dimanche 3 juillet 2022

Bouquin : La nostalgie du sang

[...] Même les loups n’en font pas tant.

Une couverture et un titre qui claquent pour ce polar d'un mystérieux et anonyme duo d'italiens Dario Correnti.
C'est l'appel de La nostalgie du sang ...
Derrière ce pseudo se cachent deux auteurs italiens dont l'un est journaliste et cela nous vaut un beau duo de personnages au centre du roman, le premier d'une série.
L'aîné c'est Marco Besana, un vieux routier aguerri de la presse milanaise que le journal en difficulté aimerait bien pousser dehors sans attendre la retraite.
[...] Je crains bien de finir ma carrière sur un autre serial killer. La boucle est bouclée. Je me demande si j’aurai la nostalgie du sang, quand je partirai à la retraite.
[...] Ne te plains pas, nous avons eu beaucoup de chance. Nous avons vécu l’âge d’or de ce métier. Nous pouvons partir en paix. Tu les envies, les journalistes d’aujourd’hui ?
La plus jeune c'est Ilaria Piatti, une stagiaire qui rêve d'intégrer la section criminelle du journal, mais en vain car le quotidien en est aujourd'hui réduit à compter les clics sur les réseaux sociaux. Elle s'accroche tout de même à ses espoirs et ses collègues la surnomme le morpion.
Pour tout dire, un peu empotée, assez mal fagotée, elle a pas l'air bien cuite et n'a même pas internet sur son téléphone.
[...] Il jette un regard perplexe à Ilaria, peut-être à cause de ses bottes en caoutchouc Hello Kitty violettes, qu’elle porte avec des leggings.
[...] De loin, on croirait un enfant mal habillé par une maman distraite.
Mais tenez-vous bien, c'est elle qui démarre le bouquin en fanfare quand elle fait le lien entre un crime particulièrement sordide et sanglant qui vient d'être commis près de Bergame et Vincenzo Verzini [clic], la version italienne de Jack l'éventreur et le premier tueur en série italien qui sévissait dans les années 1870, l'étrangleur de femmes, comme on l’appelait en ville
Et on est toujours curieux d'histoires vraies, même si ce sont de très vieux faits divers.
Mais finalement dans ces polars, qu'importent les méchants qui se ressemblent toujours un peu, ce qui nous attirent ce sont les personnages qui mènent l'enquête et il faut reconnaitre que le duo de journalistes est ici particulièrement réussi.
[...] Piatti, ça me fait vraiment plaisir que cette affaire vous passionne, mais on n’est pas en train de regarder un épisode d’Esprits criminels, l’interrompt Besana. 
D’accord, c’est une précaire de vingt ans qui sera bientôt virée, mais ce n’est pas sa faute. Lui aussi, il sera bientôt viré.
[...] Si votre piste est réellement intéressante, je vous promets que nous signerons les articles ensemble. » Ilaria Piatti ouvre la bouche, incrédule. « Vraiment ? 
– Mais il faut le mériter. Sachez que j’ai déjà assez d’emmerdements dans la vie. Je ne veux pas d’une chouineuse comme collègue, c’est clair ? »
[...] – Vous devez vraiment continuer à m’appeler Morpion ? Même maintenant qu’on est devenus amis ?
– Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on est devenus amis ? » 
Mais elle sourit, elle le connaît maintenant.
C'est bien le morpion (et ses relations avec son tuteur Marco) qui donnent tout son rythme et son sel à un récit, enlevé, amusant, et dont l'intrigue criminelle est à la hauteur attendue.
Le duo d'écrivains a même le bon sens de nous épargner les scènes horrifiques mais racoleuses : on leur en sait gré même si on peut déplorer quelques longueurs qui lassent un peu quand ils prennent un ton de professeur, le temps de quelques passages un peu trop didactiques sur les serial-killer, l'ADN, le journalisme ou la psycho-criminalité, mais on fait la fine bouche.
Bref, un duo d'auteurs et de personnages qu'on retrouvera avec grand plaisir dans une prochaine enquête.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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samedi 25 juin 2022

Bouquin : L'ombre de la nuit

[...] L’ambiance, devenue lente, sentait le western.

Voici L'ombre de la nuit, premier roman plutôt réussi du français Marco Pianelli.
Une histoire bâtie autour d'un héros mystérieux qui se fait appeler Paco, fermé comme un coffre-fort et muet comme un pendu, une sorte de Sherlock Holmes qui aurait troqué sa pipe contre des muscles forgés aux arts martiaux.
[...] - Vous savez doser votre pouvoir létal. Ce qui ne vous rend pas moins dangereux à mes yeux. Vous êtes un compromis entre Sherlock Holmes et Mike Tyson. 
- Très exagéré, mais merci.
[...] Pour arrêter un homme tel que lui, il faudrait le tuer …
[...] - Tu n’es pas comme tout le monde Paco, avec plus de méfiance que d’admiration.
Qui est cet homme sûr de lui, au profil d'ancien commando, à l'esprit vif et observateur et que vient-il faire la nuit sur une route déserte et pluvieuse d'Ardèche, marchant vers un but mystérieux connu de lui seul ?
L'infirmière Myriam rentre de l'hôpital et le prend en stop.
Elle a perdu son fils, disparu il y a cinq ans sur cette même route.
Le temps de quelques pages, il va l'aider dans sa quête.
[...] - Je reprends une enquête avec cinq ans de retard. Ça va me demander de l’imagination et à toi de l’indulgence. Et tant que tu ne me donnes pas l’ordre d’arrêter, je continue.
[...] Cette histoire n’avait aucun sens… Il ne serait là que de passage et elle ne savait même pas pourquoi il s’attardait. Pas par goût de l’énigme, il n’était pas un détective anglais d’un autre siècle. Pas par besoin d’un toit, il n’était pas un vagabond. Ni pour elle, bien assez vieille aujourd’hui pour ne plus y croire.
Le mélange, fait de clichés improbables, est de ceux auxquels on ne croit pas une seconde.
Et pourtant Marco Pianelli sait comment (bien) écrire une (bonne) histoire, alors on se laisse captiver par le sombre héros et une prose sèche et directe, au bon parfum de série noire.
[...] Ça fleurait bon l’ambiance Parrain. Et bientôt tout ça se teinterait de sang et d’os.
[...] Ça racontait l’histoire d’un étranger de passage qui provoquait la chute de la puissance en place. [...] Était-il d’origine biblique, ou simplement issu d’un western ?
[...] — T’es vraiment arrivé ici par hasard, ou tu bosses pour la concurrence ? Ou pour la police ? Ou je ne sais pas, moi, pour les services secrets ?
Malheureusement le récit est un peu plombé par de trop nombreuses scènes de bagarres au cours desquelles Paco fait pas mal de dégâts chez ses adversaires : l'auteur est un adepte des sports de combats, ces passages lui tiennent à cœur (et sont plutôt bien écrits) mais la coupe déborde un peu, c'est dommage.

Pour celles et ceux qui aiment les sombres héros.
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lundi 13 juin 2022

Bouquin : Un monde merveilleux

[...] La réponse se trouve peut-être au bout du voyage ?

Le belge Paul Colize n'est pas un inconnu [clic] et le voici de retour avec Un monde merveilleux.
Il nous replonge dans les années 70 avec une histoire un peu mystérieuse : Daniel est maréchal des logis, basé en Allemagne et son supérieur le charge de convoyer une dame depuis la Belgique jusqu'on se sait pas trop où, on n'en sait guère plus et ses chefs se sont montrés pour le moins avares d'informations sur cette mission.
Que va faire la belle dame qui répond au prénom sulfureux de Marlène, quel est son histoire et pourquoi a-t-elle besoin d'un chauffeur et pourquoi Daniel, quel est son passé ?
[...] Il prit conscience de l’ampleur de la manipulation. Un véritable travail de fourmi, fait d’intoxications, de mensonges et de dissimulations. Un plan qui avait dû prendre des mois d’élaboration.
Bien assis confortablement au fond de la Mercedes, on va les suivre tous les deux de Bruxelles jusqu'en Espagne au fil d'un parcours au délicieux parfum rétro, un bon vieux bouquin de la série noire ou même un film en noir et blanc avec Jeanne Moreau en belle inconnue et Lino Ventura au volant.
[...] Une heure s’écoula sans qu’un mot ne soit échangé. Ce silence lui convenait. Il s’habituait peu à peu à cette absence de dialogue et la préférait à une conversation animée. Quand bien même, quels thèmes pourraient-ils aborder ? Il se perdit dans ses pensées.
Un roman noir bien agréable à lire et très instructif puisque l'on y découvre le sombre passé de la Belgique des années 30 : le mouvement rexiste de Léon Degrelle et la tuerie de Courcelles ...
[...] Léon Degrelle [..] avait épousé la cause nazie et avait été un grand admirateur d’Hitler. Certains prétendaient qu’il était le Goebbels belge, en plus lâche.

Pour celles et ceux qui aiment les road movies.
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dimanche 12 juin 2022

Bouquin : Inestimable

[...] Toute cette affaire pue l'Atlantide à plein nez.

Poursuivons la série du polonais au nom imprononçable, Zygmunt Miłoszewski, avec une nouvelle aventure de l'inénarrable directrice de musée, Zofia Lorentz, toujours à l'affut de trésors culturels nationaux perdus et oubliés, et qui cette fois, nous entraîne jusque sur l'île de Sakhaline sur les traces d'un de ses compatriotes exilés au début du XX° siècle, parti à la recherche d'artefact Aïnous, ouf.
[...] Elle pouffa de rire. 
- Docteur, dit-elle sans cacher sa fierté, je crains que vous ayez, comme tant d'autres, une fausse image de moi, qui consisterait à croire que je suis une sorte d'Indiana Jones en jupon. 
Comme à son habitude, Miłoszewski déchaîne son humour corrosif pour fustiger les travers de ses compatriotes, un régal même si l'on peut imaginer que pas mal de traits échappent à nos esprits français peu coutumiers du nationalisme tourmenté des polonais.
[...] Le sous-secrétaire jura et quitta la salle de réunions au pas de course, tandis que Zofia Lorentz plongeait le regard dans le paysage de Pruszkowski. Il était probable que personne ici ne savaitt que cet étrange paysage martien représentait en réalité l'aube qui se levait sur les prisonniers politiques déportés dans les bagnes de Sibérie. 
On était en Pologne. Ici, aucun paysage n'était simplement un paysage. 
[...] Méfiez-vous des séries télévisées. En Pologne, c’est le procureur qui dirige les investigations sérieuses. La police l’aide si on le lui ordonne, mais de sa propre initiative elle ne peut traquer que les voleurs de voitures et les cambrioleurs.
Et c'est encore plus savoureux lorsque la Docteure Lorentz effectue un petit détour par Paris.
[...] - Vous iriez manger un morceau avec moi ? 
Zofia n'avait pas la moindre idée de la manière dont ce peuple produisait son PIB, si chaque jour à midi tout le monde se figeait deux heures durant, en plein milieu de la journée de travail, si au cours de l'heure précédente, les gens tournaient déjà en rond en se demandant où ils iraient manger et ce qu'ils commanderaient et si au cours de l'heure suivante, ils reprenaient leurs esprits en digérant, seulement pour quitter le bureau l'instant d'après et faire leurs courses en vue du dîner. Elle garda cette réflexion pour elle.
Cette histoire baignée de culture penche tantôt du côté d'un Da Vinci Code, tantôt de celui d'Indiana Jones, on y croise même Maria Salomea Skłodowska (la plus connue des polonaises), mais il nous aura fallu attendre la mi-parcours, lorsque l'intrigue se complique d'un genre d'espionnage pharmaco-industriel plein de péripéties maritimes et rocambolesques, pour accrocher enfin au bouquin mais sans vraiment y parvenir tout à fait.
L'écriture de Miłoszewski est pourtant fluide, son érudition évidente, son humour percutant, son histoire instructive, mais ...
Mais ce n'était peut-être pas le bon moment et l'on n'a pas vraiment cru à une intrigue touffue, confuse, qui nous a semblé manquer de tenue et de consistance.
Visiblement le polonais s'est beaucoup amusé avec son histoire et ses personnages, on le devine en train de jubiler derrière son clavier, mais il n'aura pas réussi, cette fois-ci, à captiver l'attention de tous ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment l'art et la Pologne.
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lundi 23 mai 2022

Bouquin : La disparition d'Adèle Bedeau

[...] Il était tard et les rues de Saint-Louis étaient désertes.

L'écossais Graeme Macrae Burnet a décidé de berner son lecteur dès ... la préface !
Une fausse vraie préface qui présente l'auteur sous un faux jour, qui éclaire son roman sous un angle mystérieux et qui convoque Chabrol pour adapter l'intrigue au cinéma dans un film qui n'a jamais vu le jour ! 
Une fois savourée cette habile mise en bouche, La disparition d'Adèle Bedeau nous invite ensuite à Saint-Louis, petit village d'Alsace, au cœur de la France profonde.
Dans une petite ville ordinaire qui bat au rythme régulier des parties de cartes monotones du café de La Cloche.
[...] Le terme qui vient le plus souvent à l’esprit de ceux qui traversent la ville, à supposer qu’ils y accordent la moindre pensée, est « quelconque ». Saint-Louis est une ville quelconque.
Manfred Baumann est l'un des piliers de ce bar, un vieux garçon timide et renfermé qui pense beaucoup mais parle peu. Un taiseux asocial, mal à l'aise avec les autres en général et les femmes en particulier.
[...] Il pouvait à peine adresser un mot à une représentante du sexe opposé sans rougir jusqu’à la racine des cheveux. Alors il préférait tout bonnement éviter les filles. Pourtant, elles occupaient la plupart de ses pensées éveillées.
Le lecteur assidu du rayon polars aura déjà reconnu là, le profil type du coupable parfait.
Lorsque la serveuse du café disparait, un autre personnage rejoint la scène : Georges Gorski dans le rôle du flic.
[...] J’enquête sur la disparition d’Adèle Bedeau, déclara Gorski. 
– La disparition ? » répéta Manfred. Il était content de la façon dont il avait prononcé cette phrase ; comme s’il était sincèrement surpris.
Mais les choses ne sont évidemment pas aussi simples et c'est une véritable partie d'échecs qui commence entre un roi de la dissimulation silencieuse, un brin parano, et un flic aussi tenace que Colombo et fin psychologue que Maigret.
[...] Gorski avait l’habitude qu’on lui mente. Les gens mentaient à longueur de temps et, même quand on leur démontrait que leurs mensonges n’étaient pas crédibles, ils n’en démordaient pas. Gorski comprenait très bien ce mécanisme.
[...] Ce qui l’intéressait n’était pas tant le fait que quelqu’un mente que la façon dont il le faisait.
Très très loin des thrillers survoltés, le bouquin avance lentement, au rythme nonchalant de la petite vie ordinaire de province, mais les longues descriptions minutieuses filent en douceur sans en avoir l'air tant l'écriture de Graeme Macrae Burnet est fluide et agréable. Un régal littéraire qui change des auteurs habituels.

[...] Le restaurant de la Cloche était un des seuls endroits où Manfred se sentait à l’aise. Sa routine était si bien établie qu’il n’avait pas l’impression, contrairement à ailleurs, de devoir se conduire avec naturel. Les gens lui prêtaient généralement peu d’attention.
[...] Manfred avait lu des intrigues de ce genre dans de nombreux romans.
[...] Manfred s’était habitué à la sensation d’être surveillé en permanence. Celle-ci était plus forte que jamais.

Avec un final mi-figue mi-raisin tout à fait dans l'esprit et l'ambiance du bouquin.

Pour celles et ceux qui aiment les ambiances à la Simenon.
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samedi 30 avril 2022

Bouquin : Mer

[...] Même la pluie était salée.

On a déjà oublié le dernier rapport du GIEC opportunément éclipsé par la guerre en Ukraine. Cent ans plus tard, quand même la pluie sera salée, il sera trop tard pour pleurer, c'est que nous raconte le roman de Bertil Scali et Raphaël de Andreis au titre sec qui sonne comme une claque : Mer.
Alors que nous faisons à peine notre deuil du monde d'avant, les deux compères nous plongent (c'est le cas de le dire) dans le monde d'après-demain. En 2100, le réchauffement climatique est là, les villes côtières sont noyées sous les eaux, les plaines centrales ravagées par les incendies géants, le monde envahi par les réfugiés climatiques et quelques autres bestioles qui pullulent dans ce nouvel éco-climat.
Bordeaux n'est plus qu'une nouvelle Venise marécageuse battue par les eaux, ce qui nous vaut cette belle couverture. Le Cap Ferret a disparu, du fameux immeuble Signal, seul le toit émerge encore et sert de quai de fortune aux boat people, et la place des Quinconces est devenu un port de plaisance, ...
[...] Ils marchaient le long d’une digue étroite bordée de filins électriques anti-alligators – le reptile carnassier pullulait dans les nuits suffocantes du delta de Bordeaux.
La mise en scène d'une côte française envahie par les eaux est bien entendu spectaculaire, d'autant qu'elle est plutôt réussie et "réaliste", ce décor suffira à faire la renommée du bouquin mais il en fallait un peu plus pour réussir un bon thriller.
Alors les auteurs ont décidé de mettre en avant le retour à l'esclavage, intelligent clin d'œil au lointain passé bordelais, en noircissant à peine le trait de notre monde actuel : la traite humaine des migrants n'a malheureusement pas attendu le réchauffement climatique.
[...] Il semblerait, selon les derniers rapports de l’Onu, que l’esclavage ait également repris aux États-Unis. Les autorités nord-américaines seraient peu enclines à réguler la résurgence de ce commerce, semble-t-il excellent pour leur économie. 
[...] Les villes peinent à juguler ce commerce de la main-d’œuvre humaine.
Et puis ils imaginent également une sorte de dictature écologique (tiens donc ...), en donnant un tout autre sens au titre de leur bouquin.
[...] Les agents du mer (Migration, Équité, Réaction), service de contrôle des réfugiés climatiques mis en place par l’Onu lorsque le niveau des mers et des océans avait commencé à monter.
Dans ce décor apocalyptique, une enquête policière va nous servir de guide : des réfugiés disparaissent en masse, ça fait désordre et sème le trouble ...
Une fliquette sympathique et un vieux commissaire roublard mènent leur bateau de police dans les canaux de Bordeaux.
Tout cela est plutôt bien écrit, c'est pas du thriller au rabais (même si le prix est modique) même si l'on regrette quelques personnages un peu 'cliché' aux traits un peu grossiers.
Le thriller idéal pour les plages cet été, ambiance garantie "les pieds dans l'eau".
Sauf qu'on ne sait pas toujours comment prendre certaines petites phrases assassines :
[...] L’homme s’adapte vraiment à tout. Il s’acclimatera même à la fin du monde …

Pour celles et ceux qui aiment avoir les pieds dans l'eau.
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lundi 25 avril 2022

Bouquin : Les ravissantes

[...] C’est à ce moment-là que l’on commença à parler des « Disparus de Mars ».

Avec Les ravissantes, le facétieux Romain Puertolas nous emmène dans les seventies, au Texas, dans un bled perdu de l'Amérique profonde, avec un roman à suspense ou à mystère, un vrai-faux fait divers raconté un peu à la manière d'un Truman Capote.
Tout va (presque) pour le mieux dans le petit village de Saint-Sauveur, jusqu'au jour où un adolescent disparaît. 
Puis un second et quelques jours après encore un troisième.
[...] Quand cela s’arrêterait-il donc ? L’enlèvement d’un enfant avait déjà une répercussion médiatique immense, l’enlèvement de trois était tout bonnement ingérable.
[...] Les événements n’étaient pas sans rappeler le joueur de flûte de Hamelin.
[...] On va le retrouver, Susan, réussit-il toutefois à dire. Il avait parlé fort, un volume mal dosé, une intonation maladroite, il avait essayé de prendre un air convaincant, mais c’était la troisième fois qu’il mentait cette semaine et cela commençait à s’entendre.
Le shérif a fort à faire, ne serait-ce que pour contenir la grogne de ses administrés qui regardent d'un mauvais œil la communauté de hippies installée sur la commune : les vagabonds de cette secte ont bien des têtes à kidnapper les gosses, non ?
[...] – J’ai entendu dire qu’il s’y passait des choses étranges, continua Denise d’une voix douce mais ferme. On parle d’orgies, de rites sataniques. Vous avez vu ce qui est arrivé avec la secte de Charles Manson il y a quelques années ?
[...] Il se sentait dépassé par les événements, il ne contrôlait plus rien. Cette ville était devenue une cocotte-minute qui menaçait d’exploser à tout moment.
Demande de rançon ? Dérive sectaire des hippies ? Serial-killer pédophile ? Enlèvement extraterrestre (l'affaire Roswell n'est pas si loin) ? Les pistes ne manquent pas et le bouquin comporte peut-être bien quelques longueurs, le temps que Puertolas bâtisse soigneusement son intrigue à tiroirs.
Et puis vient la récompense, la gourmandise, lorsque l'auteur démonte enfin tout son édifice jusqu'au tiroir secret que l'on n'avait pas vu évidemment. Quand le lecteur se retrouve :
[...] À la fois heureux d’avoir la solution à cette éprouvante enquête et soucieux de son dénouement cocasse.

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
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jeudi 21 avril 2022

Bouquin : Et les vivants autour

[...] Il y a toujours un moment où il faut payer.

Barbara Abel nous invite à une réunion de famille.
Le couple Mercier approche de la soixantaine bourgeoise, Monsieur travaille toujours autant, Madame tient la maison, les deux filles sont sur le point de fonder leur propre famille, il y a donc aussi des gendres.
Mais l'une des deux filles dort. Elle dort depuis quatre ans. Dans le coma depuis un accident.
[...] Dans le lit, Jeanne ne bouge pas. Jeanne ne bouge plus depuis quatre ans. Jeanne n’est plus qu’un corps inerte et allongé.
[...] Voilà quatre ans que l’ombre de sa sœur plane sur eux. Comme s’ils n’avaient plus le droit de vivre « pour de vrai » tant qu’elle-même était morte « pour de faux ».
Depuis quatre ans, chacun tente vaille que vaille de "vivre" comme en suspension, avec cette demi-morte qui prend toute la place mais que personne ne se résout à débrancher, jusqu'au jour où le toubib convoque la réunion de famille.
[...] — Si je vous ai fait venir, c’est, vous vous en doutez, pour m’entretenir avec vous de l’état de Jeanne. Il se fait que…
Un conseil de famille où une surprise de taille attend les parents et le lecteur.
[...] — Vous ne faites pas les choses à moitié, dans ta famille ! s’exclame-t-il enfin, ahuri. Pendant quatre ans, il ne se passe strictement rien, on a l’impression de végéter dans une salle d’attente oubliée de tous, et là, tout à coup… C’est… C’est dingue ! 
— Dingue, oui, répète Charlotte, pensive. C’est le mot.
La ficelle est un peu grosse mais peu importe au fond le scénario, le décor et les péripéties de cette intrigue quasi théâtrale : Barbara Abel a entrepris de disséquer la famille Mercier. À vif. Au scalpel.
Et comme dans tout bon polar, l'autopsie révèlera bien entendu une famille toxique.
L'auteure est docteur en chirurgie de la famille, et c'est pas de la chirurgie réparatrice, plutôt la destruction méthodique et systématique d'une famille qui semblait unie et solide mais qui va s'avérer pleine de mystères et de non-dits, de honte et de secrets.
C'est féroce et sans concession.
[...] — J’ai subi ma vie d’épouse et ma vie de mère pendant des années, poursuit-elle en regardant cette fois sa fille dans les yeux. Je ne peux pas dire que ces deux rôles m’aient épanouie, bien au contraire. Quant à ma vie de femme… Elle a presque été inexistante. Sacrifiée au nom de la famille.
Bien sûr on peut trouver à redire à une intrigue un peu rocambolesque, des péripéties un peu too much, mais il fallait bien tout cela pour secouer le cocotier sous lequel dormait cette famille trop tranquille.
Et puis c'est très bien écrit, alors on reste accroché jusqu'au bout, curieux de découvrir ce que cachait les uns ou les autres.

Pour celles et ceux qui aiment la famille.
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samedi 16 avril 2022

Bouquin : Le rouge et le brun

[...] Cette histoire tournait au mauvais feuilleton.

Après le bouquin de Vanessa Schneider qui nous faisait revivre les années 80 d'Action Directe, on ne pouvait pas laisser passer Le rouge et le brun de Maurice Attia qui nous invite quelques petites années avant, à Rome, au moment même où les Brigades Rouges viennent de kidnapper Aldo Moro. 
Maurice Attia compte quelques années de plus que Vanessa Schneider : il est né en 49 et il rappelle donc ici des événements qui ont marqué son parcours.
Son bouquin est assez surprenant : dans une première partie nous suivons les pas d'un ex-flic devenu journaliste (il part donc en Italie pour couvrir ces événements) et tout cela nous est raconté d'un ton un peu désinvolte, avec pas mal d'humour à la limite du vaudeville, d'un style un peu désuet, on se croirait presque en compagnie de Nestor Burma chez Léo Malet.
Pour les plus jeunes, l'auteur se charge de rappeler les tragiques événements et leur contexte.
[...] L’année 77 avait été marquée par une contestation généralisée, sociale et culturelle. L’extrême gauche avait décidé de se confronter violemment à l’État. Les Brigades rouges avaient organisé des sabotages, des séquestrations, des humiliations publiques, puis tiré dans les jambes et enfin assassiné policiers, carabiniers, magistrats, journalistes, universitaires jusqu’au point d’orgue : l’enlèvement d’Aldo Moro.
[...] Le 16 mars 1978 en fin de matinée, l’incroyable dépêche de l’AFP était tombée : Aldo Moro avait été enlevé par les Brigades rouges.
[...] Dans un tel bras de fer, Aldo Moro avait peu de chances de s’en tirer. Il aurait droit à des funérailles nationales ; on donnerait son nom à des rues, des avenues, des places. À moins d’une délation par l’un des complices des BR, il serait sacrifié sur l’autel de la raison d’État. Ce n’était pas le premier et ce ne serait pas le dernier.
[...] En Italie, l’extrême droite rêvait d’un retour au fascisme, l’extrême gauche d’une nouvelle Résistance et de lutte armée. Et dans l’ombre, comme l’avait suggéré Berlinguer, CIA, KGB et Vatican devaient jouer les marionnettistes de cette tragédie…
Le journaliste-détective avance difficilement, tout comme ses confrères italiens : personne ne sait trop comment tout cela va finir (ou plus exactement, tout le monde pressent bien comment tout cela va mal finir).
[...] J’avançais en aveugle, en terre et langue inconnues. À enquêter sur un accident dans une ville en état de siège.
À mi-parcours le bouquin, délaissant Aldo Moro en mauvaise posture, bascule d'un tout autre côté à une toute autre époque : en France, l'épouse du journaliste découvre la correspondance de ses ancêtres et un épisode historique méconnu, celui de "fort Chabrol" [clic] lorsque des radicaux antisémites se retranchent en 1899 dans le bâtiment de leur journal (l'Antijuif) en pleine révision du procès Dreyfus.
Là encore, une narration un peu ironique, un peu désuète, un soupçon d'érotisme (un peu hors de propos !) qui frise l'exercice de style.
[... Des] idéologues médiocres et racistes, de personnages que rien ne fédérait sinon la haine du socialisme, du franc-maçon et du juif.
[...] Au mauvais moment au mauvais endroit. Comme tant de gens, victimes civiles d’un terrorisme aveugle ou pas.
[...]Nul doute que l’extrême droite renaissait toujours de ses cendres. Comme l’antisémitisme.
[...] Le terrorisme. Cette terreur la mieux partagée. Le Rouge et le Brun ne s’épousent-ils pas ?
Oui bien sûr, on l'avait compris dès la couverture, l'auteur entend nous faire comprendre les méfaits de la terreur rouge comme de la peste brune au travers de deux épisodes historiques.
La mise en scène est plutôt naïve et maladroite mais, parti sur les traces d'Aldo Moro, on se retrouve curieux de cet épisode de 1900, aux racines de l'extrême droite française qui, à l'époque, n'avait pas encore l'islam en ligne de mire mais plutôt "le juif" qui vote pour elle aujourd'hui. Curiosité historique.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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mardi 12 avril 2022

Bouquin : Une vérité à deux visages

[...] - C'est comme ça, trop gros pour fermer.

Voilà bien longtemps qu'on avait pas ouvert un Michael Connelly et qu'on avait délaissé Harry Bosch.
L'inspecteur retraité Harry se tient désormais loin du LAPD où il n'est plus trop le bienvenu et il fait des piges pour la police de San Fernando où il déterre des cold cases, c'est sa spécialité.
Mais voilà que le bureau du procureur de LA vient jusqu'ici lui chercher des poux sur la tête : un détenu et son avocat veulent ré-ouvrir un vieux dossier au motif que désormais l'ADN parle beaucoup mieux aujourd'hui qu'en 1987 avec les progrès de la science. Des traces d'un autre criminel avéré aurait été découvertes dans les pièces à conviction ce qui viendrait innocenter le prévenu mis à l'ombre par Harry ... erreur de manip de l'époque ? trucage ou magouille de l'avocat ? hasard trop bienvenu pour le condamné ? Harry est pourtant certain d'avoir coffrer le bon coupable et ce genre de scandale remettrait en cause pas mal d'autres arrestations (et sa réputation de super-flic).
[...] Sa carrière l'avait vu traquer et mettre en prison des centaines de tueurs. Se tromper sur un seul d'entre eux risquait de faire douter de tous les autres.
Au même moment, la petite ville tranquille de San Fernando se réveille en émoi après un double meurtre dans une pharmacie : Harry prend la direction d'une enquête qui va le mener (et nous avec) au cœur d'un gigantesque, monstrueux et terrifiant (et véritable) trafic de pilules opiacées.
C'est super documenté et ça donne un relief inattendu aux titres de journaux que l'on avait lu ici ou là [clic] sur les addictions aux opiacés aux US, sans trop y prêter attention jusqu'ici.
[...] - Les cappers rassemblent leurs mules le matin et elles viennent chercher leur ordonnance chez le toubib ... Aucun examen médical digne de ce nom, rien de légal dans tout ça ... Et après, tout le monde sort et monte dans un van, le capper les conduisant aux pharmacies pour y prendre leurs pilules. En général, il y a plus d'une pharmacie dans le coup, ce qui permet d'élargir le périmètre et de ne pas apparaître sur l'écran radar.
[...] - Ils se servent d'un avion pour faire circuler les gens et frapper de nombreux dispensaires et pharmacies par jour, disait-il. Avec ces appareils, ils font tourner les mules qui se font préparer leurs ordonnances.
[...] - C'est le plus gros secteur de croissance industrielle du pays. Tu te rappelles ce qu'on disait sur les banques et Wall Street qui étaient trop gros pour faire faillite ? Eh ben, c'est comme ça, trop gros pour fermer.
C'est hallucinant (mauvais jeu de mots) et tellement énorme que ça passe : tout le monde est mouillé et même trempé, institutions, administrations, même la sécu, truands, drogués et bien sûr, géants de la pharmacie (comme Purdue Pharma conseillé par McKinsey !). Comme on dit : too big to fail, au point où on en est, on ne peut plus reculer. Bienvenue aux US.
Pour souffler un peu au fil de cette enquête, le bouquin alterne avec l'autre intrigue qui met en cause Harry et la manipulation d'ADN et qui se termine par un joli moment de prétoire.
Bref, voilà un épisode Harry Bosch bigrement intéressant et toujours aussi bien construit, Harry et Connelly vieillissent bien !

Pour celles et ceux qui aiment les pilules.
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dimanche 10 avril 2022

Bouquin : Dans les brumes de Capelans

[...] Flic échaudé craint la victime éplorée.

On l'a déjà dit, Olivier Norek est peut-être le meilleur auteur français de polars "mainstream".
Au fil des épisodes il soigne et affermit sa prose et il arrive même à se renouveler puisqu'il nous emmène Dans les brumes de Capelans ... à Saint-Pierre et Miquelon, bien loin des cavalcades survoltées des banlieues du 9-3.
Une île de naufrages.
Son flic fétiche, Victor Coste, s'est auto-exilé tout là-bas, ours parmi les ours, pour fuir ses propres démons.
[...] Un climat bicolore qui huit mois de l’année ne laissait le choix qu’entre le blanc de la neige et le gris des brumes.
[...] – Il serait temps, avant que les brumes de Capelans couvrent Saint-Pierre.
– Les brumes de ? fit répéter Anna.
– De Capelans. Le courant chaud du Gulf Stream rencontre le courant froid du Labrador et une fois par an, pendant trois semaines, les brumes tombent sur l’archipel et le font disparaître littéralement de la carte.
[...] Une île de vingt-cinq kilomètres carrés dont chacun des 5 000 habitants connaissait les 4 999 autres.
Coste y est chargé de surveiller une "planque" du tout récent programme français de protection des repentis ou des témoins (ouais, on fait tout pareil que le FBI, trop fort et c'est pour de vrai).
Mais voilà qu'on lui envoie une jeune femme, une victime, retrouvée traumatisée dans la cave d'un serial-killer où elle a survécu dix ans ... là où d'autres ont été découvertes qui n'ont pas eu cette 'chance'.
Mais l'affreux jojo coure toujours et seule la jeune Anna sait peut-être des choses qui permettront de traquer et retrouver son tortionnaire.
Encore faut-il arriver à lui rendre la parole.
[...] Deux mortes, Garance et Salomé, une retrouvée, et absolument rien sur les sept autres. Voilà pourquoi Anna était une chance et une candidate parfaite pour le Service de protection des témoins, la seule à pouvoir remplir les blancs d’une enquête vieille d’une décennie aussi trouée qu’une partition d’orgue de Barbarie.
 La première longue partie du bouquin est passionnante : voilà une histoire de serial-killer menée de façon originale avec un excellent scénario (et un bon film en perspective !).
À mi-parcours, retournement de situation et le bouquin bascule dans un polar beaucoup plus classique mais bien mené par Norek et Coste, toujours aussi pros tous les deux et toujours aussi habiles à se sortir d'une impasse mexicaine.
Et puis ouf, enfin le dénouement, tout est bien qui finit bien, mais on se dit que quand même, il reste bien quelques pages non ? Et alors survient ce moment de jubilation intense quand, à quelques minutes de la fin du film, le téléphone sonne ...
[...] « Coste. Russo à l’appareil. Rappelez-moi. C’est urgent. »

Ne refermons pas le bouquin sans relire cette belle tirade, bien dans l'air du temps :
[...] Faut bien que tu te le dises. S’il y a des femmes battues, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles restent à la cuisine, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles ne gagnent pas le même salaire, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles doivent cacher leurs cheveux ou leur visage, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles sont agressées sexuellement, c’est que l’homme l’a décidé.

Pour celles et ceux qui aiment se faire mener par le bout du nez.
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vendredi 8 avril 2022

Bouquin : La fille de Deauville

[...] Elle avait braqué des banques, posé des bombes.

Encore de l'histoire vraie, mise en page par une journaliste.
Vanessa Schneider est un peu trop jeune pour se plonger par nostalgie dans les turbulences post-soixante-huitardes des années 80, mais papa était quand même un lacanien maoïste et ça doit laisser des traces.
Elle nous invite donc à suivre le parcours de La fille de Deauville, Joëlle Aubron, une jeune fille de petite bourgeoisie, un peu rebelle mais que rien non plus ne prédisposait à intégrer dans les années 80, le noyau dur d'Action Directe, le groupe terroriste anticapitaliste issu des GARI antifranquistes, version franchouillarde des Brigate Rosse ou de la Rote Armee Fraktion, mais qui manqua quelque peu son rendez-vous avec l'Histoire, coincé quelques années trop tard (Aldo Moro c'était en 78)  entre le nouveau pouvoir socialiste et l'arrivée des terroristes palestiniens.
[...] Si une organisation avait encore les moyens de frapper, en ce début des années 80, alors que les copains d’avant rappliquaient ventre à terre dans les arcanes du pouvoir socialiste, c’était bien AD, aussi famélique que soit l’organisation.
[...] À côté de leurs copains allemands, espagnols et italiens, les gauchistes hexagonaux étaient gentillets.
[...] Les combattants palestiniens démontraient chaque jour leur puissance et saturaient les médias de sang et de cris. Pendant ce temps, AD braquait des banques et posait des bombes, de nuit, dans des bureaux vides. La police ne se déplaçait même plus.
[...] Plus leur influence déclinait, plus les terroristes se durcissaient. 
[...] Les derniers articles de presse parlaient d’eux comme d’une bande de ratés manipulés par les camarades allemands de la RAF. On ne les prenait pas au sérieux.
Après une longue série de braquages et de mitraillages de symboles du pouvoir, Joëlle Aubron monte en première ligne en 1986 pour assassiner Georges Besse, le patron de Renault, un peu en mémoire de Pierre Overney abattu en 72. L'apogée éphémère de sa carrière de terroriste rouge.
[...] Elle avait braqué des banques, posé des bombes, mis en joue des passants, tiré sur des flics, elle avait tué.
[...] Dans la nuit du 19 au 20 novembre, 80 000 affiches avec les visages de Joëlle Aubron et Nathalie Ménigon sortaient des rotatives.
[...] Depuis que leurs portraits avaient été affichés dans les lieux publics, elle se sentait épiée.
[...] Quatre ans de clandestinité. Quatre ans à se planquer comme des rats. Quatre ans à ne plus voir ni famille ni amis. Quatre ans à attendre le Grand Soir ou les balles meurtrières des flics. Elle n’avait pas 25 ans et se sentait fourbue, comme après une vie passée à l’usine.
Le bouquin tient plus du roman que du reportage et pour nous faciliter la lecture, l'auteure va jusqu'à mettre en scène un personnage imaginaire, un flic lancé sur les traces des terroristes et fasciné par la blonde jeune femme aperçue à Deauville, le montage est agréable et la lecture fluide éclaire ces années oubliées.
Après de longues années de prison, Joëlle Aubron décèdera en 2006 à 46 ans d'une tumeur au cerveau.
Ses compagnons d'armes lui auront survécu mais sans plus faire d'étincelles : Action Directe ne fut qu'un feu de paille qui tenta d'incendier bien maladroitement les années 80.

Pour celles et ceux qui aiment les années 80.
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mardi 5 avril 2022

Bouquin : Lieutenant Versiga

[...] C’était un chasseur, fait pour l’enquête.

Surprenant bouquin que ce Lieutenant Versiga de Raphaël Malkin.
Quelques pages à peine et nous voici au cœur du Mississipi, dans ce bon vieux Sud, au bord de la Pascagoula river, dans un bon vieux polar sudiste, et le bayou n'est pas loin.
[...] À Pascagoula, le ciel est comme une main pesante, les hivers sont des étés, et l’essence n’est jamais trop chère. 
À Pascagoula, les gens passent le temps en tondant leur pelouse sur des machines qui ressemblent à des chars, on mange des crevettes au beurre et on se saoule en buvant de la bière en canette qui à un goût de citron pour les premières et un goût de cendre pour la dernière.
Mais surprise, Raphaël Malkin est un jeune journaliste frenchy, bien de chez nous.
Mais re-surprise, le lieutenant Darren Versiga est un vrai flic de la vraie police de Pascagoula, champion de tir, ancien boxeur et rescapé de Katrina.
Malkin est tombé sur ce flic lors d'un reportage aux US et cette très très bonne histoire n'a pas échappé à son flair affuté.
[...] Darren Versiga est à lui tout seul ce que l’Amérique des plaines est tout entière : un peu bas du front et généreux.
Méthodique et tenace, le lieutenant se lance sur les traces d'un certain Samuel Little et se retrouve obsédé (façon Zodiac) par une série d'affaires échelonnées sur plus de trente ans, où l'on a retrouvé des jeunes femmes à moitié (voire franchement) étranglées.
La première victime daterait de la fin des années 70 : un cadavre anonyme que personne n'a jamais réclamé et le généreux et persévérant lieutenant Versiga n'aura de cesse d'élucider ce cold case pour attribuer enfin un nom à cette victime inconnue.
[...] Il consacre son temps libre à chercher des indices et des preuves. Il n’y a plus que Jane Doe et Samuel Little qui comptent.
[...] Des prostituées, la nuit, la voiture, une volée de coups, le viol, puis l’acte d’étrangler. À chaque fois, Samuel Little avait essayé de tuer ou bien il avait tué.
[... Des] histoires de violence terrible disséminées à travers le pays. De l’Ohio au Texas en passant par le Kentucky, Samuel Little avait bourlingué sans jamais être véritablement inquiété. Insaisissable comme un fantôme.
Au fil des années, le dénommé Little aura échappé plusieurs fois à la justice, acquitté ou relâché.
Versiga va même trouver l'occasion de (nous faire) rencontrer Mitzi Roberts, spécialiste des cold cases au LAPD, celle qui a inspiré le personnage de Renée Ballard à Connelly.
Le court récit de Malkin (200 pages) est mené à vive allure sans aucun temps mort et ce presque reportage, cette quasi biographie se dévore comme un vrai polar dont le dénouement n'est pas le moins surprenant.
Au fil des pages et des années (près de vingt ans d'enquête émaillés de quelques péripéties) il faut sans cesse se rappeler qu'il s'agit là de "vrais gens" et l'on se prendrait presque d'amitié pour ce bon gros flic : le journaliste a certainement vécu là une belle aventure humaine avec le lieutenant Versiga.
Visiblement Malkin est doué pour repérer les histoires de la vraie vie qui vont s'avérer meilleures que les fictions.
Et il sait les raconter.
[...] Samuel Little meurt le 30 décembre 2020 dans un hôpital pénitentiaire californien. Il venait de fêter ses 80 ans. Sur les 93 meurtres qu’il s’attribuait, 61 ont été confirmés par la police pour le moment.
[...] Le lieutenant repense à l’époque où, porté par la plus heureuse des fougues, il s’est attaqué à la pile des cold cases de Pascagoula. C’était en 2010. Il y a dix ans. Le temps a passé si vite.

Pour celles et ceux qui aiment les cold cases.
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vendredi 1 avril 2022

Bouquin : Les biffins

[...] J’ai des réserves inépuisables d’empathie.

Après les nouvelles de Raser les murs, on poursuit avec Marc Villard et Les biffins notre exploration non pas de la France d'en-bas mais carrément de la France d'en-dessous, celle des de la cloche et des SDF.
Cécile maraude la nuit dans une des camionnettes du Samu social et fait de l'assistance humanitaire en bordure des puces de Saint-Ouen auprès des vendeurs à la sauvette, les biffins.
[...] Rue de Charonne, une femme est rencognée près d’une boutique de meubles. Je la réveille et commence à lui parler. Elle attend le versement de sa retraite pour prendre un hôtel dans le 20e. Elle accepte un café et un duvet.
Même si une petite enquête sert de fil rouge, on n'est pas dans le registre du polar mais plutôt dans celui du reportage en live et la jeune Cécile nous sert de guide dans un monde inconnu.
En peu de mots (le bouquin fait à peine plus d'une centaine de pages) l'auteur nous embarque dans les pas de Cécile, caméra au poing, et réussit à faire surgir tout un monde qui nous est (et nous restera) tout à fait étranger.
Quelques tranches de vie (ou de survie plutôt) entre reportage et documentaire, une prose sèche et précise, épicée de pas mal de musique, d'un peu d'humour mais surtout pétrie d'humanité bienveillante (un monde étranger on vous dit).

Pour celles et ceux qui aiment les laissés pour compte.
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lundi 28 mars 2022

Bouquin : Le carré des indigents

[...] Personne ne devrait mourir comme ça.

On avait déjà épinglé un coup de cœur pour Hugues Pagan découvert avec Profil perdu, paru en 2017.
Nous y revoici avec son dernier roman : Le carré des indigents.
On replonge dans les années 70, une époque chère à l'auteur, où l'on parlait de solex, de simca, de "manards", de colleurs d'affiche du SAC, et bien sûr on y retrouve son alter ego et flic fétiche, Schneider, sans doute le portrait le plus réussi du polar français, son perpétuel sourire de travers à la Richard Widmark, un faux air de Pacino, une grande lassitude et une tristesse diffuse, la réputation d’un flic qui ne lâchait jamais.
Il y a un peu de Harry Bosch (celui de Connelly) dans ce Schneider solitaire qui traîne lui aussi les séquelles d'une guerre (l'Algérie ici, comme le Vietnam pour Bosch).
[...] Le regard de Schneider s’était fait lointain. Un visage de marbre.
– Je suis un sujet que je n’aime guère que l’on aborde en ma présence, reconnut-il d’une voix sourde.
[...] Schneider se passa les doigts sur les yeux, massa ses paupières, avec une expression de lassitude où se décelait aussi une sorte de profonde tristesse ancienne, et on voyait que son regard très gris avec lenteur errait sans joie, sans cesse, sans s’attacher à rien.
[...] – Je n’aimerais pas faire votre métier, murmura Hoffmann. Plutôt, je crois que ne pourrais pas.
– C’était ce que je croyais aussi, remarqua Schneider.
[...] – Il y a longtemps que vous faites ce métier ?
– Quinze ans.
– Et avant ?
– Avant, l’Algérie, se rappela Schneider d’une voix sourde.
[...] Charlie Catala trouvait toujours l’expression de dur-à-qui-on-ne-la-fait-pas de son chef très convaincante, mais peut-être aussi que Schneider l’était réellement. Un dur à qui on ne la faisait pas.
[...] Schneider savait s’adapter au tempo de l’interlocuteur. Il n’ignorait pas que les interrogatoires les plus fructueux obéissaient au seul rythme du déclarant. Ce qui devait venir viendrait, lentement, sans secousse. Schneider avait la moitié de l’éternité devant lui et le reste ne le concernait guère.
Le bouquin est construit autour d'une enquête (une jeune fille est retrouvée morte, une bien sale et bien sordide histoire, personne ne devrait mourir comme ça) mais s'attarde surtout à décrire, avec un ou deux autres fils rouges, la vie ordinaire de la brigade criminelle de l'inspecteur Schneider dans un commissariat de province : les collègues, la hiérarchie, le bistrot du coin, les affaires courantes, une sorte de version frenchy de 87e District.
[...] Un commissariat-bunker qui ressemble à un tribunal de commerce délabré où échouent toutes les faillites de la société.
 La réussite de ce beau roman noir tient évidemment au héros principal : Schneider est un sacré portrait de flic, dur et intègre, taiseux et solitaire, amer et désabusé mais viscéralement humain, ainsi qu'aux personnages secondaires souvent bien dessinés.
Et puis surtout on apprécie la prose très travaillée de Pagan, ancien prof de philo, l'un des premiers flics devenus écrivains : jeux de regards, choix des mots, ambiances soignées, dialogues secs qui claquent, fondu au noir ...
C'est tout juste si l'on peut reprocher au sieur Pagan quelques envolées qui parfois partent un peu en vrille, mais c'est vraiment faire la fine bouche.
[...] L’ennui revenait déambuler alentour, soulevant la vase des jours de ses lourdes chaussures de plomb.
Laissons le dernier mot à l'inspecteur :
[...] – Beaucoup trop de mots, observa Schneider avec sécheresse. 

Pour celles et ceux qui aiment les seventies.
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samedi 26 mars 2022

Bouquin : Raser les murs

[...] Certains appellent ça la condition humaine.

On avait déjà croisé Marc Villard avec Les Biffins (pas encore chroniqué ici) qui nous faisait voyager non pas dans la France d'en-bas mais carrément dans la France d'en-dessous, celle des SDF et du Samu social.
Avec Raser les murs, on ne change pas d'étage : nous revoici dans les bas-fonds de Paris, ville lumière où il ne fait pas toujours bon traîner la nuit.
Et ce recueil de quelques nouvelles n'offre que de mauvaises fréquentations : un réfugié syrien, des effeuilleuses de Pigalle, ...
[...] À quatre heures du matin, Gladys émerge d’un cauchemar. Un regard alentour lui confirme qu’il s’agit de sa propre vie.
Dans ce recueil de nouvelles où le ton est plus "noir" que "polar", Villard nous emmènera aussi ailleurs qu'à Paris, jusqu'en territoire Navajo ou au Kazakhstan.
[...] Aujourd’hui tu fais partie des oligarques, non ? dit Sharon.
— Oui mais j’ai une conscience de classe.
[...] Six mois plus tard, Sharon rentrée à Jitikara ne supporte plus le foutu Kazakhstan. La neige, le froid, les poivrots et le gaz sacré que vénère Anatoli.
Un auteur à découvrir et à suivre.

Pour celles et ceux qui aiment les laissés pour compte.
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lundi 14 mars 2022

Bouquin : Usual victims

[...] On n’est pas prêts de tutoyer les anges.

On ne connaissait pas encore Gilles Vincent, un auteur de polars qui vit désormais dans le Béarn.
Avec Usual victims, il nous invite à Tarbes, dans les entrepôts de Titania, un clone d'Amazon, où l'on vient de retrouver une ouvrière qui s'est suicidée par pendaison dans les vestiaires. C'est la quatrième et cela semble un peu plus compliqué que le surmenage dû aux cadences infernales.
Et c'est une drôle d'équipe qui va mener l'enquête : un "couple" de flics locaux mais sans histoire de fesses entre eux puisqu'ils sont tous les deux gays, chacun de leur côté !
C'est très tendance depuis quelques temps.
[...] En gros, en vingt ans à peine, on est passé du statut de paria à celui d’espèce protégée.
Pour faire bonne mesure à ce duo inédit, voici qu'on leur colle dans les pattes un jeune stagiaire, un autiste version Asperger (c'est très tendance aussi, et très pratique dans les polars) !
Le jeune Stéphane Brindille passe son temps à littéralement peser les choses. Il est fan de cinéma américain (d'où le titre) et note tout ce qui lui passe par la tête (et il lui en passe ...).
[...] Cinq carnets. Des Clairefontaine, format 9x14, 96 pages. Tous remplis. Page après page, j’ai consigné ce que je nomme le poids des choses. En fait, je pèse tout et je note le poids précis de chaque objet.
L'exposition qui ouvre le bouquin est un peu maladroite : l'auteur semble pressé de nous mettre au diapason de ses personnages et de démarrer son enquête, on aurait préféré un peu plus de subtilité.
C'est l'Asperger qui va nous servir de guide dans l'enquête, de candide pourrait-on dire s'il n'était évidemment doué d'un regard à l'acuité étonnante qui va en remontrer à ses deux coéquipiers.
Même si Gilles Vincent ne prétend pas à la belle littérature, la première partie du bouquin est plutôt sympa grâce à ces personnages et surtout grâce au jeune Brindille.
😕 Malheureusement à mi-parcours, l'auteur décide de basculer tout cela dans un trop long dénouement où s'enchaînent coups de théâtre capillotractés, scènes effrayantes et péripéties rocambolesques.
On tourne alors les pages avec fébrilité, pressé d'en finir et d'en sortir à peu près indemne.
C'est dommage, tout cela aurait pu donner un bon polar avec un peu plus de maîtrise.

Pour celles et ceux qui n'aiment pas les chiens.
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vendredi 11 mars 2022

Bouquin : Avec la permission de Gandhi

[...] À Calcutta rien n’est jamais facile.

Depuis que nous avions pris le Calcutta-Darjeeling, on est devenu fan de l'écossais d'origine indienne Abir Mukherjee et on s'est donc avidement jeté sur sa dernière livraison d'opium au titre prometteur : Avec la permission de Gandhi, pressé de retrouver l'ambiance surannée des années 20, les intrigues policières à la Agatha Christie, ce contexte historique mal connu et l'humour moderne et insolent de l'auteur qui titille intelligemment le lecteur du XXI° siècle.
Nous voici donc à Calcutta au moment où l'Empire Britannique commence à vaciller et avec lui toute l'époque bénie des colonies : Gandhi mobilise les foules (et en Inde, les foules c'est pas peu dire) pour bouter l'envahisseur hors du sous-continent.
C'est le moment choisi par le prince de Galles, héritier du trône impérial, pour venir visiter le pays et remotiver les troupes restées fidèles à sa couronne : pas facile de maintenir l'ordre pour la police, l'anglais opiomane Sam Windham et son adjoint l'hindou brahmane Sat.
[...] Un mouvement national de masse conduit par un saint dont la stratégie consiste à vous sourire avant d’ordonner à ses disciples de s’asseoir, bloquer les rues et faire semblant de prier.
[...] Le véritable danger ce sont les millions d’opprimés muets qui constituent l’Inde réelle. Pour la première fois ces masses pauvres, illettrées, sans voix, qui représentent les neuf dixièmes de la population de ce pays sont en marche.
[...] Des hommes bruns qui semblent avoir oublié où est leur place se sont emparés des rues.

L'intrigue se déroule donc sur fond d'agitation non-violente des partisans de Gandhi mais elle met également en scène un épisode méconnu des débuts de la guerre chimique lorsque les britanniques "testaient" leurs variantes du gaz moutarde sur les tribus indigènes ...
Les essais britanniques de Rawalpindi existèrent bel et bien, mais un peu plus tard, dans les années 30.

[...] Mon mari voulait créer encore plus d’armes, de meilleures armes. Des armes qui tueraient davantage de fils. Tout cela parce que c’était un défi scientifique.
[...] Si vous connaissiez quelqu’un dont le but est de semer la mort, ne chercheriez-vous pas à l’en empêcher, capitaine ?
– C’est exactement ce que j’essaie de faire, madame.

Est-ce dû à l'habitude, l'usure (c'est le troisième épisode) ou à la présence de l'arrogant Prince Edward ? Mais on sent une certaine amertume désabusée dans les propos de l'auteur d'origine indienne.
Un polar à l'ironie mordante qui prend tout son sens lorsqu'on a déjà lu le récit des événements par Dominique Lapierre et son acolyte Larry Collins.

Pour celles et ceux qui aiment l'Inde.
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mercredi 2 mars 2022

Bouquin : Nueve cuatro

[...] Il y a un truc bizarre qui se trame.

Toujours intéressant de découvrir une nouvelle plume dans le polar français, cette fois celle de Nicolas Laquerrière (apparemment connu comme scénariste tv).
Nueve cuatro est son premier roman.
Laquerrière nous invite donc dans le 9-4, le Val de Marne et ses banlieues pavillonnaires.
Un anti-héros nous sert de guide : Henri, comptable retraité accro aux polars et aux sucres (son diabète vient de lui valoir l'amputation d'un orteil).
[...] Sa femme est morte depuis trois ans. Il a profité de plus de dix ans de sa retraite alors qu’il ne pensait même pas vivre assez longtemps pour l’avoir. Il a vu l’intégrale de Columbo, Hercule Poirot et Maigret plusieurs fois. Tout compte fait, elle commence à le faire chier sa retraite.
D'entrée, la voix de Laquerrière fait entendre sa différence (et il en faut si l'on veut se démarquer dans la surabondance des parutions) : c'est vif, cru, tranchant mais bourré d'humour second degré.
On y parle la banlieue, le verlan et l'argot, mais sans exagération et ça ne rend pas la lecture difficile.
L'auteur évite le misérabilisme convenu ou la bienveillance banlieusarde grâce à une forte empathie pour des personnages nettement dessinés, une sorte de Daniel Pennac du 9-4.
Notre comptable retraité avait l'habitude d'aider une petite voisine pour ses maths tous les mercredis après-midi.
Mais cette semaine, Clara manque à l'appel et semble bien avoir disparu ...
[...] Il sent qu’il y a un truc bizarre qui se trame, il a vu assez d’épisodes de Columbo pour le remarquer.
Henri le comptable s'acoquine avec le caïd du quartier et une petite frappe qui rêvait d'être flic, et voici notre fine équipe partie aux trousses des affreux qui ont sans doute enlevé la jeune Clara.
[...] — Donc tu voulais être flic ? Mais quelle idée… 
— Ouais, je voulais aider les gens, faire des enquêtes, arrêter les méchants, faire des fusillades, faire des poursuites, ce genre de bails. 
— Les flics, ils vont même pas chez les femmes battues, tu crois qu’ils vont faire tout ça ?
Quant à Brahim, le caïd de la zone, il vieillit mal et commence à perdre la boule.
[...] Il avait un truc bizarre. Ils lui ont dit le nom à l’époque mais ça ressemblait à de l’allemand et il l’a oublié. Brahim a juste retenu qu’il perdait la tête. À cinquante ans, il est déjà vieux.
L'exercice est sans prétention autre que celle de retranscrire la vie des banlieues, sans jugement ni manifeste.
L'intrigue se résume donc à une visite touristique des différents gangs de cette banlieue du 9-4 dans la vague perspective de retrouver la jeune Clara. Le propos est un peu court mais pas le bouquin qui s'étire sur plus de 400 pages : c'est un peu longuet.
[...] Henri sait qu’il les fera pas taire, quand ils sont lancés, ils sont lancés. Et en vérité, il a envie de se marrer. Où est-ce qu’ils vont chercher toutes ces conneries ? Il ne le saura peut-être jamais. Il commence à s’avouer qu’au fond, même s’ils le fatiguent, il les aime bien.
C'est cela : des personnages que l'on aime bien mais un peu fatigants à la longue, jusqu'à un final digne de Règlements de comptes à OK Corral.

Pour celles et ceux qui aiment les pavillons de banlieue.
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lundi 21 février 2022

Bouquin : La neuvième cible

[...] Ces tireurs d’élite sèment la panique dans la population.

Honte à tous ceux qui comme nous, ne savaient guère il y a quelques semaines, où situer la Transnistrie, un nom qui évoque tout au plus un vague souvenir d'Hergé et Tintin.
Le russe Pavel Kreniev remet les pendules de la géopolitique à l'heure avec son livre La neuvième cible dont la traduction en français arrive au cœur de l'actualité.
La Transnistrie donc, c'est une petite région qui borde le Dniestr (d'où son nom) entre l'ouest de l'Ukraine et la Moldavie et encore un peu plus loin à l'ouest la Roumanie.
Au XXI° siècle, il existe encore aux confins de l'Europe, des pays sans statut, des nations ignorées, des poudrières qui ne demandent qu'à s'enflammer : la Transnistrie est en effet un "pays" auto-proclamé, reconnu à peu près par personne, surtout pas par ses voisins et même pas par l'ONU.
C'est en fait la Moldavie voisine (très proche de la Roumanie) qui revendique ce territoire où la plupart des habitants souhaiteraient plutôt être rattachés à la Russie (en bons camarades, ils opteraient même pour la regrettée URSS si elle existait encore).
Il est donc vivement conseillé de parcourir wikipédia et quelques cartes avant d'ouvrir le livre !
Un bouquin décapant, bienvenu en ces temps d'abondante propagande occidentale : Pavel Kreniev affiche en effet clairement ses opinions pro-russes et ce gradé de l'ex-KGB (oui, oui) considère même Boris Eltsine comme un pantin à la solde des américains ! Autant dire que son bouquin penche d'un côté très inhabituel pour nous !
Nous voici donc dans les années 90 au cœur du conflit qui opposa la Transnistrie au reste de la Moldavie lorsque le roumain (et l'alphabet latin) devint la seule langue officielle ce qui provoqua l'indépendance auto-proclamée de la Transnistrie russophone et cyrillique (résumé un peu court).
Depuis ces quelques années de guerre, la présence de troupes russes à Tiraspol (capitale officieuse de la Transnistrie) maintient le statu quo.
Toute ressemblance avec le Donbass tout proche serait évidemment coïncidence purement fortuite.
L'histoire commence avec un sniper moldave qui terrorise la population.
[...] Comment se fait-il que, sur le territoire confié à l’armée, des tireurs d’élite opèrent impunément ? Pas plus tard qu’hier, veille de mon arrivée, on a abattu trois personnes en plein centre-ville. Parmi elles, un de nos soldats.
[...] Ces tireurs d’élite sèment la panique dans la population. Nous sommes au bord d’une explosion sociale. Les gens voient que nous sommes incapables de régler les problèmes les plus élémentaires, de leur garantir la sécurité la plus minime.
[...] Cela pousserait les gens vers un rattachement de la Transnistrie à la Moldavie. Il fallait créer une tension sociale. Le tireur d’élite comprenait très bien la tâche qu’on lui confiait. 
Un autre tireur d'élite est envoyé en mission par l'armée russe, pour mettre fin au carnage : sniper contre sniper, c'est le sous-titre du livre.
Mais un sniper peut en cacher un autre et avec ce jeu de cache-cache, le colonel Kreniev nous conte une belle fable où l'amour et la guerre s'entremêlent.
Parfois sa prose part en vrille de manière un peu ampoulée et on sent la traduction un peu rapide. Mais rien qui empêche d'apprécier cette histoire déployée sur un fond historique et géopolitique très intéressant.
[...] Ce jeu à plusieurs coups indéchiffrable et sans règles, lutte mortelle, au bout de laquelle l’un des deux protagonistes doit périr.
[...] – D’après le décompte, avec ce tireur d’élite, combien en a-t-il liquidé ?
– C’est le neuvième, camarade général.
– Il a joué de malchance avec ce neuvième.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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samedi 19 février 2022

Bouquin : Noces de sel

[...] Ton sang se répandra bientôt sur le sable.

On se réjouissait d'avance de retrouver l'excellent Maxence Fermine (celui de Neige par exemple) avec en plus la promesse d'une intrigue située en Camargue, à Aigues-Mortes, la ville des Salins du Midi, ceux de La Baleine : Noces de sel.
Comme tous ses bouquins, celui-ci est un petit bijou d'écriture ciselée autour d'une histoire d'amour à la Roméo et Juliette sous les remparts de la ville de Saint Louis.
Malheureusement l'intrigue n'est guère prenante et l'histoire d'amour entre le "raseteur" et la fille du boulanger manque vraiment de sel.
Tout cela ne semble que le prétexte à une découverte de la ville d'Aigues-Mortes, son histoire, ses traditions taurines, ses fêtes votives, ses vignobles et ses salins, ... un dépliant touristique qui ressemble bien à une aimable commande.
[...] Le raset est bien l'art de savoir frôler l'animal dans l'arène. Pas de combat comme dans la corrida, mais un jeu où le taureau n'est jamais mis à mort et où le bon raseteur, agile comme un danseur, doit avoir le sens du spectacle.
Un petit opuscule un peu décevant mais qui fera plaisir aux amoureux de cette belle région.

Pour celles et ceux qui aiment la Camargue.
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