vendredi 14 janvier 2022

Bouquin : Le couteau

[...] Détective privé. Ou devrais-je dire détective givré ?

Suite de notre série "relectures de Jo Nesbø" : après Le fils, voici Le couteau qu'on avait lu, peu après sa sortie, début 2020 en plein confinement.
Et avec du vrai Harry Hole dedans.
Avouons que le début du bouquin est un peu plombant : Harry Hole se noie dans l'alcool, on a l'habitude, pour oublier son chagrin d'amour puisqu'il n'est plus avec la belle Rakel.
[...] Alors pourquoi les choses avaient-elles mal tourné ? Parce qu'il était lui, bien sûr. Harry fucking Hole. « The demolition man », comme l'appelait Øystein.
Et voilà que son chagrin redouble (et les doses d'alcool aussi) lorsque la belle Rakel est assassinée ! Ça commence fort ! Remettez-moi un verre.
Heureusement, le naturel du meilleur flic d'Oslo va prendre le dessus.
[...] Trois heures de l'après-midi, Harry cessa de boire.
Les amateurs de fausses pistes ne seront pas déçus : au premier tiers du bouquin, le coupable est déjà démasqué et passe aux aveux !
[...] Vous êtes ici en tant que détective privé. Ou devrais-je dire détective givré ?
[...] Kaja le dévisagea. « Tu déconnes ? 
— Non. Il apparaît qu'il n'y a aucune limite morale à ce que je suis prêt à faire pour prendre Svein Finne. 
— Je ne l'aurais pas formulé autrement.
Ce n'est certainement pas le meilleur de la série "Harry Hole" mais tout aussi sûrement l'intrigue la plus tortueuse et la plus tordue de ladite série.

Pour celles et ceux qui aiment les flics imbibés.
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samedi 8 janvier 2022

Bouquin : La félicité du loup

[...] Tu sais que les loups sont de retour ?

On avait tenté une première incursion dans l'univers montagnard de l'italien Paolo Cognetti  avec Les Huit Montagnes.
La randonnée, trop autobiographique, s'était révélée un peu décevante.
On a quand même décidé de remettre cela avec La félicité du loup.
Nous voici donc repartis pour le massif du Mont Rose où l'on retrouve le grand air de la montagne, les saisons qui passent, la prose simple mais élégante de Cognetti, ses tranquilles descriptions de la vie en altitude pour des citadins en rupture de ban qui ont trouvé là-haut un "refuge".
L'auteur ne se renouvelle guère mais cette fois le trait est plus sûr, le pinceau plus maîtrisé, la peinture moins nombriliste et Cognetti nous donne sa version transalpine des vues du Mont Fuji.
Quelques personnages se croisent sur les pentes du Mont Rose, quelques saisons passent, et le lecteur partage quelques moments de leurs vies, avec ceux qui montent, ceux qui repartent, ceux qui restent ou qui reviennent, comme les loups qui vont de vallée en vallée.
[...] Plus tard ils firent l'amour de la façon qu'ils étaient en train d'apprendre, et qui allaient devenir la leur.
[...] Tu ne te lasses jamais de cuisiner ?
Non, au contraire. C'est quelque chose qui me détend beaucoup.
[...] Il dit : Tu sais que les loups sont de retour ?
Alors c'est vrai ?
Oui, et ils sont même nombreux.
Ma foi, ils peuvent bien le reprendre cet endroit, tu crois pas ? De toute façon, il n'y a plus personne.
Quelques pages pour une courte échappée en montagne, un moment zen, épuré : la référence à Hokusai n'est pas usurpée.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
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vendredi 7 janvier 2022

Bouquin : Le Fils

[...] Ça devait être lui. Le Fils. Il était revenu.

Quel plaisir de relire Le fils du norvégien Jo Nesbø  l'un de nos auteurs de polars préférés.
Un épisode que l'on avait découvert à sa sortie en 2015 [clic] mais que l'on vient de relire avec beaucoup de plaisir.
On l'a déjà dit, Nesbø est sans doute l'auteur européen de polars le plus "américain" et ses bouquins, même s'ils se passent à Oslo (ou parfois en "province" à Bergen !), ses bouquins sont construits comme les meilleurs thrillers US.
Et Le fils est sans aucun doute l'un de ses meilleurs polars même si son détective fétiche Harry Hole, n'y apparaît pas.
D'entrée de jeu cet épisode nous plonge dans les bas-fonds de la pègre de la capitale norvégienne.
Dehors, on croise sdf, toxicos et prêtres douteux, à l'intérieur, on hallucine dans une prison de haute sécurité lorsqu'on découvre la combine manigancée par le directeur de la taule et des avocats véreux : en échange de dosettes d'héroïne, faire porter le chapeau d'assassinats commandités à l'un des prisonniers, Sonny, un jeune drogué incarcéré depuis des années qui n'a plus rien à perdre ou qui a déjà tout perdu.
Il y a quelque chose de pourri au royaume de Norvège.
[...] C'est une longue histoire. Il a été question pendant plusieurs années d'une taupe dans nos services qui rapportait tout directement à une certaine personne qui dirige l'ensemble ou presque du trafic de stupéfiants et de la traite d'êtres humains dans Oslo.
Mais les choses vont changer lorsque Sonny va découvrir par hasard que son père ne s'était pas, comme tout le monde l'a cru, donné la mort pour échapper à une accusation de flic ripoux. Des amis bien intentionnés l'avaient suicidé pour se débarrasser d'un policier trop intègre et maquiller des affaires de corruption.
[...] « Je connaissais ton père », dit Johannes Halden. [...] « J'étais son indic », dit Johannes. Sonny était assis dans le noir contre le mur du fond, et on ne pouvait pas voir son visage. Johannes n'avait pas beaucoup de temps, bientôt ils seraient enfermés chacun dans leur cellule pour le soir. Il inspira. Car elle allait sortir maintenant, la phrase qu'il se réjouissait et redoutait tout à la fois de prononcer, la phrase dont les mots étaient enfouis si profondément dans sa poitrine qu'il craignait qu'ils n'aient pris racine et ne puissent plus sortir. « Ce n'est pas vrai qu'il s'est suicidé, Sonny. » Voilà. C'était dit. Silence. « Tu ne dors pas, Sonny ? »
Dès cette première partie alors même que rien n'a vraiment commencé, on est happé par cette histoire : sans doute est-ce dû à l'épaisseur des personnages, les gentils comme les méchants.
Et puisque Harry Hole n'est pas au rendez-vous c'est un duo de flics mal assortis et bien sympathiques qui mène l'enquête : lui est un vieux briscard, un des derniers flics intègres de la police d'Oslo visiblement, et elle une grande sauterelle d'un blond nordique, une intellectuelle ambitieuse qui potasse ses bouquins de droit pendant les pauses car elle n'a pas l'intention de moisir bien longtemps à l'étage de la brigade criminelle.
Le fils Sonny a donc décidé de reprendre son destin en main, de régler ses comptes et ceux de son père et d'actionner lui-même le bras de la Justice : les affreux peuvent numéroter leurs abattis.
[...] Ça devait être lui. Le Fils. Il était revenu.
[...] Il faut bien que quelqu'un mette de l'ordre dans toutes ces saloperies ici-bas.
[...] Vous savez ce que son père, Ab, disait souvent ? déclara-t-il en tirant un peu sur son pantalon. Il disait que le temps de la grâce est passé et que le temps du châtiment est venu. Mais comme le Messie est apparemment en retard, c'est à nous de faire le travail. Il n'y a personne d'autre que Sonny qui puisse les punir.
[...] Il s'en prend à ce qui est pourri dans notre société. 
— Mais il est lui-même un criminel. 
— C'est précisément tout l'intérêt de l'histoire.
Rares sont les polars où le lecteur prend fait et cause pour le serial-killer !
On jubile de suivre pas à pas Le fils qui va punir les méchants par là où ils ont pêché, et qui à sa façon, va rendre une justice très personnelle, puisque ni celle des hommes ni celle de dieu ne se soucie de nous.
Un thème cher à Jo Nesbø.
Mais on a aussi appris que cet auteur était passé maître dans l'art de nous faire suivre de longues fausses pistes au cours de ses intrigues tortueuses : Le fils n'échappe pas à la règle et le lecteur aura finalement droit à quelques jeux de miroirs et quelques surprises où la morale sera encore un peu plus malmenée.

Pour celles et ceux qui aiment les justiciers.
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Bouquin : Betty

[...] Devenir femme, c'est affronter le couteau.

Voilà un gros pavé que ce Betty de l'américaine Tiffany McDaniel qui fait la Une des blogs depuis plusieurs mois.
L'auteure y raconte sa propre saga familiale sur trois générations : Betty est sa mère, née dans les années 50 d'une mère blanche et d'un père Cherokee au sein d'une famille de huit enfants.
La peau de Betty était plus métissée que celle de ses frères et sœurs : son père la surnommait fièrement sa Petite Indienne mais les voisins, moins sympas, la moricaude.
L'histoire d'une famille haute en couleurs racontée d'une plume alerte.
La renommée du bouquin se comprend vite : il suffit de quelques pages pour que la prose magique de Tiffany McDaniel accroche le lecteur.
Une ambiance qui rappelle un peu celle de L'oiseau moqueur (d'où le succès du bouquin sans aucun doute) : une histoire racontée à hauteur d'enfant certes, mais sans niaiserie et avec des yeux et des mots d'adulte.
[...] Devenir femme, c'est affronter le couteau. C'est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d'avoir les genoux assez solides pour passer la serpillère dans la cuisine tous les samedis.
[...] Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde ... ? C’est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu’il y soit.
Le bouquin est tout imprégné de la poésie et de la magie du grand-père Cherokee ce qui donne des pages superbes comme celle-ci (Betty y parle de son petit frère Lint que l'on a deviné pas tout à fait "normal") :
[...] Lint avait un visage d'enfant. Il avait un visage d'enfant et les yeux d'un vieil homme. Il avait un visage d'enfant et les yeux d'un vieil homme inquiet.
- Septembre l'apaisera, a dit Papa. Et toutes ses peurs détaleront devant lui comme un renard qui s'enfuit dans la nuit.
Papa disait cela chaque mois, comme si une nouvelle page du calendrier s'apparentait à l'ouverture d'une porte. Mais quand septembre est arrivé, suffisamment mince pour se glisser entre les branches d'un arbre, Lint a attrapé ce que Papa a appelé la tremblote des scarabées en raison du fait qu'il tremblait un peu à la manière de certaines larves.
- Il n'a que quatre ans, a dit Papa. Ce n'est qu'un enfant. Et les enfants croient qu'on ne les voit que quand ils bougent. Ça n'est que ça. Il bouge simplement pour qu'on n'oublie pas de le voir. Pour qu'on sache que, dans cette maison, il est là, avec nous.
Comme Lint continuait à trembler, Papa l'a porté dehors, devant un grand feu qu'il avait allumé dans le champ. Puis il s'est chauffé les mains aux flammes vives et orangées. Ensuite il les a posées sur Lint.
- Je te vois, mon garçon, a-t-il dit en appuyant les mains sur la poitrine de Lint. Je te vois.
Le tremblement s'est arrêté, d'abord dans le bras droit, puis dans le gauche.
- Je te vois.
Ses jambes ont cessé de trembler, puis sa tête a suivi.
- Je te vois.
Quand Lint a été aussi immobile que l'herbe autour d'eux, Papa a dit :
- C'est bien, mon garçon. Je te vois.
Lint s'est redressé et a souri.
Il y aura de nombreux autres passages tout aussi bien écrits mais beaucoup moins cool car on ne grandit pas tranquillement dans ces familles où l'amour se fait souvent rare et que les voisins regardent d'un sale œil.
Malheureusement c'est beaucoup beaucoup trop long (plus de 700 pages !).
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur se demande où l'auteure veut bien en venir, y'a-t-il un autre sens, ou bien est-ce vraiment le seul plaisir de feuilleter les trop nombreuses photos de famille qui dormaient dans le grenier ?
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur commence à lire en diagonale, essayant de pêcher ici ou là quelques propos autres que la meilleure façon de faire des conserves de prunes.
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur en a bientôt assez de ce misérabilisme qui accable cette pauvre famille où il faut éviter un père ou un frère un peu trop aimant, où il faut éviter la bêtise raciste des voisins.
Quel gâchis pour une si belle plume.

Pour celles et ceux qui aiment les indiens.
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dimanche 2 janvier 2022

Bouquin : La voie des morts

[...] Mais j'ai essayé, pourtant. Je suis désolé.

L'américain Neely Tucker  est un journaliste réputé (il est passé à deux doigts du Pulitzer) : à la fin des années 90 il a suivi l'enquête longue et laborieuse de la police à la recherche d'un tueur en série à Washington.
Il s'est librement inspiré de ces faits pour son roman policier : La voie des morts.
Le bouquin date de 2014 mais a le charme des ambiances à l'ancienne : on est à la toute fin du siècle dernier, le héros est un vrai journaliste d'avant les brèves numériques qui ont nous envahis et l'auteur rend même hommage à son aîné Elmore Leonard.
Dans un quartier pauvre de Washington, à deux pas de la Cour Suprême, la fille d'un juge fédéral est assassinée dans une ruelle. 
Trois blacks qui l'avaient un peu chahutée font rapidement des coupables parfaits.
[...] Les parents sont déjà sur place. Ils sont avec le chef de la police, en ce moment même, juste de l'autre côté du barrage. Le FBI est là. Il y a aussi les services secrets, des flics, et le maire. Tu parles d'un putain de rassemblement… La gamine était à son cours de danse ou un truc dans le genre.
[...] Trois jeunes Blacks avaient assassiné une jeune fille blanche. Voilà l'info par laquelle tout ce merdier démarrerait.
Mais, contrairement à la police, le journaliste Sully Carter ne se contente pas des évidences trop faciles et il n'a pas oublié les disparitions précédentes dans ce même quartier défavorisé, restées sans suite car les jeunes filles avaient le tort d'être latinos ou blacks, elles n'étaient ni blanches ni filles d'un juge fédéral en vue.
[...] Alors comme ça, il n'y avait pas seulement trois jeunes femmes tuées, mortes, ou disparues dans la même rue, et toutes à moins de deux cents mètres les unes des autres au cours des dix-huit derniers mois.
Délaissant les flics à leur fausse piste, le journaliste mène son enquête sur la base de quelques tuyaux que lui refile un caïd du quartier.
Sully Carter est l'incarnation de l'ancien reporter de guerre aux cicatrices de baroudeur solitaire qui dilue ses fantômes dans le bourbon, ce qui n'est plus vraiment dans l'air du temps et lui vaut quelques accrochages avec la direction du journal.
Son obstination pour la vérité et son fichu caractère lui permettront-ils d'élucider cette affaire ou plutôt ces affaires ? Le lecteur ira de surprise en surprise jusqu'à la toute fin.
[...] Il réglerait ce merdier, se dit-il. Il réparerait ce qui devait l'être.
Tout cela est très classique, l'intrigue comme le style et l'ambiance, mais c'est justement ce qui fait tout le charme de ce polar solide et bien écrit.
On sent l'envie de l'auteur de nous faire partager le travail des journalistes et on est passé à deux doigts, non pas du Pulitzer, mais bien du coup de cœur.
La série Sully Carter continue avec un autre épisode paru en anglais dont on attend la version française. 

Pour celles et ceux qui aiment le journalisme.
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samedi 1 janvier 2022

Bonne année 2022 !

Bonne année 2022 à toutes et à tous !

On vous souhaite tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année et on commence par une petite rétrospective de quelques uns de nos coups de cœurs de l'an passé avec uniquement des romans récents parus en 2021.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !

Cliquez sur les liens pour lire le billet original en entier.


Rappelons au passage que nos "nouveautés" sont régulièrement répertoriées par Bibliosurf.

 Côté romans, on ne peut que vous conseiller vivement celui de l'américaine Casey Cep : Les heures furieuses.
La journaliste dresse le portrait de Harper Lee, l'auteure du si célèbre Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur
Harper Lee n'écrivit malheureusement que cet ouvrage, sans doute victime d'un succès trop grand et trop rapide.
On apprend qu'elle contribua par contre grandement à la création d'un bouquin encore plus célèbre : De sang froid, de Truman Capote dont elle était l'amie d'enfance.
Avec son premier roman, Casey Cep revient sur la genèse et l'écriture de ces best-sellers : L'oiseau moqueur, De sang froid ... mais aussi ce mystérieux second roman qu'Harper Lee avait entrepris mais qui ne verra jamais le jour.


 Côté romans encore, une fois de plus un premier roman avec Mon mari de Maud Ventura.
Du haut de ses vingt-huit ans Maud Ventura frappe fort avec ce bouquin sur les questions amoureuses (un sujet qu'elle connait bien à la radio). 
Sa prose soignée accroche tout de suite le lecteur. 
D'autant plus que le ton est donné rapidement : l'auteure entreprend de disséquer l'amour obsessionnel d'une femme pour son mari, une folie douce un peu inquiétante.
Le ton reste léger même si parfois on se demande comment cette fable va bien pouvoir finir autrement que dans le drame et la catastrophe. Mais le lecteur n'est pas au bout de ses surprises ...


 Côté romans toujours, allez un petit dernier et c'est toujours un premier roman, celui du jeune texan Rye Curtis : Kingdomtide qui se présente comme un thriller en pleine nature sauvage.
Un petit avion de tourisme s'écrase en pleine montagne (les Bitteroots au Montana) et des passagers, seule survivra Cloris 72 ans : son mari et le pilote périssent dans le crash. 
Plus bas dans la vallée, la ranger Lewis est persuadée qu'il y a des survivants et persiste dans les recherches.
Cette prose est truffée d'irrévérences et tous les personnages ont un petit grain dérangeant. Sans cesse, le lecteur se laisse surprendre au fil des phrases par un détour ironique, une amère dérision ou une chute carrément loufoque.
Une remarquable écriture, un évident talent de conteur et une profonde et bienveillante empathie pour des personnages vraiment très attachants..

 Côté polars ou thrillers, le dernier bouquin du français Cédric Bannel est sorti tout juste au moment où les derniers américains quittaient Bagram en Afghanistan ... laissant le champ libre aux talibans comme on le sait maintenant.
Le pays n'est donc guère à la fête, mais c'est avec grand plaisir que l'on retrouve dans cet épisode L'espion français, le qomaandaan Oussama Kandar et ses amis kaboulis.
L'intrigue est de la même veine que celles des derniers bouquins [clic] : une immersion empathique dans ce pays troublé, un mélange d'espionnage international, d'intrigue policière locale et de démêlés politiques afghans.
Cédric Bannel n'a rien perdu de son empathie pour le bon peuple afghan, celui de l'islamisme modéré : c'est vraiment ce qui fait tout le charme de ses bouquins et les distingue de la plupart de ceux de ses confrères.

 Toujours côté thrillers, le très remarquable bouquin de Frédéric Paulin qui était présent à Gênes lors du sommet du G8 à l'été 2001.
Il en est revenu bouleversé par des scènes dignes des dictatures fascistes sudaméricaines : la boucherie de l'école Diaz, les tortures de la caserne de Bolzaneto et bien sûr le décès de Carlo Giuliani abattu par un carabinier pris au piège.
Paulin s'empare de ces événements réels et les met en perspective dans un sacré roman : La nuit tombée sur nos âmes.
Un thriller passionnant comme on les aime, appuyé par une rigoureuse enquête de journaliste comme on les aime : que du bonheur pour ce salutaire travail de mémoire contemporaine.
Un devoir de mémoire indispensable parce que quelques semaines plus tard, le monde entier oubliera Gênes lorsque deux tours s'écrouleront à New York.
Et un rappel salutaire : c'était hier tout juste et l'actualité nous montre que le fascisme n'est jamais aussi loin qu'on voudrait bien le croire.

 Côté voyages encore un premier roman, celui de la bretonne Caroline Hinault qui nous emmène pour une virée sauvage en Arctique. 
Solak est une histoire étonnamment virile et féroce, au bord de l'océan arctique, dans une minuscule base militaire et scientifique. 
Ils ne sont que quatre à se partager les baraquements : confinés aux confins du monde, ils se considèrent à part des "terriens" comme ils nous appellent.
Un peu comme une prison à ciel grand ouvert, perdue dans l'immensité blanche de la banquise.
C'est fort, puissant, presque lyrique parfois, mais c'est vraiment très prenant, et le moins que l'on puisse dire c'est que la gente masculine ne sort pas grandie de cette terrible et sombre histoire.

 Côté nouvelles on aura lu plusieurs recueils cette année [clic] mais s'il faut en choisir un, ce sera Kerozene de la belge Adeline Dieudonné qui nous propose une escale dans une station-service de nuit au bord d'une voie rapide. 
On va y croiser une douzaine de personnages et autant de "tranches de vie" réunies par un fil rouge très ténu.
Autant de personnages un peu déjantés, autant de portraits un peu décalés. 
Il y a comme une ligne de faille qui traverse la station-service au bord de l'autoroute et les personnages semblent tout prêts de s'y précipiter la tête la première. 
Eux-mêmes sont un peu fêlés, peut-être pour laisser passer la lumière comme dit la chanson. 
Par delà un air tragi-comique, c'est noir, cru, grinçant.

 Côté BD enfin, peu de nouveautés lues cette année (plutôt des relectures) mais une sortie remarquable tout de même : les deux tomes de Il faut flinguer Ramirez de Nicolas Petrimeaux qui vient du monde du jeu vidéo et cela nous vaut un très beau dessin, nerveux et explosif ainsi qu'une mise en page très soignée (l'auteur parle même de mise en scène).
Un thriller au second degré, façon Tarantino, un look un peu ringard des années 80, avec dans le rôle principal, le fameux moustachu Ramirez, dépanneur d'aspirateurs, extrêmement taciturne ou bien carrément muet, et visiblement tueur à gage à ses moments perdus.
À ses trousses on trouve pêle-mêle : des flics obtus, des méchants truands et des jolies pépés.
Avec son flegme imperturbable, le silencieux Ramirez traverse une mise en page orangée où sont même insérés (c'est à la mode) de faux articles de journaux et de fausses pubs, tout cela avec un humour ravageur.

Bonnes lectures et bonne nouvelle année !

vendredi 31 décembre 2021

Bouquin : Inavouable

[...] Y' a un truc qui cloche, dit-elle.

Le polonais au nom imprononçable, Zygmunt Miłoszewski, est de retour avec une nouvelle série, un peu plus thriller et un peu moins polar que celle que l'on avait découverte avec le procureur Teodore Szacki il y a déjà quelques années [clic].
Nous faisons donc connaissance avec le docteur Zofia Lorentz, docteur en histoire de l'art, spécialisée dans la récupération d'œuvres "égarées" qu'elle se charge de réintègrer au patrimoine national.
[...] Le docteur Lorentz était une personne querelleuse, intransigeante, dotée d’une intelligence pernicieuse et incapable de compromis.
Avec Inavouable, elle part en quête du célèbre portrait de jeune homme peint vers 1515 par Raphaël, tableau réputé pour être l'équivalent masculin de la Joconde.
Une (vraie) peinture conservée au musée de Cracovie jusqu'en 1939 avant l'arrivée des nazis, perdue depuis, mais sans doute pas pour tout le monde : toutes les hypothèses sont permises et l'auteur entend bien avancer la sienne !
Depuis ses débuts, Miloszewski n'a rien perdu de sa liberté de ton : ses propos iconoclastes et ses saillies mordantes font toujours mouche, n'épargnant personne et surtout pas ses propres compatriotes, même lorsqu'il s'attaque à des sujets sensibles comme ceux de la dernière guerre.
[...] C’était dommage qu’ils soient nés dans ce pays qui n’avait jamais eu de bol. Vraiment, on avait de la peine à croire qu’ils avaient vécu ici toutes ces années en compagnie des Juifs. Les deux peuples les plus malchanceux du monde côte à côte, comme dans une putain de réserve naturelle de perdants.
[...] Pour les marchands d’art d’Amsterdam et de Paris, ce fut la meilleure période de l’histoire. Quand les Américains ont chassé les Allemands, tout le monde les pleurait à grosses larmes.
— Vous plaisantez ?
— Pas le moins du monde.
Une fine équipe accompagne le docteur Lorentz dans sa quête : un espion qui cache ses talents de Tom Cruise derrière un look d'inspecteur des finances, une voleuse suédoise au sang chaud - sorte de Fantomas des galeries d'art, et l'ex du docteur Lorentz - un dandy marchand d'art ...
Leur mission s'apparente à celle des célèbres Monuments Men de Eisenhower et le récit de Miloszewski est monté comme un film hollywoodien : avec ce scénario Spielberg pourrait sans problème tourner Les aventuriers de la Peinture Perdue.
Bien entendu, la mission de "sécurisation" du tableau ne se déroulera absolument pas comme prévu car attention, une peinture peut en cacher une autre ...
[...] Tout le monde n’a pas à approuver notre mission, ni la manière dont nous allons l’exécuter.
[...] — Y' a un truc qui cloche, dit-elle.
Humour, suspense, histoire, aventures, le cocktail est plutôt réussi, le style de Miloszewski est toujours aussi décapant voire dérangeant, et l'on apprend plein de choses sur le marché de l'art et ses trafics (et pas seulement ceux des nazis).
Le bouquin est un peu long (quelques voyages en Europe rallonge inutilement la sauce) mais le final est aussi intéressant que surprenant.

Pour celles et ceux qui aiment les peintures.
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samedi 25 décembre 2021

BD : Sangoma

[...] Et surtout, on ne remue pas le passé.

Après Zulu Caryl Férey nous invite à nouveau en Afrique du Sud post-apartheid.
La nation construite dans la douleur peine encore à trouver ses couleurs "arc-en-ciel" pour sortir de l'antagonisme noir & blanc et pas sûr qu'un remède de Sangoma (un guérisseur, un sorcier) suffise à lui redonner des couleurs.
Férey et son dessinateur, Corentin Rouge, nous plongent au cœur des discussions sur la redistribution des terres accaparées.
Pendant les débats houleux au parlement, un meurtre est commis dans une exploitation vinicole.
C'est un flic blanc qui va mener l'enquête : Shane Shepperd traîne son look de Bob Morane entre les townships et une trop jolie maîtresse black.
Tout cela nous vaut de belles pages sur les vignobles du Cap ou ses townships.
[...] Personne ne veut faire un pas vers l'autre, comme si les positions s'étaient figées du temps de l'apartheid.
[...] C'est plus l'apartheid, mais on s'échine pareil pour gagner de moins en moins. La ferme est une exploitation, oui, et c'est nous qu'on exploite. La réforme agraire va changer les choses, je vous le promets !
[...] Le meurtre de cet ouvrier agricole est repris en boucle sur les réseaux sociaux pour raviver de vieux conflits.
Comme on pouvait s'en douter avec Férey, le texte est très explicatif mais l'album réussit à condenser dans ses quelques 150 pages, une intrigue complexe où tous les personnages sont reliés les uns aux autres : Bob Morane (!) aura bien du mal à démêler les mensonges, ceux d'aujourd'hui comme ceux du passé.

Pour celles et ceux qui aiment le monde en noir et blanc.
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mercredi 22 décembre 2021

Bouquin : Les huit montagnes

[...] Il n'y a rien de mieux que la montagne pour se souvenir.

On a voulu faire la connaissance de l'italien Paolo Cognetti et on a commencé avec Les huit montagnes.
L'auteur y retrace une amitié, depuis l'adolescence  jusqu'à l'âge adulte.
L'essentiel se passe en montagne, dans les Dolomites, au pied du Mont Rose.
Paolo Cognetti nous y parle de sa famille où chacun avait son altitude préférée : la mère aimait la forêt, lui préférait les alpages un peu plus haut et le père enfin était attiré par la pierraille et la glace des sommets.
Cela nous vaut de belles pages sur la montagne mais reste très autobiographique : ce n'est pas vraiment notre tasse de thé et on a eu du mal à se passionner pour les souvenirs du sieur Cognetti.
Dommage, car sa prose est celle d'une belle plume.
[...] J'avais appris à poser les questions des adultes, en demandant une chose pour en savoir une autre.
[...] Il n'y a rien de mieux que la montagne pour se souvenir.
[...] C'était ma mère qui nous donnait des nouvelles l'un de l'autre, habituée qu'elle était à vivre parmi des hommes qui ne se parlaient pas.
PS : La félicité du loup, sera plus réussie.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
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vendredi 17 décembre 2021

Bouquin : Fenua

[...] On voudrait toujours être ailleurs que là où on est.

Patrick Deville n'est jamais aussi bon que lorsque sa prose érudite et lumineuse parvient à se faire oublier derrière la puissance d'une histoire qui n'est pas la sienne comme dans le remarquable Peste et choléra.
Ici l'écriture de l'écrivain-voyageur s'avère un peu moins légère quand il raconte ses propres périples comme ici à Tahiti, au Fenua (le Fenua, la terre ou le pays en VO tahitienne, comme lorsque l'on dit bienvenue au pays).
Reste tout de même une belle langue, érudite et subtile, et un de ces bouquins qui rendent le lecteur un peu plus intelligent pendant quelques pages.
En Polynésie, nous allons évidemment croiser les routes des géants de la mer, de la littérature et même de la peinture : Bougainville, Cook, Melville, la dynastie des Pomaré, Stevenson, Segalen, Loti et la famille Gauguin et bien d'autres encore.
Celles d'illustres inconnus également comme le chirurgien de marine Gustave Viaud, premier photographe de Tahiti. Le bon docteur nous présentera son frère Julien qui se fera un nom plus tard : celui de Pierre Loti !
Deville est toujours très habile à nous surprendre avec des anecdotes amusantes, des détails étonnants et les liens mystérieux ou les faces oubliées de figures illustres que l'on ne connait finalement que sous les traits stéréotypés d'images d'Epinal.
Comme dans tous ses bouquins, Deville nous donne une pétillante leçon buissonnière d'histoire-géo-culture : il nous mène par la main sur des chemins de traverse à débroussailler, des sentiers à défricher et déchiffrer.
Il passe du coq au fil et de l'âne à l'aiguille, de la littérature à la peinture, de l'histoire coloniale à l'exploration navale, d'un siècle à l'autre.
Ces sautillements culturels pourront dérouter certains lecteurs et les pages seront inégales selon que l'on s'intéressera plutôt à tel ou tel autre personnage voyageur mais tous ces morceaux de biographies forment un parcours pétillant d'intelligence.
On y croise même Elsa Triolet ou Simenon ! À croire que toute l'intelligentsia française s'était donné rendez-vous au milieu du Pacifique !
Il sera bien sûr beaucoup question de peinture et de Gauguin. Le bouquin lui-même est comme un petit musée où l'on déambulerait devant une galerie de tableaux : d'un illustre peintre à un autre écrivain, on navigue d'île en île de cet immense archipel, des îles de la Société aux Marquises jusqu'à celle de Pâques, d'une époque à l'autre.
[...] On voudrait toujours être ailleurs que là où on est, arpenter les recoins de ce monde qui est notre geôle.

Pour celles et ceux qui aiment le Pacifique.
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dimanche 12 décembre 2021

BD : Zaï zaï zaï zaï

[...] Vous avez la carte du magasin ?

La tournée du spectacle monté par Paul Moulin (on vient de le voir et c'est une adaptation difficile mais sympa et très vivante) est l'occasion de ressortir de nos étagères la BD de Fabcaro (aka Fabrice Caro) : Zaï zaï zaï zaï.
Il y a même un film qui va sortir en février 2022 avec Jean-Paul Rouvre !
L'album date lui de 2015 mais n'a pas pris une ride, bien au contraire ! 
Cette histoire farfelue (mais en apparence seulement) résonne d'autant plus fort dans notre monde d'après, comme l'on dit désormais.
Le scénario absurde part d'un fait divers : un jeune homme se retrouve à la caisse d'un supermarché en ayant oublié sa carte de fidélité ...
Les vigiles interviennent, le jeune homme s'enfuit et c'est la cavale, la Une des journaux télévisés, la psychose dans les rues, ...
Fabcaro épingle pas mal de travers de notre société bien pensante et de consommation : le trait est féroce, décalé, percutant, très actuel, dérangeant et politiquement incorrect.
Et chacun en prend pour son grade : les flics et les journalistes, les profs et les complotistes (oui, déjà en 2015), les ados rebelles et les vieux cons, les bobos et même Monsieur et Madame Toutlemonde (c'est à dire vous et moi).
Bref, ça fait du bien.
[...] - Voilà, hier je suis allé faire les courses, j'ai utilisé ma carte et ...
nous ne sommes plus qu'à 37 points de l'appareil à raclette !
- Ooooh Stéphane ! Parfois j'ai peur que tout cela ne soit qu'un rêve.
- Mon amour je t'aime tant.

 





Pour celles et ceux qui aiment les cartes de fidélité.
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vendredi 10 décembre 2021

Bouquin : Grand calme

[...] C'est une très mauvaise idée.

Décidément, l'année 2021 aura été riche en explorations polaires !
Le canadien Giles Blunt nous invite dans ses terres, ou plus précisément dans ses terres arctiques au nord du Groenland et des îles Ellesmere.
Soyons plus précis encore, puisque ce ne sont pas tout à fait des terres mais des morceaux de banquise à la dérive le long du gyre de Beaufort, sur lesquels sont implantées les "stations dérivantes" où des baraques hébergent pendant de longs mois de quasi solitude, quelques chercheurs et leur labo.
Des régions où règne habituellement un Grand calme.
Dès les premières pages, ça sent pas bien bon malgré le vent glacé, le jour où débarque sur la banquise l'épouse de l'un des chercheurs, une scientifique elle aussi.
[...] Un passager est sorti de l'avion alors que nous approchions.
C'est qui ça ? ai-je demandé.
Rebecca Fenn - la femme de Kurt.
Sa femme ? Je croyais qu'ils étaient séparés.
Oui, mais elle est là pour un projet perso. C'est strictement professionnel, du moins à entendre Kurt.
C'est une très mauvaise idée.

Plus au sud (si l'on peut dire !), dans un coin reculé et gelé de l'Ontario, un duo de flics tombe sur le cadavre d'un homme assassiné dans un motel isolé. Il était avec sa maîtresse qui a disparu et que l'on retrouvera bientôt morte de froid.
Et il y aura d'autres cadavres dans la neige.
Qu'est-ce qui peut bien relier ces deux intrigues (à part le froid) ?
Voilà un départ qui semblait prometteur mais malheureusement la glace ne prend pas et l'ennui guette le lecteur. 
Un lecteur qui a bien du mal à s'intéresser aux scientifiques perdus sur leur morceau de banquise et ça traîne en longueur.
Un lecteur qui trouve inutile la répétition vraiment lourdingue de passages trop racoleurs où la jolie fliquette affronte le tenancier d'un club échangiste plus ou moins SM : c'est répétitif et graveleux, d'autant que le lecteur se doute bien que l'affreux jojo ferait un suspect bien trop évident.
Un lecteur qui devine d'ailleurs assez vite (un indice déposé bien en évidence) comment les deux histoires vont se rejoindre, du moins dans les grandes lignes.
Le dernier quart du bouquin voit les intrigues se dénouer enfin mais cela ne suffit pas racheter le tout un peu indigeste.
[...] - On a la moindre idée d'où il a pu aller ensuite ? demanda Jerry.
- Un endroit froid.
- Ça pourrait être n'importe où.
- En effet.

Pour celles et ceux qui aiment frissonner (de froid).
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mardi 30 novembre 2021

Bouquin : La femme au manteau bleu

[...] Vous avez déjà entendu parler de Rembrandt ?

Avec ses gros thrillers, Deon Meyer est une valeur sûre du roman sudaf et plus largement du rayon polar.
Le voici qui nous offre un petit (moins de 200 pages) interlude.
La femme au manteau bleu nous emmène toujours en Afrique du Sud, au Cap, où le duo d'enquêteurs habituels, les "Hawks" Cupido et Griessel, hérite du cadavre d'une femme blanche retrouvée nue au bord d'une route et lavée à l'eau de Javel.
Les premiers éléments de l'enquête montre que la dame était une britannique, spécialiste du marché de l'art, venue au Cap pour un tableau d'un peintre hollandais du XVII°, Carel Fabritius, élève de Rembrandt et plus tard maître de Vermeer, le peintre du célèbre Chardonneret (oui, celui de Donna Tartt).
[...] - Qui ? demande Cipido.
- Fabritius, dit le professeur, légèrement déçu.
- Nous ne savons pas de qui il s'agit, reconnaît Griessel.
- Le Chardonneret ?" insiste Wilke encore plein d'espoir.
Ils secouent la tête.
"Donna Tartt ?" murmure le professeur, dont le ton suggère qu'il s'attend à leur réaction.
Leurs visages indiquent que ce nom ne leur dit rien.
"Vous avez déjà entendu parler de Rembrandt ?
- Naturellement." La mine de Cupido s'éclaire. "Tout le monde connaît Rembrandt.
- Eh bien ! Carel Fabritius était un de ses élèves. A vrai dire, c'est le seul de ses élèves à avoir développé un style propre. Si vous me posez la question, je vous dirais que c'était le meilleur des élèves de Rembrandt.
Les héros de Deon Meyer, Cupido et Griessel, étaient plutôt coutumiers jusqu'ici des luttes fratricides et des corruptions galopantes qui gangrènent la nouvelle nation arc-en-ciel d'aujourd'hui : le monde de l'art n'est pas vraiment leur tasse de thé, l'histoire des colons hollandais non plus mais une enquête reste une enquête et ils mèneront rapidement celle-ci à son terme.
Deon Meyer s'offre une petite récréation sympathique et sans prétention.

Pour celles et ceux qui aiment la peinture hollandaise.
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lundi 29 novembre 2021

Bouquin : La nuit tombée sur nos âmes

[...] Il ne reviendra pas de Gênes comme il y était venu.

Chroniques d'une catastrophe annoncée.
Frédéric Paulin quitte ses mémoires algériennes [1] pour se rapprocher un peu plus du jour d'aujourd'hui et nous rappeler les tragiques événements de 2001, lors du sommet du G8 à Gênes.
Mieux vaut réviser un peu son Histoire très contemporaine avant d'attaquer La nuit tombée sur nos âmes, pour pouvoir profiter pleinement du bouquin [2] [3] [4].
En 1999, état d'urgence et couvre-feu s'abattent sur ce qu'on a carrément appelé la bataille de Seattle lors du sommet de l'OMC et la planète découvre la détermination altermondialiste (... et celle de l'autre camp).
En 2000, le sommet du FMI à Prague cristallise à nouveau manifestations et répression.
En juin 2001, à Göteborg le sommet européen se solde par un mort par balle (ce sera le sommet de l'angoisse dans la soi-disant si tranquille démocratie suédoise).
Ce sont les années de la naissance des fameux black blocs, du moins de leur naissance médiatique.
Autant dire que quelques semaines après la Suède, en juillet 2001, les puissants sont sur les dents et pètent de trouille à l'approche du sommet gênois : l'escalade de la violence et de la répression est à son paroxysme et chacun des camps affute ses armes pour en découdre, au sens propre souvent.
George Bush dormira même sur un navire de l'US Navy ancré dans la baie.
Frédéric Paulin était sur place à Gênes et en est revenu bouleversé par des scènes dignes des dictatures fascistes sudaméricaines : la boucherie de l'école Diaz, les tortures de la caserne de Bolzaneto et bien sûr le décès de Carlo Giuliani abattu par un carabinier pris au piège.
Paulin s'empare de ces événements et les met en perspective dans un sacré roman.
Et il développe tout son art pour camper, aux côtés des 'vrais' protagonistes de l'époque, il développe tout son art pour camper une galerie de personnages de tous bords et nous faire (re-)vivre de l'intérieur ces événements que l'on a oubliés seulement vingt ans après.
Nous voici donc en Italie en compagnie d'un couple de jeunes altermondialistes qui écument les sommets, celui de Gênes après celui de Göteborg.
Un militant du MSI italien devenu conseiller en sécurité du nouveau gouvernement de Berlusconi compromis avec les néo-fascistes.
[...] Carli sait que ses chefs sont pour la plupart incompétent, que sans le retour au gouvernement de Berlusconi ils n'auraient jamais pu se retrouver à gérer un tel événement. Pour lui, le choix de Gênes, une ville aux ruelles tortueuses construite sur un terrain escarpé, est une aberration. Seule la zone de réunion des huit chefs d'état a d'ailleurs été sécurisée. Les autres quartiers ont été abandonnés. Les émeutiers, les rouges, les noirs et tous les étrangers réduiront la ville en miettes si bon leur semble.
Un jeune conseiller en communication du cabinet Chirac. 
[...] La guerre froide est terminée, les antagonismes est-ouest se sont dissipés. Maintenant, le temps de l'opposition nord-sud est venu. Et ça, ça fascine Chirac.
Un duo de flics de notre DST. Une journaliste qui voulait jouer les reporters de guerre.
Tout le monde est en place pour trois jours de violence déchainée et l'on tourne tourne les pages sans pouvoir reposer le bouquin.
Un thriller passionnant comme on les aime, appuyé par une rigoureuse enquête de journaliste comme on les aime : que du bonheur pour ce salutaire travail de mémoire contemporaine.
Un devoir de mémoire indispensable parce que quelques semaines plus tard, le monde entier oubliera Gênes lorsque deux tours s'écrouleront à New York.
Et un rappel salutaire : c'était hier tout juste et l'actualité nous montre que le fascisme n'est jamais aussi loin qu'on voudrait bien le croire.
On peut aussi, pour se mettre dans l'ambiance, jeter un œil sur le film américain inspiré des événements de Seattle (qui n'arrive pas à la cheville du bouquin de Paulin).
Un livre qui éclaire également les violences policières plus récentes et l'incapacité (plus ou moins assumée) de nos polices à préserver la sécurité en même temps que la liberté de manifestation.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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dimanche 28 novembre 2021

Bouquin : Les heures furieuses

[...] Qu'était-il advenu du livre de Harper Lee ?

Comme celui de la page blanche, le syndrome Harper Lee est bien connu : le premier roman de l'auteur est un best-seller qui connait un grand succès. Mais ce premier roman sera le dernier de l'écrivain désormais incapable de produire une autre ligne, sans doute étouffé par un succès trop rapide ou trop précoce.
C'est ce qui arriva donc à Harper Lee après son trop célèbre roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur.
Avec Les heures furieuses, la journaliste Casey Cep prend le sujet par un autre angle, celui d'une enquête : Harper Lee a forcément écrit un autre manuscrit, d'autant que quelques années après son premier roman à succès, elle avait bien pris soin d'assister à un autre grand procès à la fin des années 70 toujours en Alabama, un sujet en or et donc la trame idéale pour ce fameux second roman.
Le 18 juin 1977, le révérend noir William Maxwell est abattu de trois balles de revolver devant des centaines de témoins réunis pour les obsèques d'une victime du révérend.
Le "pieux révérend" était quand même soupçonné de plusieurs meurtres et une rumeur persistante lui attribuait des pouvoirs vaudous.
[...] Trois cent personnes avaient assisté à la scène. La plupart étaient présentes aujourd'hui à son procès, non pour découvrir les raisons de son acte - tout le monde les connaissait, et certains s'étonnaient que personne ne l'ait commis plus tôt - mais pour comprendre la troublante série de décès qui avaient précédé celui dont ils avaient été témoins.
Malgré la quantité de témoins, l'assassin avéré du révérend diabolique sera finalement acquitté !
Casey Cep s'attaque donc à un double mystère : ces procès aux verdicts surprenants et ce qu'aurait pu être le second roman d'Harper Lee sur ces procès.
[...] Si la question qui captivait la salle d'audience ce jour-là était de savoir ce qu'il adviendrait de l'homme qui avait abattu le révérend Willie Maxwell, un autre mystère captiverait les esprits des décennies encore après le verdict ; qu'était-il advenu du livre de Harper Lee ?
La prose de Casey Cep est éclairante et méticuleuse, adossée à un gros travail patient de journaliste ce qui nous donne quelques belles digressions sur l'Histoire des États-Unis : les débuts de l'assurance-vie, la diffusion du culte vaudou, et cette ségrégation que les états du sud tardent un peu à abandonner ...
C'est dense, copieux mais jamais indigeste grâce à une écriture fluide et agréable : l'auteure visiblement passionnée, réussit à nous inviter comme des jurés aux procès et à nous intéresser à ses (vrais) personnages, à l'histoire de cet Alabama ségrégationniste et rétrograde, et pour finir à la romancière Harper Lee.
Une première partie du bouquin est consacrée à l'énigmatique révérend noir soupçonné d'avoir tué ses épouses et plusieurs de ses proches pour toucher leurs assurances-vie, un serial-killer avant l'heure.
[...] La mort du révérend Maxwell : trois mariages, cinq parents décédés dans des circonstances étranges, aucune condamnation, et un homme qui avait finalement mis un terme à tout ça dans la chapelle ce jour-là.
La seconde partie nous donne rendez-vous avec l'avocat Tom Radney, un blanc progressiste (un profil rare en Alabama !) qui avait obtenu les fameux acquittements du révérend ... et qui, à la surprise générale, obtiendra également celui de son assassin ! Un procès encore plus surprenant que ceux imaginés par les meilleurs romanciers.
 Ces deux histoires (celle du révérend et celle de l'avocat) sont savoureuses et fort bien racontées mais avouons que l'on est venu là pour Harper Lee tout de même : c'est donc le sujet de la seconde moitié du bouquin enfin consacrée à l'auteure et son mystérieux deuxième roman.
C'est une véritable biographie de Nelle Harper Lee, depuis son enfance avec un petit voisin nommé Truman Capote. On découvrira d'ailleurs qu'Harper Lee fut l'assistante de Capote pour son enquête sur le true-crime De sang froid et que la contribution de la dame fut essentielle à ce monument littéraire.
On y apprend beaucoup de choses sur l'écriture du roman de T. Capote (de quoi donner une furieuse envie de le ressortir de la bibliothèque) et sur celle de l'Oiseau Moqueur bien sûr, mais aussi sur la dépression d'Harper Lee qui suivit son immense succès et enfin sur la genèse d'un second roman qui ne verra jamais le jour.
[...] Pour quiconque la connaissait, c'était depuis longtemps une évidence. Lee n'éprouvait pas seulement des difficultés à écrire son deuxième roman; elle éprouvait des difficultés à vivre.
[...] Pendant dix-sept ans après la publication de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, les lecteurs se demandèrent ce que Lee écrirait ensuite; au cours des années qu'elle passa à frapper aux portes des habitants du lac Martin, certains savaient précisément ce
qu'elle écrirait, mais se demandaient quand. Beaucoup connaissait le titre. Une femme déclara même avoir vu une jaquette de livre.
[...] Finalement, les rumeurs au sujet du révérend s'apaisèrent, comme elles l'avaient toujours fait. À ce moment-là, après tout, il était mort depuis près de quatre décennies, et son avocat depuis cinq ans. Et bientôt, la femme qui essaya d'écrire leur histoire s'éteindrait aussi.
C'est le premier roman de la journaliste Casey Cep et il connait un grand succès, bien mérité. Aïe aïe aïe, espérons que cette jeune auteure ne sera pas victime à son tour du syndrome Harper Lee !

Pour celles et ceux qui aiment les procès et la littérature.
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mercredi 24 novembre 2021

Bouquin : Nous ne négligerons aucune piste

[...] Des suspects parfaits pour une partie de Cluedo.

Joli plaisir de lecture que celui de découvrir un auteur bien de chez nous au rayon polar.
Un auteur du "terroir" comme on dit, d'Occitanie, un auteur cévenol pour être précis.
Pour autant, Lucien Nouis n'a rien d'un écolo gnangnan des campagnes : le bonhomme est quand même prof de littérature et de philo aux US !
Avec Nous ne négligerons aucune piste, alors oui, grand plaisir que celui de découvrir une très belle plume bien taillée et parfois acérée quand elle s'attaque au microcosme d'un petit village cévenol.
[...] Ça sentait la droite ultraconservatrice. Bordarier se demanda comment un couple gay avait réussi à y trouver sa place.
Alors oui, grand plaisir que celui de découvrir un nouveau flic récurrent (le second épisode est déjà paru), un flic qui nous change un peu des olibrius disjonctés et hallucinés habituels.
Le commissaire Bordarier, père presque tranquille façon Maigret, est un flic à l'ancienne, bon vivant et philosophe : si l'on veut tenter un cousinage contemporain, Bordarier serait plutôt un lointain parent du sud de la famille du norvégien William Wisting plus que de celle de Harry Hole pour rester en Norvège.
Ou encore, pour continuer les rapprochements géographiques hasardeux, un cousin lumineux du sombre islandais Erlendur avec qui il partage les soucis que peut causer une fille difficile.
[...] Bordarier reprit seul le chemin de l’hôtel, méditant sur le groupe qu’il venait de découvrir et se disant qu’ils auraient été des suspects parfaits pour une partie de Cluedo.
Même les collègues flics de Bordarier sont plutôt atypiques : l'un est un ancien moine tibétain, l'autre une éleveuse de chiens ! C'est dire si on est là pour s'amuser !
Une sympathique enquête de province (ou dans les territoires, comme l'on dit désormais).

Pour celles et ceux qui aiment l'Occitanie.
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lundi 8 novembre 2021

Bouquin : Artifices

[...] On n'est pas dans un polar.

Nouvelle découverte que celle d'Artifices, de Claire Berest.
Les dieux du polar savent qu'on a fréquenté pas mal de flics disjonctés, azimutés, hallucinés, mais son héros Abel Bac tient le pompon (ou la queue du Mickey pour paraphraser l'auteure).
Suspendu de ses fonctions depuis quelques semaines (lui-même ne semble pas trop savoir pourquoi, ou bien fait semblant de ne pas), il s'est réfugié dans son appartement, ne sort que la nuit pour errer dans les rues et acheter de la lotion anti-poux, et passe ses journées entouré de ses orchidées qu'il arrose de Doliprane et nettoie au coton-tige quand les angoisses deviennent trop pressantes.
[...] Abel fait peur. Ce n'est pas son visage, mais ce qui ne voit pas. Ce n'est pas cette paire d'yeux lavables en haute mer.
[...] Son champ d'orchidées.
Il en possède quatre-vingt-treize, qui s'épanouissent sur la totalité du salon. À même le sol, juchées sur les rares meubles, sur les rebords des fenêtres, dans les pots suspendus au plafond. Bientôt cent. Si aucune ne meurt.
[...] Personne n'est sans histoire, foutre merde, ou alors c'est que c'est une putain de plante en pot !
[...] - T'as quoi, quarante-cinq ans à tout péter ? La vie n'est pas finie, mon frère. Ça va être encore long et chiant à te planquer à rien foutre dans ton appart.
- Trente-neuf ans. J'ai trente-neuf ans.
- Tu fais plus, désolée.
Il faut quelques pages pour s'habituer à ces petites phrases courtes et sèches, à cette écriture hyper moderne, au risque de paraître datée dans quelques années mais tant pis. Quelque chose qu'on écoute comme des dialogues ou plus souvent des monologues intérieurs, mais certainement pas comme une belle histoire racontée par une auteure classique.
Pour autant, Claire Berest affiche crânement son côté intello : on scande les épigraphes des chapitres avec une fable de La Fontaine, on cite des mots latins, on emploie des mots chics à la mode comme coruscation, et parfois on s'égare jusqu'à expliquer au lecteur ignare ce qu'est un MacGuffin.
Un côté intello et parisien assumé, d'autant plus que le roman nous invite dans le monde de l'art contemporain : il est fait référence à l'artiste serbe Marina Abramovic et ses troublantes performances des années 70.
Le pseudo-mystère policier débute avec un beau cheval blanc retrouvé une nuit dans une salle de Beaubourg : une performance artistique, un happening ? Peut-être mais alors de ceux qui ravivent de très mauvais souvenirs dans l'esprit torturé d'Abel.
Voilà un point de départ qui n'aurait pas déplu au commissaire Adamsberg de Fred Vargas.
Autour de l'intrigue, gravitent quelques femmes.
Camille la collègue flic, qui cherche désespérément à renouer le contact avec Abel pour le sortir de son enfer.
Elsa la voisine du dessus, étudiante en arts, qui cherche désespérément à nouer le contact.
Mila, une artiste qui a le sens de la provocation et de la performance, une artiviste dont on ne comprend pas tout de suite le lien avec tout cela.
C'est elle, Mila, qui nous vaudra les plus belles pages, en fin de bouquin, lors de son séjour parisien chez Carole.
[...] Mila avait dix-huit ans et elle survivait, se forgeant pour elle-même une vie assez proche de celle d'un poisson d'aquarium gagné dans une fête foraine. Elle se nourrissait en attrapant des choses comestibles et prêtes à l'emploi dans le frigidaire de Carole. Elle tournait en rond.
[...] C'est rare. On n'est pas dans un polar.
Non effectivement, on n'est pas dans un polar classique et les puristes du genre seront peut-être déçus.
Plutôt dans un roman parisien, une galerie d'art ou un café littéraire, une peinture moderne où se croisent quelques beaux personnages bien dessinés.
Dans ce titre Artifices il y a donc de l'art, des masques et du 14 juillet.
[...] - Quel était le but exactement ?
- Je vous demande pardon ?
- C'est quoi le but de tout ça ?
- Eh bien ... c'est l'art.
- OK, madame, on va tout reprendre du début.
Allez, on quitte Claire Berest avec un dernier clin d'œil de Camille, la fliquette :
[...] C'est paradoxal : il n'y a jamais eu autant de séries policières proposées sur les plateformes de streaming, et une telle détestation viscérale de sa profession.

Pour celles et ceux qui aiment les orchidées et l'art contemporain.
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