[...] Mais rien n’arriva.
Une fable aussi étrange qu'effrayante sur l'air du joueur de flûte de Hamelin. L'unique roman de Joan Samson est une histoire puissante qui va prendre la tête du lecteur et ne pas la lâcher facilement. Un roman qui a tout pour devenir un livre culte.
- une histoire incroyable qui a tout d’une fable
- un récit diabolique, très psychologique
- un premier roman écrit d'une main très sûre
- l’unique roman de Joan Samson est plus redoutable que de nombreux thrillers
- et il a tout pour devenir un livre-culte
L'auteure, le livre (344 pages, avril 2026) :
L'étasunienne Joan Samson aurait pu n'être qu'une "femme de" : l'écrivain de la famille, c'était son époux, bibliothécaire, professeur de lettres. Jusqu'à ce qu'il eut la bonne idée de l'encourager à écrire ce roman à partir d'une petite nouvelle qui lui était passée par la tête.
Las, ce sera le seul roman de la brève carrière littéraire de Joan : elle décédera prématurément, très peu de temps après la publication de son livre en 1975.
Un bouquin au parcours décidément étonnant puisqu'il faudra attendre ... 2024 (et cette ré-édition 2026), pour que les éditions bordelaises Monsieur Toussaint Louverture le traduisent en France : alors oui, toutes ces péripéties mises bout à bout me font dire qu'on a dans les mains quelque chose de l'ordre du petit miracle. Il n'est pas si courant qu'un livre possède sa propre histoire en plus de celle qu'il raconte.
La traduction de l'anglais est signée par Laurent Vannini et le titre original était The Auctioneer, le commissaire-priseur.
Le pitch et les personnages :
Dans les années 60-70, Harlowe est une petite ville rurale du New Hampshire où vivent paisiblement quelques petits fermiers. Des gens simples comme la famille Moore : John, sa femme Mim, sa vieille mère Ma, et la petite Hildie, avec quelques vaches et guère plus de poules.
Tout allait tranquillement jusqu'à ce qu'un commissaire-priseur (Perly Dunsmore) s'installe en ville, s’accoquine avec le shérif (Bob Gore) et que tous deux se mettent en tête d'organiser chaque semaine une vente aux enchères : nous ne sommes pas loin de Boston, et les citadins, « les gens de l’été et les étrangers », sont bien entendus friands d'acquérir à bas pris quelques antiquités de la campagne, histoire d'accrocher une roue de charrette au plafond comme nouveau lustre du salon, très authentique.
Et forcément, une famille de paysans a toujours quelques vieilleries poussiéreuses qui traînent depuis trop longtemps dans la grange.
« Vous pouvez donner un petit quelque chose cette semaine, un petit peu peut-être la semaine prochaine … »
Alors tous les jeudis, Perly et Bob passent chez les Moore et leurs voisins :
« Qu'est-ce qu'on va pouvoir donner cette semaine ? »« Qu'est-ce qu'on va donner ? demanda-t-elle de nouveau. »
Alors on donne, on donne d'abord quelques rebuts inutiles, puis bientôt un meuble un peu abîmé, et maintenant quelques vaisselles, et puis le vaisselier puisqu'on a presque plus de vaisselle, et puis ... et puis ...
« Ça ne me dérangeait pas le moins du monde d’avoir la grange et la cave vidées. Il faut simplement fixer des limites… »« Quelqu’un… une tête pensante quelque part va forcément piger et mettre le holà à tout ce bazar. »
Jusqu'où cela va-t-il aller ? Mais le lecteur n'est pas au bout de ses surprises et il ne semble y avoir aucune limite à la folie qui s'est emparée de la petite ville d'Harlowe ...
« Mais rien n’arriva. Même la neige ne tomba pas. »« Et rien ne fut tiré au clair. »
♥ On aime vraiment beaucoup :
➔ Cette histoire incroyable a tout d'une fable. Du moins c'est à cette idée que va se raccrocher le lecteur complètement possédé par cette intrigue diabolique où les habitants de Harlowe se laissent peu à peu, déposséder de tout. De tout et sans broncher.
Une fable où le commissaire-priseur endosse le costume du joueur de pipeau de Hamelin quand toute la ville « s’est mise à danser après lui comme s’il était le joueur de flûte ».
Les habitants restent sidérés, paralysés, sans réaction, si bien que le priseur Dunsmore pourra dire : « tout ce que j’ai fait, vous m’avez laissé le faire ».
➔ Comment toute une collectivité peut-elle se laisser bercer, berner, par les jolies phrases du priseur ? Comment les habitants peuvent-ils assister ainsi à leur propre déchéance sans plus réagir ? Comment peut-on aller aussi loin ? Car tout cela va aller trop loin, on l'a vite compris. Malheureusement, le lecteur sait bien que tout cela est évidemment possible, l'Histoire l'a montré cent fois, et l'auteure va enfermer tout son monde, ses personnages comme son lecteur, peu à peu, lentement, dans une spirale infernale qui ne lâchera plus personne. Joan Simson se montre bien plus redoutable que la plupart des auteurs de thrillers qui cherchent à nous effrayer et nous prendre la tête.
➔ Ce petit récit diabolique, plus psychologique que terrifique, est écrit d'une main très sûre et lorsqu'on tournera la dernière page, on aura bien du mal à quitter Harlowe, on restera estomaqué encore longtemps, on se souviendra durablement de la folie (hélas, si humaine) qui s'était emparée de cette petite ville et finalement, on regrettera que Joan Samson n'ait pas eu le temps de nous conter encore quelques autres histoires.
Espérons que l'on retienne au moins la leçon de celle-ci.
Pour celles et ceux qui aiment la campagne.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce Monsieur Toussaint Louverture (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.

