dimanche 30 janvier 2022

Bouquin : Elma

[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ?

On croyait avoir fait le tour du polar nordique en général et du polar islandais en particulier (y'a-t-il une littérature islandaise après Indridason ?).
Mais il nous fallait encore découvrir le premier roman d'Eva Björg Aegisdóttir : Elma.
Après une déconvenue amoureuse à la capitale, Elma, la trentaine, revient s'installer dans la petite ville d'Akranes où elle avait grandi. Elma est flic et se retrouve donc au petit commissariat d'Akranes, dans l'ambiance d'une province campagnarde (même si on est à moins d'une heure de la capitale à cinquante kilomètres de là) où les usines à poisson ont commencé à fermer mais où règnent encore quelques notables.
[...] Les décès d'origine criminelle étaient rares en Islande - plus encore à Akranes - et les affaires souvent faciles à résoudre. [...] Mais ce n'était pas le cas cette fois.
Polar oblige, ce charme provincial un peu ennuyeux sera vite troublé par la découverte du cadavre d'une femme au pied du phare ...
L'enquête fera ressurgir les fantômes du passé et l'intrigue rappelle un peu certains romans d'Indridason justement.
[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ? D'après les témoignages des uns et des autres, Elisabet cachait une blessure.
La prose de dame Aegisdóttir reste assez classique et sans grande originalité, mais fluide et agréable à lire. Les personnages sont plutôt bien dessinés (tout le monde se connait dans le petit village) et l'intrigue mêle habilement les compromissions d'aujourd'hui aux secrets déterrés du passé.
Avec à peine plus de trente ans, c'est une auteure à suivre.
Pour celles et ceux qui aiment les phares de la côte.
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vendredi 28 janvier 2022

Bouquin : Soeurs

[...] C'est le cauchemar de tout flic.

Bernard Minier n'est pas un inconnu [clic] et l'on se souvient sans déplaisir du pyrénéen Glacé ou du toulousain Cercle.
Pas rangé en haut de la pile des top-polars mais du bon gros pavé honorable, idéal pour des vacances par exemple !
L'auteur donne lui-même le ton page 94 :
[...] Ça n'était pas mauvais du tout, dans le genre économe. Moins ampoulé que celui des lettres, le style, même si ça manquait d'ambition.
Avec Sœurs, on retrouve Toulouse et le flic récurrent de la série : Martin Servaz.
Un bouquin récent (paru en 2018) mais qui met en scène les débuts de Servaz (un préquel donc !).
En 1993, deux jeunes sœurs sont retrouvées trucidées dans la forêt, déguisées en aube de communiantes.
Elles étaient toutes deux fans d'un écrivain sulfureux et qui échangeait avec elles une correspondance à double sens. Est-ce l'écrivain le coupable ?
Non car assez vite, un suspect a le bon goût de se suicider en expliquant son geste affreux.
Mais le lecteur futé se doute bien (nous sommes à peine à la moitié du bouquin !) que ce n'est pas aussi simple que cela.
Et hop, saut temporel, nous voici en 2018, toujours à Toulouse, toujours avec Servaz qui a un peu vieilli.
Voilà-t-y pas qu'un nouveau crime a lieu chez l'écrivain maudit et avec la même mise en scène de communiante !?
On n'avait donc pas eu le bon coupable il y a vingt-cinq ans ? Tiens, tiens ...
[...] S'étaient-ils trompés en 1993 ? Avaient-ils laissé le vrai coupable en liberté ?
[...] Le passé qui ressurgit et vient se mêler à l'enquête en cours, c'est le cauchemar de tout flic.
À l'opposé des polars nordiques qui donnent dans l'enquête sociale ou qui décrivent le minutieux travail d'investigation policière, les polars de Minier misent tout sur une intrigue alambiquée et horrifique : l'auteur balade ses personnages et son lecteur dans un sombre dédale tortueux, sans s'embarrasser du moindre souci de réalisme ou de vraisemblance.
Pas de lumière au bout du tunnel, du moins jusqu'à ce qu'une révélation viennent illuminer la quête du héros, avant un final abracadabrant où l'auteur vient dénouer les ficelles qu'il était seul à tenir en main.

Pour celles et ceux qui aiment les communiantes.
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mercredi 26 janvier 2022

Bouquin : L'art de perdre

[...] L’Algérie de Papa est morte.

Alice Zeniter  nous invite à réviser l'Histoire de l'indépendance de l'Algérie à travers l'histoire d'une famille kabyle : L'art de perdre.
Une famille qui ressemble sans doute beaucoup à celle de l'auteure : c'est le grand-père qui fuira l'Algérie avec femme et enfants, dont le père de la narratrice.
L'auteure met en scène les "événements" de manière un peu artificielle mais didactique : c'est pour ça qu'on est là, la répression sanglante de Sétif, les attentats du FLN, celui du Milk Bar, les discours de Mitterrand (pratique cruelle mais nécessaire !), ...
La partie la plus intéressante est sans doute celle où Ali et sa famille fuient l'Algérie, se retrouvent parqués au camp de Rivesaltes, puis dans un village de l'ONF à l'écart des villages français et enfin dans une nouvelle cité HLM de Normandie près d'une usine qui manque de main d'œuvre : un parcours standard pour ces plus ou moins harkis rejetés de tous bords, par les français comme par les algériens, trop "arabes" pour les uns, pas assez pour les autres.
[...] Le camp Joffre – appelé aussi camp de Rivesaltes – où, après les longs jours d'un voyage sans sommeil, arrivent Ali, Yema et leurs trois enfants est un enclos plein de fantômes : ceux des républicains espagnols qui ont fui Franco pour se retrouver parqués ici, ceux des Juifs et des Tziganes que Vichy a raflés dans la zone libre, ceux de quelques prisonniers de guerre d'origine diverse que la dysenterie ou le typhus ont fauchés loin de la ligne de front. C'est, depuis sa création trente ans plus tôt, un lieu où l'on enferme ceux dont on ne sait que faire en attendant, officiellement, de trouver une solution, en espérant, officieusement, pouvoir les oublier jusqu'à ce qu'ils disparaissent d'eux-mêmes. C'est un lieu pour les hommes qui n'ont pas d'Histoire car aucune des nations qui pourraient leur en offrir une ne veut les y intégrer.
La seconde moitié de ce gros pavé (500 pages) est moins passionnante : on y suit l'intégration de Hamid, l'aîné des enfants d'Ali, un beau et jeune kabyle chargé d'un passé trop lourd qui accède douloureusement au statut d'homme adulte, nous sommes dans les années 70.
Et le lecteur abandonnera peut-être cette trop longue saga familiale lorsque l'une des filles d'Hamid, double ou miroir de l'auteure, montera sur le devant de la scène : une jeunesse contemporaine et parisienne bien trop loin de l'Algérie d'origine.
Un petit désenchantement donc : Alice Zeniter préfère nous raconter sa famille plutôt que ses terres et histoires d'origine.
[...] Une ancienne tradition kabyle veut que l’on ne compte jamais la générosité de Dieu. On ne compte pas les hommes présents à une assemblée. On ne compte pas les œufs de la couvée. On ne compte pas les grains que l’on abrite dans la grande jarre de terre. Dans certains replis de la montagne , on interdit tout à fait de prononcer des nombres.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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vendredi 14 janvier 2022

Bouquin : Le couteau

[...] Détective privé. Ou devrais-je dire détective givré ?

Suite de notre série "relectures de Jo Nesbø" : après Le fils, voici Le couteau qu'on avait lu, peu après sa sortie, début 2020 en plein confinement.
Et avec du vrai Harry Hole dedans.
Avouons que le début du bouquin est un peu plombant : Harry Hole se noie dans l'alcool, on a l'habitude, pour oublier son chagrin d'amour puisqu'il n'est plus avec la belle Rakel.
[...] Alors pourquoi les choses avaient-elles mal tourné ? Parce qu'il était lui, bien sûr. Harry fucking Hole. « The demolition man », comme l'appelait Øystein.
Et voilà que son chagrin redouble (et les doses d'alcool aussi) lorsque la belle Rakel est assassinée ! Ça commence fort ! Remettez-moi un verre.
Heureusement, le naturel du meilleur flic d'Oslo va prendre le dessus.
[...] Trois heures de l'après-midi, Harry cessa de boire.
Les amateurs de fausses pistes ne seront pas déçus : au premier tiers du bouquin, le coupable est déjà démasqué et passe aux aveux !
[...] Vous êtes ici en tant que détective privé. Ou devrais-je dire détective givré ?
[...] Kaja le dévisagea. « Tu déconnes ? 
— Non. Il apparaît qu'il n'y a aucune limite morale à ce que je suis prêt à faire pour prendre Svein Finne. 
— Je ne l'aurais pas formulé autrement.
Ce n'est certainement pas le meilleur de la série "Harry Hole" mais tout aussi sûrement l'intrigue la plus tortueuse et la plus tordue de ladite série.

Pour celles et ceux qui aiment les flics imbibés.
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samedi 8 janvier 2022

Bouquin : La félicité du loup

[...] Tu sais que les loups sont de retour ?

On avait tenté une première incursion dans l'univers montagnard de l'italien Paolo Cognetti  avec Les Huit Montagnes.
La randonnée, trop autobiographique, s'était révélée un peu décevante.
On a quand même décidé de remettre cela avec La félicité du loup.
Nous voici donc repartis pour le massif du Mont Rose où l'on retrouve le grand air de la montagne, les saisons qui passent, la prose simple mais élégante de Cognetti, ses tranquilles descriptions de la vie en altitude pour des citadins en rupture de ban qui ont trouvé là-haut un "refuge".
L'auteur ne se renouvelle guère mais cette fois le trait est plus sûr, le pinceau plus maîtrisé, la peinture moins nombriliste et Cognetti nous donne sa version transalpine des vues du Mont Fuji.
Quelques personnages se croisent sur les pentes du Mont Rose, quelques saisons passent, et le lecteur partage quelques moments de leurs vies, avec ceux qui montent, ceux qui repartent, ceux qui restent ou qui reviennent, comme les loups qui vont de vallée en vallée.
[...] Plus tard ils firent l'amour de la façon qu'ils étaient en train d'apprendre, et qui allaient devenir la leur.
[...] Tu ne te lasses jamais de cuisiner ?
Non, au contraire. C'est quelque chose qui me détend beaucoup.
[...] Il dit : Tu sais que les loups sont de retour ?
Alors c'est vrai ?
Oui, et ils sont même nombreux.
Ma foi, ils peuvent bien le reprendre cet endroit, tu crois pas ? De toute façon, il n'y a plus personne.
Quelques pages pour une courte échappée en montagne, un moment zen, épuré : la référence à Hokusai n'est pas usurpée.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
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vendredi 7 janvier 2022

Bouquin : Le Fils

[...] Ça devait être lui. Le Fils. Il était revenu.

Quel plaisir de relire Le fils du norvégien Jo Nesbø  l'un de nos auteurs de polars préférés.
Un épisode que l'on avait découvert à sa sortie en 2015 [clic] mais que l'on vient de relire avec beaucoup de plaisir.
On l'a déjà dit, Nesbø est sans doute l'auteur européen de polars le plus "américain" et ses bouquins, même s'ils se passent à Oslo (ou parfois en "province" à Bergen !), ses bouquins sont construits comme les meilleurs thrillers US.
Et Le fils est sans aucun doute l'un de ses meilleurs polars même si son détective fétiche Harry Hole, n'y apparaît pas.
D'entrée de jeu cet épisode nous plonge dans les bas-fonds de la pègre de la capitale norvégienne.
Dehors, on croise sdf, toxicos et prêtres douteux, à l'intérieur, on hallucine dans une prison de haute sécurité lorsqu'on découvre la combine manigancée par le directeur de la taule et des avocats véreux : en échange de dosettes d'héroïne, faire porter le chapeau d'assassinats commandités à l'un des prisonniers, Sonny, un jeune drogué incarcéré depuis des années qui n'a plus rien à perdre ou qui a déjà tout perdu.
Il y a quelque chose de pourri au royaume de Norvège.
[...] C'est une longue histoire. Il a été question pendant plusieurs années d'une taupe dans nos services qui rapportait tout directement à une certaine personne qui dirige l'ensemble ou presque du trafic de stupéfiants et de la traite d'êtres humains dans Oslo.
Mais les choses vont changer lorsque Sonny va découvrir par hasard que son père ne s'était pas, comme tout le monde l'a cru, donné la mort pour échapper à une accusation de flic ripoux. Des amis bien intentionnés l'avaient suicidé pour se débarrasser d'un policier trop intègre et maquiller des affaires de corruption.
[...] « Je connaissais ton père », dit Johannes Halden. [...] « J'étais son indic », dit Johannes. Sonny était assis dans le noir contre le mur du fond, et on ne pouvait pas voir son visage. Johannes n'avait pas beaucoup de temps, bientôt ils seraient enfermés chacun dans leur cellule pour le soir. Il inspira. Car elle allait sortir maintenant, la phrase qu'il se réjouissait et redoutait tout à la fois de prononcer, la phrase dont les mots étaient enfouis si profondément dans sa poitrine qu'il craignait qu'ils n'aient pris racine et ne puissent plus sortir. « Ce n'est pas vrai qu'il s'est suicidé, Sonny. » Voilà. C'était dit. Silence. « Tu ne dors pas, Sonny ? »
Dès cette première partie alors même que rien n'a vraiment commencé, on est happé par cette histoire : sans doute est-ce dû à l'épaisseur des personnages, les gentils comme les méchants.
Et puisque Harry Hole n'est pas au rendez-vous c'est un duo de flics mal assortis et bien sympathiques qui mène l'enquête : lui est un vieux briscard, un des derniers flics intègres de la police d'Oslo visiblement, et elle une grande sauterelle d'un blond nordique, une intellectuelle ambitieuse qui potasse ses bouquins de droit pendant les pauses car elle n'a pas l'intention de moisir bien longtemps à l'étage de la brigade criminelle.
Le fils Sonny a donc décidé de reprendre son destin en main, de régler ses comptes et ceux de son père et d'actionner lui-même le bras de la Justice : les affreux peuvent numéroter leurs abattis.
[...] Ça devait être lui. Le Fils. Il était revenu.
[...] Il faut bien que quelqu'un mette de l'ordre dans toutes ces saloperies ici-bas.
[...] Vous savez ce que son père, Ab, disait souvent ? déclara-t-il en tirant un peu sur son pantalon. Il disait que le temps de la grâce est passé et que le temps du châtiment est venu. Mais comme le Messie est apparemment en retard, c'est à nous de faire le travail. Il n'y a personne d'autre que Sonny qui puisse les punir.
[...] Il s'en prend à ce qui est pourri dans notre société. 
— Mais il est lui-même un criminel. 
— C'est précisément tout l'intérêt de l'histoire.
Rares sont les polars où le lecteur prend fait et cause pour le serial-killer !
On jubile de suivre pas à pas Le fils qui va punir les méchants par là où ils ont pêché, et qui à sa façon, va rendre une justice très personnelle, puisque ni celle des hommes ni celle de dieu ne se soucie de nous.
Un thème cher à Jo Nesbø.
Mais on a aussi appris que cet auteur était passé maître dans l'art de nous faire suivre de longues fausses pistes au cours de ses intrigues tortueuses : Le fils n'échappe pas à la règle et le lecteur aura finalement droit à quelques jeux de miroirs et quelques surprises où la morale sera encore un peu plus malmenée.

Pour celles et ceux qui aiment les justiciers.
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Bouquin : Betty

[...] Devenir femme, c'est affronter le couteau.

Voilà un gros pavé que ce Betty de l'américaine Tiffany McDaniel qui fait la Une des blogs depuis plusieurs mois.
L'auteure y raconte sa propre saga familiale sur trois générations : Betty est sa mère, née dans les années 50 d'une mère blanche et d'un père Cherokee au sein d'une famille de huit enfants.
La peau de Betty était plus métissée que celle de ses frères et sœurs : son père la surnommait fièrement sa Petite Indienne mais les voisins, moins sympas, la moricaude.
L'histoire d'une famille haute en couleurs racontée d'une plume alerte.
La renommée du bouquin se comprend vite : il suffit de quelques pages pour que la prose magique de Tiffany McDaniel accroche le lecteur.
Une ambiance qui rappelle un peu celle de L'oiseau moqueur (d'où le succès du bouquin sans aucun doute) : une histoire racontée à hauteur d'enfant certes, mais sans niaiserie et avec des yeux et des mots d'adulte.
[...] Devenir femme, c'est affronter le couteau. C'est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d'avoir les genoux assez solides pour passer la serpillère dans la cuisine tous les samedis.
[...] Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde ... ? C’est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu’il y soit.
Le bouquin est tout imprégné de la poésie et de la magie du grand-père Cherokee ce qui donne des pages superbes comme celle-ci (Betty y parle de son petit frère Lint que l'on a deviné pas tout à fait "normal") :
[...] Lint avait un visage d'enfant. Il avait un visage d'enfant et les yeux d'un vieil homme. Il avait un visage d'enfant et les yeux d'un vieil homme inquiet.
- Septembre l'apaisera, a dit Papa. Et toutes ses peurs détaleront devant lui comme un renard qui s'enfuit dans la nuit.
Papa disait cela chaque mois, comme si une nouvelle page du calendrier s'apparentait à l'ouverture d'une porte. Mais quand septembre est arrivé, suffisamment mince pour se glisser entre les branches d'un arbre, Lint a attrapé ce que Papa a appelé la tremblote des scarabées en raison du fait qu'il tremblait un peu à la manière de certaines larves.
- Il n'a que quatre ans, a dit Papa. Ce n'est qu'un enfant. Et les enfants croient qu'on ne les voit que quand ils bougent. Ça n'est que ça. Il bouge simplement pour qu'on n'oublie pas de le voir. Pour qu'on sache que, dans cette maison, il est là, avec nous.
Comme Lint continuait à trembler, Papa l'a porté dehors, devant un grand feu qu'il avait allumé dans le champ. Puis il s'est chauffé les mains aux flammes vives et orangées. Ensuite il les a posées sur Lint.
- Je te vois, mon garçon, a-t-il dit en appuyant les mains sur la poitrine de Lint. Je te vois.
Le tremblement s'est arrêté, d'abord dans le bras droit, puis dans le gauche.
- Je te vois.
Ses jambes ont cessé de trembler, puis sa tête a suivi.
- Je te vois.
Quand Lint a été aussi immobile que l'herbe autour d'eux, Papa a dit :
- C'est bien, mon garçon. Je te vois.
Lint s'est redressé et a souri.
Il y aura de nombreux autres passages tout aussi bien écrits mais beaucoup moins cool car on ne grandit pas tranquillement dans ces familles où l'amour se fait souvent rare et que les voisins regardent d'un sale œil.
Malheureusement c'est beaucoup beaucoup trop long (plus de 700 pages !).
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur se demande où l'auteure veut bien en venir, y'a-t-il un autre sens, ou bien est-ce vraiment le seul plaisir de feuilleter les trop nombreuses photos de famille qui dormaient dans le grenier ?
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur commence à lire en diagonale, essayant de pêcher ici ou là quelques propos autres que la meilleure façon de faire des conserves de prunes.
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur en a bientôt assez de ce misérabilisme qui accable cette pauvre famille où il faut éviter un père ou un frère un peu trop aimant, où il faut éviter la bêtise raciste des voisins.
Quel gâchis pour une si belle plume.

Pour celles et ceux qui aiment les indiens.
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dimanche 2 janvier 2022

Bouquin : La voie des morts

[...] Mais j'ai essayé, pourtant. Je suis désolé.

L'américain Neely Tucker  est un journaliste réputé (il est passé à deux doigts du Pulitzer) : à la fin des années 90 il a suivi l'enquête longue et laborieuse de la police à la recherche d'un tueur en série à Washington.
Il s'est librement inspiré de ces faits pour son roman policier : La voie des morts.
Le bouquin date de 2014 mais a le charme des ambiances à l'ancienne : on est à la toute fin du siècle dernier, le héros est un vrai journaliste d'avant les brèves numériques qui ont nous envahis et l'auteur rend même hommage à son aîné Elmore Leonard.
Dans un quartier pauvre de Washington, à deux pas de la Cour Suprême, la fille d'un juge fédéral est assassinée dans une ruelle. 
Trois blacks qui l'avaient un peu chahutée font rapidement des coupables parfaits.
[...] Les parents sont déjà sur place. Ils sont avec le chef de la police, en ce moment même, juste de l'autre côté du barrage. Le FBI est là. Il y a aussi les services secrets, des flics, et le maire. Tu parles d'un putain de rassemblement… La gamine était à son cours de danse ou un truc dans le genre.
[...] Trois jeunes Blacks avaient assassiné une jeune fille blanche. Voilà l'info par laquelle tout ce merdier démarrerait.
Mais, contrairement à la police, le journaliste Sully Carter ne se contente pas des évidences trop faciles et il n'a pas oublié les disparitions précédentes dans ce même quartier défavorisé, restées sans suite car les jeunes filles avaient le tort d'être latinos ou blacks, elles n'étaient ni blanches ni filles d'un juge fédéral en vue.
[...] Alors comme ça, il n'y avait pas seulement trois jeunes femmes tuées, mortes, ou disparues dans la même rue, et toutes à moins de deux cents mètres les unes des autres au cours des dix-huit derniers mois.
Délaissant les flics à leur fausse piste, le journaliste mène son enquête sur la base de quelques tuyaux que lui refile un caïd du quartier.
Sully Carter est l'incarnation de l'ancien reporter de guerre aux cicatrices de baroudeur solitaire qui dilue ses fantômes dans le bourbon, ce qui n'est plus vraiment dans l'air du temps et lui vaut quelques accrochages avec la direction du journal.
Son obstination pour la vérité et son fichu caractère lui permettront-ils d'élucider cette affaire ou plutôt ces affaires ? Le lecteur ira de surprise en surprise jusqu'à la toute fin.
[...] Il réglerait ce merdier, se dit-il. Il réparerait ce qui devait l'être.
Tout cela est très classique, l'intrigue comme le style et l'ambiance, mais c'est justement ce qui fait tout le charme de ce polar solide et bien écrit.
On sent l'envie de l'auteur de nous faire partager le travail des journalistes et on est passé à deux doigts, non pas du Pulitzer, mais bien du coup de cœur.
La série Sully Carter continue avec un autre épisode paru en anglais dont on attend la version française. 

Pour celles et ceux qui aiment le journalisme.
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samedi 1 janvier 2022

Bonne année 2022 !

Bonne année 2022 à toutes et à tous !

On vous souhaite tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année et on commence par une petite rétrospective de quelques uns de nos coups de cœurs de l'an passé avec uniquement des romans récents parus en 2021.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !

Cliquez sur les liens pour lire le billet original en entier.


Rappelons au passage que nos "nouveautés" sont régulièrement répertoriées par Bibliosurf.

 Côté romans, on ne peut que vous conseiller vivement celui de l'américaine Casey Cep : Les heures furieuses.
La journaliste dresse le portrait de Harper Lee, l'auteure du si célèbre Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur
Harper Lee n'écrivit malheureusement que cet ouvrage, sans doute victime d'un succès trop grand et trop rapide.
On apprend qu'elle contribua par contre grandement à la création d'un bouquin encore plus célèbre : De sang froid, de Truman Capote dont elle était l'amie d'enfance.
Avec son premier roman, Casey Cep revient sur la genèse et l'écriture de ces best-sellers : L'oiseau moqueur, De sang froid ... mais aussi ce mystérieux second roman qu'Harper Lee avait entrepris mais qui ne verra jamais le jour.


 Côté romans encore, une fois de plus un premier roman avec Mon mari de Maud Ventura.
Du haut de ses vingt-huit ans Maud Ventura frappe fort avec ce bouquin sur les questions amoureuses (un sujet qu'elle connait bien à la radio). 
Sa prose soignée accroche tout de suite le lecteur. 
D'autant plus que le ton est donné rapidement : l'auteure entreprend de disséquer l'amour obsessionnel d'une femme pour son mari, une folie douce un peu inquiétante.
Le ton reste léger même si parfois on se demande comment cette fable va bien pouvoir finir autrement que dans le drame et la catastrophe. Mais le lecteur n'est pas au bout de ses surprises ...


 Côté romans toujours, allez un petit dernier et c'est toujours un premier roman, celui du jeune texan Rye Curtis : Kingdomtide qui se présente comme un thriller en pleine nature sauvage.
Un petit avion de tourisme s'écrase en pleine montagne (les Bitteroots au Montana) et des passagers, seule survivra Cloris 72 ans : son mari et le pilote périssent dans le crash. 
Plus bas dans la vallée, la ranger Lewis est persuadée qu'il y a des survivants et persiste dans les recherches.
Cette prose est truffée d'irrévérences et tous les personnages ont un petit grain dérangeant. Sans cesse, le lecteur se laisse surprendre au fil des phrases par un détour ironique, une amère dérision ou une chute carrément loufoque.
Une remarquable écriture, un évident talent de conteur et une profonde et bienveillante empathie pour des personnages vraiment très attachants..

 Côté polars ou thrillers, le dernier bouquin du français Cédric Bannel est sorti tout juste au moment où les derniers américains quittaient Bagram en Afghanistan ... laissant le champ libre aux talibans comme on le sait maintenant.
Le pays n'est donc guère à la fête, mais c'est avec grand plaisir que l'on retrouve dans cet épisode L'espion français, le qomaandaan Oussama Kandar et ses amis kaboulis.
L'intrigue est de la même veine que celles des derniers bouquins [clic] : une immersion empathique dans ce pays troublé, un mélange d'espionnage international, d'intrigue policière locale et de démêlés politiques afghans.
Cédric Bannel n'a rien perdu de son empathie pour le bon peuple afghan, celui de l'islamisme modéré : c'est vraiment ce qui fait tout le charme de ses bouquins et les distingue de la plupart de ceux de ses confrères.

 Toujours côté thrillers, le très remarquable bouquin de Frédéric Paulin qui était présent à Gênes lors du sommet du G8 à l'été 2001.
Il en est revenu bouleversé par des scènes dignes des dictatures fascistes sudaméricaines : la boucherie de l'école Diaz, les tortures de la caserne de Bolzaneto et bien sûr le décès de Carlo Giuliani abattu par un carabinier pris au piège.
Paulin s'empare de ces événements réels et les met en perspective dans un sacré roman : La nuit tombée sur nos âmes.
Un thriller passionnant comme on les aime, appuyé par une rigoureuse enquête de journaliste comme on les aime : que du bonheur pour ce salutaire travail de mémoire contemporaine.
Un devoir de mémoire indispensable parce que quelques semaines plus tard, le monde entier oubliera Gênes lorsque deux tours s'écrouleront à New York.
Et un rappel salutaire : c'était hier tout juste et l'actualité nous montre que le fascisme n'est jamais aussi loin qu'on voudrait bien le croire.

 Côté voyages encore un premier roman, celui de la bretonne Caroline Hinault qui nous emmène pour une virée sauvage en Arctique. 
Solak est une histoire étonnamment virile et féroce, au bord de l'océan arctique, dans une minuscule base militaire et scientifique. 
Ils ne sont que quatre à se partager les baraquements : confinés aux confins du monde, ils se considèrent à part des "terriens" comme ils nous appellent.
Un peu comme une prison à ciel grand ouvert, perdue dans l'immensité blanche de la banquise.
C'est fort, puissant, presque lyrique parfois, mais c'est vraiment très prenant, et le moins que l'on puisse dire c'est que la gente masculine ne sort pas grandie de cette terrible et sombre histoire.

 Côté nouvelles on aura lu plusieurs recueils cette année [clic] mais s'il faut en choisir un, ce sera Kerozene de la belge Adeline Dieudonné qui nous propose une escale dans une station-service de nuit au bord d'une voie rapide. 
On va y croiser une douzaine de personnages et autant de "tranches de vie" réunies par un fil rouge très ténu.
Autant de personnages un peu déjantés, autant de portraits un peu décalés. 
Il y a comme une ligne de faille qui traverse la station-service au bord de l'autoroute et les personnages semblent tout prêts de s'y précipiter la tête la première. 
Eux-mêmes sont un peu fêlés, peut-être pour laisser passer la lumière comme dit la chanson. 
Par delà un air tragi-comique, c'est noir, cru, grinçant.

 Côté BD enfin, peu de nouveautés lues cette année (plutôt des relectures) mais une sortie remarquable tout de même : les deux tomes de Il faut flinguer Ramirez de Nicolas Petrimeaux qui vient du monde du jeu vidéo et cela nous vaut un très beau dessin, nerveux et explosif ainsi qu'une mise en page très soignée (l'auteur parle même de mise en scène).
Un thriller au second degré, façon Tarantino, un look un peu ringard des années 80, avec dans le rôle principal, le fameux moustachu Ramirez, dépanneur d'aspirateurs, extrêmement taciturne ou bien carrément muet, et visiblement tueur à gage à ses moments perdus.
À ses trousses on trouve pêle-mêle : des flics obtus, des méchants truands et des jolies pépés.
Avec son flegme imperturbable, le silencieux Ramirez traverse une mise en page orangée où sont même insérés (c'est à la mode) de faux articles de journaux et de fausses pubs, tout cela avec un humour ravageur.

Bonnes lectures et bonne nouvelle année !