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lundi 25 novembre 2024

Prière pour disparaître (Socorro Acioli)


[...] Être vivant, c’est être un mot dans la bouche de quelqu’un.

Une jeune femme, ressuscitée des profondeurs de la terre, voit son nouveau destin s'écrire dans un récit brésilien des plus énigmatiques. Un couple, prévenu de son arrivée, l'attendait pour l'accompagner dans sa nouvelle existence...

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteure, le livre (200 pages, octobre 2024) :

Née à Fortaleza, au Brésil, en 1975, Socorro Acioli a déjà enrichi le paysage littéraire brésilien de plusieurs ouvrages dans des genres plutôt variés.
Prière pour disparaître est son second roman paru en français.

♥ On aime :

 Voilà bien une fable intrigante qui commence par la "ressuscitation", la résurrection d'une jeune femme, une brésilienne qui sort de terre au Portugal. 
Pour quelqu'un comme moi qui n'est attiré ni par le fantastique, ni par le surnaturel, et encore moins par le religieux ou la sorcellerie, plonger dans cette histoire relevait bien du défi ou du challenge !
Mais ça fonctionne plutôt bien car tout cela nous est conté avec un aplomb puissant, une évidence tranquille comme si les événements décrits faisaient partie d'un quotidien banal et ordinaire, que seul le lecteur ignorait jusqu'ici.
Et c'est effectivement le quotidien de ces familles, chargées au fil des ans d'accueillir ici ou là les "apparus", les ressuscités, pour accompagner leurs premiers pas dans leur nouvelle vie.
Et oui, ça fonctionne car c'est vrai, au fond de nous, on rêve tous un peu d'être parmi ces "initiés", de lever le voile sur les mystères de notre monde et d'ouvrir nos yeux sur l'une des faces cachées de la réalité, de participer à cette hiérophanie.
 Une histoire qui rappelle la légende urbaine des johatsu japonais qu'évoquait Thomas B. Reverdy dans son livre Les évaporés (août 2013) quand les proscrits disparaissaient dans les montagnes nippones, pour se laver de leur passé dans une source chaude avant de renaître à une nouvelle vie.
 Un récit qui nous plonge dans l'univers des traditions portugaises, évoquant notamment la romantique coutume des Mouchoirs Amoureux ou les curieux greniers de la région du Minho.

Les personnages :

Il y aura donc là une jeune femme ressuscitée que l'on appellera Aparecida (l'apparue).
Elle est accueillie par Florice et le docteur Fernando qui vont prendre soin d'elle et plus tard elle va rencontrer Jorge, un ami de la famille.
On va croiser aussi un mystérieux Monsieur Felix à qui Aparecida va commander un nouveau passé.

Le canevas :

Ça commence donc très fort avec une "ressuscitation" : au Portugal, une jeune femme est exhumée de terre par un couple visiblement prévenu de sa visite et qui l'attendait pour prendre soin d'elle.
[...] Je suis sortie d’un trou dans la terre d’Almofala, au Portugal. J’étais nue et chauve, je ne portais rien d’autre qu’un collier de coquillages. Je ne connais pas mon nom. J’ai été sauvée par un couple de personnes âgées. J’ai des entailles et des marques de violence sur le corps. Je suis brésilienne. Je vois les morts. Je ne me souviens de rien.
[...] Je me suis réveillée les yeux englués de boue, les narines pleines de terre, la bouche remplie de sable qui craquait entre mes dents. On m’avait enterrée.
[...] — Mais qu’est- ce que ça veut dire être ressuscitée ? Pourquoi ça m’est arrivé à moi ?
— Je te l’ai déjà dit. Ce sont des gens qui meurent sans mourir, des enterrés qui sortent de terre. Ça n’arrive pas à n’importe qui, ces morts- là sont choisis pour commencer une nouvelle vie.
Celle que l'on finira par appeler Aparecida (l'apparue) est sortie de terre nue comme un ver, amnésique et sans passé, elle ne sait plus qui elle était, ni quelle pouvait bien être sa vie d'avant. 
Pour reprendre le cours de sa destinée, elle va devoir retrouver ou inventer un passé ...
Une quête qui nous ramènera du Portugal jusqu'au Brésil puisque c'est là-bas que tout a commencé.
Le mystère est habilement entretenu tout au long du récit et le lecteur reste captivé, avide de comprendre.
[...] — J’ai le droit de savoir.
— Mais tu ne sauras jamais, ma belle. La vie est ainsi faite, on ne sait pas et pourtant on vit, tu comprends ? Tu n’as pas encore pigé comment ça marchait ?

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Tropismes (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.
Ma vidéo sur Instagram.

vendredi 7 juin 2024

Aliène (Phoebe Hadjimarkos Clarke)


[...] Faut tout maîtriser, faut rien laisser à la sauvagerie.

Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.

L'auteure, le livre (288 pages, janvier 2024) :

Le jury du cinquantième prix du Livre Inter, présidé par Isabelle Huppert vient de couronner Phoebe Hadjimarkos Clarke pour son second roman Aliène.
De quoi redonner un nouvel éclairage à ce formidable roman, puissant et dérangeant, qui était paru en janvier 2024.
Un poème dédié à notre part sauvage qui retentit comme un écho littéraire au film de Thomas Cailley, Le règne animal, tandis que le style et le profil de l'auteure rappellent la violence écrite au féminin du roman Solak de la jeune bretonne Caroline Hinault.

♥ On aime :

 Tous les ingrédients d'un roman noir sont là pour ce qui pourrait être un nature-writing moderne et féminin, revisité à la française, un peu dans la veine de La femme paradis de Pierre Chavagné parue l'an passé.
Mais non, la prose envahissante de cette surprenante auteure déferle et emporte tout sur son passage, empêchant le bouquin de se couler gentiment dans le moule habituel du roman rural.
 Si la plume de Phoebe Hadjimarkos Clarke est résolument moderne et en prise avec notre temps, elle est surtout féroce, acérée, violente. Mordante pour faire un mauvais jeu de mots.
Une plume capable de nous faire partager avec la même puissance la campagne boueuse, les séquelles des violences policières dans une manif, un bad trip en pleine forêt ou la peur d'une horde de chasseurs.    
Une plume qui n'a pas peur des mots et qui appelle un chien un chien, un sexe un sexe. Ça pue, ça dégouline, ça souffle, ça transpire, ça pourrit, ça suinte. Ça répond à l'appel de la forêt même si l'on est bien loin du classicisme d'un Jack London.
Une nature vaguement inquiétante, étrange, qui lorgne du côté du fantastique quand est invoqué le mythe des chasses sauvages rappelant les armées furieuses de  Fred Vargas.
L'auteure vient avec force questionner notre monde où "c’est plus possible, faut tout maîtriser, faut rien laisser au hasard ou à la sauvagerie".
 Fauvel. C'est le prénom de l'héroïne. Un prénom qu'elle s'est choisi elle-même et dans lequel on devine du sauvage, et du "elle" aussi, un prénom qui flirte dangereusement avec l'idée de prédateur.
Le prénom d'une héroïne cabossée (elle a perdu un oeil par un tir de flash-ball dans une manif).
[...] Luc a remarqué ses ongles salement rongés sur des doigts rougeauds et courts, les mèches molles rangées derrière les oreilles trop grandes. Et surtout l’œil crevé, depuis peu. Mado lui a parlé de cette mésaventure avec la police, d’une blessure aux effets secrets et terribles. [...] D'ailleurs elle n’a réussi à rien dans la vie.
 Un bouquin qui dérangera quelques uns (comme le film déjà cité) notamment quand les délires oniriques (on fume toutes sortes de substances dans le coin !) se font un peu trop envahissants.
Et un roman qui ratisse large : répression policière, chasseurs bas du front, écologie, thriller horrifique, violences masculines, et même télé-réalité (un clin d’œil de l'auteure à son premier roman Tabor).
Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.
[...] De la transpiration qui jaillit pour un oui ou pour un non sous les bras, entre les fesses ; qui coule le long de la peau en chair de poule, qui macère dans les poils et qui pue. La peur fait puer, la peur empeste. Elle est infamante, elle empêche bien des choses.

Le canevas :

Une jeune femme seule un peu perdue dans une campagne vaguement inquiétante. Un gros chien étrange (cloné dans un labo US !). Des chasseurs gonflés à la testostérone et armés jusqu'aux dents. Un brouillard épais et persistant. Le grondement lointain d'une usine qui pompe l'eau phréatique. La rumeur d'une bête qui s'en prend aux troupeaux ... 
Qui donc massacre les bêtes ? Un ours ? Un extra-terrestre ? Un chasseur lycanthrope ? Ou peut-être même la chienne clonée de Fauvel ? Qui donc est l'aliène ?

Pour celles et ceux qui aiment les chiens.
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Livre lu grâce aux éditions du Sous-Sol (Seuil) (SP)
Mon article dans les magazines Benzine et Actualitté et dans 20 Minutes.

mercredi 8 mai 2024

Norferville (Franck Thilliez)


[...] Un caillou de fer dans un désert de glace.

L'auteur, le livre (456 pages, mai 2024) :

Franck Thilliez est l'un des auteurs français de polars "mainstream" les plus en vue. La série des Sharko c'est lui. 
Des polars qui flirtent souvent avec le fantastique ou l'ésotérique mais dont la violence est hélas bien ancrée dans le réel.
Cette fois avec Norferville, il délaisse son Sharko fétiche et cède aux sirènes du grand nord après d'autres auteurs de polars français : Ian Manook en Islande, Olivier Norek à Saint-Pierre-et-Miquelon, ... qui ont suivi sur la neige les traces laissées par Olivier Truc ou Mo Malo

Le contexte :

Norferville a beau être un lieu imaginaire, on s'y croirait !
Comme de coutume, Franck Thilliez soigne le décor de son polar d'une plume très suggestive : nous voici tout au nord du Québec, à 700 kilomètres de Montréal, dans l'une des gigantesques mines ouvertes sur les terres des indiens Innus (le Nitassinan). 
Les colons blancs y sur-exploitent la Fosse du Labrador qui contient un minerai de fer de grande pureté. 
[...] Norferville restait ce qu’elle était : un caillou de fer dans un désert de glace.
[...] — Norferville, c’est un autre monde. Il faut le voir pour le croire. Un territoire de glace coupé de tout où des Blancs et des autochtones essaient de cohabiter avec, entre eux, l’exploitation d’une gigantesque mine de fer.
Dans ce lieu glacé difficilement accessible (et pas du tout en cas de tempête de neige : un endroit idéal pour un huis-clos à ciel grand ouvert !) cohabitent bien difficilement les communautés de blancs et d'indiens. 
Au milieu, les "Pommes" : rouges dehors, blancs dedans, les métis rejetés par les uns comme par les autres.
Il sera beaucoup question de violences faites aux indiens et surtout aux femmes indiennes : quelques blancs, tendance suprémacistes, sont adeptes de la "cure géographique" (starlight tour au Canada anglophone), une pratique que les femmes autochtones ne dénoncent pas toujours, par honte ou par peur.
[...] Un dicton dit qu’on a tous, ici, du sang indien. Si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains.
[...] — Faut que je te dise… ça fait un petit bout de temps que les autochtones sont nerveux.
— Comment ça, nerveux ?
— Je perçois une tension, quelque chose de pas normal dans la communauté, mais j’arrive pas à définir quoi précisément. Un peu comme quand on sent qu’une tempête se profile, qu’un truc change dans l’air. Ils traînent moins dans les rues, ils viennent faire leurs courses et ils rentrent vite chez eux. Ceux que j’amène au poste décrochent pas un mot. C’est pas habituel.

Le canevas :

Dans la "ville" minière de Norferville, au fin fond des plaines glacées du Québec, une jeune française est retrouvée dans la neige, sauvagement assassinée et mutilée.
Son père Teddy Schaffran (un criminologue privé, tendance profiler, à qui il manque un oeil) débarque de France avec son passé tourmenté. 
Sur place, Noémie Rock, une fliquette métisse est chargée de l'enquête dans ce coin perdu où elle n'a pas de très bons souvenirs.
La rencontre de ce duo d'enquêteurs est prometteuse :
[...] Elle découvrit alors la face de marbre d’un homme qui semblait jailli du fond des âges. Grand, solide, le visage marqué de petites rides qui, avec les températures, formaient comme des crevasses. Elle scruta d’abord le rond de cuir et regarda finalement l’autre œil, peut-être plus noir encore que l’artifice côté gauche.
— Je suis Teddy Schaffran. Je veux voir ma fille.

♥ ♥ On aime beaucoup :

 Franck Thilliez arrive ici à nous faire ressentir le froid : "Je suis fasciné par le froid, par la manière de le décrire, parce que c’est vraiment une sensation particulière, d’autant plus quand il est omniprésent. C’est une façon d’emprisonner les personnages, et mes lecteurs. [...] J’ai toujours eu le fantasme d’écrire une scène de blizzard." En ce lieu idéal, l'auteur souffle le froid dans une nature déchaînée aussi violente que les hommes qui l'habitent et le lecteur frissonne (c'est un thriller !) en pestant contre ses moufles, pas très pratiques pour tourner les pages du bouquin.
[...] — Je crois que je ne m’habituerai jamais à ce froid polaire.
— Ne vous plaignez pas, il n’y a pas encore de couche de glace au bas des fenêtres. J’ai connu ça, dans ma jeunesse. Un record à moins 57 °C. Il n’y avait pas d’école, évidemment. Les habitants laissaient tourner les moteurs des voitures toute la nuit, sinon elles ne redémarraient pas le lendemain. On ramassait même des chauves-souris au pied des arbres, les pauvres étaient complètement givrées. Une sorte de fumée de mer arctique, mais partout dans la ville.
[...] — Moins 18 °C. C’est la température de la mort douce. Il paraît que, quand on reste sans bouger trop longtemps sous cette température, il y a, à un moment donné, quelque chose d’agréable qui vous enveloppe, votre cerveau se met à déconner et vous enlevez vos  vêtements sans vraiment vous en rendre compte.
On appelle ça le « déshabillage paradoxal »… Vous vous endormez et vous ne vous réveillez plus.
[...] — Ça pourrait faire un bon début de polar, nota Teddy pour tenter de détendre l’atmosphère. Un homme et une femme coincés dans une voiture au cœur d’un désert de glace, alors qu’une tempête approche.
— Ou une mauvaise fin.
 Comme à son habitude, Franck Thilliez lorgne du côté du fantastique en convoquant ici la légende du Windigo (qu'on connait depuis Joseph Boyden et d'autres), ce croquemitaine indien inventé peut-être pour faire peur aux enfants mais plus sûrement pour lutter contre le cannibalisme qui a pu sévir jadis en cas de famine.
[...] Les témoignages étaient cohérents et menaient tous à une entité unique  : le Windigo.
Chaque fois que le nom avait été évoqué, la jeune femme avait capté le même éclat dans les yeux de ses interlocuteurs. La peur, une terreur irrationnelle jaillie de légendes ancestrales. 
[...] La créature, mi-homme, mi-animal, a un cœur de glace. Elle vit dans les profondeurs de la forêt et se rapproche de nous lorsqu’elle est très en colère.
Elle se nourrit de tout ce qui vit, avec une préférence pour la chair humaine.
[...] D’après ce que j’ai lu, la légende serait née pour empêcher la pratique du cannibalisme dans les communautés autochtones. Il y a en effet déjà eu des précédents lors de famines extrêmes dues à l’isolement et à l’absence de gibier, surtout l’hiver. 
 La violence de la nature et du froid fait écho à celle des hommes. Des hommes qui n'aiment pas les femmes. Un polar très dur et sans concession - c'est du Franck Thilliez !

Pour celles et ceux qui aiment les croquemitaines.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve.
Ma chronique dans le journal 20 Minutes et dans Benzine.

mardi 30 janvier 2024

La faille (Franck Thilliez)


[...] Memento mori. « Souviens-toi que tu vas mourir. »

●   L'auteur, le livre (504 pages, 2023) :

Franck Thilliez fait partie de nos auteurs incontournables dans le monde français du polar.
Son flic récurrent, Franck Sharko, et sa compagne Lucie Hennebelle, sont devenus de vieilles connaissances au fil des épisodes d'une longue série, tous deux déjà bien abîmés par la vie en général et leur boulot en particulier : les flics d'élite du 36 Quai des Orfèvres (ou désormais du Bastion) ne fréquentent pas toujours le meilleur de notre belle société.
Des polars toujours survoltés où Thilliez aime bien broder autour de faits scientifiques et de données réelles.

●   On aime bien :

❤️ On apprécie toujours l'équipe de flics de F. Thilliez et l'écriture très professionnelle de ses polars, on l'a dit, cet auteur est une valeur de référence du polar français.
❤️ On aime bien aussi l'équilibre savant qu'il réussit à maintenir entre des histoires qui d'un côté, flirtent habilement avec le fantastique et de l'autre, sont ancrés dans une violence hélas bien réaliste. 
L'exercice difficile qui consiste à s'approcher de trop près des failles dans notre monde cartésien.
Cet épisode est particulièrement bien monté et l'on se passionne pour la découverte du monde des EMI (les expériences de mort imminente, le fameux tunnel de lumière !), les ondes cérébrales énigmatiques (l'onde de la mort !) et les neurosciences. 
Franck Thilliez nous explique même ses sources de documentation dans une postface très instructive.

●   L'intrigue :

Cette fois-ci Franck Thilliez s'intéresse à la frontière ténue qui sépare la vie de la mort, avec notamment une céroplasticienne. Ce bien étrange métier sera pour le lecteur, l'occasion d'apprendre plein de choses grâce aux recherches et à la documentation de F. Thilliez, notamment sur les EMI, les expériences de mort imminente.
[...] En art funéraire, un transi est un genre de sculptures particulier apparu dans le sillage de la peste noire et de la famine, au Moyen Âge, à une époque où la mort rôdait à chaque coin de rue.
[...] Une discussion passionnée sur l’âme, sur la survivance de l’esprit au corps lorsque sonne la dernière heure.
[...] — Que crois-tu qu’il y a, de l’autre côté ? lâcha Lucie. Après la mort, je veux dire. Est-ce que tu penses que tout s’arrête quand on meurt ou que… qu’il y a quelque chose ?
[...] Il voyait son visage reposé, ses paupières closes, comme si elle dormait. Où était son âme ? Le policier avait beau être rationnel, il ne pouvait nier que certains phénomènes demeuraient inexplicables. Le spiritisme, les esprits, les communications avec les défunts…
Fort heureusement, on sait que Franck Thilliez et son flic Sharko sont tous deux des cartésiens qui gardent les pieds sur terre. Tout cela doit donc avoir, malheureusement, de sombres ancrages dans la dure réalité.
[...] Tout cela ne pouvait être qu’un amas de conneries. Un délire mystique.
[...] Sharko ne croyait pas au diable. Mais ce n’était pas pour ça que le diable n’existait pas.
[...] Un tueur s’en prend à des gens qui ont réchappé à la mort et s’arrange pour figer leur visage dans une expression de terreur absolue. Un type planqué dans une abbaye se croit traqué par des démons et cache des secrets.

Pour celles et ceux qui aiment Frankenstein.
D’autres avis sur Bibliosurf et sur Babelio.

vendredi 14 juillet 2023

Une minute avant minuit (David Baldacci)

[...] Nous allons remonter le temps, Carol.

    L'auteur, le livre (553 pages, 2023, 2019 en VO) :

David Baldacci est un auteur américain à succès depuis son premier roman : Les pleins pouvoirs, bien connu des fans de Clint.
Un auteur prolifique, créateur de plusieurs "séries" et qui revient aujourd'hui sur le devant de la scène avec deux séries aux héros récurrents : le détective Aloysius Archer et l'agent(e) Atlee Pine du FBI.
Une minute avant minuit est le second épisode de la série (après Sur le chemin du pardon, pas lu) qui met en scène Atlee Pine une jeune femme agent du FBI qui ne se remet pas du traumatisme de son enfance : sa sœur jumelle, Mercy, avait été enlevée par un serial-killer qui pourrait bien être l'affreux Daniel James Tor actuellement emprisonné dans un quartier de haute sécurité pour tout plein d'autres crimes odieux. 

    On aime bien :

❤️ Les nombreuses références au bouquin de John Berendt (Minuit dans le jardin du bien et du mal, celui adapté au cinéma par Clint Eastwood) : la Géorgie et Savannah, le cimetière, le milieu gay et ses travestis, ...
❤️ L'immersion dans cette étrange Géorgie sudiste dont le coeur bat toujours au rythme des commémorations et des reconstitutions des batailles de la Guerre de Sécession.
❤️ Le duo formé par l'agence Atlee Pine et son adjointe administrative Carol Blum, une équipe féminine et originale, dotée d'un humour finaud et qui donne tout son rythme au recit.

      L'intrigue :

Tout commence comme dans le Silence des agneaux, lorsque Jodie Foster va interviewer Hannibal Lecter : on n'a jamais retrouvé la jumelle d'Atlee, et l'affreux jojo D. J. Tor, un tueur en série emprisonné pour de nombreux crimes, n'a jamais voulu reconnaître l'enlèvement et l'assassinat de la petite Mercy.
Mais était-ce bien lui ?
Décidée à tirer cette ancienne affaire au clair pour enfin faire son deuil de sa sœur jumelle, l'agent Atlee Pine retourne sur les lieux de son enfance : mais elle va y découvrir une toute autre vérité que celle de ses souvenirs ...
[...] — Eh bien , si nous nous lançons dans cette expédition, il va nous falloir faire nos valises. 
— Cette expédition ? 
— Nous allons remonter le temps, Carol.
[...] — Pensez-vous vraiment pouvoir résoudre cette affaire après toutes ces années ?
[...] — Puis-je consulter le dossier ? 
— Oui. Mais je ne sais pas ce que vous espérez trouver après presque trente ans.
— Moi non plus. Je veux juste m’assurer que toutes les pistes ont été explorées à fond.
[...] — Est-ce que vous vous rendez compte du traumatisme que vous avez subi, dans cette ville, à l’âge de six ans ? Mon Dieu, c’est un miracle que cela ne vous ait pas laissé de séquelles, agent Pine.
[...] Vous avez failli être assassinée enfant. Votre père s’est suicidé le jour de votre anniversaire. Vous n’avez pas vu votre mère depuis je ne sais combien de temps. Vous avez perdu votre jumelle.
Une fois sur place sur les lieux de son enfance, l'agence Atlee Pine va découvrir d'autres cadavres en travers de son chemin et sa quête de la vérité sur ses origines va se doubler d'une captivante enquête à la poursuite d'un serial killer décidé à convoquer quelques fantômes, comme ceux de la Guerre de Sécession.
[...] — Pensez-vous que l’assassin frappera à nouveau ? 
— Oui. J’ai peur que ce ne soit que le début.
[...] Nous avions affaire à un tueur en série nourrissant une obsession pour la guerre de Sécession.
Dans cette double intrigue, l'agent Pine réussira-t-elle à retrouver son passé et à stopper le tueur ?
[...] Ils sortirent lentement du cimetière pour retrouver les vivants.
Pour faire la fine bouche, disons que l'on peut juste regretter des personnages parfois un peu trop "cliché" qui ne pourront que gagner en épaisseur et réalisme au fil des prochains épisodes.

Pour celles et ceux qui aiment les fliquettes du FBI.
D’autres avis sur Babelio. Livre lu grâce à Netgalley.

lundi 28 juin 2021

BD : Shi


[...] Le soleil ne se lève jamais deux fois sur le même chagrin.

Belle série (4 épisodes sortis pour une première saison) que ce Shi avec l'espagnol Josep Homs aux pinceaux et le belge Zidrou (alias Benoit Drousie, le père de Ducobu) au scénario.
Tous deux nous content une belle histoire qui mêle habilement un Londres à l'époque victorienne, une histoire contemporaine de marchands d'armes, un peu de japonaiserie et un soupçon de fantastique oriental, bref un cocktail idéal pour le dessinateur !
Tout cela sur l'air connu d'hommes qui n'aimaient pas les femmes, mais à l'heure d'aujourd'hui on sait désormais que ces dames ne se laissent plus faire et c'est leur vengeance qui est au cœur de l'intrigue.
Le dessin reste classique et sans grande originalité mais bien présent pour accompagner ce scénario très réussi avec un texte soigné et bourré de références.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires.
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dimanche 22 novembre 2020

Monteperdido (Agustin Martinez)

[...] On retrouvera Lucía.

Monteperdido est le premier roman de l'espagnol Agustìn Martinez.
Venu du monde de la télé (l'auteur est scénariste), Martinez nous emmène au cœur des montagnes, dans les Pyrénées aragonaises, un peu à l'est de la Navarre que sa compatriote Dolores Redondo nous avait fait visiter récemment.
[...] La vallée de Monteperdido. “La Vallée cachée”, comme l’appelaient les touristes.
Mais pas d'ambiance "fantastique" ici à Monteperdido : l'intrigue est tout ce qu'il y a malheureusement de plus trivial. Deux fillettes d'une douzaine d'années, deux amies, deux voisines, ont disparu, sans aucun doute enlevées.
Les enfants n'ont jamais été retrouvées, le coupable non plus, les deux familles sont en perdition, au fil du temps le village se démobilise peu à peu mais continue de regarder d'un mauvais œil les rares étrangers qui viendraient jusqu'à cette vallée reculée.
[...] Dans ces montagnes, il est difficile de retrouver quoi que ce soit. Elles ne sont pas faites pour les hommes… 
[...] Dans ce village, si on ignore comment s’appelle votre putain de grand-père et comment il prenait son café, vous êtes un étranger. On adore les gens qui vont et viennent et qui, au passage, laissent leurs billets de banque à Monteperdido. Mais ceux qui viennent et restent, on les trouve beaucoup moins marrants !
Le roman démarre cinq ans plus tard : l'une des deux gamines réapparait, traumatisée mais vivante, une ado désormais, au témoignage incertain. 
Deux flics débarquent de la ville pour prêter main forte aux gendarmes locaux et retrouver au plus vite la seconde fillette.
[...] Si on s’y prend correctement, on retrouvera Lucía.
❤️ La réussite de ce polar à l'intrigue somme toute classique, tient dans l'épaisseur que l'auteur a su donner à ses personnages. Tous ses personnages : les flics, les membres des familles et les voisins du village.
Et un autre personnage aussi : cette montagne qui enserre ce village de sommets inaccessibles.
Entre les montagnes inquiétantes et les taiseux du village tout aussi inaccessibles, l'ambiance est particulièrement oppressante.
Rares sont les polars qui savent nous épargner les descriptions horrifiques des tourments vécus par les jeunes filles séquestrées par leur ravisseur, mais Agustìn Martinez n'a nullement besoin de ces clichés pour tisser la toile qui va emprisonner le lecteur.
[...] Tout ce village semblait replié sur soi, tournant le dos au monde, aux montagnes, aux regards étrangers. 
[...] Ici, les gens sont très particuliers. Tu l’as remarqué. À la fois sympas et faux culs. Ça doit tenir à la région. Les deux faces de Monteperdido.
[...] Et sous cette couche de neige, tous les secrets des gens qui refusent de les laisser apparaître.
[...] Les liens, parfois maladifs, qui se tissent dans ces cercles de famille.
Le couple d'enquêteurs venus de la ville (un flic proche de la retraite et une adjointe au passé compliqué, tous deux spécialistes des affaires "de famille"), ce couple d'enquêteurs est particulièrement réussi et ils se démènent comme ils peuvent au milieu de ces montagnes fermées aux étrangers pour essayer de découvrir la vérité.
[...] Parfois, ce travail était épuisant. Pas à cause des heures qu’on y consacrait ou des déplacements obligés, toujours dans l’entourage des disparus, comme des imposteurs. Mais c’était la condition humaine qui était décourageante.
Un excellent polar avec une intrigue classique renouvelée par une ambiance avec une forte empreinte. Avec quelques longueurs cependant (un gros pavé de 500 pages).

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 9 février 2019

Rituels (Ellison Cooper)

[...] « Putain, Darian. Ça sent le mauvais plan. »

Voilà un moment que l’on avait lu un bon vieux bouquin de serial-killer. Et c’est exactement ce que l’américaine Ellison Cooper nous propose avec Rituels (Caged en VO). Un polar très classique avec les profileurs du FBI à la poursuite d’un méchant serial-killer. Oui, on a déjà tout lu sur ce rayon. Mais c’est plutôt bien écrit même si cela ne prétend pas rivaliser avec les grands auteurs de polars, de plus, entre deux ou trois fausses pistes, le lecteur aura peu de chance de découvrir l’affreux jojo avant les dernières pages et surtout, l’auteure sait nous éviter les complaisantes descriptions des sévices infligés aux victimes. On lui en sait gré. Il y a même deux ou trois autres épices qui viennent relever la recette servie de si nombreuses fois. Comme quelques rôles clés tenus par des dames (la profileuse métisse black, la patronne du FBI, ...) et quelques personnages secondaires bien campés (la grand-mère, le voisin, ...). Comme un traître au sein même de l’équipe du FBI, qui laisse fuiter les infos à la presse.
[...] Vous êtes la fille du FBI qui étudie les cerveaux des tueurs ?
[...] Une petite partie d’elle n’était pas entièrement convaincue de sa culpabilité.

Et puis surtout, l’originalité de ce thriller est celle du modus operandi du psychopathe surnommé le Tueur à la cage ou le Funambule.
Notre criminel opère de manière presque scientifique à la recherche du passage étroit entre ici et au-delà.
On ne vous en dit pas plus évidemment, mais c’en est presque fascinant.
Sachez tout de même que Madame Cooper a un doctorat en anthropologie, neurosciences et anciennes religions (une sorte de Fred Vargas outre-atlantique, question CV) : les anecdotes scientifiques de son bouquin sont toutes inspirées de curiosités scientifiques de la vraie vie.
C’est chic : ce n’est que son premier roman et donc le premier épisode d’un feuilleton à suivre.
[...] C’est un hallucinogène d’origine végétale. La DMT est présente dans le corps humain et dans une soixantaine de plantes à travers le monde, la plus célèbre étant l’ayahuasca, que l’on trouve en Amazonie. Là-bas, les shamans l’utilisent dans le cadre de quêtes de vision et de rituels religieux. 
Pour en savoir plus (après la lecture) sur la DMT, la drogue utilisée dans le bouquin [clic].

Pour celles et ceux qui aiment les serial-killer.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 20 août 2016

Le livre des âmes (James Oswald)

[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit !

Cet été sera pour nous celui des séries écossaises post-Rankin : celle (excellente) de Gordon Ferris et de son journaliste-détective d'après-guerre, et celle (plus étrange) de James Oswald, à la fois éleveur de moutons et auteur ayant fait ses débuts dans le fantastique avant de s'attaquer au rayon polar.
Après une savoureuse Mort naturelle, voici la nouvelle enquête de l'inspecteur Tony McLean : Le livre des âmes ... tout un programme !
Ça commence plutôt bien avec l'enterrement d'un tueur en série, trucidé en prison après avoir été coffré par McLean il y a quelques années. Celui qu'on surnommait Le tueur de Noël repose désormais six pieds sous terre. De quoi se réjouir.
Sauf que ...
[...] — Tu m’écoutes ?
— Excuse-moi, Emma… J’essaie juste de reprendre mes esprits. Tu disais ? Ah, oui ! Pourquoi tes collègues me haïraient-ils ?
— Parce que c’est le soir de Noël. En principe, il est interdit de découvrir des crimes ce jour-là. C’est une règle non écrite…
[...] Enlevée, séquestrée durant environ une semaine, violée et enfin égorgée avec un couteau bien aiguisé. Le cadavre lavé, puis placé dans l’eau sous un pont…
De nouveaux meurtres sont commis, similaires en tous points ...
[...] — Vous allez bien, Tony ? On dirait que vous venez de voir un fantôme.
[...] — Le Tueur de Noël…, lâcha-t-il soudain.
— C’est impossible, Bob. Il est mort. Je viens d’assister à ses funérailles.
Vraiment ? Si fou que ce fût, McLean avait comme un doute… 
Le tueur de Noël est-il vraiment mort et enterré ? A-t-il fait un adepte ? Était-il finalement innocent ?
Ou bien serait-ce ce sulfureux Livre des âmes, le liber animorum qui aurait pris possession d'un nouveau serial-killer ?
[...] — Le livre ? C’est de lui que tu parles ? L’ouvrage que mentionnait Anderson ? Le Livre des Âmes ?
[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit ! Il soupèse votre âme et, s’il lui trouve des défauts, il la dévore. Ce qui reste ensuite, c’est le mal à l’état pur. Une personne insensible aux remords.
Je ne sais si c'est imputable au manque d'attention des lectures estivales, mais cet épisode m'a paru plus pesant que le précédent : l'intrigue principale tarde à se structurer et surtout, les démêlés de l'inspecteur McLean avec sa hiérarchie se font un peu trop insistants.
Même le petit côté fantastique, marque de fabrique de l'auteur, semble moins subtilement dosé que dans Mort naturelle, comme si Oswald lui-même n'y croyait qu'à moitié.

Pour celles et ceux qui aiment les grimoires.
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mercredi 6 juillet 2016

De mort naturelle (James Oswald)

[...] Les démons existent peut-être, au fond.

À l'heure où l’Écosse quitte le continent un peu contre son gré, il semblerait que les voix littéraires s'y fassent entendre de plus en plus nombreuses.
Ian Rankin n'y prêche plus seul et après Gordon Ferris, voici donc James Oswald.
Un auteur qui sait saluer ses pairs :
[...] Assis sur une chaise en plastique inconfortable, un agent en uniforme montait la garde devant la porte d'une chambre. Histoire de tuer le temps, il lisait un roman de Ian Rankin.
Selon son éditeur : James Oswald est un auteur pas comme les autres. Fermier le jour, écrivain la nuit, il élève des vaches et des moutons en Écosse. D’abord autopublié, il a connu un succès fulgurant dès ses débuts. De mort naturelle est la première enquête de l’inspecteur McLean.
Depuis des années, les auteurs de polars nous ont habitués aux intrigues policières minces et épurées, préférant se consacrer tantôt aux personnages, tantôt aux ambiances sociales ou historiques. C'est devenu la mode pour le genre noir.
Avec cette Mort naturelle au contraire, James Oswald a délaissé ses moutons pour nous concocter un riche polar où s'entremêlent non pas une mais bien plusieurs énigmes policières.
La momie poussiéreuse d'un sale meurtre des années 40, une série de cambriolages, la cohorte des victimes d'un serial-killer (ou d'une série de killers ?) et même les histoires personnelles de l'inspecteur McLean que l'on cherche visiblement à compromettre :
[...] — On dirait bien de la cocaïne, monsieur… Pour être sûr, il faudrait un kit d’analyse, mais si vous ne gardez pas votre talc dans la chasse, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Et ça représente du fric ! Quelque chose comme dix mille livres. Qui peut investir ça pour vous compromettre ?
Tout ce montage savant et complexe finira par s'imbriquer étroitement et s'expliquer habilement mais commence par une découverte macabre ...
[...] — Vous avez découvert un cadavre dans la maison ? s’écria soudain Emily Johnson, qui venait de comprendre.
— Désolé de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. Mais oui, c’est ça. Une jeune femme, cachée dans une pièce murée de la cave. Tuée après la fin de la guerre, d’après nous.
— Tout ce temps… soupira Mme Johnson.
[...]— Comment est morte cette femme ?
— Contentons-nous de dire qu’elle a été assassinée, et oublions les détails…
Le lecteur, moins chanceux que Mme Johnson, aura eu droit aux détails ... qui ouvrent le bouquin de façon plutôt brutale.
Il aura même droit à un zeste de fantastique particulièrement bien géré et maîtrisé (pourtant on n'est pas trop fan) jusqu'à un dénouement plutôt original.
Sûr de son coup et maîtrisant parfaitement son bouquin, James Oswald se paie même le luxe de donner à ce lecteur quelques (toutes petites) longueurs d'avance sur le flic : la lecture en devient vraiment savoureuse.

Pour celles et ceux qui aiment les diseuses de bonne aventure.
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jeudi 19 novembre 2015

De chair et d'os (Dolores Redondo)

Les sorcières : il ne faut pas y croire mais il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas.

Après Le gardien invisible, on n'a pas attendu bien longtemps (pas assez peut-être) pour repartir dans la vallée du Baztán en compagnie de Dolores Redondo, à la chasse aux sorcières et autres créatures fantastiques : celles auxquelles il ne faut pas croire mais dont il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas.
La recette est la même qui mêle l'enquête policière sur des crimes bien réels et le retour de superstitions anciennes ancrées dans les traditions du pays.
Cette fois, c'est un Tarttalo qui prend la suite du basajaun de l'épisode précédent : une sorte de cyclope, version locale de celui d'Ulysse.
[...] — Un tarttalo, c’est un être mythologique, non ?
— Je crois… oui, un cyclope de la mythologie gréco-romaine, et basque aussi, c’est tout ce que je sais. Où voulez-vous en venir ?
[...] Il ne faut pas croire qu’elles existent, il ne faut pas dire qu’elles n’existent pas », cita Engrasi en référence à un vieil adage sur les sorcières, qui avait été si populaire à peine un siècle plus tôt. 
Notons que pour une fois, il est préférable d'avoir lu l'épisode précédent avant d'attaquer celui-ci : la trilogie d'Amaia Salazar est un tout très homogène.
Entre Pampelune et le petit village d'Elizondo, on retrouve d'ailleurs la plupart des personnages de Dolores Redondo : la tante Engrasi, le veule Montes, le gai Jonan et bien d'autres.
Quant à Amaia et son artiste de mari, ils viennent tout juste d'avoir un bébé : et quand on connait le sombre passé de l'ama, on ne s'étonnera pas que la toute nouvelle maternité de Chef Salazar soit plutôt difficile ...
Et tout comme dans le premier tome, c'est encore un peu là que le bât blesse : Doña Redondo en fait des tonnes, se répète beaucoup et nous lasse un peu. Visiblement elle a encore oublié de faire dégraisser son plat à la cuisson.
À force de digressions répétitives, les affres de la maternité nous deviennent bientôt insupportables et l'on est pris d'une envie furieuse de balancer et le mari et le bébé avec l'eau du bain pour se concentrer sur Chef Salazar et son enquête. C'est d'autant plus dommage que cela fait pourtant partie de l'intrigue.
En dépit de ces longueurs, on apprécie toujours l'écriture fluide de l'auteure et le décor historique habilement entremêlé à l'intrigue (et on laissera passer un peu plus de temps avant d'apprécier le dernier épisode).
[...] Trois crimes apparemment sans lien entre eux, commis par trois assassins vulgaires dans des lieux différents, la même amputation à chaque fois, le membre amputé qui disparaît dans la nature, les trois meurtriers qui se suicident en prison ou sous surveillance, et laissant tous les trois un message identique écrit sur les murs, le nom d’une bête dévoreuse de bergers, de jeunes filles et de moutons. La chair des innocents. Le message inscrit sur la pierre, sauvagement, en lettres de sang : « Tarttalo ».
Outre l'effrayant Tarttalo, il sera ici question des cagots, ces parias de la société moyenâgeuse.
[...] — Je ne suis pas historienne, Jonan, mais je sais qu’à cette époque toute l’Europe empestait la chair brûlée vive.
— C’est vrai. Mais dans le cas des cagots, la ségrégation a duré pendant des siècles.
Et on aura même droit à un petit tour dans un asile psychiatrique de haute sécurité qui rappelle étonnamment celui de Bernard Minier de ce côté-ci des Pyrénées !

Pour celles et ceux qui aiment les yétis basques.
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samedi 3 octobre 2015

L'été du commissaire Ricciardi (Maurizio de Giovanni)

Saison 3

À Naples sous le fascisme des années 30, les saisons se suivent et ne se ressemblent pas : après un délicat hiver et un savoureux printemps, L'été du commissaire Ricciardi s'avère une saison bien ennuyeuse.
Ou plutôt non : les saisons se suivent et se ressemblent. Trop, beaucoup trop.
On retrouvait pourtant avec envie le flic récurrent de Maurizio di Giovanni, le flic qui a le don de “voir” les derniers instants vécus par ceux qui ont été emportés par une mort violente. À chacun de ces flashs, il partage la souffrance de ceux qui passent ainsi de vie à trépas (et recueille leurs obscurs propos parfois fort utiles à l'enquête).
Malheureusement, cela ne surprend plus et il ne nous est rien proposé de nouveau pour exploiter ce filon, une bonne idée au départ, un vieux truc ressassé avec ce troisième épisode.
[...] Donc, Ricciardi Luigi Alfredo, commissaire à la brigade mobile depuis presque trois ans. Né à Fortino, province de Salerne, il y a trente et un ans. Orphelin de père et de mère. Vous êtes un étrange sujet, vous savez ? Riche à millions, des hectares et des hectares de terres en métayage, un paquet de rentes. Et pourtant vous travaillez pour trois lires et vous ne vous foulez même pas pour faire carrière. Un homme intéressant, je dirais.
Notre commissaire est toujours aussi asocial et toujours aussi vieux garçon : là encore, ses affres romantiques et platoniques avec la voisine d'en face à sa fenêtre commencent, elles aussi, à nous porter sur le système.
[...] Quand elle s'asseyait  pour broder à la fenêtre de la cuisine, elle lui faisait un petit signe de la mai. Cela pouvait paraître peu de chose, mais pour elle c'était énorme.
[...] Pourquoi, sinon, se trouverait-il chaque soir entre neuf heures et neuf heures et demie à sa fenêtre pour la regarder broder ? Ce n'était qu'une question de temps. Or Enrica Colombo avait un caractère tranquille et déterminé. Et elle savait attendre.
Bref, en dépit de la chaleur de cet été, la coupe de glace est pleine et on est franchement déçu que De Giovanni nous resserve le même plat sans même changer ni l'eau de cuisson des pâtes, ni la sauce napolitaine qui les accompagnent.
Franchement cette fois-ci, avec le retour de la belle Livia et les histoires de couple de son adjoint Maione, ça tourne même au vaudeville policier.
[...] La demoiselle Colombo avait vu Ricciardi avec une dame. Une dame décrite comme vulgaire et un peu âgée, vêtue de manière voyante et presque excentrique : en traduisant le jargon des coiffeuses et des jeunes amoureuses Rosa avait compris qu'il s'agissait d'une dame, belle et courtisée, richement vêtue et très élégante.
C'est d'autant plus rageant que dans la dernière partie du bouquin, lorsque les ombres se dessinent enfin derrière les principaux suspects, lorsque Ricciardi se rend au bureau du parti fasciste, on devine enfin à quel beau polar on a échappé ...
Par fidélité à l'ami Ricciardi et par reconnaissance envers cet auteur qui nous avait donné précédemment deux beaux coups de cœur, oui, on ira bien à Naples en automne d'ici quelques temps, le bouquin est déjà dans la pile. Mais c'est bien parce que c'est lui.
Et en espérant bien que cette dernière saison nous réconcilie avec la série.
Alors pour ceusses qui ne connaîtraient pas encore (honte à ceusses !) : précipitez-vous sans plus attendre sur les deux premières saisons (dans l'ordre : l'hiver puis le le printemps) et pour les bienheureux qui connaissent déjà, allez donc en vacances ailleurs pour cet été !

Pour celles et ceux qui aiment les glaces napolitaines.
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samedi 26 septembre 2015

Le gardien invisible (Dolores Redondo)

Polar pour dame en Euskadi.

On n'a pas toujours eu de chance avec les polars ibériques [1] [2] et les très bons sont plutôt rares [3] [4].
Belle et bonne surprise donc que la découverte de Dolores Redondo, une dame pour changer un peu, qui nous emmène en ses terres natales : le pays basque navarrais, avec ce premier épisode d'une série : Le gardien invisible.
D'entrée de jeu, Doña Redondo (qui a débuté sa carrière avec des romans historiques avant de connaitre le succès avec sa trilogie de polars) puise dans ses connaissances et ancre profondément son intrigue dans l'histoire, les légendes, le folklore et les traditions de son pays : la vallée du Baztán (qui plus bas deviendra la Bidassoa).
Juste sur l'autre versant des Pyrénées que l'on vient de visiter avec Bernard Minier.
Un peu à la manière de certains romans de Fred Vargas qui flirtent avec le fantastique [clic], il sera question ici du basajaun, l'homme des forêts.
[...] Il y a cent ans, cent cinquante tout au plus, il était rare de rencontrer quelqu’un qui déclare ne pas croire aux sorcières, belagiles, basajaun, tartalo et, surtout, en Mari, la déesse, le génie, la mère, la protectrice des récoltes et des troupeaux qui faisaient tonner le ciel à sa guise et tomber une grêle qui plongeait le village dans la plus terrible des famines. À une époque les gens croyaient plus volontiers aux sorcières qu’en la très sainte Trinité, et cela n’échappait pas à l’Église, qui voyait ses fidèles, au sortir de la messe, continuer à observer les rituels anciens que leurs familles se transmettaient depuis un temps immémorial.
[...] Un basajaun… Qu’est-ce que c’est, une sorte de génie de la forêt ? s’enquit James.
– Non, non, un basajaun est une créature réelle, un hominidé d’environ deux mètres cinquante, large d’épaules, les cheveux longs et bien sûr couvert de poils. Il habite dans les bois, auquel il appartient.
Cerise sur le gâteau basque, l'auteure écrit au féminin : bien sûr c'est une fliquette qui va mener l'enquête, mais ce n'est pas tout et l'inspectrice Amaia Salazar semble aussi avoir hérité d'un lourd passé et d'une curieuse famille.
Les sœurs et les tantes d'Amaia ne sont pas là que pour la figuration et on se surprend même, après quelques chapitres, à s'intéresser plus à la famille Salazar qu'à la poursuite du serial-killer !
C'est un comble pour un polar et c'est dire si Dolores Redondo sait écrire !
Une sacré galerie de portraits ibériques avec au centre de la photo de famille, la vieille tata Engrasi qui tire les cartes au tarot mais qui joue également au poker !
[...] La joyeuse bande se réunissait depuis des années pour jouer au poker durant les soirées d’hiver. Avec plus de soixante-dix printemps au compteur, la plus jeune était Engrasi, et la plus âgée Josepa, frôlant les quatre-vingts. Engrasi et trois autres étaient veuves, seules deux d’entre elles avaient toujours leur mari.
Las, au fil des pages, Doña Redondo pousse un peu trop loin les explications répétées sur la mythologie locale, les êtres des forêts, l'enfance douloureuse d'Amaia, les tarots, les ours et j'en passe. Cela plombe un peu le récit qui aurait bien mérité une petite cure d'amaigrissement pour se concentrer sur l'âpreté de la région et la rudesse de ses habitants.
Reste une belle plume, un beau décor, de beaux portraits de dame et finalement une belle intrigue parce que bien sûr le polar reprendra ses droits et le lecteur se fera, c'est le cas de le dire vous verrez, se fera rouler dans la farine.
[...] – Inspectrice, une patrouille a trouvé deux chaussures de fille placées sur le bas-côté, les bouts orientés vers la route. Ils ont appelé il y a un moment, je vous envoie une voiture et on se retrouve là-bas.
– Ils ont trouvé le corps ? demanda Amaia en baissant la tête.
– Pas encore, c’est une zone difficile d’accès.
Doña Redondo n'en est pas restée là et la suite de la trilogie du Baztán devrait nous emmener de nouveau outre-Pyrénées.

Pour celles et ceux qui aiment les yétis.
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lundi 23 mars 2015

Temps glaciaires (Fred Vargas)

Clin d’œil islandais

Avertissement : ce billet a été rédigé sur un tölva (modèle HP), une sorcière qui compte.

C’est toujours un grand moment de plaisir annoncé et attendu que d’ouvrir un nouveau Fred Vargas. Que de retrouver le mystérieux et fantasque Jean-Baptiste Adamsberg et toute sa clique du commissariat su XIII°. Que de découvrir toute une galerie de personnages étranges et originaux. Que d’avoir l’assurance d’apprendre tout un tas de choses sur on ne sait pas quoi encore mais on verra bien, ce sera forcément passionnant.
Le commandant Danglard(1) nous dirait que c’est comme ouvrir une bouteille de bon vin, un cépage connu et apprécié. Chaque millésime offre son propre bouquet unique et particulier mais le goût est toujours celui qu’on attend. Le savoir-faire de la Maison Vargas a fait de ces pentes ardues et touffues de l’Adamsberg une grande région viticole.

[…] Tu penses à quelque chose ?
— À rien. J'aimerais réfléchir un peu.
Bourlin poussa un soupir découragé. Il connaissait Adamsberg depuis assez longtemps pour savoir que « réfléchir » n'avait aucun sens, le concernant. Adamsberg ne réfléchissait pas, il ne se posait pas seul à une table, crayon en main, il ne se concentrait pas devant une fenêtre, il ne récapitulait pas les faits sur un tableau, avec des flèches et des chiffres, il ne posait pas son menton sur son poing. Il vaquait, marchait sans bruit, il ondulait entre les bureaux, il commentait, arpentait le terrain à pas lents, mais jamais personne ne l'avait vu réfléchir. Il semblait aller tel un poisson à la dérive. Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants ?

Las, après les premières lampées toujours savoureuses, le cru Vargas 2015, étiquette cuvée spéciale Temps glaciaires, sent un peu le bouchon et il faudra attendre le fond de la bouteille pour que celle-ci révèle enfin ses meilleurs arômes.
Ça commençait plutôt bien avec un clin d’œil de l’auteure en direction de la vague nordique qui déferla dans nos librairies. Un titre explicite et une histoire qui évoque l’Islande d’Indridason et de son commissaire Erlendur.

[…] Le fracas de la pluie sur le pare-brise réveilla Danglard.
— Où en sommes-nous ? demanda-t-il.
— On a dépassé Versailles.
— Je parle de l'enquête. Meurtres ou suicides.
— Deux suicidés qui laissent le même signe, Danglard. Deux suicidés liés au même rocher d'Islande. Ça ne va pas.
[…] Si tant est que l'Islande fût une véritable piste.
[…] — Mais pourquoi alors, dit Justin en fixant ses notes, nous envoie-t-on au début sur le drame islandais ?
— Je ne sais pas si on nous y a jamais « envoyés », dit lentement Adamsberg en revenant sur ses pas.
Nous sommes allés tout seuls en Islande.
[…] — Il n'empêche que les premières victimes avaient toutes deux été en Islande, dit-il. Coïncidence ? On n'aime pas les coïncidences.

Et puis au fil des pages de ce gros pavé, la citoyenne Vargas nous perd dans les méandres confus d’une secte qui a entrepris (en costumes !) de reconstituer les débats et les discours de la Constituante(2), lorsque l’intransigeant et incorruptible Robespierre faisait régner la terreur et s’attachait à détacher la tête de tous ceux qui s’égaraient hors du droit chemin.
Le feu de paille islandais du début s’étiole, l’enquête piétine et le lecteur s’impatiente. Les Temps révolutionnaires déçoivent.
On voudrait faire fi de ces chemises à jabot. La ci-devant Vargas se pousserait du col ?
Entre la rigidité de Robespierre et la chaleur des pierres islandaises, l’auteure semble hésiter et courir deux sangliers à la fois(3).
Mais les plus patients, qui n’auront pas guillotiné trop tôt le bouquin, seront finalement récompensés par le dernier quart(4). Adamsberg s’envole pour Reykjavik (yes !) et le roman décolle enfin(5). Ce qui nous vaudra des pages superbes, peut-être les meilleures de Vargas (avec celles du Lieu incertain), tout à fait dignes de la référence à Indridason.

[…] — C'est beau ici, dit Adamsberg en allumant les cigarettes à la ronde. Je ne vois rien à un mètre, mais je suis certain que c'est beau.
— Atrocement beau, dit Almar.
— Je crois que je vais rester là, dit Adamsberg.
— Avec Gunnlaugur et Eggrún qui nous couvent à présent comme des canetons, je reste avec toi, dit Veyrenc. Il faudrait que je me trouve aussi un prénom islandais. Almar ?
— Lúðvíg, tout simplement.
— Parfait. Et Retancourt ?
— C'est quoi son prénom ?
— Violette, comme la petite fleur.
— Alors, Víóletta.
— C'est simple, au fond, l'islandais.
— Atrocement simple.
— Je n'ai jamais dit que je restais, dit Retancourt. Ils jouent beaucoup aux échecs ici ?
— Sport national intense, dit Almar.
— On n'a pas eu le temps de copier le texte de la stèle pour Danglard, dit Veyrenc après un silence. Cela devait raconter quelque chose comme : étranger, toi qui foules cette terre, prends garde…
— … aux vices immondes des hypocrites infâmes, poursuivit Adamsberg.
On pourrait réussir à deviser comme cela toute notre vie sans en parler, finalement. Sans jamais parler de l'île tiède et des os. On ne s'en sort pas si mal. On se dirait des choses et d'autres, et puis on les répéterait, et puis on irait finir notre verre, et puis on dormirait.
— À quelle heure est l'avion demain ? demanda Veyrenc.
— Midi sur le tarmac, dit Adamsberg. Le temps qu'ils effarouchent le million d'oiseaux, on sera à 13 heures à l'aéroport de la ville d'en face.

Ce doit être ça, la magie de ces terres froides et brumeuses.
Nombreux sont les critiques qui commettent l’erreur de classer les ouvrages du Docteur Vargas parmi les polars. Alors que de tout évidence, il s’agit plutôt de traités scientifiques.
Des essais savants dans lesquels la citoyenne Vargas explore  avec précaution, conscience et ténacité les mécanismes complexes et les cheminements diffus de la pensée humaine. Ceux qui se devinent en creux sous la surface apparente des choses.

[…] Adamsberg leva une main réclamant le silence, sortit lentement son carnet et nota la dernière phrase qu'il venait de prononcer. Le médecin sort un os de sa bouche. Puis il la relut en la suivant du doigt, comme un homme qui n'en comprend pas le sens. Il rempocha son carnet et son regard réapparut dans ses yeux.
— J'ai pensé, dit-il sur un ton d'excuse.
— À quoi ?
— Aucune idée.

Dans une vingtaine d’années, on peut facilement imaginer un congrès mémorable de savants au cours duquel, après avoir englouti des milliards de dépenses, les chercheurs reconnaitront leur défaite et s’apprêteront à abandonner le projet de supercalculateur (un super-tölva) qui devait penser enfin comme nous. Dans le silence déçu qui accompagnera cette annonce solennelle, un murmure indistinct se fera entendre au fond de la salle.
”Faudrait peut-être qu’on relise Fred Vargas …” grognera l’un des congressistes en frappant la moquette de sa canne.

[…] Veyrenc fit de nouveau retomber la béquille au sol, en un martèlement régulier.
— C'est énervant ce bruit, Louis.
— Je réfléchis, c'est tout.
— Oui mais je ne sais pas pourquoi, cela m'énerve.
— Pardon, c'est un réflexe. […]
Il se fit un long silence, qu'Adamsberg ne rompit pas. Il ouvrait les yeux dans le vide, et ne voyait que brume épaisse, brume d'afturganga. Il attrapa soudain le poignet de Veyrenc.
— Continue, dit-il, continue et tais-toi.
— À quoi ?
— À frapper le sol. Continue. Je sais pourquoi cela m'énerve. Parce que cela fait monter un têtard.
— Quel têtard ?
— Un début d'idée informe, Louis, se hâta d'expliquer Adamsberg, de peur de se perdre à nouveau dans la brume. Les idées sortent toujours de l'eau, d'où crois-tu qu'elles viennent ? Mais elles s'en vont si l'on parle. Tais-toi. Continue.

Dans cet épisode, la brigade du XIII° semble prendre un nouveau virage et Jean-Baptiste Adamsberg préparer peut-être sa retraite. Danglard, Retancourt, Veyrenc, et tous les autres, même Estalère, tous semblent jouer au diapason dans un orchestre  dont Adamsberg ne serait que le chef armé s’une seule petite baguette, sans même avoir besoin d’emboucher lui-même un puissant instrument à vent.
Les mécanismes de la brigade tournent comme ceux d’une horloge (ou bien sûr  une montre, réglée sur celles d’Adamsberg et les pissées de Lucio). Chacun y joue sa partition, l’effet d’ensemble est très réussi, l’harmonie est palpable.
Mais on l’a vu, le tempo de la musique s’alentit, le rythme s’épuise, et il faudra bientôt que le chef d’orchestre s’empare lui aussi d’un instrument (ce sera une canne) pour reprendre la tête de la fanfare et mener tout son petit monde jusqu’au bouquet final.

(1) - notons que, une fois n’est coutume, ce n’est pas le commissaire qui picole mais son adjoint !
(2) - la Constituante, c’était pour le jeu de mots, les puristes auront deviné bien sûr qu’il s’agit plutôt de la Convention.
(3) - il est d’ailleurs beaucoup questions d’animaux qui bougent dans ce livre : canards, coccinelles, corneilles, macareux, phoques (là on n’est pas bien sûr), mouettes, marcassins, têtards, et j’ai sûrement loupé une partie du bestiaire.
(4) - oui quand même, mais comme c’est un gros pavé, ça laisse un morceau de choix
(5) - j’étais moi-même dans l’avion : l’illusion était parfaite !


Pour celles et ceux qui aiment penser.
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dimanche 29 décembre 2013

Esprit d’hiver (Laura Kasischke)

Joyeux Noël.

Il y a des jours où l'on devine que l'on ferait mieux de rester couché.
Le 25 décembre de cette année-là est l'un de ces jours pour Holly.
Une journée de Noël qui commence on ne peut plus mal : une panne d'oreiller tout d'abord.
Ni le réveil, ni leur fille Tatiana ne les ont réveillés. Le mari Eric part en catastrophe chercher ses parents à l'aéroport.
Et puis un mauvais pressentiment qui semble surgir du passé, quand Eric et Holly étaient allés en Russie pour adopter une petite fille.
On connait Laura Kasischke pour sa férocité à démonter pièce par pièce le rêve américain et on se rappelle son Oiseau blanc dans le blizzard qui tenait presque du polar.
Cette fois son Esprit d’hiver tient plus du roman psychologique même si la première partie, inquiétante et sournoise flirte avec le fantastique.
[…] Ce matin-là, elle se réveilla tard et aussitôt elle sut : Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. […]
Quelque chose qui avait été là depuis le début. À l’intérieur de la maison. À l’intérieur d’eux-mêmes. Cette chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux.
Accablée par son pressentiment et les préparatifs à terminer en hâte, Holly broie du noir, déteste ces repas de Noël imposés, se débat avec le rôti et l'argenterie.
La journée catastrophe continue : le blizzard s'abat sur la ville et Eric reste coincé quelque part par la neige.
Les autres invités vont bientôt décommander. C'est presqu'une bonne nouvelle pour Holly qui déteste la plupart d'entre eux. Et puis de toute façon le rôti sort à peine cuit du four. Et puis Holly manque s'empaler sur le couteau de cuisine et puis les verres en cristal qu'on sort pour ces grandes occasions finissent en mille morceaux par terre. Tatiana ne s'est toujours pas levée. Crise d'ado ?
Les souvenirs de Holly remontent à la surface.
Sa propre enfance peu enviable.
Le voyage en Russie pour aller chercher leur fille adoptive.
Les infirmières qui voulaient à tout prix donner un nom américain à la petite : Bonnie (comme Bonnie et Clyde), Sally, ….
[…] Incroyable, leur semblait-il, que les infirmières les aient tout simplement laissés quitter l’orphelinat Pokrovka n° 2 avec cette princesse fée ! Juste un adieu tranquille, la porte s’était ouverte, et ils avaient dorénavant cette petite fille rien que pour eux. Pour toujours ! (Bien sûr, cela leur avait coûté des milliers de dollars, des montagnes de paperasses et presque deux années de leur vie, ils ne l’oubliaient pas, mais ils y étaient !
[…] Les infirmières l’avaient baptisée Sally. Elles avaient expliqué à Eric et Holly : « On donne un nom américain pour que, dans sa vie et dans sa mort, elle ne soit pas agitée en Amérique, ou qu’elle n’essaie pas de revenir en Russie. — Mais nous voulons qu’elle soit fière de ses origines russes, avait tenté d’expliquer Holly, à son tour, sans être certaine pourtant que son anglais puisse être compris. Nous voulons l’appeler Tatiana car c’est un superbe prénom russe pour une superbe petite fille russe. »
Finalement ce sera l'une des poules du jardin qui s'appellera Sally.
Et qui finira dévorée par ses congénères. Un épisode sanglant qui comme d'autres remontent à la surface des souvenirs de Holly.
Car en ce beau jour de Noël blanc, il faut compter avec la plume acérée de Laura Kasischke qui entreprend de démonter pièce par pièce le rêve américain de Holly. Et Holly aura eu beau développer au fil des années une capacité peu commune à oublier, à ne pas voir, à ne pas regarder les choses en face, depuis sa stérilité jusqu'à l'adolescence de Tatiana en passant par le sombre épisode de l'orphelinat sibérien …
[…] Eric s’était mis en colère. Il avait dit : « Seigneur, Holly. Toute cette merde que tu essaies d’ignorer en t’enfouissant la tête dans le sable et tu choisis ce sujet pour être complètement ouverte et cool ? Elle n’a pas besoin de ça ! » Mais qu’entendait-il par là ? À propos de quoi Holly s’enfouissait-elle la tête dans le sable ? Quoi donc ?
Rien n'y fera : le scalpel affuté et sans pitié de Laura Kasischke dissèquera ses peurs et ses faiblesses jusqu'au plus profond.
Qu'est devenue Tatiana, cette adolescente à la peau bleutée ?
BMR a eu du mal avec la première partie d'exposition, un peu longue, mais évidemment nécessaire pour démontrer le lent glissement de Holly dans la folie ordinaire.
Le rêve américain finira comme les verres en cristal.

Pour celles et ceux qui aiment les fêtes de Noël qui tournent mal.
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jeudi 14 novembre 2013

Le printemps du commissaire (Maurizio di Giovanni)


Tranche napolitaine.

Après L’hiver du commissaire on s’était promis d’attendre le second épisode pour confirmer le coup de cœur : avec ce Printemps du commissaire Ricciardi c’est bel et bien chose faite et Maurizio De Giovanni est vraiment un excellent filon.
Cette deuxième saison est encore mieux construite que la précédente, avec toute une kyrielle de personnages dont les tranches de vies s’entrecroisent pour donner un panorama un peu triste et mélancolique du petit peuple de Naples …
On retrouve bien entendu le beau commissaire aux yeux verts, toujours affligé de son sixième sens, le sens de la douleur, le commissaire qui “voit” les morts et entend leurs dernières paroles, souvent mystérieuses.

[…] L'humidité du soir étreignit Luigi Alfredo Ricciardi, commissaire de police à la brigade mobile de la Questure royale de Naples. L’homme qui voyait les morts et les entendait parler.

[…] Il avait vu et continuait à voir beaucoup plus qu’il ne l’aurait voulu ou demandé : il voyait la douleur.
La douleur qui dévaste, la douleur qui revient. Il percevait la colère, l’amertume, même l’ironie hautaine de la dernière pensée qui accompagnait la mort. Il savait que la mort naturelle réglait correctement ses comptes avec la vie. En ne laissant aucune trace planer au-dessus des jours à venir, elle coupait tous les fils et refermait toutes les blessures, avant de se mettre en route avec son baluchon, en frottant ses mains osseuses sur sa chasuble noire. La mort violente, elle, n’en avait pas le temps. Elle devait se hâter de partir. Dans ces cas-là, le spectacle était mis en scène, et la représentation de l’ultime douleur lui apparaissait distinctement : la douleur se déversait sur lui, unique spectateur du théâtre nauséabond du malheur humain.

Chacun aimerait bien changer de vie ou d’amour, devenir riche ou même seulement moins pauvre. Alors dans le quartier, chacun prend son tour chez Donna Carmela, la diseuse de bonne aventure, celle qui lit l’avenir dans les cartes.
… Et celle qui prête aussi, à taux d’usure. Une marchande d’illusions.
Un matin, la vieille percluse de rhumatismes est retrouvée assassinée, rouée de coups.
Ricciardi la “voit” prononcer ses derniers mots, un proverbe napolitain :

Dieu le Père n’est pas un négociant qui paie le samedi.

Voilà qui est bien mystérieux.
Le commissaire Ricciardi et son fidèle brigadier Maione mènent l’enquête, contre vents et marées, contre hiérarchie et convenances, interrogeant pauvres et riches, toutes celles et ceux qui étaient en affaires (de cœur ou d’argent) avec Donna Carmela.
La règle est la même que dans le premier épisode : tout un chacun a sûrement quelque chose à se reprocher et doit donc être soupçonné, un whodunit un peu à la Agatha Christie, chacun avec un mobile, chacun avec une occasion. Voilà pour l’intrigue policière.
Mais comme bien souvent, l’intérêt des bouquins de Maurizio de Giovanni n’est pas là et le côté polar ne sert que de fil conducteur : non, si on voyage à Naples en compagnie de cet auteur c’est pour une certaine ambiance mélancolique, pour l’étrange personnalité du commissaire aux yeux verts, la description du climat délétère de l’Italie fasciste, de la douleur et de la misère du petit peuple napolitain, … tout cela n’est pas bien gai mais remarquablement écrit.
On prend de plus en plus de plaisir à regarder défiler les saisons de l’année 1931 sur la baie de Naples …


Pour celles et ceux qui aiment le polar social.
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