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lundi 5 janvier 2026

Contrapaso (Teresa Valero)

[...] Tu veux fouiller les poubelles ?


Contrapaso, une nouvelle mini-série policière qui reconstitue pour nous l'Espagne des années cinquante, les années Franco. Une intrigue dense, digne d'un roman noir, étayée d’anecdotes véridiques, écrite par une dame (Teresa Valero) qui nous rappelle les basses œuvres du régime franquiste.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, l'album (152 et 192 pages, septembre 2025) :

C'est une occasion rare dans l'univers de la bande dessinée que de pouvoir rendre hommage à une dame : l'espagnole Teresa Valero (née en 1969) mérite donc tous les éloges.
D'autant qu'elle signe avec Contrapaso le scénario et le dessin de cette trilogie policière, prétexte pour apporter un point de vue féminin sur le franquisme
De l'Histoire, du policier et du féminisme, il n'en fallait pas tant pour nous attirer. 
Le premier épisode, sous-titré Les enfants des autres, est paru en français (chez Dupuis / Aire Noire sous l'égide de Doug Headline que l'on connait comme scénariste mais qui officie également comme éditeur) en 2021 et vient d'être réédité, quatre ans plus tard, sous une nouvelle maquette à l'occasion de la sortie du second tome (en septembre 2025), intitulé Pour adultes, avec réserves.
Pour adultes avec réserves c'était l'une des classifications de la censure franquiste concernant le cinéma espagnol, la classe 3R sur une échelle de 1 à 4, puisqu'il sera beaucoup question de cinéma dans ce deuxième album.
À noter pour les curieux : l'époux de Teresa Valero (Juan Diaz Canales) n'est autre que le scénariste de la série Blacksad.
La traduction de l'espagnol est signée par Marie Estripeaut-Bourjac et Anne-Marie Ruiz.

Le contexte :

1956 : grâce à l'influence américaine, l'Espagne franquiste se refait une beauté et entre à l'ONU.
Face à la menace soviétique (mieux vaut le franquisme que le communisme, n'est-ce pas ?), les États-Unis installent leurs avant-postes en Europe : les accords de Madrid sont signés en 1953 et plusieurs bases militaires US sont implantées sur le territoire espagnol.
Dans le même temps, les phalangistes perdent une partie de leur influence au profit de l'Opus Dei.
Teresa Valero nous rappelle qu'elle s'appuie sur de nombreux faits, lieux et personnalités bien réels de l'époque : le cinéma qui jouxtait les locaux de la police de la DGS, l'hôtel Hilton, le drive-in, le bar Chicote, les films tournés en double version (une censurée pour l'Espagne, une autre pour l'étranger), l'avènement de la télévision, ...
Dans un dossier qui accompagne l'album, l'auteure nous précise que son récit est nourri d'histoires vraies comme celle du documentaire sur la pauvreté des migrants espagnols qui sera "volé" et entièrement manipulé et remonté par la télévision espagnole, ou celles des spéculations immobilières et foncières de magouilleurs (dont la propre sœur de Franco) qui profitèrent des troubles liés à la guère civile.

Les personnages :

À Madrid, l'hiver 1956 se montre particulièrement rigoureux avec les hommes et la censure franquiste particulièrement tatillonne avec la presse et les journalistes. Les faits-diversiers sont bâillonnés : dans l'Espagne catholique de Franco, le crime n'existe pas. 
Il suffisait de le dire.
Même si de temps à autre, il arrive que l'on retrouve malencontreusement le corps d'une jeune femme assassinée au bord du Manzanares.
Autour du cadavre, il y a là Charo, la fille du médecin légiste qui n'est encore qu'une jeune adolescente mais qui veut déjà apprendre le métier avec papa. Elle apporte une touche de fraîcheur impertinente dans cette sombre histoire.
Et puis il y a là, Emilio Sanz, un vieux journaliste aigri, désabusé, fatigué de ses propres compromissions avec la censure et le régime.
« - Merci de me recevoir docteur. J'enquête sur la mort de Rosa Saura. Je crois que vous la connaissiez ...
- Enquêter ? N'est-ce pas le travail de la police ?
- Non, pas toujours, monsieur. »
Il y a là également Léon Lenoir, qui revient de France et voudrait bien faire ses preuves au journal, un jeune homme toujours amoureux de la vérité (et secrètement, de sa cousine Paloma). Léon est hébergé chez ses oncle et tante, une famille traditionnelle franquiste. 
Au journal, les débuts du français sont plutôt difficiles : Sanz est un vieux bougon qui le traite comme son valet.
On a donc là, un vieux journaliste revenu de tout, parfois bienveillant avec le franquisme qui le nourrit. Et un jeune ambitieux qui croit encore à la vérité. 
Deux voix que tout oppose pour nous raconter une même époque. C'est le sens même du titre de la série, Contrapasocontrepoint en français, quand « deux lignes mélodiques différentes sont interprétées en même temps » nous rappelle Teresa Valero. 
« - Je ne peux pas publier ça sans qu'on interdise le journal. Tu le sais très bien !
- Oui, je le sais.
- Et alors, pourquoi tu l'as écrit, nom de dieu !
- Parce que c'est la vérité. 
[...] - Tu veux fouiller les poubelles ?
Des lesbiennes et des médecins franquistes ...
Qui diable ira la publier ta foutue histoire ? »

♥ On aime :

 On aime ce sacré duo d'enquêteurs que tout oppose, l'âge comme le parcours, les méthodes comme les sympathies politiques.
On aime aussi que l'enquête nous propose plusieurs pistes à suivre au cœur de l'Espagne sous le joug franquiste avec comme fil rouge, la traque d'un tueur en série après qui Emilio Sanz court depuis des années.
Dans le premier épisode, il sera question d'eugénisme, d'enfants volés et des abus et violences psychiatriques infligés aux femmes par les médecins du régime.
La seconde enquête nous emmènera sur les plateaux du nouveau cinéma espagnol qui voit débarquer les américains et la télévision … et resurgir de vieilles affaires immobilières.
 On aime ce roman graphique où la mise en cases est dynamique et le dessin est un beau travail de reconstitution de ces années passées : les lieux et les décors, les usages et les costumes, tout est au diapason pour nous replonger dans l'Espagne franquiste des années 50 ...
Cette BD est écrite comme un roman noir et le dessin, très élégant, tire habilement parti d'autres éléments graphiques : photos, affiches, journaux, publicités, films et actualités cinéma ... ...
Les albums ont été réalisés en numérique mais la belle colorisation donne beaucoup de transparence, de luminosité ou de relief au dessin, semi-réaliste.
 Et puis on aime aussi l'
humour qui caractérise les personnages comme les dialogues, une ironie caustique, amère, pince-sans-rire : la scène avec la dactylo dans les toilettes du cabaret, la dessinatrice qui crayonne ce que l'on voit dans une case, le jeune Léon qui rend son déjeuner à tout bout de champ, ... Chaque relecture révèle de nouveaux détails.
 L'intrigue du second épisode est un peu touffue et n'a pas l'unité de ton qui faisait la force du premier : Teresa Valero semble plus préoccupée de dresser un portrait aussi complet que possible de son Espagne franquiste que de guider son lecteur dans une profusion de faits et de détails historiques.
Parions que le dernier épisode de la trilogie reprendra la main pour terminer cette fresque historique en beauté, comme elle a commencé ... car le tueur en série court toujours !
« - Qui l'a tuée, Sanz ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Tu le poursuis depuis 17 ans. Tu dois bien avoir une théorie.
- Plus d'une, oui. Et aucune ne m'a mené nulle part.
Il choisit toujours des femmes seules, avec peu ou pas de famille. Et ça n'a jamais rien de sexuel.
Les victimes n'ont rien en commun. Leur seul point commun, c'est que ce sont des femmes. Il n'en a pas tué deux de la même façon.
- Si c'est différent à chaque fois, comment es-tu sûr que c'est le même tueur ?
- Les victimes sont toujours mortes avant. Parfois plusieurs jours plus tôt. Ensuite, il les déplace à l'endroit où on les retrouve. Et là, il nous prépare toujours une mise en scène. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 6 juin 2025

Calle Malaga (Eacersall, Blondel)


[...] Une narration silencieuse.

De très beaux dessins et une colorisation grandiose : ce sont les images qui racontent l'histoire. Un court récit, comme une nouvelle, l'histoire d'un homme taiseux et solitaire qui erre comme un fantôme dans les rues d'une ville déserte, hors-saison.

❤️❤️❤️❤️❤️

Les auteurs, l'album (72 pages, 2025) :

Au scénario : Mark Eacersall qui vient de l'audio-visuel (comédien, cinéaste, et j'en passe), mais qui n'en est pas à son premier album.
Au dessin : James Blondel (né en 1997), qui en-dehors de la BD, est également prof de SVT. 
Tous les deux signent ce roman noir au soleil : Calle Málaga.
Enfant, le scénariste français Mark Eacersall a grandi dans le souvenir de l'atelier de son père qui, le dimanche, peignait d'après des cartes postales d'Espagne. De quoi alimenter son imagination puisqu'il nous invite, avec cet album, dans une station balnéaire hors-saison.
C'est le normand James Blondel qui signe les dessins et la remarquable colorisation de Calle Málaga.

♥ On aime vraiment beaucoup :

  Quelque part en Espagne, Calle Málaga s'étouffe sous les couleurs orangées du soleil, même si l'on est encore hors-saison. Dans cette ambiance de ville fantôme, erre un jeune homme solitaire. Son visage reste souvent dans l'ombre des éclairages somptueux de Blondel : l'homme seul est comme un spectre dans la ville déserte.
Le gars est un sombre taiseux et on devine bien sûr qu'il est en cavale, qu'il fuit la police et peut-être même ses complices. Sur le palier de son appartement, il fait la rencontre d'un personnage sympa, un petit gros jovial, un peu envahissant, qui va même l'emmener dans la sierra pour admirer les fleurs du printemps. 
 L'album est court, le récit également : s'il s'agissait d'un écrit on parlerait d'une nouvelle
Un personnage ou deux, le décor de la ville déserte, deux ou trois péripéties à peine suggérées, des souvenirs presque, et la chute. 
C'est remarquable d'autant que ce ne sont pas les bulles et les dialogues qui viennent envahir ces très belles planches. Mark Eacersall le dit lui-même : c'est « une narration silencieuse, où ce sont les images qui parlent ».
 Et puis il y a les planches de James Blondel : une ligne claire et bien nette magnifiée par une colorisation superbe. C'est sans hésitation, un des plus beaux albums qu'on ait vus cette année.
Alors qu'en reste-t-il une fois l'album refermé ? 
« Une nuit à la belle étoile ... avec un ami. ». Ah, voilà une belle conclusion.


Pour celles et ceux qui aiment les fleurs espagnoles.
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Album lu grâce aux éditions Grand Angle (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

dimanche 7 janvier 2024

Reine Rouge (Juan Gomez-Jurado)


[...] Il a exigé de moi quelque chose d’impossible.

●    L'auteur, le livre (560 pages, 2022, 2018 en VO) :

L'espagnol Juan Gómez-Jurado fut journaliste avant de prendre sa plume.
Reine rouge est le premier épisode d'une série de polars (à suivre : Louve noire et Roi blanc déjà traduits en français).

●     L'intrigue :

Ce polar repose sur un improbable duo d'enquêteurs.
Lui, c'est Jon Guttiérez, un flic que sa hiérarchie vient de mettre sur la touche après qu'il ait trafiqué de fausses preuves pour les beaux yeux d'une dame de petite vertu, pas très malin notre gars. 
Elle, c'est Antonia Scott, une étrange alien au QI surdéveloppé et à la mémoire infaillible qui jongle avec de petites pilules rouges et bleues pour tempérer son mental chaotique. C'est elle la Reine rouge.
[...] — J’imagine que vous avez remarqué qu’Antonia est spéciale. 
— Spéciale ? C’est un euphémisme. Au premier abord, on croirait plutôt qu’elle est dingue ou idiote. 
— Ce qui serait une lourde erreur. Antonia Scott est l’être le plus intelligent de la planète.
[...] Oui, Antonia Scott est insupportable, renfermée, autoritaire, imprévisible et vraisemblablement folle à lier, ou pas loin, en plus de manger n’importe quoi. Mais.
[...] Les yeux vitreux, la mâchoire tendue. Cette expression qui indique que son cerveau tourne à plus grande vitesse que la normale, qu’il est en surrégime.
Pour corser l'affaire, tous deux sont manipulés par un type mystérieux au bras très très long, éminence grise du pouvoir, chargé des basses besognes un peu borderline quand les grands de ce monde ne veulent pas traiter avec la "vraie" police. Avec Antonia, on dirait un remake de Nikita.
[...] — La police ne travaille pas comme ça. Nous ne sommes pas la police. La police est lente, sûre, prévisible. C’est un éléphant qui fonce tête baissée vers son but et écrase tout sur son passage. Nous sommes autre chose.
Cet étrange trio se retrouve à enquêter sur deux enlèvements qui touchent deux des familles les plus riches et les plus influentes du pays. Sauf qu'aucune rançon n'a été demandée et que le premier enlèvement a déjà très mal tourné.
[...] La personne qui a fait ça est extrêmement intelligente et va tuer à nouveau. Ceci n’est que le début. 
— Nous avons affaire à un tueur en série ? demande le Dr Aguado. 
— Non, répond Antonia. C’est autre chose. Un type d’animal différent. Je n’ai jamais rien vu de pareil.
[...] — Il a exigé de moi quelque chose d’impossible. [...]
— Avec tout le respect que je vous dois, madame, que vous a-t-il demandé que vous n’ayez pu lui donner ?

●   On aime un peu :

❤️ Difficile de ne pas se laisser prendre par ce polar au ton original : un peu d'exotisme hispanique, des enlèvements sans rançon, un méchant bien mystérieux, un duo d'enquêteurs improbables et cerise sur le gâteau, cette Reine rouge au cerveau trop rapide. Voilà de quoi passer un bon moment.
😕 Pour autant, le grincheux n'est pas certain d'en redemander : la mise en scène est vraiment artificielle et l'on a du mal à croire à la rencontre de tous ces personnages comme à certaines péripéties d'un scénario un peu rocambolesque. Finalement le dénouement s'avère moins original que le contexte de départ.

Pour celles et ceux qui aiment les coups tordus.
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mercredi 5 mai 2021

Le port secret (Maria Oruna)

[...] Ce sont les liens du sang qui commandent le monde.

L'espagnole Maria Oruna nous propose un petit séjour sur la côte Cantabrique, à Suances, petit port près de Santander.
Un britannique (mais sa mère était espagnole) a quitté son île froide pour s'installer plus au sud. 
Lors des travaux de rénovation d'une maison familiale, la Villa Marine, on découvre le cadavre momifié d'un nouveau-né, emmuré dans une cloison.
[...] Quelque chose est resté en sommeil pendant de longues années et a ressuscité à l’occasion de la découverte du bébé à la Villa Marine.
D'autres cadavres vont venir s'ajouter et les gendarmes mèneront une enquête longue et difficile qui mettra à jour de sombres histoires de famille et le passé d'une région meurtrie par la guerre civile et le franquisme.
[...] Cela ne faisait-il pas trop de coïncidences ? Trop de cadavres en une semaine, en tout cas.
[...] Les victimes elles-mêmes, toutes reliées par un fil invisible.
[...] Quelque chose ne tourne pas rond chez les enfants de la guerre.
[...] Ce sont les liens du sang qui commandent le monde.
La prose de Maria Oruna semble parfois maladroite ou naïve, explicative, et la traduction parait un peu rude (on l'intima de partir ?).
L'enquête est un peu longuette et l'on tourne longtemps en rond autour des personnages et leurs mystères.
Les révélations rocambolesques de la fin s'accumulent sur l'un d'eux jusqu'à le rendre finalement peu crédible.
C'est un peu dommage car l'auteure a visiblement cherché à rendre l'atmosphère côtière et l'histoire tourmentée de sa région (une postface est dédiée à cet aspect).

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
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dimanche 22 novembre 2020

Monteperdido (Agustin Martinez)

[...] On retrouvera Lucía.

Monteperdido est le premier roman de l'espagnol Agustìn Martinez.
Venu du monde de la télé (l'auteur est scénariste), Martinez nous emmène au cœur des montagnes, dans les Pyrénées aragonaises, un peu à l'est de la Navarre que sa compatriote Dolores Redondo nous avait fait visiter récemment.
[...] La vallée de Monteperdido. “La Vallée cachée”, comme l’appelaient les touristes.
Mais pas d'ambiance "fantastique" ici à Monteperdido : l'intrigue est tout ce qu'il y a malheureusement de plus trivial. Deux fillettes d'une douzaine d'années, deux amies, deux voisines, ont disparu, sans aucun doute enlevées.
Les enfants n'ont jamais été retrouvées, le coupable non plus, les deux familles sont en perdition, au fil du temps le village se démobilise peu à peu mais continue de regarder d'un mauvais œil les rares étrangers qui viendraient jusqu'à cette vallée reculée.
[...] Dans ces montagnes, il est difficile de retrouver quoi que ce soit. Elles ne sont pas faites pour les hommes… 
[...] Dans ce village, si on ignore comment s’appelle votre putain de grand-père et comment il prenait son café, vous êtes un étranger. On adore les gens qui vont et viennent et qui, au passage, laissent leurs billets de banque à Monteperdido. Mais ceux qui viennent et restent, on les trouve beaucoup moins marrants !
Le roman démarre cinq ans plus tard : l'une des deux gamines réapparait, traumatisée mais vivante, une ado désormais, au témoignage incertain. 
Deux flics débarquent de la ville pour prêter main forte aux gendarmes locaux et retrouver au plus vite la seconde fillette.
[...] Si on s’y prend correctement, on retrouvera Lucía.
❤️ La réussite de ce polar à l'intrigue somme toute classique, tient dans l'épaisseur que l'auteur a su donner à ses personnages. Tous ses personnages : les flics, les membres des familles et les voisins du village.
Et un autre personnage aussi : cette montagne qui enserre ce village de sommets inaccessibles.
Entre les montagnes inquiétantes et les taiseux du village tout aussi inaccessibles, l'ambiance est particulièrement oppressante.
Rares sont les polars qui savent nous épargner les descriptions horrifiques des tourments vécus par les jeunes filles séquestrées par leur ravisseur, mais Agustìn Martinez n'a nullement besoin de ces clichés pour tisser la toile qui va emprisonner le lecteur.
[...] Tout ce village semblait replié sur soi, tournant le dos au monde, aux montagnes, aux regards étrangers. 
[...] Ici, les gens sont très particuliers. Tu l’as remarqué. À la fois sympas et faux culs. Ça doit tenir à la région. Les deux faces de Monteperdido.
[...] Et sous cette couche de neige, tous les secrets des gens qui refusent de les laisser apparaître.
[...] Les liens, parfois maladifs, qui se tissent dans ces cercles de famille.
Le couple d'enquêteurs venus de la ville (un flic proche de la retraite et une adjointe au passé compliqué, tous deux spécialistes des affaires "de famille"), ce couple d'enquêteurs est particulièrement réussi et ils se démènent comme ils peuvent au milieu de ces montagnes fermées aux étrangers pour essayer de découvrir la vérité.
[...] Parfois, ce travail était épuisant. Pas à cause des heures qu’on y consacrait ou des déplacements obligés, toujours dans l’entourage des disparus, comme des imposteurs. Mais c’était la condition humaine qui était décourageante.
Un excellent polar avec une intrigue classique renouvelée par une ambiance avec une forte empreinte. Avec quelques longueurs cependant (un gros pavé de 500 pages).

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
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vendredi 1 avril 2016

En attendant Robert Capa (Susana Fortes)

[...] Ce n'était que des photographes. Des témoins.

À notre époque submergée d'images animées et où les mots ont perdu tout leur poids, on constate toujours qu'une simple photo garde encore toute sa puissance de choc [clic].
L'agence Magnum fête ses soixante ans, la valise mexicaine a été retrouvée et il nous a paru tout naturel de passer un moment en compagnie de l'espagnole Susana Fortes, en attendant Robert Capa.
Une biographie romancée du photographe hongrois André Friedmann (aka Robert Capa) et surtout de sa muse, l'allemande Gerta Pohorylle (aka Gerda Taro). Tous deux juifs et réfugiés à Paris au moment où les bruits de bottes se faisaient trop forts dans leurs pays respectifs.
[...] Ça puait la fumée d'incendie, le cuir. Les bottes bien cirées, la buffleterie, les chemises brunes, les ceintures à boucle, les harnachements militaires.
Comme une évidence, c'est Rive Gauche que va naître leur idylle, dans les cafés de Montparnasse, dans le bouillonnement intellectuel de l'entre-deux guerres, aux côtés des personnalités qui marquèrent la deuxième moitié du siècle.
Un amour qui changera et la vie et la carrière de Robert Capa.
Et qui aurait sans doute pu changer celles de Gerta ...
[...] Il lui parut un peu présomptueux, beau, ambitieux, parfois comme les autres trop prévisible, séducteur évidemment, quelque peu vulgaire aussi, pas très raffiné, manquant de manières.
[...] Et c'est moi qui vais être ton manager.
[...] Les grandes horloges avaient alors déjà prévu leur dernière heure à chacun, et sans doute chacun le savait-il déjà, d'une façon ou d'une autre.
Ils partirent pour l'Espagne en guerre, armés de leurs Leica.

[...] Ce n'était que des photographes, des individus dont l'occupation est de regarder. Des témoins.
[...] Une cause sans images, ce n'est pas seulement une cause oubliée. C'est aussi une cause perdue.
Une courte et belle histoire d'amour comme on sait les idéaliser chez les intellectuels de cette période, sur fond d'une guerre d'Espagne finalement assez méconnue.
André et Gerta sont exaspérants de suffisance et d'aveuglement. Jeunes, beaux, amoureux, talentueux et bientôt célèbres, ils croyaient changer le monde sans se rendre compte qu'il était en train de s'écrouler autour d'eux.
Une dernière salve d'artifice avant que la nuit tombe.
Curieusement ce livre très documenté tant sur la guerre d'Espagne que sur le couple de photographes, s'avère finalement assez superficiel et l'on apprend finalement peu de choses sur le travail de ces reporters en pleine guerre d'Espagne.
Comme si l'auteure s'était contentée de trouver un beau décor historique pour nous raconter une belle histoire d'amour sous le soleil de son pays ou si elle s'était trop effacée derrière l'Histoire de ses Personnages.
Et sa prose se laisse parfois emportée par le lyrisme maladroit que voulait peut-être l'époque.
[...] Cette image lui restait comme un hématome à la mémoire.
[...] Les pupilles brillantes et constellées de braises vertes de colère.
Finalement, on retiendra surtout de ce bouquin un très beau portrait de femme : encore une créature trop moderne et trop vivante pour son époque.
Un portrait qui, toutes proportions modestement gardées, serait un peu comme une vie supplémentaire d'Amory Clay, une vie fulgurante et trop courte.

Pour celles et ceux qui aiment la photo.
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jeudi 19 novembre 2015

De chair et d'os (Dolores Redondo)

Les sorcières : il ne faut pas y croire mais il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas.

Après Le gardien invisible, on n'a pas attendu bien longtemps (pas assez peut-être) pour repartir dans la vallée du Baztán en compagnie de Dolores Redondo, à la chasse aux sorcières et autres créatures fantastiques : celles auxquelles il ne faut pas croire mais dont il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas.
La recette est la même qui mêle l'enquête policière sur des crimes bien réels et le retour de superstitions anciennes ancrées dans les traditions du pays.
Cette fois, c'est un Tarttalo qui prend la suite du basajaun de l'épisode précédent : une sorte de cyclope, version locale de celui d'Ulysse.
[...] — Un tarttalo, c’est un être mythologique, non ?
— Je crois… oui, un cyclope de la mythologie gréco-romaine, et basque aussi, c’est tout ce que je sais. Où voulez-vous en venir ?
[...] Il ne faut pas croire qu’elles existent, il ne faut pas dire qu’elles n’existent pas », cita Engrasi en référence à un vieil adage sur les sorcières, qui avait été si populaire à peine un siècle plus tôt. 
Notons que pour une fois, il est préférable d'avoir lu l'épisode précédent avant d'attaquer celui-ci : la trilogie d'Amaia Salazar est un tout très homogène.
Entre Pampelune et le petit village d'Elizondo, on retrouve d'ailleurs la plupart des personnages de Dolores Redondo : la tante Engrasi, le veule Montes, le gai Jonan et bien d'autres.
Quant à Amaia et son artiste de mari, ils viennent tout juste d'avoir un bébé : et quand on connait le sombre passé de l'ama, on ne s'étonnera pas que la toute nouvelle maternité de Chef Salazar soit plutôt difficile ...
Et tout comme dans le premier tome, c'est encore un peu là que le bât blesse : Doña Redondo en fait des tonnes, se répète beaucoup et nous lasse un peu. Visiblement elle a encore oublié de faire dégraisser son plat à la cuisson.
À force de digressions répétitives, les affres de la maternité nous deviennent bientôt insupportables et l'on est pris d'une envie furieuse de balancer et le mari et le bébé avec l'eau du bain pour se concentrer sur Chef Salazar et son enquête. C'est d'autant plus dommage que cela fait pourtant partie de l'intrigue.
En dépit de ces longueurs, on apprécie toujours l'écriture fluide de l'auteure et le décor historique habilement entremêlé à l'intrigue (et on laissera passer un peu plus de temps avant d'apprécier le dernier épisode).
[...] Trois crimes apparemment sans lien entre eux, commis par trois assassins vulgaires dans des lieux différents, la même amputation à chaque fois, le membre amputé qui disparaît dans la nature, les trois meurtriers qui se suicident en prison ou sous surveillance, et laissant tous les trois un message identique écrit sur les murs, le nom d’une bête dévoreuse de bergers, de jeunes filles et de moutons. La chair des innocents. Le message inscrit sur la pierre, sauvagement, en lettres de sang : « Tarttalo ».
Outre l'effrayant Tarttalo, il sera ici question des cagots, ces parias de la société moyenâgeuse.
[...] — Je ne suis pas historienne, Jonan, mais je sais qu’à cette époque toute l’Europe empestait la chair brûlée vive.
— C’est vrai. Mais dans le cas des cagots, la ségrégation a duré pendant des siècles.
Et on aura même droit à un petit tour dans un asile psychiatrique de haute sécurité qui rappelle étonnamment celui de Bernard Minier de ce côté-ci des Pyrénées !

Pour celles et ceux qui aiment les yétis basques.
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mercredi 11 novembre 2015

L'hiver des enfants volés (Maurice Gouiran)

C’est un tabou qui tombe, un pan de l’histoire de l’Espagne qui est dévoilé.

On ne connaissait pas encore cet auteur marseillais, prolixe et engagé qu'est Maurice Gouiran, et l'on a donc entrepris de faire sa connaissance avec son dernier bouquin : L'hiver des enfants volés.
Les enfants volés dont il est question ne sont pas ceux de l'Argentine sur lesquels on a beaucoup lu [1] [2] [3], mais presque, puisqu'il s'agit ici des bébés espagnols volés par Franco et sa clique de 'bonnes' sœurs : l'Argentine avait un lourd héritage hispanique né de la collusion entre une dictature fascisante et une église fascinée.
Mais revenons de ce côté-ci de l'Atlantique et à l'enquête du journaliste Clovis Narigou. Non seulement le nom  du héros est l'anagramme de celui de l'auteur mais le récit est à la première personne et s'adresse parfois au lecteur : Maurice Gouiran s'engage !
Évacuons tout de suite les petites agaceries et irritations face à ces écrivains qui n'ont pas encore compris qu'il faut gratter, gratter jusqu'à l'os pour épurer et ne garder que la substantifique moelle après avoir éliminé tout le gras indigeste.
Ainsi on aurait aimé éviter les pages touristiques à Barcelone et Madrid, l'auteur lui-même plaide coupable :
[...] J’ai pensé que j’aurais pu faire financer mon voyage par Le Petit Futé ou par Le Guide du routard, car mon enquête virait au vrai périple touristique !
On aurait aimé aussi échapper aux évitables réflexions sur le monde de la branchitude techno :
[...] C’est vrai que c’est hyper pratique ce système de cloud, surtout pour des gars, comme les journalistes, qui se baladent continuellement. On n’a plus besoin d’emporter dans ses valoches un netbook, un CD-Rom ou une clé USB.
Visiblement, Gouiran nous prend pour des demeurés qui ne sont jamais allés outre-Pyrénées et qui utilisent encore des disquettes de cinq pouces un quart (et pourtant je suis né avant lui !).
Bon ça, c'est dit.
Mais revenons à nos moutons noirs et suivons le marseillais Gouiran/Narigou parti en Catalogne pour enquêter sur la disparition d'un ami journaliste. Son ami François qui semble avoir voulu fourrer son nez là où il ne fallait pas.
[...] J’avais en mémoire ces photographies en noir et blanc sur lesquelles les notables de l’Église et les prêtres posaient, bras tendu et main ouverte, parfois armés de fusils, auprès des militaires putschistes. Chez eux, le salut phalangiste avait trop souvent remplacé le signe de croix.
Après Jean-Paul II en 2001, Benoit XVI béatifiait 500 religieux nationalistes espagnols en 2007. En 2012, sœur María Gómez Valbuena était mise en accusation avant de décéder en 2013. En 2013, cinq cent autres religieux furent béatifiés par l'église espagnole, avec la bienveillance du pape François.
Tout passé n'est pas bon à déterrer quand, aujourd'hui encore et toujours, certains redoublent d'efforts pour le faire oublier.
[...] Ainsi, on volait des gosses, on les revendait pour le prix d’un appartement, et en plus il aurait fallu remercier les curés et les bonnes sœurs sous prétexte qu’ils rendaient service à tout le monde : au gosse volé, à la mère spoliée, aux parents adoptants ! C’était une conception assez particulière de la charité chrétienne.
Le bouquin est plutôt bien construit qui entremêle la recherche de l'ami journaliste mystérieusement disparu, l'enquête qui le conduisait sur les traces de bébés volés, les recherches que l'ami François menait sur son propre passé, ...
Marchant dans ses pas le long des ramblas catalanes, Gouiran/Narigou nous dévoile les dessous nauséabonds de l'Histoire ...
Et pas seulement les pages les plus sombres de l'Espagne puisqu'il sera également question d'autres enfants volés, ceux des Lebensborn nazis (rappelez vous le film de l'an passé : D'une vie à l'autre). Un autre secret tout aussi bien gardé puisqu'il faudra attendre la fin des années 80 pour que soit révélé le secret de ces Lebensborn et que ce n'est qu'en 2004 [clic] et 2009 [clic] que la presse évoquera le seul centre français !
Maurice Gouiran semble hésiter entre la thèse journalistique et l'enquête à la Rouletabille. Sa prose parfois précise mais souvent maladroite ne nous laissera pas un souvenir impérissable : dommage parce que la conclusion de ces enquêtes est plutôt réussie et nous laisse entrevoir le beau roman que nous aurions pu avoir.
Mais reconnaissons lui le mérite de soulever la boue qui recouvre, encore de nos jours, ces passés honteux : des enfants volés peuvent en cacher d'autres ...

Pour celles et ceux qui aiment les trouble-fêtes et pas les curés.
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samedi 26 septembre 2015

Le gardien invisible (Dolores Redondo)

Polar pour dame en Euskadi.

On n'a pas toujours eu de chance avec les polars ibériques [1] [2] et les très bons sont plutôt rares [3] [4].
Belle et bonne surprise donc que la découverte de Dolores Redondo, une dame pour changer un peu, qui nous emmène en ses terres natales : le pays basque navarrais, avec ce premier épisode d'une série : Le gardien invisible.
D'entrée de jeu, Doña Redondo (qui a débuté sa carrière avec des romans historiques avant de connaitre le succès avec sa trilogie de polars) puise dans ses connaissances et ancre profondément son intrigue dans l'histoire, les légendes, le folklore et les traditions de son pays : la vallée du Baztán (qui plus bas deviendra la Bidassoa).
Juste sur l'autre versant des Pyrénées que l'on vient de visiter avec Bernard Minier.
Un peu à la manière de certains romans de Fred Vargas qui flirtent avec le fantastique [clic], il sera question ici du basajaun, l'homme des forêts.
[...] Il y a cent ans, cent cinquante tout au plus, il était rare de rencontrer quelqu’un qui déclare ne pas croire aux sorcières, belagiles, basajaun, tartalo et, surtout, en Mari, la déesse, le génie, la mère, la protectrice des récoltes et des troupeaux qui faisaient tonner le ciel à sa guise et tomber une grêle qui plongeait le village dans la plus terrible des famines. À une époque les gens croyaient plus volontiers aux sorcières qu’en la très sainte Trinité, et cela n’échappait pas à l’Église, qui voyait ses fidèles, au sortir de la messe, continuer à observer les rituels anciens que leurs familles se transmettaient depuis un temps immémorial.
[...] Un basajaun… Qu’est-ce que c’est, une sorte de génie de la forêt ? s’enquit James.
– Non, non, un basajaun est une créature réelle, un hominidé d’environ deux mètres cinquante, large d’épaules, les cheveux longs et bien sûr couvert de poils. Il habite dans les bois, auquel il appartient.
Cerise sur le gâteau basque, l'auteure écrit au féminin : bien sûr c'est une fliquette qui va mener l'enquête, mais ce n'est pas tout et l'inspectrice Amaia Salazar semble aussi avoir hérité d'un lourd passé et d'une curieuse famille.
Les sœurs et les tantes d'Amaia ne sont pas là que pour la figuration et on se surprend même, après quelques chapitres, à s'intéresser plus à la famille Salazar qu'à la poursuite du serial-killer !
C'est un comble pour un polar et c'est dire si Dolores Redondo sait écrire !
Une sacré galerie de portraits ibériques avec au centre de la photo de famille, la vieille tata Engrasi qui tire les cartes au tarot mais qui joue également au poker !
[...] La joyeuse bande se réunissait depuis des années pour jouer au poker durant les soirées d’hiver. Avec plus de soixante-dix printemps au compteur, la plus jeune était Engrasi, et la plus âgée Josepa, frôlant les quatre-vingts. Engrasi et trois autres étaient veuves, seules deux d’entre elles avaient toujours leur mari.
Las, au fil des pages, Doña Redondo pousse un peu trop loin les explications répétées sur la mythologie locale, les êtres des forêts, l'enfance douloureuse d'Amaia, les tarots, les ours et j'en passe. Cela plombe un peu le récit qui aurait bien mérité une petite cure d'amaigrissement pour se concentrer sur l'âpreté de la région et la rudesse de ses habitants.
Reste une belle plume, un beau décor, de beaux portraits de dame et finalement une belle intrigue parce que bien sûr le polar reprendra ses droits et le lecteur se fera, c'est le cas de le dire vous verrez, se fera rouler dans la farine.
[...] – Inspectrice, une patrouille a trouvé deux chaussures de fille placées sur le bas-côté, les bouts orientés vers la route. Ils ont appelé il y a un moment, je vous envoie une voiture et on se retrouve là-bas.
– Ils ont trouvé le corps ? demanda Amaia en baissant la tête.
– Pas encore, c’est une zone difficile d’accès.
Doña Redondo n'en est pas restée là et la suite de la trilogie du Baztán devrait nous emmener de nouveau outre-Pyrénées.

Pour celles et ceux qui aiment les yétis.
D'autres avis sur Babelio.

samedi 13 décembre 2014

Les démons de Berlin (Ignacio del Valle)

Le crépuscule de ceux qui se sont pris pour des dieux.

C'est sur le front de l'est, près de Leningrad, qu'on avait laissé [clic] le soldat Arturo Andrade, un espagnol de la Division Azul qui fut envoyée par Franco pou prêter main forte aux allemands durant la dernière guerre.
Après les Empereurs des ténèbres, voici donc : Les démons de Berlin du même Ignacio del valle.
Le Reich vit ses derniers jours et comme tant d'autres, Arturo erre dans un Berlin qui courbe l'échine sous les bombes, en espérant que les américains arriveront avant les russes, les Ivans, les terribles Ivans qui réussirent à terroriser les nazis.

[…] Le Reich offrait son visage le plus terrible dans le chaos des routes, bloquées par un flot gris de véhicules et de réfugiés faméliques, exténués et terrorisés par les cris de Der Iwan kommt !
[…] – Et où se trouve la ligne de front ? Gracq partit d’un rire de dément, ouvrant ses énormes bras pour englober toute cette scène sanglante. Ses yeux brillaient comme s’il était sous l’emprise de drogues.
– Partout, torerito, partout. On ne peut plus sortir de Berlin. Les Popofs ont complètement encerclé la ville. Berlin, c’est déjà Stalingrad, un Kessel, un chaudron gigantesque, ha, ha, ha…
[…] Tel que l’avait envisagé un général allemand, on pouvait se rendre désormais du front de l’Est à celui de l’Ouest en S-Bahn.

Dans le bunker de Hitler, un haut gradé est assassiné, Arturo enquête. On parle d'espionnage. Les américains seraient à la recherche de mystérieuses WuWa, les WunderWaffe, les armes miracles que les nazis seraient sur le point de lancer ... Délire SS ? Propagande nazie ? Ou réel danger atomique ?

[…] On les attire avec une vérité pour qu’ils avalent ensuite le mensonge. On leur a confié des dossiers sur les activités secondaires du programme atomique et sur les mouvements des collaborateurs. Des données suffisamment explicites pour ne pas éveiller leurs soupçons et facilement vérifiables, mais rien qui puisse mettre en danger nos activités.

Arturo et quelques rescapés de la division Azul se lancent sur les traces des espions Alliés, des scientifiques allemands et d'une mystérieuse confrérie nazie, ...

[…] - Stratton en a-t-il dit plus ?
– M. Stratton est décédé ce matin, répondit Bauer avec une froideur notariale. Arturo écarquilla les yeux.
– Que s’est-il passé ?
– Crise cardiaque. C’était un homme sain et robuste, et ceux qui étaient chargés de l’interroger étaient des gens compétents… C’est un coup de malchance.
Un sentiment diffus de solidarité crépita dans le sang d’Arturo à l’évocation du corps du commando américain roué de coups, couvert de plaies et électrocuté : ce n’était pas une mort pour un soldat.
– Toutefois, il nous a livré une dernière chose intéressante avant de nous quitter.

Comme d'habitude, Del Valle convoque tout un ensemble de personnages et de faits réels, même si c'est sans grand souci de vraisemblance, pour les mélanger habilement, ici dans le chaudron infernal de Berlin en 1945 : l'ordre de Thulé par exemple a bel et bien existé, tout comme le baron Von Sebottendorf ou encore la division Charlemagne, l’équivalent français de la division Azul.

[…] La Thulé a acquis d’autant plus de force qu’elle était invisible, et dans tous les événements qui ont suivi, je dis bien tous – l’autodafé, la nuit des longs couteaux, l’incendie du Reichstag, la nuit de cristal, la Rhénanie, les Sudètes, l’invasion de la Pologne, l’attaque contre l’Angleterre, l’expansion vers l’est… –, beaucoup ont vu la main invisible de la Thulé…

Tout cela est instructif mais les quelques dérives qui parsemaient l'épisode précédent prennent ici une importance beaucoup trop grande. Dans cette ambiance de fin de règne, de déroute militaire, la fin du monde est si proche, Berlin ressemble tellement à l'enfer, que Del Valle se laisse emporter par ses propres démons. Ses envolées philosophiques ou lyriques, ses digressions romantiques ou mystiques, prennent beaucoup de place et de pages, pour finir par dévorer l'intrigue policière.

[…] Ce serait l’enfer : Arturo se rappela une fois encore les mots du tailleur et se représenta les scènes de cauchemar à venir. Il attendit que Möbius en dise davantage sur le cataclysme en question, mais celui-ci se borna à murmurer :
– J’étais à Dresde.
[…] Et partout, des cadavres atrocement déformés, tordus dans les flaques de leur propre graisse, réduits à un tiers de leur taille normale, et sur certains, de petites flammes de phosphore bleutées et tremblotantes.

Tel un Néron pyromane, l'auteur se perd (et nous avec) dans les descriptions flamboyantes de la ville en proie aux bombes et aux flammes.
Il faut dire que tandis que les allemands courent après l'arme atomique, les américains quant à eux peaufinent encore, quelques mois seulement après les terribles bombardements de Dresde et Hambourg, leurs techniques d'extermination massive. Et l'artillerie russe est toute proche.

[…] Il lui remit une capsule de cyanure.
– C’est une mort certaine, ajouta-t-il.
– Toute mort est certaine, mein Hauptsturmführer, fit remarquer Arturo. Toute mort…

Tout cela est décrit avec une fascination morbide et disons-le, parfois trouble et inquiétante, pour la folie suicidaire des soldats du Reich : le crépuscule de ceux qui se sont pris pour des dieux.


Pour celles et ceux qui aiment les fins du monde.
L'avis de Jean-Marc et d'autres sur Babelio.



mercredi 25 juin 2014

Empereurs des ténèbres (Ignacio del Valle)

Quand les dieux détournent les yeux …

Empereurs des ténèbres de l'espagnol Ignacio del Valle, est la deuxième(1) enquête du soldat Arturo Andrade, après L'art de tuer les dragons [pas traduit en français] et avant Les démons de Berlin [pas encore lu] .
Effet de mode, intérêt cyclique ou fascination étrange pour les démons de cette période ?
Philip Kerr et son inspecteur Bernie nous promenaient dans les bunkers nazis tandis que Maurizio di Giovanni et son étrange commissaire Ricciardi nous faisaient défiler les quatre saisons sous l'Italie de Mussolini.
Il manquait donc un chaînon : et c'est Del Valle qui se charge de nous emmener voir du côté des franquistes.
Mais pour cet épisode, habillez-vous chaudement : on ne part pas pour Madrid et on accompagne la division Azul sur le front de l'Est en plein hiver 1943.
La division Azul on l'avait déjà croisée avec La tristesse du Samouraï. Ce sont ces phalangistes envoyés par Franco soutenir la Wehrmacht(2) et affronter le général Hiver sur le front de l'est lors de l'opération Barbarossa, l'invasion de la Russie qui se transformera bientôt en déroute napoléonienne. Nous voici donc près de Leningrad pendant l'hiver 43, près d'un monastère orthodoxe(3).
[...] Les coupoles irisées du monastère orthodoxe de Molevo. Selon la légende, une nuit, un moine qui faisait une ronde y avait rencontré Dieu assis dans un recoin obscur ; que faisait son Seigneur en un tel endroit ? s’était écrié le moine en se prosternant immédiatement devant lui. Dieu lui avait répondu, d’une voix non pas tonitruante, mais éteinte : « Je suis fatigué, pope, très fatigué. »
Et ça commence fort justement par une image toute napoléonienne (ou digne de Guernica, ça marche aussi), avec une cavalcade de chevaux saisie dans la glace. Au milieu un soldat. Évidemment gelé mais égorgé aussi, c'est moins évident et, là c'est de moins en moins évident, avec une inscription gravée soigneusement au couteau sur la poitrine : Prends garde, Dieu te regarde.
[...] - Pour faire ça, il faut un individu qui ne manque pas de sang-froid.
- Ailleurs, je ne sais pas, mais ici, c’est comme si vous me parliez de n’importe qui.
Et donc même si on pourrait objecter que :
[...] Ici les vivants ne comptent plus , alors les morts...vous imaginez ...
Ce cadavre pris dans les glaces, ça fait quand même désordre et le soldat Arturo  Andrade est donc chargé de mener rondement l’enquête, histoire de restaurer le moral des troupes et un semblant de discipline. Et il se demande où il met les bottes : au sein de l’État-major les rivalités sont grandes entre phalangistes romantiques et militaires franquistes purs et durs, entre francs-maçons et fascistes pas francs du collier, tous réunis par la force des choses sous la bannière du Caudillo(4). Et maintenant sous celle de la Wehrmacht qui scrute tous ces espagnols débraillés d'un œil comment dire, bienveillant ? oui, c'est cela : bienveillant.
[...] Pourquoi se soucier d’un mort quand des millions d’hommes sont en train de se massacrer ?
[...] Le suspect parfait n’existe que dans les romans, à l’inverse du crime parfait qui n’est possible que dans la réalité.
Arturo va donc enquêter sur ce crime mystérieux pendant que les russkofs pilonnent les positions et tandis que les généraux de tous bords s'impatientent. Et comme il fait moins 30° dehors, autant dire que c'est cool.
[...] Il était conscient de ne pas avoir été aussi heureux depuis des temps presque immémoriaux ; son caractère obsessionnel qui le faisait tant souffrir, temporairement neutralisé par les exigences monolithiques de l’armée, trouvait un succédané dans ce travail et lui permettait de s’y consacrer avec la persévérance d’un martyr.
Et ça se complique encore quand on découvre que la victime était devenue adepte de la violeta.
[...] Cette terrible variante de la roulette russe, où on remplissait progressivement les chambres jusqu’à n’en laisser qu’une seule vide, s’appelait la violeta, parce que, comme les invertis ou violetas, si les joueurs voyaient un trou, c’était pour le boucher.
Voilà pour l'ambiance : riche et passionnante, violente et dure, inhumaine et surtout glacée.
[...] Ce n’était pas une morgue classique mais simplement une pièce dont le poêle n’était jamais allumé.
Ensuite, il y a le style. Celui de Del Valle est parfaitement adapté à l'ambiance : pas de sentiment inutile ni d'empathie superflue. On ne voit pas trop comment on arrive à s'intéresser au soldat Arturo qui n'a même pas la gouaille cynique du susnommé Bernie : l'ami Arturo a quand même donné dans les renseignements franquistes et son passé n'a rien à envier à celui de ses collègues, franquistes, phalangistes, SS, que du beau monde aux environs de Leningrad. 
Mais ça marche. Peut-être parce qu'on est sur le front de l'est, c'est-à-dire en enfer et qu'en enfer peu importe d'où vous venez.
Les dialogues sont riches, doubles ou triples, et se révèlent souvent des affrontements durs, cyniques, violents : chacun épie l'autre et cherche à deviner le coup suivant. Le lecteur, lui, se régale d’une langue riche et recherchée.
De temps à autre, on regrette une envolée un peu trop lyrique, au style un peu ampoulé : pendant quelques lignes, Del Valle se laisse emporter par le souffle romantico-mystique de l’Histoire, mais ça ne dure pas.
Sur le front de l’est, le siècle a basculé, le monde est en train de se désagréger : meurtres en série, folie dégénérée, sexe déréglé, hécatombes militaires, même les dieux détournent les yeux.
Et c’est Jack l’Éventreur qui est mis en exergue.
[...] S’il ne s’est pas fait piéger, c’est qu’il a tué sans mobile ; impitoyablement, mais sans raison. Il tuait pour le plaisir de tuer, il aimait ça. Il suivait son instinct, qui n’est pas différent de celui de n’importe lequel d’entre nous. Quand l’Éventreur a utilisé son couteau pour la première fois… Il a inauguré le XXe siècle, un siècle qu’il a baptisé dans le sang, improvisa mentalement Arturo.
Brrrrr …
Rien de bien gai dans cette fin de monde mais l’intrigue policière est plus subtile qu’il n’y parait et le décor historique passionnant.
(1) - aucun souci pour lire ce deuxième épisode sans avoir connaissance du premier : quelques références y sont faites bien sûr mais qui ne sont nullement gênantes et qui ajoutent même un peu d'épaisseur mystérieuse au personnage d'Arturo Andrade
(2) -  Franco était partagé entre la nécessité de soutenir le camarade Hitler encore tout puissant et la pression de ses voisins : la division Azul fut donc un contingent ... de volontaires (près de 20.000 hommes quand même), ce qui ménageait et la susceptibilité des Alliés, et les besoins de renfort pour la Wehrmacht en remerciement de l'aide apportée pendant la guerre civile.
(3) -  on pense aussi au Rouge-gorge de Jo Nesbo dont une partie se déroulait également sur le front de l’est pendant le siège de Leningrad
(4) - vous ferez comme nous et apprendrez, grâce à Del Valle clair et didactique mais jamais pesant ni pédant, quelles étaient les clivages entre tous ces salopards

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jeudi 24 avril 2014

L’homme qui a vu l’homme (Marin Ledun)

Euskadi Ta Askatasuna

Malgré son titre bonhomme, L'homme qui a vu l'homme, le bouquin de Marin Ledun est plutôt sec et raide. Jusqu'ici on enviait le way of life des surfeurs des plages de la Côte d'Argent mais la vie n'est visiblement pas toujours très cool au Pays Basque.
On se souvient de la ‘sale guerre’(1) menée pendant les années 80 au Pays Basque par l'appareil répressif espagnol avec l'amicale bienveillance de son homologue français : des années sombres qui firent la triste renommée des GAL (Groupes anti-terroristes de libération) venus exterminer les membres d'ETA repliés en territoire français, en Euskadi-Nord.
En 2009-2010 de nouvelles exactions ont lieu dont la disparition(2) de Jon Anza dont semble s'être inspiré Marin Ledun.

[…] Un enlèvement qui tourne mal – mais comment le fait même d’enlever et de torturer un mec pourrait-il bien tourner ?

À cette époque, quelques mois avant qu'ETA abandonne officiellement la lutte armée (ce sera fin 2011), certains voient resurgir les fantômes des années de la ‘sale guerre’.

[…] Elle voit bien que ces histoires de guerre sale qui resurgissent les ennuient au plus haut point. Qu’ils aimeraient lancer une autre rumeur autour de la disparition de son frère. L’idée d’un règlement de comptes entre factions rivales ou d’une guerre de succession au sein d’ETA leur conviendrait parfaitement. Après tout, c’est peut-être le cas. Qui pourrait apporter la preuve du contraire ?

Ce bouquin est l'occasion de plonger dans l'histoire récente de cette région, de revisiter les amours incestueuses entre les appareils judiciaires et policiers, de se perdre dans les arcanes de la désinformation et de la manipulation, de s'étonner encore et toujours de l'impunité avec laquelle peuvent agir des groupuscules miliciens (en France, en 2009).
Sans se laisser emporté par son engagement, Marin Ledun évite soigneusement d'en faire trop sur le volet politique et le héros de son livre n'est pas ETA : les motivations (parfois) de cette organisation et ses actions (souvent) sont suffisamment ambigues pour qu'on ne suive pas aveuglément ses militants.
Non, le propos de l'auteur vise plutôt à retracer le patient (et dangereux) travail d'investigation des journalistes(3) : il y en a deux dans son roman, ni des saints, ni des héros, mais deux journaleux qui font leur boulot.
L’un d’eux, Iban, n’est qu’un demi-basque et encore il ne parle même pas la langue, pas franchement adopté au pays : il nous va nous servir de poisson pilote dans les dédales de l’intrigue.

[…] Tout le monde parle par énigme dans ce pays ou est-ce qu’il y a un truc qui m’échappe ?
[…] Iban est perdu, il ne maîtrise ni le vocabulaire, ni les signes, ni les codes. Il ne connaît pas l’histoire. Pour lui, tout ça n’est qu’un folklore exotique de secte et de cinéma. Il ne voit que des cagoulés dans les deux camps et des paradoxes. Ceux en blanc, qui postent des communiqués et prônent la lutte armée et la réconciliation. Ceux en noir, sur une aire de repos, qui enlèvent et torturent.
[…] Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’il peut débarquer de nulle part et se mêler des histoires d’un pays qui n’est pas le sien ?

Cela donne un récit sec et un bouquin très dur, sans cesse sous tension, une sorte de thriller politique où Marin Ledun ne nous fait guère de concessions : pas vraiment de héros sans peurs et sans reproches, pas d’empathie romancée, pas de scoops politico-journalistiques, pas de rocambolesques péripéties, ...
Mais des faits, beaucoup de faits (inspirés de faits réels on l’a dit), parfois difficilement soutenables(4) , juste hier en 2009, ici en France.
La description coup de poing d'un monde déshumanisé qui renvoie pratiquement dos à dos les flics compromis avec leurs mercenaires et les indépendantistes figés dans leur rigueur militante.
Marin Ledun tient sa prose et son intrigue d'une main de fer et nous donne un récit noir, très dur mais indispensable. Et une vision guère optimiste de notre société.
Pourquoi donc ce bouquin laisse-t-il ce sentiment d’âpre désespérance ?
Peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’un serial-killer un peu fou et donc à nous étranger mais bien d’une histoire presque ordinaire avec des acteurs presque ordinaires ?

(1) -  en référence aux méthodes déjà employées, avec le succès que l'on sait, en Algérie
(2) - enlèvement, séquestration et torture, ...
(3) - on pense un peu au bouquin du suédois Magnus Montelius, lu récemment, même si l'ambiance et le contexte politique sont ici radicalement différents
(4) - mais là encore, aucune complaisance pour certaines scènes trop faciles, presque un modèle du genre, pourtant casse-gueule


D'autres avis sur Babelio. Jean-Marc, Sia et Guillaume (l'auteur de L'île des hommes déchus) en parlent.
Un article de l'Express (de 1995) sur les GAL.

lundi 10 mars 2014

Ce qui n’est pas écrit (Rafael Reig)

Mortelle randonnée.

Déception que ce livre de l'espagnol Rafael ReigCe qui n'est pas écrit.On avait fait confiance aux éditions Métailié et à de bonnes critiques lues ici ou , mais la paella hispanique n'était finalement pas à notre goût.Tout cela partait pourtant d'une bonne idée assez originale puisque l’auteur fait s'entrecroiser trois histoires dans son bouquin.
Carlos et Carmen ont divorcé il y a quelques temps et ne sont plus en bons termes.
Carmen a cependant consenti (un peu à contre cœur) à ce que son ex-mari emmène leur fils en week-end pour une rando en montagne.

[…] – Je veux te voir content, fiston. Ton bonheur est la seule chose qui compte pour moi. Il voulait juste que son fils soit heureux, ce gamin harassé et effrayé qui buvait son jus de fruit à grandes gorgées, ce garçon qui avait du mal à décoller les yeux du sol et à soutenir son regard, et qui nettoya ses lèvres avec le dos de sa main sans que son père puisse s’empêcher de dire : – Prends une serviette, je t’en prie, je te l’ai dit mille fois ! – Pardon, papa. Il voulait que Jorge redevienne à nouveau son fils. Occupe-toi bien de mon fils, c’est ce que sa mère avait dit. Elle avait raison, maintenant il était à elle : elle le lui avait enlevé. Carmen et son avocate avaient kidnappé le petit avec de fausses accusations, mais maintenant il avait une chance de le récupérer. Il demanda un troisième whisky, abasourdi par ce désastre qu’il avait fait de sa vie.

Carlos qui se pique d'être écrivain, lui a laissé un manuscrit à lire (Carmen travaille dans une maison d'édition). Et nous voici embarqués avec trois romans pour le prix d'un : l'histoire de la virée calamiteuse de Carlos et son fils, l'histoire écrite par Carlos (un polar qui pastiche les Orchidées de Miss Blandish) et l'histoire de Carmen qui lit l'histoire de Carlos.
Dès les premières pages on se doute que tout cela va très mal finir : Carlos carbure au whisky et la rando avec son fils fait immédiatement penser au roman de David Vann (une ombre qui pèse d'ailleurs lourdement sur le bouquin de Rafael Reig).
Le faux roman inclus dans le vrai ressemble fort à une lettre vengeresse de Carlos à son ex-femme et dès les premières pages, cette dernière commence à regretter d'avoir laissé son fils partir avec son père.

[…] Alors son portable sonna. Quand elle le sortit de sa poche, l’appel s’était interrompu. Un appel en absence. C’était son fils. Elle appela, mais le téléphone était “déconnecté ou hors réseau”. Elle regarda sa montre : il était huit heures vingt. Elle décida de ne pas avoir peur, de ne pas y penser et de continuer à lire.
[…] Mais pour elle, il n’était pas si facile de continuer à lire : elle en savait trop. Elle en lisait trop, plus que ce qu’il y avait dans la page : elle lisait ce qui n’était pas écrit. Peut-être que c’était ça, l’obstacle : elle cherchait quelque chose entre les lignes et ça l’empêchait de voir ce qu’elle avait sous les yeux.

Après une mise en route laborieuse on se dit soudain que, ça y'est, on tient le bon bout quand le faux polar de Carlos (écrit forcément il y a quelques temps) commence à décrire des faits qui ressemblent étrangement à ce qui se passe aujourd'hui même dans la vie de Carmen ...
Mais non, Rafael Reig ne réussit malheureusement pas à tirer tout le parti de sa bonne idée et chacune des histoires imbriquées se terminera aussi laborieusement qu'elle a commencé.
Les personnages sont à la limite de la caricature : un Carlos alcoolique et intransigeant, un fils faible et veule et une Carmen versatile et insignifiante.
Finalement, on en vient à penser avec sévérité (sans doute trop de sévérité) que le bouquin de Rafael Reig ressemble au faux polar de Carlos : pesant et glauque, maladroitement imbibé de whisky et inutilement épicé de sexe.

[…] De quoi il parle, ce roman ?
– C’est un roman noir, un enlèvement. Une bande kidnappe une fille. Il y a de la violence et du sexe vulgaire, tout est un peu désagréable. Ça ne casse pas des briques, ça peut se lire, mais guère plus.

Ce qui n'est pas écrit n'aurait peut-être pas dû l'être ...


Pour celles et ceux qui aiment les histoires tordues.
D'autres avis sur Babelio.
Sandrine, Velda, CannibalesLecteurs en parlent aussi.

samedi 25 mai 2013

La tristesse du samouraï (Victor del Arbol)

La tristesse du samouraï ?
Non, il ne s’agit pas d’un énième polar japonais puisque l’auteur Victor del Arbol est espagnol !
Et qu’il est réputé comme l’un des grands auteurs du genre en Ibérie.
Son roman déroule près de cinquante ans de l’Histoire espagnole (si mouvementée) de ces dernières années.
Depuis le franquisme des années 40 jusqu’à la tentative de coup d’état du début des années 80.
Un titre japonisant, une belle renommée, un polar étranger, une histoire avec de l’Histoire dedans, … il n’en fallait pas plus pour nous décider, on le sait bien !
Alors, après Domingo Villar et sa Plage des noyés, c’est parti pour un autre polar espagnol,  c’est parti pour près de cinquante ans et cinq cent pages. Une histoire où souffle donc le vent de l’Histoire et où les personnages sont emportés par ce tourbillon.
Trois générations ballotées par des évènements qui les dépassent et les amènent à commettre des actes irréparables. Des actes qui appellent la vengeance, même si ce sont les enfants ou les petits-enfants qui devront s’en charger.
Car c’est pas une histoire bien gaie (pas plus que l’Histoire espagnole de cette époque) : couples infidèles, enfants abandonnés, séquestrations et tortures, maladies incurables, et autres joyeusetés.
[…] Elle eut du mal à se rappeler l’emplacement de la pierre tombale de sa mère. Si étrange que cela puisse paraître, Maria n’avait jamais cherché à savoir pourquoi un beau matin sa mère avait décidé de se pendre à une poutre, alors qu’elle, sa fille, avait à peine six ans.
C’est à force d’aller-retour entre les époques que l’on devine peu à peu qui sont les vraies victimes et les vrais bourreaux et qui le passé va finalement rattraper.
[…] Un beau jour, cette bulle avait crevé. Sa femme avait trouvé la valise caché dans le bûcher, les lettres et les coupures de journaux. Et le passé, ce passé qu’il croyait oublié à jamais, était brutalement revenu, assoiffé, et il s’était vengé.
Tout cela se lit avec intérêt, principalement pour le décor historique.
Mais l’intrigue elle-même est un peu too much et Victor del Arbol est victime de son ambition : à trop vouloir se faire entrecroiser les destins tourmentés de ses nombreux personnages, il finit par nous lasser en chemin à force de trop d’artifices, comme par exemple cette rencontre des deux phalangistes envoyés en pénitence sur le front russe.
MAM a trouvé tout cela vraiment un peu trop.
BMR a eu un peu plus de patience pour venir à bout du pavé et un peu plus d’indulgence pour ce roman où il faut être curieux de l’Histoire pour apprécier l’histoire.

C’est Actes sud qui publient ces 475 pages qui datent de 2011 en VO et qui sont traduites de l’espagnol par Claude Bleton.
D’autres avis plus positifs sur Babelio.

lundi 18 mars 2013

La plage des noyés (Domingo Villar)

Pêche au fantôme.

Chic. Voilà un nouvel auteur espagnol(1) qui vaut le détour par la lointaine Galice, perdue tout au bout de la péninsule, à la fin de la terre(2), entre les eaux du ciel et de l'océan
La plage des noyés : comme le titre l'indique, Domingo Villar nous livre le cadavre d'un pêcheur noyé, échoué sur la plage. Certes, ce n'est pas le premier dans ces contrées où les pêcheurs ont tous perdu un frère, un oncle, un ami dans les naufrages en mer.
Mais ce noyé-là a les mains attachées ...
Et certains pêcheurs évoquent déjà à demi-mots le fantôme du capitaine Sousa, noyé avec son bateau douze ans plus tôt ... Le cadavre d'aujourd'hui faisait partie des rescapés d'hier.
 
[...] Ça c'est le plus curieux de l'affaire. Il y a une bonne dizaine d'années, un bateau de pêche du village, le Xurelo, a fait naufrage. Le capitaine s'est noyé, mais il y a des gens qui affirment avoir aperçu le bateau dans les parages. Ils disent que le patron est revenu pour se venger.
[...] J'ai toujours eu le sentiment qu'il y avait quelque chose d'étrange dans ce naufrage.
- Qu'est-ce qui te le faisait supposer ?
- Rien ...
L'osier du fauteuil  grinça quand l'inspecteur inclina son buste vers l'avant pour écouter. Des années d'interrogatoires lui avaient appris qu'un “ rien ” n'était qu'une pause augurant d'un aveu.
 Au fil des non dits et des silences, l'inspecteur Caldas mène son enquête au ralenti tout en essayant de faire parler les marins du coin. Il aurait presque des allures d'Adamsberg même si le ton est moins à la rigolade que chez Vargas (dès les premières pages il est d'ailleurs rendu hommage à la dame).
Le père de Caldas, lui, a tout largué pour la culture de la vigne (voir Les ignorants) et tient soigneusement à jour le livre des crétins, une sorte de répertoire des pires imbéciles de la région.
L'adjoint de Caldas, c'est Estevez, un gars qui n'est pas du coin et ne croit ni au retour des fantômes ni à la vertu de la patience : il vient d'Arragon, bref c'est une sorte d'alien en Galice.
[...] Ce n'étaient pas les morts qui chagrinaient Caldas, c'étaient les vivants.
 http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifOn se laisse donc balader lentement dans les ports de Galice accrochés aux basques(3) de ce tandem mal assorti.
Et les dialogues laborieux avec les taiseux du coin sont autant de tranches de gâteau à déguster lentement : 
[...] - Vous êtes sûr que l'embarcation que vous avez vue était le Xurelo ?
- Je crois que c'état lui, oui.
- Vous le croyez où vous en êtes certain ?
Le marin garda le silence.
- C'est ce qu'il vous a semblé, disons.
- C'est ça. Moi, il m'a semblé que c'était lui.
- Ce bateau avait-il quelque chose qui vous a aidé à le distinguer des autres ?
- De quoi vous voulez parler ?
- Je sais pas, c'est à vous de me le dire : qu'est-ce qui vous a amené à croire que c'était le bateau en question ?
- Vous le croyez pas ?
- Moi, je suis le policier qui pose des questions.
- Ça, pour sûr, concéda l'homme.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Alors, Bon Dieu, dites-moi ce qui vous a amené à penser que le bateau que vous avez vu était celui du dénommé Sousa.
- J'étais pas en train de vous dire que je l'ai vu ?
Un nouveau soupir.
- Et il ne vous a paru étrange de voir naviguer un bateau qui a coulé il y a des années ?
- Vous, ça vous aurait pas paru étrange ?
 Aaaaaahhh ! Au fil des chapitres et des rencontres, le lecteur attentif devient peu à peu expert en parler-galicien, ce langage étrange où l'on répond à une question par une autre. Le plus curieux étant que visiblement ces gens-là se comprennent et que peu à peu l'enquête avance, mais si.
Entre les petits restos du port et le marché à la criée, l'enquête avance à pas comptés, qu'on voudrait bien ralentir encore, peu pressés que nous sommes de quitter la compagnie de Leo Caldas.
Voilà donc quelques heures assurées de belle lecture, assis sur les galets de la plage, sous la pluie, où Domingo Villar fait la preuve que Montalban n'est pas le seul auteur de polars espagnols !
  
(1) - un autre auteur espagnol de polar est d'ailleurs dans la pile à lire ... à suivre !
(2) - la Galice c'est un peu le finistère ibérique
(3) - nul ! archinul ! et ça n'a même rien à voir, pfff. 

Pour celles et ceux qui aiment les coquillages.
Le livre de poche publie ces 501 pages qui datent de 2002 en VO et qui sont traduites de l'espagnol par
Dominique Lepreux.

D'autres avis sur Babelio et chez Quai du polar.