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mercredi 11 février 2026

La correspondante (Virginia Evans)

[...] La correspondance constitue sa façon de vivre.


Succès assuré pour "La correspondante", un roman épistolaire de la veine de "84, Charing Cross road". Une lecture facile et délicieuse, dans un style typiquement anglo-saxon.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (330 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'américaine Virginia Evans fait une entrée remarquée dans le monde littéraire avec ce premier livre, La correspondante, un roman épistolaire qui connait déjà un beau succès.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Leïla Colombier.

Le pitch et les personnages :

Sybil est une vieille dame. Cette ancienne avocate vient d'avoir 73 ans, elle vit seule à Annapolis sur la côte Est des US entre Washington et Baltimore.
Elle a des enfants (adultes), un fils Bruce, une fille Fiona, et même des petits-enfants.
Elle entretient de nombreux échanges épistolaires avec des correspondants de toute sorte : sa famille bien sûr, des ami(e)s, des auteur(e)s de romans (elle lit beaucoup), et même quelques célébrités, ...
« Le lundi, autour de dix heures ou dix heures et demie, Sybil Van Antwerp s’assoit à son bureau. La correspondance constitue sa façon de vivre. »
Les courts chapitres sont faits de ces lettres, celles qu'elle envoie - ou pas, celles qu'elle reçoit, et même quelques emails. On retrouvera même quelques lettres de jeunesse au fond d'une vieille boîte.
Pour cette ancienne avocate, l'important c'est « le mot écrit noir sur blanc. Ce sont les lettres. Les livres. La loi. Tout ça va ensemble. »
Et peut-être puise-t-elle son assurance « derrière le voile que procurent l’encre et la page ».
Les lettres sont l'occasion de partager quelques petits riens de l'ordinaire, ces toutes petites choses dont la vie est faite comme l'écrivait Christine Montalbetti.
« Je vais bien. Nous avons eu un beau printemps. Mes dahlias resplendissent, je suis très contente. Et voilà à quoi j’en suis réduite, une vieille dame en train de faire son rapport de jardinage. »
Mais au fil des échanges qui se croisent, on devine quelques petites intrigues, quelques secrets qui vont se dévoiler peu à peu : le livre est remarquablement construit et se lit comme un récit captivant.
Il y a des lecteurs compulsifs, Sybil est une correspondante assidue : 
« Comment est-ce que je remplissais mes journées ? En lisant, en écrivant des lettres ? Rien d’autre que ça ? »

♥ On aime :

 Qu'est-ce donc qui attire inexorablement les lecteurs (qui nous attire) vers les romans épistolaires ?
Serait-ce parce que le courrier postal est une espèce en voie de disparition à l'heure des réseaux numériques et de l’immédiateté ? Parce que les services postaux vont bientôt s'arrêter ?
Ou parce qu'écrire une lettre est devenu un geste démodé, désormais lourdement chargé de nostalgie, comme le dit si bien l'un des personnages : « je suis curieux de savoir comment, ou pourquoi, vous avez pu garder une habitude si désuète et peu pratique ».
Ou peut-être parce que sous sa forme littéraire (le roman), l'échange épistolaire est une adresse à un correspondant qui n'est que de fiction, et donc finalement plutôt au lecteur lui-même ? Alors le style, la syntaxe, de la lettre répondent à des codes qui interpellent et mobilisent le lecteur, seul réel destinataire de la lettre du roman.
 Quoiqu'il en soit, on ne compte plus les récits épistolaires devenus des best-sellers comme le terrible Inconnu à cette adresse ou le plus sympathique Cercle des  amateurs d'épluchures de patates ou encore le 84, Charing Cross road qui est d'ailleurs cité dans ce roman.
La correspondante partage d'ailleurs pas mal de points communs avec Charing Cross : dans les deux cas, il est question de correspondance bien sûr mais également de livres et de lectures. Les ingrédients essentiels d'une excellente recette qui a fait ses preuves et qui sait toujours régaler ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment recevoir du courrier.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Table Ronde (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 29 septembre 2025

Je est un autre (Joël Alessandra)

[...] L'homme aux semelles de vent.


À 20 ans Arthur Rimbaud arrête définitivement la poésie et s'en va se perdre sur les chemins d'Afrique. Alessandra part aujourd'hui sur ses traces pour nous ramener le carnet de route que le poète maudit n'a jamais dessiné. Une belle invitation au voyage où les aquarelles font écho aux vers du poète.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (160 pages, août 2025) :

On ne connaissait pas encore Joël Alessandra, un bédéiste voyageur qui a vécu à Djibouti et déjà suivi les traces d'André Gide au Tchad ou d'Amin Maalouf au Moyen-Orient.
Il n'est donc pas très surprenant qu'il nous invite ici à suivre les pas d'Arthur Rimbaud dans la Corne d'Afrique, entre Aden et Djibouti, à « Bab-el-Mandeb, la 'porte des larmes'. C'est le détroit qui fait communiquer la mer Rouge et l'océan Indien ».
Voici ses carnets de voyage : Je est un autre1.

Le canevas :

Arthur Rimbaud n'a pas vingt ans (vingt ans !) quand il arrête définitivement d'écrire de la poésie et, en 1876, s'engage dans les troupes coloniales jusqu'aux Indes Néerlandaises de Java, puis se fait déserteur pour Alexandrie, Chypre, le Canal de Suez, Djeddah, et enfin Aden et le Harar, une région du nord-est de l'Éthiopie où il s'essaie au commerce de café et d'armes.
« Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. »2
« Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval à travers le désert de Somalie. Harar est une ville colonisée par les Égyptiens et dépendant de leur gouvernement. »3
Rimbaud n'a que 26 ans quand il arrive dans la ville sainte de Harar. On l'appelle Ato Rimbo, il fréquente une femme abyssine quelque temps, Mariam, est-ce celle d'un dernier poème ? 
Mais du Harar, la postérité littéraire n'aura droit qu'à quelques lettres du poète maudit échangées avec les siens.
« Rimbaud n'a plus écrit, non ... pas de vers de fin de vie ... son dernier poème date de 1874, il est mort en 1891. »
« Moi, je crois qu'il a continué la poésie ... dans sa tête. »
Alors 140 ans plus tard, Alessandra s'imagine un double de papier (comme en écho au titre de l'album1), un autre Joël qui part à la recherche d'un hypothétique dernier poème, même un dernier vers seulement, écrit par celui que Paul Verlaine surnomma « l'homme aux semelles de vent », celui que Paul Delahaye appela « le voyageur toqué ».
« Une chimère ! Une drôle de quête ! Je crois bien que ce voyage est finalement un prétexte. Une échappatoire. [...] Fuir, en somme. Et si fuir était une bonne chose ? »

♥ On aime beaucoup :

 Joël Alessandra est un « poète discret des cases et des encres », c'est ce qu'en dit l'écrivain djiboutien Idris Youssouf Elmi dans sa postface.
Il fallait du culot pour s'intéresser à ce monument de la littérature, à ce poète maudit qui n'écrivait plus. Pour aller questionner la poésie des Soufis jusque dans leurs villes saintes.
Mais le magnifique carnet de voyage qu'en a rapporté Alessandra, c'est un peu celui que Rimbaud n'a jamais dessiné, les images qui peuplaient sans doute ses visions à l'époque, où le khat avait remplacé l'absinthe, dans une région où les maisons et les habitants n'ont peut-être pas tellement changé.
 On tient là un bel et gros objet, 160 pages de papier épais où se déploient les aquarelles d'Alessandra, à couper le souffle : de véritables peintures aux chaudes couleurs exotiques d'autant que la mise en page est un peu celle d'un roman graphique qui laisse place à de belles planches et même de doubles-planches.
Une très belle invitation à la poésie du voyage et des rencontres que l'on reviendra feuilleter souvent comme un album photos, celles d'un beau voyage que l'on vient de faire en compagnie de Joël et du fantôme d'Ato Rimbo.
___________________
1 : le titre est celui d'une phrase célèbre de Rimbaud dans sa Lettre du Voyant à Paul Demeny (1871)
2 : extrait de Une saison en enfer (1873)
3 : extrait d'une lettre d'Arthur Rimbaud datée du 13 décembre 1880 

Pour celles et ceux qui aiment la poésie des rencontres.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 2 septembre 2024

L'invisible Madame Orwell (Anna Funder)


[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.

La réhabilitation de l'épouse d'Orwell. Dans ce procès à charge, la condamnation du système patriarcal genré est sans appel qui veut qu'une bonne épouse réunisse toutes les conditions nécessaires à l'épanouissement essentiel du génie d'un artiste. 

L'auteure, le livre (496 pages, septembre 2024, 2023 en VO) :

On ne connait guère Anna Funder, auteure d'un ou deux bouquins ayant comme décor l'histoire récente de l'Allemagne (elle est née en Australie mais a vécu à Paris, San Francisco et Berlin).
Elle s'attaque ici à l'histoire du couple Orwell : on y découvre Eileen O'Shaughnessy, la femme d'Eric Blair, le génial auteur de 1984, dans une très surprenante entreprise de réhabilitation de l'épouse de l'écrivain occultée par l'Histoire. Un travail rigoureux, édifiant, qui étonnera plus d'un lecteur et qui démonte un à un les mécanismes de notre société culturelle patriarcale. 
[...] En 2005, ont été découvertes six lettres de la première épouse de George Orwell, Eileen O’Shaughnessy, à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, datant de la période de son mariage avec Orwell, entre 1936 et 1945.
[...] Six lettres d’Eileen à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, ont été découvertes en 2005 parmi les affaires de son neveu, après que les biographies eurent toutes été écrites.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 George Orwell fut "l'un des hommes les plus lus et les plus influents de son siècle" (selon l'un de ses biographes, Jeffrey Meyers). Ce siècle qui a façonné notre monde d'aujourd'hui. Le lecteur curieux ne peut donc que se montrer ravi d'approcher une nouvelle fois cet écrivain mythique, surtout quand on lui propose d'entrer chez lui au bras de son épouse, un angle d'approche plutôt original.
Cela va sans dire mais disons-le tout de même : tout cela se lit comme un roman !
 Mais ce lecteur curieux va vite être surpris par l'angle d'attaque choisi par Anna Funder : car c'est bien une véritable attaque en règle, sans concession, efficace, qui va chercher (et parvenir !) à démontrer l'effroyable effacement de la personnalité de Eileen O'Shaughnessy - une femme intellectuelle, libérée, émancipée - dans l'ombre ou le sillage de son auteur de mari.
Eileen va devenir l'Ange au foyer, celle que Virginia Woolf avait, de son propre aveu, tuée de ses propres mains : [...] Si je ne l’avais pas tuée, écrit Woolf, c’est elle qui m’aurait tuée. Elle aurait arraché le cœur de mon écriture.
 La démarche d'Anna Funder est riche d'enseignements : elle analyse les biographies d'Orwell et les lettres de ses proches d'une manière méthodique et rigoureuse, féroce et terriblement efficace. 
Elle va jusqu'à nous inviter dans la chambre à coucher du couple Orwell. 
Elle décortique les photos comme les textes, jusqu'à la syntaxe utilisée par les biographes du génial Orwell : l'usage du "on", de la forme passive, ... 
Elle démonte pièce par pièce toute la mécanique (la plupart du temps inconsciente) qui vise à oblitérer le rôle de l'épouse de l'écrivain, à occulter les côtés sombres de la personnalité de Eric Blair, alias George Orwell, qui fut un impardonnable égoïste dans son rôle de mari, inconsciemment, en toute "innocence", comme la plupart des hommes de son époque (notre époque ?).
 Même si l'on se fiche un peu aujourd'hui - on dirait qu'il y a prescription devant l'oeuvre ? - que le génial écrivain fut ou non un triste sire (un incorrigible séducteur, un drôle d'imposteur, ... cochez la case vous concernant - plusieurs réponses possibles), on ne peut qu'être en admiration devant le minutieux et rigoureux travail littéraire réalisé par Anna Funder. 
Son approche (herméneutique) est vraiment époustouflante, sa démonstration réellement brillante.
Mais la vraie puissance de son bouquin, le véritable tour de force, c'est qu'en miroir de cet impressionnant travail d’exégèse, on ne peut qu'être subjugué par l'énormité de la mécanique qui est ainsi démontée sous nos yeux : on a rarement l'occasion de réaliser ce dont est capable notre société culturelle, de mesurer la puissance d'une telle entreprise d'occultation systématique de l'épouse (ici, celle d'un artiste).
 On sait bien que ce sont les vainqueurs qui ont écrit l'histoire, mais le propos d'Anna Funder est pour le moins ironique et paradoxal quand on songe qu'il s'agit de l'auteur qui mit en scène dans 1984, le Miniver, le ministère de la vérité, chargé de remanier les archives du passé pour les faire correspondre aux attentes du pouvoir ! 

Le canevas :

Le bouquin est à la fois une biographie du couple Orwell que l'on va suivre dans ses pérégrinations et sa vie de bohême : la Guerre d'Espagne, le misérable cottage de la campagne anglaise, un autre sur l'île de Jura, les vacances au Maroc, le Blitz de Londres, ... et en même temps une analyse fouillée des textes et biographies précédents pour mettre au jour les véritables rôle et personnalité de Eileen O'Shaughnessy, l'épouse de l'écrivain.
Eileen O’Shaughnessy rencontre Eric Blair en 1935 et l'épouse un an plus tard. 
Elle décédera en 1945 (on ne vous en dit pas plus mais c'est dramatique à pleurer, la séquence émotion du bouquin, si, si).
Si Anna Funder réussit à rendre son livre agréable et passionnant, c'est tout de même une lecture exigeante tant la brillante démonstration flirte souvent avec l'essai philosophique.
[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.
[...] C'est agréable d’être dans le sillage de quelqu’un de si talentueux.
S'il vous manquait encore quelques motivations pour vous plonger dans cet étonnant bouquin (et peut-être relire les œuvres d'Orwell), sachez également que 1984 est tout de même le titre d'un poème de dame Eileen et que c'est elle qui eut l'idée d'écrire sous forme de fable animalière le premier véritable succès d'Orwell : La ferme des animaux.
L'analyse d'un autre écrit d'Orwell  "Hommage à la Catalogne" sur la Guerre d'Espagne en dit long sur l'invisibilité de l'épouse, laissons le dernier mot pour Anna Funder :
[...] J’avais reconstitué le séjour d’Eileen en Espagne, pourtant je me sentais toujours perplexe à l’idée d’avoir lu deux fois "Hommage à la Catalogne" sans avoir compris qu’elle était là.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Mon billet dans le magazine Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.
Peut-être aussi l'occasion de découvrir Julia, le roman de l'américaine Sandra Newman qui parait cet été chez Robert Laffont et nous propose une version féministe de ... 1984 justement.

jeudi 21 septembre 2023

Perspectives (Laurent Binet)

[...] La scène, qui est à Florence, en 1557.

    L'auteur, le livre (304 pages, 2023) :

Laurent Binet est un "lettré" au sens noble du terme, déjà récompensé de plusieurs prix. Il nous invite ici à voyager dans la Florence des arts du XVI° avec Perspective(s), un bouquin annoncé comme un polar historique et épistolaire ... mais qui pourrait tout aussi bien n'être qu'une bête à prix qu'on court habilement calibrée, alors qu'en est-il ?

    Le contexte :

Italie 1557. Sous le Pape Paul IV, c'est [le retour de l’Inquisition romaine], un fanatisme [pour qui toute représentation du corps humain est une offense faite à Dieu] ... alors que la chapelle Sixtine vient d'être ornée par Michel Ange. 
Botticelli apportera lui-même ses peintures de nus sur le bûcher des vanités érigé par le prédicateur Savonarole. Et [qui sait jusqu’où ira le Concile de Trente dans le fanatisme borné  ?]
Mais si Florence a donné naissance à de nombreux génies, c'est aussi un joyau convoité par les couronnes de France et d'Espagne, et c'est aussi la patrie de Machiavel et des intrigants Médicis : un décor idéal pour un crime perpétré sur fond d'intégrisme religieux, de jalousies artistiques et de conflits géopolitiques dans une ville qui est la proie [des sodomites et des sorcières et des juifs et même des luthériens].

    On aimera ou pas :

❤️ On aimera cette idée de départ pour le moins originale : sur fond d'Histoire vraie, Laurent Binet brode un polar sous forme d'échanges de lettres et de courriers entre les protagonistes de l'époque (peintres et apprentis, princes et ducs, nonnes et papes ...).
❤️ On aimera (re-)découvrir ce pan méconnu de l'histoire de l'art (et de l'Histoire tout court) : l'Italie du XVI°. L'environnement religieux et politique dans lequel se déploient ces artistes est particulièrement bien rendu et, satisfait, on referme le livre en se croyant plus intelligent.
❤️ On aimera le petit lexique des protagonistes que nous offre l'auteur en début de livre, même s'il nous faudra tout de même quelques wiki-clics pour découvrir qui était le luxurieux Aretin, comprendre la révolte des Ciompi (en 1378) ou encore se remémorer les prêches du moine Savonarole : mais précisément, c'est bien pour cela qu'on a ouvert ce bouquin, pour grimper quelques échelons de plus sur la grande échelle de la Kulture. 
Fort heureusement la lecture reste fluide et Laurent Binet a la bonté d'être suffisamment explicatif dans ses "lettres" pour nous aider à situer et resituer la plupart des personnages au fil des courts chapitres.
Hélas comme on pouvait le craindre, l'exercice de style d'un auteur érudit fera long feu, la prose faussement ancienne finira par lasser le lecteur, l'intrigue piétinera trop longtemps et les personnages historiques resteront à distance, posant pour le peintre académique dans leurs costumes officiels ... 
Déception pour ce livre sans doute trop attendu.

      L'intrigue :

[...] Laissons le rideau s’ouvrir sur la scène, qui est à Florence, en 1557.
Comme dans tout bon polar, même si celui-ci est construit sur une correspondance épistolaire, tout commence par la découverte d'un corps : celui de Jacopo Pontormo poignardé au pied des fresques qu'il était en train de peindre dans la chapelle San Lorenzo de Florence, rivalisant avec les chefs d'œuvre romains de Michel Ange.
[...] Je le sus au premier regard  : Florence avait désormais sa Sixtine.
Dans le même temps, un tableau du même Pontormo disparait : il représentait une scène religieuse un peu trop licencieuse peinte avec le visage de la fille des Médicis ...
Et ce n'est que le début des péripéties de cette intrigue mouvementée ...
[...] Tu m’as ramené ma fille, tu as retrouvé le tableau qui était une offense sans seconde faite à ma famille, tu as trouvé le voleur, tu as mis au jour plusieurs complots contre le duché de Toscane, arraisonné les bonnes sœurs savonarolistes, étouffé une sédition de nouveaux Ciompi, et même occis un assassin envoyé par mes ennemis.
Pour la petite histoire, les fameuses fresques du Pontormo dont il est question ici seront perdues deux cents ans plus tard vers 1740 lors d'une réfection de la basilique. Il n'en reste que quelques croquis (dont certains dans les collections du Louvre).
[...] J’ai passé onze ans de ma vie à décorer son église. Lui n’en mettra pas deux avant de tout démolir, j’en jurerais, ou si ce n’est lui, ses descendants s’en chargeront.

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire de l'art.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Grasset (SP).

lundi 14 août 2023

La lettre à Helga (Bergsveinn Birgisson)

[...] Chère Helga.

      L'auteur, le livre (131 pages, 2013, 2010 en VO) :

Mais oui, après les polars d'Indriðason, il y a bien une autre littérature en Islande : voici Bergsveinn Birgisson avec La lettre à Helga, une lettre d'amour, un monologue, que l'éditeur présente assez justement comme l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais.
Birgisson est spécialiste en littérature médiévale scandinave (mais n'est-ce pas le propre de tous les islandais ?!), et il est le dépositaire des histoires transmises par son grand-père qui fut, comme le héros du livre, éleveur et pêcheur dans le nord-ouest de l'île.

      On aime beaucoup :

❤️ On aime la belle langue (et sans doute la belle traduction) qui donne à ce monologue toute sa musicalité qui réussit à transformer cette lettre d'amour en une véritable saga nordique.
❤️ On aime les anecdotes savoureuses qui fleurissent tout au long de ce récit truculent et qui lui donnent une saveur toute particulière (celle de l'urine fermentée peut-être ?!!!).
❤️ On aime l'immersion dans un siècle d'histoire sociale de l'Islande et on se passionne pour cette découverte de la vie authentique des éleveurs islandais qui alimentaient la Norvège en gigots d'agneau. C'est un peu comme une invitation à visiter les coulisses des polars d'Indriðason et consorts.

      L'intrigue :

Le vieux Bjarni Gíslason de Kolkustadir, sentant venir sa mort prochaine, entreprend de vider enfin son cœur et de rédiger une longue missive à celle qui fut la belle Helga, celle qui fut l'amour de sa vie, mais un amour qui n'aura pas eu lieu puisque tous deux étaient déjà mariés autrement.
[...] Je trouvais saumâtre qu’on n’ait jamais pu faire l’amour. C’était le seul breuvage de cette vie terrestre où je regrettais de n’avoir trempé mes lèvres.
[...] J’avais pu glisser un œil par l’embrasure du paradis.
C'est donc déjà une très belle histoire d'amour, même s'il s'agit d'un amour malheureux, avec des descriptions souvent assez crues !
[...] Je me débarrassai de mon pantalon et tu fis voler tous tes vêtements, découvrant tes seins et ton pubis touffu ; tu courus dans la grange et moi derrière toi, excité et bandant comme je ne sais quoi. Sur le tas de foin, ton corps palpitait et tremblait sous le mien. C’était comme toucher du doigt la vie elle-même.
Mais si Bjarni n'a finalement pas réussi à rendre ses femmes heureuses, il était aussi [contrôleur cantonal des réserves de fourrage] : le lecteur se retrouve donc embarqué dans la traversée romanesque de près d'un siècle d'histoire islandaise, un siècle d'agriculture dans un pays rude aux hommes et aux bêtes qui y sont nés. Un lecteur comme invité à visiter l'arrière-pays des polars d'Indriðason et consorts dont on se régale depuis quelques années.
[...] Même si l’on dit souvent que c’est dur de vivre là-haut, dans le nord, en hiver, c’est encore bien pire d’y mourir.
Un siècle d'une histoire faite de bouleversements dont l'incontournable épisode islandais des [soldats d’occupation américains] sic.
[...] Je me demande si aucune autre génération connaîtra jamais des changements comparables de sa condition en l’espace d’une seule vie.
Le lecteur pourra ainsi assister aux [seules prémices visibles du socialisme] à l'islandaise.
[...] L’Union était au départ une association censée défendre les intérêts des fermiers et assurer un bon prix pour leur production.
[...] Peut-être ma foi dans le Mouvement coopératif islandais a-t-elle été une sorte de religion au début.
Et puis ce passé, sans doute un peu idéalisé par notre jeune auteur, est propice à toutes sortes d'anecdotes savoureuses et truculentes, des histoires de ce temps jadis où [quand les femmes se shampouinaient à la pisse, leur chevelure longue et épaisse resplendissait].
[...] Son grand-père fut longtemps célèbre pour l’amende d’une demi-couronne qu’il infligea à sa bonne pour avoir renversé le pot de chambre, gaspillant ainsi son contenu. C’est dire si l’urine, qui servait à dessuinter la laine brute, était précieuse pour ces gens-là, et les rapports humains de peu de prix.
Et puis encore cette constante autour des histoires, des récits, des livres, de la poésie et des sagas nordiques qui fait de l'Islande une nation d'écrivains et de lecteurs où (pour citer un proverbe local) [la moitié de la population lit ce que l’autre moitié s’efforce d’écrire].
[...] Sa grand-mère qui, sans savoir lire ni écrire, pouvait réciter un poème dont elle ignorait l’auteur, et qui n’avait jamais été jugé digne d’être couché par écrit.
[...] Ce dont on se souvient le mieux, ce sont les réunions, par exemple sur le terre-plein de la Coopérative ou bien chez nous, à la Société de lecture, où l’art du récit avait ses envolées. À présent les gens ne se parlent plus, ne se réunissent plus ! Et de bons conteurs d’histoires, on n’en trouve plus nulle part.
Sans doute, quelques esprits chagrins trouveront à redire aux scènes de sexe un peu crues, aux odeurs de pisse un peu entêtantes, ou même à l'idéalisation d'un passé simple où tout était mieux qu'au présent.
[...] Où en étais-je déjà ? Ah oui.
[...] La liste des orateurs fut épuisée en un clin d’œil. Ceux qui avaient déjà préparé leur strie de tabac sur le dos de la main avant le début des discours la reniflèrent, se mouchèrent et commencèrent les « bon, mais c’est pas tout ça… », puis l’assemblée se dispersa sans tarder.

Pour celles et ceux qui aiment les brebis et le tabac à priser.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 7 octobre 2021

L'aiguilleur (Bertrand Schmid)

[...] Les hommes, par ici, étaient-ils passés ?

C'est un petit suisse, Bertrand Schmid qui nous emmène au fin fond de la Sibérie, au cœur des années froides du soviétisme.
Le long d'une voie ferrée rarement empruntée, quelques ermites éparpillés le long des kilomètres, à plusieurs jours de neige du plus proche voisin : chacun veille au grain le long de son tronçon, déneige la voie et fait en sorte que tout soit prêt pour un hypothétique convoi, façon désert des Tartares.
[...] Les voisins, on les cherchait à trois, quatre, dix jours de marche, sans plus aucun sentier, à l’instinct, en aveugle. Il fallait suivre les rails de l’Ekspress Slavnoye, cette tranchée rectiligne entre les arbres, jusqu’au marquage d’un collègue qu’on espérait reconnaître sur un tronc.
[...] Les hommes, par ici, étaient-ils passés ? Le chemin de fer avait été jeté avec le paysage, abandonné dans ce capharnaüm. Il n’y avait plus de carte, plus de lieu, on était là où rien n’existe d’autre que la désolation.
[...] La vie, ici, était apparue sur décision politique.
Nous partageons donc le quotidien solitaire et glacial de Vassili, un illettré qui veille consciencieusement sur son aiguillage. Un beau jour, il découvrira des lettres éparpillées le long de la voie ferrée et commencera alors son apprentissage de la lecture.
[...] Que découvrirait-il ? Propos privés, diffamation du Parti ? Contenant son impatience, il en ouvrit une, l’étala proprement, la lissa d’une caresse. L’écriture chevrotait, les lignes sursautaient, parfois des ratures, une tache, un imbroglio. Il soupira.
[...] Et chaque matin un rituel. Après l’avoine aux chevaux, après le gruau ou le lard, après les muscles tonifiés par l’eau – souvent, du tonneau, il devait percer la glace –, il s’asseyait, un verre à portée de main, dépliait patiemment le papier, sortait la plume, commençait sa lecture.
La plume de Bertrand Schmid a été taillée et affutée à la poésie et son écriture est imprégnée d'une grande richesse de langue. 
Une ambiance intrigante, une belle littérature ... mais il manque à tout cela un souffle pour nous emporter vraiment. La richesse de la prose se fait bientôt lourdeur ampoulée et l'on commence par parcourir les pages en diagonale quand le final devient vraiment trop lyrique. Quel dommage.

Pour celles et ceux qui aiment les belles lettres.
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mercredi 8 septembre 2021

Une loge en mer (Magali Desclozeaux)

[...] La concierge est en mer.

Après Muriel Barbery, nous revoici avec Une loge en mer, de nouveau avec une concierge candidate au top ten des libraires, mise en scène cette fois par Magali Desclozeaux.
Pas d'élégant hérisson cette fois-ci, mais une histoire loufoque racontée avec quelque originalité puisque nous lirons une série de lettres échangées.
Ninon Moinot, la concierge donc, se voit expulsée de sa loge parisienne (l'immeuble va être transformé) et se retrouve retraitée d'office, logée dans un container parti pour faire plusieurs fois le tour de monde ...
[...] En échange de ma retraite, il me garantit le gîte sous forme d’un conteneur embarqué sur un porte-conteneurs, avec douche et toilettes au château, et le couvert sous forme d’une collation et de deux repas par jour servis à la table du petit personnel navigant.
[...] Je serais très heureuse de lui faire les honneurs du Ship Flowers dont la route comporte plusieurs curiosités : le détroit de Malacca et ses villes de gratte-ciel comme en Amérique, les dix heures de traversée du désert à la queue leu leu sur le canal de Suez avec un pétrolier devant et un derrière, la mer Rouge jamais rouge et les ports chinois dont le signe distinctif est la couleur de leurs grues qui, mises ensemble, formeraient un bel arc-en-ciel.
L'idée de départ est bien séduisante, Magali Desclozeaux manie l'humour avec bienveillance et l'extravagance avec modération, bref, tous les ingrédients semblent au rendez-vous. Malgré tout on s'ennuie un peu sur ce cargo, la faute en partie à une pseudo-réflexion écolo-responsable sur les travers bien connus de la grande finance qui auraient embarqué notre concierge sur son bateau ...
Il manque un peu de la magie des voyages au long cours, contemplatifs, lents et ennuyeux. Sans cette magie poétique, l'exercice de style s'avère finalement un peu vain.

Pour celles et ceux qui aiment les containers.
D’autres avis sur Bibliosurf.

dimanche 28 février 2021

Farallon Islands (Abby Geni)

[...] – Pourquoi vous êtes venus ici ? Ça m’intéresse.

Les Farallon Islands se trouvent au large de la Californie à une cinquantaine de kilomètres de San Francisco. Après avoir servi de décharge nucléaire à l'US Navy (!) ces îlots perdus sont devenus une réserve écologique pour les animaux et oiseaux de mer.
L'américaine Abby Geni nous y raconte un séjour que l'on jurerait vécu : celui d'une jeune photographe qui débarque là-bas pour un an, parmi quelques scientifiques écolos à moitié autistes.
[...] Les îles Farallon n’étaient pas comme je me les étais imaginées.
[...] Les Indiens miwoks de Californie les voyaient comme une sorte de purgatoire terrestre où on envoyait les damnés pour y souffrir éternellement.
[...] Les Farallon comptent six résidents permanents. Six biologistes qui vivent dans l’isolement et la nature sauvage de l’archipel des Morts.
[...] Pour quelle satanée raison est-ce qu’on peut vouloir venir sur ces îles ?
Un séjour "rude" c'est le moins que l'on puisse dire quand on se retrouve sur l'un de ces îlots inhospitaliers, isolé de tout, en butte aux éléments déchainés et aux quelques écolos à demi sauvages qui peuplent la petite station scientifique.
[...] On peut mourir d’une centaine de façons sur ces îles. Il est même fascinant que nous ne soyons pas déjà tous six pieds sous terre.
Peu à peu la robinsonnade vire presque au thriller et le roman s'avère bien difficile à classer sur une étagère.
Un huis-clos à ciel ouvert battu par les vents.
Le récit de l'exil initiatique d'une jeune femme en quête de sa maturité.
Des mystères à la manière d'une Laura Kasischke où chacun cache bien son jeu.
Une fable écolo qui nous fait découvrir la faune sauvage de ces rivages inhospitaliers.
Un thriller sanglant qui fera des centaines de victimes : quelques phoques, une multitude d'oiseaux de mer et de pinnipèdes et même un ou deux humains.
Au fil des saisons rythmées par les migrations des animaux, Abby Geni y parle beaucoup "photo", c'est intéressant, et elle écrit une floppée de lettres à sa mère, lettres qu'elle n'envoie jamais. Sa mère est décédée depuis longtemps.
[...] Cela fait presque vingt ans que je t’écris. Mais aucune de ces missives ne t’est jamais parvenue. Aucune n’a été lue. C’est normal, j’ai écrit ma première lettre durant la semaine qui a suivi ta mort.
Inclassable.

Pour celles et ceux qui aiment le cri des mouettes.
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jeudi 17 décembre 2015

Un été au Kansaï (Romain Slocombe)

Hiroshima, le 6 août 1945. Ma chère Liese, ...

On ne connaissait pas encore Romain Slocombe, un artiste plutôt sulfureux si l'on en croit son passage par Metal Hurlant et surtout ses photographies de japonaises emplâtrées et bandées [clic], une sorte de musée du bondage médical qui nous évoque le Crash de J.G. Ballard.
On va découvrir ici un auteur bien plus sage (quoique ...) avec ce roman épistolaire qui nous emmène passer Un été au Kansaï.
Slocombe nous propose de lire la correspondance de Friedrich Kessler, un jeune ambassadeur allemand en poste au Pays du Soleil Levant durant la dernière guerre.
Un nazillon peu convaincu mais bien chanceux qui avait trouvé, loin de la fureur qui ravageait l'Europe, la bonne planque au sein de la communauté allemande en villégiature dans un Japon militariste et accueillant (bon d'accord, de temps à autres l'ambiance se rafraichissait au gré des alliances internationales).
[...] Moi – qui m’octroie le luxe du spleen tandis que je me prélasse à l’autre bout du monde, à des milliers de kilomètres des enfers de feu, d’éclats d’obus et de sang.
[...] Voilà qui convient admirablement à mon état d’esprit actuel. Ton frère va se soûler avec de quasi-prostituées pendant que les bombes et les incendies ravagent Berlin, et que les meilleurs fils de l’Allemagne continuent de crever sur le front de l’Est.
Cela nous vaut quelques pages savoureuses et édifiantes sur l'aveuglement dont peuvent faire preuve des esprits vaguement endoctrinés et tout à fait insouciants.
[...] Nous prendrons Moscou cet été, et automatiquement le régime monstrueux de Staline s’effondrera comme un château de cartes. Viendra ensuite le tour de la Grande-Bretagne, qui ne perd rien pour attendre ! Les bombardements sur l’Allemagne cesseront définitivement et nos victimes civiles seront vengées.
[...] Des convois entiers auraient été gazés à leur arrivée. Mais pourquoi tuer tous ces gens ? J’ai de la peine à croire que le Führer puisse approuver un pareil meurtre collectif.
Mais hormis le diplomate Friedrich Kessler, chacun sait bien que l'Histoire finit toujours par nous rattraper.
Le frère japonisant s'inquiètera d'abord pour sa sœur restée en Allemagne sous les bombes incendiaires des américains, ravis de l'occasion qui leur était offerte de tester de nouvelles tactiques militaires (rappelez-vous Yoshimura).
[...] On raconte que des quartiers entiers ont été transformés en mer de flammes ! Les gens sont restés prisonniers du goudron fondu, étouffés dans les tourbillons de feu. Les estimations les plus prudentes font état de cinquante mille morts. Est-il vrai que depuis les toits de la capitale on apercevait à l’horizon la lueur rouge de Hambourg en train de brûler ?
Et bientôt ce sera au tour du Japon lui-même de courber l'échine sous le déluge de feu des américains.
[...] L’impréparation et l’ignorance des Japonais au sujet des bombardements des zones civiles, lesquels deviennent hélas un des traits marquants de notre siècle. 
Pas tout à fait nazi mais encore moins résistant, le jeune et bon aryen n'est évidemment guère sympathique. Un homme ordinaire, à l'intelligence ordinaire, placé dans des circonstances pas du tout ordinaires.
Pas franchement le héros pour lequel on aurait envie de s'enthousiasmer.
Mais c'est peut-être là toute la subtilité du roman épistolaire de Slocombe qui, par la lecture de ces lettres (lettres envoyées à la sœur restée en Allemagne), nous amène, nous oblige à faire peu à peu connaissance de ce monsieur presque-tout-le-monde : la guerre vue du côté des perdants (très vite les doutes sont là), et doublement encore, puisqu'il s'agit d'un allemand qui vit au Japon.
Tout d'abord bercé par ce japonisme exotique, on accompagne avec un mélange de dédain, de dégoût et de condescendance, ce jeune nazi imbu de lui-même, de sa 'race' et de son Reich.
Mais l'horreur de la guerre fut la même pour tous et ne connut pas de frontières, jusque de l'autre côté du globe. Le lecteur et le diplomate seront bientôt tous deux rattrapés par les horreurs et les bombes américaines au phosphore.
On se prend alors à vouloir en finir au plus vite, oublier ce dont personne ne veut se souvenir, refermer ce que l'on voudrait n'être qu'une parenthèse, lire enfin la dernière lettre ...
[...] Hiroshima, le 6 août 1945. Ma chère Liese, ...
On était pourtant prévenu : Slocombe cachait bien son jeu et nous livre un roman bien troublant.

Pour celles et ceux qui aiment la guerre vue du côté des vaincus.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 11 juillet 2011

Une odeur de gingembre (Oswald Wynd)

Parfum de voyage suranné.

Remercions Martine de nous avoir conseillé ce petit bouquin merveilleux : Une odeur de gingembre, écrit par l'anglais Oswald Wynd qu'on pourrait croire du début du siècle alors que le bouquin date de 1977.
Un parfum délicieusement vieillot, un brin rétro, une odeur de bonbon anglais, un peu dans la même veine que les Prodigieuses créatures de l'américaine Tracy Chevalier.
Avec la même sensibilité, la même finesse d'esprit.
Et aussi des propos très voisins sur la libération féminine, ce doit être l'époque(1).
À tout juste vingt ans, Mary MacKenzie quitte son Ecosse natale pour aller rejoindre le mari qui lui a été promis, attaché militaire au consulat de Pékin.
Après avoir découvert la Chine et Pékin, la jeune femme découvrira le Japon et Tokyo (l'auteur est né au Japon). Il s'agit donc bien entendu d'un récit de voyage (sous forme de 'journal' et de lettres).
Mais c'est aussi le récit d'une émancipation.
Dès le deuxième jour de bateau sur le S.S. Mooldera, c'est à dire dès la deuxième page du bouquin, Mary commence par ne plus mettre son corset (il fait trop chaud en mer Rouge).

[...] Il parait que les gens changent à l'est de Suez et c'est peut-être ce qui est en train de m'arriver. [...] C'est presque effrayant d'être sur un bateau et de se sentir changer. Cela n'arrive pas à tout le monde. La plupart des passagers sont trop vieux.

Il s'ensuivra la lente mais inéluctable libération d'une jeune femme qui découvre et le monde, et la vie, et qui ne peut rester confinée dans l'étouffante oppression anglicane. Et donc quelques deux cent pages plus loin :

[...] Cela fait presque exactement deux ans que j'ai emprunté la passerelle du S.S. Mooldera à Tilbury. Cette jeune fille que j'étais aurait été horrifiée à l'idée de partager une cabine avec la femme que je suis devenue.

Alors bien sûr quand, après déjà quelques aventures, Mary rencontre une sorte de suffragette tokyoïte emprisonnée pour avoir oser lever les yeux sur l'Empereur Meiji, c'est un vrai régal :

[...] « Deux femmes de mauvaise réputation comme nous devraient être amies, qu'en pensez-vous ? »
Je pense que oui. Nous allons ensemble au théâtre Kabuki la semaine prochaine.

On manque de place ici pour citer ne serait-ce que quelques unes des multiples perles que recèle ce bouquin.
L'écriture d'Oswald Wynd est un pur régal : on apprécie son sens de la formule, de l'ellipse explicative (oui c'est paradoxal mais c'est ainsi), son humour et son art d'enfiler les perles fines.
Passant habilement d'un savoureux exotisme :

[...] J'ai comme l'impression que les Japonais sont assez désinvoltes pour ce qui touche à la religion, et ne croient pas à grand-chose à part aux fantômes.
C'est un grand pays pour les fantômes, tout y est hanté, y compris les arbres !

à des vérités assénées avec une rare férocité :

[...] Je n'ai rien reçu quant à un éventuel divorce, mais je suppose qu'avec la loi anglaise, il pourrait être prononcé sans que cela me soit notifié.

Curieusement, cette Odeur de gingembre est le seul 'vrai' roman d'Oswald Wynd qui a écrit également des polars.

(1) : soyons honnêtes : il y a quand même cent ans d'écart entre les deux bouquins, les Créatures prennent vie vers 1810 du temps des guerres napoléoniennes alors que Mary MacKenzie voyage en orient vers 1910 durant la guerre russo-japonaise.


Pour celles et ceux qui aiment les Femmes et l'Orient.
C'est Folio qui édite ces 474 pages parues en 1977 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Sylvie Servan-Schreiber.

mardi 20 avril 2010

Le cercle littéraire des amateurs … (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows)

84 bis Charing Cross road.

Beaucoup de points communs entre Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates et 84 Charing Cross Road.
Deux romans épistolaires anglo-saxons. Deux histoires au cœur de l'après-guerre. Deux amours ouvertement déclarés pour les livres et la littérature. Deux incontournables de la blogoboule.
Le premier était une correspondance incroyable mais vraie, celui-ci a été très récemment écrit par deux américaines : Mary Ann Shaffer(1) et Annie Barrows.
Dans les deux cas, le plaisir de la lecture est total et garanti.
En 1946, l'Angleterre qui se remet difficilement des années de Blitz et du chuintement des V2, court encore après les tickets de rationnement.
Au même moment, Guernesey s'ouvre à nouveau sur le monde, après cinq années noires d'occupation, d'embargo et de famine : les îliens n'avaient pas connu pire envahisseur depuis Napoléon.
S'ensuit une correspondance littéraire entre une auteure anglaise et les membres de ce fameux Cercle littéraire des amateurs de tourte aux épluchures de patate - en temps de guerre, on fait avec ce qu'on a.
Un club créé à l'origine pour donner le change à l'occupant nazi, dont les participants lisaient ce qui leur tombait sous la main et n'avait pas encore servi à allumer la cuisinière, de Sénèque à Catulle en passant par les Sœurs Brontë ou Shakespeare, et se sont finalement laissés happés par le plaisir de lire et de parler de leurs lectures.
Peu à peu sous les anecdotes frivoles et les souvenirs amusants percent les effroyables horreurs de la guerre.
Mine de rien et l'air de ne pas y toucher, les deux américaines nous plongent au cœur de ses années noires.
Dès que l'on a lu les deux ou trois premières lettres, impossible de lâcher le bouquin qui se dévore en quelques heures.
Dans la seconde partie du livre, toujours sous formes d'échanges de lettres, l'auteure anglaise débarque à Guernesey et découvre les membres du cercle avec lesquels elle correspond depuis plusieurs mois : c'est un véritable moment de bonheur, lorsque la dame descend du bateau vêtue de sa cape rouge prévue en signe de reconnaissance :
[...] Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J'ai essayé de me persuader que c'était à cause de la splendeur de la scène, en vain. Toutes ces personnes que j'en étais venue à connaître, et même à aimer, étaient là. Elles m'attendaient. Je ne pouvais plus me retrancher derrière une feuille de papier. Tu sais, Sydney, au cours de ces deux ou trois dernières années, je suis devenue plus douée pour écrire que pour vivre [...]. Sur le papier, je suis absolument charmante, mais c'est juste une astuce que j'ai trouvée pour me protéger. Ce n'est pas moi. Ça n'a rien à voir avec moi. Du moins, c'est ce que je pensais où la navette postale est arrivée à quai. Dans un accès de lâcheté, j'ai failli jeter ma cape rouge par-dessus bord pour passer inaperçue.
Quand nous nous sommes rangés le long de l'embarcadère, j'ai regardé les visages des personnes qui attendaient. Il était trop tard pour revenir en arrière. Je les ai reconnus d'après leurs lettres. J'ai d'abord vu Isola, avec son chapeau indescriptible et son châle violet épinglé d'une broche clinquante, regardant dans la mauvaise direction, un sourire figé sur les lèvres. Elle se tenait à côté d'un homme au visage ridé et d'un garçon long et anguleux. Eben et son petit-fils. J'ai fait signe à Eli [...].
On en vient presque à regretter parfois le format épistolaire tant on aimerait que cette formidable histoire prenne de l'ampleur. Et puis on se dit un peu plus loin que le changement de ton d'une lettre à l'autre permet justement au lecteur de respirer : il est quand même pas mal question des séquelles de la guerre.
L'ironie profondément humaine de ce livre nous permet de ricaner et de glousser entre deux souvenirs d'horreurs.
On avait été enchanté par quelques jours de rando le long des chemins côtiers de Jersey il y a quelques temps [photo de MAM ci-contre] ... nul doute que nous irons prochainement sur l'île voisine marcher dans les traces de Juliet !
Quelques perles pêchées dans la baie de Guernesey :
[...] Ma voisine, Evangeline Smith, va accoucher de jumeaux en juin. Comme elle ne semble pas transportée de joie à cette idée, je vais lui demander de m'en donner un.
[...] Suis-je trop difficile ? Je n'ai aucune envie de me marier pour me marier. Passer le restant de mes jours avec un être à qui je n'aurais rien à dire, ou pire, avec qui je ne pourrais pas partager de silences ?
[...] Je me demande comment cet ouvrage est arrivé à Guernesey. Peut-être les livres possèdent-ils un instinct de préservation secret qui les guide jusqu'à leur lecteur idéal. Comme il serait délicieux que ce soit le cas.
[...] C'est ce que j'aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l'infini, et c'est du plaisir pur.
[...] La tache rouge qui ressemble à du sang sur la couverture est bien du sang. Une maladresse avec mon coupe-papier.
[...] Je fréquente cette librairie depuis des années et j'y ai toujours trouvé le livre que je cherchais - et trois autres dont j'avais envie à mon insu.
[...] Lire de bons livres vous empêche d'apprécier les mauvais.
Un livre où l'on découvre quelques recettes originales ...
(1) : la santé déclinante de la vieille dame l'amènera à se faire aider par Annie Barrows pour terminer le livre avant sa mort.

Pour celles et ceux qui aiment les livres et les lecteurs.
Les éditions NIL publient ces 391 pages qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'américain par Aline Azoulay.
Bien sûr tout le monde en parle : Pisi, Edelwe, Nane, Mizzenmast, ...
D'autres avis sur Critiques Libres.
Le site presqu'officiel : The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society.

lundi 11 février 2008

La clef (Junichiro Tanizaki)

Érotisme bourgeois.

Non Folio ne cherche pas à damer le pion à la collection Pocket des romans érotiques qui fleurissent dans les gares : La Clef - La confession impudique est un roman japonais qui date de ... 1956 !
Autant dire que les charmes secrets sont, depuis, un peu éventés !
Mais l'idée, même si elle est d'époque, est plutôt originale.
D'un âge avancé, Monsieur commence à faiblir et peine à satisfaire Madame.
Histoire d'entretenir sa propre jalousie et donc sa flamme, il entreprend de tenir un journal intime racontant ses fantasmes. Et en laissant soigneusement traîner la clef du tiroir, il s'assure que Madame lira bien ses « secrets ».
[...] Plus j'affirmerai ne pas l'avoir lu, plus elle croira le contraire. Si, ne l'ayant pas lu, je passe quand même pour l'avoir fait, autant le lire, pourrais-je me dire, mais malgré tout je maintiens absolument ne pas l'avoir lu.
Pour ne pas être en reste, sa femme gourmande ouvre elle aussi un journal intime (à l'époque, on n'appelait pas encore ça des blogs).
[...] Autrement dit, désormais, je m'adresserai indirectement à lui par ce moyen. Ce que je serais trop honteuse de lui dire en face, je peux ainsi le lui transmettre.
Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, cette situation n'est pas le prétexte à différentes descriptions plus ou moins osées (on est en 1956 au Japon, et pas en 1968 à San Francisco).
Certes on n'y parle pas que de fleurs et de petits oiseaux (Madame est quand même dotée, je cite page 13, «d'un organe absolument exceptionnel », sic !), mais tout le charme de ce badinage libertin repose sur la « position » alambiquée des deux personnages et des tiers qu'ils veulent bien mêler à leurs jeux : c'est la règle du «je sais que tu sais que je lis ...» (jeu c'est que tu lis ... ?) avec toutes ses déclinaisons.
Comment amener l'autre (qui lira forcément ce que l'on écrit soi-disant en secret) à comprendre ce qu'il doit faire ou accepter (sachant qu'on lira ensuite ce qu'il aura écrit en secret, ...).
Du sexe oui, mais du sexe cérébral ! Une sorte de marivaudage à la mode nipponne, dans le cadre bourgeois et officiellement bien-pensant d'un couple japonais de l'immédiat après-guerre.
Le tout est de savoir qui manipulera l'autre, qui saura faire preuve de la plus grande duplicité et finalement, qui écrira le dernier mot dans son journal intime ... page 196.
On n'en dit pas plus pour ne pas trop en « dévoiler » mais sachez qu'on aurait presque pu classer ce petit bouquin dans les polars ...
Tout cela est bien sûr à lire au second degré : ce qui transparait sous l'écriture de Junichirô Tanizaki, c'est le bouillonnement immaîtrisable des corps sous la couverture policée de la société bourgeoise.
Avec même une référence un peu étrange à nos yeux occidentaux, puisque le mouvement est accompagné ... par le corps (encore un corps !) par le corps médical ... incarnant peut-être cette société régentée et sa morale de façade ?

Pour celles et ceux qui aiment découvrir les «charmes» de l'Orient. 
D'autres avis sur Critiques Libres, celui de Pitou ou celui d'Elizabeth.

dimanche 6 janvier 2008

Inconnu à cette adresse (Katherine Kressmann Taylor)

Ouvrez grands les yeux.

Nous avions découvert ce texte au théâtre (au Lucernaire) l'an passé.
La guerre mondiale est au programme de 3° au collège. 
Deux bonnes raisons de voir débarquer ce petit opuscule à la maison.
C'est une américaine, Kathrine Kressmann Taylor, qui a écrit ce petit texte Inconnu à cette adresse, un échange épistolaire de quelques lettres entre deux amis.
Enfin deux «amis» au début ... quand tout va bien.
Quand vers 1933 le juif resté aux US écrit à son ami rentré en Allemagne.
[...] Qui est cet Adolf Hitler qui semble en voie d'accéder au pouvoir en Allemagne ? Ce que je lis sur son compte m'inquiète beaucoup. Embrasse les gosses et notre abondante Elsa de la part de ton affectionné Max.
Peu à peu, l'échange tourne au vinaigre, au fur et à mesure que l'allemand se laisse embarquer par le nazisme triomphant.
[...] Je n'ai jamais haï les juifs en tant qu'individus - toi, par exemple, je t'ai toujours
considéré comme mon ami -, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j'ajoute que je t'ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle. 
Au fil de ces quelques pages, l'histoire (et l'Histoire aussi) vire franchement mal lorsque l'allemand refuse son aide à la soeur du juif, en proie aux persécutions à Berlin. Son frère recevra bientôt une lettre avec la mention : inconnu à cette adresse, qui indique que la soeur bien-aimée n'aura pas survécu.
Sa vengeance sera sans appel ... et on vous laisse découvrir ce que cache réellement le titre de ce petit livre terrible mais très astucieux (on aurait presque pu le classer dans les polars), avec une belle alliance de la forme et du fond.
Comme dans tous les livres écrits depuis sur cette époque (comme dans le Rapport de Brodeck pour n'en citer qu'un qui fait beaucoup parler de lui en ce moment) on y parle de pogroms, d'extermination, de camps de concentration, ...
Mais le plus terrifiant n'est pas dans le texte mais dans quatre petits chiffres hallucinants sur le copyright : 1938 !
L'américaine a écrit cette histoire 2 ou 3 ans avant la guerre !
Plusieurs années avant que le monde ouvre les yeux !
Un livre obligatoire !

Pour celles et ceux qui aiment qu'on éclaire leur chemin. 
D'autres avis sur Critiques libres. 
InColdBlog en parle.

vendredi 28 septembre 2007

84 Charing Cross road (Hélène Hanff)

Serait-ce là "LE" livre des amoureux des livres ?


Un petit bouquin d'une centaine de petites pages, lu en un clin d'oeil et qui mérite de figurer sur le podium dans notre compile des opuscules.
Un petit bouquin original tant dans sa forme que dans son contenu.
Il s'agit en effet d'une correspondance, d'un roman épistolaire si l'on veut.
Mais c'est aussi un livre sur les livres ...
Une américaine qui vivote à New-York de l'écriture de scripts ou de scénarios correspond avec un libraire londonien (domicilié au 84, Charing Cross Road) spécialisé dans la littérature anglaise, rayon livres rares et anciens 
[...] ... les touristes viennent en Angleterre avec des idées préconçues, si bien qu'ils trouvent exactement ce qu'ils sont venus chercher. Je lui ai dit que j'aimerais aller à la recherche de l'Angleterre de la littérature anglaise et il m'a répondu : « Elle y est bien ».
Sur près de vingt ans (de 1949 à 1969), quelques courtes lettres traversent l'Atlantique et l'on découvre peu à peu l'américaine, son humour et ses correspondants anglais : le libraire londonien, ses collègues, sa femme, une voisine, ...
Le thème principal de ces échanges, c'est l'amour de la littérature et des beaux livres.
[...] J'adore les livres d'occasion qui s'ouvrent d'eux-mêmes à la page que leur précédent propriétaire lisait le plus souvent.
On y devine en filigrane une description savoureuse de l'Angleterre de l'après-guerre (l'américaine [un brin condescendante !] leur envoie des «colis» pour les aider à survivre malgré le rationnement !).
Enfin, après votre lecture, ne manquez pas la postface qui éclaire tout cela, les lettres comme le livre, sous un jour insolite pour lui donner une toute autre saveur ... mais on ne vous en dévoile pas plus.
Un petit plaisir à déguster comme des bonbons anglais.
Un peu de fraîcheur et de fine intelligence dans ce monde de brutes !

Pour celles et ceux qui aiment les livres, les lettres et les oeufs. 
Allie, Papillon, Yue Yin et d'autres en parlent et d'autres encore sur Critico-blog, l'Agora et bien sûr sur Critiques Libres, bref, on tient là un incontournable de la «blogoboule» ! 
Forcément : c'est un livre qui parle des amoureux des livres. 
MAM a tellement aimé qu'elle s'attaque à la lecture en VO.

mardi 3 avril 2007

Lettres chinoises (Ying Chen)

Comme son titre l'indique, Les lettres chinoises forment un roman épistolaire, comme on dit.
Des échanges de très courtes lettres (1 ou 2 pages) entre une chinoise de Shanghaï et son amoureux parti conquérir le Canada.
L'auteure est d'ailleurs une chinoise émigrée à Vancouver (et elle écrit en français).
Ces petites lettres sont moins innocentes qu'elles ne paraissent au premier abord mais il nous est difficile d'en dire plus sans dévoiler l'essentiel qui doit rester à découvrir au fil de ces échanges à travers les océans.
Il faut se laisser porter jusqu'au bout de ce petit roman par les états d'âmes et les inquiétudes de ces émigrés, qui trouveront un écho auprès de chaque lecteur qui aura été déraciné au moins quelque temps, et à un moment ou à un autre : "loin des yeux, loin du coeur" comme on dit ...
[...] - Te souviens-tu, m'a-t-elle dit, de l'histoire de cette femme qui, à force d'attendre son mari séparé d'elle par une large rivière, est devenue une pierre et plus tard une curiosité pour les touristes ? 
N'est-ce pas agréable de devenir une pierre en mourant ? Mais l'idée de devoir m'exposer aux regards des touristes me terrifie. 
Tu sais, plusieurs soupçonnent que la rivière ne soit pas le véritable obstacle pour ce couple, mais bien le coeur de l'amoureux en question. On complète même cette histoire en décrivant le retour du jeune homme dans son pays : il est passé près de la pierre en disant à sa nouvelle épouse qu'il trouvait la statue jolie.

Allie (québecoise) en parle ici, et Cathe ici.