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vendredi 28 août 2026

Les trois rivières (Tiffany Quay Tyson)

[...] Ça va être le déluge.


Au cœur de la Bible Belt, dans le delta du Mississippi, trois fortes figures féminines qui tentent de briser le cycle générationnel, au moment où les eaux du déluge submergent sur la région et bouleversent le cours des rivières comme le destin des habitants.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure et le livre (320 pages, août 2026, 2015 en VO) :

Tiffany Quay Tyson est une romancière étasunienne née dans le delta du Mississippi : Les trois rivières est son premier livre, il date de 2015 en VO mais c'est le second publié en français après Un profond sommeil sorti chez nous en 2022 (2018 en VO).  
La traduction de l'anglais (US) est signée par Héloïse Esquié.

L'époque et le décor :

Les trois rivières, ce sont la Yazoo, la Yalobusha et la Tallahatchie, qui se rejoignent au cœur du delta du Mississippi. Dans la petite ville de White Forest, une tempête arrive qui ouvre les eaux du déluge sur la région.
Nous sommes au plus profond de la Bible Belt, « une région où des jours et des semaines s’écoulaient sans qu’ils aient rien à rapporter, si ce n’étaient la production de coton et le cours du poisson-chat » et White Forest est l'une de ces « petites villes qui n’offraient rien qu’une dose régulière de café, d’alcool et de religion aux paysans et musiciens qui parcouraient le Delta du nord au sud et retour dans leurs vieilles bagnoles et leurs pick-up rongés par la rouille ».

Le pitch et les personnages :

Melody doit interrompre sa carrière musicale pour retrouver sa famille et son père gravement malade. Il y a là son frère Bobby au cerveau jadis grillé lors d'un baptême aussi tragique qu'évangélique, leur mère Geneva qui bat la campagne, et quelques autres comme Obi et son fils Liam qui sont d'ascendance indienne chickasaw. .
Bientôt piégés par les eaux, les personnages sont réunis à l’heure de rendre des comptes, de répondre de leurs actes et de faire peut-être enfin les bons choix quand arrive un dernier et fatidique personnage : le déluge ! Une tempête mémorable qui va s'abattre sur la région et bouleverser le cours des rivières tout comme le destin des hommes.
« Un grondement de tonnerre traversa le ciel.
[...] Ça va être le déluge. Vaut mieux pas être là quand les eaux montent, je te le promets.
[...] Elle n’avait pas besoin d’un analyste météo pour savoir que les rivières allaient sortir de leur lit.
[...] On pourrait avoir cinquante centimètres de pluie avant midi. Les digues ne tiendront pas. »

♥ J'aime beaucoup parce que ...

⋯ ce roman noir est l'un de ceux qui mesurent le poids des décisions, celles qu'on n'a pas prises et celles qu'on n'aurait pas dû prendre : « mauvaises décisions, mauvais choix, une longue série qui s’étalait sur des années et des années »
« Personne n’est obligé de rien », dit Melody , reprenant les mots de George Walter. Cet inconnu qui l’avait prise en stop s’était avéré avoir raison sur tant de choses. « Tout est un choix, dans la vie ».
⋯ ce récit se détache du lot habituel des romans étasuniens auxquels nous sommes habitués, grâce à deux ou trois personnages très réussis
⋯ on tient là trois beaux portraits de femmes qui tentent d'échapper à leurs destins : Melody, la jeune femme revenue régler quelques comptes sur ses terres d'enfance, Geneva, sa mère à moitié folle (ou à moitié libre ?) et Pisa, l'indienne dont la sagesse clairvoyante tente de guider les unes et les autres. Trois belles figures féminines qui tentent d'échapper à leur destin, leur héritage, et cela au fil des générations successives (Geneva évoquera longuement sa propre mère, la grand-mère de Melody)
⋯ il y a cet autre personnage qui vaut le voyage du côté du Mississippi, ce fameux déluge et ici, au cœur de la Bible Belt , quand on parle de déluge, ce n'est pas qu'une figure de style et c'est forcément avec des accents mystiques ou religieux pour donner de la force, de la résonance à ce qui va se passer et se dénouer
⋯ les descriptions de ces forces de la nature déchaînées, valent vraiment le voyage (assis confortablement chez soi, j'entends) et viennent donner de l'intensité au récit, de la profondeur à ces personnages et à ces femmes

Voilà de quoi nous inciter à découvrir le second roman de cette auteure (Un profond sommeil déjà traduit chez nous en 2022 chez Sonatine puis 10-18, donc avant celui-ci qui était son premier livre).

Pour celles et ceux qui aiment les crues.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Sonatine et NetGalley (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

vendredi 21 août 2026

Un été de trahison ( Romain Slocombe)

[...] Décidément c’est la saison des traîtres.


L'été 1940 fut « la saison des traîtres », une époque il n'était guère facile de faire les bons choix. Ce récit fait s'entrecroiser quelques jours en juillet, quatre femmes aux personnalités et convictions très différentes.  Quatre femmes et les hommes qu'elles ont séduits, trompés, repoussés, utilisés ou trahis.

  • Été 1940, De Gaulle est à Londres, Pétain à Vichy, les Allemands à Paris.
  • Quatre femmes aux sympathies opposées et leurs proches, leurs relations
  • Vichy et le petit monde de l'édition littéraire et du cinéma
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (480 pages, août 2026) :

Romain Slocombe est un auteur aux multiples visages. Après s'être construit une réputation sulfureuse avec des infirmières japonaises adeptes du bondage [clic], il a créé le personnage littéraire de Léon Sadorski, flic collabo et antisémite des années 1940.
En 2024 avec Une sale françaiseil abandonnait son flic fétiche pour un autre style de roman toujours ancré dans cette période de la guerre qui le passionne : les itinéraires croisées de deux femmes prises dans les bouleversements de l'époque. Le revoici avec cette fois le récit de quatre parcours, quatre femmes emportées par la tourmente : Un été de trahison c'est l'été 1940.

Le pitch et les personnages :

Paris, juillet 1940, De Gaulle est à Londres, Pétain à Vichy. Les Allemands sont à Paris.
Autour d'une chambre d'hôpital, il y a là Gabrielle Charnay, gravement blessée, « une aviatrice aussi célèbre que Maryse Bastié, Maryse Hilsz ou la regrettée Hélène Boucher… j’en passe et des meilleures ». Sa figure est librement inspirée de la véritable Madeleine Charnaux et ne cache pas ses sympathies pour Pétain et le régime de Vichy (son époux est l'un des porte-plumes pro-nazis de Jacques Doriot, comme le Jean Dujardin/Luchaire du film récent de Xavier Giannoli).
Il y a là Gisèle Rollin, infirmière et « simple militante mais issue d’une famille de syndicalistes cheminots, communistes de la première heure », empêtrée dans les contradictions de son parti devenu clandestin.
Et puis Marie-Louise Guirlange, « gantée et chapeautée de noir », veuve décidée à rester joyeuse en dépit des événements (un fin et savoureux portrait). 
La quatrième, la plus jeune, c'est Jacqueline Perret dite Jacqui, jeune lycéenne et « degauliste en herbe », persuadée que les Français vont tous rejoindre le Général en Angleterre.
Quatre femmes qui se croisent par hasard, des milieux et des tempéraments différents, des sympathies opposées, ... et leurs proches, leurs relations, ces hommes qu'elles séduisent, épousent, trompent ou repoussent, ceux qu'elles utilisent ou ceux qu'elles trahissent ... une manière de radiographier la France de cette époque aussi troublée que troublante parce que l'été 1940, « décidément c’est la saison des traîtres » et l'auteur n'oublie pas de nous rappeler que « l’intelligence est l’art de tromper ».
« La France. Son aisé désordre démocratique, sa populace de petits-bourgeois bourrus, mal peignés, comiquement satisfaits, éprise de mots à double sens, de pari mutuel, de promenades en famille, d’apéritifs, de scandales, de belote au café, de déjeuners sur l’herbe, de beaux crimes… Une France passionnée par ses prix de beauté, ses prix littéraires puérils, ses compétitions cyclistes, une chanson nouvelle… »
On aura l'occasion de croiser également quelques personnalités bien réelles : le neveu de Louis Renault, les dirigeants de Vichy comme Pierre Laval, ou encore le curieux Gerhard Heller, officier allemand francophile et bibliophile. D'autres invités se présenteront sous un nom d'emprunt (le dirigeant du PCF Jean Catelas, ...) et nous croiserons même quelques personnages de fiction comme ce colonel Paul-Jean Husson qui était déjà l'acteur principal du roman Monsieur le Commandant écrit par Romain Slocombe en 2011. Alors bien sûr, les personnages ne sont pas tous sympathiques et l'Histoire en jugera certains ...
« Le Maréchal était l’homme dont nous avions besoin pour remettre la nation au travail ! C’est un grand Français qui se trouve à la tête du pays ; notre devoir est de suivre notre chef et de lui faire entière confiance ! La paix revient en Europe… pas trop tôt ! »

♥ On aime :

 Les années sombres de l'Occupation sont décidément une période bien à la mode ces derniers temps - peut-être pour réveiller quelques mémoires oublieuses ou qui sait, pour se faire l'écho d'inquiétudes plus contemporaines - et ce roman de Slocombe fournit d'ailleurs un excellent contrepoint au film d'Antonin Baudry sur De Gaulle. 
 Les curieux apprendront encore pas mal de choses avec ce récit très documenté qui évoque le milieu du journalisme, le petit monde de l'édition littéraire ou encore l'industrie du cinéma. Les pages sur Vichy sont particulièrement éclairantes : « Vichy est une scène de théâtre où défile désormais le meilleur monde. »
 Pour autant il est difficile d'avoir un avis tranché sur ce livre. C'est un roman un peu "choral", polyphonique, où chacune des quatre femmes déjà citées apporte sa voix, sa sensibilité. Mais ce ne sont que les simples hasards de l'intrigue qui provoquent leurs rencontres, et l'unité de ton, de mouvement, se fait cruellement attendre dans un récit finalement un peu longuet.
 Si les portraits de l’aviatrice, Gabrielle, et de la veuve joyeuse, Marie-Louise, se montrent particulièrement fins, savoureux et réussis, j'avoue m'être quelque peu lassé des déboires de Gisèle, l'infirmière communiste, tandis que les péripéties de la jeune gaulliste, Jacqui, m'ont évoqué les aventures d'Alice détective - si vos souvenirs adolescents de la Bibliothèque verte sont encore là - ou plutôt, ici, celles d'une Alice résistante.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

jeudi 11 juin 2026

Violette Nozière, icône et criminelle (Jérôme Leroy)

[...] Le monstre en jupons.


Avec ce portrait de la célèbre parricide, le texte de Jérôme Leroy, éclairé par une prose lumineuse et très documentée, nous offre une immersion glaçante dans la société bougeoise des années 30. Tout un programme !

  • Une des figures criminelles les plus célèbres, réhabilitée
  • Inspiratrice de Claude Chabrol, égérie des Surréalistes
  • Une lecture glaçante de la presse patriarcale des années 30
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (128 pages, juin 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de courts romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque : L'affaire qui ... est le nom de cette collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds documentaire Retronews de la BNF, chaque ouvrage est agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
Valentine Imhof avait ouvert le bal historique début 2026 avec l'incroyable aventure des Abandonnés de l'île Saint-Paul
Pour le second ouvrage de cette très intéressante série, l'histoire de Violette Nozière, icône et criminelle a été confiée à Jérôme Leroy, celui de La petite fasciste, un écrivain habitué des romans noirs et des intrigues policières et un connaisseur des dérives droitières de notre pays.
Pour ceux qui croyaient tout savoir sur Violette Nozière, je vais reprendre les bons mots d'un autre auteur, Laurent-Frédéric Bollée :
« C'est une idée reçue de croire que, parce qu'on connait la fin d'une histoire, celle-ci sera moins passionnante à découvrir ». 

Le pitch et les personnages :

Violette Nozière, parricide qui empoisonna son père et faillit tuer sa mère, figure en bonne place parmi les icônes criminelles légendaires.
Claude Chabrol (en 1977) et surtout les Surréalistes menés par André Breton (dans les années 30 puis 50) firent d'elle une égérie sulfureuse, un ange noir dressé contre la société bourgeoise et patriarcale de l'époque.
Une jeune femme « contemporaine de Simone de Beauvoir » (mais pas de la même classe sociale ...) qui « aspire de manière informulée à une émancipation, à une libération ».
Wikipédia nous dit presque tout sur la trajectoire de cette toute jeune fille (« on a tendance à oublier quelque chose : elle n’a jamais que dix-huit ans, Violette ») qui fut condamnée à mort (en 1934), puis graciée par De Gaulle (en 1945) et finalement réhabilitée (en 1963).
Lors de son procès, elle fut (mal) défendue par Henri Guéraud, « l’homme qui a réussi à faire acquitter Raoul Villain, l’assassin de Jaurès ». Un autre épisode historique que l'on vient de croiser dans le bouquins d'Amos Reichman.

♥ On aime beaucoup :

 Le véritable intérêt de la série des éditions de l'Aube, ce n'est pas tant l'histoire vraie elle-même, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais plutôt ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse qu'aujourd'hui on peut en faire. 
Le traitement que firent les médias et l'opinion du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque.
Jérôme Leroy nous le rappelle sans détours : « le fait divers : il est toujours révélateur de la société qui le produit, de ses contradictions, de ses injustices, de sa bêtise ».
L'époque n'était pas encore celle des écrans et des smartphones, l'information c'était « la presse. Elle a ses titres phares, à scandale, qui tirent quotidiennement à des millions d’exemplaires. Les journaux sont des outils d’influence de l’opinion, comparables aujourd’hui à la télé ou aux réseaux sociaux ».
 D'emblée on comprend que l'auteur va prendre fait et cause pour Violette, jeune fille victime des viols à répétition perpétrés par son père. Et peut-être couverts par sa mère.
Mais voilà, « c’est ennuyeux, cette histoire. C’est Violette Nozière, la coupable. Pas la famille, qui est la première pierre de l’ordre social ».
Baptiste Nozière était justement un bon père de famille, figure emblématique d'une « classe sociale, qui croit au travail, au mérite, à l’ascenseur républicain dans une France qui se vit encore, plus pour très longtemps, comme la première puissance mondiale avec le Royaume-Uni ».
Alors comme Jérôme Leroy, on s'intéresse moins à l'aspect policier ou judiciaire, mais bien plus à l'enjeu social, voire sociétal, et c'est ce qui rend cet ouvrage intéressant aujourd'hui.
 Le portrait que tire Leroy de la jeune Violette est celui d'une femme pétrie de contradictions : « Violette, c’est Meursault au féminin [...] un véritable oxymore sur pattes ».
Mais pour la presse de l'époque, il n'y a pas photo (enfin si justement, photos il y aura, bien sûr) : dans un « mélange de sensationnalisme et de misogynie », les journaux vont faire leurs choux gras du « monstre en jupons. Cela, c’est bon pour Paris-soir, le journal populaire qui tire à un million d’exemplaires et qui appelle ainsi Violette Nozière, dans son édition du 1er septembre 1933, une dizaine de jours après les faits ».
 Éclairé par une prose lumineuse (et très documentée, on le voit bien), le texte de Jérôme Leroy nous offre une immersion glaçante dans la société patriarcale des années 30.
Une époque où une femme ne votait pas encore (1945) et où une épouse n'avait pas le droit d'ouvrir un compte en banque, ni même simplement de travailler, sans l'accord de son mari (1965).
« En cette fin d’année 1933. Violette est déjà entrée dans l’imaginaire collectif de tout un pays, de toute une époque, et cela va perdurer jusqu’à aujourd’hui ».

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 8 mai 2026

Dans la jungle (Adeline Dieudonné)

[...] Toute sa vie elle s’était trompée.


Sous le scalpel de l'auteure belge, la dissection d'une tragédie ordinaire où l'on comprend que les monstres ne sont pas toujours des psychopathes qui se cachent à la cave. 

  • La chronique d'un féminicide annoncé
  • Une tragédie terriblement ordinaire
  • Le portrait d'une génération belge (les trentenaires en 2010)
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteure, le livre (448 pages, avril 2026) :

C'est en 2021, qu'on avait découvert les histoires belges d'Adeline Dieudonné avec Kérozène, le bouquin qui lui avait valu sa notoriété.
La revoici avec Dans la jungle, son quatrième roman, paru aux éditions de L'Iconoclaste.
D'entrée de jeu, cette auteure un peu décalée, adepte du tragi-comique grinçant, annonce la couleur dans un exergue emprunté à Dian Fossey (celle des gorilles) qui nous indique que pour étudier une espèce, il faut s'intéresser à ses processus d’accouplement et de reproduction, ses déplacements, son comportement social.
Notre auteure belge va donc nous proposer de plonger dans une autre jungle, pour y disséquer le comportement d'autres primates bien différents de ceux de la scientifique américaine, pour y rédiger la chronique d'un féminicide annoncé.

Le pitch et les personnages :

Elle nous emmène dans une bourgade du Brabant wallon, dans la grande banlieue de Bruxelles, des villes moyennes peuplées d'une petite bourgeoisie bien pensante. 
L'histoire démarre plutôt fort par la lecture d'un testament chez un notaire où sont présents en 2021, Judith et son ex-mari Didier ainsi que Suzanne veuve de Yves avec lequel elle a eu une fille, Aurélie.
Dès les premières pages chez ce notaire, on apprend donc que tout cela va très mal finir : Arnaud, le fils de Judith, a tué sa femme Aurélie et leurs deux jeunes enfants avant de se suicider. 
Après cette introduction, on va remonter jusqu'en 2006 et suivre tout le parcours d'Aurélie jusqu'à sa fin tragique.
« Rares sont les circonstances qui nous permettent de savoir, à l’instant où on prend son petit déjeuner, que ce sera le dernier. »

♥ On aime :

 Disons le en préambule, c'est un récit éprouvant parce que sinistrement ordinaire : Adeline Dieudonné a eu la bonne idée de commencer par la fin, une fin tragique qui va hanter le lecteur tout au long du bouquin. 
Un lecteur qui va chercher à déceler les indices du drame à venir, les signes avant-coureurs, ... en vain le plus souvent, car la violence domestique n'est pas uniquement celle des yeux au beurre noir, les pervers narcissiques ne sont pas que quelques rares psychopathes, les monstres ne se trouvent pas qu'à la cave, c'est tout l'intérêt de la démonstration.
 Ça commençait pourtant plutôt bien avec le portrait savoureux d'une petite bourgeoisie privilégiée de province, mais sans dérision ni acrimonie. D'une écriture fine, précise, incisive, l'auteure radiographie la grande banlieue de Bruxelles, entre les sourires heureux d'une famille aimante - parfois un peu forcés - et des éclairs d'une sombre fulgurance.
Dans une interview à la RTBF, elle indiquait que « pour la première fois, ça m’intéressait d’aller poser ma caméra comme une réalisatrice de documentaire, sans forcément m’impliquer émotionnellement ».
La Belgique apporte juste ce qu'il faut d'exotisme et on découvre là le portrait d'une génération, celle des trentenaires dans les années 2010 (celle de l'auteure).
 Mais peu à peu Aurélie va s'enfermer dans son destin tragique, sans y prendre garde, sans que lecteur - qui lui, connait pourtant l'issue du drame - puisse même y prendre garde, et c'est là toute l'habilité du récit de cette histoire bien ordinaire.
« Arnaud n’était pas toujours facile, son boulot le stressait, il pouvait se montrer irritable, suspicieux, et à la moindre dispute exhumer les vieux dossiers.
[...] Arnaud était imprévisible. Il pouvait la couvrir d’attentions et d’éloges à un moment avant d’entrer dans ce qui ressemblait à une profonde colère silencieuse l’instant d’après.
[...] Toute sa vie elle s’était trompée, l’existence qu’elle avait vue comme une jolie promenade, parsemée de quelques moments difficiles, mais globalement agréable et passionnante, n’était en fait qu’un enfer de cruauté et de souffrances. Comment y avait- elle échappé jusqu'ici ?
[...] Entre elle et Arnaud, le duel était lancé, c’était à celui qui bouderait le plus longtemps. Il était d’une endurance inouïe à ce jeu- là. »

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions L'Iconoclaste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 9 avril 2026

Le visage du créateur (LF. Bollée & C. Spadoni)

[...] Teacher in space.


Le 28 janvier 1986, la navette Challenger explose en plein vol, quelques secondes après son décollage, en direct sur les télévisions du monde entier.
LF. Bollée & C. Spadoni nous invitent à passer un moment en compagnie des sept astronautes disparus à bord, dont deux femmes et deux civils. Voici leur histoire.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (264 pages, février 2026) :

Le journaliste Laurent-Frédéric Bollée s'est fait un nom dans l'univers de la BD avec l'album magistral, La bombe (Glénat 2020) et l'épopée de la première bombe atomique. 
Après l'explosion de Hiroshima, Le visage du créateur raconte lui aussi une histoire dont chacun connait parfaitement le sinistre dénouement : le 28 janvier 1986 la navette spatiale Challenger se désintègre en direct, quelques secondes après son décollage de Cap Canaveral. 
On peut reprendre les mots de LF. Bollée lui-même :
« C'est une idée reçue de croire que, parce qu'on connait la fin d'une histoire, celle-ci sera moins passionnante à découvrir ». 
Le dessinateur Cristiano Spadoni est connu pour avoir travaillé sur les costumes du film Marie-Antoinette (celui de Sofia Coppola) mais c'est aussi un complice de longue date de LF. Bollée.
Quant au titre de l'album, il est tiré du discours de Ronald Reagan, prononcé à la tv quelques heures après l'explosion de la navette :
« Nous ne les oublierons jamais, eux qui ce matin se préparaient à s'envoler et rompre leur lien difficile avec la Terre pour toucher le visage du Créateur. »
Des mots empruntés à un poème d'un pilote américain, John Gillepsie Magee Jr.

Le canevas et les personnages :

Après le succès du programme Apollo vers la Lune, l'intérêt du public est en baisse et la Nasa cherche à redorer son blason (et regonfler ses subventions) : d'où les navettes, la première est même baptisée Enterprise, l'embauche à la communication de Nichelle Nichols (actrice black de Star Trek) et le recrutement de civils dont une professeure, Christa McAuliffe, qui doit donner un cours depuis l'espace. 
« Envoyer deux civils dans l'espace, dont une femme, est l'opération de communication la plus importante de la NASA depuis ces dix dernières années ». 
La pression politique et médiatique est énorme et les difficultés techniques balayées rapidement.
Trop rapidement.
Cet album revient sur les tout débuts de la genèse de ce vol et lance le compte-à-rebours ... plus de dix-huit ans avant la désintégration. Un décompte qui va rythmer les chapitres jusqu'au 28 janvier 86.

♥ On aime beaucoup :

 LF. Bollée et son dessinateur C. Spadoni ont choisi de retracer toute l'histoire de ce vol, ses motivations, son recrutement, ses difficultés et sa longue préparation. 
Les auteurs ont choisi d'en faire un véritable hommage aux sept astronautes disparus dans la catastrophe.
Cet angle d'approche souligne le côté humain de ces conquérants de l'espace avec, pour la première fois, la présence de "civils" à bord de la navette.
Les dernières secondes du compte-à-rebours (10, 9, 8, ...) qui se reflètent dans chacun des visages présents ce jour-là à Cap Canaveral, est une planche particulièrement émouvante.
 Mais LF. Bollée est un journaliste réputé pour son sérieux documentaire : l'émotion est peut-être celle du lecteur mais le scénario, lui, ne romance pas, ne mélodramatise pas, et ne retrace que des faits.
Même la petite surprise finale des toutes dernières pages n'est pas de fiction. Ou si peu.
 On s'attendait peut-être à des couleurs rutilantes pour cette épopée spatiale mais on ne sera pas déçu par ce noir et blanc (encore un très beau noir et blanc) et un dessin d'apparence très simplifié, entre croquis pris sur le vif et story-board, qui vient donner un petit côté journalistique à cette enquête.
 Cette lecture est vraiment édifiante, notamment dans les implications politiques ou symboliques de ce vol Challenger : 
  • l'actrice Nichelle Nichols de Star Trek fut, en 1968, la première femme noire à embrasser un acteur blanc à la télévision (le capitaine Kirk interprété par William Shatner)
  • l'enseignante Christa McAuliffe fut recrutée par la NASA (et Nichelle Nichols) dans le cadre du programme "teacher in space" lancé par Ronald Reagan pour assurer la promotion de l'enseignement des sciences
Mais c'est aussi une
lecture éclairante sur les origines techniques, politiques et financières de cette catastrophe. Pour éviter de gâcher le plaisir de la lecture (même si tout est déjà écrit sur le web ou dans le rapport de la commission d'enquête Rogers), disons simplement que c'est une histoire affligeante qui laissera certainement le lecteur sans voix.
 Quelques jours après cette lecture, on se surprend à repenser à ces femmes et ces hommes, on se revoit assis à discuter avec eux pendant de longs moments et là on se dit que Bollée et Spadoni ont bien réussi leur coup.


Pour celles et ceux qui préfèrent (malgré tout) lever la tête vers les étoiles.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque, ActuaBD et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Rue de Sèvres (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 18 février 2026

L'affaire de la rue Transnonain (Jérôme Chantreau)

[...] Transnonain est un crime d’État.


Visite immersive du Paris des années 1830, une ville dont les rues étroites, propices aux barricades ouvrières et aux miasmes putrides, n'ont pas encore été transformées par le baron Haussmann. Dans ce décor à la Jérôme Bosch, Jérôme Chantreau enquête sur le massacre des innocents de la rue Transnonain.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (468 pages, février 2025) :

Avec L'affaire de la rue Transnonain, Jérôme Chantreau s'empare d'un fait divers de 1834, une "bavure" sanglante des autorités de l'époque, pour nous plonger dans une période trouble et mal connue de notre histoire.
À l'heure où polices et milices osent s'affranchir de tout contrôle, il n'est peut-être pas inutile de réviser notre histoire, même un peu ancienne.

Le pitch et les personnages :

Le 14 avril 1834, pendant les barricades, un massacre est perpétré par la troupe au « numéro 12 de la rue Transnonain, à l’emplacement de l’actuel 62, rue Beaubourg, à Paris ». Parmi la douzaine de victimes, aucun insurgé mais des commerçants, des artisans, des femmes, des enfants.
« - Vous ne pouviez pas faire ça proprement ? Pourquoi des femmes, des enfants, des vieillards ? [...] 
- Il y a des morts, inévitablement. Il faut être un journaliste républicain pour ne pas le comprendre ! »
La période est troublée mais l'événement ne pourra pas être passé sous silence : le célèbre caricaturiste Daumier en tire un dessin qui aura du succès, l'avocat Alexandre Ledru-Rollin s'empare de l'affaire, ...
« Ledru-Rollin affirme que Transnonain est un crime d’État. »
« Les républicains vitupèrent. Ils inventent un mot, transnonade, pour dire boucherie, tuerie, massacre. »
« Ces imbéciles du 35e de ligne sont allés jusqu’à tuer une femme et blesser plusieurs enfants. Cela choque l’opinion publique, qui a oublié le prix de la paix. Et voilà qu’avec cette fichue liberté de la presse, nous sommes obligés de nous justifier de nos actes. C’est le monde à l’envers. »
D'autant que cette sanglante "bavure" fait suite à un autre épisode qui s'était déroulé à Lyon très peu de temps auparavant, pendant la révolte des Canuts : le 12 avril 1834, un immeuble de la rue Projetée du quartier de Vaise est investi par la troupe qui fera 16 victimes dont femmes et enfants.
L'époque est agitée : la classe ouvrière revendique des droits et des salaires décents. Les syndicats sont interdits mais les employés se regroupent dans les sections mutualistes de la Société des droits de l’homme, une organisation qui est vite devenue la bête noire des autorités.
Le pouvoir est aux mains des Philippards, l'opposition est républicaine et le roman est traversé de personnalités de l'époque : le sinistre Adolphe Thiers qui n'était encore que ministre et son non moins sinistre homme de main le Général Bugeaud.
« — N’ayez pas d’inquiétude, monsieur. Nous passerons pour des massacreurs, le premier jour, pour des sauveurs, le lendemain. Et c’est à ce prix que vous aurez la paix. »
On croisera également le Père Enfantin et les Saint-Simoniens, ou encore la journaliste féministe Claire Démar, féministe avant l'heure, qui menait « combat à la société, à la propriété bourgeoise, à l’asservissement des femmes » et bien d'autres encore comme cet étonnant Père Louis-Edouard Cestac.
On apercevra même l'ombre d'Eugène-François Vidocq, le célèbre flique aux méthodes quelque peu contestables. Une belle galerie de portraits d'époque !  
Pour les besoins de son récit, l'auteur va nous inviter à suivre Annette, une jeune femme, une orpheline, qui vivait tant que bien que mal de prostitution dans les mauvais quartiers de Paris.
« On m’a expliqué que ma mère avait été emportée par la syphilis. Je pensais que c’était le nom d’un bateau. » 
Annette fréquentait l'un des habitants de l'immeuble, celui qui, du moins selon la version officielle, est supposé avoir mis leu feu aux poudres en tirant sur les soldats.
Après elle, un flique au passé douteux, « méthode Vidocq », qui est chargé d'enquêter sur cette affaire qui fait beaucoup de bruit et gêne les autorités : l'affaire est plutôt délicate, mais bientôt c'est le flique lui-même qui commence à déranger.

♥ On aime :

 Les bavures policières ou militaires ne datent pas d'aujourd'hui et Jérôme Chantreau nous décrit la situation sociale de l'époque de manière précise, détaillée, très documentée.
Autant vous dire que l'époque est rude, le récit est âpre et la lecture aussi instructive qu'inconfortable. 
D'autant que le bouquin est un petit peu longuet par moments et que l'auteur nous détaille le passé et le parcours des deux personnages principaux, la trop jolie rousse et le flique douteux.
 Mais ce livre est également une véritable immersion dans un Paris populaire, miséreux, indigent, où le lecteur devra se boucher le nez pour ne pas respirer « une âcreté toute particulière à Paris où se mêlent le crottin, l’odeur du pain cuit, la viande avariée ». Les rues sont étroites, ce qui est propice aux barricades et aux miasmes pestilentiels, et les parisiens commencent seulement à découvrir les « trottoirs à l’anglaise » : notre capitale n'a pas encore été transformée par le baron Haussmann.
 C'est une prose très riche au vocabulaire érudit (l'auteur fut prof de français !), l'ambiance est parfois sordide, digne d'un tableau de Jheronimus Bosch, et tout cela pourrait rappeler un peu le 1793 du suédois Niklas Natt och Dag, mais en plus accessible, rassurez-vous.

Pour celles et ceux qui aiment Paris.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Tribu (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 11 février 2026

La correspondante (Virginia Evans)

[...] La correspondance constitue sa façon de vivre.


Succès assuré pour "La correspondante", un roman épistolaire de la veine de "84, Charing Cross road". Une lecture facile et délicieuse, dans un style typiquement anglo-saxon.

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L'auteure, le livre (330 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'américaine Virginia Evans fait une entrée remarquée dans le monde littéraire avec ce premier livre, La correspondante, un roman épistolaire qui connait déjà un beau succès.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Leïla Colombier.

Le pitch et les personnages :

Sybil est une vieille dame. Cette ancienne avocate vient d'avoir 73 ans, elle vit seule à Annapolis sur la côte Est des US entre Washington et Baltimore.
Elle a des enfants (adultes), un fils Bruce, une fille Fiona, et même des petits-enfants.
Elle entretient de nombreux échanges épistolaires avec des correspondants de toute sorte : sa famille bien sûr, des ami(e)s, des auteur(e)s de romans (elle lit beaucoup), et même quelques célébrités, ...
« Le lundi, autour de dix heures ou dix heures et demie, Sybil Van Antwerp s’assoit à son bureau. La correspondance constitue sa façon de vivre. »
Les courts chapitres sont faits de ces lettres, celles qu'elle envoie - ou pas, celles qu'elle reçoit, et même quelques emails. On retrouvera même quelques lettres de jeunesse au fond d'une vieille boîte.
Pour cette ancienne avocate, l'important c'est « le mot écrit noir sur blanc. Ce sont les lettres. Les livres. La loi. Tout ça va ensemble. »
Et peut-être puise-t-elle son assurance « derrière le voile que procurent l’encre et la page ».
Les lettres sont l'occasion de partager quelques petits riens de l'ordinaire, ces toutes petites choses dont la vie est faite comme l'écrivait Christine Montalbetti.
« Je vais bien. Nous avons eu un beau printemps. Mes dahlias resplendissent, je suis très contente. Et voilà à quoi j’en suis réduite, une vieille dame en train de faire son rapport de jardinage. »
Mais au fil des échanges qui se croisent, on devine quelques petites intrigues, quelques secrets qui vont se dévoiler peu à peu : le livre est remarquablement construit et se lit comme un récit captivant.
Il y a des lecteurs compulsifs, Sybil est une correspondante assidue : 
« Comment est-ce que je remplissais mes journées ? En lisant, en écrivant des lettres ? Rien d’autre que ça ? »

♥ On aime :

 Qu'est-ce donc qui attire inexorablement les lecteurs (qui nous attire) vers les romans épistolaires ?
Serait-ce parce que le courrier postal est une espèce en voie de disparition à l'heure des réseaux numériques et de l’immédiateté ? Parce que les services postaux vont bientôt s'arrêter ?
Ou parce qu'écrire une lettre est devenu un geste démodé, désormais lourdement chargé de nostalgie, comme le dit si bien l'un des personnages : « je suis curieux de savoir comment, ou pourquoi, vous avez pu garder une habitude si désuète et peu pratique ».
Ou peut-être parce que sous sa forme littéraire (le roman), l'échange épistolaire est une adresse à un correspondant qui n'est que de fiction, et donc finalement plutôt au lecteur lui-même ? Alors le style, la syntaxe, de la lettre répondent à des codes qui interpellent et mobilisent le lecteur, seul réel destinataire de la lettre du roman.
 Quoiqu'il en soit, on ne compte plus les récits épistolaires devenus des best-sellers comme le terrible Inconnu à cette adresse ou le plus sympathique Cercle des  amateurs d'épluchures de patates ou encore le 84, Charing Cross road qui est d'ailleurs cité dans ce roman.
La correspondante partage d'ailleurs pas mal de points communs avec Charing Cross : dans les deux cas, il est question de correspondance bien sûr mais également de livres et de lectures. Les ingrédients essentiels d'une excellente recette qui a fait ses preuves et qui sait toujours régaler ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment recevoir du courrier.
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Livre lu grâce aux éditions de La Table Ronde (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 6 février 2026

À la chaîne (Eli Cranor)

[...] Quelle sorte de mère fait ça ?


Dans les Monts Ozarks, Eli Cranor revisite la lutte des classes à sa façon.
Mais son roman noir cache aussi une forte histoire centrée sur les "mères", ce qui explique sa dédicace « à toutes les mamans ici-bas ».

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L'auteur, le livre (320 pages, février 2026, 2024 en VO) :

Eli Cranor avait fait une entrée remarquée l'an passé avec son premier roman traduit en français : Chien des Ozarks (pas lu ici).
Avec À la chaîne, il nous emmène de nouveau chez lui, dans l'Arkansas, au pied des Monts Ozarks - une région déshéritée qui, décidément, aura inspiré toute une génération d'écrivains étasuniens.
Le lecteur aura ici la démonstration que « tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune, même modeste, était bâtie sur un terrible péché ».
La traduction de l'américain est signée Emmanuelle Heurtebize.

Le pitch et les personnages :

Il y a là deux couples que tout oppose.
Du bon côté de la ville, chez les riches, Luke Jackson, sa femme Amelia dite Mimi et leur bébé Tucker : ils sont « au sommet de la chaîne alimentaire américaine ».
En face, dans l'Amérique d'en-bas, celle des pauvres d'un camp de mobil-homes, deux immigrés sans papiers, Edwin et sa compagne Gabriela dite Gabby.
Luke Jackson est le patron d'une usine qui débite des poulets à la chaîne (et quelques scènes vont vous dégoûter des nuggets à tout jamais).
« Pour gérer une usine efficacement, on devait s’arranger avec la vérité, petits mensonges et données tronquées. Être le patron, dans quelque domaine que ce soit, exigeait cela. [...] C’était pour la bonne cause. Les gens avaient besoin de manger et la main-d’œuvre immigrée avait besoin de bosser. »
Comme beaucoup d'autres, les deux mexicains y triment depuis des années, dans des cadences infernales, obligés de travailler sans pause pipi, avec des couches pour incontinents. 
Quant au paiement des heures supp, inutile de demander.
« À la fin de son service, comme chaque jour, plus de vingt mille poulets auraient défilé devant le poste de Gabby. 
[...] Dire que sa mère s’imaginait encore que sa fille vivait le rêve américain. »
Le jour où tout s'enclenche dans ce roman noir, Edwin se fait virer de l'usine et décide sur un coup de tête, de kidnapper le tout jeune Tucker : « cela avait sonné le début de la fin ».
La rançon demandée ne sera pas bien élevée : cinquante mille dollars, c'est le décompte des heures supp non payées que Gabby tenait à jour scrupuleusement dans un cahier. Juste pour dire.
De quoi se demander « quelle sorte de mère fait ça ? ».
« Sauf que personne ne connaissait vraiment Luke Jackson  », personne ne sait vraiment qui peut se cacher derrière « un mari à peu près correct et un père aimant »
« Les types comme Luke ne se retrouvaient pas au sommet par hasard. Cela impliquait des sacrifices. Des heures et des heures de travail » et il fera tout pour que « personne n’apprenne que Luke était passé à deux doigts de l’échec ».

♥ On aime :

 C'est la recette habituelle de tout bon roman noir : dès les premières pages, l'auteur réunit tous les ingrédients pour que ça se passe mal, vraiment mal. Il suffit ensuite de laisser chauffer plus ou moins rapidement selon le résultat escompté.
Eli Cranor porte un regard pessimiste sur la société américaine et ses romans témoignent de son parti pris socialÀ la chaîne c'est un peu la lutte des classes selon cet américain qui revisite à sa façon l'enlèvement du petit Lindbergh.
 La région des Monts Ozarks, au centre des US, c'est peu notre Massif Central. Avec tout ce que cela véhicule de clichés sur une population de campagnards taiseux, souvent un peu bas du front. Une région où l'on imagine volontiers les habitants voter pour faire une Amérique plus grande encore.
Une région qui aura inspiré beaucoup d'écrivains US contemporains comme Daniel Woodrell.
Même si l'on doit reconnaître que l'écriture d'Eli Cranor n'est guère originale et ne va sans doute pas bouleverser le paysage de l'Arkansas.
 Mais la bonne surprise de ce roman, c'est qu'il nous raconte aussi une histoire de mères
Eli Cranor dédicace d'ailleurs son roman « à maman, et à toutes les mamans ici-bas »
Les deux femmes de l'histoire, Mimi et Gabby, captent presque toute la lumière au point d'éclipser un peu leurs compagnons. 
Toutes deux (et d'autres personnages aussi) souffrent de leur maternité : désœuvrée dans sa maison trop chic, Mimi se ronge d'angoisse pour son fils Tucker. À l'opposé, Gabby ne s'est jamais remise d'une fausse couche provoquée par ses conditions de travail à l'usine.
« Les choses avaient changé après sa fausse couche. Pour le meilleur, pendant un temps, puis pour le pire. Vraiment pire. »

Pour celles et ceux qui aiment les mères.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 22 janvier 2026

Rose, Marie & Dalida (Catherine Gucher)

[...] Ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs.


Une lecture éprouvante, à l'image du destin de Rose, mais un salutaire devoir de mémoire avec le rappel de l'histoire récente de l'île de La Réunion et de la sinistre affaire des "enfants de la Creuse".

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L'auteure, le livre (240 pages, janvier 2026) :

Catherine Gucher est sociologue et son travail nourrit ses livres, très engagés.
Avec Rose, Marie & Dalida, elle nous brosse un portrait peu reluisant de la néo-colonisation de l'île de La Réunion, avec au premier plan, la sinistre histoire dite des "enfants de la Creuse", quand l'état français organisait à grande échelle, la déportation d'enfants réunionnais pour fournir de la main d'oeuvre aux régions de métropole.
Dans les années 70-80, ce seront plusieurs milliers d'enfants de La Réunion, alors en pleine expansion démographique, qui seront arrachés à leur île (et beaucoup à leur famille pas très clairement consentante) pour repeupler les départements de métropole désertés par l'exode rural, la Creuse notamment.
« On a encore un peu de temps car on va entrer dans la saison d’hiver, il y aura moins de travail dans les fermes. Mais la pénurie de main-d’œuvre est terrible en Creuse, il faudra que tout soit prêt pour le printemps. Le ministre a été formel. »
Cette véritable déportation organisée par Michel Debré et les institutions françaises (BUMIDOM, DDASS, ...) permettait de "régler" deux problèmes d'un coup : la pression sociale sur l'île et le besoin de main d'œuvre de campagnes françaises désertées.
Il faudra attendre 2014 pour que l'État français reconnaisse enfin sa responsabilité.
On sait désormais que beaucoup d'autres pays se livrèrent (récemment) au trafic d'enfants : pas seulement le Canada avec les enfants de tribus indiennes, l'Espagne franquiste avec ceux de mères républicaines ou l'Australie avec les jeunes aborigènes mais aussi le Danemark avec les inuits, l'Irlande avec les Magdalene Laundries, ou même la Suisse qui prit modèle sur nous dans les années 80 ... 
La liste est effarante et semble sans fin, à tel point que ce blog est même affligé d'un mot-clé sur ce thème sinistre mais hélas bien réel, des enfants volés.

Le pitch et les personnages :

Revenons à Rose, Marie & Dalida.
Rose, c'est Rose Lankrane qui habite une cabane sur l'île de La Réunion, entre sa mère et son mari, elle n'a choisi ni l'une ni l'autre. 
Dans les années 70, elle survit avec ses enfants, qu'elle n'a pas choisis non plus, entre le dernier cyclone et la prochaine éruption du volcan, « en grattant la terre pour faire sortir trois feuilles de brèdes, quatre patates douces et un peu de manioc ».
Rose a la peau sombre et « l’esprit un peu mêlé », c'est une proie facile pour les services sociaux :
« Parce que ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs pour serrer les enfants contre moi. »
Des services sociaux qui vont la convaincre, comme beaucoup d'autres mères sur l'île, qu'elle a trop d'enfants, qu'elle ne sait pas les éduquer correctement, qu'ils vont mal tourner ici et qu'il vaut mieux leur en confier un (le garçon a l'air costaud) pour qu'ils puissent lui offrir un avenir meilleur en métropole. 
Elle n'a qu'à signer en bas de la feuille, là, ses initiales R.L. si elle peut, ce serait parfait, ou même une simple croix, ça suffira.
« Elle n’a pas le courage. C’est peut-être la paresse, ou la résignation, ou encore l’esprit qui n’est pas assez fort. »
Marie, c'est la vierge, toute vêtue de bleu. 
C'est la confidente de Rose car elle aussi, elle a offert son fils en sacrifice.
Dalida, toute vêtue de brillant, c'est bien sûr la chanteuse, celle qui faisait rêver Rose à la radio ou à la télé.

♥ On aime :

 On se souvient d'un autre roman qui évoquait cette sombre page de notre Histoire : Déracinés de Fanny Laurent (2022). Curieusement, dans chacun de ces deux livres, les deux enfants déracinés portent le même prénom : Gabriel, et les deux récits convergent vers l'asile psychiatrique. 
Ces déportations, ces abandons, ces arrachements, sont des blessures terribles, de celles dont ne guérissent ni la mère, ni l'enfant.
« Elle a tellement perdu pendant toutes ces années que le deuil et la séparation sont devenus comme une sorte d’habitude. 
[...] Elle ne savait pas qu’un jour, elle n’aurait plus de larmes pour pleurer, qu’elle n’aurait même plus de chagrin. »
 C'est une lecture bien éprouvante et on regrette un peu que Catherine Gucher ait grossi le trait pour son portrait de Rose. Née d'une mère peu aimante, c'est rien de le dire, la pauvre femme n'est gâtée ni par sa naissance, ni par sa famille, ni bien sûr par sa destinée. 
On veut bien croire que ce fut le cas de plusieurs femmes réunionnaises, on comprend aussi qu'elle représente ainsi le profil idéal pour les services sociaux, mais pour autant cet acharnement du destin littéraire nuit quelque peu à la force et à la subtilité de la démonstration.
 Mais ce roman a le grand mérite de nous rappeler, une fois de plus, une sombre page de l'histoire coloniale de l'état Français. Une page récente, il faut le rappeler : on parle des années 60-70.
Et l'auteure profite de son récit pour faire défiler également toute l'histoire récente de l'île de La Réunion et les personnalités qui ont marqué l'île ces dernières années : des hommes et des femmes totalement méconnus chez nous.
On croisera rapidement Isnelle Amelin, une militante féministe et communiste, Paul Vergès, le fondateur du parti communiste réunionnais et le frère du célèbre avocat, ou encore le docteur Camille Sudre, qui anima Radio Free Dom, dont la saisie des émetteurs mit le feu aux poudres des événements dits du Chaudron en 1991. 
Un salutaire devoir de mémoire.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Mot et le Reste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 15 décembre 2025

Rósa & Björk (Satu Rämö)

[...] Le peuple caché se trouvait à proximité.


Voici le second épisode de la série policière ouverte par la nouvelle voix du polar islandais : une voix qui cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö maîtrise les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et on poursuit la visite de son île d'adoption en compagnie d'une fliquette attachante.

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L'auteure, le livre (432 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise.
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande !
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot !
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : l'an passé Hildur était son premier, le premier d'une série (qui vient d'être ré-édité en poche) et voici le second épisode Rósa & Björk.
Des polars très islandais écrits par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... voilà bien le summum du polar nordique !
Aleksi Moine assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

La série a débuté l'an passé avec Hildur, c'était le prénom de la fliquette, Hildur Rúnarsdóttir.
Hildur a longtemps travaillé pour « l’unité des enfants disparus d’Islande à Reykjavík » avant de se retrouver à Ísafjörður, une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande dans les Fjords de l'Ouest.
On la retrouve ici avec son collègue Jakob, le stagiaire ... venu de Finlande et grand amateur de tricot : voilà quelqu'un qui ressemble fort à un avatar de l'auteure ! 
Depuis le premier épisode, on sait que Rósa & Björk, ce sont les prénoms des deux jeunes sœurs de Hildur, disparues sur le chemin de l'école quand toutes trois étaient enfants : avec ce second roman, on en apprendra plus sur cette mystérieuse disparition, très islandaise, encore plus islandaise que vous ne l'imaginez.
Fidèle à ce qui est désormais sa marque de fabrique, Satu Rämö tricote plusieurs intrigues sur plusieurs époques. Les chapitres nous guident de l'une à l'autre et le lecteur se doute bien que certains fils de la pelote de laine vont se nouer pour révéler le motif final : des portraits de femmes islandaises où il sera bien sûr question de secrets de famille enfouis dans le passé. 

♥ On aime :

 On l'a vu dès le premier épisode, la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, une petite île où tout le monde se connait, les drames qui ont leurs racines dans le passé, la violence domestique, tout y est, jusqu'au fameux petit peuple caché d'Islande, le Huldufólk des elfes ou des lutins.
« Brouillard. Quand il était épais, c’était le signe que le peuple caché se trouvait à proximité. Ce peuple invisible vivant dans la nature ne se montrait aux humains que lorsqu’il le voulait bien.
Des récits innombrables parlaient de bergers qui s’égaraient dans les montagnes après avoir perdu le sens de l’orientation dans le brouillard dense. S’il s’agissait d’un homme de bien, le peuple caché l’aidait à retrouver sa route et à rentrer chez lui. Si le peuple caché considérait qu’il s’agissait d’une personne immorale, ils l’éloignaient de sa maison en la séduisant et la guidaient jusqu’à un éperon rocheux pour qu’elle tombe et se tue. »
 Et puis l'auteure et l'un de ses personnages (le stagiaire finlandais Jakob) ne sont pas des natifs de l'île et à ce titre, ils portent tous deux sur le pays, ses habitants, leur mode de vie, un regard décalé qui nous aide à mieux connaître les islandais. Sans tomber dans le guide touristique, un roman de Satu Rämö nous en apprend plus, ou plus facilement, qu'un polar d'un 'véritable' auteur islandais.
Il y a donc plein de bonnes raisons de découvrir cette nouvelle série policière, islandaise ou finlandaise on ne sait pas trop !

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
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vendredi 12 décembre 2025

Babae : cinq femmes philippines (Fanny Laurent)

[...] Prendre soin du monde entier.


Voyage immersif dans un pays méconnu : les Philippines, à travers cinq portraits de femmes, contrastés et pleins de vitalité, cinq destinées pour découvrir un panorama complet de l'archipel.

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L'auteure, le livre (188 pages, juillet 2025) :

Vendange tardive de la Rentrée littéraire 2025 avec ce roman publié début juillet aux éditions GOPE.
Fanny Laurent est une jeune globe-trotteuse dont les multiples voyages nourrissent l'inspiration. 
Entre deux expéditions dans des contrées lointaines, elle anime des ateliers d'écriture, histoire de ne pas perdre la main !
Après l'Inde ou le Brésil, elle nous avait déjà emmenés, avec son roman Déracinés, jusque sur l'île de La Réunion où elle évoquait la terrible affaire des "enfants de la Creuse".  
Cette fois, elle nous emmène encore plus loin, jusqu'aux Philippines avec ce Babae : cinq femmes philippines, un roman qui vient confirmer que les récits inspirés par les périples de Fanny Laurent sont souvent écrits au féminin

Le pitch et les personnages :

• Il y a là, Pretty, une enfant des trottoirs de Manille, une orpheline défigurée.
• Mario ou Maria, une personnalité transgenre qui a grandi dans les karaokés mais se rêve aujourd’hui en reine de la variété et de la scène, dans une version philippine de la Star'Ac.
• Cecilia, qui a "réussi" comme on dit, qui est sorti de sa condition pour émigrer en Australie où elle se retrouve mal mariée, la quarantaine fanée. Quand elle revient dans sa famille, on la traite de « noix de coco » parce qu'elle est devenue « blanche à l’intérieur, brune à l’extérieur ».
• Anita, la vieille paysanne des flancs de la Cordillère au centre de Luzon, l'île de Manille.
• L'énigmatique cinquième femme du roman fait partie du peuple kalinga, peuplade rebelle des montagnes chez qui viennent parfois se cacher les guérilleros de l'armée populaire.
« Aux confins de la Cordillère, lorsque l’on repousse les frontières septentrionales de Luzon jusqu’à ce que le sol devienne vertical, il existe une terre vierge de toute invasion. [...] Cette terre est celle du peuple kalinga. Les Espagnols ont essayé de les convertir ; les Japonais ont voulu les soumettre aux effroyables tortures dont eux seuls ont le secret ; et puis les Américains, plus pernicieux, ont déployé des trésors de séduction, promettant confort et divertissements sans limites ; mais nul ne peut se targuer d’avoir dompté ces fiers guerriers. »
C'est sur ces terres haut perchées que l'on fera la connaissance de la vieille Apo Whang-od, la dernière mambabatok, la dernière tatoueuse magique.
« Nombreux sont ceux qui empruntent le dangereux sentier qui longe la falaise jusqu’à son hameau perché pour avoir l’honneur de se faire tatouer par Whang-od ».
La vieille Whang-od Oggay existe réellement dans la vraie vie : c'est un reportage de Discovery Channel qui l'a fait connaître au monde occidental.

Voilà, cinq femmes des Philippines, cinq destins.
Cinq portraits qui en appelleront d'autres, au gré des rencontres :
« Leur arrière grand tante, la doyenne du barangay, une vieillarde bossue perpétuellement tournée vers la terre qu’elle a tant cultivée, mais dont le sourire illumine son interlocuteur quand elle parvient à se déplier suffisamment pour lui faire face ». 
Cinq femmes qui tentent, d'une façon ou d'une autre, d'améliorer (ou d'échapper à) leur condition.
« On attend des Philippines qu’elles torchent des grand-mères séniles ou qu’elles élèvent les rejetons d’hommes d’affaires débordés… Or la vocation de Maria n’est pas de prendre soin du monde entier. »
Cinq facettes de ce pays que l'on connait si mal.
Quels sont les fils qui relient ces cinq vies ?

♥ On aime :

 Visiblement, Fanny Laurent a été très inspirée par ses rencontres sur les îles de l'archipel. 
En retraçant le destin de ces cinq femmes, l'auteure nous offre une véritable immersion dans un pays que l'on va découvrir avec elle grâce à tous ces portraits, contrastés et pleins de vitalité.
Des portraits nourris de ses rencontres dans les montagnes du nord ou sur l'île de Siquijor où, entre deux karaokés, elle a même pu vivre quelques temps auprès d'une guérisseuse à moitié sorcière.
Son récit est solidement construit et emporte le lecteur sur ces terres inconnues, au cœur de l'Asie du sud-est.
 C'est le quatrième roman de cette jeune auteure (née en 91) dont l'écriture gagne en maturité au fil de la plume. En restant fidèle à sa marque de fabrique : des portraits (souvent féminins) et des images de pays lointains qui donnent vraiment envie de parcourir le monde pour y rencontrer ses habitants.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio. Le site de l'auteure.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 18 novembre 2025

Je voulais vivre (Adélaïde de Clermont-Tonnerre)

[...] Une voix de femme au temps des hommes.


Dans cet excellent récit d'aventures, véritable histoire de cape et d'épée, l'auteure décrypte les interstices et les ombres de la saga d'Alexandre Dumas pour nous faire entendre « une voix de femme au temps des hommes » : une brillante réhabilitation de Milady de Winter.

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L'auteure, le livre (489 pages, août 2025) :

Je ne suis généralement pas fan des prix littéraires sur-médiatisés, mais cette fois, je dois bien reconnaître que le jury du Prix Renaudot a eu le mérite d'attirer notre attention sur ce Je voulais vivre.
Un roman où Adélaïde de Clermont-Tonnerre (rien que ce nom nous emmène déjà à Versailles, bon ok j'arrête !), où l'auteure donc, ne se contente pas de nous raconter la vie de papa, maman, la maison, comme la plupart de ses collègues en ce moment, mais où elle entreprend de nous raconter une histoire.
Oui ! Une histoire avec de l'Histoire dedans puisqu'elle nous emmène chez Richelieu et Louis XIII, au temps où les relations de notre royaume avec les anglais ou les huguenots n'étaient pas au beau fixe.
Et même une histoire sur une autre histoire, celle déjà racontée par Alexandre Dumas avec ses célèbres mousquetaires. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'attaque à une juste mission, celle de réhabiliter Milady de Winter, cette figure historique pardon : littéraire, connue de tous.
Littéraire d'accord, mais finalement un peu historique aussi puisque Dumas s'inspira pour son personnage, de Lucy Hay comtesse de Carlisle, comploteuse connues pour ses amants anglais.
Pour le plaisir de ses lecteurs, Dumas fit de Milady une femme diabolique et tentatrice, Satan faite femme, le refrain est connu depuis le déluge et même un peu avant. C'est ce qui contribuait au charme de son épopée : il n'y a pas d'histoire réussie sans un(e) méchant(e) réussi(e).
Ce que montre encore la récente incarnation d'Eva Green au cinéma, pour ne citer qu'un seul avatar de cette saga sans cesse rejouée pour le plaisir des petits et des grands.
Mais si chacun croit pouvoir se vanter de connaître par cœur l'histoire de d'Artagnan cent fois lue, vue, relue et revue, Adélaïde de Clermont-Tonnerre va nous apprendre à lire.
Lire entre les lignes de Dumas, découvrir quelle femme pouvait se cacher derrière Milady, dévoiler la véritable (?) histoire, le passé de cette héroïne au charme vénéneux (il est d'ailleurs question de poison). 

Le pitch et les personnages :

Tout commence avec la tête tranchée de Milady : à son "procès" étaient présents les fameux Mousquetaires, de Winter, le sinistre Bourreau de Lille et quelques laquais. Tous la condamnèrent. 
Charles Lynch n'inventera le lynchage que cent ans plus tard et sur un autre continent mais pour Milady au XVIIe, « il n’est pas question ici de justice. Ils sont dix et elle est seule. Dix à se prétendre ses juges. Dix à dresser la liste de ses forfaits qui ne sont souvent que les leurs. Dix plus Alexandre Dumas, le greffier de cette histoire, cela fait onze ».
L'auteure va remonter le temps jusqu'à l'enfance de Milady, jusqu'à la petite fille qui s'appelait Anne de Breuil avant d'épouser Athos, Comte de la Fère, avant de rencontrer Lord de Winter.
Pour combler les trous, éclaircir les zones d'ombres, le roman va se glisser dans les ellipses, les interstices de la saga d'Alexandre Dumas, et c'est finalement toute la vie de cette héroïne, Milady, que l'on va redécouvrir avec un nouveau regard. 
Silence, moteur, ça tourne, la caméra est à peine décalée en contrechamp, Milady n'est plus dans l'ombre du projecteur, et pourtant le script respecte toujours le scénario signé Alexandre Dumas.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Oui, on aime vraiment beaucoup. 
Pourtant l'auteure elle-même se demande : « après tant de reprises littéraires réussies et ratées, tant de feuilletons, de parodies et de navets, tant de dessins animés, de bandes dessinées, pourquoi y revenir ? »
C'est un paradoxe fascinant de constater que cette trame narrative, pourtant mille fois rabâchée, réussit toujours à nous émerveiller, nous faire rêver.
Parce que disons le tout de go et sans détour : ce bouquin est une sacrée réussite et mérite amplement notre label coup de cœur.
➔ Car après tout, s'il ne s'agissait que de la réhabilitation posthume d'une héroïne, si le propos se contentait de creuser le filon féministe du moment, on n'aurait finalement là entre les mains qu'un bel exercice de style, certes brillant, mais qui ne serait guère plus qu'une curiosité réservée à quelques amoureux de la littérature.
Mais là où Adélaïde de Clermont-Tonnerre réussit brillamment son coup, c'est qu'elle ne se contente pas du procès en révision de Milady et qu'elle n'a pas oublié de nous servir un excellent roman d'aventures historiques, digne des meilleurs récits de cape et d'épée. 
➔ Le plaisir est ici double.
Il y a celui d'une agréable aventure au charme suranné, racontée d'une plume qui épouse le style d'antan sans trop en faire. C'est vif, parfois assez cru, bref suffisamment moderne pour plaire aux lecteurs du XXIe.
Et il y a le plaisir de découvrir un roman intelligent qui brosse un très beau portrait de femme, une très jeune femme, et qui réussit à faire entendre cette « voix de femme au temps des hommes »
Une voix très contemporaine, étouffée jusqu'ici par le fracas des épées des mousquetaires.
Le lecteur va découvrir une femme méconnue bien sûr, mais aussi un d'Artagnan rongé par le doute et les remords. 
Des remords contagieux : ne nous faudrait-il pas relire, une dernière fois (?!), ces Mousquetaires que l'on croyait si bien connaître ?

Pour celles et ceux qui aiment les capes et les épées.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et CulturAdvisor.