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vendredi 13 septembre 2024

La barque de Masao (Antoine Choplin)


[...] Je ne sais pas bien ce que signifie être artiste.

Une parenthèse japonisante tendre et délicate dans le tumulte de cette rentrée littéraire, même si le livre fait partie des sélections du Femina et du Renaudot !

L'auteur, le livre (208 pages, août 2024) :

Rentrée littéraire 2024.
Avec La barque de Masao, Antoine Choplin quitte son Dauphiné pour nous emmener au Pays du Soleil Levant.
Et plus précisément autour de l'île de Naoshima, l'île-musée de l'archipel nippon (qu'on a eu la chance de parcourir en vélo il y a quelques années !) : il sera donc question d'art dans ce voyage littéraire, d'autant que l'auteur, un peu poète, un peu artiste, est un habitué des récits où la peinture, l'art ou les musées prennent place.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie la douceur un peu triste de ce court voyage, presque une nouvelle, comme une fable. Avec une délicatesse toute japonaise, même si l'auteur est français, nous voici conviés aux retrouvailles difficiles et maladroites, mais pleines de tendresse, d'un père et de sa fille désormais adulte, longtemps séparés.
 Le livre n'est guère épais mais les navigations de Masao sur la mer de Seto au large des îles nippones, laissent une impression durable chez le lecteur. 
 On goûte avec intérêt les quelques propos d'Antoine Choplin sur les deux musées qu'il évoque dans son livre. Deux musées bien réels où l'architecture du lieu et du bâtiment est conçue en fonction de l'oeuvre qui y est exposée. 
Lorsque le musée est lui-même une oeuvre d'art.
Il s'agit, à Tashima, de celui de l'architecte Ryue Nishizawa créé pour l'oeuvre de Rei Nato et à Naoshima, de celui de Tadao Ando qui abrite des Nymphéas de Monet.

Le canevas :

Voici Masao, ancien gardien de phare, il travaille à l'usine de Naoshima.
Et voici sa fille Harumi, architecte, qui vient travailler dans la région à la construction d'un nouveau musée.
Ils étaient séparés depuis de longues années, n'ayant pas réussi à surmonter le deuil trop difficile de la mère, Kazue.
[...] Elle lui a proposé de prendre le thé mais Masao a préféré attraper le premier ferry pour rentrer chez lui.
[...] Et puis elle a cessé de l’interroger à ce sujet et une gêne est venue, comme une ombre, s’installer au milieu d’eux. Masao a fini par se lever et ils sont redescendus en silence jusqu’au port.
Au fil de ces quelques chapitres, le narrateur nous invite à leurs tendres retrouvailles et Masao nous livre quelques souvenirs d'un passé douloureux.
En creux, se dessine le portrait de l'étrange et mystérieuse Kazue tandis que la fameuse barque construite par Masao sert de fil rouge à cette belle histoire joliment racontée.
[...] Tu sais, Harumi, je ne sais pas bien ce que signifie être artiste. Mais, même sans le savoir, je dirais volontiers que Kazue en était une.

Pour celles et ceux qui aiment le Japon.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Buchet-Chastel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, 20 Minutes et Actualitté.

vendredi 9 février 2024

La maison noire (Yûsuke Kishi)


[...] — C’est fou le nombre de morts aujourd’hui.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 1997 en VO) :

Voilà bien longtemps que l'on n'était pas reparti au pays du soleil levant et c'est Yûsuke Kishi qui nous emmène visiter La maison noire.
Avant de prendre la plume, cet auteur japonais a travaillé longtemps pour une entreprise d'assurance et c'est le "décor" qu'il a choisi pour son intrigue.

●   On n'aime pas trop :

❤️ On aime la description du quotidien de Wakatsuki : son emploi de bureau, ses collègues (ah, la place des femmes dans l'entreprise !), sa petite amie, son logement, ... un véritable documentaire sur la vie des japonais d'aujourd'hui (le bouquin a été écrit dans les années 90).
❤️ On apprécie l'originalité de l'intrigue : Wakatsuki soupçonne une fraude à l'assurance vie (et même un meurtre assez odieux) et va mener sa propre enquête puisque la police traîne un peu les pieds et qu'il est harcelé par le bénéficiaire qui voudrait bien toucher le pactole.
😕 Mais le grincheux s'est vite lassé de certaines longueurs : les tergiversations un peu naïves de Wakatsuki ressemblent bientôt à un véritable Code des assurances et si c'est instructif, c'est aussi un peu fastidieux.
😕 Et puis la dernière partie du bouquin, digne d'une horreur à la Stephen King (la Maison noire mérite bien son nom), n'est vraiment pas notre tasse de thé.
[...] — Mon pauvre Wakatsuki, quelle déveine que ce soit tombé sur toi, cette histoire…

●   L'intrigue :

Dans une entreprise d'assurances de Kyoto, Wakatsuki est chargé de contrôler les avis de décès pour détecter d'éventuelles fraudes à l'assurance vie.
[...] Charpentier de quarante-huit ans. Hospitalisé après avoir craché du sang, s’est vu diagnostiquer un cancer du poumon. Salarié de soixante ans. Tombé sans connaissance sur un terrain de golf à la suite d’un AVC. Étudiant, tout juste dix-huit ans. A roulé trop vite dans un virage, a heurté un poteau électrique. Apprendre la mort de personnes dont il ne savait même pas qu’elles avaient existé. Il y avait plus plaisant comme manière de commencer la journée.
[...] — C’est fou le nombre de morts aujourd’hui, remarqua Yoshio Kasai, directeur de l’agence, dont le bureau jouxtait le sien, en avisant la montagne de formulaires. Et dire que c’est le printemps… Pas de chance, vraiment.
Jusqu'au jour où il est appelé au domicile d'un assuré, la fameuse Maison noire du titre, chez qui il va découvrir le cadavre d'un jeune adolescent pendu au plafond ...
[...] L’enfant avait les jambes et les bras ballants, il flottait à une cinquantaine de centimètres du sol.
S'agit-il réellement d'un suicide ou doit-on soupçonner un crime odieux de la part du beau-père ?
Wakatsuki va mener son enquête (celle de la police n'avance guère) et va découvrir le monde des sociopathes et des escrocs à l'assurance ...
[...] Si l’araignée avait reçu ce surnom de « veuve noire », c’était par référence à la légende qui voulait qu’elle dévore le mâle après l’accouplement.

Pour celles et ceux qui aiment les assurances.
D’autres avis sur Babelio et sur Bibliosurf.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Belfond.

vendredi 17 février 2023

Le stradivarius de Goebbels (Yoann Iacono)

[...] On dit que les violons ont une âme.

      L'auteur, le livre (268 pages, 2021) :

Le bordelais Yoann Iacono, haut fonctionnaire politique dans le civil, est né en 1980.
En 2021 il publie Le stradivarius de Goebbels, son premier roman, résultat de sa longue enquête sur l'histoire du violon offert par Goebbels à la jeune musicienne prodige japonaise Nejiko Suwa
Un roman où il explore l'instrumentalisation de l'art par la politique.

      On aime un peu :

❤️ Une petite histoire vraie au cœur même de la grande et terrible Histoire. La guerre vue sous un angle inhabituel.
❤️ Le destin peu ordinaire de cette toute jeune japonaise qui traverse "innocemment" les horreurs de l'époque, uniquement préoccupée de sa musique, dans les douces coulisses feutrées des auditoriums, salles de concert et grands hôtels.
❤️ Le mystère qui entoure l'instrument jusqu'aujourd'hui encore puisque Nejiko est décédée en 2012 et que son neveu garde toujours le violon et son secret.

      Le contexte :

La jeune violoniste prodige n'a que 23 ans et poursuit ses études de musique à Paris, lorsque le nazi Goebbels lui offre le violon et une place au Philharmonique de Berlin, histoire de fêter dignement l'alliance entre les deux pays.
[...] La culture autoritaire et impérialiste japonaise de l'ère Showa épouse assez exactement celle du régime nazi.
C'est un instrument de musique rarissime, sans doute le résultat de la spoliation des juifs.

      L'intrigue :

[...] L'histoire commence en Allemagne le 22 février 1943, vingt jours après la chute de Stalingrad. Le matin, à Munich, Sophie Scholl, 21 ans, est guillotinée avec son frère pour avoir distribué à I'Université des tracts appelant à la résistance contre Hitler. Le soir, à Berlin, le ministre de l'Education du Peuple et de la Propagande du Reich Joseph Goebbels offre un violon Stradivarius à Nejiko Suwa, jeune virtuose japonaise.
Le Stradivarius controversé est certainement un instrument confisqué à ses propriétaires juifs et l'auteur s'invente un double littéraire chargé d'enquêter à la Libération sur ce fameux violon en vue de le retrouver.
[...] On dit que les violons ont une âme. Les luthiers parlent toujours à voix basse de cette pièce d'épicéa placée à l'intérieur de la caisse de résonance et située à quelques millimètres du pied droit du chevalet. Le placement de l'âme à l'intérieur de l'instrument se fait quand il est terminé, avec une pointe aux âmes.
[...] Et cette question qui revient toujours: qui jouait de ce violon avant elle ? Quelle était la sensibilité de ce mystérieux musicien ? Son répertoire, son style, son rythme ?
[...] La guerre, elle laisse cela aux hommes, aux Oshima, aux Gerigk, Goebbels. Elle s'est persuadée que toute idéologie est par essence impérialiste, elle n'a jamais cherché à creuser le sujet. Sa guerre à elle est bien plus personnelle, obsessionnelle, dompter ce maudit violon. Le faire plier, le dresser, l'asservir.

      On aime moins :

En dépit du travail de recherche fourni par l'auteur, on a été un peu déçu par le style un peu distancié, le survol un peu fade de cette histoire qui hésite entre roman historique et enquête journalistique : ce mystérieux violon était vraiment un sujet passionnant, mais le bouquin manque d'émotion, de souffle, d'âme (un comble pour une histoire de violon !).
Peut-être parce que Nejiko tout comme son violon restent insaisissables ...

Pour celles et ceux qui aiment la musique.
D’autres avis sur Bibliosurf, Babelio et une interview de l'auteur.

mercredi 17 mars 2021

L'homme qui mit fin à l'histoire (Ken Liu)

[...] Il n’y a eu aucun survivant.

Surprenant (et épouvantable) roman du chinois Ken Liu qui vit aux US.
L'homme qui mit fin à l'Histoire débute comme un roman de SF ou d'anticipation.
La vue que l'on a des étoiles le soir est une photo partie il y a des milliers d'années, le temps qu'il faut à la lumière pour arriver jusqu'à nous. Ce que l'on voit est donc une très ancienne étoile, qui a beaucoup changé ou même disparu depuis.
Ken Liu imagine un procédé scientifique permettant d'avoir ce même recul spatio-temporel et donc d'aller "voir" notre Histoire, notre passé.
Mais oublions bien vite ce côté "SF", à mi-chemin entre physique et poésie, car si Ken Liu a entrepris de nous faire voyager dans le temps c'est pour nous emmener dans les années 30 en Mandchourie, lorsque les japonais avaient envahi la Chine.
[...] En 1931, près de Shenyang, ici en Mandchourie, éclatait la Seconde Guerre sino-japonaise. Pour les Chinois, il s’agissait du début de la Seconde Guerre mondiale, plus d’une décennie avant l’implication des États-Unis.
Près de Harbin, les nippons avaient installé la sinistre Unité 731, surnommée l’Auschwitz d’Asie, où se déroulaient toutes sortes d'expérimentations sur des cobayes chinois : vivisections, amputations, armes bactériologiques et chimiques, tests de l'endurance humaine, tortures diverses et variées pour faire avancer la recherche et médecine, la science et le progrès.
[...] Les historiens estiment qu’entre deux et cinq cent mille Chinois, presque tous des civils, ont été tués par les armes bactériologiques et chimiques mises au point ici et dans des laboratoires annexes : anthrax, choléra, peste bubonique.
[...] MacArthur, commandant en chef des forces Alliées, a préservé les membres de l’Unité 731 de toute poursuite judiciaire pour crimes de guerre afin de récupérer les résultats de leurs expériences et de soustraire lesdites données à l’Union Soviétique.
[...] Le gouvernement japonais n’a jamais reconnu les actes de l’Unité 731 et ne s’en est jamais excusé.
Heureusement le bouquin ne fait qu'une centaine de pages et les descriptions horrifiques sont courtes et peu nombreuses : Ken Liu a l'intelligence de ne pas trop en rajouter, c'est au-delà des mots.
Au-delà du nécessaire rappel de ces terribles faits historiques, l'auteur s'essaye également à philosopher sur notre approche de l'Histoire (c'est d'ailleurs le titre du bouquin) et c'est plutôt bien vu, parfois un peu too much, mais en tout cas cela soulève des questions passionnantes.
En effet, le regard que l'on obtient grâce à son procédé est instantané et unique : une fois réalisé, le "voyage dans le temps" ne peut plus être renouvelé. L'image a été consommée.
[...] Un des paradoxes cruciaux de l’archéologie, c’est que, pour fouiller un site afin de l’étudier, il faut le détruire.
À noter : la maison d'édition Le Bélial propose ce petit bouquin pour un prix modique en numérique et sans DRM pour pouvoir le prêter à ses amis. Il existe donc des éditeurs intelligents.

Pour celles et ceux qui aiment savoir.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 4 octobre 2017

Six Quatre (Hideo Yokoyama)

[...] Le six-quatre était la pire des affaires.

Un gros pavé ... captivant.
Une écriture très nippone et très analytique qui décortique tout menu et une intrigue policière et la société japonaise. Cette dissection minutieuse nous offre un voyage passionnant dans une province proche de la capitale (un Japon très centralisé visiblement, où Tokyo n'a rien à envier à Paris) où s'affrontent plusieurs directions policières et la horde des journalistes en quête de scoop.
L'intrication des vies privée et professionnelle et même l'emprise du professionnel sur le privé (logements, épouses, téléphones, ...), les relations hommes/femmes, le poids des rapports hiérarchiques et des codes d'une société très réglementée, les courbettes et les excuses publiques (le Japon c'est aussi beaucoup de monde dans peu d'espace, et pour tenir, tout cela demande quelque rigueur), voilà ce que, avec son gros polar,  Hideo Yokoyama nous propose de découvrir. Un sacré voyage en plein cœur du vrai Japon.
Côté polar, Six-Quatre, c'est le nom de code d'un ancien dossier, un cold case, celui de l'enlèvement d'une jeune fille avec demande de rançon. 'On' a visiblement bien merdé quelque part, la jeune fille est morte et le kidnappeur court toujours avec la rançon.
[...] Quatorze ans avaient passé depuis les faits. Le cas était exposé, donné en exemple de seule et unique affaire d’enlèvement suivi de meurtre qui se soit produit dans le pays sans qu’on ait pu mettre la main sur le criminel.
[...] Indiscutablement, le six-quatre était la pire des affaires que la police départementale de D eût connues. 
Nous voici donc plus de dix ans après, tout le monde espère le dossier bientôt enterré et voici que surgissent les mystérieuses Notes Kôda ...
L'inspecteur Mikami hésite, tiraillé entre son nouveau job de politicard (il est chargé des relations avec la presse) et son passé d'enquêteur (c'est un ancien de la Crim' et il avait participé à l'enquête 6-4). Un personnage complexe côté boulot, comme côté domestique (sa propre fille est en fugue, son couple part en vrille).
Un gros pavé, on l'a dit, et il faut donc un peu de persévérance pour franchir les premiers chapitres, apprécier le décorticage minutieux de Yokoyama et puis bien vite se laisser captiver par l'intérêt et de l'intrigue et du voyage et même surprendre par les rebondissements (mais oui, il y en a aussi et tout cela se conclut dans un final digne des meilleurs thrillers US !).
[...] Un drame riche en plans habiles et en stratagèmes.
L'humour n'est pas absent (même si l'on devine que plusieurs flèches nippones échappent à nos esprits occidentaux), comme ici à propos de la famille impériale :
[...] Le prestige, l’aura de mystère de la Maison se sont en bonne partie effacés ! Si cela continue, on en arrivera au niveau de la famille royale britannique, croyez-moi.

Pour celles et ceux qui aiment le Japon.
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lundi 13 mars 2017

Le bureau des jardins (Didier Decoin)


[...] Ce qu’on apprend compte moins que la personne qui vous l’enseigne.

    L'auteur, le livre (377 pages, 2017) :

L'écrivain et scénariste Didier Decoin a eu la main heureuse avec ce titre énigmatique : Le bureau des Jardins et des Étangs
Et nous la main heureuse en piochant cette nouvelle japonaiserie dans une liste.

    On aime :

❤️ La plume de l'auteur : une écriture ronde et belle, à l'image des calligraphies de l'époque, au vocabulaire évocateur et riche, qui réussit même à éviter mes effets trop appuyés.
❤️ Une histoire et une écriture pleines de poésie, celle du monde flottant. Et le portrait d'une charmante dame de l'époque.

      Le contexte :

Quelques pages seulement et nous voici, telles les carpes dont il sera question, hameçonnés par cette belle littérature poétique que l'on croirait sortie tout droit d'un conte japonais mais qui est le fruit d'un gros travail de documentation de l'auteur sur le Japon de l'an mil, lorsque Kyoto s'appelait encore Heian-kyo, la capitale tranquille et paisible.

      L'intrigue :

Une belle histoire nous est contée, celle de Miyuki, la veuve d'un pêcheur chargé(e) d'approvisionner en brillantes et chatoyantes carpes les étangs de la capitale impériale.
[...] Miyuki avait laissé les villageois parler jusqu’au bout, lui conter la mort de son époux, enfin, ce qu’ils en savaient, très peu de chose en vérité, elle s’était contentée d’incliner la tête sur le côté comme si elle avait du mal à croire ce qu’ils lui disaient. Quand ils eurent terminé, elle poussa un cri étranglé et tomba.
[...] Les restes du pêcheur de carpes seraient brûlés sur un bûcher dressé à l’extérieur du village. Les os seraient retirés des braises en commençant par ceux des pieds et en finissant par ceux du crâne, et placés dans l’urne funéraire dans ce même ordre – ainsi épargnait-on au défunt l’inconfort et le ridicule de se retrouver la tête en bas.
Le départ depuis le petit village provincial pour livrer les dernières carpes pêchées, le rude trajet à travers la montagne enneigée, l'arrivée à la capitale au plus fort d'un concours de parfums ...
[...] – Tu sens ? chuchota-t-il à l’intention de son assistant. Kusakabe regarda autour de lui. [...]
– Si je sens quoi, sensei ?
– L’œuf. Enfin, il me semble.
– Le jaune ou le blanc ?
À Heian-kyo, Miyuki fera la rencontre du vieux Nagusa, noble intendant de la cour impériale, directeur du Bureau des Jardins et des Étangs.

[...] Nagusa, n’allait pas tarder à disparaître, il sentait que sa vie serait bientôt soufflée comme une chandelle qui papillote et s’éteint parce que, dans les profondeurs du Palais, un serviteur désireux de contempler la pleine lune a relevé un store et fait naître un filet d’air glacé et coupant qui ondule de couloir en couloir jusqu’à venir escamoter la petite flamme.
On regrette juste que tout cela soit un tout petit peu trop long, le temps sans doute de s'immerger dans les brumes de la culture nippone que Didier Decoin nous rend particulièrement accessible.

Pour celles et ceux qui aiment l'empire du soleil levant.
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dimanche 17 avril 2016

BD : Au coeur de Fukushima


Zone interdite.

On se plaint souvent que les auteurs et les dessinateurs aient du mal à vivre de leur art. Mais parfois cela a du bon ... comme ce fut le cas de ce gars (appelons le Kazuto Tatsuta, c'est un pseudo) qui dû partir gagner sa croûte dans les décombres de la centrale de Fukushima. Bonne pioche de MAM avec ce manga étonnant qui est une sorte de journal de bord des jours passés par un travailleur ordinaire Au cœur de Fukushima.Le parti pris très original de ce journal graphique (et qui en fait toute la saveur) est que justement, il n'y a pas de parti pris.
Alors qu'on pouvait légitimement s'attendre à un pamphlet antinucléaire de plus ... et bien non.
Celui qui se cache derrière Kazuto Tatsuta se contente de décrire de manière minutieuse, factuelle, ordinaire, quotidienne, répétitive, les conditions et le travail routinier de ces ouvriers qui sont chargés de démanteler, démembrer, désosser, décontaminer les décombres de la centrale dévastée par le tsunami du 11 mars 2011.
Des ouvriers attirés par le salaire (pas toujours mirobolant) ou tout simplement un travail.
Des ouvriers soucieux de leur protection contre les radiations.
Des ouvriers conscients de la nécessité du travail qui est le leur.

Tatsuta nous décrit un monde étrange faits de masques, de cloisons, de calfeutrages et de combinaisons qui nous laisse un goût amer car il pourrait bien préfigurer ce qui attend beaucoup de monde dans quelques années lorsque les radiations auront envahi des zones bien plus étendues que Fukushima ou Tchernobyl. Brrr...
Bien sûr l'auteur évoque la pyramide des sous-traitants qui permet certainement quelques entorses aux règlements et aux contrôles, bien sûr l'auteur évoque quelques 'légendes urbaines' qui courent sur ce qui se passerait (ou pas) dans ces lieux méphitiques. Mais ce qui l'intéresse (et donc ce qui nous passionnent, nous lecteurs occidentaux) c'est son point de vue très nippon sur ces travailleurs qui, comme lui-même, sont venus débarrasser le pays de ce qu'il faut bien déblayer : pas tout à fait des héros mais des hommes salués par leur compatriotes, conscients de leur rôle après le désastre.
Ce regard très japonais (et très instructif) sur le devoir et le travail pourrait même conduire certains lecteurs à prendre cela comme presque de la propagande.
Mais non, Tatsuto évoque bien quelques critiques envers Tepco mais ne cherche pas à s'étendre sur les causes et les origines qui ont conduit à la catastrophe : son regard est uniquement concentré sur le travail d'aujourd'hui, d'après la catastrophe.
Un travail nécessaire.
Un travail auquel se sont attelés quelques travailleurs ordinaires, quelques travailleurs comme lui.
Un complément en images au roman de Thomas B. Reverdy qui évoquait les mêmes lieux maudits.

Pour celles et ceux qui aiment savoir ce qui se passe derrière les murs.
D'autres avis sur Babelio et les planches offertes par Le Monde.

jeudi 17 décembre 2015

Un été au Kansaï (Romain Slocombe)

Hiroshima, le 6 août 1945. Ma chère Liese, ...

On ne connaissait pas encore Romain Slocombe, un artiste plutôt sulfureux si l'on en croit son passage par Metal Hurlant et surtout ses photographies de japonaises emplâtrées et bandées [clic], une sorte de musée du bondage médical qui nous évoque le Crash de J.G. Ballard.
On va découvrir ici un auteur bien plus sage (quoique ...) avec ce roman épistolaire qui nous emmène passer Un été au Kansaï.
Slocombe nous propose de lire la correspondance de Friedrich Kessler, un jeune ambassadeur allemand en poste au Pays du Soleil Levant durant la dernière guerre.
Un nazillon peu convaincu mais bien chanceux qui avait trouvé, loin de la fureur qui ravageait l'Europe, la bonne planque au sein de la communauté allemande en villégiature dans un Japon militariste et accueillant (bon d'accord, de temps à autres l'ambiance se rafraichissait au gré des alliances internationales).
[...] Moi – qui m’octroie le luxe du spleen tandis que je me prélasse à l’autre bout du monde, à des milliers de kilomètres des enfers de feu, d’éclats d’obus et de sang.
[...] Voilà qui convient admirablement à mon état d’esprit actuel. Ton frère va se soûler avec de quasi-prostituées pendant que les bombes et les incendies ravagent Berlin, et que les meilleurs fils de l’Allemagne continuent de crever sur le front de l’Est.
Cela nous vaut quelques pages savoureuses et édifiantes sur l'aveuglement dont peuvent faire preuve des esprits vaguement endoctrinés et tout à fait insouciants.
[...] Nous prendrons Moscou cet été, et automatiquement le régime monstrueux de Staline s’effondrera comme un château de cartes. Viendra ensuite le tour de la Grande-Bretagne, qui ne perd rien pour attendre ! Les bombardements sur l’Allemagne cesseront définitivement et nos victimes civiles seront vengées.
[...] Des convois entiers auraient été gazés à leur arrivée. Mais pourquoi tuer tous ces gens ? J’ai de la peine à croire que le Führer puisse approuver un pareil meurtre collectif.
Mais hormis le diplomate Friedrich Kessler, chacun sait bien que l'Histoire finit toujours par nous rattraper.
Le frère japonisant s'inquiètera d'abord pour sa sœur restée en Allemagne sous les bombes incendiaires des américains, ravis de l'occasion qui leur était offerte de tester de nouvelles tactiques militaires (rappelez-vous Yoshimura).
[...] On raconte que des quartiers entiers ont été transformés en mer de flammes ! Les gens sont restés prisonniers du goudron fondu, étouffés dans les tourbillons de feu. Les estimations les plus prudentes font état de cinquante mille morts. Est-il vrai que depuis les toits de la capitale on apercevait à l’horizon la lueur rouge de Hambourg en train de brûler ?
Et bientôt ce sera au tour du Japon lui-même de courber l'échine sous le déluge de feu des américains.
[...] L’impréparation et l’ignorance des Japonais au sujet des bombardements des zones civiles, lesquels deviennent hélas un des traits marquants de notre siècle. 
Pas tout à fait nazi mais encore moins résistant, le jeune et bon aryen n'est évidemment guère sympathique. Un homme ordinaire, à l'intelligence ordinaire, placé dans des circonstances pas du tout ordinaires.
Pas franchement le héros pour lequel on aurait envie de s'enthousiasmer.
Mais c'est peut-être là toute la subtilité du roman épistolaire de Slocombe qui, par la lecture de ces lettres (lettres envoyées à la sœur restée en Allemagne), nous amène, nous oblige à faire peu à peu connaissance de ce monsieur presque-tout-le-monde : la guerre vue du côté des perdants (très vite les doutes sont là), et doublement encore, puisqu'il s'agit d'un allemand qui vit au Japon.
Tout d'abord bercé par ce japonisme exotique, on accompagne avec un mélange de dédain, de dégoût et de condescendance, ce jeune nazi imbu de lui-même, de sa 'race' et de son Reich.
Mais l'horreur de la guerre fut la même pour tous et ne connut pas de frontières, jusque de l'autre côté du globe. Le lecteur et le diplomate seront bientôt tous deux rattrapés par les horreurs et les bombes américaines au phosphore.
On se prend alors à vouloir en finir au plus vite, oublier ce dont personne ne veut se souvenir, refermer ce que l'on voudrait n'être qu'une parenthèse, lire enfin la dernière lettre ...
[...] Hiroshima, le 6 août 1945. Ma chère Liese, ...
On était pourtant prévenu : Slocombe cachait bien son jeu et nous livre un roman bien troublant.

Pour celles et ceux qui aiment la guerre vue du côté des vaincus.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 12 décembre 2015

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond (Haruki Murakami)

Tiens, et si j'écrivais un roman ?

S'il est bien un auteur que l'on pouvait imaginer en coureur de marathon c'est bien le prolixe et célèbre Haruki Murakami, peut-être l'un de 'nos' contemporains les plus lus !
Ce bouquin prémonitoire aura été écrit à mi-course, en 2007, une fois le succès déjà bien installé.
Haruki Murakami passe au crible sa propre vie d'écrivain et de coureur.
Deux vies dans un même miroir, faites d'efforts, de persévérance, de répétition, d'endurance, de concentration et d'opiniâtreté.
[...] Ecrire un roman ou courir un marathon, voilà deux activités qui se ressemblent.
[...] Pour moi, courir est à la fois un exercice et une métaphore.
[...] Durant les courses de fond, le seul adversaire que l'on doit vaincre, c'est soi, le soi qui traîne tout son passé. 
Pendant le premier tiers du bouquin, avouons que même si l'on aime et les sports d'endurance et la littérature, on se demande bien ce que l'on est venu faire ici à écouter Murakami discourir sur ses chaussures, digresser sur la musique de son walkman, bref se tâter les mollets et se regarder le nombril.
Et puis peu à peu, le marathon devient celui du lecteur et l'on se surprend à se passionner pour les souffrances du coureur et l'opiniâtreté de l'auteur.
[...] L'expérience ne change rien à l'affaire, pas plus que l'âge, j'assiste seulement à une répétition de ce qui s'est déjà passé. Je crois que certains processus n'admettent pas les variations. Si vous devez être une part de ce processus, tout ce que vous pouvez faire c'est de vous transformer, ou peut-être même de vous distordre, au moyen d'exercices répétitifs et opiniâtres, et faire que ce processus devienne une part de votre personnalité. Ouf.
Ce bouquin est presque une leçon de vie, de sport et de littérature.
Et puis un jour Murakami, non content de courir une dizaine de kilomètres chaque jour, de souffrir un marathon chaque année, Murakami entreprend de courir un ultra-marathon : 100 kilomètres autour d'un lac, une journée entière de course dans le nord du Japon. Quelques pages magiques.
[...] J'expérimentais pour la première fois l'au-delà des quarante-deux kilomètres. Comme m'élancer ensuite sur une mer inexplorée. Au-delà quelles étaient les créatures inconnues, tapies dans l'attente, qui vivaient là ? Je n'en avais pas la moindre idée. Je ressentais la même terreur que les marins de l'ancien temps.
[...] Depuis le départ, je courais donc depuis onze heures et quarante-deux minutes.
Décidément course de fond et littérature sont appelées à faire bon ménage : déjà deux coups de cœur avec La course Flanagan ou la bio de Zatopek.
Mais si Echenoz filmait Zatopek vu de haut sur un grand écran large pour nous montrer la course du monde, Murakami embarque une caméra intérieure pour mieux nous décrypter les ressorts humains.
[...] Car j'imagine, n'est-ce pas, que l'esprit d'un individu est influencé par son corps ? Ou bien est-ce que le corps et l'esprit interagissent entre eux, influent l'un sur l'autre ?
[...] Bon, il est possible que j'en rajoute un peu. Peut-être après tout avais-je simplement trop couru.
À tout coureur, tout honneur, laissons l'auteur franchir seul la ligne d'arrivée :
[...] Il n'est pas impossible que quelques lecteurs, que ces pages auront intéressés, se disent : "Tiens, si j'essayais de courir ?"

Pour celles et ceux qui aiment les crampes et les livres.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 16 novembre 2015

Seize tableaux du Mont Sakurajima (Michel Régnier)

Cinq générations au pied du volcan.

Voilà bien longtemps que l'on n'a pas voyagé en extrême-orient.
Il est donc tout indiqué de s'y rendre en compagnie d'un occidental tatamisé, le français Michel Régnier : globe-trotter, documentariste et écrivain (globe-writer dirions-nous ?).
Rien que ce titre (hommage aux cent vues du Mont Fuji d'Hokusai) évoque déjà tout le parfum du pays du soleil levant.

Tout commence effectivement par une exposition où l'on peut contempler Seize tableaux du Mont Sakurajima, autant de vues différentes de la région de Kagoshima, que Michel Régnier connait bien, le long de la baie de Kinko, dans la plus au sud des grandes îles nippones, Kyushu, dominée par la silhouette du volcan Sakurajima. Kagoshima est surnommée la Naples de l'Orient : les charmes provinciaux du Japon méridional.
Devant chaque tableau rapidement décrit (de 'vraies' ukiyo comme celle de Hideo Nishiyama ci-dessous), Monsieur Takeru Koriyama évoque ses souvenirs et ceux de ces parents et grands-parents. Cinq générations au pied du volcan, pour saluer un autre oriental.
Là où les hommes vivent.
Entre les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les typhons kamikaze et les tsunami dévastateurs : depuis les dessins animés de Miyazaki on sait la culture japonaise très imprégnée des forces d'une nature toujours indomptée.
[...] — Les colères de la terre et de la mer se ressemblent, ce sont les hommes qui leur inventent des noms compliqués.
[...] Kinu lui avait glissé :
— Le Japon sans typhons, ce serait comme une femme sans caprices, une chose impensable.
Il lui avait répliqué avec une boutade apprise de sa grand-mère Kimiko :
— Le Sakurajima, lui, est plutôt comme les hommes de Kyushu, semble-t-il. Il sourit souvent, marmonne ou ronchonne de temps en temps et entre très rarement dans une grande colère. Mais alors là, c’est l’enfer.
Comme si cela ne suffisait pas, le pays aura connu également la terrible folie du militarisme et Michel Régnier nous donne de belles pages, pleines de retenue, décrivant cette période guerrière alors que les fils meurent au front et que les bombardements US au phosphore teintent de rouge et de noir les pentes du volcan.
À travers l'histoire de cette famille Koriyama, c'est tout un siècle de l'histoire du Japon qui nous est offert en lecture. Une large palette d'événements, plus de cent ans d'évolution de la vie et des mœurs nipponnes, et la diversité des régions de ces îles-pays puisqu'une partie de la famille s'installera beaucoup plus au nord près de Sendai.
Les Koriyama du nord seront chasseurs de baleines et là encore cela nous vaudra de belles pages également sur ce métier millénaire que l'auteur juge incompris des occidentaux équipés d’œillères écologiques (les norvégiens et les anglais sont harponnés sans pitié).
[...] — Papa, où les baleines dorment-elles ?
Hideo avait réfléchi, puis déclaré :
— Je ne le leur ai jamais demandé, mais je le ferai à la prochaine traversée, c’est promis.
— Tu te moques de moi…
Kinu avait souri, tandis que Kimiko avait eu une merveilleuse réponse, malgré le silence dubitatif de son petit-fils :
— Voyons, Takeru, les baleines dorment dans les rêves des baleiniers.
[...] — Je sais… Les Européens, les Nord-Américains, qui ont décimé la moitié du règne animal et font la morale à toute la Terre.
Une découverte passionnante de la vie japonaise, même si l'on devine quelques déformations au travers de l'objectif photo de notre occidental tatamisé qui idéalise très certainement la vie de nos lointains voisins (la famille Koriyama ressemble parfois un peu trop à celle des bisounours).
Fort heureusement l'aspect guide touristique reste discret grâce à une très belle plume : certes Michel Régnier n'ignore rien des subtilités de la langue nippone (les sakura, les shoji, les amado, ... n'auront bientôt plus de secret pour nous) mais il ne dormait non plus pendant la classe de français. On se délecte d'une langue élégante, riche et fluide à la fois (où votre regard adamantin sous votre front éburné découvrira les fosses hadales du Pacifique).
Pas question de se coucher idiot ce soir.
On a même droit à un petit arbre généalogique de la famille Koriyama pour nous aider à nous y retrouver dans tous ces prénoms méconnus.
Mais ce qui fait définitivement le charme de ce roman, c'est bien l'atmosphère dont il est imprégné.
Un contraste étrange entre d'un côté toute la sagesse d'une civilisation nippone faite de douceur de vivre, de simplicité, de respect social et de relations familiales policées, et de l'autre côté, toute la violence des colères de la mer ou de la montagne et la folie des destructions guerrières.
Un bouquin qui entre presque en résonance avec le récent dessin animé de Miyazaki : Le vent se lève.
Nos philosophies occidentales ne sauraient sans doute pas classer cela autrement que dans des catégories mentales qui ressortissent à la résignation ou au fatalisme, mais Michel Régnier semble, lui, être en mesure d'approcher de très près les mystères de la sagesse asiatique, là où les gratte-ciel vieillissent plus vite que les pagodes.
Malheureusement la deuxième moitié du bouquin voit le récit s'enliser un peu (ou notre attention s'émousser ?) quand il s'agit de suivre la vie contemporaine de Koriyama-san (celui qui, justement, visite l'exposition des estampes du Mont Sakurajima) : on préférait ses évocations de souvenirs.
Évidemment après tout cela, on n'a plus qu'une envie, prendre l'avion pour retrouver la plus ingénieuse fourmilière humaine et découvrir le Japon provincial de ces îles du sud que l'on ne connait pas encore et qui nous tentent déjà depuis un moment !

Pour celles et ceux qui aiment le Japon, tout simplement (et un peu la chasse à la baleine aussi).
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 26 novembre 2014

Le restaurant de l’amour retrouvé (Ito Ogawa)

La magie de la bonne cuisine

Une japonaise homonyme de la célèbre Yoko Ogawa !
Voilà qui avait de quoi éveiller notre curiosité.
Et nous voici donc avec entre les mains un petit bouquin sympa de Ito Ogawa : Le restaurant de l’amour retrouvé.
Une belle histoire avec juste ce qu’il faut d’étrangeté nippone et de bizarrerie extrême-orientale.
Tout commence avec un amour perdu.
Un soir en rentrant chez elle et son ami, la jeune Rinco trouve l’appartement vide :
[…] Quand je suis rentrée à la maison après ma journée de travail au restaurant turc où j’ai un petit boulot, l’appartement était vide.
Complètement vide. La télévision, la machine à laver et le frigo, jusqu’aux néons, aux rideaux et au paillasson, tout avait disparu. Un instant, j’ai cru que je m’étais trompée de porte.
Dans le genre déception amoureuse, difficile de faire plus brutal. Elle en perd la voix.
[…] Je m’étais aperçue d’une chose. La veille, lorsque j’avais voulu acheter mon billet d’autocar au guichet, ou plutôt, quand j’étais allée rendre les clés au propriétaire, enfin non, à l’instant même où j’avais ouvert la porte de l’appartement vide... Ma voix était devenue transparente.
Elle décide donc de laisser la grande ville derrière elle et de retourner dans son village natal.
Où elle retrouvera sa mère … avec qui ce n’est pas le grand amour non plus.
Elle ouvre donc un petit restaurant. Un peu spécial. Pas de carte, pas de menu.
Un seul client par soirée. Un entretien préalable. À partir duquel, la jeune Rinco concocte le menu, personnalisé et adapté spécialement pour chacun de ses clients.
Apparemment, le principe fonctionne et le village s’étonne devant les résultats un peu magiques des soirées privées de l’Escargot (c’est le nom du resto) : tel amoureux qui pleurait son ex la retrouve, telle veuve qui regrettait son mari le revoit en rêve, tels jeunes gens qui n’osaient se déclarer se découvrent amoureux, …
[…] Voilà comment la folle rumeur – en mangeant à L’Escargot, on voyait ses vœux réalisés et ses amours comblées – s’est peu à peu propagée parmi les habitants du village et des localités voisines.
Telle est la recette magique du restaurant de l’amour retrouvé.
Ce qui, à propos de recettes, nous vaut d’ailleurs de savoureuses descriptions culinaires (avec même une touche européenne et même française, la jeune Rinco et le roman de Ito Ogawa sont très ‘modernes’).
Faut dire que la chef cuistot soigne ses ingrédients dans la plus pure tradition.
[…] La saumure héritée de ma grand-mère. Ce n’était pas rien. Elle avait réchappé aux tremblements de terre et à la guerre. Un jour où je regardais le contenu de la jarre à ses côtés, ma grand-mère m’avait fièrement raconté son histoire. Née au début du XXe siècle, elle l’avait elle-même héritée de sa mère, ce qui voulait dire que cette saumure avait été transmise de génération en génération sans doute depuis l’ère Meiji, peut-être même depuis l’époque d’Edo. Impossible de confectionner la même aujourd’hui, ou de s’en procurer. Il suffisait d’y glisser les légumes pour qu’ils se réjouissent et deviennent un régal : c’était une jarre magique.
[…] Je suivais toujours le même rituel. J’approchais mon visage, mon nez, des aliments, j’écoutais leur « voix ». Je les humais, les soupesais, leur demandais comment ils voulaient être cuisinés. Alors, ils m’apprenaient eux-mêmes la meilleure façon de les accommoder.
La jeune Rinco retrouvera-t-elle l’amour, elle aussi ? L’amour de sa mère ?
Ah, pour le savoir il vous faudra prendre rendez-vous avec Ito Ogawa et passer à table !
Un court roman à l’écriture un peu naïve (à nos yeux occidentaux), un charme japonais discret et un style très moderne. Parfait pour découvrir l’étrange littérature nippone.

Pour celles et ceux qui aiment faire la cuisine.
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jeudi 28 août 2014

BD : Mabui, l’âme d’Okinawa

Élévation d'âme.

Okinawa.
Tout le monde connait cette île rendue tristement célèbre par la bataille qui s'y déroula en 1945 peu avant les bombes atomiques et la reddition du Japon.
Peut-être sait-on également qu'elle sert toujours de base avancée aux américains : entre le Japon et Taiwan, face à la Chine et la Corée, ce porte-avions naturel est évidemment d'une importance stratégique pour l'Oncle Sam.
Le manga de Susuma Higa nous raconte justement la vie quotidienne des habitants d'Okinawa (plus d'un million d'habitants quand même !) forcés de cohabiter avec la présence américaine. Une présence envahissante : exercices et manœuvres, passages d'avions et décollages d'hélicos, et surtout un système de 'compensations' qui gangrène l'économie naturelle de l'île (qui malgré ces subventions reste l'une des régions les plus pauvres du Japon).
Susuma Higa prend prétexte de différents faits divers récents et se plait à imaginer et dessiner de petites histoires autour de ces événements : peu à peu il nous fait pénètrer au cœur de la vie quotidienne et ordinaire des habitants (on songe parfois aux BD d'Étienne Davodeau).
Et peu à peu on s'approche de l'âme d'Okinawa : Mabui en VO, c'est un peu le côté spirituel, celui qui s'en est allé avec ces perturbations étrangères.
L'archipel des îles Ryūkyū est en effet réputé pour la longévité de ses habitants ainsi que (est-ce lié ? !) la spiritualité dont est imprégnée leur culture : culte des ancêtres et nécessaire harmonie des relations entre les vivants, les dieux, la nature et les morts. Dans cet écosystème, les femmes occupent une place prépondérante et celles qui développent des qualités de medium (noros et yutas) jouent les chamanes et les intermédiaires [lien].
Ainsi, on mesure d'autant plus le bouleversement apporté par les bulldozeurs et les hélicos de l'US Army.
On retrouve (et découvre !) tout cela dans cette BD à multiples facettes : une plongée passionnante et instructive dans un Japon original, loin des clichés habituels.
Le propos de Susuma Higa, intelligent et sensible, est loin d'être manichéen et explore avec beaucoup d'humanité toutes les subtiles nuances et toutes les contradictions de la situation.
Un peu d'esprit en ce monde de brutes.

Quelques planches de la BD : [1]  [2]

Nota :
Ce volume (Mabui, les âmes d'Okinawa) est le second album. Il est normalement précédé de Soldats de sable qui décrit l'immédiat après-guerre (mais ce thème nous a moins attirés).


Pour celles et ceux qui aiment l'humain.
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vendredi 13 septembre 2013

Les évaporés (Thomas B. Reverdy)


Vapeurs radioactives.

Spécial Rentrée Littéraire.
Il y a quelques siècles au Pays du Soleil Levant, les proscrits avaient l'habitude de se laver de leur passé dans les sources chaudes des montagnes, avant de renaître ailleurs à une nouvelle vie. C’est de ces brumes que vient l’expression « évaporés », johatsu en japonais.
Les récentes crises financières successives ont produit de nouvelles générations d'évaporés : pères de famille endettés, petits patrons en faillite, employés licenciés, ...
Le cinéaste Imamura a même réalisé (en 1967) un film sur ce sujet : Ningen Johatsu (l'homme évaporé) et ces légendes urbaines de disparitions mystérieuses n’auraient certainement pas dépaysé notre islandais préféré (clic).
Comme d'habitude avec le Japon (hikikomori, shinjû, johatsu, ...), il est bien difficile de démêler la réalité sociale de l'imaginaire fantasmé. Mais après tout, en littérature ce n'est peut-être pas nécessaire.
Quand un auteur français bien de chez nous se pique d'écrire un "roman japonais", quand il rend hommage à Richard Brautigan(1), lui-même grand amoureux du Japon, on se dit qu'on tient là encore un auteur complètement tatamisé et qu'on peut sans hésitation chausser avec lui les lunettes déformantes d'un nouveau "regard occidental" sur cet extrême pays de l'orient.
Et chacun sait que le Japon extrêmement oriental change les yeux mêmes de celui qui le regarde.
[...] Tous les clichés du Japon sont vrais, même ceux qui se contredisent. Mais il n'y a pas un seul étranger pour les regarder. Il n'y a aucun exotisme.
Rien que des japonais partout et leurs habitudes machinales, leurs rythmes et leurs gestes, bref leur quotidien - incompréhensible.
Thomas B. Reverdy a semble-t-il coutume de hanter les lieux post-apocalyptiques : après L'envers du monde (pas lu ici) qui évoquait Ground Zero post 11 septembre, voici donc Les évaporés, disparus dans les vapeurs radioactives de Fukushima.
[...] " C'est là que tu vivais ? Tu ne m'as pas dit d'où tu venais. C'est loin ?
- C'était là. Par là. "
Il fait un geste vague de la main, qui ne désigne rien de particulier.
Il n'y a rien de particulier à désigner.
Il y avait certainement de quoi se méfier un peu des lumières trop brillantes branchées sur la mode : johatsu, Fukushima, ...  humm ?
Mais dès les premières pages, avant même de rentrer dans le roman, nous voici rassurés : Thomas B. Reverdy écrit bien !
Plaisir de lecture assuré.
D'autant plus que cette histoire de johatsu s'annonce prometteuse, on l'a vu.
Richard B. (B. comme Brautigan bien sûr) tourne un peu en rond sur sa côte ouest. Un beau jour son ex, Yukiko(2), l'appelle au secours : son père Kaze(3) qui vit au Japon, a disparu sans laisser de traces, envolé ...
Et nous voici donc partis au Pays du Soleil Levant et des Évaporés.
Les chapitres et les personnages s'entrecroisent : Richard B., Yukiko, Kaze et un jeune garçon sdf qu’on ne sait pas encore comment raccrocher à l’histoire (mais ça viendra !).
Bien vite on nous laisse deviner que Monsieur Kaze semble s’être évaporé pour  fuir quelques escrocs ou même peut-être quelques yakuzas.
Enquête, désastre écologique, amour, ... oui, un peu de tout cela.
Mais surtout la quête de chacun des personnages à la poursuite d'autre chose, ou plus exactement dans la fuite de quelque chose, entre deux mondes en quelque sorte ...
Paradoxalement (enfin non, peut-être pas) les pages sur notre concitoyen occidental (l’américain Richard B.) sont les moins intéressantes : on passe rapidement et on se passionne beaucoup plus à découvrir les raisons de la fuite de Monsieur Kaze, les difficultés du retour au pays de Yukiko, les mystères des peurs du jeune sdf, … plutôt que les atermoiements amoureux ou alcooliques, trop convenus, trop connus, de l’ami Richard B.
On est à quelques pages seulement du coup de cœur mais on regrette quelques longueurs, quelques énumérations un peu fastidieuses : la belle et fluide prose de Thomas B. Reverdy gagnerait à un petit dégraissage pour être tout à fait maîtrisée et en parfait accord avec un sujet aussi âpre que celui qui est évoqué dans ces pages.
Finalement et contrairement à ce que l’on pouvait craindre, les pages sur la région dévastée par le tsunami et ruinée par la radioactivité s’avèrent les plus intéressantes : bien écrites et plutôt réalistes, évitant les couplets écolos redoutés, elles nous dépeignent le monde d’après.
C’est pas joli-joli et ceux qui croyaient encore nos sociétés les plus modernes et les plus avancées peut-être au moins capables de gérer ce genre de catastrophes seront bien déçus. C’est désespérant.
Bien plus que le cataclysme lui-même, contre lequel malheureusement on ne peut rien, l’incurie de nos sociétés(4) est affligeante : on ne vous en dit pas plus pour ne pas trop dévoiler de l’intrigue et pour vous laisser le plaisir de la lecture, mais les évaporés …
[...] “ Ça n'a jamais été dangereux, allons ! Quelques jours l'an dernier, au moment de l'accident, mais du temps a passé depuis. Il faut que vous preniez vos précautions. Vous sortez couverts s'il se met à pleuvoir, et si vous ne pouvez pas faire autrement que de prendre l'averse, une douche en rentrant, voilà ce qu'il faut pour se décontaminer, mais aucun risque là-dessus. Et mangez du miso ! "
On l’a dit, c’est un regard de plus d’un occidental sur ce Japon extrêmement oriental, mais un regard extrêmement sombre et désabusé. Et un Japon qui ressemblerait bien à un miroir …
[…] - Tu es une japonaise de la douceur de vivre et de la délicatesse, comme moi je suis un américain des grands espaces et de la pêche à la truite. Nos pays n’existent plus.
Et alors ? Ça se finit bien ou ça se termine comme les histoires d’amour en général ?
[…] - Je ne sais pas. Je ne sais pas comment cette histoire se termine. C’est une histoire japonaise.
Ce bouquin nous a été offert par Babelio et les éditions Flammarion et c’est l’un de nos bouquins de la rentrée littéraire.
(1) - tient en voilà un qu'il va falloir ressortir de la poussière des étagères ...
(2) - encore un auteur tombé amoureux du Japon en général et des japonaises en particulier : la Yukiko de ce roman fait inévitablement penser à celle de Brautigan ou à celle, plus proche, de Frédéric Boilet
(3) - Kaze : le vent en VO ...  comme dans Kamikaze, le vent des dieux
(4) - et ne nous voilons pas notre face occidentale derrière le trop lointain Japon !

Pour celles et ceux qui aiment une certaine idée du Japon.
D'autres avis sur Babelio et celui du Bison.
Et une interview de T. Reverdy par l’équipe de Babelio (avec la question de BMR, yes!)

jeudi 21 mars 2013

BD : Trouble is my business


Bande de polars 2/3.

Suite de la petite série sur quelques polars en BD ...
... et qui dit polar noir, dit dessins au noir (et blanc) : voilà qui nous change des albums habituels aux belles couleurs léchées et glacées.
Passées les premières réticences, on s'y fait (sans doute l'apprentissage par les mangas !), voire on apprécie, car les dessins sont plutôt bien exécutés.
Ceux qui veulent poursuivre en noir et blanc reliront peut-être le Piège espagnol ou encore Monster et ne manqueront pas l'excellentissime Maus (mais là on sort du rayon polar).

Et on continue donc avec une surprise puisque c'est le grand Jirô Taniguchi qui se met au polar ...
On se souvient du mangaka Taniguchi pour son Sommet des dieux ou encore son Quartier lointain.
Mais le voici aux commandes d'une histoire de privé à la Marlowe puisque Trouble is my business est la devise du détective Jôtarô Fukamachi, tout un programme !
Et au travers des différents chapitres (à la manière des mangas et des séries télé : l'héritage, l'adultère, l'enlèvement, ...), tous les codes du polar noir américain sont passés au crible : fric, drogue, sexe, castagnes, femmes fatales et yakuzas patibulaires, ... tout le monde est là.
Ce premier album nous a quand même laissé sur notre faim, peut-être une re-lecture avec le tome suivant ?
Et il faudra encore un peu de patience jusqu'à la semaine prochaine, on a gardé le meilleur pour la fin ...
  
Cliquez sur les liens pour voir des planches de la BD : [1] [2] c'est un manga et ça se lit à l'envers.

Pour celles et ceux qui aiment les privés.

mercredi 30 janvier 2013

Certaines n'avaient jamais vu la mer (Julie Otsuka)


Boat people.

Les dieux, même les kamis japonais, savent qu'on n'est pas fan des prix concours mais il faut dire et redire que le jury du Femina a souvent la main heureuse.
Après avoir couronné notre petit roman français préféré de 2012 (Peste et choléra), voici dans la rubrique Étranger le retour de Julie Otsuka dont on avait déjà beaucoup apprécié Quand l'empereur était un dieu.
et Empereur racontait, après Pearl Harbor, la déportation dans les camps US des familles japonaises immigrées avant guerre : ces japs qui, soudain, n'étaient plus les bienvenus.
Ce roman-ci, Certaines n'avaient jamais vu la mer, est en quelque sorte l'épisode précédent : lorsque les vagues d'immigration des années 20 étaient accueillies à bras ouverts pour peupler l'ouest et dynamiser à bas prix l'économie américaine.
Et c'est l'histoire d'un bateau de jeunes femmes venues du pays du soleil levant : mariages arrangés, photos arrangées des futurs maris au courrier postal, rêve occidental pour échapper aux rizières, ...
Évidemment la déception sera grande ... brutalité conjugale et labeur difficile, racisme latent et pauvreté persistante, rien ne leur sera épargné ... Le rêve américain n'est pas pour tout le monde.
Jusqu'à Pearl Harbor et la crainte de la dénonciation pour complicité supposée avec l'ennemi, la déportation inévitable. La boucle est bouclée.
Mais revenons à ces jeunes femmes qui n'avaient pas encore vu la mer avant de traverser le Pacifique.
Comme avec son précédent roman paru dix ans plus tôt (celui qui est un peu la suite, vous avez compris ?), Julie Otsuka confirme qu'elle a une plume très sûre. L'émotion est là, à fleur de mots et l'auteure déploie tous ses efforts pour maintenir la distance réglementaire.
Cette fois-ci, c'est en racontant l'histoire de toutes les femmes embarquées sur le bateau, simultanément et comme dans un choeur antique, les voix de ces femmes s'élèvent pour dire ce qui devait être dit.

[...] Certaines des nôtres travaillaient comme cuisinières dans les campements ouvriers, d'autres faisaient la plonge, abîmant leurs mains délicates. Certaines avaient été emmenées dans des vallées reculées pour y tondre les moutons. Peut-être nos maris avaient-ils loué huit hectares de terre à un dénommé Caldwell,  qui en possédaient des  des milliers en plein coeur de la vallée de San Joaquin, et chaque année nous devions lui remettre soixante pour cent de notre récolte. Nous vivions dans une une hutte de terre battue sous un saule, au milieu d'un vaste champ sans clôture, et dormions sur des matelas de paille. Nous allions faire nos besoins dehors, dans un trou. Nous tirions notre eau du puits. Nous passions nos journées à planter et ramasser des tomates du lever au coucher du soleil, et nous ne parlions à personne hormis à nos maris pendant des semaines d'affilée. Nous avions un chat pour nous tenir compagnie et chasser les rats, et le soir depuis le seuil de la porte, en regardant vers l'ouest, nous distinguions une lueur diffuse au loin. C'est là, nous avaient dit nos maris, que vivaient les gens. Et nous comprenions que jamais nous n'aurions dû partir de chez nous.

Le procédé répétitif finit, touche par touche (leurs maris, leurs travaux, leurs enfants, ...) par composer une sorte de tableau impressionniste qui très habilement, donne la vision d'ensemble de la vie de ces jeunes femmes perdues dans les profondeurs de la Grande Amérique naissante. 
Non contente de ce coup de maître, Julie Otsuka clôt son bouquin par un dernier chapitre très émouvant dont on vous laisse découvrir le procédé en contre-chant : avec la déportation dans les camps US du middle-west, il suffira de quelques saisons pour que ces japonaises soient oubliées, parties aussi discrètement qu'elles étaient arrivées.
Seule Julie Otsuka poursuit son travail de mémoire au rythme (trop lent à notre goût) d'un excellent bouquin tous les dix ans.


Pour celles et ceux qui aiment les immigrants.
Phébus édite ces 142 pages qui datent de 2011 en VO et qui sont [brillamment] traduites de l'américain par Carine Chichereau.

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mardi 6 novembre 2012

Le grondement de la montagne (Yasunari Kawabata)

Fin de parcours zen.

Il lui parut étrange, au matin, ce rêve d’une île où il n’était jamais allé.
Quels délices que l'écriture de Yasunari Kawabata, prix Nobel nippon de littérature, que l'on a déjà croisé ici par deux fois avec Les belles endormies et Pays de neige.
Des trois, c'est Pays de neige qui reste le plus accessible et le moins extrême-oriental. Tandis que Le grondement de la montagne rappelle plutôt les nipponneries des Belles endormies.
Il y est encore question de la solitude(1), de la vieillesse, du regard d'un vieil homme sur de jeunes femmes. Du poids des ans, quand la tête vient à peser trop lourd sur les épaules.
Et de sommeil, le sommeil innocent ou le sommeil éternel(2).
[...] Tout à l’heure, dans le train, je me demandais si on pourrait envoyer sa tête au blanchissage ou la faire réparer. La couper… ce serait peut-être un peu violent. Mais enfin, détacher provisoirement la tête du tronc, en disposer comme de linge sale. À l’Hôpital universitaire, par exemple : « Voulez-vous vous en charger ? » Ils laveraient le cerveau, répareraient les ratés, pendant que le corps dormirait sans rêver ni se retourner. 
Le regard de Kikuko s’assombrit. « Père, vous êtes fatigué ? 
— Oui, répondit-il. Aujourd’hui même, au bureau, je recevais quelqu’un. J’ai tiré une bouffée de ma cigarette, je l’ai posée sur le cendrier, j’en ai allumé une autre et l’ai posée sur le cendrier ; voilà trois cigarettes qui se fumaient toutes seules, en rang, toutes aussi longues les unes que les autres. J’en avais honte ! En effet, dans le train, l’idée de se faire lessiver la tête lui était venue, mais la notion de son corps endormi l’avait séduit plus que celle d’un cerveau mis à neuf. Certes, il était las.
Car Shingo est au bout de son chemin et il entend déjà le grondement de la montagne.
[...] Shingo se demanda s’il n’entendait pas la mer, mais non, c’était bien le grondement de la montagne. Il ressemble, ce grondement, à celui du vent lointain, mais c’est un bruit d’une force profonde, un rugissement surgi du coeur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu’il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d’un bourdonnement d’oreilles, il secoua le chef. Le bruit cessa. Alors, Shingo fut effrayé. Il frissonna comme si l’heure de sa mort lui avait été révélée.
Comme pour ajouter à l'étrangeté asiatique, les chapitres du livre sont autant d'épisodes parus à l'origine dans des journaux ou magazines nippons : il arrive donc que Kawabata rappelle ce qui s'est passé quelques pages auparavant et répète quelques scènes sous un angle légèrement différent, comme un écho du nouveau chapitre.
On y goûte tout l'art de la contemplation dont savent faire preuve les maîtres zen, et les petites scènes quotidiennes s'alignent, pages après pages, où l'on découvre la vie familiale de ces très lointains japonais.
Shingo a jadis épousé la soeur de celle qu'il convoitait, sa fille est en passe de divorcer et son fils ne rentre pas souvent à la maison où l'attend pourtant sa jeune épouse Kikuko. Une jeune femme délaissée qui allume encore quelque étincelle dans le regard vieillissant de Shingo.
Au fil des pages et des dernières saisons qui passent, le viel homme désabusé et fatigué se demande ce qu'il y a eu de bien dans sa vie, ce qu'il faut en garder.
Il n'y verra finalement que le fait d'avoir traversé la guerre ...
(1) - à seize ans, Kawabata avait déjà perdu parents, soeur et même grands parents .. 
(2) - Kawabata se gavait de somnifères et se suicida au gaz à l'âge de 72 ans

Pour celles et ceux qui aiment le Japon. 
Ces pages datent de 1954 en VO et sont superbement traduites du japonais par Sylvie Regnault-Gatier. 
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mardi 1 mai 2012

Tusitala (Nakajima Atsushi)

Les îles aux trésors.

Un bouquin sur R.L. Stevenson, voilà qui avait de quoi nous attirer.
http://carnot69.free.fr/images/chinois.gifUn bouquin écrit par un japonais, Nakajima Atsushi, voilà qui avait de quoi nous appâter. Alors évidemment, si c'est le japonais qui se met à évoquer Stevenson ...
La mort de Tusitala, raconte les dernières années de R.L. Stevenson dans les îles Samoa (façon Brel ou Gauguin), fuyant pour raisons de santé, l'air vicié de sa Grande-Bretagne natale.
Tusitala était le nom local de R.L. Stevenson et à quarante ans, RLS se considérait déjà comme très vieux :

[...] si l'âge, d'une certain façon, se calcule d'après la distance plus ou moins courte qui nous sépare de la mort.

Nakajima Atsushi brosse un très beau portrait (à peine imaginaire) de l'écossais qui avait l'âge d'être son père et qui l'était sans doute au plan littéraire. La prose du japonais est étonnamment moderne (belle traduction sans aucun doute) et l'on se surprend à plusieurs reprises à déchiffrer les dates : oui, Atsushi est né en 1909 et son bouquin date de sa dernière année : 1942. Surprenant.

[...] Cet homme, très malade des poumons, mais d'un tempérament volontaire, insupportablement prétentieux, poseur et vaniteux, qui se faisait passer pour un artiste sans en avoir le talent et abusait de ses faibles forces pour produire à tour de bras des œuvrettes insignifiantes mais joliment faites, essuyait dans la vie réelle de constantes railleries, à cause de cette préciosité puérile, subissait sans cesse chez lui la domination d'une épouse plus âgée et, pour finir, mourait misérablement, au fin fond des mers du Sud, en regrettant jusqu'aux larmes le Nord et son pays natal.

Ce court roman en forme de fausse-vraie biographie alterne les vraies-fausses lettres de RLS et le récit de Atsushi qui partage de nombreux points communs avec son 'modèle' : le japonais vécut lui aussi dans les îles du Pacifique (les îles Palaos, du temps de la conquête nipponne) et lui aussi malade des poumons, se savait condamné (pleurésie, asthme, ... il mourut très jeune d'une pneumonie). Pour ces deux là, l'écriture était la seule façon d'échapper à leur destin et ce petit bouquin est donc un hymne joyeux à l'écriture (et à la lecture) :

[...] Mais d'un autre côté, la joie mystérieuse, devenue comme une seconde nature, d'aligner les lettres sur le papier [...] voilà qui n'est pas près de se laisser oublier.

Dédié aux amoureux des livres.


Pour celles et ceux qui aiment les écrivains.
C'est Anacharsis qui édite ces 170 pages traduites du japonais par Véronique Perrin et qui datent de 1942 en VO.

lundi 19 mars 2012

Nagasaki (Eric Faye)

Fait divers.

Voilà bien longtemps qu'on avait ajouté un opuscule à notre liste des minuscules.
Avec Nagasaki, Eric Faye apporte donc ses quelques pages à notre pile des petits volumes qui se lisent en une heure ou deux.
S'inspirant d'un fait divers paru dans la presse nippone, Eric Faye nous relate une étrange histoire.
C'est d'abord l'histoire de la solitude (avec un grand S) de Shimura-san.
La cinquantaine bien tassée, seul chez lui (jamais marié visiblement), il ne fréquente pas ses collègues de travail et sa famille ne le visite guère, pour ne pas dire plus du tout. Aucune passion. Rien. Le vide total.
La routine tram-boulot-dodo.
Depuis quelque temps des évènements étranges perturbent ce quotidien trop bien réglé.
Un yaourt manque à l'appel dans le frigo. Un autre plus tard. D'autres bricoles de ci, de là, tant et si bien que, pour en avoir le cœur net, Shimura-san note dans un cahier tout ce qu'il range et qu'il ne retrouve plus à sa place.
Alors qu'on s'apprêtait à embarquer pour une histoire effarante de folie fantastique à la Kafka, voilà que Shimura-san installe une web-cam pour surveiller son terrier depuis son bureau et qu'il découvre bien trop vite le lutin qui commet ces larcins.

[...] Il faut vous dire, monsieur Shimura, mais vous l'avez sans doute compris depuis un moment, que cette cette femme a vécu chez vous près d'un an à votre insu, dans cette pièce où, comme elle l'avait constaté, vous n'alliez pas. Oui, près d'un an. Elle n'avait pas élu domicile uniquement chez vous, notez bien. Elle avait deux autres adresses où dormir incognito, de temps à autre.

Voilà qui éclate comme une bombe atomique dans l'univers impeccable de Shimura-san.
Cela arrive trop vite et même déçu, on est alors prêt à repartir pour une autre histoire, celle de la rencontre de ces deux êtres, celle de la solitude et de la vie trop bien réglée de Shimura-san enfin brisées. Mais non.
C'est évoqué bien sûr, mais ces deux solitudes ne se croisent que quelques instants, l'espace d'un regard. C'est tout. Finalement chacun retombe sur ces pattes.
Parfois la distance, l'absence d'émotion immédiate, la froideur apparente de l'écriture, donnent des romans d'autant plus forts, mais ici ce n'est malheureusement pas le cas et malgré la belle écriture fluide d'Eric Faye, il faut bien avouer que l'on reste sur notre faim. Avec le sentiment d'être passé juste à côté d'une belle histoire.


Pour celles et ceux qui aiment les courts romans ou les longues nouvelles.
C'est Stock qui édite ces 108 pages qui datent de 2010.
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jeudi 8 mars 2012

Le dévouement du suspect X (Keigo Higashino)

Un voisin encombrant.

Après La maison où je suis mort autrefois, voici le premier bouquin du japonais Keigo Higashino : Le dévouement du suspect X.
Encore une bien étrange histoire, un polar nippon plein d'étrangeté.
Séparée de son ex, Yasuko vit seule avec sa fille. Jusqu'ici elle fait à peine attention à son voisin, Ishigami, un prof de maths.
Un soir l'ex débarque, ça se passe pas bien et plus ou moins accidentellement, Yasuko et sa fille tuent le vilain bonhomme. Mais elle peut compter sur son aimable voisin prof de maths qui accourt et propose de façon fort sympa de débarrasser le corps et de bâtir un alibi en béton à la jeune femme.
Une offre qu'on ne refuse pas.
Bien sûr il y aura enquête. Les flics japonais sont aussi soupçonneux que chez nous, surtout dans les bouquins de Keigo Higashino. Tout ça leur semble louche.
Et puis l'un des inspecteurs fréquente un prof de physique, ancienne connaissance du prof de maths (ça va, vous suivez ?).
Et c'est bientôt une espèce de duel intellectuel, de partie d'échecs, prof de maths contre prof de physique : alibi or not alibi, that is the question.
On raconte ça à la légère parce qu'il est difficile de retraduire l'étrange oppression qui émane de ce bouquin très japonais.

[...] Elle n'avait aucun mal à imaginer qu'Ishigami soit rongé de jalousie [...]. Les sentiments qu'il avait pour elle étaient indiscutablement la raison pour laquelle il l'avait aidé à dissimuler le crime et continuait à les protéger, elle et sa fille, de la police. [...] Grâce à Ishigami, Yasuko semblait en passe d'échapper à la police pour le meurtre de Togashi. Elle lui en était reconnaissante. Avait-il dissimulé le crime pour la contraindre à passer le reste de ses jours sous sa surveillance ?

Tout cela semble cousu de fil blanc. Une certaine naïveté imprègne le récit (tout comme l'histoire de La maison, l'autre ouvrage de Keigo Higashino). Mais bien sûr l'auteur se joue de nous et la fin nous réserve quelques surprises !
Ne voyant que ce qu'il ne fallait pas regarder, on était passé à côté de l'essentiel, comme les flics : c'était justement tout l'art du prof de maths (et de Keigo Higashino) et de son alibi qui n'avait pas l'air d'un alibi !
Des deux bouquins de Keigo Higashino, BMR a préféré La maison, MAM Le suspect : alors prenez l'un ou l'autre et passez un bon moment en l'étrange compagnie de Keigo Higashino et de ses polars à la Edgar Allan Poe(1).

(1) : dans cette histoire, un cadavre est retrouvé au bord de la rivière Edo à Tokyo, Edogawa en VO ... rappelons que Edogawa Ranpo est une phonétique japonaise pour Edgar Allan Poe et le pseudonyme de Hirai Tarô, l'Agatha Christie du polar japonais.


Et c'est donc toujours Actes Sud qui édite ces 316 pages parues en 2005 en VO et traduites du japonais par Sophie Refle.
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