mardi 13 septembre 2022

Bouquin : Rouge écarlate

[...] L’odeur de la fraise, cause de ses emmerdes.

Encore un auteur français méconnu de nos services, et encore un petit noir bien serré.
Ce sera Rouge écarlate de Jacques Bablon.
Ça commence tout doux, une histoire de voisinage sur un ton un peu étrange, à peine décalé, Joseph est veuf.
[...] Il dit pas qu’Alicia a piqué du nez un matin sur son lieu de travail. Morte. Un AVC. Être un mari trompé, c’est pas glorieux, mais il préfère ça que de dire qu’elle est morte. Il a un rapport pas clair avec la mort. Il en a les jetons, comme tout le monde, mais il y a encore autre chose.
Mais selon la règle, le diable s'habille en femme et la pomme sera bientôt consommée entre les voisins.
[...] Un cul royal ! C’est là qu’est le drame. Joseph voit ça, et c’est tout. Le stimulus est inopérant. Calme plat dans le caleçon. Joseph voit ça, et il ne bande pas comme un malade ! Rosy rentre chez elle. Joseph est au fond du trou.
La prose du sieur Bablon est originale, sèche et nerveuse, souvent oublieuse des verbes et de leurs sujets, ça donne du rythme au récit. De prime abord on a cru aux effets de manche ou de plume superfétatoires mais non, le bouquin est court et l'on se laisse vite prendre par ce rythme syncopé.
Atypique et décalé, une version resserrée et donc mieux maîtrisée de ce qu'on avait pu découvrir chez Nicolas Laquerrière : le polar français se pare de nouvelles plumes.

Pour celles et ceux qui aiment les petits frenchy.
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Bouquin : La chambre du fils

[...] Cette enquête s'annonçait d'un autre niveau.

Décidément, c'est toujours un grand plaisir que de retrouver le norvégien Jørn Lier Horst, son écriture fluide et agréable, ses intrigues pas trop stressantes et ses personnages devenus familiers, le flic William Wisting et sa fille journaliste Line.
Au fil des épisodes, cet auteur fait preuve d'une belle régularité.
D'autant que cette fois il s'écarte un peu de ses sentiers habituels puisque il a décidé de nous emmener dans les coulisses du pouvoir politique norvégien : une figure importante du parti travailliste vient de décéder de manière on ne peut plus naturelle mais on retrouve dans son chalet d'été (ah les fameux chalets !) une très grosse somme d'argent, plusieurs millions d'euros et de dollars.
[...] — Cinq millions d'euros et cinq millions de dollars, rectifia-t-il. Wisting essaya de faire le calcul dans sa tête. Le total devait avoisiner les quatre-vingts millions de couronnes norvégiennes. 
— D'où viennent-ils ? demanda-t-il.
S'agit-il d'une malversation, de profits illicites, d'une caisse noire de l'état destinée à payer d'éventuelles rançons ?
En secret, le procureur général de Norvège missionne Wisting pour une enquête très discrète.
Comme à leur habitude, Horst et son héros avancent à petits pas dans un lent travail d'enquête pour reconstituer un puzzle, où comme chacun sait, il faut d'abord trier les pièces.
[...] — Décidément, dans cette affaire, les théories partent dans toutes les directions, dit-il. Cette piste est peut-être la plus concrète que nous ayons jusqu'ici, mais c'est complètement illogique.
[...] L'enquête ne progressait pas aussi rapidement qu'il l'aurait souhaité. Chaque tâche leur demandait du temps, et il en arrivait de nouvelles en permanence.
[...] — Une discrétion extrême est de mise, car il aurait pu être question de puissances étrangères ayant tenté d'influencer la politique norvégienne.
[...] L'affaire commençait enfin à se dénouer. La taupe, c'était toujours le maillon faible.
Le récit de Horst fait preuve d'une grande régularité de ton et de rythme, tout au long de l'enquête.
La recette du cuistot norvégien a fait ses preuves tout au long des épisodes précédents de la série mais cette fois, Horst ajoute quelques épices à la sauce : une incursion dans les coulisses du pouvoir, on l'a dit, et une équipe d'enquêteurs ad hoc montée en grand secret (discrétion oblige) sous le commandement de l'inspecteur Wisting.
Tout cela fait sans doute de cet épisode le plus réussi de la série (déjà de très bonne tenue) et justifie le coup de cœur épinglé pour ce roman, et l'ensemble de son œuvre comme on dit [clic].

Pour celles et ceux qui aiment nos voisins nordiques.
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vendredi 9 septembre 2022

Bouquin : Ce qui reste de candeur

[...] Cette fille allait me causer les pires ennuis.

On ne connaissait pas encore Thierry Brun que l'on découvre ici avec un excellent roman noir : Ce qui reste de candeur.
L'intrigue nous plonge dans le Minervois, au pied de la Montagne Noire où se planque Thomas Boral, ancien homme de main d'un grand truand en cavale, nouveau repenti qui doit témoigner bientôt au procès de son ancien patron.
[...] Se demander à chaque instant qui marchait dans son dos n’avait rien de reposant.
[...] Dans le réfrigérateur de quoi subvenir à mes besoins pour une semaine : anisette, sirop d’orgeat et des glaçons.
Reclus dans le Haut Languedoc, Boral fait profil bas, coincé entre le flic parisien qui le tient en laisse jusqu'au procès et le gendarme local qui ne voit pas d'un très bon œil ce genre de touriste.
Et comme dans tout bon roman noir qui se respecte, fatalité oblige, le diable s'habille en jupette ...
[...] Je n’en croyais pas mes yeux. Elle n’était pas plus belle que d’autres femmes, mais elle dégageait un érotisme forcené, une espèce de pouvoir d’attraction hors normes. Ça tenait du prodige, de l’envoûtement. Je baissai la tête.
[...] Je me retournai de mon côté du lit pour m’asseoir au bord. 
— Rentre chez toi. 
— Je t’en prie. On ne peut rien y faire, tu m’entends.
[...] Comment avais-je pu me fourrer dans cette histoire ? Qu’est-ce qui chez moi m’entraînait toujours vers les ennuis ?
C'est court, sec, nerveux comme une rando dans la garrigue et derrière un scénario d'apparence simpliste, notre vision des personnages va évoluer au fil des pages, au fil d'un petit noir bien serré.

Pour celles et ceux qui aiment les emmerdements.
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Bouquin : Piégée

[...] Les têtes de moutons disposées au rayon rôtisserie.

Les polars islandais [clic], emmenés par le porte-étendard Indridason, inondent nos bibliothèques depuis plusieurs années.
Avec PiégéeLilja Sigurdardóttir est une nouvelle venue (du moins en VF) mais disons tout de go qu'elle ne vient pas bouleverser le paysage littéraire islandais.
Sa prose reste classique et ses intrigues sont trop convenues pour susciter notre intérêt.
Avec Piégée, elle met en scène une jeune femme, mère de famille divorcée, obligée de faire passer de la drogue pour retrouver la garde de son fils, rien que ça.
Certains épisodes sont vraiment too much (ah le tigre dévoreur !) et l'héroïne Sonja apparait bien peu crédible à mi-chemin entre Cosette et Lara Croft.
Mais ce qui sauve le bouquin de la pile à ne pas lire est tout autre : Lilja Sigurdardóttir n'est plus toute jeune mais a choisi d'ancrer son histoire dans l'actualité récente de son pays, une actualité qu'on a oubliée un peu rapidement : éruption de  volcan et surtout séisme financier, nous sommes en 2010 au lendemain de la crise bancaire qui secouera tout le pays (et l'Europe).
[...] La lecture des journaux – les coupes dans le budget de la santé publique, avec leur lot de licenciements, les files d’attente toujours plus longues dans les banques alimentaires, la note financière de l’Islande en baisse, un tas de neige qui s’était effondré sur une enfant à Akureyri.
[...] Pas besoin d’être devin pour imaginer l’avenir de ce pays nain qui, pendant quelques décennies, avait voulu jouer à être libre et autonome. On pouvait bien s’en émouvoir, pérorer sur la culture, l’histoire ou la langue de cette nation ; dans un siècle, l’Islande ne serait plus qu’un petit port de pêche.
[...] Vous avez joué à ce jeu contre la Grèce et maintenant c’est nous qui nous retrouvons dans leur position. Les fonds spéculatifs font la même chose avec l’Islande.
[...] – C’est comme ça que ça se passe, Elvar. Les pays en crise constituent une proie parfaite pour les fonds spéculatifs.
Un bouquin ancré dans une Islande urbaine, résolument contemporaine et moderne, bien loin des ambiances montagnardes ou maritimes décrites par Indridason et consorts.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
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Bouquin : L'accident de l'A35

[...] Désespérément et agréablement démodé.

Après La disparition d'Adèle Bedeau, on avait hâte de retrouver le rythme paisible et provincial de l'écossais Graeme Macrae Burnet qui place ses romans dans une petite bourgade de l'est de la France, dans une ambiance surannée et d'apparence tranquille, à la Simenon.
C'est aussi le spécialiste des vraies fausses préfaces qui cherchent à berner le lecteur avant même le début de l'intrigue.
Nous voici donc à Saint-Louis, petit village d'Alsace, au cœur de la France profonde, où l'on retrouve George Gorski, un flic aussi tenace que Colombo et fin psychologue que Maigret.
Le village borde l'A35 qui le relie à Strasbourg et l'on va déambuler d'une ville à l'autre au rythme nonchalant de la petite vie ordinaire de province, où les longues descriptions minutieuses, nourries de détails insignifiants, filent en douceur sans en avoir l'air tant l'écriture de Graeme Macrae Burnet est fluide et agréable.
Une nuit, un notable de Saint-Louis est victime d'un accident sur cette autoroute et l'on ne sait pas trop d'où il revenait ni ce qu'il allait faire en ville à ces heures peu chrétiennes : pour les beaux yeux de la veuve, l'inspecteur Gorski va prendre sur son temps pour éclaircir cette affaire qui n'en est pas une, où il n'y a pas de crime à élucider ni de coupable à chercher, peut-être juste quelques secrets de province à découvrir.
[...] Personne ne regardait jamais un flic de travers à un enterrement. Dans un mariage, la présence d’un policier jetait un froid ; à des funérailles, ça semblait tout à fait pertinent.
L'auteur prend son temps pour brosser son portrait acide de la petite vie bourgeoise de province.
[...] C’est considéré comme une grande infortune que d’avoir une fille trop jolie ou un fils trop intelligent. À Saint-Louis, comme dans tous les trous perdus de province, les habitants sont plus à l’aise avec l’échec. Le succès ne sert qu’à rappeler aux autres leurs propres déficiences et doit donc être vivement condamné.
[...] La vie conjugale était assez monotone, mais Lucette avait l’air heureuse. Les escapades à la campagne cessèrent vite, et Lucette s’adapta à son rôle, qui était autant celui de dame de compagnie de sa belle-mère que d’épouse.
Un roman qui n'est pas vraiment un policier, des personnages aux vies étriquées, l'ambiance étouffante d'une bourgade de province.
Et un auteur qui se joue de ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment les ambiances à la Simenon.
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Bouquin : Le destin de l'ours

[...] Et le rugissement déchire le silence. Énorme, terrifiant.

Après La nostalgie du sang et la découverte de Dario Correnti, un pseudo qui cache deux auteurs italiens, on était impatient de retrouver le savoureux duo de personnages au cœur de cette série policière italienne.
Rendez-vous a donc été pris avec Le destin de l'ours.
On retrouve bien sûr Marco Besana, un vieux routier aguerri de la presse milanaise que le journal en difficulté a fini par pousser dehors un peu avant la retraite.
Sa jeune complice, c'est Ilaria Piatti, une stagiaire qui rêve d'intégrer la section criminelle du journal, mais en vain car le quotidien en est aujourd'hui réduit à compter les clics sur les réseaux sociaux. 
[...] Besana l’examine. 
« Qu’est-ce que c’est que cette tenue, Morpion ? 
– Quoi ? Tu n’aimes pas ? 
– Tu ressembles à un fauteuil provençal. 
– Merci, Marco. Déjà que je suis gavée d’anxiolytiques, il me manquait juste un peu de soutien moral. »
Et nous suivons les deux complices sur les traces d'un ours amateur de randonneurs.
[...] Son corps a été traîné sur un kilomètre, loin de sa tête et de son sac à dos, puis recouvert de feuilles, en prévision d’une consommation ultérieure. Il était encore en vie au moment de l’attaque de l’ours.
Tout comme dans le premier épisode, on retrouve les traces d'une véritable affaire ancienne : celle d'une empoisonneuse en série, la Vecchia dell'aceto, la Vieille dame au vinaigre, Giovanna Bonanno qui sévissait (ou plutôt qui faisait profiter ses consœurs de ses bons et loyaux services) en Sicile vers 1750.
Mais l'impatience fut sans aucun doute mauvaise conseillère et l'on s'est précipité un peu trop vite sur les traces des deux journalistes : l'intrigue peine franchement à prendre corps (pour un dénouement finalement un peu too much) et les histoires perso de Marco et Ilaria tournent en rond, façon je t'aime moi non plus.
Tout cela sent vraiment le réchauffé de sauce milanaise dilué dans beaucoup d'eau. 
Oui, le verdict est un peu dur et on ne saurait trop vous conseiller de vous ruer sur le premier épisode (et de vous en contenter, pour le moment, en attendant mieux).
Notons quand même quelques passages bienveillants sur les voisins Suisses (qui sont sans doute à l'Italie du Nord ce que les belges sont aux français) :
[...]– Pour ma part, la Suisse ne m’évoque que le chocolat, les montres et ces couteaux de poche rouges avec plein d’outils.
– Tu la sous-évalues, Piatti, dit Marco avant de boire une gorgée de bière locale. Tiens, pense au Velcro. C’est un type du canton de Vaud qui en a eu l’idée en revenant d’une balade dans les bois. Il a dû ôter un tas de fruits de bardane de ses vêtements et du pelage de son chien, tu vois ce que c’est, ces petites boules qui s’agrippent ? Il les a observées au microscope et il a compris qu’il pouvait en faire quelque chose. L’ennui est une source d’inspiration, par ici. 
– D’autres exemples ? 
– Le bouillon cube, inventé par un demi-Italien, Julius Maggi. Ou le cellophane, conçu par un Zurichois. La feuille d’aluminium. Et puis la brosse à dents électrique, tu te rends compte, Piatti ? Née de l’imagination d’un dentiste de Genève. Qui aurait cru qu’un dentiste genevois avait de l’imagination ? » Ilaria rigole. 
« J’ai gardé le meilleur pour la fin : le flacon à tête de canard, qui a révolutionné le nettoyage des cuvettes de chiottes. Eh bien, le premier prototype est né à Zurich dans les années 1980. 
– La vache, ils ont changé le monde ! 
– Tu vois ? Tu es bourrée de préjugés, répond Besana. Hélas, en matière de canards, ils ont aussi commis le pire : l’Ententanz, mieux connue sous le nom de « Danse des canards », est également Swiss made. 
– L’ennui est une chose dangereuse. 
– Ça dépend, reprend Besana. Sans les Suisses, pas d’absinthe, et qui sait si sans elle, Verlaine et Mallarmé auraient écrit des poèmes ? C’est un médecin de Neuchâtel qui l’a créée à des fins thérapeutiques. Ensuite, heureusement, elle a été utilisée à meilleur escient à Paris. 
– C’est vrai ? 
– Même chose pour le LSD, sorti des laboratoires Sandoz de Bâle grâce au grand Albert Hofmann, chimiste de génie qui, soit dit en passant, est mort à l’âge vénérable de cent deux ans. Comme quoi, cette substance n’est pas si néfaste. »

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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mercredi 10 août 2022

Bouquin : Ils ont tué Oppenheimer

[...] Plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.

Après la découverte de la passionnante BD La Bombe et avant la sortie l'an prochain du biopic de Christopher Nolan (adapté d'un autre livre), on ne pouvait pas manquer le bouquin de la lyonnaise Virginie Ollagnier : Ils ont tué Oppenheimer.
Déjà jeune étudiante, l'auteure avait été séduite par les doux yeux bleus d'Oppenheimer, un regard transparent qui laissait apparaître les doutes et les démons de l'homme qui voulut bien endosser la paternité de la si terrible bombe atomique.
Un homme plein de contradictions, un humaniste proche du parti communiste de l'époque et un savant qui fut malgré tout recruté par le gouvernement américain pour piloter le projet Manhattan de Los Alamos.
[...] Si Oppenheimer était un gauchiste, il l’était à la manière des grands bourgeois se préoccupant de la misère des petits, de l’injustice du coût de l’éducation et des soins. Rien dans son discours ne laissait à penser à un bolchevik couteau entre les dents.
[...] Après avoir compris que le rouge, l’ennemi héréditaire, masquait l’injustice sociale accomplie sur le sol américain par les multinationales.
[...] Peut-être se croyait-il plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.
Depuis notre époque qui a vu la réaction démesurée de l'état US aux attentats du 11 septembre puis l'arrivée au pouvoir de Trump, Virginie Ollagnier jette un regard curieux sur la trajectoire balistique de Julius Robert Oppenheimer : l'ascension vers la gloire du héros qui donna à son pays et au monde libre la victoire contre la barbarie puis la chute du traître lorsque le maccarthysme le jugera inapte à servir un pays finalement peu reconnaissant.
Son opposition à la super bombe H (la bombe thermonucléaire), sa volonté de partager les résultats obtenus avec la communauté scientifique, son espoir d'une régulation internationale des armes atomiques, tout cela avait finalement, en pleine guerre froide, fait d'Oppenheimer l'homme à abattre.
[...] Oppenheimer avait-il été naïf, mais il comptait bannir les armes atomiques, comme en 1925 les gaz de combat, vestiges de la Première Guerre mondiale, avaient été interdits.
[...] Mardi 2 juillet 1946, New York « L’affaire est sans espoir. » Oppenheimer froissa le journal et le jeta sur la table du hall de l’hôtel. Le Washington Post annonçait le succès de l’essai nucléaire sur Bikini. [...] C’est fini. Nous ne trouverons plus d’accord aux Nations unies. Les militaires ont fait péter la première bombe atomique en temps de paix.
[...] La presse d’après-guerre avait fait de lui une idole, celle de la guerre froide le descendrait.
[...] Il était devenu le père de la bombe atomique, admiré, jalousé autant que haï dans le monde entier.
C'est ce que met en scène le roman de Virginie Ollagnier qui s'invente un double littéraire parti sur les traces du célèbre savant.
La documentation sait se montrer limpide et discrète (tantôt passionnante, tantôt effarante comme le chapitre sur le complexe militaro-industriel US), l'écriture fluide mélange habilement les époques, les personnages sont tous intéressants, et les chapitres s'enchaînent pour devenir bien vite addictifs, et au final, le bouquin se dévore comme un excellent roman.
[...] Il était le référent de la General Electric, d’Union Carbide, de DuPont ou encore de Monsanto. En d’autres termes, Nichols gaspillait son temps à le contredire et perdait de vue l’ensemble du projet. Secundo, Nichols n’était que le financier de ces entreprises. N’avait-il pas obtenu une rallonge de six mille tonnes de lingots d’argent du Trésor américain en prévision d’investissements pharaoniques des grandes entreprises au service de la guerre ?
On notera aussi le joli portrait de la compagne d'Oppie : Kitty, une femme trop libérée pour son époque.
Le couple Oppenheimer bénéficie manifestement d'un traitement de faveur.
Quelques longueurs (350 pages) risquent de rebuter certains lecteurs et la fin s'étire comme si l'auteure ne savait comment quitter son héros.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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vendredi 15 juillet 2022

Bouquin : Sauf

[...] Et vous avez les réponses ?

On n'avait pas encore fait la connaissance du réputé Hervé Commère, mais voilà chose faite avec son roman au titre énigmatique Sauf.
Énigme est d'ailleurs bien le mot puisqu'il s'agit d'une histoire intrigante bien à la mode chez nous : la quarantaine passée aujourd'hui, Mat a perdu tout jeune ses parents artistes babacools dans l'incendie de leur maison de Bretagne dont il n'était rien resté.
Et voilà qu'on lui dépose aujourd'hui un album photos de son enfance, un album qui avait disparu dans les flammes.
[...] Tout n’a pas brûlé dans l’incendie du manoir où mes parents sont morts.
[...] Ma vie commence entre un père peintre qui ne peint presque rien, une mère soi-disant photographe qui n’a jamais exposé nulle part.
[...] — Deux questions se posent, reprend-il. D’abord, que s’est-il passé cette nuit-là dans le manoir de vos parents ? Ensuite, pourquoi vous transmet-on cet album aujourd’hui ?
— Et vous avez les réponses ?
— Pas encore. 
Notre héros part sur les traces de son passé mais il se sent suivi, on cambriole sa maison, et le mystère s'épaissit de plus en plus, ...
[...] Je n’imagine pas une seconde qu’à quelques pas de là, quelqu’un nous observe.
[... Elle] n’en veut pas à nos vies, elle nous manipule et on ignore pourquoi.
Tout cela est parfois un peu trop rocambolesque et le lecteur peine à prendre fait et cause pour un héros un peu superficiel, figure imposée dans cette construction très cérébrale.
Fort heureusement la plume du sieur Commère sait se faire légère et assurée.
Et surtout le rythme est donné par de courts chapitres qui se terminent tous par un twist, une révélation, un cliffhanger, de sorte qu'il est impossible de poser le bouquin ! On veut quand même savoir comment Commère va se sortir de son incroyable château de cartes !

Pour celles et ceux qui aiment les questions.
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samedi 9 juillet 2022

Bouquin : L'affaire Myosotis

[...] Le châtiment doit être plus terrible que la faute.

Fort de son expérience de reporter, le journaliste canadien Luc Chartrand nous entraîne pour une visite guidée des coulisses de la guerre larvée qui oppose depuis des années Israël et les Palestiniens.
Le prologue nous rappelle l'opération Plomb Durci en 2009.
Deux ans plus tard un juriste canadien est assassiné au cœur de la bande de Gaza : manifestement aux abois, il était venu trouver un compatriote sans doute pour lui confier quelques révélations.
[...] Un étranger assassiné à Gaza allait entraîner un enchaînement quasi inévitable de conséquences. Les autorités politiques seraient forcément informées du meurtre d’un Occidental dans les prochaines minutes. Quel que soit son auteur (ou ses auteurs), le régime en place aurait tôt fait de vouloir l’attribuer à une faction politique rivale. Avec l’aide d’Allah, une justice vengeresse s’abattrait alors rapidement sur ces criminels désignés.
C'est cet ami canadien, Paul Carpentier, qui va tenter de faire la lumière sur la mort de son ancien collègue, une affaire vraiment pas simple dans le foutoir politico-militaro-religieux des territoires occupés.
[...] Le meurtre a été orchestré de l’extérieur de Gaza. 
— Le Fatah…, laissa courir le ministre, comme une suggestion. 
— Ou les Israéliens, reprit le chef de la police. 
— Et pourquoi pas… les Canadiens ?
Heureusement l'auteur nous guide par la main pour démêler patiemment les uns des autres, les sionistes des palestiniens, le Fatah du Hamas, le Shin Beth de l'Aman, ... 
En évitant tout propos didactique ou pontifiant, Luc Chartrand arrive encore à nous en apprendre sur cette région que l'on croit si bien connaître, actualités obligent depuis de trop longues années.
Surtout, et ce n'est pas le moins intéressant, on y découvre (je cite) la montée du courant messianique parmi les membres les plus influents de la diaspora au Canada et la mainmise du lobby juif sur les institutions canadiennes.
[...] Votre gouvernement a entrepris le grand ménage dans tout ce que le pays compte d’organismes qui bénéficient de fonds publics et qui sympathisent un peu trop avec la cause palestinienne. Une sorte de maccarthysme est en train de s’installer.
[...] Une guerre de propagande féroce et s’inscrit dans ce que les Israéliens appellent la hasbara. C’est un terme hébreu qui signifie « explication » – ou carrément « propagande ».
Tout cela est évidemment passionnant et mené au rythme soutenu d'un thriller américain.
Les fines bouches pourront regretter une intrigue un peu too much au vu de l'envergure du héros ordinaire (mais il fallait bien tout ça pour parcourir cette région explosive) ou encore les déchirements de Rachel et son fils David en proie aux affres et tourments de leur judéité (mais cela permet d'explorer un peu la complexe société israélienne).
Ce thriller est un voyage mouvementé et instructif dans une région où règnent encore les lois du désert.
[...] Les lois antiques de la vendetta chez les peuplades du désert. Et les représailles ont toujours eu pour but, chez les nomades, d’imposer aux ennemis un châtiment démesuré, tant par son ampleur que par sa cruauté.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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dimanche 3 juillet 2022

Bouquin : La nostalgie du sang

[...] Même les loups n’en font pas tant.

Une couverture et un titre qui claquent pour ce polar d'un mystérieux et anonyme duo d'italiens Dario Correnti.
C'est l'appel de La nostalgie du sang ...
Derrière ce pseudo se cachent deux auteurs italiens dont l'un est journaliste et cela nous vaut un beau duo de personnages au centre du roman, le premier d'une série.
L'aîné c'est Marco Besana, un vieux routier aguerri de la presse milanaise que le journal en difficulté aimerait bien pousser dehors sans attendre la retraite.
[...] Je crains bien de finir ma carrière sur un autre serial killer. La boucle est bouclée. Je me demande si j’aurai la nostalgie du sang, quand je partirai à la retraite.
[...] Ne te plains pas, nous avons eu beaucoup de chance. Nous avons vécu l’âge d’or de ce métier. Nous pouvons partir en paix. Tu les envies, les journalistes d’aujourd’hui ?
La plus jeune c'est Ilaria Piatti, une stagiaire qui rêve d'intégrer la section criminelle du journal, mais en vain car le quotidien en est aujourd'hui réduit à compter les clics sur les réseaux sociaux. Elle s'accroche tout de même à ses espoirs et ses collègues la surnomme le morpion.
Pour tout dire, un peu empotée, assez mal fagotée, elle a pas l'air bien cuite et n'a même pas internet sur son téléphone.
[...] Il jette un regard perplexe à Ilaria, peut-être à cause de ses bottes en caoutchouc Hello Kitty violettes, qu’elle porte avec des leggings.
[...] De loin, on croirait un enfant mal habillé par une maman distraite.
Mais tenez-vous bien, c'est elle qui démarre le bouquin en fanfare quand elle fait le lien entre un crime particulièrement sordide et sanglant qui vient d'être commis près de Bergame et Vincenzo Verzini [clic], la version italienne de Jack l'éventreur et le premier tueur en série italien qui sévissait dans les années 1870, l'étrangleur de femmes, comme on l’appelait en ville
Et on est toujours curieux d'histoires vraies, même si ce sont de très vieux faits divers.
Mais finalement dans ces polars, qu'importent les méchants qui se ressemblent toujours un peu, ce qui nous attirent ce sont les personnages qui mènent l'enquête et il faut reconnaitre que le duo de journalistes est ici particulièrement réussi.
[...] Piatti, ça me fait vraiment plaisir que cette affaire vous passionne, mais on n’est pas en train de regarder un épisode d’Esprits criminels, l’interrompt Besana. 
D’accord, c’est une précaire de vingt ans qui sera bientôt virée, mais ce n’est pas sa faute. Lui aussi, il sera bientôt viré.
[...] Si votre piste est réellement intéressante, je vous promets que nous signerons les articles ensemble. » Ilaria Piatti ouvre la bouche, incrédule. « Vraiment ? 
– Mais il faut le mériter. Sachez que j’ai déjà assez d’emmerdements dans la vie. Je ne veux pas d’une chouineuse comme collègue, c’est clair ? »
[...] – Vous devez vraiment continuer à m’appeler Morpion ? Même maintenant qu’on est devenus amis ?
– Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on est devenus amis ? » 
Mais elle sourit, elle le connaît maintenant.
C'est bien le morpion (et ses relations avec son tuteur Marco) qui donnent tout son rythme et son sel à un récit, enlevé, amusant, et dont l'intrigue criminelle est à la hauteur attendue.
Le duo d'écrivains a même le bon sens de nous épargner les scènes horrifiques mais racoleuses : on leur en sait gré même si on peut déplorer quelques longueurs qui lassent un peu quand ils prennent un ton de professeur, le temps de quelques passages un peu trop didactiques sur les serial-killer, l'ADN, le journalisme ou la psycho-criminalité, mais on fait la fine bouche.
Bref, un duo d'auteurs et de personnages qu'on retrouvera avec grand plaisir dans une prochaine enquête.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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samedi 25 juin 2022

Bouquin : L'ombre de la nuit

[...] L’ambiance, devenue lente, sentait le western.

Voici L'ombre de la nuit, premier roman plutôt réussi du français Marco Pianelli.
Une histoire bâtie autour d'un héros mystérieux qui se fait appeler Paco, fermé comme un coffre-fort et muet comme un pendu, une sorte de Sherlock Holmes qui aurait troqué sa pipe contre des muscles forgés aux arts martiaux.
[...] - Vous savez doser votre pouvoir létal. Ce qui ne vous rend pas moins dangereux à mes yeux. Vous êtes un compromis entre Sherlock Holmes et Mike Tyson. 
- Très exagéré, mais merci.
[...] Pour arrêter un homme tel que lui, il faudrait le tuer …
[...] - Tu n’es pas comme tout le monde Paco, avec plus de méfiance que d’admiration.
Qui est cet homme sûr de lui, au profil d'ancien commando, à l'esprit vif et observateur et que vient-il faire la nuit sur une route déserte et pluvieuse d'Ardèche, marchant vers un but mystérieux connu de lui seul ?
L'infirmière Myriam rentre de l'hôpital et le prend en stop.
Elle a perdu son fils, disparu il y a cinq ans sur cette même route.
Le temps de quelques pages, il va l'aider dans sa quête.
[...] - Je reprends une enquête avec cinq ans de retard. Ça va me demander de l’imagination et à toi de l’indulgence. Et tant que tu ne me donnes pas l’ordre d’arrêter, je continue.
[...] Cette histoire n’avait aucun sens… Il ne serait là que de passage et elle ne savait même pas pourquoi il s’attardait. Pas par goût de l’énigme, il n’était pas un détective anglais d’un autre siècle. Pas par besoin d’un toit, il n’était pas un vagabond. Ni pour elle, bien assez vieille aujourd’hui pour ne plus y croire.
Le mélange, fait de clichés improbables, est de ceux auxquels on ne croit pas une seconde.
Et pourtant Marco Pianelli sait comment (bien) écrire une (bonne) histoire, alors on se laisse captiver par le sombre héros et une prose sèche et directe, au bon parfum de série noire.
[...] Ça fleurait bon l’ambiance Parrain. Et bientôt tout ça se teinterait de sang et d’os.
[...] Ça racontait l’histoire d’un étranger de passage qui provoquait la chute de la puissance en place. [...] Était-il d’origine biblique, ou simplement issu d’un western ?
[...] — T’es vraiment arrivé ici par hasard, ou tu bosses pour la concurrence ? Ou pour la police ? Ou je ne sais pas, moi, pour les services secrets ?
Malheureusement le récit est un peu plombé par de trop nombreuses scènes de bagarres au cours desquelles Paco fait pas mal de dégâts chez ses adversaires : l'auteur est un adepte des sports de combats, ces passages lui tiennent à cœur (et sont plutôt bien écrits) mais la coupe déborde un peu, c'est dommage.

Pour celles et ceux qui aiment les sombres héros.
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lundi 13 juin 2022

Bouquin : Un monde merveilleux

[...] La réponse se trouve peut-être au bout du voyage ?

Le belge Paul Colize n'est pas un inconnu [clic] et le voici de retour avec Un monde merveilleux.
Il nous replonge dans les années 70 avec une histoire un peu mystérieuse : Daniel est maréchal des logis, basé en Allemagne et son supérieur le charge de convoyer une dame depuis la Belgique jusqu'on se sait pas trop où, on n'en sait guère plus et ses chefs se sont montrés pour le moins avares d'informations sur cette mission.
Que va faire la belle dame qui répond au prénom sulfureux de Marlène, quel est son histoire et pourquoi a-t-elle besoin d'un chauffeur et pourquoi Daniel, quel est son passé ?
[...] Il prit conscience de l’ampleur de la manipulation. Un véritable travail de fourmi, fait d’intoxications, de mensonges et de dissimulations. Un plan qui avait dû prendre des mois d’élaboration.
Bien assis confortablement au fond de la Mercedes, on va les suivre tous les deux de Bruxelles jusqu'en Espagne au fil d'un parcours au délicieux parfum rétro, un bon vieux bouquin de la série noire ou même un film en noir et blanc avec Jeanne Moreau en belle inconnue et Lino Ventura au volant.
[...] Une heure s’écoula sans qu’un mot ne soit échangé. Ce silence lui convenait. Il s’habituait peu à peu à cette absence de dialogue et la préférait à une conversation animée. Quand bien même, quels thèmes pourraient-ils aborder ? Il se perdit dans ses pensées.
Un roman noir bien agréable à lire et très instructif puisque l'on y découvre le sombre passé de la Belgique des années 30 : le mouvement rexiste de Léon Degrelle et la tuerie de Courcelles ...
[...] Léon Degrelle [..] avait épousé la cause nazie et avait été un grand admirateur d’Hitler. Certains prétendaient qu’il était le Goebbels belge, en plus lâche.

Pour celles et ceux qui aiment les road movies.
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dimanche 12 juin 2022

Bouquin : Inestimable

[...] Toute cette affaire pue l'Atlantide à plein nez.

Poursuivons la série du polonais au nom imprononçable, Zygmunt Miłoszewski, avec une nouvelle aventure de l'inénarrable directrice de musée, Zofia Lorentz, toujours à l'affut de trésors culturels nationaux perdus et oubliés, et qui cette fois, nous entraîne jusque sur l'île de Sakhaline sur les traces d'un de ses compatriotes exilés au début du XX° siècle, parti à la recherche d'artefact Aïnous, ouf.
[...] Elle pouffa de rire. 
- Docteur, dit-elle sans cacher sa fierté, je crains que vous ayez, comme tant d'autres, une fausse image de moi, qui consisterait à croire que je suis une sorte d'Indiana Jones en jupon. 
Comme à son habitude, Miłoszewski déchaîne son humour corrosif pour fustiger les travers de ses compatriotes, un régal même si l'on peut imaginer que pas mal de traits échappent à nos esprits français peu coutumiers du nationalisme tourmenté des polonais.
[...] Le sous-secrétaire jura et quitta la salle de réunions au pas de course, tandis que Zofia Lorentz plongeait le regard dans le paysage de Pruszkowski. Il était probable que personne ici ne savaitt que cet étrange paysage martien représentait en réalité l'aube qui se levait sur les prisonniers politiques déportés dans les bagnes de Sibérie. 
On était en Pologne. Ici, aucun paysage n'était simplement un paysage. 
[...] Méfiez-vous des séries télévisées. En Pologne, c’est le procureur qui dirige les investigations sérieuses. La police l’aide si on le lui ordonne, mais de sa propre initiative elle ne peut traquer que les voleurs de voitures et les cambrioleurs.
Et c'est encore plus savoureux lorsque la Docteure Lorentz effectue un petit détour par Paris.
[...] - Vous iriez manger un morceau avec moi ? 
Zofia n'avait pas la moindre idée de la manière dont ce peuple produisait son PIB, si chaque jour à midi tout le monde se figeait deux heures durant, en plein milieu de la journée de travail, si au cours de l'heure précédente, les gens tournaient déjà en rond en se demandant où ils iraient manger et ce qu'ils commanderaient et si au cours de l'heure suivante, ils reprenaient leurs esprits en digérant, seulement pour quitter le bureau l'instant d'après et faire leurs courses en vue du dîner. Elle garda cette réflexion pour elle.
Cette histoire baignée de culture penche tantôt du côté d'un Da Vinci Code, tantôt de celui d'Indiana Jones, on y croise même Maria Salomea Skłodowska (la plus connue des polonaises), mais il nous aura fallu attendre la mi-parcours, lorsque l'intrigue se complique d'un genre d'espionnage pharmaco-industriel plein de péripéties maritimes et rocambolesques, pour accrocher enfin au bouquin mais sans vraiment y parvenir tout à fait.
L'écriture de Miłoszewski est pourtant fluide, son érudition évidente, son humour percutant, son histoire instructive, mais ...
Mais ce n'était peut-être pas le bon moment et l'on n'a pas vraiment cru à une intrigue touffue, confuse, qui nous a semblé manquer de tenue et de consistance.
Visiblement le polonais s'est beaucoup amusé avec son histoire et ses personnages, on le devine en train de jubiler derrière son clavier, mais il n'aura pas réussi, cette fois-ci, à captiver l'attention de tous ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment l'art et la Pologne.
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lundi 23 mai 2022

Bouquin : La disparition d'Adèle Bedeau

[...] Il était tard et les rues de Saint-Louis étaient désertes.

L'écossais Graeme Macrae Burnet a décidé de berner son lecteur dès ... la préface !
Une fausse vraie préface qui présente l'auteur sous un faux jour, qui éclaire son roman sous un angle mystérieux et qui convoque Chabrol pour adapter l'intrigue au cinéma dans un film qui n'a jamais vu le jour ! 
Une fois savourée cette habile mise en bouche, La disparition d'Adèle Bedeau nous invite ensuite à Saint-Louis, petit village d'Alsace, au cœur de la France profonde.
Dans une petite ville ordinaire qui bat au rythme régulier des parties de cartes monotones du café de La Cloche.
[...] Le terme qui vient le plus souvent à l’esprit de ceux qui traversent la ville, à supposer qu’ils y accordent la moindre pensée, est « quelconque ». Saint-Louis est une ville quelconque.
Manfred Baumann est l'un des piliers de ce bar, un vieux garçon timide et renfermé qui pense beaucoup mais parle peu. Un taiseux asocial, mal à l'aise avec les autres en général et les femmes en particulier.
[...] Il pouvait à peine adresser un mot à une représentante du sexe opposé sans rougir jusqu’à la racine des cheveux. Alors il préférait tout bonnement éviter les filles. Pourtant, elles occupaient la plupart de ses pensées éveillées.
Le lecteur assidu du rayon polars aura déjà reconnu là, le profil type du coupable parfait.
Lorsque la serveuse du café disparait, un autre personnage rejoint la scène : Georges Gorski dans le rôle du flic.
[...] J’enquête sur la disparition d’Adèle Bedeau, déclara Gorski. 
– La disparition ? » répéta Manfred. Il était content de la façon dont il avait prononcé cette phrase ; comme s’il était sincèrement surpris.
Mais les choses ne sont évidemment pas aussi simples et c'est une véritable partie d'échecs qui commence entre un roi de la dissimulation silencieuse, un brin parano, et un flic aussi tenace que Colombo et fin psychologue que Maigret.
[...] Gorski avait l’habitude qu’on lui mente. Les gens mentaient à longueur de temps et, même quand on leur démontrait que leurs mensonges n’étaient pas crédibles, ils n’en démordaient pas. Gorski comprenait très bien ce mécanisme.
[...] Ce qui l’intéressait n’était pas tant le fait que quelqu’un mente que la façon dont il le faisait.
Très très loin des thrillers survoltés, le bouquin avance lentement, au rythme nonchalant de la petite vie ordinaire de province, mais les longues descriptions minutieuses filent en douceur sans en avoir l'air tant l'écriture de Graeme Macrae Burnet est fluide et agréable. Un régal littéraire qui change des auteurs habituels.

[...] Le restaurant de la Cloche était un des seuls endroits où Manfred se sentait à l’aise. Sa routine était si bien établie qu’il n’avait pas l’impression, contrairement à ailleurs, de devoir se conduire avec naturel. Les gens lui prêtaient généralement peu d’attention.
[...] Manfred avait lu des intrigues de ce genre dans de nombreux romans.
[...] Manfred s’était habitué à la sensation d’être surveillé en permanence. Celle-ci était plus forte que jamais.

Avec un final mi-figue mi-raisin tout à fait dans l'esprit et l'ambiance du bouquin.

Pour celles et ceux qui aiment les ambiances à la Simenon.
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samedi 30 avril 2022

Bouquin : Mer

[...] Même la pluie était salée.

On a déjà oublié le dernier rapport du GIEC opportunément éclipsé par la guerre en Ukraine. Cent ans plus tard, quand même la pluie sera salée, il sera trop tard pour pleurer, c'est que nous raconte le roman de Bertil Scali et Raphaël de Andreis au titre sec qui sonne comme une claque : Mer.
Alors que nous faisons à peine notre deuil du monde d'avant, les deux compères nous plongent (c'est le cas de le dire) dans le monde d'après-demain. En 2100, le réchauffement climatique est là, les villes côtières sont noyées sous les eaux, les plaines centrales ravagées par les incendies géants, le monde envahi par les réfugiés climatiques et quelques autres bestioles qui pullulent dans ce nouvel éco-climat.
Bordeaux n'est plus qu'une nouvelle Venise marécageuse battue par les eaux, ce qui nous vaut cette belle couverture. Le Cap Ferret a disparu, du fameux immeuble Signal, seul le toit émerge encore et sert de quai de fortune aux boat people, et la place des Quinconces est devenu un port de plaisance, ...
[...] Ils marchaient le long d’une digue étroite bordée de filins électriques anti-alligators – le reptile carnassier pullulait dans les nuits suffocantes du delta de Bordeaux.
La mise en scène d'une côte française envahie par les eaux est bien entendu spectaculaire, d'autant qu'elle est plutôt réussie et "réaliste", ce décor suffira à faire la renommée du bouquin mais il en fallait un peu plus pour réussir un bon thriller.
Alors les auteurs ont décidé de mettre en avant le retour à l'esclavage, intelligent clin d'œil au lointain passé bordelais, en noircissant à peine le trait de notre monde actuel : la traite humaine des migrants n'a malheureusement pas attendu le réchauffement climatique.
[...] Il semblerait, selon les derniers rapports de l’Onu, que l’esclavage ait également repris aux États-Unis. Les autorités nord-américaines seraient peu enclines à réguler la résurgence de ce commerce, semble-t-il excellent pour leur économie. 
[...] Les villes peinent à juguler ce commerce de la main-d’œuvre humaine.
Et puis ils imaginent également une sorte de dictature écologique (tiens donc ...), en donnant un tout autre sens au titre de leur bouquin.
[...] Les agents du mer (Migration, Équité, Réaction), service de contrôle des réfugiés climatiques mis en place par l’Onu lorsque le niveau des mers et des océans avait commencé à monter.
Dans ce décor apocalyptique, une enquête policière va nous servir de guide : des réfugiés disparaissent en masse, ça fait désordre et sème le trouble ...
Une fliquette sympathique et un vieux commissaire roublard mènent leur bateau de police dans les canaux de Bordeaux.
Tout cela est plutôt bien écrit, c'est pas du thriller au rabais (même si le prix est modique) même si l'on regrette quelques personnages un peu 'cliché' aux traits un peu grossiers.
Le thriller idéal pour les plages cet été, ambiance garantie "les pieds dans l'eau".
Sauf qu'on ne sait pas toujours comment prendre certaines petites phrases assassines :
[...] L’homme s’adapte vraiment à tout. Il s’acclimatera même à la fin du monde …

Pour celles et ceux qui aiment avoir les pieds dans l'eau.
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lundi 25 avril 2022

Bouquin : Les ravissantes

[...] C’est à ce moment-là que l’on commença à parler des « Disparus de Mars ».

Avec Les ravissantes, le facétieux Romain Puertolas nous emmène dans les seventies, au Texas, dans un bled perdu de l'Amérique profonde, avec un roman à suspense ou à mystère, un vrai-faux fait divers raconté un peu à la manière d'un Truman Capote.
Tout va (presque) pour le mieux dans le petit village de Saint-Sauveur, jusqu'au jour où un adolescent disparaît. 
Puis un second et quelques jours après encore un troisième.
[...] Quand cela s’arrêterait-il donc ? L’enlèvement d’un enfant avait déjà une répercussion médiatique immense, l’enlèvement de trois était tout bonnement ingérable.
[...] Les événements n’étaient pas sans rappeler le joueur de flûte de Hamelin.
[...] On va le retrouver, Susan, réussit-il toutefois à dire. Il avait parlé fort, un volume mal dosé, une intonation maladroite, il avait essayé de prendre un air convaincant, mais c’était la troisième fois qu’il mentait cette semaine et cela commençait à s’entendre.
Le shérif a fort à faire, ne serait-ce que pour contenir la grogne de ses administrés qui regardent d'un mauvais œil la communauté de hippies installée sur la commune : les vagabonds de cette secte ont bien des têtes à kidnapper les gosses, non ?
[...] – J’ai entendu dire qu’il s’y passait des choses étranges, continua Denise d’une voix douce mais ferme. On parle d’orgies, de rites sataniques. Vous avez vu ce qui est arrivé avec la secte de Charles Manson il y a quelques années ?
[...] Il se sentait dépassé par les événements, il ne contrôlait plus rien. Cette ville était devenue une cocotte-minute qui menaçait d’exploser à tout moment.
Demande de rançon ? Dérive sectaire des hippies ? Serial-killer pédophile ? Enlèvement extraterrestre (l'affaire Roswell n'est pas si loin) ? Les pistes ne manquent pas et le bouquin comporte peut-être bien quelques longueurs, le temps que Puertolas bâtisse soigneusement son intrigue à tiroirs.
Et puis vient la récompense, la gourmandise, lorsque l'auteur démonte enfin tout son édifice jusqu'au tiroir secret que l'on n'avait pas vu évidemment. Quand le lecteur se retrouve :
[...] À la fois heureux d’avoir la solution à cette éprouvante enquête et soucieux de son dénouement cocasse.

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
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jeudi 21 avril 2022

Bouquin : Et les vivants autour

[...] Il y a toujours un moment où il faut payer.

Barbara Abel nous invite à une réunion de famille.
Le couple Mercier approche de la soixantaine bourgeoise, Monsieur travaille toujours autant, Madame tient la maison, les deux filles sont sur le point de fonder leur propre famille, il y a donc aussi des gendres.
Mais l'une des deux filles dort. Elle dort depuis quatre ans. Dans le coma depuis un accident.
[...] Dans le lit, Jeanne ne bouge pas. Jeanne ne bouge plus depuis quatre ans. Jeanne n’est plus qu’un corps inerte et allongé.
[...] Voilà quatre ans que l’ombre de sa sœur plane sur eux. Comme s’ils n’avaient plus le droit de vivre « pour de vrai » tant qu’elle-même était morte « pour de faux ».
Depuis quatre ans, chacun tente vaille que vaille de "vivre" comme en suspension, avec cette demi-morte qui prend toute la place mais que personne ne se résout à débrancher, jusqu'au jour où le toubib convoque la réunion de famille.
[...] — Si je vous ai fait venir, c’est, vous vous en doutez, pour m’entretenir avec vous de l’état de Jeanne. Il se fait que…
Un conseil de famille où une surprise de taille attend les parents et le lecteur.
[...] — Vous ne faites pas les choses à moitié, dans ta famille ! s’exclame-t-il enfin, ahuri. Pendant quatre ans, il ne se passe strictement rien, on a l’impression de végéter dans une salle d’attente oubliée de tous, et là, tout à coup… C’est… C’est dingue ! 
— Dingue, oui, répète Charlotte, pensive. C’est le mot.
La ficelle est un peu grosse mais peu importe au fond le scénario, le décor et les péripéties de cette intrigue quasi théâtrale : Barbara Abel a entrepris de disséquer la famille Mercier. À vif. Au scalpel.
Et comme dans tout bon polar, l'autopsie révèlera bien entendu une famille toxique.
L'auteure est docteur en chirurgie de la famille, et c'est pas de la chirurgie réparatrice, plutôt la destruction méthodique et systématique d'une famille qui semblait unie et solide mais qui va s'avérer pleine de mystères et de non-dits, de honte et de secrets.
C'est féroce et sans concession.
[...] — J’ai subi ma vie d’épouse et ma vie de mère pendant des années, poursuit-elle en regardant cette fois sa fille dans les yeux. Je ne peux pas dire que ces deux rôles m’aient épanouie, bien au contraire. Quant à ma vie de femme… Elle a presque été inexistante. Sacrifiée au nom de la famille.
Bien sûr on peut trouver à redire à une intrigue un peu rocambolesque, des péripéties un peu too much, mais il fallait bien tout cela pour secouer le cocotier sous lequel dormait cette famille trop tranquille.
Et puis c'est très bien écrit, alors on reste accroché jusqu'au bout, curieux de découvrir ce que cachait les uns ou les autres.

Pour celles et ceux qui aiment la famille.
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samedi 16 avril 2022

Bouquin : Le rouge et le brun

[...] Cette histoire tournait au mauvais feuilleton.

Après le bouquin de Vanessa Schneider qui nous faisait revivre les années 80 d'Action Directe, on ne pouvait pas laisser passer Le rouge et le brun de Maurice Attia qui nous invite quelques petites années avant, à Rome, au moment même où les Brigades Rouges viennent de kidnapper Aldo Moro. 
Maurice Attia compte quelques années de plus que Vanessa Schneider : il est né en 49 et il rappelle donc ici des événements qui ont marqué son parcours.
Son bouquin est assez surprenant : dans une première partie nous suivons les pas d'un ex-flic devenu journaliste (il part donc en Italie pour couvrir ces événements) et tout cela nous est raconté d'un ton un peu désinvolte, avec pas mal d'humour à la limite du vaudeville, d'un style un peu désuet, on se croirait presque en compagnie de Nestor Burma chez Léo Malet.
Pour les plus jeunes, l'auteur se charge de rappeler les tragiques événements et leur contexte.
[...] L’année 77 avait été marquée par une contestation généralisée, sociale et culturelle. L’extrême gauche avait décidé de se confronter violemment à l’État. Les Brigades rouges avaient organisé des sabotages, des séquestrations, des humiliations publiques, puis tiré dans les jambes et enfin assassiné policiers, carabiniers, magistrats, journalistes, universitaires jusqu’au point d’orgue : l’enlèvement d’Aldo Moro.
[...] Le 16 mars 1978 en fin de matinée, l’incroyable dépêche de l’AFP était tombée : Aldo Moro avait été enlevé par les Brigades rouges.
[...] Dans un tel bras de fer, Aldo Moro avait peu de chances de s’en tirer. Il aurait droit à des funérailles nationales ; on donnerait son nom à des rues, des avenues, des places. À moins d’une délation par l’un des complices des BR, il serait sacrifié sur l’autel de la raison d’État. Ce n’était pas le premier et ce ne serait pas le dernier.
[...] En Italie, l’extrême droite rêvait d’un retour au fascisme, l’extrême gauche d’une nouvelle Résistance et de lutte armée. Et dans l’ombre, comme l’avait suggéré Berlinguer, CIA, KGB et Vatican devaient jouer les marionnettistes de cette tragédie…
Le journaliste-détective avance difficilement, tout comme ses confrères italiens : personne ne sait trop comment tout cela va finir (ou plus exactement, tout le monde pressent bien comment tout cela va mal finir).
[...] J’avançais en aveugle, en terre et langue inconnues. À enquêter sur un accident dans une ville en état de siège.
À mi-parcours le bouquin, délaissant Aldo Moro en mauvaise posture, bascule d'un tout autre côté à une toute autre époque : en France, l'épouse du journaliste découvre la correspondance de ses ancêtres et un épisode historique méconnu, celui de "fort Chabrol" [clic] lorsque des radicaux antisémites se retranchent en 1899 dans le bâtiment de leur journal (l'Antijuif) en pleine révision du procès Dreyfus.
Là encore, une narration un peu ironique, un peu désuète, un soupçon d'érotisme (un peu hors de propos !) qui frise l'exercice de style.
[... Des] idéologues médiocres et racistes, de personnages que rien ne fédérait sinon la haine du socialisme, du franc-maçon et du juif.
[...] Au mauvais moment au mauvais endroit. Comme tant de gens, victimes civiles d’un terrorisme aveugle ou pas.
[...]Nul doute que l’extrême droite renaissait toujours de ses cendres. Comme l’antisémitisme.
[...] Le terrorisme. Cette terreur la mieux partagée. Le Rouge et le Brun ne s’épousent-ils pas ?
Oui bien sûr, on l'avait compris dès la couverture, l'auteur entend nous faire comprendre les méfaits de la terreur rouge comme de la peste brune au travers de deux épisodes historiques.
La mise en scène est plutôt naïve et maladroite mais, parti sur les traces d'Aldo Moro, on se retrouve curieux de cet épisode de 1900, aux racines de l'extrême droite française qui, à l'époque, n'avait pas encore l'islam en ligne de mire mais plutôt "le juif" qui vote pour elle aujourd'hui. Curiosité historique.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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mardi 12 avril 2022

Bouquin : Une vérité à deux visages

[...] - C'est comme ça, trop gros pour fermer.

Voilà bien longtemps qu'on avait pas ouvert un Michael Connelly et qu'on avait délaissé Harry Bosch.
L'inspecteur retraité Harry se tient désormais loin du LAPD où il n'est plus trop le bienvenu et il fait des piges pour la police de San Fernando où il déterre des cold cases, c'est sa spécialité.
Mais voilà que le bureau du procureur de LA vient jusqu'ici lui chercher des poux sur la tête : un détenu et son avocat veulent ré-ouvrir un vieux dossier au motif que désormais l'ADN parle beaucoup mieux aujourd'hui qu'en 1987 avec les progrès de la science. Des traces d'un autre criminel avéré aurait été découvertes dans les pièces à conviction ce qui viendrait innocenter le prévenu mis à l'ombre par Harry ... erreur de manip de l'époque ? trucage ou magouille de l'avocat ? hasard trop bienvenu pour le condamné ? Harry est pourtant certain d'avoir coffrer le bon coupable et ce genre de scandale remettrait en cause pas mal d'autres arrestations (et sa réputation de super-flic).
[...] Sa carrière l'avait vu traquer et mettre en prison des centaines de tueurs. Se tromper sur un seul d'entre eux risquait de faire douter de tous les autres.
Au même moment, la petite ville tranquille de San Fernando se réveille en émoi après un double meurtre dans une pharmacie : Harry prend la direction d'une enquête qui va le mener (et nous avec) au cœur d'un gigantesque, monstrueux et terrifiant (et véritable) trafic de pilules opiacées.
C'est super documenté et ça donne un relief inattendu aux titres de journaux que l'on avait lu ici ou là [clic] sur les addictions aux opiacés aux US, sans trop y prêter attention jusqu'ici.
[...] - Les cappers rassemblent leurs mules le matin et elles viennent chercher leur ordonnance chez le toubib ... Aucun examen médical digne de ce nom, rien de légal dans tout ça ... Et après, tout le monde sort et monte dans un van, le capper les conduisant aux pharmacies pour y prendre leurs pilules. En général, il y a plus d'une pharmacie dans le coup, ce qui permet d'élargir le périmètre et de ne pas apparaître sur l'écran radar.
[...] - Ils se servent d'un avion pour faire circuler les gens et frapper de nombreux dispensaires et pharmacies par jour, disait-il. Avec ces appareils, ils font tourner les mules qui se font préparer leurs ordonnances.
[...] - C'est le plus gros secteur de croissance industrielle du pays. Tu te rappelles ce qu'on disait sur les banques et Wall Street qui étaient trop gros pour faire faillite ? Eh ben, c'est comme ça, trop gros pour fermer.
C'est hallucinant (mauvais jeu de mots) et tellement énorme que ça passe : tout le monde est mouillé et même trempé, institutions, administrations, même la sécu, truands, drogués et bien sûr, géants de la pharmacie (comme Purdue Pharma conseillé par McKinsey !). Comme on dit : too big to fail, au point où on en est, on ne peut plus reculer. Bienvenue aux US.
Pour souffler un peu au fil de cette enquête, le bouquin alterne avec l'autre intrigue qui met en cause Harry et la manipulation d'ADN et qui se termine par un joli moment de prétoire.
Bref, voilà un épisode Harry Bosch bigrement intéressant et toujours aussi bien construit, Harry et Connelly vieillissent bien !

Pour celles et ceux qui aiment les pilules.
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dimanche 10 avril 2022

Bouquin : Dans les brumes de Capelans

[...] Flic échaudé craint la victime éplorée.

On l'a déjà dit, Olivier Norek est peut-être le meilleur auteur français de polars "mainstream".
Au fil des épisodes il soigne et affermit sa prose et il arrive même à se renouveler puisqu'il nous emmène Dans les brumes de Capelans ... à Saint-Pierre et Miquelon, bien loin des cavalcades survoltées des banlieues du 9-3.
Une île de naufrages.
Son flic fétiche, Victor Coste, s'est auto-exilé tout là-bas, ours parmi les ours, pour fuir ses propres démons.
[...] Un climat bicolore qui huit mois de l’année ne laissait le choix qu’entre le blanc de la neige et le gris des brumes.
[...] – Il serait temps, avant que les brumes de Capelans couvrent Saint-Pierre.
– Les brumes de ? fit répéter Anna.
– De Capelans. Le courant chaud du Gulf Stream rencontre le courant froid du Labrador et une fois par an, pendant trois semaines, les brumes tombent sur l’archipel et le font disparaître littéralement de la carte.
[...] Une île de vingt-cinq kilomètres carrés dont chacun des 5 000 habitants connaissait les 4 999 autres.
Coste y est chargé de surveiller une "planque" du tout récent programme français de protection des repentis ou des témoins (ouais, on fait tout pareil que le FBI, trop fort et c'est pour de vrai).
Mais voilà qu'on lui envoie une jeune femme, une victime, retrouvée traumatisée dans la cave d'un serial-killer où elle a survécu dix ans ... là où d'autres ont été découvertes qui n'ont pas eu cette 'chance'.
Mais l'affreux jojo coure toujours et seule la jeune Anna sait peut-être des choses qui permettront de traquer et retrouver son tortionnaire.
Encore faut-il arriver à lui rendre la parole.
[...] Deux mortes, Garance et Salomé, une retrouvée, et absolument rien sur les sept autres. Voilà pourquoi Anna était une chance et une candidate parfaite pour le Service de protection des témoins, la seule à pouvoir remplir les blancs d’une enquête vieille d’une décennie aussi trouée qu’une partition d’orgue de Barbarie.
 La première longue partie du bouquin est passionnante : voilà une histoire de serial-killer menée de façon originale avec un excellent scénario (et un bon film en perspective !).
À mi-parcours, retournement de situation et le bouquin bascule dans un polar beaucoup plus classique mais bien mené par Norek et Coste, toujours aussi pros tous les deux et toujours aussi habiles à se sortir d'une impasse mexicaine.
Et puis ouf, enfin le dénouement, tout est bien qui finit bien, mais on se dit que quand même, il reste bien quelques pages non ? Et alors survient ce moment de jubilation intense quand, à quelques minutes de la fin du film, le téléphone sonne ...
[...] « Coste. Russo à l’appareil. Rappelez-moi. C’est urgent. »

Ne refermons pas le bouquin sans relire cette belle tirade, bien dans l'air du temps :
[...] Faut bien que tu te le dises. S’il y a des femmes battues, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles restent à la cuisine, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles ne gagnent pas le même salaire, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles doivent cacher leurs cheveux ou leur visage, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles sont agressées sexuellement, c’est que l’homme l’a décidé.

Pour celles et ceux qui aiment se faire mener par le bout du nez.
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vendredi 8 avril 2022

Bouquin : La fille de Deauville

[...] Elle avait braqué des banques, posé des bombes.

Encore de l'histoire vraie, mise en page par une journaliste.
Vanessa Schneider est un peu trop jeune pour se plonger par nostalgie dans les turbulences post-soixante-huitardes des années 80, mais papa était quand même un lacanien maoïste et ça doit laisser des traces.
Elle nous invite donc à suivre le parcours de La fille de Deauville, Joëlle Aubron, une jeune fille de petite bourgeoisie, un peu rebelle mais que rien non plus ne prédisposait à intégrer dans les années 80, le noyau dur d'Action Directe, le groupe terroriste anticapitaliste issu des GARI antifranquistes, version franchouillarde des Brigate Rosse ou de la Rote Armee Fraktion, mais qui manqua quelque peu son rendez-vous avec l'Histoire, coincé quelques années trop tard (Aldo Moro c'était en 78)  entre le nouveau pouvoir socialiste et l'arrivée des terroristes palestiniens.
[...] Si une organisation avait encore les moyens de frapper, en ce début des années 80, alors que les copains d’avant rappliquaient ventre à terre dans les arcanes du pouvoir socialiste, c’était bien AD, aussi famélique que soit l’organisation.
[...] À côté de leurs copains allemands, espagnols et italiens, les gauchistes hexagonaux étaient gentillets.
[...] Les combattants palestiniens démontraient chaque jour leur puissance et saturaient les médias de sang et de cris. Pendant ce temps, AD braquait des banques et posait des bombes, de nuit, dans des bureaux vides. La police ne se déplaçait même plus.
[...] Plus leur influence déclinait, plus les terroristes se durcissaient. 
[...] Les derniers articles de presse parlaient d’eux comme d’une bande de ratés manipulés par les camarades allemands de la RAF. On ne les prenait pas au sérieux.
Après une longue série de braquages et de mitraillages de symboles du pouvoir, Joëlle Aubron monte en première ligne en 1986 pour assassiner Georges Besse, le patron de Renault, un peu en mémoire de Pierre Overney abattu en 72. L'apogée éphémère de sa carrière de terroriste rouge.
[...] Elle avait braqué des banques, posé des bombes, mis en joue des passants, tiré sur des flics, elle avait tué.
[...] Dans la nuit du 19 au 20 novembre, 80 000 affiches avec les visages de Joëlle Aubron et Nathalie Ménigon sortaient des rotatives.
[...] Depuis que leurs portraits avaient été affichés dans les lieux publics, elle se sentait épiée.
[...] Quatre ans de clandestinité. Quatre ans à se planquer comme des rats. Quatre ans à ne plus voir ni famille ni amis. Quatre ans à attendre le Grand Soir ou les balles meurtrières des flics. Elle n’avait pas 25 ans et se sentait fourbue, comme après une vie passée à l’usine.
Le bouquin tient plus du roman que du reportage et pour nous faciliter la lecture, l'auteure va jusqu'à mettre en scène un personnage imaginaire, un flic lancé sur les traces des terroristes et fasciné par la blonde jeune femme aperçue à Deauville, le montage est agréable et la lecture fluide éclaire ces années oubliées.
Après de longues années de prison, Joëlle Aubron décèdera en 2006 à 46 ans d'une tumeur au cerveau.
Ses compagnons d'armes lui auront survécu mais sans plus faire d'étincelles : Action Directe ne fut qu'un feu de paille qui tenta d'incendier bien maladroitement les années 80.

Pour celles et ceux qui aiment les années 80.
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