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mercredi 26 juillet 2023

L'université des chèvres (Christian Lax)


[...] C'est une longue histoire.

    L'auteur, l'album (150 pages, 2023) :

Christian Lacroix dit Lax est un auteur de bandes dessinées qui signe ses scénarios comme ses dessins.
L'université des chèvres est un très bel album mais aussi un beau plaidoyer pour l'école, la liberté et l'indépendance de l'enseignement, dans une tonalité socio-naturaliste qui rappelle un peu le style Davodeau.
Avant de vous plonger dans l'album, on vous invite à lire la courte postface de Pascal Ory (historien de la culture, membre de l'Académie Française) qui donne tout la perspective nécessaire à la compréhension des histoires qui seront contées.

    On aime beaucoup :

❤️ On aime les magnifiques dessins aux tons pastels qui n'hésitent pas à s'étaler sur quelques doubles pages. Les paysages de montagnes, du Dauphiné à l'Hindu Kush, sont superbes.
❤️ On aime le scénario très astucieux, façon "la boucle est bouclée", qui réussit à croiser les destins, les géographies et les époques sans que cela paraisse artificiel : de 1883 à 2019, [c'est une longue histoire] portée par un propos parfaitement maîtrisé.

    Le contexte :

Cet album est un élégant plaidoyer pour l'école, la liberté et l'indépendance de l'enseignement. 
Un discret mais efficace réquisitoire contre tous ceux qui s'y opposèrent et s'y opposent encore : les curés, les conservateurs rétrogrades, les intégristes mais aussi les états qui préfèrent garder la mainmise sur l'accès à la culture ou en exclure certain(e)s. 
Avec l'évocation des tueries US, c'est aussi un autre regard sur la présence d'armes à feu dans ces écoles qui devraient rester des sanctuaires, à l'écart des violences de la NRA comme de celles des talibans.

    La BD :

En 1833, Fortuné Chabert est "colporteur en écriture" dans les montagnes du Dauphiné. 
Son chapeau arbore "les 3 plumes" : la lecture, l'écriture et "la chiffre", celle du calcul, ce qui lui permet de faire l'école dans les villages des hauteurs, c'est l'université des chèvres.
Cette année-là, les lois Guizot vont instaurer un système d'enseignement public (sur lequel le clergé gardera une forte influence, l'école publique devra attendre 1882 et Ferry pour devenir laïque) : c'en est fini des colporteurs en écriture comme Fortuné Chabert. Il part pour la Californie.
Il reprendra l'école, cette fois pour les enfants des tribus Hopis, et finira par s'opposer de nouveau à l'état et aux pensionnats et internats qui visaient à "acculturer" les enfants indiens.
Plus tard, alors qu'aux US triomphent la NRA et le trumpisme, son arrière-petite-fille journaliste, est envoyée pour un reportage en Afghanistan. Son "fixeur" est Sanjar, un instituteur itinérant (un colporteur local donc) chassé des villages à coups de pierres par les talibans : la boucle semble ainsi presque bouclée.

Pour celles et ceux qui aiment les bancs de l'école et les tableaux noirs.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 9 juillet 2021

L'espion français (Cédric Bannel)


[...] Ça sent la fin.

    L'auteur, le livre (504 pages, 2021) :

Hasard des calendriers, L'espion français, le nouveau bouquin de Cédric Bannel sort tout juste au moment où les derniers américains quittent Bagram en Afghanistan ... laissant le champ pratiquement libre aux talibans.
C'est avec grand plaisir que l'on retrouve avec ce quatrième épisode, le qomaandaan Oussama Kandar et ses amis kaboulis.

    On aime :

❤️ Un auteur devenu orfèvre dans le montage de thrillers palpitants et documentés, mais qui n'a rien perdu de son empathie pour le bon peuple afghan, celui de l'islamisme modéré : c'est vraiment ce qui fait tout le charme de ses bouquins et les distingue de la plupart de ceux de ses confrères.

      Le contexte :

Au moment où les derniers américains quittent Bagram, laissant le champ pratiquement libre aux talibans, le pays n'est guère à la fête ...

      L'intrigue :

L'intrigue est de la même veine que celles des derniers bouquins [clic] : une immersion documentée et empathique dans ce pays troublé, un mélange d'espionnage international, d'intrigue policière locale et de démêlés politiques afghans.
Ça démarre très fort avec l'enlèvement de jeunes volontaires japonaises d'une ONG.
[...] - Notre ambassade à Kaboul nous a avertis qu'une alerte vient d'être lancée concernant la disparition de cinq membres de l'association Care Children. Des japonaises.
Le qomaandaan Oussama Kandar va mener l'enquête avec son équipe de fidèles.
[...] - C'est du 7.62. Kalachnikov.
Ce qui en soit ne signifiait pas grand chose. Les AK 47 étaient aussi répandus en Afghanistan que les poêles à bois.
[...] - On appelle les renforts ?
- Tu te crois sur Netflix ? Petit, c'est juste toi, moi et nos deux collègues.
À Paris pendant ce temps, on bascule boulevard Mortier dans une ambiance plutôt réussie, façon "Bureau des légendes", avec une équipe top secrète chargée d'éliminer les ennemis de la France où qu'ils se trouvent, que ce soit à Vitry sur Seine ou dans les montagnes d'Asie centrale.
Tout cela fonctionne comme une mécanique bien huilée, un scénario idéal pour un cinéma ou une série.
Cela nous vaut de très belles pages comme cette histoire de Babour (chapitre 22).
[...] Il s'agissait de réfugiés fuyant Daech, les talibans ou simplement leur trop grande pauvreté. Des gens récemment arrivés de campagnes lointaines et déshéritées.
Une certaine tristesse amère imprègne cet épisode : les talibans vont bientôt reprendre les rênes du pays, c'est inexorable et les jours des modérés sont désormais comptés.
[...] - Ça sent la fin. [...] Tout le monde pense que les talibans seront là bientôt. 
[...] - Cette ville est lugubre, c'est Berlin en 1945.
[...] Ces moments n'étaient qu'une parenthèse avant le drame inéluctable qui allait emporter l'Afghanistan. [...] Tout allait s'arrêter car les talibans allaient gagner.
Très égoïstement on se prend à souhaiter que le pays traverse cette mauvaise passe tant bien que mal et que nous attendront bientôt d'autres aventures auprès du qomaandaan Oussama.

Pour celles et ceux qui aiment l'Afghanistan.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 11 avril 2020

Je suis Pilgrim (Terry Hayes)


[...] Il faut les écouter.

En ces temps confinés, rien de tel qu’un bon gros thriller d’un peu plus de 900 pages.
Terry Hayes tombe à pic avec son Je suis Pilgrim.
Et c’est d’autant plus d’actualité (ou presque) qu’il est ici question de bioterrorisme et d’épidémie (même si le coronavirus ne relève pas de la même guerre) !
[...] On l’avait baptisé Hiver Noir. C’était le nom d’une simulation de bioterrorisme conduite à la base Andrews de l’armée de l’air au printemps 2001. 
L’écriture est très pro comme bien souvent dans ce genre de thriller, fluide, rythmée, un brin d’humour désabusé, et l’on ne s’ennuie jamais au fil des digressions et des flash-back qui composent un récit très prenant.
[...] Lorsque des millions de gens, tout un système politique, d’innombrables citoyens qui croient en Dieu, disent qu’ils vont vous tuer. Il faut les écouter. 
L’agent Pilgrim (il n’a pas vraiment de nom, ou plutôt il en a tellement que cela ne veut plus rien dire), l’agent Pilgrim lui, a bien écouté les intégristes musulmans et il sait qu’ils iront jusqu’au bout. Ses talents d’enquêteur sauveront peut-être le monde occidental ?
[...] - Qui est-ce ? demanda-t-il.
- Il y a des années de cela, on l’appelait le Cavalier de la Bleue. Sans doute le meilleur agent de Renseignement qui ait jamais existé.
L’assistant sourit. - Je croyais que c’était vous ?
- Moi aussi, répondit Murmure, jusqu’à ce que je le rencontre. 
L’agent Pilgrim va donc mener son enquête en suivant les traces de l’insaisissable Sarrasin, d’Afghanistan en Allemagne en passant par le Liban et la Turquie.
Amère ironie, les autorités des États-Unis, nation riche et puissante, réagissent ici face à la menace comme on les a tant vu réagir dans tant de films et tant de bouquins.
Las, on sait désormais que dans la vraie vie, la réalité est vraiment vraiment tout autre et que nos nations riches et puissantes font piètre figure.

Pour celles et ceux qui aiment les pavés pour la plage.
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lundi 9 mars 2020

Donbass (Benoit Vitkine)

[...] Le quartier était rempli de ces veuves impassibles.

Le Donbass c’est le bassin minier à l’est de l’Ukraine, l’ancienne Ruhr soviétique (un mot-valise issu de Donetski kamennoougol’ny basseïn en russe).
Depuis 2014 et la révolution ukrainienne du Maïdan, c’est une zone de guerre civile et de conflit larvé entre les pro-occidentaux de Kiev et les pro-russes soutenus par Moscou (rappelez-vous le vol Malaysian abattu en juillet 2014, dont le procès s'ouvre justement aujourd'hui).
Même encore aujourd’hui alors qu’un processus de paix est soi-disant enclenché.
Une région sinistrée comme partout (Syrie, Palestine, ...) où les grandes puissances n’osent passer à l’offensive directe et installent un chaos soigneusement entretenu de part et d’autre d’une ligne de front mouvante et instable.
[...] Tant que le nombre de morts restait limité, personne n’était prêt à des concessions. Et les Occidentaux pouvaient oublier cette demi-guerre sur laquelle ils n’avaient aucune prise.
❤️ Le journaliste du Monde, Benoit Vitkine, y a réalisé quelques enquêtes qui lui ont valu le prix Albert-Londres et qui lui ont inspiré ce livre, un roman.
L’intrigue policière du bouquin est ténue : un cadavre d’enfant poignardé émeut la population et les autorités pourtant habituées à voir les cadavres pleuvoir comme les bombes. Mais le petit n’a pas six ans et sa mort n’a rien à voir avec la guerre.
Un vieux flic désabusé, vétéran d’Afghanistan, se charge d’une enquête lente et difficile.
Le prétexte pour Benoit Vitkine de nous intéresser à la vie quotidienne des oubliés de ce conflit : les milliers de civils qui vivent de part et d’autre de la ligne de front, dans le dénuement le plus complet et qui rentrent la tête dans les épaules chaque jour quand tonnent les canons et les mortiers.
[...] Tout le monde continuait à parler de « cessez-le-feu fragile », passant par pertes et profits le million de personnes qui, selon les décomptes officiels, habitaient à moins de cinq kilomètres de part et d’autre de la ligne de front. 
En bon journaliste ‘objectif’, Vitkine se garde bien de prendre parti pour l’un ou l’autre des deux camps : d’ailleurs familles et proches gardent le contact par delà le no man’s land qui traverse la région.
En bon écrivain, Vitkine se garde également de nous asséner un pensum historico-politique sur les origines du conflit ou les avancées de telle ou telle armée.

Le contexte géopolitique est esquissé par petites touches, la prose est fluide et agréable, et on tient donc là un excellent roman, noir comme le charbon du Donbass, où l’auteur tente de nous faire partager quelques tranches de ces vies broyées par ce conflit auquel nous évitons de penser.
[...] Ici, les gens sont vivants. La guerre les a mis à nu, on voit tout de suite ceux qui sont bons et ceux qui sont mauvais. Et ceux qui sont bons me donnent une furieuse envie de rester. 
Une fois le livre refermé, on oubliera sans doute trop vite ce conflit méconnu mais on gardera certainement en mémoire les babouchka de Vitkine.
[...] Elles étaient des survivantes. Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s’étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. 
À noter : ce sont les mineurs du Donbass qui ont été appelés à la rescousse en 1986 lors de la catastrophe de Chernobyl (c’est presque à côté) et Vitkine place en exergue de son livre une magnifique citation de la série de HBO :
– Vous avez déjà rencontré des mineurs ?
 – Non.
 – Je vous conseille de dire la vérité. Ces hommes travaillent dans le noir, ils voient tout.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire contemporaine.
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lundi 17 juillet 2017

Kaboul Express (Cédric Bannel)

[...] Il a un plan. Quel plan ?

Il y a deux ans Cédric Bannel nous avait franchement bluffés avec son Homme de Kaboul qui nous emmenait avec intelligence au cœur d'un Afghanistan dont on parle beaucoup mais qu'on connait si peu.
Malheureusement depuis, Bannel semble avoir égaré la recette miracle et se perd dans des thrillers beaucoup plus conventionnels.
Pas inintéressants et toujours très agréables à lire mais la magie afghane n'est plus tout à fait là.
Voici donc une troisième aventure du qomaandaan Oussama Kandar et de sa désormais associée franco-française Nicole Laguna.
[...] — Oh, j'oubliais : le qomaandaan Kandar et ses principes moraux !
— Mes principes sont la seule chose que personne ne peut me prendre.
— Détrompez-vous, mon ami. De la vie aux principes, Allah peut reprendre tout ce qu'Il a donné.
Reconnaissons que même très conventionnelle, cette aventure est plus réussie que la précédente Baad, et que l'auteur se dépatouille habilement d'un sujet plutôt casse-gueule en nous démontant minutieusement les mécanismes d'un attentat des plus explosifs contre notre Douce France.
[...] — Attends ! Il y a le gamin. Il sait, lui !
Oussama et Chinar échangent un coup d'œil. Encore le garçon.
— Quel gamin ? Qu'est-ce qu'un gamin a à foutre avec ça ?
— C'est lui qui a tout préparé. Il a un plan.
— Quel plan ?
— Il l'a appelé Aube noire. Avec Merwais, ils vont frapper la France. Une attaque de plusieurs martyrs, avec des explosifs et des gaz toxiques.
Kaboul Express c'est le nom de la filière afghane qui alimente le monde en jeunes martyrs prêts à tout pour rejoindre les vierges promises.

Pour celles et ceux qui aiment les plans diaboliques.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 26 mai 2016

Baad (Cédric Bannel)

[...] Dix jours avant Badria.

On avait beaucoup beaucoup apprécié L'homme de Kaboul, aussi, lorsque Babelio et Laffont nous ont proposé Baad le dernier roman de Cédric Bannel, on a dit oui sans hésiter à Oussama, le qomaandaan de police kabouli, un héros qui est revenu de deux guerres et plus étrange encore à Kaboul, un flic qui est resté honnête.
[...] Il avait traversé l'histoire mouvementée de l'Afghanistan des dernières décennies pour en ressortir deux fois victorieux, et surtout vivant. Peu d'anciens combattants avaient eu la chance de survivre à la guerre contre les Russes puis à celle contre les talibans.
On retrouve donc avec grand plaisir (mais un peu d'appréhension, c'est quand même Kaboul) l'incorruptible qomaandaan, son épouse gynécologue et revendicatrice, ses adjoints fidèles, l'incontournable mollah Bakir, ...
Et ça démarre sur les chapeaux de roue de 4x4 avec la découverte d'un troisième cadavre de fillette : l’œuvre manifeste d'un tueur en série, sans doute un occidental.
[...] - C'est bizarre qu'elle soit dénudée, dit Gulbudin.
Les deux autres cadavres portaient des robes d'apparat, de celles que les fillettes revêtent lorsqu'elles se rendent à un mariage ou une fête de famille.
[...] Les deux autres fillettes avaient également été étranglées puis poignardées au moyen d'une lame longue et fine. Une signature qui laissait Oussama perplexe depuis le début de cette affaire : personne ne tuait de cette manière en Afghanistan, où l'on goûtait plutôt l'égorgement au moyen de poignards traditionnels à large lame.
Un tueur en série qui semble opérer avec une régularité et une ponctualité très professionnelles : tous les dix jours visiblement. Le compte à rebours est lancé avant la prochaine petite victime dont on connait déjà le prénom : Badria.
Tout comme dans le précédent bouquin, un volet 'européen' est également présent : Nicole Laguna, ex-agent de la DSE, spécialiste de la traque des criminels de guerre, qui voit ses enfants enlevés et retenus en otage (décidément les mères et les enfants ne sont pas à la fête ...) et la mafia lui confier une mission très spéciale ...
[...] À notre grand regret, Nicole, la consommation d'héroïne et celle de cocaïne n'augmentent plus en Occident. [...] Au contraire, elles baissent régulièrement. Celle de la cocaïne est aujourd'hui inférieure de dix-huit pour cent à ce qu'elle était il y a dix ans. Celle de l'héroïne s'est effondrée de cinquante pour cent.
Visiblement c'est la crise pour tout le monde, même pour la mafia ... et quand l'auteur nous rappelle que l'Afghanistan est le premier pays producteur de pavot, on se doute bien que les deux histoires vont se rejoindre autour d'une cargaison d'héroïne quelque part entre Kaboul et les montagnes afghanes.
[...] La preuve que l'Afghanistan était passé directement du régime islamiste à celui de narco-état.
[...] Du pavot à perte de vue. Des champs qui défilaient sans interruption le long de la route.
Depuis plus de cinquante kilomètres.
L'or blanc de l'Afghanistan, interdit de culture par le gouvernement et la Coalition,. Pas un policier, pas un douanier, pas un soldat de la Coalition, pas un officiel de l'ONU ... personne pour empêcher cette mascarade.  Juste des paysans au travail, silencieux et déterminés, bêchant les champs, travaillant avec amour à leur futur récolte. Celle qui finirait dans les narines et les veines des jeunes Américains et Européens après avoir été transportée par une myriade de camions, de bateaux et d'avions, à travers l'Asie centrale puis la Turquie.
Le miracle, bien réel celui-là, de l'économie mondialiste.
Cette fois le qomaandaan Kandar nous emmènera visiter la province centrale de l'Hazarajat dont les habitants, hasard de l'actualité, ont tout récemment fait parler d'eux [clic], celle aussi rendue célèbre par la destruction des bouddhas de Bâmiyân.
Comme dans le premier épisode, le volet européen nous a semblé le moins travaillé et le moins crédible (peut-être tout bonnement parce qu'on ne connait pas l'Afghanistan qui garde donc le charme de ses mystères) mais sans pour autant nous gâter le spectacle. L'auteur n'est jamais aussi bon que lorsqu'il monte une expédition punitive pour aller zigouiller les méchants au fin fond des montagnes afghanes, après s'être assuré de tous les appuis indispensables en ce pays gangrené et corrompu : religieux et mafieux, ethniques et politiques. C'est diablement passionnant ... et efficace !
On se surprend même à jubiler lors du feu d'artifice final, résultat d'une inadmissible ingérence de l'armée américaine !
Ce thriller nous a semblé plus formaté, plus 'cinéma', que le précédent : l'emballage est très professionnel, presque trop, et Bannel dans son précédent ouvrage, nous avait paru plus libre, plus personnel (et même parfois trop - comment ça, on n'est jamais content ?!).
Mais peut-être est-ce tout simplement l'effet de découverte qui ne joue plus et la lecture n'en est évidemment que plus facile.
Incidemment, on apprend encore mille choses sur cet Afghanistan dont on nous a tant parlé mais que l'on connait finalement si mal. Bannel nous distille sa profonde connaissance de ce pays au fil des pages, souvent de manière très subtile, parfois sur un ton un peu plus didactique.
Comme on n'est pas près d'aller faire du tourisme aux pieds des bouddhas de Bâmiyân (l'Afghanistan c'est bien dans les livres), il nous reste à attendre les prochaines aventures du qomaandaan Oussama Kandar, encore probablement accompagné par sa nouvelle connaissance Nicole Laguna : ces deux-là semblent bien taillés pour nettoyer ensemble la planète de ses baad guys.

Pour celles et ceux qui aiment le dessous des cartes.
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mercredi 19 août 2015

L'homme de Kaboul (Cédric Bannel)

Drone de guerre.

Après la fort décevante lecture du Pukthu de DOA, on nous avait conseillé celle de L'homme de Kaboul de Cédric Bannel.
Un conseil avisé : même s'il brasse les mêmes thèmes que DOA dans la situation chaotique de l'Afghanistan, le bouquin de Cédric Bannel est tout à fait passionnant et on l'y apprend une foultitude de choses sur la vie afghane, les différentes ethnies et obédiences religieuses, le quotidien kabouli.
À tel point que le bouquin de DOA souffre gravement de la comparaison : Cédric Bannel est allé sur place, il connait bien le pays et cela se sent.
Le volet européen de ce thriller est peut-être un peu trop ‘standard' mais laisse suffisamment de place pour que les épisodes afghans nous emmènent tout du long.
Côté intrigue justement, nous allons suivre les pas d'Oussama, un qomaandaan de police kabouli à qui l'on demande d'enterrer une affaire (l'assassinat maquillé en suicide d'un homme d'affaires) mais qui fait la sourde oreille aux pressions de sa hiérarchie et qui entend bien démêler la pelote emberlificotée d'un gros bazar qui prend sa source … en Suisse.
[…] Le mollah soupira.
— Vous êtes un homme courageux, frère Oussama. Essayez de rester vivant encore quelques jours. Votre enquête m'intéresse.
On regrette juste un peu l'insistance pédagogique avec laquelle Bannel décrit la situation des femmes du pays et nous dispense ses bons conseils et savants préceptes : non pas que la sinistre condition des femmes afghanes ne mérite notre attention bien sûr, mais cela sent beaucoup trop la figure imposée à tout bon roman écrit sur le moyen-orient.
On aimerait bien que cet auteur touche-à-tout nous concocte une nouvelle aventure du qomaandaan Oussama, peut-être en l'insérant encore plus dans la vie quotidienne du pays et en laissant un peu la guerre en décor d'arrière-plan.

Pour celles et ceux qui aiment le dessous des cartes.
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samedi 16 mai 2015

Pukhtu (DOA)

Drone de guerre.

Pris de remords d’avoir délaissé le lyonnais DOA pendant de longues années, nous voici avec son dernier gros pavé entre les mains : Pukhtu.
Le plus récent à défaut d’être le meilleur …
Tout au long de ces quelques 700 pages, DOA va décortiquer les mécanismes de la guerre US en Afghanistan.
Les ramifications et imbrications entre guerre(s) - au pluriel - et trafic(s) - au pluriel également.
Entre soldats de métier et milices privées.
Entre agences de renseignements et entreprises de l’ombre.
C’est passionnant. Non, plutôt : effarant.
Le fric, la drogue, les armes inondent les vallées et les montagnes, passent les cols et les frontières.
Du Kosovo à Jalalabad via Dubaï.
De Kaboul à Peshawar via la passe de Khyber, voilà autant de noms familiers qui nous ont été serinés à longueur de JT pendant des années.
Nous sommes en 2008, peu avant l’aboutissement de la traque de Ben Laden.
Les scènes de guerre nous sont longuement et patiemment détaillées. La nouvelle tactique américaine nous est rendue transparente : en l’air, des drones pilotés à distance par l’armée US (façon Good Kill).
Sur le terrain, sur place, des mercenaires et des supplétifs chargés de ‘marquer’ les cibles. L’armée ne se salit plus les mains.
Elle ne veut plus, elle n’en a plus les moyens.

[…] L'élan de privatisation de la chose militaire sans précédent constaté à l'occasion des invasions de l'Afghanistan et de l'Irak.
[…] Une double nécessité, le besoin de pouvoir prendre rapidement ses distances avec les paramilitaires s'ils sont découverts et le manque de moyens gouvernementaux disponibles.

Tout ce petit monde affairé doit bien vivre et les subsides officiels ne suffisent évidemment pas.

[...] L'Afghanistan produit 93 % de l'opium mondial, un commerce qui rapporte chaque année, d'après les estimations les plus conservatrices, 3 milliards de dollars à l'économie souterraine du pays, alimentant la corruption et finançant pour partie l'insurrection talibane.
[…] Pour les hérauts du capitalisme, l'enjeu commercial premier de ces deux guerres n'a jamais été la captation des richesses des pays en question mais la guerre elle-même, source d'immenses profits.

Pour faire sérieux et documenté, DOA use et abuse des sigles des armes et des armées. C’est inutile mais cela ne nuit pas à la lecture. Y’a même un lexique pour les fans de AK.
On pourrait également se perdre facilement dans l’abondance de personnages, dans cette région où les patronymes afghans ou pakis ne donnent guère de repères.
Mais là aussi, le professeur DOA fait preuve de patience et s’est également fendu d’un répertoire.
De toutes façons, on reviendra fréquemment sur chacun de ces bonshommes, on prendra le temps de faire connaissance, de chapitre en chapitre. L’auteur est patient avec son lecteur parachuté en territoire inconnu.
L’écriture est simple et directe, sans fioritures, tout cela est bien entendu viril, vulgaire parfois, pimenté de sexe inutile et de violence gratuite.
Les mecs en mission là-bas oublient peu à peu les repères du monde et du genre humain : fallait pas s’attendre à voire les GI Joe disserter sur Spinoza. N’oublions pas qu’ils sont en mission pour nous, sur ordre officiel ou suggestion officieuse de nos gouvernements. DOA nous le rappelle.
Comme il nous rappelle la genèse et l’Histoire de cette guerre sans fin.

[...] Ces connards d'Anglais ont été les premiers à participer massivement au foutoir actuel. Obsédés par leur Grand Jeu contre les Russes, ils établissent à la fin du XIXe siècle une frontière artificielle entre le Raj, les Indes britanniques, et l'Afghanistan, rabaissé au rang d'État tampon. Appelée ligne Durand, du nom du diplomate qui en négocia le tracé, cette démarcation coupe alors en deux le monde pachtoune, jusque-là naturellement réparti le long de l'Hindou Kouch, la Montagne qui tue les Hindous, et de la chaîne de Soulaïman, son prolongement méridional. Elle s'accompagne de l'annexion de six régions montagneuses déclarées zones tribales, par opposition aux zones pacifiées, c'est-à-dire le reste du Pakistan, l'Inde, le Bangladesh et une partie de la Birmanie. Dans chacune de ces six enclaves, l'Empire dépêche un administrateur dont le pouvoir repose sur un système de règles exclusives, simplistes, et de punitions collectives.
[...] Lorsque le Pakistan obtient son indépendance en 1947, il ne change pas le statut des zones tribales. La nouvelle constitution ne s'y applique pas et le droit de participer aux élections nationales n'est pas accordé aux populations locales.

En dépit de tous ces centres d’intérêt, sans vraiment s’ennuyer, on trouve les 700 pages un peu longuettes, franchement répétitives et la déception est grande lorsqu’à la place du mot FIN, on découvre qu’il ne s’agit que du premier épisode d’une série …
Un gros pavé pour se caler la tête sur le sable cet été.
On pourra même le ressortir chaque année, puis le repasser à nos petits-enfants, c’est tout l’avantage bien compris de ces guerres du Moyen-Orient.

[...] - Comment se passe ta guerre, Gareth ? » Pour Montana, Voodoo a toujours été Gareth.
- Bien. Elle est sans fin. »
- Ne le sont-elles pas toutes ? »


Pour celles et ceux qui aiment le dessous des cartes et les jeux vidéos.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 10 novembre 2008

BD : Le photographe


Carnets de voyage.

C'est encore Frédéric Féjard qui nous l'a prêté après qu'on ait déjà manqué plusieurs occasions de découvrir cette BD parue pourtant depuis 2003.
Voici donc Le photographe, le récit autobiographique de Didier Lefèvre, photo-reporter, qui accompagne une mission de MSF en Afghanistan.
Une BD qui partage plusieurs points communs avec Maus ou Le Piège dont on vient de parler récemment :
- toutes les trois racontent des histoires vraies, en prise directe sur la guerre ou les évènements historiques (le nazisme pour Maus, le franquisme pour Le Piège et l'Afghanistan sous l'occupation russe pour Le photographe)
- toutes les trois présentent des idées graphiques originales (le noir et blanc sous deux formes très différentes pour Maus et Le Piège, et bien sûr la photo pour Le Photographe).
En l'occurrence, ce Photographe offre un mélange très heureux de dessins (d'Emmanuel Guibert, on dirait parfois du Tintin) et des photos de Didier Lefèvre : une planche ici.
En 1986, peu de temps avant que les Russes abandonnent le terrain et bien avant que les talibans reprennent le contrôle du pays, Didier Lefèvre accompagne une mission de MSF qui part du Pakistan pour monter des hôpitaux de fortune dans les montagnes afghanes. Accompagnés de moudjahidines, ils rejoignent des vallées proches du Panjshir, tenues par les partisans du commandant Massoud. Ce contexte politique est à peine effleuré dans la BD : Didier Lefèvre raconte d'abord son voyage.
Son voyage aux côtés de l'équipe de MSF, avec un recul propre à tous les photographes : il raconte, les faits, les images, les photos, les dessins, sans donner de leçon, ni de politique ni de quoi que ce soit. Il ne joue pas au héros (en clair, le petit parisien va en baver dans ces montagnes) et laisse tout juste transparaitre son admiration pour le boulot des toubibs de MSF.
En fait, il décrit tout simplement «les gens». Les gens de là-bas, qu'il s'agisse des médecins de MSF ou des moudjahidines qui les accompagnent ou qu'ils soignent.
Du coup, on se passionne facilement pour cette aventure. Le premier tome raconte le départ depuis Peshavar et le voyage dans les montagnes, avec le franchissement de plusieurs cols à 5000 mètres. Le second volume décrit le séjour dans le village de montagne et la mise en place de l'hôpital de fortune. Jusqu'au retour raconté dans le dernier tome.
C'est passionnant, facile et agréable à lire et on y apprend beaucoup de choses : sur les afghans bien sûr mais aussi sur le travail humanitaire.
[...] - L'ennemi c'est l'hélicoptère.
Les avions sont redoutables mais ils passent et, le temps qu'ils reviennent, tu peux éventuellement te cacher.
Alors que l'hélicoptère, il survole, il s'arrête, il reste en vol stationnaire, il te cherche, il te traque, c'est horrible.
Si tu es dans un endroit où il est difficile de se cacher, tu te jettes sous ton patou. Le patou c'est la couverture des afghans.
- Oui je sais, j'en ai une, marron.
- Couleur de la terre.
Tu ne bouges plus et surtout, tu fais en sorte que rien ne dépasse.
Tu serres les poings avec le pouce à l'intérieur, comme ça. Tu sais pourquoi ?
- Non.
- Parce que l'hélicoptère repère tout ce qui brille. Même un ongle.

La guerre et les russes seront à peine évoqués dans ce voyage : un hélicoptère parfois au loin, quelques boums boums de temps à autre. Par contre, de nombreux blessés affluent à l'hôpital pour bénéficier des soins des toubibs de MSF.
Un récit de voyage intelligent.

Pour celles et ceux qui aiment les récits de voyage.
Dupuis édite ces 3 tomes dans la collection Air Libre.
Lo en parle.