mercredi 4 novembre 2009

Debout les morts (Fred Vargas)

Hêtre ou ne pas hêtre.

Suite de la soirée Fred Vargas de l'autre dimanche avec Debout les morts.
Adamsberg n'est toujours pas là et comme dans le précédent bouquin, Ceux qui vont mourir ..., , on retrouve un trio improbable : cette fois ce sont trois chercheurs surnommés Saint Luc (spécialiste de la guerre de 14, comme le frère de Fred Vargas), Saint Marc  (médiéviste comme Fred Vargas herself) et Saint Matthieu (préhistorien). À leurs côtés, l'oncle de Saint Marc, Armand Vandoosler, flic défroqué ou déchu, au passé un peu trouble. À droite, une voisine fort sympathique. Une autre à gauche, ancienne cantatrice, mais celle-là disparait après avoir découvert qu'un arbre avait mystérieusement été planté une nuit dans son jardin ...
Fred Vargas est visiblement plus à l'aise à Paris qu'à Rome (oui, ben nous on la comprend) et les personnages, tout aussi insolites mais plus travaillés que ceux de son précédent roman (on les retrouvera d'ailleurs dans certains des épisodes suivants), se mettent en place plus rapidement.
La machine Vargas à produire du polar surréaliste démarre dès quelques dizaines de pages.
Armand Vandoosler navigue dans cette intrigue comme à la pêche à la baleine (c'est lui qui le dit) : du haut de sa vigie (il reste perché à sa fenêtre du 4° étage !), il laisse filer la ligne pour voir où la baleine va sonder puis réapparaître ...

[...] - parce que je préférais laisser croire à l'assassin, quel qu'il fût, que ses plans fonctionnaient. Lui laisser la bride sur le cou, laisser filer la ligne, voir où l'animal, en liberté et sûr de lui, allait réapparaître.
[...] On ne peut pas tout saisir, tout geler, tout surveiller le premier jour d'une enquête.
[...] Laisser l'action se dérouler, les évènements se succéder, se précipiter. Et voir comment l'assassin allait en tirer parti. Il faut laisser les mains libres aux assassins pour qu'ils puissent commettre une erreur.

Vandoosler, c'est un peu le prototype du futur Adamsberg. De même que son ex-collègue le breton têtu et cartésien Leguennec préfigure un peu le Danglard des futurs épisodes.
Un bouquin de Vargas c'est un peu comme une tablette de chocolat. Avant de l'ouvrir on est sûr que ce sera bon. Ensuite on passe la soirée avec la main dans la tablette, découvrant au fil des carrés des saveurs surprenantes lorsque les pépites craquent sous la dent.
La tablette est vite finie et on court voir s'il en reste dans le placard, pour demain.
Et puis, comme le chocolat, c'est bon pour le moral.
Ceci étant dit, il vaut sans doute  mieux découvrir ces deux ou trois "premiers romans" en visite amicale, après avoir été totalement convaincu par la maîtrise des plus récents.


Pour celles et ceux qui aiment les petites rues de Paris.
J'ai lu édite ces 283 pages qui datent de 1995.
Madame Charlotte en parle. D'autres avis sur Critiques Libres.

dimanche 1 novembre 2009

Ceux qui vont mourir te saluent (Fred Vargas)

Tous les chemins mènent à Rome.

L'autre dimanche, soirée Fred Vargas. La voisine du 4° avait décidé de faire du vide dans son grenier et mettait à disposition des occupants de l'immeuble deux ou trois cartons de bouquins, façon bourse aux livres, servez-vous. On y a pioché quelques Fred Vargas, des vieux qu'on relira avec plaisir et des vieux qu'on n'avait pas encore eu le plaisir de lire.
MAM tape évidemment au hasard dans la pile (pfff...) mais BMR commence sagement par le début avec Ceux qui vont mourir te saluent l'un de ses tout premiers romans (1994).
Nous voici à Rome à la poursuite de dessins de Michel-Ange mystérieusement disparus de la Vaticane, la grande bibliothèque locale.

[...] - Tu es donc en cheville avec le banditisme romain ? Tu trafiques ?
- Mais non. C'est ma valise qui trafique. Quand j'arrive à Rome, il n'y a rien dedans. Quand je repars, il y a des tas de trucs inouïs. Qu'est-ce que je peux y faire ? Elle vit sa vie de valise, cette valise. Si ça lui plait de trimbaler des tas de bricoles, c'est son affaire, je ne vais pas m'en mêler. On ne quitte pas une valise sous prétexte qu'elle prend de temps en temps son indépendance.

Sans le soutien qui viendra plus tard du commissaire Adamsberg, Fred Vargas peine un peu pendant quelques chapitres pour mettre en place ses personnages.
On se fait l'effet d'une soirée mondaine où, l'air un peu emprunté, on salue d'autres invités inconnus : un trio de fils à papa oisifs qui traînent dans les études d'art et surtout les fêtes chic et décadentes de Rome (ils ont pris les noms des empereurs romains, Néron, Claude et Tibère). La mère de l'un d'eux, femme fatale et fantasque. Un inspecteur italien charmeur et bavard. Un monseigneur papiste qui semble s'arranger facilement de la conscience divine. Un missi dominici au caractère odieux envoyé par un ministère parisien pour étouffer l'affaire.

[...] Gabriella resta les yeux dans le vide, tournant une cigarette entre ses doigts.
- Tu penses à Richard Valence ? demanda Lorenzo.
Tu te dis qu'il a malgré tout quelque chose d'irrésistible et tu te demandes ce que ça pourrait bien être ?
- Lorenzo, tu es exactement le genre de curé que j'adore. On a à peine le temps de commencer à penser que c'est déjà déchiffré, formulé, disposé en petits carrés sur la table. Il devait y avoir la queue à ton confessionnal.
L'évêque rit.

Mais une fois que l'on a fait connaissance avec tous les invités, le spectacle peu commencer.
Fred Vargas démontre une profonde et humaine tendresse pour ses personnages et c'est forcément communicatif.
Ce presque premier roman nous permet de découvrir la construction Vargas de manière quasi transparente : l'auteure s'intéresse avant toute chose à ses personnages. Des figures un peu déjantées, des tronches décalées, des personnalités insolites. Une fois ceux-ci en place et connus du lecteur, la machine se met en marche et nous pond du dialogue poétique et surréaliste, en veux-tu en voilà.
Au fil des chapitres elle sème de ci de là, le ton badin : une phrase innocente ici, un personnage anodin par là, une action insignifiante plus loin, ...
Et puis, au détour d'une page,  vient le moment espiègle de la récolte : ça fait plop, plop, et l'on jubile de voir comment elle détourne et assemble toutes les pièces pour dessiner un surprenant puzzle.
À cela il faut ajouter que Fred Vargas ne se prend pas au sérieux et ne nous prend pas la tête. Ses bouquins se lisent d'une traite comme des histoires gentilles et sympathiques où les méchants ne sont jamais très méchants et où tout est bien qui finit bien.
Pour le seul plaisir de la langue et de la lecture.


Pour celles et ceux qui aiment les bibliothèques et les histoires de famille.
J'ai lu édite ces 190 pages qui datent de 1994.
D'autres avis sur Blog-O-Book et sur Critiques Libres.

mardi 27 octobre 2009

Sur le sable (Michèle Lesbre)

Improbable rencontre.

Après Simple chute et Le canapé rouge que nous avions adorés, on ne pouvait manquer le dernier roman de Michèle Lesbre, Sur le sable.
Clignement d'œil D'autant qu'il nous est arrivé dédicacé par l'auteure grâce aux bons soins de Nadine  : Sur le sable, cette rencontre improbable où la mémoire se mêle aux vagues ...
Michèle Lesbre place ses histoires (ses rencontres) entre parenthèses, dans l'intervalle, dans l'entrebâillement temporel qui s'ouvre lors d'un voyage.
C'était en train dans ses précédents romans, c'est ici entre deux hôtels, sur la grève de sable entre terre et mer.
Un homme et une femme s'y retrouvent un soir, tous deux largués de leur passé.
Lui, se raconte peu à peu. Elle, se souvient.
Au fil des chapitres, son histoire à lui et ses souvenirs à elle vont et viennent comme le ressac de la mer à leurs pieds.
[...] Son discours parfois incohérent exerçait sur moi un effet d'hypnose dans lequel je m'étais peu à peu installée et très vite je n'ai plus été tout  fait présente, j'étais là et ailleurs, comme lorsqu'un choc vous met dans une absence artificielle, une parenthèse.
Mais il semble que ce roman nous a moins accrochés que les précédents.
Michèle Lesbre en a-t-elle fait quelque chose de trop personnel, trop intime ? Peut-être aussi les références à Patrick Modiano sont elles trop appuyées, même si elles constituent un bel hommage et donnent envie de le (re)lire ?
Reste l'évidence de l'écriture impeccable de cette auteure qui ne cède ni aux modes ni aux tics de la sphère franco-littéraire. Rien que pour cette belle et sobre plume, elle mérite notre fidélité.

Pour celles et ceux qui aiment les parenthèses.
Sabine Wespieser édite ces 148 pages qui datent de 2009.
Bellesahi, Hélène, Lilly, ont aimé. Pascale l'a interviewée.

vendredi 23 octobre 2009

Petits crimes japonais (Kyotaro Nishimura)

Petits crimes entre amis japonais.

Savoureuses petites nouvelles policières venues du pays du soleil levant.
Un peu dans la même veine que les nouvelles de Matsumoto Seicho dont on avait parlé en début d'année, voici un recueil de Kyotaro Nishimura : Petits crimes japonais.
On y retrouve un peu de cette fascination pour le crime parfait et de cet amour des histoires policières à l'ancienne.
Les sept nouvelles sont inégales mais plusieurs valent le détour par Tokyo.
Comme celle de ce policier compatissant qui alpague les SDF pour les mettre à l'abri en prison, à leur demande.
De quoi lui donner l'idée d'un crime sinon parfait, du moins avec un coupable consentant ... ou presque, bien sûr !
Ou encore celle du pickpocket qui ouvre le bouquin et les poches de ses voisins de métro. La plus réussie avec un dénouement tout en subtilité qu'on prend la liberté de vous dévoiler ici.
D'autres sont plus "japonaises", plus étranges, comme celle du jeu de la charité où tel est bien pris qui croyait prendre.
Loin des agitations occidentales, Kyotaro Nishimura prend son temps pour nous emmener en quelques pages au cœur de son lointain pays.


Pour celles et ceux qui aiment les crimes presque parfaits.
Clancier Guenaud édite ces 212 pages en poche qui datent de 1978 en VO et qui sont traduites du japonais par Jean-Christian Bouvier ou de l'anglais par Jean-Paul Gratias.
Cottet en parle.

vendredi 16 octobre 2009

L’acrobatie aérienne de Confucius (Dai Sijie)

Quinte flush royale.

Dai Sijie n'est pas un inconnu.
Depuis Balzac et la petite tailleuse chinoise, dont on parlait il y a deux ans, un livre qu'il a mis lui-même en images.
Le revoici de nouveau avec (encore un titre improbable) : L'acrobatie aérienne de Confucius.
Comme dans son précédent bouquin, Dai Sijie excelle dans l'art d'interpeller la littérature pour mieux la mêler à son propre roman. 
Il est par exemple ici question de Rabelais ou encore d'un manuscrit de Tomé Pires, une sorte de Marco Polo portugais.
Dai Sijie construit sa propre histoire sur une anecdote (une légende ?) historique : celle de l'empereur chinois Zheng De qui, vers 1500, craignait tellement pour sa vie qu'il s'était entouré de quatre sosies parfaits. On l'appelait (on les appelait) la Quinte Souveraine.

[...] Voilà un surnom qui mérite des éclaircissements : connu pour sa peur obsessionnelle de la mort, cet empereur apparaissait toujours, en public ou en privé, accompagné par quatre sosies qui, non seulement lui ressemblaient comme des gouttes d'eau, mais avaient atteint une telle perfection dans l'art de synchroniser leurs mouvements, leurs mimiques, leurs paroles que personne ne pouvait dire lequel d'entre eux était le vrai, pas même sa mère, ni l'Impératrice ou les concubines auxquelles il accordait ses faveurs, encore moins ses ministres.

L'Empereur finira noyé dans un accident, mais s'agit-il d'un accident ou d'un attentat et s'agit-il de l'Empereur ou de l'un des sosies ?
Une idée plutôt originale qui en croise une autre, lorsque les chinois de l'époque découvre leur premier Noir (qu'ils confondent avec ... une autruche) :

[...] Comme trophées, il avait capturé quatre animaux exotiques :
un couple de rhinocéros,
un éléphant,
une créature muette, d'origine africaine, qu'un marchand d'Ormuz avait vendue, avec une girafe, au cirque du roi Birman. Elle était noire de la tête aux pieds, à l'exception du blanc des yeux. Une espèce jamais répertoriée dans notre Empire.

Comme chacun sait les Noirs sont équipés d'un membre viril imposant (1).
L'Empereur Zheng De se fait donc greffer celui du malheureux captif et se retrouve obligé de faire peindre ceux de ces sosies dans la même couleur, même si la taille n'y est pas ...
On passe alors dans le registre coquin, celui du roman historico-érotique ...
D'où ce fameux titre :

[...] " L'acrobatie aérienne de Confucius ! Il l'a réussie, dit le Monarque."

Mais voilà que moi aussi, comme Dai Sijie, je me mets à plaisanter ...
Malheureusement n'est pas Umberto Eco qui veut. Et Dai Sijie empile ici les anecdotes amusantes, les histoires érudites, les polissonneries chinoises ... sans vraiment réussir à nous embarquer sur sa jonque impériale.
Il y avait peut-être de quoi donner vie à une nouvelle ou deux mais la dilution dans le roman finit par ôter toute saveur à la soupe qui se voulait pourtant épicée.
Dai Sijie s'amuse, visiblement, mais malheureusement un peu tout seul.

(1) : mais ça, pour le coup, c'est vraiment une légende, n'est-ce pas les filles ?!


Pour celles et ceux qui aiment les curiosités.
Flammarion édite ces 249 pages qui datent de 2009.
D'autres avis sur Critiques Libres.

jeudi 8 octobre 2009

Bangkok psycho (John Burdett)

Voyage à Bangkok.

John Burdett nous avait déjà emmenés à Hong-Kong et surtout en Thaïlande avec Bangkok 8. On avait apprécié l'humour futé de ce voyage dans les bas-fonds du district 8 de la cité des anges (Krung Thep en VO) et l'intelligence amusée avec laquelle cet auteur américain essayait de nous instruire du fossé culturel entre les occidentaux (nous, les farangs) et les asiatiques.
Il récidive avec Bangkok Psycho (entre temps il y aura eu Bangkok Tattoo, qu'on n'a pas lu).
De nouveau Burdett met en scène Sonchaï, le flic métis qui a raté sa vocation de moine bouddhiste et l'américaine Kimberley, miss FBI, élevée au biberon judéo-cartésien, ce qui lui fournit bien évidemment tous les prétextes pour opposer les deux cultures.
[...] - Bon, d'accord [...] pour toi, l'esprit occidental est le croisement digne de Frankenstein d'une religion mal ficelée et des idées d'une bande de pédophiles grecs [...] ? 
- Oui, à peu près.
Ah, celle-là je l'adore ! Aristote et Platon doivent se retourner dans leur tombe !
Ou encore (c'est toujours miss FBI qui parle)  :
[...] Tu es le fils d'une pute, proxénète, tu diriges un bordel, tu fais partie d'une des polices les plus corrompues d'Asie, mais tu es innocent. 
Je n'ai jamais enfreint une loi, fraudé, menti ni participé à une affaire tordue de ma vie, et pourtant je suis corrompue, je me sens sale.
Dans cet épisode, Kimberley tombe même amoureuse du bel adjoint de Sonchaï ... un transsexuel sur le point de se faire opérer ! Kimberley considère cela comme un véritable gâchis (!) et n'aura de cesse de convaincre Sonchaï d'amener son ami(e) à renoncer !
Comme Bangkok 8, la première partie de Bangkok Psycho est une promenade, certes mouvementée (c'est quand même un polar) mais une promenade quand même, amusante, passionnante, cocasse, pittoresque, instructive, dans la culture thaï et les arcanes d'incompréhension où s'égarent les farangs.
C'est savoureux, finaud, ironique, on avait déjà tout dit dans notre précédent billet sur Bangkok 8 mais on ne s'en lasse pas.
Mais tout comme dans Bangkok 8, la seconde partie du bouquin bascule dans l'horreur, fini de rigoler.
La région n'est pas de tout repos, la vie y est rarement facile et on a même droit à quelques incursions au-delà de la frontière Khmère.
Ça secoue, et je ne parle pas du 4x4 sur la piste !
On y apprend notamment les règles, heureusement méconnues, du jeu de l'éléphant et je peux vous assurer que, lors de votre prochaine visite au zoo, vous ne regarderez plus ces paisibles pachydermes du même oeil ...
Plus sérieusement, John Burdett nous décrit une Thaïlande où nos catégories cartésiennes si commodes semblent se diluer dans la moiteur tropicale.
Il n'y a plus guère de frontière entre les hommes et les femmes : il est beaucoup question dans ce livre des travestis, transsexuels et autres katoeys (un peu l'équivalent des rae-rae de Tahiti).
Il n'y a plus guère de frontière entre le bien et le mal : le grand patron de Sonchaï (Vikorn) est tout autant un parrain de la mafia locale que le colonel en chef de la police et l'on ne sait jamais trop dans quel registre il opère, passant de l'un à l'autre avec une aisance très déconcertante mais toute bouddhiste.
Et il n'y a plus guère de frontière entre les vivants et les morts : au pays de la réincarnation, quand une vie humaine n'est somme toute qu'un petit moment d'un grand tout kharmique, les fantômes viennent vous hanter la nuit, voire reviennent carrément pour solder leurs comptes (le titre en VO est Bangkok Haunts).
Dans la dernière partie du bouquin, John Burdett nous donne (et avec beaucoup d'habileté alors que l'exercice est périlleux) deux versions à comprendre en filigrane d'une même histoire à lire : la version logique où les méchants se font rattraper comme dans toute bonne intrigue policière et puis la version magique où les morts ne se contentent pas de crier vengeance mais entendent bien régler eux-mêmes leurs histoires avec les vivants.
Le plus fort (et Dieu sait qu'on a pourtant été élevé au même biberon que miss FBI) c'est que, malmenés jusqu'ici par l'histoire que nous a contée Burdett, on ne sait finalement pas trop quelle lecture on a envie de privilégier ...
Dans cette aventure, il est également beaucoup question de sexe (bien plus, me semble-t-il, que dans mes souvenirs de Bangkok 8), pas du sexe-galipettes mais du sexe-puissance qui anime les tréfonds de l'âme humaine, du sexe-tsunami.
Comme si Bangkok n'était pas seulement la capitale mondiale du commerce de la chair mais bien plutôt l'épicentre terrestre de cette vague de fond.
Si pour conclure on ajoute que tout démarre avec un snuff-movie (quand sont filmés en direct et pour de vrai, sexe et meurtre mêlés pour de sordides mais riches amateurs) on comprendra que Bangkok Psycho est décidément un roman passionnant mais dérangeant. Très dérangeant.
Alors quand on dit coup de coeur ici, il faut comprendre aussi un peu de tachycardie !

Hasard de l'actualité, on vous livre ici le texte intégral d'un article (très intéressant, très "factuel", c'est anglo-saxon) de Courrier International sur les katoeys de Thaïlande (n° 986 du 24.09).
Autre hasard de l'actualité, mais beaucoup moins intéressant, on ne se doutait pas en rédigeant ce billet que notre auto-proclamé ministre de la culture physique allait choisir ce moment pour faire la promo de son bouquin de 2005 vantant les charmes du tourisme sexuel en Thaïlande. Laissons Frédéric Mitterand à ses mensonges et à sa gloire médiatique et reprenons quelques lignes de John Burdett (tirées de Bangkok 8) qui ne s'intéresse dans ses livres ni à sa propre personne, ni aux touristes occidentaux mais aux Thaïs eux-mêmes :
[...] La Thaïlande ne retire pas grand chose d'industries comme celles du vêtement. Les sociétés occidentales se réservent la part du lion. C'est pourquoi nous voyons dans l'industrie du sexe une façon de redistribuer la richesse mondiale de l'Occident vers l'Orient.

Pour celles et ceux qui aiment les fantômes. 
Les Presses de la Cité éditent ces 344 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Thierry Piélat. 
Jean-Marc pense, comme nous, que John Burdett est incontournable.

samedi 3 octobre 2009

Shutter island (Dennis Lehane)

C’est l’histoire d’un fou …

L'annonce de la prochaine adaptation ciné (par Scorcese avec Di Caprio) de ce bouquin de Dennis Lehane nous a poussés à (re)découvrir cet auteur dont on parle beaucoup ici ou là mais qu'on ne connaissait guère (il est pourtant l'auteur de Mystic River, autre film superbe).
Alors nous voici embarqués pour Shutter Island, qu'on avait déjà dû lire il y a quelques années mais sans grand souvenir.
Plutôt que de polar, c'est de thriller qu'il s'agit, suspense et angoisse un peu façon Stephen King mais sans le côté gore.
Roman TGV aux personnages sans grande épaisseur, mais plutôt bien écrit, au-dessus de la moyenne dirons-nous.
Et où tout est dans l'intrigue.
Au large de Boston, battue par les flots et les vents, Shutter Island est une sorte d'asile pénitencier pour criminels barjos et violents.
L'une des "pensionnaires" a disparu et le marshal Teddy débarque avec son co-équipier pour mener l'enquête. Les péripéties s'accumulent et c'est vraiment too much. Teddy sort à peine de son veuvage, sa chérie a péri dans un incendie criminel, la tempête fait rage et bloque toute l'île, le pyromane de sa femme pourrait bien être interné sur place, les toubibs sont inquiétants à souhait et semblent se livrer à des expériences peu orthodoxes, ...
Le tout dans une ambiance digne du Village du Numéro 6.
Mais on aurait bien tort de s'en tenir à cette première lecture et la pirouette finale remettra tous les compteurs à zéro !

Au point qu'il vaut peut-être mieux ne pas lire ou relire le bouquin avant le film ...

[...] À votre avis, Chuck, qu'est-ce qui se passerait si vous donniez des hallucinogènes à des malades atteints de schizophrénie extrême ?
- Personne ne ferait une chose pareille.
- Ça se pratique, et c'est parfaitement légal. Seuls les humains souffrent de schizophrénie. Pas les rats, ni les lapins, ni les vaches. Alors, comment tester les traitements d'après vous ?
- Sur des humains.
- Bravo.

Après Clint Eastwood et Mystic River, on peut faire confiance à Martin Scorcese pour nous mettre en images Shutter Island. De là à conclure que les histoires de Dennis Lehane inspirent les grandes caméras et connaissent une vie meilleure à l'écran que dans ses propres bouquins ...
Ce serait loin d'être un sot métier. 


Pour celles et ceux qui aiment les châteaux de sorcières.
Rivages Noir (ré-)édite ces 393 pages qui datent de 2003.
Amanda en parle, Black aussi. D'autres avis sur Critiques Libres.

lundi 28 septembre 2009

L’homme qui exauce les vœux (Tarquin Hall)

Sherlock Poirot à Delhi.

On avait déjà parlé de l'Inde il y a peu avec un petit polar de Bombay Saveurs Assassines de l'indienne Kalpana Swaminathan (un peu déçus, avouons-le, par le second épisode : La chanson du jardinier).
Nous revoici en Inde, à Delhi cette fois, avec un autre petit polar sans plus de prétentions : L'homme qui exauce les voeux, de Tarquin Hall, un anglais qui vit avec une indienne.
C'est peut-être un tout petit peu moins authentiquement "indien" que les histoires de Swaminathan, mais on a préféré le roman de Tarquin Hall, sans doute justement parce que son bouquin nous est un peu plus facile et accessible.
Mais le pittoresque est toujours également au rendez-vous, l'histoire est également parsemée de mots hindis, et la vie agitée (du moins en apparence) des indiens y est également décrite avec autant de verve, de saveur(s) et d'humour.
Là où Swaminathan mettait en scène une enquêtrice façon Miss Marple qui naviguait parmi les personnages du show-biz de Mumbay, Hall nous décrit une sorte de Sherlock Poirot ou Hercule Holmes, version locale, tout aussi savoureux.
Un gros bonhomme aux bacchantes en guidon de vélo, qui ne quitte sa casquette que pour dormir (et à regret), cultive ses propres piments (n'en trouvant pas d'assez épicés), grignote en cachette de son épouse et de son médecin et qui, comment dire ?, se considère comme LE grand détective du sous-continent depuis le IV° siècle, rien de moins !
Vish Puri (L'homme qui exauce les vœux en VO) dit Chubby par ses intimes, nous est forcément sympathique, coincé entre son toubib, sa mère et sa femme Rumpi (Belle-croupe en VO !).

[...] Rumpi se serra contre lui et sentit la crosse froide du révolver contre sa hanche.
- Fais bien attention à toi, Chubby.
Puri se met à rire.
- Ne t'inquiète pas pour moi, ma chérie ! J'ai un sixième sens, quand il s'agit du danger.
- Oh, je ne pensais pas à ce danger-là ... mais plutôt au risque mortel que tu cours à te bourrer de pakoras et de saucisses au poulet !

L'intrigue est plutôt bien ficelée et l'on y découvre la corruption qui gangrène la police et la justice indienne, entre deux enquêtes pré-nuptiales qui sont le pain quotidien et pittoresque de l'agence de détectives Most Private Investigators de Vish Puri (tiens ... sagesse bouddhique ? les détectives indiens enquêtent avant, pour le mariage et non pas pour le divorce ... !).
Même si la littérature indienne a encore du mal à nous emballer, on se laisse aisément emporté le temps de cette petite excursion à Delhi jusqu'à ce que le pouvoir légendaire de déduction de Chubby finisse par démêler avec doigté les fils de toutes ces intrigues.


Pour celles et ceux qui aiment les voyages exotiques.
10/18 policier édite ces 316 pages en poche qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'anglais poar Anne-Marie Carrière.
La librairie des cinq continents en parle ainsi que Belle de nuit. D'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 11 septembre 2009

BD : New Byzance


Théorie de la relativité.

Face à la surabondance de la production et à la mode des séries en tout genre et à rallonges, les éditeurs de BD rivalisent de coups éditoriaux et médiatiques pour attirer notre attention.
On avait eu droit il y a un an à plusieurs albums publiés chaque mois comme dans un feuilleton télé : c'était Delcourt avec Empire USA qui surfait déjà sur la mode du terrorisme mais où scénario et dessin pâtissaient de ce rythme imposé (on n'avait même pas évoqué cette décevante série ici).
Cette fois, c'est Glénat qui propose Uchronie(s) avec 3 séries de 3 albums chacune : 3 visions différentes mais parallèles de New York après les attentats du 11 septembre.
Un même scénariste (Corbeyran en grande forme, dont on avait déjà adoré les Stryges) et 3 dessinateurs pour retracer les 3 versions différentes de la "réalité".
Un dixième album viendra dénouer le tout. Pour le moment, 2 albums de chacune des 3 histoires sont parus.
Au petit bonheur on commence par l'une ou l'autre des facettes de cet unique scénario : New Byzance, New York puis New Harlem, mais peu importe puisqu'on part pour une lecture et relecture en boucle et que chaque histoire apporte un éclairage et un lot d'informations qui donnent une tout autre perspective aux deux autres, pour un peu ça n'en finirait pas !
Dans New Byzance ce sont évidemment les intégristes islamistes qui ont pris le contrôle : on fait ses courses, voilée, dans les souks de New York. Le propos est simpliste, les amalgames faciles et Corbeyran enfonce toutes les portes ouvertes.
Avec New Harlem, le black power est aux commandes et les blancs végètent dans le ghetto de Harlem ...
New York semble être l'épine dorsale du Grand Tout.
On retrouve les mêmes personnages dans les trois histoires parallèles qui se répondent et se font écho.
Malgré les propos politiquement un peu courts de New Harlem et New Byzance (c'est le moins qu'on puisse dire) c'est plutôt original et le scénario se montre complexe à souhait : on passe évidemment d'une réalité à l'autre, le temps et l'espace sont tout relatifs, les mêmes personnages vivent des situations proches mais légèrement différentes,  ... Philip K. Dick n'aurait rien trouvé à y redire !
Une planche de New Byzance ici.


Pour celles et ceux qui aiment les parallèles qui se croisent.
Wiki parle d'uchronie et d'Uchronie(s). Le site officiel.

mercredi 9 septembre 2009

L’empreinte du renard (Moussa Konaté)

La magie du pays Dogon.

Après un voyage magique au pays Dogon en février (les photos sont ), je ne pouvais laisser passer une série polar d'un auteur malien, Moussa Konaté, qui met en scène le commissaire Habib de Bamako aux prises avec les mystères des différentes ethnies du pays : les pêcheurs bosos, les dogons, ...
Pour débuter la série, j'ai bien sûr choisi L'empreinte du renard qui nous emmène au pied de la fameuse falaise de Bandiagara, dans les villages du pays des Dogons.
Bien sûr mon avis est partial : je reviens de là-bas et j'ai retrouvé dans ce petit bouquin tout plein de traces, non pas de renards, mais de la magie de ce pays préservé. Les femmes qui remontent la falaise avec leurs emplettes (clic clac photo), les tissus bogolans (clic clac photo), les rares mosquées (clic clac photo) et les rares musulmans de cette région animiste et réfractaire à l'islamisation, les sépultures nichées dans la falaise (clic clac photo), les ruelles des villages et leurs greniers (clic clac photo), les champs d'oignons sur le plateau (clic clac photo), la danse du masque et le masque de la grande maison (clic clac photo), ... j'en passe (et des pages du bouquin et des photos de l'album).
Au point que je me suis demandé si ce bouquin serait autant apprécié par ceusses qui n'ont pas encore eu la chance de voyager là-bas (mais la réponse est oui : MAM a, elle aussi, beaucoup aimé).
L'écriture est fraîche et naturelle, pour nos esprits européens nourris de fioritures sophistiquées, et cette simplicité laisse toute sa place à l'histoire contée, comme dans une légende dogon.
La subtilité vient de la mise en scène du commissaire Habib, venu de la capitale Bamako qui débarque pour enquêter au village dogon comme sur la lune. Il est étrange de réaliser ainsi qu'il y a pratiquement autant de différence culturelle entre Paris et Bamako ... qu'entre Bamako et Bandiagara ...

[...] - Dis-moi, demanda le commissaire au chauffeur, tu les connais les Dogons ?
- Personne ne peut jurer qu'il connait les Dogons, répondit Samaké avec une gravité inhabituelle. Il y en a à Mopti et un peu partout dans la région, mais c'est surtout à Bandiagara et dans les villages voisins qu'ils vivent. Moi, je me méfie d'eux.
- Tiens ! Et pourquoi ? s'étonna le policier.
- Parce que ce sont des gens qui ont des pouvoirs de sorcier. Tu as vu leur façon de vivre dans les villages ? On se croirait au temps de nos ancêtres.
- Ils ne semblent pas malheureux, c'est l'essentiel.
Rien ne prouve qu'ils voudraient vivre comme toi.
- Je sais, mais je veux dire que ce sont des gens d'un autre temps. Je les crains parce que je ne les comprends pas. Et avec tout ce qui se dit sur eux, il y a de quoi.
- Et qu'est-ce qu'on dit d'eux ? insista Habib.
- On dirait que tu mènes une enquête comme si tu étais policier, lança le chauffeur en regardant le commissaire.

Ce qui explique sans doute en partie la "magie" d'une visite au pays dogon : ce n'est pas seulement l'Afrique qu'on y découvre, mais quelque chose comme l'Afrique de l'Afrique ...
Le bouquin est simple, l'intrigue aussi : on se doute bien que les assassinats magiques ou rituels cachent un règlement de comptes entre quelques gardiens de la tradition ancestrale et d'autres qui ont cru pouvoir toucher de l'argent pas très propre au mépris des us et coutumes dogons.
Cette simplicité apparente cache quand même quelques pages absolument superbes quand le commissaire de la capitale interroge les vieux du coin (le Devin puis le Grand Hogon du village) : de véritables joutes oratoires toutes en subtilités, en non-dits et sous-entendus, véritables parties de cache-cache où il s'agit de parler sans dire, de reconnaître sans avouer, ...
Précipitez-vous au pays Dogon, un des plus beaux voyages qui puissent être, puis sur les bouquins de Moussa Konaté pour prolonger la visite.
On essaie de voyager plutôt souvent et plutôt partout : mais on est bien forcés de constater qu'une fois attrapés, l'Afrique noire ne nous lâche plus. On pense retourner au pays Dogon l'an prochain, à la saison des pluies cette fois, histoire de surprendre le Mali verdoyer.
D'autres enquêtes du commissaire Habib nous feront patienter d'ici là.


Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
Points policier édite ces 265 pages en poche qui datent de 2006.
Sylvie, Sophie, Katell, Valdebaz et le Bibliomane en parlent. D'autres avis sur Critiques Libres.
Pour voyager pour de vrai : 1, 2, 3.

lundi 7 septembre 2009

Fakirs (Antonin Varenne)

Un petit crochet côté polar.

Les éditions Viviane Hamy pourraient bien nous refaire le coup de Fred Vargas ... avec Antonin Varenne et son roman Fakirs.
Avec comme nouveau héros, un flic tout à fait parisien et tout à fait impossible comme son collègue Adamsberg : Guérin , un flic de la PJ (celle du Quai des Orfèvres), relégué dans un placard (au sens propre comme au figuré) après une sombre histoire avec des collègues (des ripoux ?), désormais chargé des enquêtes sur les suicides (c'est gai !), l'esprit tourmenté à la recherche de connexions secrètes pour expliquer notre monde inexplicable, attifé d'un imper jaune (à côté duquel celui de Columbo aurait l'allure d'un smoking), toujours à se gratter le cuir chevelu jusqu'au sang quand il réfléchit, ...
Il est affublé au bureau d'un adjoint pas très futé qui vient bosser en survêtement de foot (c'est pour dire !) et, à la maison, d'un perroquet qui l'accueille avec des "tu rentrrres taaard !" en imitant la voix de sa regrettée maman (elle exerçait le plus vieux métier du monde).
Antonin Varenne excelle à rendre vivants ses personnages improbables, insolites : le duo de flics, des collègues nécrophiles, le gardien de nuit du Luxembourg et son chien Mesrine, un baba-cool qui se promène place de la Concorde avec un arc, une artiste peintre allemande qui se jette nue et recouverte de peinture contre les murs, la patronne homo d'un club sado-maso du quartier latin, quelques paysans du Lot, de gays américains à Paris, ...
Son écriture est propre et nette, avec du mordant et de l'incisif mais sans les agaçantes fioritures dont la sphère littéraire française est coutumière.
Dans cette ambiance un peu déjantée on imagine bien que l'intrigue policière gentiment emberlificotée se promène et nous égare, va et revient, nous balade de ci et de là, à l'insu de notre bon gré !
Comme le suggèrent titre et couverture, on a donc affaire à un américain sado-maso qui s'écorche et se perce sur scène, jusqu'à ce qui ressemble fort à un suicide en direct-live. Et qui dit suicide, dit Guérin qui sort de son placard de la PJ.
L'ami américain baba-cool sort de sa retraite du Lot et l'ambassade de sa réserve ...
Avouons que ce côté américain du bouquin semble bien décalé et qu'on serait bien resté cloîtré dans le grenier du Quai des Orfèvres avec Guérin et son collègue ahuri, à cogiter des "adamsbergueries" (cf. ici) sans queue ni tête sur les saisons et les horaires des suicides à Paris.

[...] C'était l'heure où la ville s'accorde un répit, une petite demi-heure pendant laquelle rien ne bouge. Quatre heures du matin. Guérin savoura le calme, ce moment suspendu où même la mort faisait une pause. Les suicides, à cette heure de la nuit, étaient exceptionnels. Les suicidés de quatre heures du matin étaient pour la plupart des individus sans antécédents, sans histoires, frappés par une révélation violente qu'ils n'avaient pas anticipée, et ne souffrant aucun délai.

Un bouquin à deux facettes, comme si Varenne avait hésité entre un clone de Fred Vargas et un thriller branché actualité.
Reste le plaisir de la découverte : un nouvel auteur (c'est quand même son 2° ou 3° bouquin), un style et une écriture solides, un personnage, ... assurément un filon à suivre !


Pour celles et ceux qui aiment l'acupuncture.
Viviane Hamy édite ces 284 pages qui datent de 2009.
Moisson Noire en parle, comme Black Novel et Serial Lecteur

vendredi 4 septembre 2009

BD : L’encre du passé

Estampes japonaises.

On avait découvert le dessinateur Maël avec Les rêves de Milton dont on avait parlé ici-même fin 2008.
Voici de nouveau cet artiste peintre dans une japonaiserie écrite par Antoine Bauza : L'encre du passé.
Dans les Rêves de Milton, les aquarelles de Maël formaient une alliance subtile avec les éléments liquides qui imprégnaient le scénario : pluies et larmes, boues et débâcle des États-Unis après la crise de 29.
Avec les estampes japonaises de l'Encre du passé, l'alchimie est encore plus évidente mais tout aussi réussie. Les paysages humides des montagnes et les transparences des paravents trouvent ici sous le pinceau de Maël, une profondeur inégalée.
Côté scénario, bravo à Bauza pour avoir su construire sur un seul album (chose rare aujourd'hui avec la mode des séries à rallonges) une histoire profonde et intimiste : un maître es calligraphies, au passé tourmenté, s'entiche d'une petite sauvageonne chez qui il a su détecter la maîtrise du pinceau. La fillette l'accompagne jusqu'à la capitale, Edo l'ancienne Tokyo, où il la remettra entre les mains d'un maître es peintures.
Quinze ans plus tard, la jeune femme se retrouve en mal d'inspiration et son vieux maître es peintures se meurt : elle repart à la recherche du calligraphe de ses débuts.
Tout cela est mené au rythme lent de la marche dans les montagnes, au rythme lent de l'apprentissage du difficile art d'écrire ou de peindre, un éternel recommencement.
Dans cette zénitude s'accomplissent scénario de Bauza et dessin de Maël au point que certaines planches se passent même de tout texte ou dialogue : les caractères fouillés des personnages et les expressions travaillées de leurs visages se répondent.
Un des plus beaux albums de l'année.
Le dossier de Dupuis comporte une dizaine de pages de l'album.


Pour celles et ceux qui aiment les beaux arts.
ActuaBD et Krinein en parlent.

jeudi 27 août 2009

Le sauveur (Jo Nesbo)

Sauve qui peut !

Le dernier Jo Nesbo, Le bonhomme de neige, nous avait laissé un arrière-goût de déception tant le maître norvégien es polars nous avait habitués à du bon, du très bon.
Ouf, la veine n'est pas tarie : Le sauveur renoue avec les meilleures heures de l'inspecteur Harry Hole.
C'est du pur Jo Nesbo, noir et désespéré à souhait.
Ça démarre on ne peut plus glauque entre un faux suicide de junkie et un viol dans les rangs de l'Armée du Salut.
[...] " Tu dis un seul mot, et je te taille en pièces " chuchota-t-il.
Et elle ne dit jamais un seul mot. Car elle avait quatorze ans, et elle était sûre que si elle fermait les yeux très fort et se concentrait, elle verrait les étoiles à travers le toit. Dieu avait le pouvoir d'accomplir ce genre de choses. Si seulement Il le voulait bien.
Mais, comme chacun sait aujourd'hui, Dieu est très occupé et n'est que très rarement à l'écoute de ses ouailles ...
[...] " Mais quand Dieu ne fait pas son boulot, il faut bien que quelqu'un d'autre le fasse. "
Alors c'est Le Sauveur qui s'y colle.
Un croate qui a gagné son surnom pendant le siège de Zagreb en rampant sous les chars serbes pour leur coller une mine aux fesses. Et qui depuis, s'est recyclé en tueur à gages, choisissant soigneusement les causes à sauver, accordant le salut éternel avec une efficacité toute professionnelle.
Bien sûr ça dégénère et l'ami Harry Hole devra démêler tout cela sans s'y mêler lui-même, enfin pas trop.
Un milieu original que cette Armée du Salut, décrite ici comme une secte obsédée par le "salut" de ses junkies, une famille trop unie où la loi du silence prime coûte que coûte, et qu'on ne s'attendait guère à retrouver dans ce pays nordique, riche et modèle ...
[...] Et n'était-ce pas un constat d'échec criant pour la démocratie sociale la plus réussie - tout au moins la plus riche - du monde que d'autoriser que la drogue et l'argent puissent changer de main au grand jour, en plein cœur de la capitale ?
Un excellent épisode, on l'a dit, où Jo Nesbo nous promène par le bout du nez de Zagreb à Oslo (avec même une petite virée à Paris !).
Et où les fans de la série découvriront de nouvelles ramifications de la corruption qui gangrène la police d'Oslo depuis le trafic d'armes de l'affreux Waaler, mis à jour dans les épisodes précédents.


Pour celles et ceux qui aiment les contes de Noël.
Folio policier édite ces 670 pages en poche qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites du norvégien par Alex Fouillet.
Le Golb en parle. D'autres avis sur Critiques Libres.

samedi 18 juillet 2009

BD : L’île sans sourire

Les pêcheurs ont la vie dure.

Jolie découverte que cette Île sans sourire, une histoire aux parfums de soupe miso écrite par ... un uruguayen, Enrique Fernandez.
Amateurs de Miyazaki précipitez-vous sur cet album ! Une japoniaiserie savoureuse, ... encore que l'histoire pourrait se passer ici ou ailleurs.
Un dessin proche de l'animation (l'auteur en vient, parait-il) et un conte onirique peuplé de créatures inquiétantes ou délicieuses.
Un triste géologue torturé par son passé débarque sur l'île de Yulkukany. Il y rencontre une étrange petite fille, Eli, seul rayon de soleil (et seul sourire) sur cette île sombre où les familles de pêcheurs ont la vie dure.
Leur rencontre nous vaudra quelques planches superbes.
Comme cette version améliorée des roses et des choux :

[...] Pendant que les hommes sont en mer, les femmes se mettent à grossir pour faire de la place dans leur ventre aux graines de bébés. Les graines de bébé se trouvent dans les entrailles des baleines. On les plante à l'intérieur des femmes, et là, elles poussent et deviennent des personnes. Mais maintenant il y a moins d'enfants à Yulkukany parce qu'on ne pêche plus de baleines depuis longtemps, et les graines de bébés, on ne les trouve que dans les gros poissons, comme les thons.

Ou encore une planche magnifique (qu'on ne vous dévoilera pas) qui met en scène des fleurs, des oiseaux et la petite Eli (décidément, il est encore question de graine !) :

[...] Pour protéger leurs graines contre les oiseaux des alentours, les fleurs ont construit un grand bouclier. Elles savent que quand il y a de l'orage, il y a beaucoup de vent. Alors, quand elles entendent le tonnerre qui se rapproche et qui résonne de plus en plus, elles projettent leurs graines le plus haut possible. Les fleurs comptent sur le vent pour emporter les graines loin des oiseaux et faire pousser d'autres champs de fleurs ailleurs. De leur côté, les oiseaux en profitent pour se nourrir et apprennent à leurs petits à voler sans avoir peur de l'orage. C'est merveilleux, non ?

Bientôt apparaîtront quelques créatures fantomatiques que l'on croit sorties tout droit, on l'a dit, du bestiaire de Miyazaki.
Un bel album auquel il manque peut-être un souffle épique, un rythme un peu plus soutenu ou plus fortement tenu, pour nous emporter définitivement sur Yulkukany.
De quoi nous faire saliver en attendant le prochain voyage de ce prometteur Enrique Fernandez.
Des planches extraites de l'album ici, et .


Pour celles et ceux qui aiment les créatures des îles.
ActuaBD, SudOuest et MadMoiZelle en parlent. Virginie partage notre avis.

jeudi 9 juillet 2009

Ténébreuses (Karin Alvtegen)

Histoire de famille.

Cette suédoise, Karin Alvtegen, est donnée comme l'alter ego féminin d'Henning Mankell, maître es polar nordique.

Il est pourtant difficile de classer ce bouquin, Ténébreuses, parmi les policiers.
Pas d'enquête, pas de flic, pas vraiment de cadavre et presque pas de meurtrier.
C'est tout juste si l'on évoque effectivement un cadavre enfoui dans les mémoires, un cadavre dans un placard, comme on dit.
Car c'est d'une histoire de famille qu'il s'agit. Une sombre histoire de famille.
Une famille où, de père en fils et de fils en petit-fils, une chape de plomb pèse sur les âmes.
Une chape de compromissions et de lâchetés, de fuites et d'abandons, d'égoïsmes et de sacrifices, de trahisons et de mensonges.
Une famille presque normale quoi !
La famille d'un écrivain réputé (jusqu'au prix Nobel) qui aura tout sacrifié à son œuvre.
L'auteur fameux est au crépuscule de sa vie, la gouvernante de la maison vient à décéder.
Commence alors une lente exhumation des secrets enfouis dans les placards de la maison.

[...] « Bon. Ainsi soit-il, maintenant tu es au courant. Le mieux pour nous tous est que cela reste dans la famille, c'est pas quelque chose dont on a à parler. »
Les épaules de Jan-Erik arrêtèrent immédiatement de se soulever. Lentement, il se redressa et elle aurait préféré éviter de recevoir le regard qu'il lui donna. Puis il se leva, entra dans le salon et récupéra le papier. Continua vers l'entrée et sans qu'un mot fut prononcé, il disparut par la porte. Alice regarda sa montre. L'émission de télévision qu'elle avait attendue allait bientôt commencer. Pourquoi ressasser des souvenirs qui de toute façon ne servaient à rien. Intacts, ils reposaient mieux là où ils étaient.
Elle retourna vers le canapé et s'arma de la télécommande.

Le roman est habilement construit qui entremêle les flash-backs du passé et les tâtonnements du présent et qui, à chaque tour de roue, fait avancer la compréhension de la spirale infernale.
Au fil des pages, on tourne autour des secrets qui gangrènent depuis des années les relations chez ces gens-là.
Mais il faudra attendre les dernières pages pour retrouver la mémoire de l'horreur.
Mais ce n'est pas tout, encore quelques lignes et une autre horreur se dévoile.
Et une troisième, pire encore !
Dans les derniers chapitres, tout s'enchaîne et les personnages basculent un à un dans l'abime. Brrrr.
Noir, c'est noir. Ce qui finalement justifie la couverture et le titre français.


Pour celles et ceux qui aiment les cadavres dans les placards.
Points édite ces 349 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites du suédois par Magdalena Jarvin.
Amanda en parle, Antigone et Clochette également. Même les nanas givrées en causent.

mercredi 8 juillet 2009

La trahison de Thomas Spencer (Philippe Besson)

Faux-frères.

Thomas et Paul sont nés le même jour et s'ils ne partagent pas les mêmes parents, ils partagent toute leur enfance, leur adolescence.

[...] Je crois que si Paul et moi nous sommes autant attachés l'un à l'autre, c'est parce qu'il nous a manqué quelqu'un : à lui un frère, à moi un père.

Deux faux-frères qui partagent toutes les choses de la vie, même les premières amours.

[...] D'après ce que j'en savais, il revenait aux garçons de séduire les filles. Ils jouaient les durs tandis qu'elles faisaient de simagrées. Ils s'emportaient lorsqu'à leur première tentative ils se faisaient éconduire, et abdiquaient tout machisme dès qu'elles consentaient à les laisser approcher. À la fin, l'affaire était faite. Ils étaient amoureux, le seraient pour la vie. Et ça durait une semaine.
Néanmoins une semaine d'amour fou, c'étaient des mois à avoir des trucs à raconter aux copains. Sans compter tout ce qu'on inventait.

Jusqu'à, plus tard, La trahison de Thomas Spencer.
Philippe Besson nous emmène aux US, pour y faire du tourisme : la vie de Thomas et Paul se confond avec l'Histoire récente des États-Unis.

[...] Comme j'ai le goût des dates et que je crois depuis longtemps que l'Histoire, celle qui s'écrit avec une majuscule, nous accompagne dans les grandes étapes de notre vie, j'ai tendance à envisager que ce sont les évènements du dehors qui nous fournissent des repères et décident même parfois du cours de nos existences.

Une thèse qui nous vaut la rétrospective photo de l'Histoire yankee en accéléré : Enola Gay, la guerre de Corée, le MacCarthysme, Eisenhower, le choc du premier Spoutnik russe, Castro, Kennedy et le Vietnam ou Marylin, les missiles de Cuba, ... tout y passe.
Un procédé un peu artificiel, un peu appuyé, mais quand même plutôt sympa et sans doute très frenchy : notre vision touristique de l'Histoire US.
Quant à l'histoire, celle avec un petit "h", celle des deux garçons, on préfère leur enfance et adolescence car l'entrée dans l'âge adulte et bientôt la fameuse trahison de Thomas Spencer, renouent avec les clichés méli-mélo-romanesques, de manière un peu décevante.


Pour celles et ceux qui aiment les US vus d'ici.
Julliard édite ces 265 pages qui datent de 2009.
Biblioblog et Virginie en parlent.  Le site de l'auteur.

dimanche 5 juillet 2009

BD : Chute de vélo


La vie ordinaire des gens ordinaires.

On a découvert il y a peu, le destin (enfin, la première partie du destin) de Lulu femme nue d'Étienne Davodeau.
De quoi nous inciter à découvrir d'autres BD de cet auteur, comme cette Chute de vélo.
Encore une histoire ordinaire de gens ordinaires : à la fin de cet album, on peut lire une interview de l'auteur qui explique justement ses partis pris en matière de scénario composé de scènes vues, entendues ou vécues.
Avec cette chute de vélo, on retrouve une famille et des amis (ambiance proche de Lulu) en semi-vacances dans la maison de la mamie. La vieille mamie souffre d'Alzheimer, il faut remettre en ordre la maison avant la vente.
D'autres personnages, des vrais gens, entrent en scène, on devine quelques secrets, ...
Comme dans Lulu, un beau portrait de femme (ici, Jeanne la fille de la mamie).
Comme dans Lulu, un montage dynamique qui fait s'entrecroiser les histoires, les moments et les personnages, comme pour nous tenir en haleine.
C'est tout. Une histoire qui aurait pu être celle de votre belle-sœur l'été dernier.
C'est tout mais c'est tout le charme de ces histoires simples d'Étienne Davodeau.
Dont on va continuer d'explorer les albums : Les mauvaises gens entre dans la PAL.
Une planche de la Chute de vélo.


Pour celles et ceux qui aiment les vrais gens.
Le site officiel. PlaneteBD en parle.

vendredi 3 juillet 2009

Little bird (Craig Johnson)


Le cri du flocon dans les montagnes.

Après une virée dans les parcs de l'Utah, après les polars de William G. Tapply, après ceux de Tony Hillerman, après le billet d'Amanda, ... on ne pouvait laisser passer la sortie d'un nouvel auteur : Craig Johnson et son bouquin Little Bird.
L'occasion de poursuivre notre théorie (!) élaborée récemment à l'occasion du billet sur James Lee Burke et sa Brume électrique, et qui veut opposer les flics des villes aux flics des champs.
Walt Longmire, le shérif de Craig Johnson est un flic des champs.
Ou plutôt des montagnes, celles du Wyoming, et Walt Longmire c'est un peu l'autre côté, le côté "blanc", de Leaphorn, le flic navajo de Tony Hillerman : Walt Longmire côtoie les indiens cheyennes.
Walt, est un shérif un peu nonchalant qui traverse le roman sans trop y croire et on espère avec lui que l'enquête chaotique continuera d'avancer toute seule, le laissant savourer la paix de ses montagnes enneigées depuis sa véranda.
Un flic des champs, on vous le dit.

[...] À un moment, plongé dans mes réflexions, je vis un petit flocon tout rond traverser mon champ de vision, se poser contre l'un des blocs de ciment et disparaître. Il y en avait d'autres, maintenant, qui flottaient doucement dans la fraîcheur de l'air nocturne. Les scientifiques disent que les flocons, en tombant dans l'eau, font un bruit, comme le gémissement d'un coyote; le son atteint son apogée puis décroît, le tout en environ un millième de seconde. Ils ont découvert ça quand ils ont utilisé un sonar pour repérer les migrations des saumons en Alaska. Les flocons de neige faisaient tellement de bruit que les signaux émis par les poissons étaient inaudibles et l'expérience dut être abandonnée. Le flocon flotte sur l'eau, et il y a peu de bruit en dessous; mais dès qu'il commence à fondre, l'eau monte par capillarité. On suppose qu'il y a des bulles d'air qui sont émises par le flocon, capturées par l'eau qui monte. Chacune de ces bulles vibre en essayant d'atteindre l'équilibre avec son entourage et émet des ondes sonores, un cri si faible et si aigu qu'il est indétectable par l'oreille humaine.

Mais bien sûr un crime viendra troubler la paix des montagnes.
Un blanc est assassiné. Un blanc qui avait violé une jeune indienne il n'y a pas si longtemps. Vengeance ?
Oui, vengeance, puisque le titre en VO c'est Cold dish ... mais bien sûr, une vengeance peut en cacher une autre.
La prose de Craig Johnson est simple et directe, sans fioritures et avec pas mal d'humour.

[...] Je lui avais posé des questions sur Jim et elle m'avait dit qu'il était parti dans le Nebraska chasser avec des amis, chasser l'oie. Son ton était hésitant et j'étais certain qu'il y avait quelque chose à creuser, là. Alors, j'avais utilisé un de mes vieux truc de flic et je lui avais demandé s'il n'y avait pas quelque chose qu'elle voudrait me dire. Elle avait utilisé un de ses vieux trucs de mère et m'avait répondu non. Les trucs de flics ne font pas le poids devant les trucs de mère.

Ou encore :

[...] - Lucian, fais moi plaisir, ne descends personne.
Il actionna la pompe du Remington et fourra une balle de calibre .12 dans la chambre.
- Y'a rien de mal à descendre des gars, tant qu'on descend les bons.

On reste juste un petit peu sur notre faim - à force d'être gâté avec du très bon, on devient difficile - vu qu'on a moyennement adhéré au personnage de Walt Longmire, le shérif. Alors que les personnages secondaires sont plutôt bien dessinés, le héros semble, lui, comme manquer d'épaisseur (même s'il a un peu d'embonpoint !).
Rien à voir avec les flics de Tony Hillerman, par exemple, qu'on serait prêt à reconnaitre dans la rue si on venait à les croiser.
C'est le premier épisode (en français du moins) et on espère que tout cela gagnera en maturité.
Une premier essai de lecture prometteur, à suivre.
Le chapitre 1 est accessible sur le site de l'éditeur, ici-même.


Pour celles et ceux qui aiment les paysages de l'ouest.
Gallmeister édite ces 409 pages qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites de l'américain par Sophie Aslanides.
L'avis d'Amanda, celui de Yann, celui d'Incoldblog et d'autres sur Critico-Blog.

dimanche 28 juin 2009

Le poète (Michaël Connelly)

Serial thriller.

Notre teenageuse maison découvre Connelly et il fallait donc qu'on relise à nouveau les premiers de la série noire, à commencer par l'un des plus réputés : Le poète.
Même si le détective Harry Bosch n'est pas encore aux commandes de l'enquête (on découvre quand même Rachel Walling du FBI), c'est du polar, du vrai, du bon, du béton : une histoire de serial-killer comme on les aime.
Pas grand chose à voir, cependant, avec la future série des Harry Bosch : Le poète reste un (très) bon thriller mais depuis, Michael Connelly a très largement dépassé ce premier stade.
Le poète signe ses crimes d'un vers extrait des œuvres d'Edgard Poe. Et apparemment ses doubles crimes : celui d'un enfant (on évoque les milieux pédophiles mais sans complaisance heureusement) et puis celui du flic qui était chargé de l'enquête et dont la mort est maquillée en suicide.
[...] - S'il existe un seul meurtrier, qui est la véritable cible ? demandai-je, comme si je me parlais à moi-même. La première victime ou l'enquêteur ?
Le V reparut sur le front de Washington.
- Peut-être a-t-on affaire à un type qui veut tuer des flics. C'est ça son objectif. Alors, il se sert du premier meurtre - Smathers, Lofton - pour attirer sa proie. C'est-à-dire le flic.
Je regardai autour de moi. Le fait de prononcer ces paroles à voix haute, même si j'y pensais depuis que j'avais pris l'avion pour venir ici, provoqua en moi un frisson glacé.
- Effrayant, hein ? dit Washington.
- Oui. Terrifiant.
- Et vous savez pourquoi ? Parce que si tel est le cas, il y a forcément d'autres victimes. Chaque fois qu'un flic est supposé s'être suicidé, l'enquête est bouclée en quatrième vitesse. Toutes les polices ont hâte de liquider ce genre d'affaires. On ne se pose pas trop de questions.
Et ben nous, on s'en pose des questions, et tout au long du bouquin et jusqu'à la dernière page !
L'un de ces flics assassinés avait un frère journaliste : c'est lui qui lève le lièvre et s'accroche aux basques des agents du FBI (dont la fameuse Rachel) en quête du scoop de l'année.
C'est parti, on ne lâche plus ni l'enquête, ni le bouquin.
[...] Mon frère m'avait expliqué un jour sa théorie du seuil limite. Chaque flic, disait-il, possédait une limite, mais cette limite lui était inconnue jusqu'à ce qu'il l'atteigne. Sean parlait des cadavres. Il était persuadé qu'un flic ne pouvait en supporter qu'un certain nombre et que ce nombre variait en fonction de chacun. Certains atteignaient rapidement la limite. D'autres assistaient à vingt morts violentes sans même l'approcher. mais pour tout le monde, il y avait un seuil. Et quand celui-ci était atteint, c'était fini.
Insistons quand même pour dire que ça ne vaut pas la série des Harry Bosch.

Pour celles et ceux qui aiment les serial thriller.
Points policier édite ces 543 pages qui datent de 1996 en VO et qui sont traduites de l'américain par Jean Esch.


mardi 23 juin 2009

BD : Okko


L’eau, la terre, l’air, …

Après le cycle de l'eau (2 tomes) et le cycle de la terre (2 autres), le premier volume du cycle de l'air vient de sortir : la série Okko s'étoffe sous la plume de Hub (Humbert Chabuel).
Les dessins sont plutôt sympas (deux belles planches de la BD : ici et ) et savent mettre en valeur les japoniaiseries dont nous sommes friands.
Le cycle de l'eau nous valait quelques beaux paysages d'îles, de bateaux et même de châteaux suspendus. Le cycle de la terre nous emmenait en montagne à la découverte de mystérieux monastères accrochés à flanc de rochers.
Le cycle de l'air nous emporte dans une vallée où soufflent des vents magiques, les kamikazé (les vents des kamis - les vents des dieux), comme ceux qui jadis, protégèrent le Japon des invasions maritimes du Khan mongol.
Dans cette BD, la petite équipe qui accompagne le sieur Okko est plutôt amusante : un moinillon porté sur le saké qui invoque les kamis un peu trop facilement, un féroce guerrier aux forces surnaturelles qui, comme dans les jeux vidéos, met plusieurs planches ... à récupérer d'une attaque ennemie, ...
et l'humour qui pimente les dialogues est plutôt bienvenu qui fait qu'on ne se prend pas trop au sérieux.
On attend la suite du cycle de l'air impatiemment, d'autant que dans ce nouvel épisode, le sieur Okko qu'on avait accompagné durant les quatre premiers tomes, perd la face lors d'un duel contre un bunraku de combat. Et quand on dit "perdre la face", il faut comprendre que sa face, proprement détachée du cou par le tranchant d'un sabre, roule à terre ... que se passe-t-il donc ?
D'autres planches de la BD sur le site officiel.


Pour celles et ceux qui aiment que les kamis les accompagnent.
PlaneteBD en parle.

jeudi 18 juin 2009

BD : Carthago


Les dents de la mer.

Cette fois Christophe Bec laisse les pinceaux à Éric Henninot et prend les commandes du scénario.
Coïncidence ou air du temps, on retrouve dans Carthago, une fable écolo qui rappelle un peu le cycle de Léo (Aldébaran, Bétélgeuse et Antarès) mais une fable qui en serait la face sombre, le côté obscur.
Au fin fond du Pacifique, une plate-forme de forage off-shore perce par erreur une grotte sous-marine géante qui abritait des monstres fossiles auprès desquels les tyrannosaures faisaient figure de gentils toutous : des bancs de mégalodons (l'ancêtre géant du requin, avec des dents grosses comme notre tête) sont lâchés dans les mers ... de quoi attiser les peurs, les convoitises, et toutes sortes d'aventures, d'autant que les grosses bébêtes semblent cacher bien d'autres mystères encore (on parle d'Atlantide, on croise une jeune fille à branchies - tiens comme dans Antarès justement, ...).
On plonge dans une sorte de Jurassik-lac.
Les deux premiers tomes de la série plantent le décor (et quelques crocs aussi) avec différentes histoires qui démarrent ici ou là et qui s'entrecroisent comme dans un thriller américain : dans un lac de l'Aveyron, dans le lagon australien, dans le golfe de Djibouti, dans le Pacifique, et même au Tibet ou dans les Carpathes, ...
Un montage plutôt dynamique, très cinéma.
Les requins de la finance qui président aux destinées de la plate-forme de forage (qui s'appelle Carthago) préfèrent ne pas suspendre leurs activités nocives ... alors, est-ce que Carthago delenda est ? ... on attend la suite avec impatience.
Une planche ici, en guise d'amuse gueule.


Pour celles et ceux qui aiment les grosses bêtes.
D'autres planches chez Coolture. PlaneteBD en parle.

samedi 13 juin 2009

Monstrueux (Natsuo Kirino)

Trop belle pour toi.

On avait été emballé (étonné puis emballé) par le précédent roman de Natsuo Kirino : Out, qui avait même terminé sur notre podium l'an passé.
Monstrueux, pourtant plus récent, s'avère une demi-déception.
Est-ce dû à la traduction de seconde main (une traduction de la version anglaise elle-même traduite du japonais) ? Est-ce dû à la construction du roman, pas toujours homogène, à ses quelques longueurs ?
On retrouve pourtant les caractéristiques des romans de Natsuo Kirino : histoire contée à plusieurs voix, histoire ordinaire de l'horreur quotidienne, histoire de femmes malmenées dans le Japon d'aujourd'hui.
Monstrueux (Grotesque en VO), raconte la vie de trois femmes : deux sœurs et une amie de collège. Les deux sœurs sont métis (le père est suisse) et l'on effleure le racisme nippon. La sœur cadette est l'incarnation de la beauté et cela lui sera fatal.
Le sort de la sœur ainée et de l'amie d'école ne vaudra guère mieux et toutes les trois finiront dans la prostitution au terme d'une lente mais inexorable descente aux enfers.
La vie de ces trois adolescentes qui deviendront femmes et finiront prostituées est emplie de haine, de mensonge, de noirceur, de jalousie, de rancœur, ... brrr.
[...] - Tu n'as jamais souhaité qu'elle meure, ta sœur ?- L'idée ne me quitte jamais. Mais il y a d'autres gens que j'aimerais voir mourir avant elle !- Comme qui ?Il était parfaitement sérieux.Qui j'aurais aimé voir mourir ? Ma mère, Kamei, le directeur du bureau des recherches, des tas de gens en fait, pensai-je. Il n'y a personne que j'apprécie vraiment. Et personne ne m'a jamais aimée, me dis-je soudain.
Amoureux des intrigues policières, passez votre chemin.
C'est glauque voire trash et on persiste à croire que le pessimisme très noir de Natsuo Kirino n'est qu'un petit reflet obscur du Japon.

Pour celles et ceux qui aiment les curiosités.
Points édite ces 717 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Vincent Delezoide.
L'ombre du polar en parle, et plutôt bien, Cottet aussi.

mercredi 10 juin 2009

BD : Lulu femme nue


La vie ordinaire des gens ordinaires.

Qu'est-ce donc qui fait le charme prenant de cette BD qui, mis à part son titre un peu racoleur, ne paie pas de mine ?
Des dessins pas tape-à-l'oeil pour deux ronds, une histoire ordinaire de gens ordinaires, ... mais alors qu'est-ce donc qui fait qu'une fois en mains, on ne peut plus la lâcher ?
Même à l'occasion d'une petite relecture par ci ou par là, nous voici happés par le destin de Lulu femme nue
Mystère et surtout magie de l'auteur-dessinateur, Etienne Davodeau.

L'histoire de Lulu est pourtant des plus banales : délaissant la recherche d'emploi, le mari un peu beauf (ouais, beaucoup), les enfants, les amis et sa vie ordinaire, Lulu plaque tout son petit monde et s'offre une escapade ...
L'astuce du scénario consiste à nous raconter cela par bribes, qu'on découvre peu à peu au cours d'une soirée qui réunit les amis de Lulu : petit à petit, se reconstitue la fugue de Lulu et peu à peu, on découvre qui se cache derrière Lulu.
Le dessin est doux mais l'histoire est amère, on lit et on relit ce premier épisode et on ne sait toujours pas ce qui peut faire le charme prenant de cette BD !
Vivement la suite ...
En attendant, une autre BD de cet auteur, Chute de vélo, est entrée dans la Pile À Lire !

Pour celles et ceux qui aiment les vrais gens. 
Le site officiel. PlaneteBD en parle.

vendredi 5 juin 2009

Dans la brume électrique … (James Lee Burke)

Au fond du bayou.

Merci, merci à Bertrand Tavernier. Deux fois merci.
Merci pour nous avoir donné le film Dans la brume électrique il y a quelques jours.
Merci pour nous avoir fait connaître James Lee Burke et son roman Dans la brume électrique avec les morts confédérés.
Dans notre billet sur le film, on parlait d'un montage très «livresque» (déroutant dans les premières images) et le bouquin s'avère particulièrement fidèle au film !
C'est rare qu'on procède dans ce sens-là. D'habitude on préfère lire avant de voir : le ciné impose ses images, ses sons et «referme» le champ des possibles que la lecture laisse grand ouvert.
Mais là, forcément, on ne pouvait que suivre Tavernier et découvrir James Lee Burke qu'on ne connaissait pas jusqu'ici, faute de goût impardonnable.
Car, assurément, voilà un excellent polar.
Dans la plupart des standards du genre (Connelly, Mankell, Indridason,  ...), on retrouve des flics, des pros, englués jusqu'au cou dans la fange nauséabonde de nos grandes villes modernes : ce sont nos égoutiers, ils sont nés dedans, ils y laisseront leur peau sans doute, peut-être n'ont-ils même pas eu droit à une âme, ...
À l'opposé, chez Hillerman, William G. Tapply, ou ici James Lee Burke, on a affaire à des flics ou des demi-flics, solidement ancrés dans leur "campagne rurale" (les réserves navajos, le Maine, le bayou, ...) et, avec une certaine nonchalance, ils tentent de chasser d'un revers de main l'écume nauséabonde qui (venue sans doute des villes ?) dérange la communion avec la nature.
En quelque sorte, le flic des villes (celui qui fait nos poubelles) et le flic des champs (celui qui défend son territoire).
Bon assez pontifié, revenons à nos confédérés dans la brume du marais.
À New Iberia près de La Nouvelle-Orléans, la torpeur étouffante du bayou est seulement troublée de temps en temps par les orages et ouragans venus du Golfe du Mexique. Jusqu'à ce que l'on retrouve un, puis deux, cadavres de jeunes filles sauvagement mutilées.
Dans le même temps, les notables de la petite bourgade se réjouissent de voir revenir au pays un enfant pas sage mais avec les milliers de dollars utiles à la production et au tournage d'un film. Même s'il s'agit d'argent sale puisque l'enfant prodigue est devenu un gangster notoire.
Avouez qu'il y a là de quoi troubler la paix que croyait avoir bien mérité Dave Robicheaux !
[...] À 6 heures le lendemain matin, je pris une tasse de café et le journal que j'emportai sous la galerie et m'installai sur les marches. L'air était frais, bleui par l'ombre sous les arbres et chargé des odeurs de belles-de-nuit en fleur et des coques de noix de pacane qui moisissaient dans la terre humide.
Tout en lisant le journal, m'arrivaient le bruit des bateaux qui quittaient mon ponton et les voix des pêcheurs sur l'eau. Puis j'entendis quelqu'un remonter la pente du jardin au milieu du feuillage, je baissai mon journal et aperçus Mickey Goldman qui se dirigeait à grands pas vers moi comme un homme en quête d'une dispute.
Le bouquin a l'avantage sur le film de faire ressentir les odeurs du bayou mais le ciné avait apporté un petit plus grâce à la musique : le roman est donc à lire avec la chanson du générique qui balance entre blues afro et gigue cajun : la terre tremblante  avec les voix de Dirk Powell et Courtney Granger.
Tavernier/Burke : match nul !

Pour celles et ceux qui aiment le bayou cajun.
Rivages noir ré-édite ces 480 pages qui datent de 1992 en VO et qui sont traduites de l'anglais  par Freddy Michalski.
Eireann, Thom, ... n'avaient pas attendu le film pour découvrir cet auteur. L'ombre du polar dresse son portrait. Un autre site sur son oeuvre.

mercredi 3 juin 2009

BD : Antarès


Fable écolo.

On avait déjà arpenté les rives d'Aldébaran puis les canyons de Bételgeuse.
Nous voici avec toujours autant de plaisir dans les plaines d'Antarès (les deux premiers tomes de cette nouvelle "saison" sont parus).
Cette BD qui pourrait passer pour une aimable bluette (la première série, Aldébaran, évoquait les premières amours adolescentes ... mais depuis les héros ont grandi !), cette BD possède un charme indéfinissable ... à quoi cela tient-il donc ? 
Peut-être le discours gentiment écolo ... sans doute la rêverie de colonisation des exo-planètes ... certainement la faune aux formes douces et aux pelages colorés dont Léo (Luiz Eduardo de Oliveira), l'auteur-dessinateur brésilien, peuple ces lointaines contrées.
Chaque planète est l'occasion de faire défiler un nouveau bestiaire et de renouveler notre coup de cœur. 
Aldébaran (ça date de 1990 !) prenait le temps de planter le décor spatio-temporel dans lequel allait évoluer l'équipe partie à la conquête de ces planètes inexplorées. 
Bételgeuse (en 2000) reprenait le flambeau, le scénario s'étoffait peu à peu, les personnages mûrissaient et de nouvelles bestioles venaient à notre rencontre (ah, les fameux Ium Ium !).
Aujourd'hui, les deux premiers volumes d'Antarès semblent évoluer plus dans l'air du temps : on y parle de secte, de magouilles financières et mercantiles, et l'esprit un peu rousseauiste des premiers volumes s'estompe ...
À suivre ou à découvrir !
Une planche d'Antarès à découvrir ici même.
À quand Les mondes d'Aldébaran en dessin animé ?


Pour celles et ceux qui aiment les drôles de bêtes.
Le site officiel (avec fonds d'écran et animations), une interview de Léo (avec des dessins) et d'autres avis sur Critiques Libres. PlaneteBD en parle.