vendredi 13 février 2026

Les fantômes de Shearwater (Charlotte McConaghy)

[...] Une nuit qu’il faut passer ensemble.


Venu du bout du monde, d'une île perdue entre l’Australie et l'Antarctique, ce récit hybride emporte le lecteur très loin. On peut le lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (352 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'australienne Charlotte McConaghy est déjà connue pour deux premiers romans dont le dernier, Je pleure encore la beauté du monde (Actes Sud/Gaïa, 2024), nous racontait une histoire de loups dans les Highlands écossais et qui avait rencontré un beau succès (pas lu ici).
Son nouveau récit, Les fantômes de Shearwater, nous emmène toujours au plus près de la nature sauvage, mais cette fois sur une île perdue au fin fond de la Mer de Tasman, entre l'Australie et l'Antarctique. 
Son île de fiction est inspirée pour partie de la réserve stratégique de graines et semences du Svalbard et pour partie de l'île australienne de Macquarie, dédiée à la recherche scientifique et à la protection de la faune et de la flore.
Shearwaters est l'une des dénominations des puffins ou macareux et dans sa postface, l'auteure nous précise qu'elle a effectivement pu séjourner sur l'île Macquarie :
« J’ai puisé tous ces détails dans mon expérience personnelle à la suite d’un séjour sur le terrain avec mon compagnon et notre fils de seize mois, une aventure que je n’oublierai jamais, dans un lieu qui est certainement l’un des plus précieux au monde. »
La (belle) traduction de l'anglais (Australie) est signée Marie Chabin

Le pitch et les personnages :

Shearwater est une île au milieu de l’océan Austral, à plus de mille kilomètres de toute autre terre ferme. Le plus près, c’est l’Antarctique.
L'île va bientôt être évacuée, sans doute à cause de la montée des eaux. Les scientifiques ne sont plus là.
Il ne reste que quelques gardiens pour la station d'études et la réserve de semences.
« Shearwater n’est pas une île touristique : elle est trop éloignée, trop difficilement accessible. Personne ne s’aventure ici d’habitude, à part une poignée de chercheurs venus étudier la faune et la flore, le climat, les marées. Personne en tout cas n’échoue ici par hasard. [...]
La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. »
Dans la famille de gardiens du phare de Shearwater et de la réserve, dans la famille Salt, je pourrais demander le père Dominic ou Dom, l'aîné Raff, la fille Fen et Orly le cadet.
Ne demandez pas la mère, Claire est décédée.
Tous les quatre vivent « avec les pétrels, les puffins, les manchots et les otaries ».
« — Ça fait combien de temps que vous êtes ici ? 
— Huit ans.
Je le fixe d’un air hébété. “C’est une blague.”
Il soutient mon regard. Ce n’est pas une blague. [...] 
— Vous abandonner ici ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Ça n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. »
Une famille presque normale. La fille dort sur la plage en plein vent avec les otaries, l'aîné boxe un sac de frappe tout en haut des 219 marches du phare, le père parle toujours au fantôme de la mère décédée et le petit dernier (9 ans) est déjà une encyclopédie botanique ambulante, un HPI des végétaux, ...
« —  Il y a combien de graines dans cette réserve ?
— Oh, dit-il, je ne sais pas combien de graines il y a, mais ce que je sais, c’est qu’il y a au moins trois millions de variétés. »
Mais ça ne suffit pas et une nuit de tempête, « une nuit qu’il faut passer ensemble », une femme, Rowan, s'échoue sur les rochers, après le naufrage de son embarcation.
Qui est-elle et qu'est-elle venue faire sur cette île perdue ?
Et quels sont les secrets de la famille Salt ?
« — Et si elle était venue ici parce qu’elle sait quelque chose ? je demande à voix haute. 
— Que pourrait-elle savoir ? [...]
— Ça va aller, assure Dom. Ce n’est pas grave. On continue.
— Et si…
— Tout ce qu’on a à faire, c’est tenir notre langue. »
Pour accompagner le développement d'une intrigue pleine de mystères, les chapitres alternent les points de vue des quelques personnages.
Des personnages qui cachent soigneusement leur part d'ombre car « Shearwater est une île de fantômes, après tout », une île où chaque personnage va devoir « se libérer de son fantôme ».

♥ On aime :

 Les terres australes nous attirent. Peut-être sommes nous aimantés par les pôles. Ou bien fascinés par cette nature dantesque où l'homme n'est pas le bienvenu. Ou mieux encore, intrigués par les hommes et femmes qui justement ont décidé de s'installer là-bas pour un temps où un autre.
Et avec ce roman, le lecteur tient une sacrée équipe !
 Charlotte McConaghy a une formation de scénariste : il ne lui faut donc que quelques pages pour nous accrocher fermement à ce bout de rocher. Quelques pages, quatre ou cinq personnages, une bonne dose de mystères, une ambiance de fin du monde, ... c'est parti ! 
 La prose très évocatrice de Charlotte McConaghy va bien sûr nous plonger, au propre comme au figuré, dans cette nature sauvage du bout du monde. 
Mais l'auteure sait aussi faire parler les corps et les émotions : c'est remarquable et la belle traduction est bien à la hauteur.
Et puis c'est aussi une belle histoire de liens familiaux et de résilience : nos liens de sang et d'affection vont-ils survivre au réchauffement climatique ?
C'est un roman hybride, étonnant, mais particulièrement puissant qui emporte le lecteur bien loin, non pas du fait d'un exotisme superficiel pour touristes mais plutôt par la force d'un récit prenant et captivant.
 Sans se montrer trop didactique, l'auteure profite tout de même de son roman d'aventures pour nous faire passer quelques messages écolos.
Elle illustre avec brio l'importance vitale pour nous de la faune et de la flore, de cette fameuse biodiversité dont on nous rebat les oreilles mais qu'elle sait parfaitement mettre en images.
Le lecteur pourra ainsi s'émerveiller de quelques curiosités végétales comme le Pin de Wollemi, un arbre relictuel découvert en 1994, l'arbre le plus rare du monde : « [les] arbres dinosaures, les pins de Wollemi. Ce fut la plus grande découverte botanique du XXe siècle. Ils vivaient là, en secret, depuis deux millions d’années. »
➔ Il sera inévitablement question de la fonte du permafrost et de la montée des eaux qui menacent l'île et sa précieuse réserve de semences.
Alors « est-ce qu’on va mourir à cause du réchauffement climatique ? ».
Charlotte McConaghy nous rappelle que « le climat est un défi », et que « ce monde [...] s’effrite. Et il y aura d’autres inondations. D’autres enfants engloutis. Mais ce ne seront pas mes enfants. »
Un dernier mot : notez bien que venant d'une Aussie (une australienne) qui habite un pays continent coutumier des tornades, des inondations géantes et des méga-feux, ces propos méritent vraiment toute votre attention !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères et la nature.
D’autres avis sur Babelio et Benzine.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud/Gaïa (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 11 février 2026

La correspondante (Virginia Evans)

[...] La correspondance constitue sa façon de vivre.


Succès assuré pour "La correspondante", un roman épistolaire de la veine de "84, Charing Cross road". Une lecture facile et délicieuse, dans un style typiquement anglo-saxon.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (330 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'américaine Virginia Evans fait une entrée remarquée dans le monde littéraire avec ce premier livre, La correspondante, un roman épistolaire qui connait déjà un beau succès.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Leïla Colombier.

Le pitch et les personnages :

Sybil est une vieille dame. Cette ancienne avocate vient d'avoir 73 ans, elle vit seule à Annapolis sur la côte Est des US entre Washington et Baltimore.
Elle a des enfants (adultes), un fils Bruce, une fille Fiona, et même des petits-enfants.
Elle entretient de nombreux échanges épistolaires avec des correspondants de toute sorte : sa famille bien sûr, des ami(e)s, des auteur(e)s de romans (elle lit beaucoup), et même quelques célébrités, ...
« Le lundi, autour de dix heures ou dix heures et demie, Sybil Van Antwerp s’assoit à son bureau. La correspondance constitue sa façon de vivre. »
Les courts chapitres sont faits de ces lettres, celles qu'elle envoie - ou pas, celles qu'elle reçoit, et même quelques emails. On retrouvera même quelques lettres de jeunesse au fond d'une vieille boîte.
Pour cette ancienne avocate, l'important c'est « le mot écrit noir sur blanc. Ce sont les lettres. Les livres. La loi. Tout ça va ensemble. »
Et peut-être puise-t-elle son assurance « derrière le voile que procurent l’encre et la page ».
Les lettres sont l'occasion de partager quelques petits riens de l'ordinaire, ces toutes petites choses dont la vie est faite comme l'écrivait Christine Montalbetti.
« Je vais bien. Nous avons eu un beau printemps. Mes dahlias resplendissent, je suis très contente. Et voilà à quoi j’en suis réduite, une vieille dame en train de faire son rapport de jardinage. »
Mais au fil des échanges qui se croisent, on devine quelques petites intrigues, quelques secrets qui vont se dévoiler peu à peu : le livre est remarquablement construit et se lit comme un récit captivant.
Il y a des lecteurs compulsifs, Sybil est une correspondante assidue : 
« Comment est-ce que je remplissais mes journées ? En lisant, en écrivant des lettres ? Rien d’autre que ça ? »

♥ On aime :

 Qu'est-ce donc qui attire inexorablement les lecteurs (qui nous attire) vers les romans épistolaires ?
Serait-ce parce que le courrier postal est une espèce en voie de disparition à l'heure des réseaux numériques et de l’immédiateté ? Parce que les services postaux vont bientôt s'arrêter ?
Ou parce qu'écrire une lettre est devenu un geste démodé, désormais lourdement chargé de nostalgie, comme le dit si bien l'un des personnages : « je suis curieux de savoir comment, ou pourquoi, vous avez pu garder une habitude si désuète et peu pratique ».
Ou peut-être parce que sous sa forme littéraire (le roman), l'échange épistolaire est une adresse à un correspondant qui n'est que de fiction, et donc finalement plutôt au lecteur lui-même ? Alors le style, la syntaxe, de la lettre répondent à des codes qui interpellent et mobilisent le lecteur, seul réel destinataire de la lettre du roman.
 Quoiqu'il en soit, on ne compte plus les récits épistolaires devenus des best-sellers comme le terrible Inconnu à cette adresse ou le plus sympathique Cercle des  amateurs d'épluchures de patates ou encore le 84, Charing Cross road qui est d'ailleurs cité dans ce roman.
La correspondante partage d'ailleurs pas mal de points communs avec Charing Cross : dans les deux cas, il est question de correspondance bien sûr mais également de livres et de lectures. Les ingrédients essentiels d'une excellente recette qui a fait ses preuves et qui sait toujours régaler ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment recevoir du courrier.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Table Ronde (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 9 février 2026

Sécher tes larmes (Meï Lepage)

[...] Rien ne s’est jamais passé comme il le fallait.


Premier polar d'une jeune lyonnaise. Une intrigue sacrément tordue qui évoque les violences faites aux jeunes femmes et la première enquête d'Emma Fauvel, une jeune fliquette au passé traumatisant et au parler cash.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (432 pages, 2026) :

Ah c'est toujours un plaisir un peu particulier que de découvrir un premier roman : cette nouvelle plume, c'est Meï Lepage, une jeune femme d'à peine trente ans.
Une jeune femme de la génération Z au parcours pour le moins inhabituel : après une formation et des débuts dans le graphisme et le cinéma d'animation (un de ses personnages s'appelle Henri Langlois !), la jeune femme choisira finalement d'intégrer les rangs de la police de terrain à Lyon !
Son premier roman, Sécher tes larmes, prend pour décor la ville d'Annemasse (où l'auteure a été affectée quelques temps) et inaugure la série des enquêtes de Emma Fauvel, son héroïne.

Le pitch et les personnages :

Annemasse 2024, c'est l'été des JO de Paris. Une jeune femme disparaît, enlevée en pleine rue, un peu avant minuit.
Le plus incroyable - si je puis dire - c'est que cette même jeune femme, Adèle, avait déjà été enlevée sept ans plus tôt ! Un remake !
« — C’était le 23 mars 2017, il y a sept ans. Quel lien avec l’enlèvement actuel ? 
— Attends, tu vas voir. [...] Le nouvel extrait date du 8 août 2024 à 23 h 50 ; autrement dit, de jeudi dernier. La rue est filmée avec la même caméra de surveillance. 
[...] — Adèle a été enlevée au même endroit, de la même façon ? dis-je, sidérée.
— Oui. On a affaire à un enlèvement copié-collé, sur la même victime, sept ans après. Elle avait seize ans la première fois, elle en a désormais vingt-trois.
— C’est une mauvaise blague ?
— J’aurais préféré, soupire-t-elle. »
Mais attention lecteur, c'est bien pire que ce que tu imagines : « Adèle n’est que la partie émergée de l’iceberg » et chaque personnage cache soigneusement sa part d'ombre.

♥ On aime :

 Voici un polar écrit dans un style plutôt réaliste et - privilège de la jeunesse ? - ni l'auteure, ni son héroïne, ne mâchent leurs mots bien longtemps.
Emma Fauvel, quand il s'agit de donner son avis sur un(e) collègue :
« On est tous le con d’un autre, mais je ne peux m’empêcher de penser que certains le sont plus que d’autres – et, très souvent, plus que moi. »
Meï Lepage, quand il s'agit de nous plonger dans l'ambiance de cette ville frontalière, lieu de tous les trafics :
« Annemasse est la banlieue française de Genève. Les plus fortunés côtoient les délinquants en surnombre. C’est un cocktail explosif, agrémenté d’un trafic de stupéfiants bien implanté. La frontière suisse a des atouts, que les activités soient légales ou non, ce qui donne une sacrée dose de boulot aux effectifs de police locale. »
On imagine volontiers l'adjoint au tourisme de la municipalité piquer une crise en découvrant ce récit !
 L'ambiance sous tension de ce polar avec sa fliquette borderline au passé traumatisant, fait indubitablement penser au style de Franck Thilliez et sa série des Sharko/Hennebelle : il y a des comparaisons moins flatteuses !
 Avec son dénouement à tiroirs, l'affaire va se révéler sacrément complexe, tordue, voire même un peu capillotractée diront certains, mais on devine que c'est pour mieux noircir le tableau car selon Meï Lepage, « le monde n’est ni tout noir ni tout blanc, mais plutôt une insondable grisaille » et parce que bien évidemment, « rien ne s’est jamais passé comme il le fallait, en définitive ».
 Mais ce n'est encore qu'un premier roman, ce qui explique sans doute quelques maladresses comme les inserts répétés sur le calvaire de la victime, martyrisée dans la cave du méchant.
Heureusement, Meï Lepage ne s'y attarde pas trop, évite même le voyeurisme complaisant, mais vraiment, c'est un "motif" usé, typique de beaucoup de romans policiers, un "truc" tant lu et trop relu, dont on aimerait sincèrement être débarrassé. Il faudra trouver autre chose désormais pour évoquer les violences infligées aux femmes et souvent, ce qui est suggéré sans être explicité s'avère tout aussi terrifiant dans l'imagination du lecteur.

Pour celles et ceux qui aiment les coups tordus.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 6 février 2026

À la chaîne (Eli Cranor)

[...] Quelle sorte de mère fait ça ?


Dans les Monts Ozarks, Eli Cranor revisite la lutte des classes à sa façon.
Mais son roman noir cache aussi une forte histoire centrée sur les "mères", ce qui explique sa dédicace « à toutes les mamans ici-bas ».

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, février 2026, 2024 en VO) :

Eli Cranor avait fait une entrée remarquée l'an passé avec son premier roman traduit en français : Chien des Ozarks (pas lu ici).
Avec À la chaîne, il nous emmène de nouveau chez lui, dans l'Arkansas, au pied des Monts Ozarks - une région déshéritée qui, décidément, aura inspiré toute une génération d'écrivains étasuniens.
Le lecteur aura ici la démonstration que « tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune, même modeste, était bâtie sur un terrible péché ».
La traduction de l'américain est signée Emmanuelle Heurtebize.

Le pitch et les personnages :

Il y a là deux couples que tout oppose.
Du bon côté de la ville, chez les riches, Luke Jackson, sa femme Amelia dite Mimi et leur bébé Tucker : ils sont « au sommet de la chaîne alimentaire américaine ».
En face, dans l'Amérique d'en-bas, celle des pauvres d'un camp de mobil-homes, deux immigrés sans papiers, Edwin et sa compagne Gabriela dite Gabby.
Luke Jackson est le patron d'une usine qui débite des poulets à la chaîne (et quelques scènes vont vous dégoûter des nuggets à tout jamais).
« Pour gérer une usine efficacement, on devait s’arranger avec la vérité, petits mensonges et données tronquées. Être le patron, dans quelque domaine que ce soit, exigeait cela. [...] C’était pour la bonne cause. Les gens avaient besoin de manger et la main-d’œuvre immigrée avait besoin de bosser. »
Comme beaucoup d'autres, les deux mexicains y triment depuis des années, dans des cadences infernales, obligés de travailler sans pause pipi, avec des couches pour incontinents. 
Quant au paiement des heures supp, inutile de demander.
« À la fin de son service, comme chaque jour, plus de vingt mille poulets auraient défilé devant le poste de Gabby. 
[...] Dire que sa mère s’imaginait encore que sa fille vivait le rêve américain. »
Le jour où tout s'enclenche dans ce roman noir, Edwin se fait virer de l'usine et décide sur un coup de tête, de kidnapper le tout jeune Tucker : « cela avait sonné le début de la fin ».
La rançon demandée ne sera pas bien élevée : cinquante mille dollars, c'est le décompte des heures supp non payées que Gabby tenait à jour scrupuleusement dans un cahier. Juste pour dire.
De quoi se demander « quelle sorte de mère fait ça ? ».
« Sauf que personne ne connaissait vraiment Luke Jackson  », personne ne sait vraiment qui peut se cacher derrière « un mari à peu près correct et un père aimant »
« Les types comme Luke ne se retrouvaient pas au sommet par hasard. Cela impliquait des sacrifices. Des heures et des heures de travail » et il fera tout pour que « personne n’apprenne que Luke était passé à deux doigts de l’échec ».

♥ On aime :

 C'est la recette habituelle de tout bon roman noir : dès les premières pages, l'auteur réunit tous les ingrédients pour que ça se passe mal, vraiment mal. Il suffit ensuite de laisser chauffer plus ou moins rapidement selon le résultat escompté.
Eli Cranor porte un regard pessimiste sur la société américaine et ses romans témoignent de son parti pris socialÀ la chaîne c'est un peu la lutte des classes selon cet américain qui revisite à sa façon l'enlèvement du petit Lindbergh.
 La région des Monts Ozarks, au centre des US, c'est peu notre Massif Central. Avec tout ce que cela véhicule de clichés sur une population de campagnards taiseux, souvent un peu bas du front. Une région où l'on imagine volontiers les habitants voter pour faire une Amérique plus grande encore.
Une région qui aura inspiré beaucoup d'écrivains US contemporains comme Daniel Woodrell.
Même si l'on doit reconnaître que l'écriture d'Eli Cranor n'est guère originale et ne va sans doute pas bouleverser le paysage de l'Arkansas.
 Mais la bonne surprise de ce roman, c'est qu'il nous raconte aussi une histoire de mères
Eli Cranor dédicace d'ailleurs son roman « à maman, et à toutes les mamans ici-bas »
Les deux femmes de l'histoire, Mimi et Gabby, captent presque toute la lumière au point d'éclipser un peu leurs compagnons. 
Toutes deux (et d'autres personnages aussi) souffrent de leur maternité : désœuvrée dans sa maison trop chic, Mimi se ronge d'angoisse pour son fils Tucker. À l'opposé, Gabby ne s'est jamais remise d'une fausse couche provoquée par ses conditions de travail à l'usine.
« Les choses avaient changé après sa fausse couche. Pour le meilleur, pendant un temps, puis pour le pire. Vraiment pire. »

Pour celles et ceux qui aiment les mères.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 4 février 2026

Beyrouth Paradise (David Hury)

[...] Un irréductible amoureux de Beyrouth.


Avec ce polar bien ficelé, David Hury nous ouvre un nouveau chapitre de l'Histoire du Liban, actualisé à la lumière des événements récents survenus dans la région.
Et son héros Marwan Khalil est en passe de devenir l'un des meilleurs flics de papier du moment.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, février 2026) :

Il y a un an, l'écrivain et journaliste David Hury nous avait emmenés à Beyrouth forever, pour nous proposer une rétrospective de l'Histoire contemporaine du Liban à travers un roman policier bien mené où l'on découvrait un héros attachant.
Ce nouveau chapitre, Beyrouth paradise, vient enrichir ce panorama historique et l'actualiser à la lumière des événements récents survenus dans la région.

Le pitch et les personnages :

On est ravi de retrouver l'enquêteur Marwan Khalil, véritable incarnation (au sens propre) de l'histoire tourmentée de Beyrouth. Comme le Liban, Marwan est marqué dans sa chair et sa vie personnelle est un vrai livre d'Histoire : sa sœur est morte lors de l'attentat de 1982 qui coûta la vie à Bachir Gemayel, lui-même s'est pris une balle de kalach dans le genou lors de la guerre des milices et sa propre fille a perdu un oeil lors de l'explosion du port en 2020 !
Nous voici rendus en 2024, après deux événements géopolitiques qui viennent de bouleverser le pays, une fois de plus : les israéliens ont eu la peau de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, et la Syrie (le voisin tutélaire) vient de basculer dans d'autres mains avec la chute de Bachar el-Assad.
Notre enquêteur boiteux a vieilli, il a quitté la police corrompue pour travailler à son compte : « à la fin de l’année passée, il a quitté l’open space de la brigade criminelle à Adlieh, après trente ans de bons et déloyaux services. Il ne regrette rien ou presque. »
À son nouveau bureau, une femme, ukrainienne, vient le solliciter pour retrouver sa sœur qui a disparu.
« Cela fait une minute que Zoya Kostuyk est assise face à lui. [...]
Pas conforme aux préjugés que Marwan peut avoir sur les Ukrainiennes qui ne sont réputées que pour une seule chose au Liban. »
La jeune sœur travaillait dans une boîte de nuit : le Paradise, un « temple du sexe tarifé » dans « le quartier rouge de Maameltein [qui] n’est plus que l’ombre de lui-même ».
« Maameltein. C’est ici que les hommes viennent abandonner leur maigre fortune quand ils veulent s’encanailler avec des putes venues d’ailleurs. Quand ils en ont marre de se satisfaire des prostituées syriennes, africaines ou asiatiques qui pullulent désormais dans certains coins de la capitale. Ici, on donne dans la fille de l’Est aux cheveux blonds et aux jambes interminables ».
L'enquête piétine, les questions de Marwan dérangent tout le monde et personne ne parle, jusqu'à un final fracassant où Marwan a concocté un scénario digne d'Hollywood. 
Tout va se dérouler comme dans le film.
Enfin, presque ...

♥ On aime beaucoup :

 L'auteur décrit son héros Marwan comme un « irréductible amoureux de Beyrouth [qui] contemple sa cité en pleine déliquescence ». Mais le lecteur comprend vite que cet « irréductible amoureux de Beyrouth », s'appelle plutôt David Hury (il a vécu là-bas près d'une vingtaine d'années).
Et dans ce deuxième épisode, on s'attache encore un peu plus à Marwan Khalil, placé au cœur du récit et l'auteur est en train d'en faire l'un des meilleurs flics de papier du moment. 
Les fans regretteront juste un peu que la jeune chiite (Ibtissam) ne fasse qu'une timide apparition tardive dans le roman ! Son duo avec Marwan était une belle trouvaille.
 L'intrigue est plutôt traditionnelle (la recherche d'une prostituée disparue) mais c'est particulièrement bien tenu, bien exploité, et l'enquête sert évidemment de prétexte à une visite complète des bas-fonds de Beyrouth.
David Hury tire le meilleur profit de son personnage pour bâtir un roman bien équilibré, entre intrigue policière captivante et contexte historique éclairant. Très réussi. 
Même si c'est une lecture un peu âpre (avec de petites phrases sèches), hélas, bien à l'image de la situation du pays.
 Dans l'épisode précédent, le flic Marwan tenait des propos à charge, très forts, contre le Hezbollah de Hassan Nasrallah. Mais aujourd'hui, cette faction armée est au bord de l'implosion, décimée par les attaques israéliennes. Marwan a donc tourné sa rancœur et son amertume contre la Syrie, le voisin bien trop encombrant qui est à l'origine de nombreuses "disparitions" parmi les libanais.
« Le dossier des disparus – niés par Damas, abandonnés par Beyrouth – reste une plaie ouverte pour tous ces Libanais qui n’ont pas oublié. 
[...] La tutelle syrienne envolée comme par enchantement avec la chute du régime Assad, le Liban se retrouve devant un choix crucial : continuer de creuser sa propre tombe avec les apparatchiks qui vampirisent le pays depuis la fin de la guerre en 1990, ou retourner la table et repartir de zéro avec de nouveaux hommes. »

Pour celles et ceux qui aiment le Moyen-Orient.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 2 février 2026

La proie (Yrsa Sigurdardottir)

[...]  Le mystère reste entier.


Sur le plus grand glacier d'Islande, une randonnée tourne mal. Vraiment mal. Ni les sauveteurs, ni le lecteur, ne sont au bout de leurs surprises avec ce thriller à énigmes glacé.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (320 pages, février 2026, 2020 en VO) :

Yrsa Sigurðardóttir est une auteure islandaise qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme Lilja Sigurðardóttir. Toutes deux filles de papas Sigurður.
S'agit pas de se tromper devant le rayon polars nordiques de la librairie !
Lilja on l'avait aperçue, sans s'y attarder, avec Piégée (chez Métailié), un thriller qui ne venait pas bouleverser le paysage islandais.
Aujourd'hui, on découvre donc Yrsa avec La proie paru chez Actes Sud.

Le pitch et les personnages :

Dans un polar islandais, on sait bien qu'il vaut mieux ne pas s'embarquer dans une randonnée au pied du gigantesque glacier Vatnajökull : ça finit forcément très mal.
Une semaine après la disparition des randonneurs, les secours sont sur place et sondent la neige.
L'une des femmes est bientôt retrouvée gelée ... à moitié nue.
« C’est sans aucun doute une des femmes du groupe qu’on recherche. Les vêtements qu’on a trouvés dans le chalet sont probablement les siens. Quant à savoir pourquoi elle s’est déshabillée avant de sortir dans la neige, le mystère reste entier. »
L'amateur de polars islandais imagine un cas de « déshabillage paradoxal » quand en plein blizzard glacé, une victime d'hypothermie enlève soudain tous ses vêtements chauds.
La rando a mal tourné, ça d'accord on s'en doutait, mais que s'est-il réellement passé ?
Le livre va alterner les chapitres entre les recherches des sauveteurs qui vont de surprise en surprise (mauvaises, les surprises, hein) et une semaine plus tôt, l'équipée des randonneurs imprudents.
« Mon Dieu ! J’espère quand même qu’il ne reste plus de cadavres là-haut ! »
« On ne comptait plus le nombre de disparus qu’on n’avait jamais retrouvés dans ces hautes terres. »
Dans le même temps, deux frères se découvrent bien tardivement une petite soeur, Salvör, morte mystérieusement quand ils étaient petits, une soeur totalement effacée de leur histoire familiale - les parents n'en parlaient jamais, les photos ont été retirées des albums. Là aussi, que s'est-il passé, qu'est-il arrivé à Salvör ?  
L'un des frères travaille à la « station radar de Stokksnes », abandonnée par les américains et reprise par l'Otan. C'est tout près du glacier fatal aux randonneurs et le gars commence à avoir des sortes d'hallucinations et entend un chat gratter à la porte ...
« - J’ai cru entendre une femme dans la cuisine. Ça m’a fait un choc quand j’ai vu qu’il n’y avait personne. Je sais, c’est n’importe quoi. Peut-être que je n’arrive pas à m’habituer au silence. Peut-être que j’invente des bruits pour compenser. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. »
Non loin de la station, l'une des femmes de l'équipe de sauvetage commence à entendre des voix ...
L'amateur de polars islandais sait bien que « l’hypothermie peut entraîner un état de confusion, c’est bien connu. On réagit de manière inappropriée dans ces cas-là »
Mais quel peut bien être le rapport entre l'histoire familiale d'une petite soeur trop tôt disparue et la randonnée catastrophique dans le blizzard ?

♥ On aime :

 Ah les fameuses disparitions dans les polars islandais ! Comment se fait-il que tous ces écrivains soient obsédés par ces histoires ? Peu importe finalement, du moment que le lecteur y trouve son compte ! Et dans ce bouquin de Yrsa Sigurðardóttir, on est vraiment gâté !
« Chaque fois qu’elle entendait parler de chasseurs de perdrix, de conducteurs de motoneige ou de randonneurs égarés, la vieille femme murmurait : “Mais qu’est -ce qu’ils ont dans la tête, ces gens-là ? Pourquoi ils ne restent pas tout bonnement chez eux ?” Ces propos sonnaient particulièrement juste en cet instant. »
 Ce roman rappelle beaucoup le thriller psychologique Sarek du suédois Ulf Kvensler. La géographie de ces grands espaces naturels et sauvages n'est pas exactement la même, mais dans les deux cas on tient une rando périlleuse qui tourne mal, sans qu'on sache exactement pourquoi, des secours tardifs qui vont découvrir peu à peu le fin mot de l'énigme, et surtout le froid qui s'infiltre jusqu'en nous, pauvre lecteur manipulé par un écrivain diabolique, ...
L'islandaise rajoute ici ses propres assaisonnements à la recette avec quelques disparitions mystérieuses et quelques hallucinations. Le fantôme de la petite Salvör est-il le seul à roder dans la neige ?
Le lecteur frigorifié, halluciné, manipulé, ... devra attendre les toutes dernières pages pour que Yrsa Sigurðardóttir veuille bien lui dévoiler toutes les clés et lui expliquer d'où vient le chat. 
Un vrai trousseau car elles sont nombreuses, ces clés, pour relier tous ces mystères entre eux !

Pour celles et ceux qui aiment la randonnée.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 30 janvier 2026

Avant que tombe la nuit (Eva Björg Aegisdottir)

[...] Il y a mille façons de disparaître en Islande.


L'auteure de la série Elma et du Clan des Snaeberg nous revient avec un thriller psychologique où il sera évidemment question d'une disparition comme seuls les islandais savent les mettre en page ... et où le lecteur va se laisser manipuler avec plaisir.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (345 pages, février 2026, 2023 en VO) :

Eva Björg Ægisdóttir, auteure islandaise, réussit à se démarquer au milieu de l'abondante marée de thrillers nordiques traduits en France après la vague Indridason venue de Reykjavik.
C'est à elle que l'on doit notamment la série Elma (bientôt en série tv) ou encore le remarquable Clan Snaeberg
Voici donc un nouveau thriller psychologique, qu'il faut lire Avant que tombe la nuit.
Un roman qui obtenu en 2023, le Prix du Polar de l'année en Islande (prix La Goutte de Sang).
La traduction (depuis la version anglaise) est signée par Ombeline Marchon.

Le pitch et les personnages :

En 1967, une adolescente, Kristín (ou Stína), disparaît mystérieusement (la routine islandaise car  « il y a mille façons de disparaître en Islande ») et l'on ne retrouvera que son anorak tâché de sang au bord de la route.
Dix ans plus tard, sa jeune soeur, Marsí, est toujours hantée par cette disparition et ne peut s'empêcher de se sentir rongée par la culpabilité : en 1967, elle échangeait secrètement des lettres avec un mystérieux correspondant ... en usurpant l'identité et la personnalité de sa grande soeur.
« — Cette honte, je vis avec depuis dix ans. [...]
— Je n’en ai jamais parlé à personne, ai-je marmonné.
— Comment ça ?
— Je n’ai jamais parlé à personne de mon correspondant ! »
Qui est responsable de la disparition de Stína ? Le mystérieux correspondant ? Un amoureux éconduit ? L'un des autres garçons que les filles fréquentaient ? Ou même un père mal intentionné ?
En 1977, Marsí se remet à poser des questions autour d'elle
Et quand on cherche bien, on trouve toujours quelques secrets à sortir de l'oubli ou du mensonge ...
« Certains secrets vous rongent de l’intérieur. [...] Une fois qu’on a commencé à mentir, il est difficile de faire marche arrière : on perd toute crédibilité. Parfois, le plus simple, c’est de continuer. »

♥ On aime :

 Marsí est revenue dans son village natal et pose des questions à tout le monde pour découvrir ce qui est arrivée à sa soeur, Stína. 
Et ça part dans tous les sens : tout le monde a forcément quelque chose à cacher et dans le petit village les suspects ne manquent pas.
Eva Björg Aegisdóttir joue avec son lecteur, on était prévenu mais on l'oublie un peu vite, captivé par le mystère autour de la disparition de Stína.
 Il sera même question d'une « maison de correction pour les jeunes filles accusées d’avoir frayé avec des soldats » américains, pendant l'occupation. Pendant ce que les islandais ont appelé la situation, une période trouble que nous avait déjà fait découvrir Indridason, par exemple dans son roman Dans l'ombre (2017).
« La "situation" était l’euphémisme utilisé à l’époque pour désigner les liaisons entre les femmes islandaises et les soldats étrangers. »
 Mais on l'a dit, Eva Björg Aegisdóttir joue avec son lecteur qui se laisse faire et manipuler de bon cœur. Jusqu'à un final surprise teinté d'un humour macabre, très second degré, qui justifie largement le détour par les fjords de l'ouest.
Une région où il vaut mieux arriver avant que tombe la nuit :
« Une légende circulait au sujet de la route qui mène à la maison : Les conducteurs qui l’empruntaient de nuit croisaient parfois une femme en train de faire du stop sur le bas-côté. S’ils ralentissaient ou échangeaient un regard avec elle, son visage apparaissait instantanément dans le rétroviseur et ils la retrouvaient assise sur la banquette arrière. Sous le choc, ils perdaient le contrôle du véhicule et finissaient dans le fossé. On racontait des histoires similaires dans toute la campagne islandaise. »

Pour celles et ceux qui aiment les secrets de famille.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de La Martinière (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 28 janvier 2026

Tout le monde sait (Jordan Harper)

[...] Tu t’interroges sur le bien et le mal.


Nouvelle figure du polar Angelino, Jordan Harper nous entraîne dans les coulisses des célébrités et des puissants, ceux qui sont au-dessus des lois grâce à une armée de gardes du corps, avocats, communicants, chargés de leur tisser une toile protectrice et de leur façonner une impunité où tous les vices sont permis. Convaincant et dérangeant.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (432 pages, janvier 2026) :

Tout le monde sait est sans doute l'un des romans noirs vedettes de cette rentrée d'hiver 2026 et certainement celui qui va propulser Jordan Harper sur le devant de la scène du polar de Los Angeles, aux côtés des Connelly, Chandler ou Ellroy.
À cinquante ans, c'est son troisième roman après quelques nouvelles et plusieurs scénarios de série (Mentaliste).
La traduction est signée Laure Manceau.

Le pitch et les personnages :

Los Angeles, la cité des anges, des stars et du business. Il y a là Chris et Mae.
Chris est un ancien flic (il a été viré) qui travaille désormais pour BlackGuard, une boîte privée de sécurité. C'est monsieur gros-bras, gonflé à la testostérone, chargé d'intimider un journaliste récalcitrant ou un témoin gênant. Et quand Chris vient vous "intimider", vous avez généralement droit ensuite à quelques semaines d'invalidité.
Mae bosse pour le cabinet Acker dans les relations publiques. Gestionnaire de crise, c'est elle qui est chargée, quand une partie fine ou une overdose tourne mal, qui est chargée d'inventer pour les médias, une histoire encore plus vraie que la vérité.
Jordan Harper nous entraîne ainsi dans les coulisses de l'obscur et lucratif business des gardes du corps, juristes, communicants, ... bref, tous ceux qui font que la vie est plus facile pour les célébrités, les puissants, les nantis d'Hollywood, de L.A. et d'ailleurs, qui leur tissent une toile protectrice et leur façonnent une impunité tranquille qui autorise tous les vices.
« Chris ne sait plus si c’est lui ou Mae qui a inventé le surnom la Bête. La boîte de Mae, BlackGuard, Acker, un réseau de cabinets de conseil, d’agences de relations publiques et de consultants en sécurité privée. Des avocats, des communicants de l’ombre, des services d’ordre, des enquêteurs – des yeux, des oreilles, des bras, des poings. »
Un beau jour, Dan, le patron de Mae lui donne rendez-vous pour une curieuse affaire, un coup mystérieux avec un paquet de fric à la clé. Mais il est assassiné avant d'avoir pu lui en dire plus. 
Dan, c'était le « sorcier des relations publiques confidentielles – le gestionnaire de crise des stars – l’homme qui savait où les corps sont enterrés ».
Mae et Chris, dont les chemins s'étaient déjà croisés autrefois, vont se retrouver de nouveau pour mener l'enquête autour de ce meurtre. Qu'est-ce que Dan préparait ? Pourquoi a-t-il été tué ?
Nos deux héros vont fourrer leur nez là où il ne faut pas, tenter de démêler les tentacules de ce qu'ils surnomment « la Bête » mais bien vite, leur enquête va se compliquer et les cadavres vont s'empiler, « cinq victimes – six en comptant Dan, sept avec John Montez ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Ce qui fait la force de ce roman, c'est sans conteste le duo complexe formé par Chris et Mae. Deux âmes tourmentées par un passé compliqué, mais dotées d'une volonté de fer et d'un moral d'acier, deux guerriers dont les "talents" se complètent parfaitement, caparaçonnés pour survivre dans la jungle d'Hollywood. Mais le lecteur va aussi découvrir au fil des pages deux cœurs d'artichaut qui ne demandent qu'à racheter leurs péchés.
 Un autre point fort réside dans une lecture très plaisante (en dépit du sujet), portée par des personnages attachants (enfin, nos deux héros, car les autres brrrr…), un scénario retors et des chapitres courts qui maintiennent un rythme et un suspense soutenus. Un véritable page-turner.
Des chapitres qui alternent les péripéties et les points de vue de Chris et de Mae et qui sont sous-titrés de tous ces quartiers de L.A. : Laurel Canyon, Wilshire Boulevard, Echo Park, Venice, Silver Lake, ... cette douce musique qui a bercé nos lectures, nos films, toute notre culture US.
 « Au bord de la crise de nerfs - devenue junkie puis partisane de la sobriété - défiguré par un excès de chirurgie plastique - ... » 
Jordan Harper est plutôt convaincant lorsqu'il nous donne à voir un Los Angeles où les plus riches, les plus influents se croient au-dessus des lois, pardon : où ils sont effectivement au-dessus des lois, où les flics sont organisés en véritables gangs, tout cela fait froid dans le dos et ne donne pas vraiment envie d'aller s'installer au pied des lettres Hollywood.
« — Je ne sais pas si cette ville est faite pour toi.
— Pourquoi ?
— Parce que tu t’interroges sur le bien et le mal. »
 Voilà un propos dérangeant, âpre, parce qu'il nous ouvre les yeux sur le côté obscur de l'homme et nous oblige à regarder en face la pourriture de notre monde : « on ne sent la pourriture que si on s’en approche ».
Alors on peut se dire que la Cité des Anges est celle de tous les diables, que cette ville concentre là-bas toutes les forces du mal de la planète. On peut sans aucun doute.
Mais peut-être doit-on se dire aussi que cette image de L.A. n'est qu'une allégorie de notre société et de notre monde où « tout le monde sait » qu'il n'y a pas de place pour les plus faibles et que la raison du plus fort est toujours la meilleure. 

Pour celles et ceux qui aiment les polars à Los Angeles.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 26 janvier 2026

Les abandonnés de l'île Saint-Paul (Valentine Imhof)

[...] Vous allez pas nous oublier, hein ?


Les éditions de l'Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l'analyse du traitement qu'en firent les journaux et l'opinion. Valentine Imhof nous propose la relecture édifiante d’un fait divers des années 30.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (140 pages, janvier 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L'affaire qui ... est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
C'est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l'incroyable histoire des Abandonnés de l'île Saint-Paul.

Le pitch et les personnages :

Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
 Tout d'abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d'une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l'océan Indien, l'armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l'île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne). 
« Six hommes et une femme s'apprêtent donc à devenir les gardiens d'un îlot volcanique pendant l'hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
- Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole !  »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu'aux yeux et un malgache, resteront donc sur l'île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l'horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l'horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c'est inexplicable ...
Ils l'ignorent mais c'est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu'un bateau arrive enfin, à l'occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l'île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
 Viendra ensuite le temps de l'affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l'île, va s'ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri. 
Le procès (au civil) ne s'ouvrira qu'en 1935 avec deux ténors du barreau venus s'affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n'est pas « l'exercice de la justice mais [...] un simulacre, une forme de divertissement malsain ». Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l'histoire, François Ramamonzi, il est inutile d'en parler, n'est-ce pas ?

♥ On aime beaucoup :

 Contrairement à ce qu'on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c'est plutôt la seconde partie, l'affaire, la mise en perspective historique, qui s'avère la plus intéressante.
C'est d'ailleurs tout le sens de la série des éditions de l'Aube en partenariat avec la BNF : ce n'est pas tant l'histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse que l'on peut en faire aujourd'hui. 
Le traitement que firent les médias, l'opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque. 
Ici nous sommes dans les années 30, entre l'exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes - on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
 Valentine Imhof nous rappelle donc que « l'indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, ...
Les journaux de l'époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l'auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n'oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
 Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c'est simplement une question d'époque [...]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd'hui, dans le traitement de l'information par exemple, pour voir que rien n'a changé et que l'importance d'un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l'émotion plus ou moins grande qu'il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l'origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d'un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

samedi 24 janvier 2026

Que d'os ! (Cabanes, Headline, Manchette)

[...] Continuer à cavaler.


Dans la famille Manchette je voudrais le fils pour adapter un scénario très Série Noire dans une ambiance seventies. Castagne et humour de rigueur.
Mais ce n'est sans doute pas la meilleure adaptation de la série.

❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, l'album (104 pages, octobre 2025) :

Bon sang ne saurait mentir, le journaliste Doug Headline (alias Tristan Manchette) n'en finit pas, pour notre plus grand plaisir, d'adapter en BD les polars d'un papa qui s'appelait Jean-Patrick Manchette.
Et c'est le plus souvent Max Cabanes qui l'accompagne aux pinceaux.
Après La princesse de sang ou encore le remarquable Fatale, voici Que d'os !, un album adapté du roman éponyme de JP Manchette paru en 1976 et second épisode (après le célèbre Morgue pleine) des enquêtes du détective Eugène Tarpon.

Le canevas et les personnages :

La France des années 70 dans une ambiance très Série Noire.
Une vieille dame contacte le détective Eugène Tarpon pour retrouver sa fille.
La jeune femme serait soi-disant partie avec son chéri mais la vieille dame sera abattue avant d'en apprendre plus. Eugène Tarpon échappe de peu au même sort.
« C'est un miracle qu'ils ne vous aient pas encore coincé. Il va vous falloir un miracle par jour, pour continuer à cavaler. »
Apparemment la jeune femme aurait reconnu quelqu'un, son père, Fanch Tanguy un ancien collabo que l'on croyait mort en 44. 
« Vers 43, il a viré au voyou pur. Un peu milicien, un peu Gestapo française. Il était branché sur la rue Lauriston. Racket, extorsion de fonds, torture ... ».
Visiblement personne ne veut voir remuer ces histoires : passé fasciste de certains français, financements politiques occultes, blanchiment d'argent sale, secte douteuse, ... Tarpon n'a que l'embarras du choix !

♥ On aime :

 Ambiance seventies. Le détective Tarpon fonce dans le tas, d'abord, et réfléchis, ensuite. Ça castagne mais on sourit souvent à cet humour désabusé, très Série Noire.
Malheureusement le scénario manque de tenue et ça part dans tous les sens. Sans doute est-ce dû à une trop grande fidélité au texte qui se conforme mal au format réducteur de la BD. Il aurait fallu élaguer.
Le résultat est un album très en-deçà des Fatale ou La princesse de sang qui étaient remarquables.
 Côté dessins, Max Cabanes a repris, série oblige, le style hachuré de l'album Morgue pleine avec un gros travail sur l'expressivité des visages et des gueules patibulaires que l'on dirait sorties d'un film noir de l'époque, façon Eddy (Constantine ou Mitchell au choix).

Pour celles et ceux qui aiment les séries noires.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 22 janvier 2026

Rose, Marie & Dalida (Catherine Gucher)

[...] Ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs.


Une lecture éprouvante, à l'image du destin de Rose, mais un salutaire devoir de mémoire avec le rappel de l'histoire récente de l'île de La Réunion et de la sinistre affaire des "enfants de la Creuse".

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (240 pages, janvier 2026) :

Catherine Gucher est sociologue et son travail nourrit ses livres, très engagés.
Avec Rose, Marie & Dalida, elle nous brosse un portrait peu reluisant de la néo-colonisation de l'île de La Réunion, avec au premier plan, la sinistre histoire dite des "enfants de la Creuse", quand l'état français organisait à grande échelle, la déportation d'enfants réunionnais pour fournir de la main d'oeuvre aux régions de métropole.
Dans les années 70-80, ce seront plusieurs milliers d'enfants de La Réunion, alors en pleine expansion démographique, qui seront arrachés à leur île (et beaucoup à leur famille pas très clairement consentante) pour repeupler les départements de métropole désertés par l'exode rural, la Creuse notamment.
« On a encore un peu de temps car on va entrer dans la saison d’hiver, il y aura moins de travail dans les fermes. Mais la pénurie de main-d’œuvre est terrible en Creuse, il faudra que tout soit prêt pour le printemps. Le ministre a été formel. »
Cette véritable déportation organisée par Michel Debré et les institutions françaises (BUMIDOM, DDASS, ...) permettait de "régler" deux problèmes d'un coup : la pression sociale sur l'île et le besoin de main d'œuvre de campagnes françaises désertées.
Il faudra attendre 2014 pour que l'État français reconnaisse enfin sa responsabilité.
On sait désormais que beaucoup d'autres pays se livrèrent (récemment) au trafic d'enfants : pas seulement le Canada avec les enfants de tribus indiennes, l'Espagne franquiste avec ceux de mères républicaines ou l'Australie avec les jeunes aborigènes mais aussi le Danemark avec les inuits, l'Irlande avec les Magdalene Laundries, ou même la Suisse qui prit modèle sur nous dans les années 80 ... 
La liste est effarante et semble sans fin, à tel point que ce blog est même affligé d'un mot-clé sur ce thème sinistre mais hélas bien réel, des enfants volés.

Le pitch et les personnages :

Revenons à Rose, Marie & Dalida.
Rose, c'est Rose Lankrane qui habite une cabane sur l'île de La Réunion, entre sa mère et son mari, elle n'a choisi ni l'une ni l'autre. 
Dans les années 70, elle survit avec ses enfants, qu'elle n'a pas choisis non plus, entre le dernier cyclone et la prochaine éruption du volcan, « en grattant la terre pour faire sortir trois feuilles de brèdes, quatre patates douces et un peu de manioc ».
Rose a la peau sombre et « l’esprit un peu mêlé », c'est une proie facile pour les services sociaux :
« Parce que ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs pour serrer les enfants contre moi. »
Des services sociaux qui vont la convaincre, comme beaucoup d'autres mères sur l'île, qu'elle a trop d'enfants, qu'elle ne sait pas les éduquer correctement, qu'ils vont mal tourner ici et qu'il vaut mieux leur en confier un (le garçon a l'air costaud) pour qu'ils puissent lui offrir un avenir meilleur en métropole. 
Elle n'a qu'à signer en bas de la feuille, là, ses initiales R.L. si elle peut, ce serait parfait, ou même une simple croix, ça suffira.
« Elle n’a pas le courage. C’est peut-être la paresse, ou la résignation, ou encore l’esprit qui n’est pas assez fort. »
Marie, c'est la vierge, toute vêtue de bleu. 
C'est la confidente de Rose car elle aussi, elle a offert son fils en sacrifice.
Dalida, toute vêtue de brillant, c'est bien sûr la chanteuse, celle qui faisait rêver Rose à la radio ou à la télé.

♥ On aime :

 On se souvient d'un autre roman qui évoquait cette sombre page de notre Histoire : Déracinés de Fanny Laurent (2022). Curieusement, dans chacun de ces deux livres, les deux enfants déracinés portent le même prénom : Gabriel, et les deux récits convergent vers l'asile psychiatrique. 
Ces déportations, ces abandons, ces arrachements, sont des blessures terribles, de celles dont ne guérissent ni la mère, ni l'enfant.
« Elle a tellement perdu pendant toutes ces années que le deuil et la séparation sont devenus comme une sorte d’habitude. 
[...] Elle ne savait pas qu’un jour, elle n’aurait plus de larmes pour pleurer, qu’elle n’aurait même plus de chagrin. »
 C'est une lecture bien éprouvante et on regrette un peu que Catherine Gucher ait grossi le trait pour son portrait de Rose. Née d'une mère peu aimante, c'est rien de le dire, la pauvre femme n'est gâtée ni par sa naissance, ni par sa famille, ni bien sûr par sa destinée. 
On veut bien croire que ce fut le cas de plusieurs femmes réunionnaises, on comprend aussi qu'elle représente ainsi le profil idéal pour les services sociaux, mais pour autant cet acharnement du destin littéraire nuit quelque peu à la force et à la subtilité de la démonstration.
 Mais ce roman a le grand mérite de nous rappeler, une fois de plus, une sombre page de l'histoire coloniale de l'état Français. Une page récente, il faut le rappeler : on parle des années 60-70.
Et l'auteure profite de son récit pour faire défiler également toute l'histoire récente de l'île de La Réunion et les personnalités qui ont marqué l'île ces dernières années : des hommes et des femmes totalement méconnus chez nous.
On croisera rapidement Isnelle Amelin, une militante féministe et communiste, Paul Vergès, le fondateur du parti communiste réunionnais et le frère du célèbre avocat, ou encore le docteur Camille Sudre, qui anima Radio Free Dom, dont la saisie des émetteurs mit le feu aux poudres des événements dits du Chaudron en 1991. 
Un salutaire devoir de mémoire.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Mot et le Reste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 19 janvier 2026

Les années perdues (John Harvey)

[...] Des gens comme ça.


Deux époques (1981 et 1992), deux séries de braquages, deux enquêtes.
Le britannique John Harvey excelle dans la peinture sociale de l'Angleterre des années Thatcher et l'on retrouve ici avec plaisir l'inspecteur Resnick, grand amateur de jazz et de blues, même si ce n'est pas le meilleur épisode de la série.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (480 pages, 1998 réédition janvier 2026, 1993 en VO) :

Dans l'univers abondant et varié du polar britannique, John Harvey est l'un de nos écrivains préférés.
Avec la série des enquêtes du policier Charles Resnick, cet auteur qui va aujourd'hui sur ses 90 ans, s'était fait une spécialité de la peinture sociale des années Thatcher dans une ville provinciale du centre de l'Angleterre, Nottingham, dans la région des Midlands.
Les années perdues est la cinquième enquête de Resnick, parue en 1993, publiée en français en 1998 et rééditée aujourd'hui chez Payot/Rivages pour cette rentrée littéraire de l'hiver 2026.
La traduction est signée Jean-Paul Gratias.

Le pitch et les personnages :

Charles Resnick est donc l'un des shérifs flics de Nottingham. 
D'origine polonaise, il apprécie le jazz, le whisky et les chats.
Le récit va alterner deux époques et deux enquêtes : en 1981, Resnick est encore marié et enquête sur une série de braquages avec un collègue un peu ripoux.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis.
Onze ans plus tard, en 1992, Resnick est désormais divorcé mais il a pris du galon, de la maturité, de l'expérience. Et du poids.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis met de nouveau la police sur les dents.
Bref, en onze ans la société anglaise n'a guère changé, seuls les hommes ont un peu vieilli.

♥ On aime :

 Les intrigues policières de John Harvey sont surtout le prétexte à une description minutieuse de la société anglaise des années Thatcher. Autant dire que misère et délinquance, chômage et violence, sont au cœur de chaque histoire.
C'est la consistance des personnages, secondaires ou principaux, leur authenticité, qui fait la force de ces romans. 
Harvey s'intéresse à ses personnages qui sont denses, fouillés, complexes, mais qui restent toujours des gens ordinaires. Il fait preuve d'une réelle empathie pour toutes ses créatures, les bonnes comme les mauvaises.
 La prose de John Harvey est soignée, il n'y a pas d'autre mot. 
C'est une lecture fluide, intelligente et très agréable.
Un peu dans le style du suédois Henning Mankel, pour le côté social et humain, et surtout de son presque compatriote l'écossais Ian Rankin, pour le côté désenchanté et désabusé.
Pas d'effets tonitruants, ni dans l'intrigue ni dans le style, mais une écriture qui se place très très au-delà des polars tgv qu'on n'arrive pas toujours à éviter.
J'avoue tout de même que cet épisode n'est pas mon préféré de la série (difficile à dire, peut-être une intrigue moins prenante ou le mélange des deux époques ...). Mais il y en a plein d'autres à découvrir !

Pour celles et ceux qui aiment le jazz et le blues.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Payot / Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 16 janvier 2026

La maison aux neuf serrures (Philip Gray)

[...] À partir du moment où on sait ...


De bons personnages, une bonne histoire, dans ce roman policier à énigme déguisé en romance à l'eau de rose : Philip Gray joue les faux-monnayeurs et nous offre une lecture facile et 100% plaisir qui devrait plaire au plus grand nombre.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (624 pages, septembre 2025) :

Oops, un petit retardataire de la rentrée d'automne 2025 : La maison aux neuf serrures du britannique Philip Gray, un auteur particulièrement féru d'Histoire (il produit des documentaires) qui avait déjà fait parler de lui avec son précédent roman Comme si nous étions des fantômes (pas lu ici).

Le pitch et les personnages :

La Belgique flamande des années 50. Deux fils narratifs qui se tissent en parallèle (mais on sait bien qu'en littérature, les parallèles finissent toujours par se rejoindre).
D'un côté, l'adolescence d'une jeune fille, Adélaïs de Wolf, handicapée (une patte folle, la polio), qui grandit dans une famille impécunieuse qui ne semble pas marcher tout à fait droit non plus : la mère patauge comme une grenouille dans un bénitier, le père préfère se noyer dans son verre de gnôle et l'oncle Cornelis est le seul qui aaadore Adélaïs mais c'est aussi le mal-aimé de la famille. 
Bon, faut croire qu'il y a quelques non-dits entre eux.
D'un tout autre côté, la patiente et laborieuse enquête policière du commandant Salvator De Smet (un flic aux méthodes peu orthodoxes qui « avait résolu plus d’une affaire corsée au fil des ans ») qui est à la poursuite d'un faux-monnayeur, le « Faussaire de Tournai ».
Aucun lien bien sûr entre ces deux histoires.
Du moins jusqu'à ce que l'oncle Cornelis disparaisse et laisse en héritage à sa très très chère nièce, une maison dans un bas quartier de Gand et le trousseau de neuf clés qui va avec.
« Elle considéra le trousseau posé devant elle. Elle compta neuf clés : quatre pour des loquets, cinq pour des verrous. Elle n’avait pas envie de les ramasser. Si elle les ramassait, le piège se refermerait sur elle. « Quel genre d’endroit est-ce ? demanda-t-elle. Quel genre de maison possède neuf serrures ? »
Et puis quelques personnages secondaires attachants qui tournent comme des satellites autour du soleil d'Adélaïs : Saskia, sa meilleure amie et sa compagne de jeux, Hendryck, soutien indéfectible de la jeune femme, Sebastian, jeune et beau jeune homme, ...

♥ On aime beaucoup :

 Le bouquin est assez long (plus de 600 pages) et Philip Gray prend tout son temps pour installer l'époque, les histoires et les personnages.
À tel point que durant la première longue partie du bouquin, le lecteur se demande s'il ne s'est pas trompé de roman : qu'est-il venu faire dans la vie de cette jeune fille modèle et bien méritante à qui tonton a offert un vélo à bras pour lui permettre de se déplacer malgré son handicap ? Une jeune fille parfaite : volontaire, intrépide, combative, et bientôt amoureuse ... 
Mais quel peut être le sens caché de ce récit sentimental à l'eau de rose ?
Sauf que c'est super bien écrit, la prose de Philip Gray est légère, élégante, soignée : alors on savoure.
Sauf que l'on se doute bien que l'auteur prend plaisir à manipuler son lecteur (qui se laisse faire volontiers) : alors on patiente.
Et puis on a été prévenu : « à partir du moment où on sait quelque chose, on ne peut plus revenir en arrière. Or parfois, on aimerait ».
Du coup chaque soir (le livre est généreux !), on se replonge avec gourmandise dans cette bonne histoire, racontée avec malice, ravi de retrouver des personnages qu'on aurait voulu ne pas quitter la veille.
 Oui, au-delà de la belle écriture, la force de ce roman réside surtout dans ses personnages.
Le flic De Smet est un homme taciturne, secret mais particulièrement obstiné.
Au fil des années, la traque du commandant à la poursuite du faux-monnayeur ressemble de plus en plus à la quête obsessionnelle d'un capitaine Achab.
« Il voulait croire que la chasse allait reprendre, qu’il pourrait encore gagner. Ça n’avait rien à voir avec l’ordre et la loi, ou la justice. Cela répondait à un besoin, un besoin personnel. »
De l'autre côté, comment ne pas se prendre d'empathie pour Adélaïs, cette jeune femme, marquée par la vie, par sa famille, mais qui fait preuve d'une louable combativité. 
Et bien sûr, le lecteur suppose que la rencontre de ces deux personnages, de ces deux trajectoires, va se conclure par ... une valse, pourquoi pas, puisqu'il est souvent question de danse, voire de pas de deux ou même de trois. Mais chut !
 Et puis il y aura quelques beaux moments de pure poésie, comme quand apparaît la belle Comtesse.
« La Comtesse a une allure époustouflante. Personne dans la pièce, hommes et femmes confondus, ne peut détourner les yeux lorsqu’elle s’avance sur la piste.
[...] La plupart des soirs, à 22 heures, heure à laquelle jouent les musiciens, elle pénètre dans la salle de bal, vêtue de soie : veste chinoise brodée avec un pantalon fuselé, ou longue jupe droite qui tombe jusqu’au sol. Il y a toujours une flûte de champagne qui l’attend. »
 Enfin, reconnaissons que Philip Gray est un sacré conteur d'histoires. Malicieusement, il s'arrange pour que le lecteur soupçonne toujours un peu ce qui l'attend, anticipe une partie de ce qui se profile dans les prochains chapitres. De péripétie en rebondissement, le lecteur ne va pas de surprise en surprise, mais plutôt de satisfaction en satisfaction, façon "ah bien sûr, ça je m'en doutais bien" ou encore "ah, oui, celle-là je m'y attendais". C'est plutôt malin de sa part, très bien construit, et le lecteur se croit vite intelligent !
 De bons personnages, une bonne histoire, ... on aimerait que cela ne s'arrête jamais. C'est aussi ce que devait se dire Philip Gray qui peine un peu à conclure son récit : le bouquin s'étire en longueur, les procédés finissent par se montrer un peu répétitifs, et le dénouement se précipite de façon un peu rocambolesque ... tout en préservant encore quelques zones d'ombre, peut-être pour une suite !
 Alors dire qu'il s'agit d'une romance à l'eau de rose, voilà qui serait vraiment offensant.
Quant à dire que c'est un policier à énigme, ce serait beaucoup trop réducteur.
Alors que faut-il dire de ce bouquin, finalement plus original qu'il ne le paraissait de prime abord ? 
Et bien qu'il faut le lire, tout simplement, car cette lecture-plaisir pourra satisfaire le plus grand nombre.
Une histoire amorale me dit-on ? Oui, bien sûr, mais c'est peut-être aussi justement ce qui nous donne quelques petits frissons.

Pour celles et ceux qui aiment les énigmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.