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mardi 22 août 2023

Demain et pour toujours (Ermal Meta)

[...] Chaque nom a une histoire.

    L'auteur, le livre (432 pages, 2023, 2022 en VO) :

Ermal Meta est un écrivain albanais qui vit en Italie. C'est aussi un musicien ce qui explique son look chevelu et l'un des thèmes de son premier roman : Demain et pour toujours.

    On aime un peu :

❤️ On aime le destin peu ordinaire de Kajan, ce jeune pianiste prodige qui traversa la guerre contre les allemands puis l'une des dictatures communistes les plus fermées, celle d'Henver Hoxha.
Mais on aime moins la prose peu convaincante d'Ermal Meta qui donne dans le naïf lorsqu'il s'agit d'évoquer l'enfance de Kajan et qui ne réussira pas à emporter le lecteur lorsque les drames vont surgir.
Une écriture qui fait bien pâle figure dans l'ombre de son compatriote Ismail Kadare, véritable monument de la littérature albanaise.

      Le contexte :

L'Albanie, la résistance à l'envahisseur nazi, la dictature communiste, et même un voyage à Berlin Est.

      L'intrigue :

Kajan est encore jeune lorsque les envahisseurs (fascistes italiens puis nazis allemands) envahissent son pays. 
[...] Ils riaient comme s’il n’y avait pas de guerre en Albanie, comme si on n’était pas en 1943, comme si l’occupation fasciste n’avait pas cédé la place à l’occupation nazie.
Ses parents sont dans la résistance, il est élevé par son grand-père qui recueillera un déserteur allemand, habile pianiste : la vocation de Kajan est née.
[...]  Dès lors, chaque matin Kajan s’installait au piano. Cornelius était un très bon enseignant et Kajan, un excellent élève, très loin de l’enfant pour qui le piano n’était qu’un jeu pour taquiner son grand-père. Ses capacités d’apprentissage extraordinaires se développaient chaque jour, note après note, leçon après leçon. Il apprenait aussi l’allemand, langue qu’il absorbait comme une éponge. [...] Tandis que la guerre en Europe dévastait tout sur son passage.
À la fin de la guerre, l' Albanie bascule dans l'une des pires dictatures communistes de l'Histoire, l'une des plus fermées (ce pays trop fier ira même jusqu'à rompre ses relations avec le trop grand voisin soviétique et faire cavalier seul !).
[...] Mais aucune larme n’accompagna ce moment. «  Même Dieu ne fait pas couler l’eau d’une pierre  », disait-on dans la région. En regardant bien, on s’apercevait que la guerre avait transformé les yeux des hommes en roches.
Le pianiste prodige se verra bientôt invité par le régime "frère" à Berlin Est où il connaitra d'autres aventures bien rocambolesques.
Ermal Meta a sans doute voulu nous brosser un portrait rapide de l'histoire récente de son pays (c'est donc très intéressant), peut-être celle de sa famille, mais il ratisse un peu large et le récit aurait gagné à être plus ramassé sur l'une ou l'autre de ces périodes.
[...] - D'accord Kajan, je t'appellerai Joe, lui dit Gjergi à l'oreille. Je peux te demander pourquoi ?
- Chaque nom a une histoire, coupa court Jonas.
- Et toi, tu ne veux pas raconter la tienne, conclut Gjergi.
C'est l'histoire de Kajan que nous raconte Ermal Meta, une histoire mouvementée dans un siècle tourmenté, mais une histoire qui ne parvient pas tout à fait à emporter le lecteur.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Un livre lu grâce à Netgalley et aux éditions JC. Lattès.

vendredi 17 mars 2023

Je suis le châtiment (Giancarlo de Cataldo)

[...] Il est le crime. Je suis le châtiment.

      L'auteur, le livre (240 pages, 2023, 2020 en VO) :

On connait Giancarlo de Cataldo depuis longtemps, depuis le célèbre Romanzo Criminale, un auteur qu'on a également apprécié dans le monumental Suburra, bref un coutumier des best-sellers adaptés au cinéma.
Avec Je suis le châtiment, le magistrat inaugure une nouvelle série qui met en scène un procureur atypique Manrico Spinori, grand amateur d'opéras (et d'autres bonnes choses).

      On aime bien :

❤️ La saveur gourmande de cet aimable divertissement : avec ce polar, Giancarlo de Cataldo s'est visiblement amusé comme à la récré.
❤️ Des personnages bien dessinés qui promettent une belle série, à suivre.

      Le contexte :

Rome bien sûr. Un procureur mène l'enquête assisté d'une équipe au féminin.

      L'intrigue :

Le procureur est un beau personnage : un aristocrate déchu (on le surnomme Le petit comte), un amateur de jolies femmes, de chocolat, de whisky ... et de musique qui voit dans les opéras l'explication des crimes et des passions.
[...] Nul n'échappe pas à son destin. Manrico Leopoldo Costante Severo Fruttuoso Spinori della Rocca des comtes d'Albis et Santa Gioconda... allez tenter de vivre avec un nom aussi encombrant.
[...] Son credo était implacable: il n'existe pas d'expérience humaine - crime compris - qui n'ait pas déjà été racontée dans un opéra lyrique. Il suffit de trouver lequel. Et remettre le mélodrame de la réalité au centre de la scène. L'opéra de référence pour la mort de Mario Brans pouvait-il donc être le Don Giovanni ? Et si c'était le cas, y avait-il un Commandeur ?
Le procureur Manrico mène l'enquête sur la mort d'une vedette de la télé, façon StarAcc, accompagné par une équipe de fliquettes, façon Charlie et ses drôles de dames.
Mais si cette fine équipe est affutée, l'enquête tourne bientôt en rond ...
[...] L'enquête ne menait nulle part. Ils avaient mis la main sur une bande d'individus avides et mesquins mais ils ne pouvaient encore accuser aucun d'entre eux d'être un assassin. Ça se passait plutôt mal.
[...] - Je ne suis pas sûr d'aller à l'audience.
- Là tu es fatigué. Mais tu changeras d'avis.
-Je ne suis pas sûr qu'il soit coupable.
- Nous sommes tous coupables et tôt ou tard nous paierons tous pour quelque chose.
C'est Verdi qui délivrera finalement la clé du mystère avec son Rigoletto quand il déclare : Il est le crime. Je suis le châtiment. Mais dans cette affaire, qui donc tient le rôle du châtiment ?

      On aime moins :

 Les amateurs d'intrigues policières alambiquées seront peut-être déçus : le roman se savoure plutôt comme le chocolat dont est friand le procureur, une douceur qui fond tout simplement dans la bouche.
Ce premier carré de chocolat est trop vite dégusté, il faudra y revenir !

Pour celles et ceux qui aiment l'opéra.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio (livre lu grâce à Babelio - Masse Critique).

vendredi 17 février 2023

Le stradivarius de Goebbels (Yoann Iacono)

[...] On dit que les violons ont une âme.

      L'auteur, le livre (268 pages, 2021) :

Le bordelais Yoann Iacono, haut fonctionnaire politique dans le civil, est né en 1980.
En 2021 il publie Le stradivarius de Goebbels, son premier roman, résultat de sa longue enquête sur l'histoire du violon offert par Goebbels à la jeune musicienne prodige japonaise Nejiko Suwa
Un roman où il explore l'instrumentalisation de l'art par la politique.

      On aime un peu :

❤️ Une petite histoire vraie au cœur même de la grande et terrible Histoire. La guerre vue sous un angle inhabituel.
❤️ Le destin peu ordinaire de cette toute jeune japonaise qui traverse "innocemment" les horreurs de l'époque, uniquement préoccupée de sa musique, dans les douces coulisses feutrées des auditoriums, salles de concert et grands hôtels.
❤️ Le mystère qui entoure l'instrument jusqu'aujourd'hui encore puisque Nejiko est décédée en 2012 et que son neveu garde toujours le violon et son secret.

      Le contexte :

La jeune violoniste prodige n'a que 23 ans et poursuit ses études de musique à Paris, lorsque le nazi Goebbels lui offre le violon et une place au Philharmonique de Berlin, histoire de fêter dignement l'alliance entre les deux pays.
[...] La culture autoritaire et impérialiste japonaise de l'ère Showa épouse assez exactement celle du régime nazi.
C'est un instrument de musique rarissime, sans doute le résultat de la spoliation des juifs.

      L'intrigue :

[...] L'histoire commence en Allemagne le 22 février 1943, vingt jours après la chute de Stalingrad. Le matin, à Munich, Sophie Scholl, 21 ans, est guillotinée avec son frère pour avoir distribué à I'Université des tracts appelant à la résistance contre Hitler. Le soir, à Berlin, le ministre de l'Education du Peuple et de la Propagande du Reich Joseph Goebbels offre un violon Stradivarius à Nejiko Suwa, jeune virtuose japonaise.
Le Stradivarius controversé est certainement un instrument confisqué à ses propriétaires juifs et l'auteur s'invente un double littéraire chargé d'enquêter à la Libération sur ce fameux violon en vue de le retrouver.
[...] On dit que les violons ont une âme. Les luthiers parlent toujours à voix basse de cette pièce d'épicéa placée à l'intérieur de la caisse de résonance et située à quelques millimètres du pied droit du chevalet. Le placement de l'âme à l'intérieur de l'instrument se fait quand il est terminé, avec une pointe aux âmes.
[...] Et cette question qui revient toujours: qui jouait de ce violon avant elle ? Quelle était la sensibilité de ce mystérieux musicien ? Son répertoire, son style, son rythme ?
[...] La guerre, elle laisse cela aux hommes, aux Oshima, aux Gerigk, Goebbels. Elle s'est persuadée que toute idéologie est par essence impérialiste, elle n'a jamais cherché à creuser le sujet. Sa guerre à elle est bien plus personnelle, obsessionnelle, dompter ce maudit violon. Le faire plier, le dresser, l'asservir.

      On aime moins :

En dépit du travail de recherche fourni par l'auteur, on a été un peu déçu par le style un peu distancié, le survol un peu fade de cette histoire qui hésite entre roman historique et enquête journalistique : ce mystérieux violon était vraiment un sujet passionnant, mais le bouquin manque d'émotion, de souffle, d'âme (un comble pour une histoire de violon !).
Peut-être parce que Nejiko tout comme son violon restent insaisissables ...

Pour celles et ceux qui aiment la musique.
D’autres avis sur Bibliosurf, Babelio et une interview de l'auteur.

lundi 3 juin 2019

Le chant de l'assassin (Roger Jon Ellory)

[...] Tout commença par un baiser.

Voilà bien longtemps longtemps qu’on n’avait rien lu de Roger Jon Ellory : on a sauté plusieurs épisodes depuis le fameux Silence lu en 2010.
Ah oui, il y avait eu Les neuf cercles en 2015, autre grand moment.
[...] Tout commença – comme c’est souvent le cas dans ce domaine – par un baiser.
C’est dire tout le plaisir que l’on a à découvrir les premières notes du Chant de l’assassin, d’autant que l’on sent très vite qu’il s’agit là d’un autre grand roman de cet auteur. Un autre grand roman tout court.
Le plaisir de retrouver une belle plume, forte et généreuse, plus assurée encore au fil des années, de ces plumes qui savent nous raconter une belle histoire.
L’étonnant Roger Jon Ellory, natif de Birmingham, West Midlands of England, écrit le Texas et les états du Sud comme seuls les plus grands américains savent le faire.
Au fil des années sa prose s’est encore affirmée et il n’a besoin que de quelques mots pour planter un décor ou faire apparaître un personnage.
[...] Un café, bien entretenu mais totalement démodé, avec sa rangée de tabourets de bar et son long comptoir incurvé visibles de la rue. Jusqu’à la tenue du serveur qui n’aurait pas déparé l’endroit cinquante ans plus tôt.
[...] Même si Stella n’avait pas encore soixante-dix ans, la cigarette et l’alcool s’étaient chargés d’en ajouter une bonne dizaine à son visage et à sa voix. Quand elle parlait, ses mots ressemblaient à des morceaux de charbon flottant dans un baril de goudron.
Et nous voici plongés au cœur des états du Sud.
[...] Si certains cherchaient à faire entrer Calvary, Texas, de plain-pied dans les années 1970, ils ne se tuaient pas à la tâche. Se précipiter tête la première vers le XXe siècle constituait peut-être une priorité pour les métropoles, mais ce siècle-ci convenait fort bien à des endroits comme Calvary.
Peut-être même que, tout bien réfléchi, c’est encore le siècle dernier qui aurait eu leur préférence s’ils avaient pu choisir.
Cette fois, en dépit du titre de la VF (Mockingbird songs en VO), Ellory délaisse un peu le classique polar (Seul le silence, Les neufs cercles) ou le thriller politique (Vendetta) pour un vrai roman noir, une tragédie où le destin implacable s’acharne sur quelques pauvres vies.
Un détenu sort de prison avec une lettre qu’il a promis de remettre à la fille de son ancien compagnon de cellule ...
[...] – Codétenu ?
– Ouais.
 – Et il t’a envoyé perdre ton temps, parce que c’est ce que tu vas faire, à essayer de retrouver une fille qu’il a pas vue depuis plus de vingt ans et qui vit quelque part dans une famille dont il ignore le nom ?
– C’est exact.
– Et toi, t’as accepté ? demanda Riggs avec un sourire moqueur.
– Oui, j’ai accepté. 
Les chapitres alternent entre deux drames qui se font écho : celui, fondateur, qui datent des années 50 et celui qui, vingt ans plus tard, est en train de se nouer sous nos yeux.
[...] – Fils, peu importe ce qui est arrivé dans le passé…
– Le passé importe bel et bien, p’pa. J’ai pas toujours pensé comme ça, mais je m’aperçois aujourd’hui que c’est vrai. C’est le passé qui détermine tout. C’est de là que nous venons tous, qu’il soit bon ou mauvais.
Deux belles histoires, deux grands classiques, racontés avec talent.
[...] – Vois-tu, je voudrais pas qu’on me signale du grabuge en ville. [...]
– Y a pas de danger, m’sieur. Je suis pas venu ici pour causer des histoires, avec personne.
 – Heureux de l’entendre, mon gars. 
Entre deux petites phrases comme ça on entend le murmure du destin implacable : et ben si, va y’en avoir des histoires ... Bon, faut dire qu’on est un peu là pour ça !
On se glisse entre les pages de ce gros pavé confortable avec la certitude douillette du plaisir à venir comme dans de vieilles pantoufles ou dans un bon gros fauteuil.
[...] « Sacrée histoire », dit le père d’Evie. Commentaire succinct qui parut clore la discussion de manière adéquate et satisfaisante pour tous. 
PS : On essaie d’oublier que mister Ellory semble être lui-même un drôle de personnage. Un auteur capable de magnifiques romans mais aussi coupable de viles actions : il est connu pour avoir falsifié des commentaires (élogieux à son endroit évidemment) sur des sites comme amazon, et il a également été repéré comme grand adepte de la scientologie [clic]. 
Quel grand écart entre l'homme et l'artiste ! 


Pour celles et ceux qui aiment les tragédies sudistes.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 9 février 2019

Piano ostinato (Ségolène Dargnies)

[...] C’est d’abord une histoire de tempo.

Le héros du roman, Piano ostinato, de Ségolène Dargnies est un pianiste virtuose qui (on vous laisse découvrir pourquoi) se met tout à coup à la natation.
 Alors leçon de piano … ou leçon de natation ?
[...] C’est vrai que nager c’est d’abord une histoire de tempo. 
À moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une leçon d’écriture, car cette auteure prend place dans le peloton de tête de ces écrivains franco-français (et même ici, une franco-parisienne) qui brodent la virgule, tricotent le vocabulaire, se lâchent dans les tournures, budget illimité dans les effets spéciaux, en route vers les prix qu’on court.
Au fil des pages, on ne sait plus trop si l’on est agacé par ces plumes arrogantes et ostentatoires ou bien si l’on est fasciné par ces virtuoses de notre belle langue qui jouent du clavier azerty … comme d’autres du piano.
En musique, l'ostinato est un procédé de composition qui consiste à répéter obstinément une formule rythmique. C’est donc évidemment cette même partition que Ségolène Dargnies va nous jouer à son clavier.
[...] Pour ce matin, Gilles a imaginé un programme d’échauffement très simple : mille mètres de crawl, autant de brasse coulée, et cinq cents mètres de papillon. Puis il s’accordera une petite pause, pour la suite on verra bien. 

La construction des phrases tout comme celle des chapitres relèvent de cet exercice rythmique.
[...] Je joue, je joue encore, je déroule mes arpèges sans parvenir à comprendre où je trouve la force, reprise des tutti, l’orchestre brille, et les cordes reprennent en chœur, j’y retourne, je joue, je ne sens plus mes mains, plus mes bras, je n’ai plus de corps je crois, ce chant du hautbois me maintient en vie, j’y suis encore, je fais claquer ces grands accords, et nous nous acheminons vers la fin.
De gamme en accord, on découvre le travail du pianiste Gilles qui s’est attaqué à un monument du répertoire, le Concerto de Robert Schumann. Un travail patient et acharné qui relève du mimétisme et qui exige de s’approcher au plus près de l’esprit du compositeur, de s’approprier quasiment sa vie, de se confondre avec lui, jusqu’au point de ...
Gilles faisait partie de ces élus qui parviennent à vivre de leur art. Il bouffait du Mozart à longueur de journée.
[...] Un matin au réveil, il a plus envie d’aller nager que de se mettre à son instrument, ce qui est une nouvelle absolument renversante dans sa vie intérieure.

Pour celles et ceux qui aiment le piano et la piscine.
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dimanche 14 février 2016

En attendant Bojangles (Olivier Bourdeaut)

[...] Je craignais qu’une telle folie douce ne soit pas éternelle.

Dédicace spéciale de BMR à sa Georgette pour la Saint-Valentin.

Pour son premier roman le nantais Olivier Bourdeaut frappe très fort et bénéficie d'un buzz incroyable (on lui souhaite d'ailleurs de s'en remettre car il n'est jamais facile de se relever d'un tel premier succès).
En attendant Bojangles est de la bonne veine des meilleures feel-good-stories : un peu beaucoup d'amour, un gros brin de folie déjantée, une hénaurme tendresse pour ses personnages, voilà les ingrédients qui font le succès du Théorème du homard, du Mec de la tombe d'à côté, du Liseur du 6h27 et de plein d'autres.
Des livres au succès envahissant que l'on prend sur l'étagère avec des pincettes (bon d'accord désormais on télécharge : mais les pincettes sont toujours de rigueur) parce que l'on se méfie de ces trop bons sentiments enveloppés dans du papier bonbon trop coloré.
Heureusement pour nous, quelques auteurs (comme ceux cités plus haut) réussissent à ne pas se contenter de bons sentiments trop sucrés et à nous convaincre qu'ils savent écrire, tout simplement.
Olivier Bourdeaut est de ceux-ci et son bouquin est pratiquement un sans faute : de l'humour et de l'amour, du style et de la classe, mais aucun effet littéraire prétentieux et plutôt une grande rigueur pour suivre le fil ténu de son histoire à un rythme soutenu tout au long de ce petit livre.
L'histoire d'une petite famille : Papa, Maman et Junior.
Une fable intemporelle (en dépit de quelques repères seventies) de celles qui nous laissent gentiment accroire que le rêve d'un château en Espagne peut devenir réalité, de ces mensonges qu'on aime tant depuis le père noël et la petite souris.
Papa est follement amoureux de Maman et Maman est un peu folle.
[...] Ce mélange de cocotte des années folles et de Cheyenne sous l’influence du peyotl.
[...] Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel.
[...] Cette douce marginalité, ces pieds de nez perpétuels à la réalité, ces bras d’honneur aux conventions, aux horloges, aux saisons, ces langues tirées aux qu’en-dira-t-on.
Avec grande classe, le couple mène une vie un peu déjantée (bon, franchement déjantée) et Junior grandit hors normes aux côtés d'une grue de Numibie qui déambule dans l'appartement.
Mais Madame n'est pas folle qu'à moitié et bientôt tout cela va se corser : très habilement, Olivier Bourdeaut réussit à ne pas sombrer dans le mélo et à maintenir notre sourire sans nous faire pleurer (ou à peine).
Chacun trouvera sans doute au cœur de cette romance affabulée quelques échos de ses propres histoires et l'auteur semble même y avoir distillé de multiples détails plus ou moins autobiographiques.
Pour sa part, BMR a voulu lire ici un très bel hommage à ces femmes qui sont l'avenir de l'homme et à leur folie douce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue, avec elles.
Si Madame a tant de prénoms dans cette histoire (elle s'appelle tantôt Georgette, tantôt Marguerite, tantôt Renée, etc ...) c'est bien parce qu'elle est toutes les Èves de notre paradis terrestre.
Le bouquin nous laisse d'ailleurs un étrange arrière-goût, pas seulement parce qu'il ne se termine pas si bien que cela mais surtout parce que le trait volontairement forcé de cette jolie fable appuie un peu fort là où ça fait un peu mal : sommes donc nous si assurés de veiller suffisamment à nos vies trop bien rangées, réglées sur du papier à musique dont l'air n'est pas toujours celui de Nina Simone ?
[...] Il ne pouvait y avoir qu’un diamant pour donner une musique pareille.
Bref nous dit l'auteur, sommes nous donc si assurés de veiller suffisamment à l'épanouissement de notre Georgette ?
Merci pour le rappel salutaire, Mr. Bojangles, pardon, Mr. Bourdeaut.
[...] La réponse des éditeurs était toujours la même : « C’est bien écrit, drôle, mais ça n’a ni queue, ni tête. » Pour le consoler de ces refus, ma mère disait :
— A-t-on déjà vu un livre avec une queue et une tête, ça se saurait.
Pour celles et ceux qui n'aiment ni ouvrir leur courrier, ni payer leurs impôts.
Pour celles et ceux qui aiment Nina Simone et les grues de Numibie, les apéritifs et le gym tonic, les beaux mensonges et les châteaux en Espagne.
Pour ceux qui aiment leur Georgette, à la folie.

Pour celles et ceux dont le cœur balance entre la Saint-Valentin et la Saint Georgette.
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jeudi 29 janvier 2015

Amazone (Maxence Fermine)


Le rêve du piano blanc.

On se sait pas trop après avoir refermé ce petit bouquin Amazone, si c’est un rêve que nous raconte Maxence Fermine, celui du piano blanc ou si c’est le piano blanc lui-même qui a rêvé …
Fitzcarraldo promenait son bateau ivre et son gramophone à travers les montagnes.
Novecento jouait du piano en errant à travers les océans.
Amazone Steinway laisse entendre sa musique quelque part entre les deux, composant avec les rêves délirants de l’un et la poésie de l’autre, entre deux fleuves de l’Amazonie.
C’est là toute la magie de Maxence Fermine, un écrivain qui mérite largement d’entrer au panthéon de nos coups de cœur et de nos favoris.
Fermine nous parachute de but en blanc, sans préliminaire ni avertissement, au fin fond de la forêt amazonienne, dans un village perdu qui ne figure même pas sur les cartes et qui aurait pour nom Esmeralda.
Un village avec en tout et pour tout, une taverne au bord du fleuve, le rendez-vous de tous les aventuriers du coin.
Des choses extraordinaires vont bientôt venir secouer la torpeur de ce village oublié de tous.
[...] - Qu'est-ce que tu dis ? demanda Rodriguez en se tournant vivement vers celui qui venait de troubler la tranquillité d'Esmeralda et qui se tenait sur le seuil, comme une moisissure née de l'humidité de la jungle.
Jesus Diaz ôta son chapeau de paille, sourit de toutes ses dents jaunes, et lança à la cantonade :
- Je dis qu'il y a un piano sur le fleuve.
Amazone Steinway débarque un beau jour à Esmeralda avec son piano blanc dont il tire un jazz à faire pleurer les sirènes.
[...] - Les regrets, le rêve et le hasard. Très bien. mais tout ça ne me dit pas pourquoi on t'appelle Amazone Steinway.
Cette fois, la réponse fut plus claire.
- Amazone, c'est pour le fleuve. Il paraît que ma musique ressemble à celle que produit l'Amazone en charriant toutes ces tonnes d'eau.
- C'est pas faux. Quand je t'ai vu arriver tout à l'heure, j'ai bien cru que le fleuve débordait de son lit.
[...] - Et Steinway ?
Le musicien se jeta en arrière sur sa chaise et, sur un rythme de plus en plus effréné, en véritable virtuose, se mit à tapoter les accoudoirs avec la même frénésie.
- Steinway, c'est parce que ce fichu nom est écrit sur mon piano. Un jour, quelqu'un a prétendu que j'avais gravé mon nom sur le piano, et depuis, tout le mode m'appelle comme ça.
Bien vite, sa légende fait le tour des rivières et des marécages et l’on vient de loin pour l’écouter, s’enivrer et perdre son argent au jeu.
[...] - Il parait que c'est pas un piano mécanique et que c'est lui qui joue réellement.
- Tu en es sûr ?
- Je ne sais pas. En tout cas, ce qui est certain, c'est que ce type est le seul Noir de toute l'Amazone qui joue sur un piano blanc.
Il serait bien vain de vouloir raconter l’histoire d’Amazone Steinway.
C’est un conte, une légende que nous relate Maxence Fermine d’une plume fine et ciselée, tissant mystère et poésie, réussissant à faire du lecteur (douillettement installé dans son fauteuil) un voyageur et un aventurier.
Tout cela est une histoire d’ambiance, un décor d’aventures (quel est celui que l’Amazone ne ferait pas rêver ?), un décor de nouveau far-west.
Mais c’est surtout une histoire d’amour bien sûr, comme le lecteur-voyageur-aventurier va le découvrir lorsqu’un deuxième sortilège va venir troubler Esmeralda, un tour de magie encore plus insolite que l’arrivée du piano blanc sur le fleuve.
Là, on ne résiste pas à vous livrer carrément tout un court chapitre (et si après ça …) :
[...] C'était une nuit de pleine lune, avec une chaleur torride, des centaines de moustiques venus en cohortes des sources du Solimoes et pas mal d'électricité dans l'air. Une nuit à finir fin saoul, sans un sou, entre les cuisses d'une femme. Une nuit à se laisser vivre. La même nuit que la semaine précédente et sans doute que la semaine suivante. Une nuit de fête dans la jungle amazonienne.
Lorsque l'Indien poussa les portes de la taverne, la musique du piano s'arrêta. Et ça, c'était quelque chose d'étrange. Personne ne sut si c'était Amazone qui avait suspendu son geste ou le piano qui avait arrêté de jouer, mais tout le monde comprit qu'il se passait quelque chose d'insolite. Depuis qu'il avait échoué dans ce coin perdu, et dès qu'il commençait à jouer de ce piano blanc, Amazone ne s'était jamais arrêté au beau milieu d'un morceau de musique. Jamais. C’était un sacrilège qu'il n’avait jamais commis. Et là, l'Indien entra, en plein milieu d'un morceau de jazz, et la musique s'arrêta. Comme si les cordes de l'instrument avaient été sectionnées et que le piano sonnait maintenant à vide. On pouvait voir les doigts du musicien parcourir les touches du clavier muet, les effleurer avec des caresses que lui seul connaissait, former des accords de sixième, de septième et de neuvième, sans entendre le moindre son. Comme si Amazone Steinway s'était tout à coup mis à jouer un morceau de silence. Quelque chose de trop aérien et de trop subtil pour l'oreille humaine.
Tout le monde comprit que ce ne serait pas une nuit comme les autres et qu'il y aurait du grabuge. Tout le monde, même le pianiste. Il y avait là une quarantaine d'hommes, tous en sueur, disséminés dans la salle, certains accrochés au comptoir comme si leur vie en dépendait, d'autres occupés à jouer aux cartes, tous à discuter et à faire la fête. Quand l'Indien entra et que la musique cessa, tous se turent et regardèrent le pianiste sans comprendre. Mais dans le miroir que formaient ses yeux, il y avait la réponse à leur question. Un reflet qui se tenait debout, près de la porte d'entrée de la taverne.
Tous les hommes tournèrent soudain la tête et dévisagèrent l'étrange apparition dans un silence pesant. On aurait dit que même les moustiques s'étaient arrêtés de voler. C'est que les nouvelles têtes se faisaient rares dans cette région, et chaque fois, c'était un évènement auquel même les insectes avaient du mal à s'accoutumer.
L'Indien s'arrêta quelques secondes sur le seuil, relâcha les deux battants de la porte, ce qui produisit un grincement épouvantable, rajusta son chapeau d'une main lente et sereine et avança d'un pas. Il était désormais en pleine lumière et tout le monde put se rendre compte de sa haute taille et de son aura particulière. Son habit de toile beige lui donnait un air élégant peu habituel dans ce genre de contrée. Et le plus remarquable, c'était que malgré cette chaleur qui vous prenait à la gorge, malgré cette moiteur insupportable qui vous empoignait, il semblait n'en être nullement affecté.
Il resta quelques secondes sous la lumière puis avança lentement. Sept pas. Avec une lenteur calculée. Sept pas qui semblèrent durer une éternité.
C'était la première fois qu'un Indien yanomami venait à Esmeralda.
Qui est cet Indien mystérieux ? Quel lien le rattache à notre pianiste dont on ne sait toujours pas grand-chose ?
Tout cela nous sera dévoilé juste avant que nos aventuriers perdus repartent pour un dernier voyage.
Un petit livre (à peine 200 pages) que l’on lit d’une traite tant est grand le pouvoir d’envoûtement de l’écriture de Maxence Fermine.
Un petit livre où l’on retrouve avec toujours autant de plaisir quelques-unes des marottes de l’auteur comme la Neige et les Papillons.
Un petit livre qui parle de voyages, de contrées lointaines, d’aventuriers perdus.
Et bien sûr d’Amour avec un grand A.

Pour celles et ceux qui aiment le piano, le jazz et les voyages lointains.
D’autres avis sur Babelio.



vendredi 1 novembre 2013

Back up (Paul Colize)


Polar rock’n roll.

C'est Hannibal que l’on doit remercier pour nous avoir mis sur la piste de cet étrange et original polar ? thriller ? roman ? histoire du rock ? bref de ce Back up du belge Paul Colize.
En 1967 à Berlin, les membres d'un obscur groupe de rock, Pearl Harbor, sont assassinés les uns après les autres : meurtres maquillés en accidents, suicides, ...
En 2010, un faux SDF est renversé par une voiture à Bruxelles.
Gravement touché, entièrement paralysé, il est victime du syndrome L.I.S. (Locked-in syndrome, le syndrome d'enfermement, celui de Johnny got his gun) : il peut seulement communiquer en clignant des yeux ... ce qu'il semble se refuser à faire dès que les toubibs lui posent des questions.
De son côté, la police est incapable de retrouver son identité : il est classé sous X avec juste un mystérieux “A20P7” tatoué sur une main.
Le bouquin alterne les chapitres entre les évènements de 1967 (un privé puis un journaliste enquêtent sur les morts mystérieuses des membres du groupe de rock), et des souvenirs d'une adolescence mouvementée en pleine effervescence rock des sixties et  enfin, l'hôpital belge où un kiné tente de nouer le contact avec l'inconnu paralysé.
On devine bien vite que les souvenirs des années beatniks puis hippies sont ceux de "X", qui défilent dans sa tête immobile.
Mais qui est ce mystérieux accidenté ? Le meurtrier des musiciens de Pearl Harbor qui serait pris de remords tardifs ? Un musicien survivant qui fuirait encore l'assassin quarante ans après ?
Comment vont se rejoindre les trajectoires d'un jeune batteur des sixties emporté par les vagues rock puis pop et le drame de Berlin ouest ?
Une fois accroché, impossible de lâcher le bouquin ou plutôt les bouquins puisque, à côté du polar, les souvenirs des sixties du batteur beatnik forment quasiment un roman dans le roman : l'occasion (sans doute en partie autobiographique) pour Paul Colize de faire défiler toute l'histoire du rock, l'histoire de ces années de libération sexuelle, d'effervescence musicale et d'agitation cérébrale (c'était la belle époque du LSD et d'autres pilules), depuis la guerre du Vietnam à la celle des Six jours (oui, c'était aussi l'époque de la guerre froide).
Bruxelles, Paris, Londres et Berlin : une époque où l'on brûlait la chandelle de la vie par les deux bouts.

[...] Il jouait comme s'il ne lui restait que quelques heures à vivre, comme s'il pouvait encore sauver sa peau à condition qu'il cogne suffisamment fort pour éloigner le mauvais sort.

Entre LSD et guerre froide, il y avait de quoi virer paranoïaque (on se rappelle peut-être la bio de Philip K. Dick) et l’intrigue entre polar, thriller et espionnage (un peu rocambolesque à nos yeux d’aujourd’hui) est tout à fait dans le ton de l’époque.

[…] Il chaussa ensuite ses lunettes de soleil, glissa les cahiers sous son bras et entreprit de descendre la Cinquième Avenue.
Il ne prêta aucune attention aux hommes qui lui emboîtèrent le pas.


Pour celles et ceux qui aiment le rock des sixties.
D'autres avis sur Babelio et bien sûr celui d'Hannibal.

jeudi 6 juin 2013

Ravel (Jean Echenoz)


La bio du boléro.

On adore Jean Échenoz. Ça en principe vous savez déjà.
On a adoré les dernières “bios” d’Échenoz : la folle course de Zatopek et les aventures électriques de Tesla.
Ça en principe vous savez aussi.
Mais là franchement, heu, Ravel, c’est quand même pas le cd qui trône en haut de la pile à côté de la chaîne hifi …
Ça aussi, ceux qui écoutent ce blog le savent également !
Oui d’accord c’est Échenoz, mais Ravel quand même, ben non …
Finalement, il aura fallu que le texte soit adapté au théâtre pour qu’on se dise, ah zut, si on avait su on l’aurait lu …
Alors finalement c’est parti.
Et bien sûr sans regrets : c’est du Échenoz et comme d’habitude, c’est magistral.
Derrière l’auteur du boléro dont on nous a si souvent rebattu les oreilles, on découvre un drôle de personnage, un dandy artiste, plein de mystères (pas d’amour connu, ni homme, ni femme !), à la santé fragile, au génie musical brillant, …
[…] La canne est à la main ce que le sourire est aux lèvres.
On assiste même (et oui faut bien) à la naissance du fameux boléro : mais tout en finesse et second degré, c’est savoureux et ça nous donnerait presque envie (j’ai dit presque) de ré-entendre cette œuvre que Ravel considérait comme mineure ! Si, si.
[…] Voilà au moins, dit-il, un morceau que les orchestres du dimanche n’auront pas le front d’inscrire à leur programme.
N’hésitez pas à prendre votre billet transatlantique avec Ravel (le bouquin commence avec une traversée sur Le France), l’humour savant d’Échenoz fera le reste.
Ravel est au sommet de sa gloire, Échenoz à celui de son art et on y croisera quelques figures du siècle comme celle de Conrad :
Leur conversation s’était déroulée non sans aridité, malgré quelques oasis où l’un disait avec retenue son goût de la littérature de l’autre, l’autre essayant de masquer avec tact son ignorance de la musique de l’un.
Au fil de la lecture toujours aussi savante et savoureuse d’Échenoz, on finit par s’éprendre bizarrement de ce drôle de bonhomme et la triste fin qui fut la sienne en devient poignante (le génial musicien finira malade, le cerveau littéralement ramolli) : c’est finalement plein d’émotion que l’on referme ce petit bouquin, enchanté d’avoir fait la connaissance d’un artiste dandy, d’un génie du siècle, que l’on n’avait aucune chance de croiser ailleurs et certainement pas au rayon cd.
Nous aurions été bien sots de camper plus longtemps sur nos préjugés musicaux et de passer à côté de cet encore très subtil petit bouquin échenozien.

Pour celles et ceux qui aiment les génies du siècle.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 2 février 2012

Mingus mood (William Memlouk)

Tijuana blues.

William Memlouk est un spécialiste français du jazz.
Mingus mood est son premier roman.
Une sorte de biographie romancée du contrebassiste Charlie Mingus.
Plus exactement un hommage à ce musicien, réputé autant pour sa musique que pour son sale caractère.
Personnellement on n'était pas fan de jazz et on a eu beau jeter de nouveau une oreille sur quelques disques de Charlie à l'occasion de ce bouquin, cette lecture n'a pas changé notre écoute.
Mais cela ne nous a pas du tout empêché d'apprécier une superbe écriture.
Car ce premier roman est un sacré coup de maître.
Racontés par la voix d'un vieil ami de Charlie Mingus qui serait interviewé dans les années 80 juste après la mort de Charlie, les souvenirs, les errances, les douleurs, les concerts, les beuveries, les colères, les musiques, les compagnons ... et l'ombre des compagnes, de Charlie Mingus défilent sous nos yeux depuis les années 50.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifL'épine dorsale du récit est une rupture amoureuse de Charlie à New-York. Pour fuir ses douleurs et ses démons, il entame un road-blues avec quelques compagnons de scène jusqu'à Tijuana à la frontière mexicaine. Cela donnera l'album Tijuana Moods.
[...] Figés dans un état de veille engourdi, je me souviens que nous laissions ainsi courir au rythme de ce décor - sans vie, sans eau, sans âme - nos pensées déliquescentes. En réalité, nous étions tous les cinq tributaires de la chaleur ... une chaleur hallucinatoire, lourde et lascive qui tombait du ciel comme la neige en hiver.
Pour redonner un peu de consistance à nos corps, à nos consciences assoupies, je me souviens que l'un des musiciens décida d'ouvrir une bouteille de gin. Nous la fîmes circuler de mains moites et mais moites, y puisant à chaque rasade toute la fraîcheur qu'elle était en mesure de nous apporter.
Charlie Mingus boxe sa contrebasse comme il boxe la vie et cette histoire est celle d'un révolté, celle d'un écorché, celle d'un musicien atteint de folie artistique, celle d'un homme et de ses amours impossibles, ...
Car Charlie Mingus est noir ... et l'amour qu'il fuit est celui d'une blanche.
[...] Je lui demandais soudain si nous nous rendions à Tijuana pour elle, et d'un timbre sans éclat il me répondit :
- Ouais, pour elle ... pour l'oublier.
[...] J'ai d'autres combats à mener ... des combats aux enjeux plus profonds, plus larges que l'amour ... et vous savez que pour concevoir ces combats, pour les accomplir, il me faut de la violence et du dépit ... de la haine, de la haine et du désordre.
On est à la fin des années 50 (Martin Luther King n'a pas encore eu son rêve) et Charlie est révolté par la place laissée aux noirs et à leur musique. Cette musique qui est à la fois son refuge, sa revanche et la seule façon qu'il a trouvée d'extérioriser ses démons intérieurs.
[...] Charlie l'arrogant, Charlie l'impoli, Charlie l'indomptable qui avait eu le malheur de naître noir et de n'être rien.
[...] Et si je vous disais que ce désordre m'inspire, qu'il coule en moi comme un putain de poison qui me nourrit, qui m'alimente ...
Un roman très 'américain'.
De très belles pages sur cet homme tourmenté et la musique qu'il laissa derrière lui.

Pour celles et ceux qui aiment les artistes.
C'est Julliard qui édite ces 244 pages qui datent de 2011.
D'autres avis sur Babelio.



samedi 15 avril 2006

Mort d'une héroïne rouge (Qiu Xiaolong)

Voyage en Chine avec les polars de Qiu Xiaolong.
Un régal (et d'ailleurs on y parle beaucoup de cuisine !) avec moult détails savoureux sur la vie à Shanghaï sous Den Xiaoping : cuisine et gastronomie donc, crise du logement, difficultés de transports, corruption, politique et omni-présence du Parti, bouleversements de la Chine moderne, ... tout cela vient enrichir de manière pittoresque les enquêtes policières de l'inspecteur Chen Cao.
Pour commencer la série : Mort d'une héroïne rouge puis Visa pour Shanghaï, sortis en poche chez Point-Seuil (les plus récents sont chez Liana Levi).
Pour accompagner les yeux avec les oreilles : Nine million bicycles in Beijin de Katie Mellua (album Piece by piece).

D'autres détails chez un libraire et d'autres avis sur Agora.