 1990, ou retourner la table et repartir de zéro avec de nouveaux hommes. »

Pour celles et ceux qui aiment le Moyen-Orient.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 3 décembre 2025

Captagonia (Pierre Pouchairet)

[...] L’affaire du trafic de captagon.


Et si la drogue devenait une arme de destruction massive ?
Ce polar, très documenté, nous emmène en Syrie et au Moyen-Orient, au cœur du trafic de 'captagon', la drogue des djihadistes.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (368 pages, octobre 2024) :

Le breton Pierre Pouchairet fait partie de ces flics passés de l'autre côté du miroir, ceux qui ont troqué leur insigne contre la plume. On découvre (tardivement il est vrai) cet ancien officier des stups qui a œuvré en France mais aussi au Moyen-Orient. Autant dire qu'il connait un peu son sujet !
Avec Captagonia, il nous emmène au cœur d'un juteux trafic de drogue, celui du dérivé du Captagon, une pilule que l'on a coutume (à tort) d'appeler la drogue des djihadistes.
Le roman a reçu le Prix du roman d’espionnage décerné par l’Amicale des anciens des services spéciaux de la Défense nationale et vient d'être ré-édité en poche.

Le contexte :

À l'origine, le Captagon est un médicament psychotrope à base de fénétylline (une sorte d'amphétamine) vendu au début des années 60 par la firme allemande Degussa Pharma Gruppe.
Après son interdiction à cause des risques et des effets secondaires, c'est la Bulgarie qui se lance dans la contrefaçon dans les années 90, mais avec son entrée dans l'Europe (2004), la production va devoir s'exporter ensuite au Liban et en Syrie.
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État. »
« La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière , soit dix pour cent de son PIB. »
Le produit actuel est utilisé comme un substitut bon marché à la cocaïne et c'est au Moyen-Orient et notamment dans la péninsule arabique (en Arabie Saoudite via la Jordanie) que l'on trouve le plus de 'consommateurs'.
Le livre prémonitoire a été publié quelques semaines avant la chute du régime baasiste fin 2024, et quelque temps après, le chef du groupe rebelle syrien qui a défait Bachar El-Assad, déclarait que l’ancien président avait « semé le sectarisme et le captagon ».
L'auteur, qui s'est soigneusement documenté, ne mâche pas ses mots et n'hésite pas à désigner clairement les coupables :
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État.
[...] La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière, soit dix pour cent de son PIB.
[...] Une grande partie du trafic est organisée par Maher El Assad, le frère de Bachar, mais il n'est pas le seul. D'autres entités militaires sont impliquées.
[...] Le trafic était organisé et encadré par le Mukhabarat, les services secrets syriens. »

Le pitch et les personnages :

Dans ce livre sur le front de lutte contre la drogue, l'Europe doit faire face à une menace sans précédent.
« [...] L’idée était bien de diversifier la clientèle en s’attaquant au commerce européen, peu touché par le captagon.
[...] Le chef de l’antenne du FSB à Damas, c’est lui qui a imaginé et proposé à Moscou un plan [...]. Pour les Russes, l’idée est de mener ce plan machiavélique loin de leur territoire.
« Il y aurait des milliers de morts. On ne peut pas en évaluer précisément le nombre, mais je pense qu’il pourrait s’agir de dizaines, voire de centaine de milliers de victimes.
[...] L’affaire du trafic de captagon, bien que classée secret défense, était aujourd’hui en tête de toutes les préoccupations. »
Interpol, la DGSE et plusieurs autres services plus moins secrets lancent une opération en Jordanie puis en Syrie, pour enrayer le trafic de drogue vers l'Europe.
C'est Maïssa Thabet, une fliquette franco-palestinienne, qui se retrouve chargée de repérer les trafiquants et leurs labos en Syrie : « elle n’en avait pas terminé avec son nouveau job de Mata-Hari » et elle va devoir jouer les apprentis espionnes.
« Ce qu’on lui demandait n’était ni plus ni moins que de procéder à une action d’infiltration en territoire hostile. Une opération barbouzarde. »
Le lecteur fidèle de Pouchairet pourra également retrouver Léanne Vallauri, l’héroïne des romans bretons de cet auteur, puisque l'intrigue comme la drogue prennent leur source au Moyen-Orient bien sûr avec Dubaï, Amman ou Damas, mais vont se projeter jusqu'en Bretagne.

♥ On aime un peu :

 Pouchairet invite son lecteur à un véritable briefing sur le trafic de captagon. L'auteur maîtrise son sujet et ses personnages vont nous expliquer en détail ce qu'est cette drogue, qui la fabrique, qui l'achemine, qui la revend et à qui.
Cet exposé terriblement instructif est tout à l'honneur de cet ancien flic des stups qui dédie même son livre à « tous les hommes de l'ombre qui œuvrent au quotidien pour la sécurité de notre pays »
Pour s'assurer de notre attention, il imagine même un scénario catastrophe, faisant de cette drogue une arme de destruction massive en Europe. Un scénario tout aussi crédible que celui d'avions allant percuter les tours du World Trade Center.
 Si l'aspect documentaire est rigoureusement travaillé (tout cela est vraiment très instructif), le lecteur reste un peu sur sa faim pour ce qui est du volet thriller ou espionnage. L'intrigue de ce polar est un peu lourde à faire décoller et il est difficile de s'intéresser aux différents personnages qui, hormis la fliquette franco-palestinienne, sont dépeints à grands traits un peu stéréotypés. 
Si ce livre est assurément à lire comme un dossier très instructif sur une réalité peu connue du public, il ne prétend pas au titre de thriller de l'année mais doit se lire plutôt comme une série B avec quelques retournements rocambolesques de dernière minute. Pour le suspens.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio et un article du Monde.
Livre lu grâce à La Manufacture de livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 29 septembre 2025

Je est un autre (Joël Alessandra)

[...] L'homme aux semelles de vent.


À 20 ans Arthur Rimbaud arrête définitivement la poésie et s'en va se perdre sur les chemins d'Afrique. Alessandra part aujourd'hui sur ses traces pour nous ramener le carnet de route que le poète maudit n'a jamais dessiné. Une belle invitation au voyage où les aquarelles font écho aux vers du poète.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (160 pages, août 2025) :

On ne connaissait pas encore Joël Alessandra, un bédéiste voyageur qui a vécu à Djibouti et déjà suivi les traces d'André Gide au Tchad ou d'Amin Maalouf au Moyen-Orient.
Il n'est donc pas très surprenant qu'il nous invite ici à suivre les pas d'Arthur Rimbaud dans la Corne d'Afrique, entre Aden et Djibouti, à « Bab-el-Mandeb, la 'porte des larmes'. C'est le détroit qui fait communiquer la mer Rouge et l'océan Indien ».
Voici ses carnets de voyage : Je est un autre1.

Le canevas :

Arthur Rimbaud n'a pas vingt ans (vingt ans !) quand il arrête définitivement d'écrire de la poésie et, en 1876, s'engage dans les troupes coloniales jusqu'aux Indes Néerlandaises de Java, puis se fait déserteur pour Alexandrie, Chypre, le Canal de Suez, Djeddah, et enfin Aden et le Harar, une région du nord-est de l'Éthiopie où il s'essaie au commerce de café et d'armes.
« Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. »2
« Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval à travers le désert de Somalie. Harar est une ville colonisée par les Égyptiens et dépendant de leur gouvernement. »3
Rimbaud n'a que 26 ans quand il arrive dans la ville sainte de Harar. On l'appelle Ato Rimbo, il fréquente une femme abyssine quelque temps, Mariam, est-ce celle d'un dernier poème ? 
Mais du Harar, la postérité littéraire n'aura droit qu'à quelques lettres du poète maudit échangées avec les siens.
« Rimbaud n'a plus écrit, non ... pas de vers de fin de vie ... son dernier poème date de 1874, il est mort en 1891. »
« Moi, je crois qu'il a continué la poésie ... dans sa tête. »
Alors 140 ans plus tard, Alessandra s'imagine un double de papier (comme en écho au titre de l'album1), un autre Joël qui part à la recherche d'un hypothétique dernier poème, même un dernier vers seulement, écrit par celui que Paul Verlaine surnomma « l'homme aux semelles de vent », celui que Paul Delahaye appela « le voyageur toqué ».
« Une chimère ! Une drôle de quête ! Je crois bien que ce voyage est finalement un prétexte. Une échappatoire. [...] Fuir, en somme. Et si fuir était une bonne chose ? »

♥ On aime beaucoup :

 Joël Alessandra est un « poète discret des cases et des encres », c'est ce qu'en dit l'écrivain djiboutien Idris Youssouf Elmi dans sa postface.
Il fallait du culot pour s'intéresser à ce monument de la littérature, à ce poète maudit qui n'écrivait plus. Pour aller questionner la poésie des Soufis jusque dans leurs villes saintes.
Mais le magnifique carnet de voyage qu'en a rapporté Alessandra, c'est un peu celui que Rimbaud n'a jamais dessiné, les images qui peuplaient sans doute ses visions à l'époque, où le khat avait remplacé l'absinthe, dans une région où les maisons et les habitants n'ont peut-être pas tellement changé.
 On tient là un bel et gros objet, 160 pages de papier épais où se déploient les aquarelles d'Alessandra, à couper le souffle : de véritables peintures aux chaudes couleurs exotiques d'autant que la mise en page est un peu celle d'un roman graphique qui laisse place à de belles planches et même de doubles-planches.
Une très belle invitation à la poésie du voyage et des rencontres que l'on reviendra feuilleter souvent comme un album photos, celles d'un beau voyage que l'on vient de faire en compagnie de Joël et du fantôme d'Ato Rimbo.
___________________
1 : le titre est celui d'une phrase célèbre de Rimbaud dans sa Lettre du Voyant à Paul Demeny (1871)
2 : extrait de Une saison en enfer (1873)
3 : extrait d'une lettre d'Arthur Rimbaud datée du 13 décembre 1880 

Pour celles et ceux qui aiment la poésie des rencontres.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 24 septembre 2025

Que s'obscurcissent le soleil et la lumière (Frédéric Paulin)

[...] Le chaos va s’ajouter au chaos.


Dernier épisode, très attendu, de la trilogie de F. Paulin qui nous éclaire brillamment sur les enjeux de la Guerre du Liban au cours des années 70 et 80.
Mais c'est aussi un regard critique porté sur la France de l'époque, ses compromissions et sa diplomatie, ses grandes manœuvres et ses petites combines.

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L'auteur, le livre (384 pages, septembre 2025) :

Frédéric Paulin termine magistralement ici sa trilogie sur la Guerre du Liban avec le troisième épisode : Que s'obscurcissent le soleil et la lumière.
Tout avait commencé en 2024 avec Nul ennemi comme un frère qui couvrait les années 70 puis 80.
Ce fut ensuite, début 2025, Rares ceux qui échappèrent à la guerre qui nous rappelait les années 80.
Ce second épisode se refermait sur le bruit de l'explosion de l'attentat de la rue de Rennes (en septembre 86) dont l'écho résonne encore lorsque débute ce troisième et dernier opus consacré à la fin des années 80 jusqu'à la libération des otages français et une nouvelle invasion du pays par la Syrie en 1989.

Le contexte et les personnages :

Comme dans toute bonne série, on a le plaisir de retrouver, aux côtés des personnalités bien réelles de l'époque, ces personnages de fiction qui vont continuer à nous servir de guides dans l'imbroglio libanais où se mêlent trop étroitement politique, guerre et religion : Kellermann l'agent de l'ambassade accro aux anxiolytiques et à la belle Zia al-Faqîh l'interprète chiite, l'arrogant Christian Dixneuf l'agent de la DGSE, la juge antiterroriste Gagliago et son mari des RG, les chrétiens maronites de la famille Nada, ...
Aucun n'est tout à fait sympathique, chacun se débat dans une Histoire où les enjeux le dépasse et tous vont être particulièrement malmenés dans ce troisième épisode de la série.
F. Paulin nous parle évidemment du Liban mais on (ré-)apprend également beaucoup de choses sur la France de l'époque, celle qui croyait encore tirer les ficelles de sa diplomatie : nous voici au cœur de la cohabitation Mitterrand-Chirac, dans les coulisses où se jouent les grandes manœuvres et les petites magouilles de Tonton pour sauvegarder son pouvoir et celles de la droite pour le reconquérir derrière Chirac et Pasqua.
Il n'est jamais inutile de réviser un peu notre propre passé récent, même avec une vue depuis Beyrouth !
« La guerre au Liban n’a jamais été que la guerre menée par des puissances étrangères à travers leurs pions libanais.
[...] — Ma guerre ? Mais cette guerre, c’est aussi celle de la France. Celle des Israéliens, des Syriens, des Iraniens, des Français, des Américains, peut-être même avant d’être la nôtre. Dixneuf tire une longue bouffée de sa cigarette, recrache la fumée.
— Votre guerre, c’est une putain de guerre mondiale, en fait.
[...] Le Liban, ce grand bordel. Le Liban n’en finit pas de se faire la guerre. Les alliances, les mésalliances, les contre-alliances, les fausses alliances. Qui peut encore tenir la chronique de cette guerre ? »

♥ On aime :

 Bien sûr c'est un roman, avec quelques personnages de fiction pour rendre notre lecture agréable, avec des espions et de l'action, des victimes et du suspense, des méchants et des gentils (euh, des gentils, y'en n'a pas beaucoup), mais ce n'est pas un thriller à la James Bond, c'est un roman à la belle façon de Frédéric Paulin : c'est l'Histoire avec un grand "H" qui nous est contée et les faits relatés sont méticuleusement vérifiés par cet auteur scrupuleux qui possède l'art et la manière de mettre tout cela en lumière pour notre bonne compréhension. Question de perspective.
La trilogie de Frédéric Paulin fournit un éclairage politique et une vue analytique de l'histoire du pays.
Désespérante mais analytique.
« Le chaos est, à nouveau, la seule solution qui s’offre.
[...] Le chaos va s’ajouter au chaos. »
Pour autant, on ne rejoint pas tout à fait le clan des très enthousiastes : au fil de ces trois épisodes, Frédéric Paulin nous semble avoir beaucoup hésité entre le roman (avec ses personnages de fiction, plutôt bien choisis) et la chronique historique (plutôt magistrale) et le lecteur ne sait jamais trop sur quel pied danser.
 Ces lectures n'en demeurent pas moins des plus révélatrices du destin tragique de ce pays, véritable Moyen-Orient en miniature.
Reconnaissons à F. Paulin le mérite de nous avoir permis de comprendre les enjeux des pays voisins (Syrie, Iran, Israël, ...), les compromissions de la France (ah le fameux prêt Eurodif !) ou celles des États-Unis (ah l'affaire Contra-Iran !), ou bien encore les origines du Hezbollah.
Rien que pour l'éclairage ainsi donné et notre compréhension, cette trilogie du passé s'avère une lecture primordiale pour mieux saisir le présent et l'on regrette presque que la série se termine ici et que l'auteur n'ait pas encore osé aborder un passé plus récent.
Le manque de recul nécessaire sans aucun doute, alors patientons, cela viendra sûrement !
« Dès son apparition, le Hezbollah a mêlé effort de guerre et soutien social. Il défend les déshérités. Le parti a construit des écoles, des hôpitaux, des centres de soins et des cliniques dentaires, il s’occupe des familles des martyrs et des blessés, des nécessiteux, il aide à reloger les exilés ou ceux qui ont tout perdu, il développe des services sociaux parallèles. Dans la Dâhiye où l’État est plus absent encore qu’ailleurs au Liban, le Hezbollah est un État providence à lui tout seul. Il a sans doute évité une plus grande catastrophe sociale chez les chiites. Le Hezbollah est tout ici. »

Pour celles et ceux qui aiment comprendre aujourd'hui.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 15 septembre 2025

Lire Lolita à Téhéran (Azar Nafisi)

[...] Cette histoire leur avait plu, voilà tout.


Entre l'essai littéraire et le récit autobiographique, la professeure Azar Nafisi nous invite à réviser nos classiques et la révolution iranienne.

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L'auteur, le livre (432 pages, mai 2024 chez Zulma, 2004 chez Plon et 2003 en VO) :

Azar Nafisi est née en 1947 à Téhéran dans une famille privilégiée et lettrée (son père fut maire de Téhéran lorsque le Shah régnait et reçut la Légion d'honneur des mains de De Gaulle). 
Après avoir été exclue de l'université où elle enseignait la littérature occidentale puis réintégrée, elle finira par démissionner et réunira clandestinement chez elle quelques jeunes femmes, tous les jeudis matin pendant près de deux ans, notamment pour leur faire Lire Lolita à Téhéran.
En 1997, elle choisira l'exil aux États-Unis.
Ce livre autobiographique raconte cette expérience et un film (un peu décevant) en a été tiré cette année, réalisé par l'israélien Eran Riklis avec Golshifteh Farahani dans le rôle de l'auteure et professeure Azar Nafisi.
Un film qu'il faut sans doute relier au Cercle des poètes disparus ou au Sourire de Mona Lisa.

À l'heure où les femmes afghanes ont volé la vedette aux iraniennes, à l'heure où certains voudraient ré-écrire des œuvres du passé jugées non conformes et où d'autres voudraient interdire le port du voile chez nous, il n'est peut-être pas inutile de lire ou relire Azar Nafisi. 
La traduction de l'anglais (États-Unis) est signée par Marie-Hélène Dumas.

Le pitch et ... les livres :

Laissons Azar Nafisi nous résumer elle-même ses mésaventures de professeure iranienne :
« À l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université, j’ai décidé de me faire plaisir et de réaliser un rêve. J’ai choisi sept de mes étudiantes, parmi les meilleures et les plus impliquées, et je les ai invitées à venir chez moi tous les jeudis matin pour parler littérature.
Le séminaire avait pour thème les rapports de la fiction et de la réalité.
Nous lisions les classiques persans, comme Les Mille et Une Nuits de Schéhérazade, notre dame de la fiction, et ceux de la littérature occidentale, [...] ceux de Jane Austen, de Nabokov et de Flaubert. »
Au cœur de cet érudit gynécée littéraire, les meilleurs moments sont sans doute les arrivées des jeunes femmes le jeudi matin, chacune leur tour, quand elles retirent leur uniforme imposé, voile et robe sombre, dévoilant les couleurs de leurs vêtements occidentaux. 
« Quand elle a enlevé sa robe et son foulard, je suis restée pétrifiée. Elle portait un T-shirt orange rentré dans un jean moulant, et des bottes marron, mais le plus impressionnant était encore la masse luisante de cheveux brun foncé qui flottait maintenant autour de son visage et qu’elle secoua de droite à gauche. »
Bien loin d'être une simple collection d'anecdotes personnelles, le livre, découpé en plusieurs parties ou sections, est un véritable essai littéraire : n'oublions pas que l'auteure est tout de même professeure de littérature !
Chaque épisode est l'occasion de décortiquer minutieusement l'un des grands romans de la littérature étasunienne (heureusement Wikipédia nous propose d'excellents résumés !) et de nous immerger dans l'une ou l'autre des périodes de la révolution iranienne

 La première partie est consacrée à la Lolita de Nabokov, à Téhéran c'est la fin des années 90 avant que Azar Nafisi ne quitte l'Iran pour les US, c'est l'épisode du fameux gynécée littéraire.
À première vue le parallèle est assez limpide : si Humbert (le héros solipsiste de Nabokov) tentait de façonner sa Lolita à l'image de sa fiction sexuelle, les imams iraniens voulaient modeler les femmes du pays selon leur propre fiction.
« Un régime totalitaire qui s’introduisait constamment jusque dans les moindres recoins de nos vies privées et nous imposait sa fiction sans pitié. »
Fiction, c'est bien le mot-clé pour Azar Nafisi et c'est le thème de ses séminaires, de ses conférences et de son enseignement littéraire.
Quand à l'âge de la trop jeune Lolita victime de son prédateur...
« Cette enfant, si elle avait vécu sous la République islamique, aurait été depuis longtemps bonne à être mariée à des hommes plus vieux que ne l’était Humbert. »
 Lorsqu'elle s'attaque à Gatsby (Le magnifique de Fitzgerald), l'auteure revient sur la révolution islamique des années 79 et c'est peut-être la partie la plus intéressante où l'on va redécouvrir ces événements, vécus de l'intérieur.
 Ce sera ensuite le tour de l'écrivain Henry James et des années 80, celles de la guerre Iran-Irak et des raids aériens sur Téhéran.
 Enfin, nous revoici dans les années 90, Khomeiny est décédé, réactionnaires et réformistes s'affrontent sans que s'améliore beaucoup la condition des iraniennes et le lecteur retrouve le gynécée littéraire qui entreprend cette fois l'étude des romans de Jane Austen, avant que vienne le temps de l'exil.

♥ On aime :

 On peut s'étonner du succès de cet ouvrage atypique qui tient plus de l'essai littéraire que du classique récit autobiographique. Il faut se laisser promener entre deux par la très belle plume d'Azar Nafisi, qui laisse son lecteur picorer de ci ou de là, mais j'avoue en avoir appris beaucoup plus sur la littérature que sur l'Iran. 
Peut-être parce que l'auteure se met délibérément en retrait des convulsions politiques qui ont secoué son pays.
Mais c'est assurément un livre écrit au féminin, avec ces jeunes iraniennes au cœur d'une histoire racontée par une femme qui s'intéressent beaucoup aux personnages féminins des romans des auteur(e)s cité(e)s plus haut.
 Et puis bien sûr, il est impossible de ne pas succomber au charme de ces étudiantes et leur professeure, celles qui ouvrent et referment le livre, ce gynécée littéraire, ce cercle des poétesses disparues [clic et clac]. 
C'est avec elles que l'on va (re-)découvrir les grands classiques de la littérature anglo-saxonne et/ou (re-)visiter les épisodes de la révolution iranienne.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes et la littérature.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Zulma (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 10 septembre 2025

Rojava - tome 1 (Ducoudray & Morice)

[...] La vie ! La femme ! La liberté !


Il faut saluer cette sympathique mise en images du combat des femmes du Kurdistan : il n'y a pas que des barbus au Moyen-Orient.

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Les auteurs, l'album (56 pages, août 2025) :

La rentrée littéraire c'est aussi des albums BD : voici Rojava avec Aurélien Ducoudray au scénario et Sébastien Morice au dessin.
Sa formation d'architecte permet à S. Morice de se montrer très réaliste dans les scènes de guérilla urbaine au cœur des ruines syriennes et A. Ducoudray a réalisé de son côté un gros travail de documentation pour décrire cet épisode de la guerre civile syrienne. 
Un second épisode est programmé : on a déjà hâte !

Le contexte, le pitch et les personnages :

L'héroïne, Rojava, est une très jeune femme kurde (16 ans !) qui s'engage comme sniper (snipeuse ?) dans les YPJ, la déclinaison féminine (depuis 2013) des YPG (Yekîneyên Parastina Gel : Unités de Protection du Peuple), la branche armée de la lutte pour l'indépendance du Kurdistan au Moyen-Orient.
La nouveauté peut-être, c'est que les dirigeants des unités YPJ sont des dirigeantes, leurs chefs sont des cheffes, et ça c'est un peu nouveau dans l'histoire du combat au féminin.
Leur cri de ralliement : « La vie ! La femme ! La liberté ! »
L'ironie de la chose (si ironie il y a ici), c'est qu'elles sont devenues les bêtes noires de Daesh : aux yeux des barbus intégristes, se faire tuer par une femme est déshonorant et ferme la porte du paradis ...
Rojava c'est aussi le nom de la région du nord de la Syrie, c'est donc la partie sud-ouest du Kurdistan.

Lorsque la snipeuse Rojava débarque dans l'album, elle tient le rôle principal dans un reportage Youtube filmé par des journalistes occidentaux, ce qui ne plait pas forcément à la commandante de la section, Rukan.
Pour la petite histoire, A. Ducoudray a eu cette idée en lisant (chez son dentiste !) un reportage-photo de Paris-Match sur des combattantes kurdes vêtues de propre, maquillées, baskets neuves aux pieds, comme à la fashion-week : sans doute un peu d'habile propagande de la part du PKK !

♥ On aime :

 Au premier abord, on pourrait croire à une BD pour ados, mièvre et éducative : l'héroïne est moitié snipeuse moitié youtubeuse et il y a même dans l'équipe une gamine qui collectionne les photos de martyrs !?
De plus, A. Ducoudray parsème son récit de blagues anti-Daesh histoire de détendre un peu une atmosphère de guérilla pour le moins tendue.
Mais ce n'est qu'une amusante façade, et le propos, très documenté, va s'avérer bien plus sérieux que cela.
« [...] Après mon premier affrontement, j'ai décidé de ne plus avoir mes règles ... À partir de là, j'étais dans un monde où il n'y avait plus que la mort, donc continuer chaque mois d'avoir un rappel que je pouvais donner la vie, ça ne coïncidait pas avec ce que je vivais ... »
Ou bien encore :
« [...] - Tiens, mets ce caillou dans ton slip. Chaque fois que tu seras couchée pour tirer, ça te griffera le ventre et tu t'endormiras pas ... Le confort c'est l'ennemi du sniper. »
Pour cette dernière anecdote, A. Ducoudray s'est sans doute inspiré du livre de Azad Cudi, célèbre sniper kurde iranien ("Sniper - Ma guerre contre Daech" éditions Nouveau Monde).
➔ On sait que les guerres changent les pays et les frontières, mais aussi les habitants et les mœurs. Les américains l'ont découvert à la fin de la Seconde Guerre Mondiale quand les noirs sont revenus au pays après avoir servi dans les armes et été acclamés en libérateurs en Europe, ... tout comme les blancs, ou bien encore quand les GI sont rentrés chez eux et ont retrouvé des femmes qui avaient pris les affaires en main ... en leur absence.
Les femmes des brigades YPJ espèrent qu'il en sera de même au Kurdistan, si du moins ces guerres prennent fin un jour.
« [...] Contre Daesh, on est tous égaux, mais après ?
Ils me respectent parce que j'ai un fusil et un uniforme. Change le costume, le respect part avec. 
Notre plus grand combat après Daesh, sera celui d'une société mixte vraiment égalitaire. » 
 Les dessins de S. Morice sont ceux d'une belle ligne claire et laissent toute la place à l'intrigue et aux personnages, dessinés et typés avec soin. On a déjà évoqué son passé d'architecte et la colorisation comme les éclairages font ressortir les différentes ambiances : le bleu pour la nuit sur la terrasse, le rouge au fond des tunnels creusés sous la ville, les ocres du désert, ... 

Pour celles et ceux qui aiment les femmes battantes.
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Album lu grâce aux éditions Bamboo/Grand Angle (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.  

mercredi 20 août 2025

Les mouettes - Mission Iran (Thomas Cantaloube)


[...] Leur mission avait été bancale dès le départ.

Second épisode du feuilleton littéraire dérivé de la fameuse série tv Le Bureau des Légendes. Une aventure très réussie où Cantaloube, très documenté comme d'habitude, porte un regard un peu nouveau sur cet Iran qui est toujours, hélas, au cœur de l'actualité.

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L'auteur, le livre (304 pages, août 2025) :

En 2024, les éditions Fleuve noir ont lancé une série littéraire, un spin off, dérivée de la fameuse série tv Le Bureau des Légendes et l'écriture en a été confiée au journaliste-écrivain Thomas Cantaloube que l'on connait déjà pour ses thrillers géopolitiques comme Requiem pour une République ou encore Frakas.
Le premier épisode s'intitulait Les mouettes - mission Lybie, et voici la suite avec Les mouettes - mission Iran.
Les mouettes, c'est le surnom de ces commandos de la DGSE qui sont chargés, en terres étrangères, des basses besognes de notre chère république.

Les personnages :

Comme dans toute bonne série, on va pouvoir retrouver nos personnages préférés.
Yannick Corsan, le héros, qu'on surnomme Icare (ça lui va bien, il est un peu tête brûlée), toujours en conflit avec sa hiérarchie depuis « ses récentes sorties de route en Serbie, au Sahel » et qui n'a jamais vraiment fait le deuil de la disparition un peu mystérieuse de son épouse, Clarisse.
Sa nouvelle chérie Mélanie, une « spécialiste rattachée à la direction technique », une droniste, qui ne fait pas partie des commandos mais va se trouver embarquée avec Corsan même si « la définition de son poste à la DGSE n’incluait pas le jogging nocturne en terrain hostile ».
Et puis bien sûr, les patrons du Service Action comme Marie-Jeanne Duthilleul (c'était Florence Loiret Caille à l'écran) ou Marcel Gaingouin (Patrick Ligardes). Les fans auront même la surprise de voir apparaître (sur le papier !) Phénomène, « l’espionne à la voix fluette », mais je n'en dis pas plus.

Le pitch :

À la fin de l'épisode précédent, on avait laissé le colonel Hector Feyder, un collègue de Corsan, en bien mauvaise posture à Alger : il avait été enlevé par des affreux.
La DGSE cherche tous azimuts dans quelles mauvaises mains il peut bien être retenu comme otage ...
Dans le même temps les nord-coréens sont en train de livrer aux iraniens de quoi faire voler leur future bombinette : le bouquin a sans doute écrit il y a plusieurs mois, mais l'actualité a bien vite rattrapé la fiction et ce dossier Iran est donc on ne peut plus actuel ! 
Alors que tout le monde s'affaire à retrouver l'otage Hector, les patrons tirent Corsan du placard où il était en punition et l'envoient avec quelques collègues intercepter le convoi coréen avant la frontière iranienne.
Bien entendu les lecteurs avisés savent bien que rien ne va se dérouler comme prévu et que Cantaloube nous a concocté un scénario aux petits oignons : « leur mission avait été bancale dès le départ : précipitée, hasardeuse et mal dirigée. Elle rejoindrait dans leurs archives les dizaines d’autres qui avaient été interrompues ou qui avaient tout bonnement échoué, parfois gravement, parfois sans dommages ».
Corsan serait-il en train de « en train de mener sa "mission de trop", celle qui lui échappait » ?
Et puis tout comme dans l'épisode précédent, la dernière page recèlera une petite surprise qui viendra relancer le suspense de cette série. Vivement la suite ! 

♥ On aime beaucoup :

 Voilà un épisode beaucoup plus réussi que le précédent où le lecteur peinait un peu à renouer avec la série, les différentes intrigues et les personnages : c'est un peu le problème des premiers épisodes, qui doivent à la fois relancer l'histoire et poser les bases de la nouvelle saison.
Depuis la mission Sahel, c'est chose faite, et dans cet épisode qui peut éventuellement se lire indépendamment du précédent,Thomas Cantaloube peut maintenant déployer tout son art dans une nouvelle région :  le Baloutchistan, "partagé" arbitrairement entre le Pakistan, l'Afghanistan et l'Iran. Le refrain est malheureusement connu : « on continuait à se battre sur tous les continents à cause de traits de crayon intempestifs dessinés sur des cartes un ou deux siècles auparavant par des aristocrates ou des diplomates, dont certains n’avaient jamais mis les pieds dans les lieux dont ils avaient la charge ».
Oui, on tient cette fois un excellent thriller d'action où les différentes intrigues (l'otage, le convoi iranien, le passé du héros, ...) s'imbriquent parfaitement. Le lecteur, bien calé dans son fauteuil, peut enfiler son treillis et lacer ses rangers en toute confiance, c'est parti pour une mission à haut risque !
 Mais on sait bien que Cantaloube n'est pas un auteur ordinaire de thrillers, même inspirés de l'actualité brûlante, c'est aussi un excellent pédagogue et il aura l'occasion ici de nous faire partager un point de vue original, un peu décalé et donc passionnant, sur l'Iran car « contrairement à ce que laissait entendre sa catégorisation en tant que pays du "Sud global", euphémisme bien-pensant remplaçant les concepts de "pays en développement" ou de "tiers-monde", l’Iran fonctionnait comme la plupart des nations développées ».
« [...] Nous savons tous très bien que, si les Iraniens veulent vraiment la bombe, ils l’auront. S’ils veulent vraiment des missiles performants, ils les construiront. Je n’ai aucune confiance ni aucune sympathie envers les mollahs qui gouvernent cette nation, mais on ne cesse de traiter l’Iran comme un pays du tiers-monde à moitié cinglé et marginal alors qu’il s’agit d’une grande puissance dotée de ressources économiques, militaires, commerciales, et surtout intellectuelles. On a affaire à des Perses dont l’histoire est aussi riche que celles des Romains et des Grecs. »

Pour celles et ceux qui aiment la géopolitique.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve noir (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 10 février 2025

Beyrouth forever (David Hury)


[...] Mais qui tuerait pour un livre ?

Le journaliste français David Hury nous propose un polar à Beyrouth. Une façon séduisante de réviser notre leçon d'histoire du pays tout en suivant un duo d'enquêteurs original : un vieux roublard maronite et une jeune chiite sortie du rang.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (304 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Le journaliste français David Hury fut correspondant au Liban pendant de nombreuses années.
Avec Beyrouth forever, il nous propose un polar, prétexte à réviser l'histoire douloureuse de ce pays qu'il connait intimement et aime profondément - comme l'indique le titre. 
Ce roman policier vient à point pour compléter la série de livres qu'est en train de publier Frédéric Paulin, puisque notre auteur s'intéresse ici à l’écriture de l’Histoire et parfois la non-écriture de l’Histoire.
David Hury est arrivé à Beyrouth le 16 janvier 1997, il en est reparti 18 ans plus tard, le 16 janvier 2015 et son roman sort le 16 janvier 2024 ! Il croit aux signes du destin et veut ici nous faire partager son amour pour ce pays.

Les personnages :

Il sera beaucoup question d'histoire et même d'un manuel d'histoire dans ce roman et l'inspecteur Marwan Khalil est lui-même un condensé du Liban et de sa capitale Beyrouth. Nous sommes en 2023 et dans la chair de Marwan et la chair de sa chair, on peut lire comme dans un livre d'histoire.
Sa sœur cadette est décédée de ses blessures en 1982 : la faute à "l’explosion de la rue Sassine qui avait emporté quatre jours plus tôt le président Bachir Gemayel".
Son genou le fait terriblement souffrir : la faute à une kalach dont "une balle de 7,62 mm est venue lui lécher la rotule par une belle après-midi de juin 1988, et lui a laissé une saloperie de mauvais souvenir. Putain de guerre des milices".
Sa fille Maha est partie vivre en France après avoir perdu un oeil à Beyrouth : la faute à "l'explosion du port en août 2020".
Comme tout libanais, Marwan est un "fonctionnaire doté d’une conscience professionnelle à géométrie variable".
Et voilà que son patron, celui qu'on surnomme Chivas, lui colle dans les pattes une toute nouvelle recrue, une gamine. Ibtissam Abou Zeid est une jeune chiite à la "French manicure impeccable" et au "voile sans le moindre faux pli" alors que lui est de confession maronite et qu'il a largement "passé l'âge de faire du babysitting".
[...] Dis-toi que c’est sympa ! Que c’est comme dans les films américains : un vieux roublard comme toi et une petite jeune pétrie de naïveté. Vous irez très bien ensemble.
Marwan ne trouve pas ça drôle du tout mais nous on se marre en douce : David Hury semble avoir trouvé là un excellent duo d'enquêteurs !
Un duo qui appelle une suite, Mr Hury !

Le canevas :

Dans l'un des rares immeubles encore debout en ville, les voisins appellent la police quand ils voient les asticots passer sous la porte de l'une des résidentes car "tout se décompose plus vite au Liban qu’ailleurs, de toute façon. Les cadavres comme le reste".
Après des années de grandes compromissions et de petites corruptions, de mauvais tabac et de vodka de contrebande, à quelques semaines seulement de la retraite, le vieil inspecteur fatigué Marwan Khalil voudrait bien partir en bouclant un beau dossier, au moins une fois dans sa carrière.
Même s'il lui faut, pour cela, mener l'enquête avec, accrochée à ses basques, la jeune recrue musulmane qu'on vient de lui coller dans les pattes.
[...] – Ils ont un cadavre sur les bras, et ont des doutes a priori.
– Quel genre ?
– Une vieille dame.
– T’as quoi d’autre ?
– C’est le concierge qui les a prévenus, à cause de l’odeur et des asticots qui sont passés sous la porte et qui se baladent sur le palier.
– Charmant.
[...] – On a quoi sur la morte ? demande froidement Marwan, adossé à la colonne centrale de la cage d’escalier.
– Aimée Asmar, 77 ans. Universitaire à la retraite, répond illico son adjointe.
– Quelle université ?
– L’Université libanaise. Elle est historienne, c’est une spécialiste de la géopolitique de la région. Elle a écrit plein de livres, j’ai la liste.
– Comment tu sais tout ça ?
– Google.
Petite conne, avec son Google.
Ce livre d'Histoire, intelligemment intégré à l'intrigue, sera la clé de voûte de ce roman et en fera même tout le sel.

♥ On aime :

 David Hury place l'histoire du Liban au cœur de son bouquin : la vieille dame assassinée était une éminente professeure d'histoire qui avait entrepris d'écrire les derniers chapitres d'un nouveau manuel d'histoire du Liban quand les bouquins officiels s'arrêtent en 1943, à l'indépendance du pays, et se gardent bien d'expliquer la difficile période contemporaine. 
Dans un pays où le consensus sert de masque aux pires compromissions, ce manuel d'histoire était un projet à haut risque.
[...] – On dit toujours que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire, n’est- ce pas ?
– Peut- être bien, oui… mais le problème, c’est qu’au Liban, il n’y a pas eu de vainqueur.
[...] – Qui aurait eu intérêt à tuer madame Asmar, selon vous ? lance l’inspecteur en expirant la douce fumée.
– Tout le monde, je suppose. Ceux dont les noms apparaissent, noir sur blanc, dans son manuel scolaire et qui auraient préféré qu’on les oublie… et les vaniteux qui auraient aimé y être et qui n’y sont pas.
[...] Mais qui tuerait pour un livre ? Plus personne ne lit de nos jours !
 L'auteur aime visiblement ce pays où il a passé de nombreuses années et qu'il connait si bien. Trop bien peut-être et donc son héros tient des propos vraiment aigres sur ce Liban qui n'est plus le pays du miel et du lait. Les factions et les communautarismes qui gangrènent le Liban depuis des décennies et maintiennent le pays dans la décomposition la plus complète, sont amèrement critiqués. La charge contre le Hezbollah de Hassan Nasrallah est très sévère (ça se passe en 2023, peu de temps avant son élimination par Israël).
Mais ce flic Marwan, "ne quitterait le Liban pour rien au monde, même si plus rien ne fonctionne dans ce pays où seuls les nouveaux riches rotent le miel et le lait.". Un pays qu'on peut haïr et aimer dans le même mouvement parce que "le Liban est facile à détester, mais tellement attachant en même temps".
 Le roman de David Hury est pétri de vécu et nous donne une vue synthétique de l'histoire du pays. Désespérante mais synthétique. Ce polar vient compléter habilement les bouquins de Frédéric Paulin qui donnent un éclairage plus politique et une vue plus analytique de l'histoire du pays. Désespérante mais analytique.

La curiosité du jour :

C'est au Liban que l'auteur découvrira le chanteur français Bernard Sauvat plus connu à Beyrouth qu'à Paris, nul n'est prophète en son pays ! Un chanteur dont est fan le héros du bouquin et qu'on peut écouter ici (sur Radio Libertaire) avec une sympathique interview de l'auteur. 

Pour celles et ceux qui aiment le Moyen-Orient.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans Benzine , CulturAdvisor et ActuaLitté.

lundi 23 septembre 2024

Mesopotamia (Olivier Guez)


[...] Ils viennent de fonder le Moyen-Orient moderne.

Le destin exceptionnel d'une femme qui ne l'était pas moins ou le récit de la création du Moyen-Orient moderne, une région que les français de l'époque commençaient à appeler le Proche-Orient. 

L'auteur, le livre (416 pages, août 2024) :

Olivier Guez nous transporte à une période mal connue (le début du siècle dernier, l'entre deux guerres) dans un Moyen-Orient dont on parle beaucoup mais que l'on ne connait pas si bien que cela, il nous invite à suivre la trace d'une totale inconnue (qui donc avait entendu parler de Gertrude Bell !?) : alors avec un tel carnet de route, on ne peut que répondre à son invitation et monter à bord du premier vapeur en partance pour la Mésopotamie.

♥ On aime beaucoup :

 Nous sommes nombreux à avoir manqué le biopic de Werner Herzog, "La reine du désert" avec Nicole Kidman (2015), et on n'a donc absolument aucune idée de qui peut bien être cette Gertrude Bell, née vingt ans avant Lawrence d'Arabie qu'elle croisa à de nombreuses reprises : et pour cause, ils faisaient le même boulot pour l'Empire britannique (dans l'administration civile) mais le photogénique Lawrence éclipsa totalement celle qui avait l'âge d'être sa tante.
Fille de (très) bonne famille elle fut voyageuse, alpiniste, archéologue, espionne et diplomate. 
Une femme de l'époque victorienne, une femme aux amours tourmentées, qui n'aura pas d'enfants mais qui sera la sage-femme qui donnera naissance à un pays : l'Irak.
 On est toujours très avide de ces romans qui savent mêler grande et petite H/histoire, qui nous font découvrir des personnages surprenants, qui nous font voyager dans le temps et l'espace vers des périodes ou des contrées étonnantes, qui nous éclairent des pans entiers de l'Histoire et de la géopolitique, bref des romans qui nous donnent l'illusion d'être un peu plus intelligents en refermant le bouquin. 
 On apprécie qu'Olivier Guez nous brosse un tableau panoramique de cette époque et de cette région mal connues. Le débarquement américain de plusieurs millions d'hommes qui mit fin à la terrible guerre, l'accord franco-anglais (l'accord secret Sykes-Picot) pour dépecer l'empire ottoman défait, la création de la SDN et la venue du président US Woodrow Wilson à la Conférence de la Paix de Paris de 1920, et bien sûr la géopolitique britannique au Moyen-Orient, les rivalités entre chiites et sunnites, les dynasties hachémite et wahhabite, les débuts du sionisme en Palestine, les premières batailles pour le pétrole, le sort des Kurdes et pour finir, la transformation de cette Mésopotamie en état souverain : l'Irak. Ouf !
 Et puis il y a ce portrait en profondeur d'une femme, pur produit de son temps et de son pays. 
Si Miss Bell n'a pas que des qualités ("les hommes craignaient son impertinence ou se moquaient de son snobisme et de son arrogance"), et même si elle ne fait que mettre en musique les objectifs de l'impérialisme anglais ("les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne"), on finit par se prendre, sinon de sympathie, tout au moins d'empathie pour cette femme au destin exceptionnel.
Une femme intelligente, une "reine sans couronne" qui arrivera à ses fins, du moins en politique.
[...] Les hommes se lèvent puis s’inclinent sur son passage lorsqu’elle entre dans une salle, les Arabes la surnomment la mumineen, la reine, et la presse étrangère la désigne comme la femme la plus influente de l’empire britannique : Miss Bell est en passe de devenir une célébrité internationale. Interlocutrice privilégiée du roi et du haut-commissaire, c’est elle qui fait « la pluie et le beau temps » dans le nouveau royaume d’Irak.

Le contexte :

Si tout le monde connait le très charismatique Lawrence d'Arabie alias Sir Thomas Edward Lawrence, parti en plein désert chevaucher aux côtés des bédouins, tout le monde ou presque ignore qui fut Gertrude Bell, son aînée de vingt ans. 
Leurs routes se sont croisées à plusieurs reprises, eux qui partageaient la même obsession pour le Moyen-Orient, la même passion pour l'histoire et l'archéologie, la même volonté de consolider l'Empire et peut-être la même ambition d'écrire quelques pages d'Histoire.
Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, français et britanniques s'entendent pour dépecer l'Empire Ottoman vaincu après avoir choisi le côté obscur. Si les français récupèrent des mandats sur le Liban et une partie de la Syrie, les britanniques obtiennent ce qu'on appelait encore la Mésopotamie, littéralement le pays entre les fleuves (le Tigre et l'Euphrate), de Bassora à Mossoul via Bagdad. 
Dans la logique de l'Empire, c'est l'armée des Indes qui est chargée de "pacifier" la région : des milliers de cipayes débarquent à Bassora et c'est la doctrine "anglo-indienne" que l'Empire colonial veut appliquer dans la région.
[...] Comme aux Indes, il fallait un arbitre pour faire cohabiter ces peuples et ces provinces disparates.
[...] « Nous sommes vraiment un peuple remarquable. Nous sauvons de la destruction des nations opprimées, et nous leur donnons sans compter, améliorons laborieusement leurs conditions sanitaires, et éduquons leurs enfants, en respectant leur foi… Il en va ainsi sous le drapeau britannique. Ne me demandez pas pourquoi », écrit Gertrude à ses parents.
Dans le même temps, les agents de renseignements de ce que les britanniques appellent à l'époque le Bureau Arabe, ou le Bureau du Caire, l'entendent autrement : ils veulent miser sur les arabes et instrumentaliser les bédouins pour bouter les turcs hors du Moyen-Orient. C'est le rôle diplomatique dévolu à Gertrude Bell puis à Thomas Edward Lawrence pour mobiliser les tribus des bédouins, principalement autour du roi Hussein ben Ali, roi du Hedjaz et Grand Chérif de La Mecque.
[...] Le Bureau du Caire cherchait des alliés arabes sûrs et malléables, prêts à lancer une révolte contre les Turcs.
[...] La révolte arabe se précisait. Restait à convaincre le vice-roi des Indes – ce pourquoi Miss Bell avait été envoyée à Delhi quelques semaines plus tard – et leurs alliés français.
Mais après la Grande Guerre, la Grande-Bretagne est exsangue et n'a plus les moyens de ses ambitions coloniales : cela causera la fin du rêve britannique aux Indes (comme on l'a vu dans le bouquin de Lapierre et Collins : Cette nuit la liberté) mais on demande également à Winston Churchill une solution "à moindre coût" pour la Mésopotamie. Le trône d'Irak est alors proposé à Fayçal, l'un des fils du Grand Chérif Hussein ben Ali.

Le canevas :

C'est une véritable biographie de Miss Gertrude Margaret Lowthian Bell que nous propose Olivier Guez.
Le bouquin alterne les chapitres (selon des rythmes chronologiques différents).
 Tantôt des chapitres sur la vie intime de Gertrude et ses amours hésitantes ou contrariées : c'est une jeune femme de bonne famille (de très bonne famille : les Bell sont de riches industriels, des "maîtres des forges") éduquée dans la plus stricte tradition victorienne. Un carcan qu'elle cherche sans doute à fuir dans ses voyages orientaux, ses fouilles archéologiques ou ses ascensions (les Alpes Suisses ont même un sommet à son nom : le GertrudSpitze).
[...] On lui a appris à masquer ses émotions, à ne pas s’épancher, à refréner sa sensibilité ; quelles que soient les circonstances, il faut garder son quant-à-soi, son milieu, la bienséance l’exigent. « Une femme tire puissance et charme de son mystère », lui a-t-on répété.
[...] Grimpée sur la dunette ou assise à la fenêtre, le regard fixé vers le lointain, elle respirait. Le vent du large calmait ses nerfs, le roulis du train les tranquillisait. C’étaient de bons remèdes, des drogues euphorisantes.
Une femme au destin exceptionnel qui n'avait pourtant pas que des qualités !
[...] Miss Bell ne s’en cache pas : la modestie n’est pas son fort.
[...] Le vice-roi lui a écrit de la prendre au sérieux : « C’est une femme remarquablement intelligente avec le cerveau d’un homme. »
[...] Elle est une archéologue réputée et a des amis haut placés. Elle est la première femme à avoir obtenu un diplôme en histoire moderne avec mention très bien à Oxford puis une médaille de la Société royale de géographie.
➔ Et tantôt des chapitres (ceux que l'on préfère) sur l'activisme géopolitique de Miss Bell en Mésopotamie au service de la Couronne Impériale, région où elle conduira la diplomatie britannique pour y créer, excusez du peu, ce qu'on appelle aujourd'hui l'Irak.
Les plus attentifs auront noté au passage que, business as usual, la diplomatie britannique n'a pas fait dans la dentelle anglaise :
[...] Londres penchait initialement pour un Kurdistan indépendant, mais les deux administrateurs ont su convaincre leurs interlocuteurs : le pétrole du nord est indispensable à l’empire ; les montagnes kurdes seront précieuses pour défendre les plaines du centre et du sud.
[...] Les vues de Gertrude l’emporteront. Les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne.
Mais sic transit gloria mundi. La famille Bell est en faillite en Angleterre et à Bagdad, Gertrude a pris trop de place, "elle sait trop de choses et connait trop de monde". Une page de l'Histoire doit être tournée et, tout comme Lawrence d'Arabie, elle sera finalement mise à l'écart.
[...] Gertrude et Lawrence s’approprièrent ingénument des choses qui ne leur étaient pas dues, des entreprises politiques dont ils n’étaient que les exécutants.
[...] Gertrude et Lawrence s’étaient livrés au Grand Jeu. Il les avait éloignés du réel, de leur naissance, de leur milieu, de leur identité : de la condition humaine, qui les incommodait.
D'ailleurs il est grand temps de se retirer car tout fout le camp.
[...] L’Angleterre s’américanise et se gauchise. Elle est dirigée pour la première fois par les travaillistes, après que le droit de vote a été accordé aux femmes de plus de trente ans et à tous les hommes, comme Gertrude l’appréhendait.
[...] Les hommes sortent sans cravate, chemise béante, les femmes androgynes ont les jambes découvertes gainées de soie ; ils écoutent la BBC, nouvel évangile, et du jazz, répugnant de promiscuité.
Avant de s'éteindre à Bagdad le 12 juillet 1926, Miss Bell conclura :
[...] « Je ne me mêlerai plus jamais de fabriquer des rois. C’est trop fatigant ».

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans 20 Minutes.

mercredi 28 août 2024

Nul ennemi comme un frère (Frédéric Paulin)


[...] Au Liban, la guerre pourrait ne jamais se terminer.

Frédéric Paulin retrace pour nous l'histoire récente du Liban, de 1975 à 1983, jusqu'à la naissance du Hezbollah. Le récit est soigneusement documenté et c'est tout simplement passionnant.
Vivement la suite ...

L'auteur, le livre (480 pages, août 2024) :

Frédéric Paulin s'est fait une spécialité de romans (façon thrillers) avec lesquels il éclaire la géopolitique de notre Histoire contemporaine. 
On se rappelle notamment sa trilogie Benlazar sur le terrorisme venu du Maghreb et surtout son récit du sommet du G8 à Gênes
Prof d'histoire-géo, journaliste, il ouvre aujourd'hui une nouvelle série destinée à mieux nous faire comprendre les enjeux des conflits libanais. Vaste entreprise (!) dont le premier titre Nul ennemi comme un frère est tiré d'un proverbe qui évoque la trahison.
➔ Issu d'une longue tradition française, le pays du Cèdre, la Suisse du Moyen-Orient dont la capitale fut même appelée le Paris du Moyen-Orient, fait toujours et encore aujourd'hui la Une des actualités : l'histoire que l'auteur va nous raconter tombe vraiment à point nommé.
Ce premier tome (début d'une nouvelle série) couvre la période des années 70 jusqu'en 1983, du début de la guerre civile libanaise jusqu'au 23 octobre 83 précisément, jour des terribles attentats contre les forces de la FMSB qui visèrent les américains à l'aéroport et les français dans l'immeuble Drakkar.
[...] Je suis le Liban qui a fait la guerre depuis tant d’années que parfois j’accepte que cette guerre ne s’arrêtera peut-être jamais.

Le contexte :

Depuis des millénaires, le Liban est le centre géopolitique du Moyen-Orient et aujourd'hui toujours, le centre névralgique d'une région sur le point d'imploser.
[...] Qui comprend ce qui agite depuis quelques années la Bekaa et le pays entier ? Pourtant tout le monde pressent le pire.
Nous voici dans les années 70 puis 80 au cœur d'une poudrière faite d'une multitude de communautés et de confessions irréconciliables. C'est ici, entre chiites, chrétiens, druzes et sunnites, qu'ont trouvé refuge les palestiniens chassés par les israéliens et les jordaniens.
➔ Frédéric Paulin a convoqué le phalangiste chrétien Pierre Gemayel et son fils Bachir, le druze Kamal Joumblatt, Hassan Nasrallah et Abbas Moussaoui, ... tous ces noms qui faisaient la Une des journaux télévisés de notre jeunesse et certains encore aujourd'hui.
Quelques acteurs français également comme Charles Pasqua chef d'orchestre des basses œuvres du RPR, Pierre Marion nommé par Mitterrand à la tête de la DGSE lors de la réforme du SDECE, ...
➔ Les années 70 ce sont celles où se succèdent à Beyrouth enlèvements, attentats, massacres et assassinats, celles de la révolution iranienne menée par les chiites de Khomeyni, celles aussi des premiers attentats d'Action Directe à Paris [clic], ...
➔ Les années 80 ce sont celles de l'assassinat de l'ambassadeur français Louis Delamare en poste à Beyrouth, celles de Mitterrand au pouvoir, celles des attentats palestiniens à Paris (rue Copernic, rue des Rosiers), ...
Rappelons que 1982 c'est l'année de l'opération Paix en Galilée et l'invasion du Liban par les israéliens qui se conclura par les sinistres massacres de Sabra et Chatila ...
[...] Peut-être que le Liban n’a pas d’autre intérêt pour ses puissants voisins que d’être un champ de bataille où régler leurs comptes.

Le canevas :

Pour la trame romanesque de son livre, Frédéric Paulin a réuni, aux côtés des personnalités réelles de l'époque, quelques personnages de fiction qui vont nous servir de guides dans ce dédale libanais où se mêlent très étroitement politique, guerre et religion : Philippe Kellermann l'agent de l'ambassade shooté aux anxiolytiques, Zia al-Faqîh la belle interprète chiite qui parle (trop bien) le farsi iranien, l'arrogant Christian Dixneuf l'agent du SDECE (puis de la DGSE avec Mitterrand), la charmante juge antiterroriste Gagliago, les chrétiens maronites de la famille Nada, ...

♥ On aime :

 On profite avec plaisir et intérêt du parcours historique que Frédéric Paulin retrace brillamment pour nous : un intelligent résumé des événements de 1975 à 1983 quand Syriens, Iraniens, Israéliens et Palestiniens réglaient leurs comptes dans l'arrière-cour libanaise. Et un peu à Paris, aussi.
L'auteur nous balade d'une faction à l'autre, de Paris à Beyrouth : le récit est soigneusement documenté et c'est tout simplement passionnant. 
Nous allons même assister en direct à la naissance du Hezbollah qui fait tant parler de lui aujourd'hui.
Il va sans dire qu'on attend la suite avec impatience !
 Frédéric Paulin ne se contente pas de Beyrouth et détaille longuement les tergiversations et retournements de la diplomatie française au Moyen-Orient. Une politique française qui, de Chirac à Mitterrand, ne ressort pas vraiment grandie de ce récit, c'est le moins que l'on puisse dire.
 On regrette cependant que l'intrigue romanesque marque le pas sur le résumé historique : le lecteur, captivé par le récit des événements, aura bien du mal à s'intéresser aux déboires des personnages de fiction, pas tous recommandables. Pour une fois, l'alchimie entre Histoire et roman ne semble pas fonctionner à plein, peut-être parce que Frédéric Paulin a voulu brosser un trop large panorama dans lequel ses personnages de roman se sentent un peu perdus.
[...] Ici, au Liban, le pouvoir politique et économique est un héritage. Depuis des siècles, la transmission se fait par lignées familiales, chez les chiites de la Bekaa et du Sud, chez les chrétiens ou les Druzes de la montagne, chez les sunnites dans les grandes villes. Depuis la création de l’État libanais, moins de trente familles occupent le tiers des sièges des députés ou la présidence des partis.
[...] Si un grand pays comme l’Iran devenait un état chiite, la communauté chiite libanaise ne serait plus livrée à elle-même. [...] Si l’Iran devient une République islamiste avec à sa tête Khomeini qui est chiite, les chiites dans le monde entier vont acquérir un putain de pouvoir. Et pour ce que j’en connais le mieux, au Liban, ça va être la merde.
[...] La guerre civile libanaise est une guerre sans visage. La mort, là-bas, n’est pas celle que l’on côtoie dans les autres guerres. Pas de prison, pas de procès, pas d’exécution légale. On y meurt au petit déjeuner dans sa cuisine lorsqu’une roquette réduit en miettes un immeuble. On y meurt en traversant une rue alors que les chasseurs israéliens bombardent un quartier palestinien ou chiite. On y meurt d’une balle dans la tête tirée par un sniper au petit matin, en allant au travail. On y meurt à un barrage parce que sa carte d’identité est celle d’une communauté ennemie. On y meurt anonymement parce que l’État n’existe pas et que des pays étrangers ou des milices s’y sont substitués.
[...] Paix en Galilée n’est pas qu’une opération militaire, c’est une véritable ingérence politique destinée à hisser la minorité chrétienne au pouvoir en écrasant les autres milices alliées aux Palestiniens.
➔ À noter : le journaliste Marwan Chahine [clic] publie un roman sur le massacre du bus palestinien par les milices chrétiennes, le 13 avril 75, événement qui ouvre également le bouquin de Frédéric Paulin.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre aujourd'hui.
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Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Mon billet dans la revue Actualitté et le journal 20 Minutes.