mercredi 27 mars 2013

BD : Le boucher de Hanovre


Bande de polars 3/3.

Suite et fin de la petite série sur quelques polars en BD ...
... et qui dit polar noir, dit dessins au noir (et blanc) : voilà qui nous change des albums habituels aux belles couleurs léchées et glacées.
Passées les premières réticences, on s'y fait (sans doute l'apprentissage par les mangas !), voire on apprécie, car les dessins sont plutôt bien exécutés.
1 : Le casse
2 : Trouble is my business
3 : Le boucher de Hanovre
Ceux qui veulent poursuivre en noir et blanc reliront peut-être le Piège espagnol ou encore Monster et ne manqueront pas l'excellentissime Maus (mais là on sort du rayon polar).


Et voici le troisième de la série ... noire.
On avait gardé le meilleur pour la faim, puisqu'il s'agit tout simplement de la mise en images de la véridique histoire du Boucher de Hanovre qui dans les années vingt trucida sans doute plusieurs dizaines de victimes.
Notre homme aimait bien les jeunes garçons et les aimait au point de les découper en tranches.
En cette période trouble la Germanie vivait des moments difficiles, et Fritz Haarmann ne manquait pas d'approvisionner fort aimablement ses voisins reconnaissants en viande fraîche(1). Et tout cela quasiment sous les yeux de la police puisque Fritz Haarmann était pratiquement assermenté par les condés de Hanovre pour qui il jouait les indics.
Autant vous dire que les desseins de Herr Haarmann étaient encore plus sombres que les dessins de Isabel Kreitz et les dialogues de Peer Meter qui sont tous deux aux commandes de cette remarquable BD.
Et vous l'aurez compris, mieux vaut attaquer cet album l'estomac vide ... ou au contraire déjà bien rempli ? Enfin, chacun fera comme il le sent(2).
Les dessins justement sont admirables et rendent particulièrement bien l'ambiance glauque des petites rues de Hanovre. Histoire, ambiance, suspense, tueur en série, ... tout est au rendez-vous pour un bon moment de lecture.
L'album se termine par quelques pages sur la vraie histoire (Peer Meter est spécialiste des tueurs en série) et il est fort intéressant de parcourir ces quelques lignes historiques après avoir dévoré la BD, façon de se dire finalement : purée, tout cela était donc bien vrai ...
 
Cliquez sur les liens pour voir des planches de la BD : [1] [2] et la vraie trogne de Herr Haarmann : [3]

(1) - Et ne venez pas me dire que les habitants de Hanovre n'étaient pas assez regardant sur la provenance de leur viande ... c'est pas le moment ! quand on sait ce que vous mangez dans vos raviolis !
(2) - En tout cas faites vos courses avant de lire la BD, histoire de ne pas regarder de travers votre boucher habituel quand il vous proposera ... et avec ça, je vous mets un petit os à moelle ?


Pour celles et ceux qui aiment les bouchers un peu charcutiers.

jeudi 21 mars 2013

BD : Trouble is my business


Bande de polars 2/3.

Suite de la petite série sur quelques polars en BD ...
... et qui dit polar noir, dit dessins au noir (et blanc) : voilà qui nous change des albums habituels aux belles couleurs léchées et glacées.
Passées les premières réticences, on s'y fait (sans doute l'apprentissage par les mangas !), voire on apprécie, car les dessins sont plutôt bien exécutés.
Ceux qui veulent poursuivre en noir et blanc reliront peut-être le Piège espagnol ou encore Monster et ne manqueront pas l'excellentissime Maus (mais là on sort du rayon polar).

Et on continue donc avec une surprise puisque c'est le grand Jirô Taniguchi qui se met au polar ...
On se souvient du mangaka Taniguchi pour son Sommet des dieux ou encore son Quartier lointain.
Mais le voici aux commandes d'une histoire de privé à la Marlowe puisque Trouble is my business est la devise du détective Jôtarô Fukamachi, tout un programme !
Et au travers des différents chapitres (à la manière des mangas et des séries télé : l'héritage, l'adultère, l'enlèvement, ...), tous les codes du polar noir américain sont passés au crible : fric, drogue, sexe, castagnes, femmes fatales et yakuzas patibulaires, ... tout le monde est là.
Ce premier album nous a quand même laissé sur notre faim, peut-être une re-lecture avec le tome suivant ?
Et il faudra encore un peu de patience jusqu'à la semaine prochaine, on a gardé le meilleur pour la fin ...
  
Cliquez sur les liens pour voir des planches de la BD : [1] [2] c'est un manga et ça se lit à l'envers.

Pour celles et ceux qui aiment les privés.

lundi 18 mars 2013

La plage des noyés (Domingo Villar)

Pêche au fantôme.

Chic. Voilà un nouvel auteur espagnol(1) qui vaut le détour par la lointaine Galice, perdue tout au bout de la péninsule, à la fin de la terre(2), entre les eaux du ciel et de l'océan
La plage des noyés : comme le titre l'indique, Domingo Villar nous livre le cadavre d'un pêcheur noyé, échoué sur la plage. Certes, ce n'est pas le premier dans ces contrées où les pêcheurs ont tous perdu un frère, un oncle, un ami dans les naufrages en mer.
Mais ce noyé-là a les mains attachées ...
Et certains pêcheurs évoquent déjà à demi-mots le fantôme du capitaine Sousa, noyé avec son bateau douze ans plus tôt ... Le cadavre d'aujourd'hui faisait partie des rescapés d'hier.
 
[...] Ça c'est le plus curieux de l'affaire. Il y a une bonne dizaine d'années, un bateau de pêche du village, le Xurelo, a fait naufrage. Le capitaine s'est noyé, mais il y a des gens qui affirment avoir aperçu le bateau dans les parages. Ils disent que le patron est revenu pour se venger.
[...] J'ai toujours eu le sentiment qu'il y avait quelque chose d'étrange dans ce naufrage.
- Qu'est-ce qui te le faisait supposer ?
- Rien ...
L'osier du fauteuil  grinça quand l'inspecteur inclina son buste vers l'avant pour écouter. Des années d'interrogatoires lui avaient appris qu'un “ rien ” n'était qu'une pause augurant d'un aveu.
 Au fil des non dits et des silences, l'inspecteur Caldas mène son enquête au ralenti tout en essayant de faire parler les marins du coin. Il aurait presque des allures d'Adamsberg même si le ton est moins à la rigolade que chez Vargas (dès les premières pages il est d'ailleurs rendu hommage à la dame).
Le père de Caldas, lui, a tout largué pour la culture de la vigne (voir Les ignorants) et tient soigneusement à jour le livre des crétins, une sorte de répertoire des pires imbéciles de la région.
L'adjoint de Caldas, c'est Estevez, un gars qui n'est pas du coin et ne croit ni au retour des fantômes ni à la vertu de la patience : il vient d'Arragon, bref c'est une sorte d'alien en Galice.
[...] Ce n'étaient pas les morts qui chagrinaient Caldas, c'étaient les vivants.
 http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifOn se laisse donc balader lentement dans les ports de Galice accrochés aux basques(3) de ce tandem mal assorti.
Et les dialogues laborieux avec les taiseux du coin sont autant de tranches de gâteau à déguster lentement : 
[...] - Vous êtes sûr que l'embarcation que vous avez vue était le Xurelo ?
- Je crois que c'état lui, oui.
- Vous le croyez où vous en êtes certain ?
Le marin garda le silence.
- C'est ce qu'il vous a semblé, disons.
- C'est ça. Moi, il m'a semblé que c'était lui.
- Ce bateau avait-il quelque chose qui vous a aidé à le distinguer des autres ?
- De quoi vous voulez parler ?
- Je sais pas, c'est à vous de me le dire : qu'est-ce qui vous a amené à croire que c'était le bateau en question ?
- Vous le croyez pas ?
- Moi, je suis le policier qui pose des questions.
- Ça, pour sûr, concéda l'homme.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Alors, Bon Dieu, dites-moi ce qui vous a amené à penser que le bateau que vous avez vu était celui du dénommé Sousa.
- J'étais pas en train de vous dire que je l'ai vu ?
Un nouveau soupir.
- Et il ne vous a paru étrange de voir naviguer un bateau qui a coulé il y a des années ?
- Vous, ça vous aurait pas paru étrange ?
 Aaaaaahhh ! Au fil des chapitres et des rencontres, le lecteur attentif devient peu à peu expert en parler-galicien, ce langage étrange où l'on répond à une question par une autre. Le plus curieux étant que visiblement ces gens-là se comprennent et que peu à peu l'enquête avance, mais si.
Entre les petits restos du port et le marché à la criée, l'enquête avance à pas comptés, qu'on voudrait bien ralentir encore, peu pressés que nous sommes de quitter la compagnie de Leo Caldas.
Voilà donc quelques heures assurées de belle lecture, assis sur les galets de la plage, sous la pluie, où Domingo Villar fait la preuve que Montalban n'est pas le seul auteur de polars espagnols !
  
(1) - un autre auteur espagnol de polar est d'ailleurs dans la pile à lire ... à suivre !
(2) - la Galice c'est un peu le finistère ibérique
(3) - nul ! archinul ! et ça n'a même rien à voir, pfff. 

Pour celles et ceux qui aiment les coquillages.
Le livre de poche publie ces 501 pages qui datent de 2002 en VO et qui sont traduites de l'espagnol par
Dominique Lepreux.

D'autres avis sur Babelio et chez Quai du polar.

vendredi 15 mars 2013

Parker - Le casse (Darwyn Cooke)


Bande de polars 1/3.

Que diriez-vous d'une petite série sur quelques polars en BD ?
... et qui dit polar noir, dit dessins au noir (et blanc) : voilà qui nous change des albums habituels aux belles couleurs léchées et glacées.
Passées les premières réticences, on s'y fait (sans doute l'apprentissage par les mangas !), voire on apprécie, car les dessins sont plutôt bien exécutés.
Ceux qui veulent poursuivre en noir et blanc reliront peut-être le Piège espagnol ou encore Monster et ne manqueront pas l'excellentissime Maus (mais là on sort du rayon polar).

Et on commence avec ce qui s'annonçait prometteur : des polars de Donald Westlake adaptés en bulles.
Voici donc en images, Le casse avec l'inénarrable Parker et sa bande de losers.
Le dessin du canadien Darwyn Cooke (décédé en 2016) est plutôt bien vu, noir et orangé(1), aux lignes modernes et agressives, avec un petit air rétro et tout cela convient fort bien à cette histoire de casse monumental où la bande à Parker projette de braquer toute une ville, rien de moins.
Mais voilà, chacun sait (Parker le premier !) que dans les histoires de Donald Westlake, rien ne se passe comme prévu. C'était d'ailleurs écrit dès le départ : Ce coup enfreignait trop de règles. Organisé par un amateur. Dans un cul-de-sac. Mais l'idée séduisait Parker.
L'univers de Westlake est plutôt bien rendu et tout cela se regarde et se lit sans déplaisir aucun mais malheureusement la sauce ne prend pas vraiment, l'histoire ne nous accroche pas tout à fait et finalement cet épisode (il y en a d'autres) ne nous a guère convaincu : sans doute la prose ironique de Westlake est-elle trop verbeuse pour être réduite en bulles ?
À noter : les polars de Westlake sont également repris par Doug Headline.
Réservé aux amateurs donc, les autres devront patienter puisqu'on a bien sûr, gardé les meilleurs pour la fin ... à suivre !
 
Cliquez sur les liens pour voir des planches de la BD : [1]
(1) - on peut se rappeler la Berceuse assassine autre roman noir mais dans un autre style graphique

Pour celles et ceux qui aiment les casses. 
Bulles en parle.

dimanche 10 mars 2013

En souvenir d'André (Martin Winckler)

Allo docteur ?

Tout le monde connait Martin Winckler (surtout depuis la Maladie de Sachs).
Et même si on n'est pas spécialement fans de ces sujets-là, ici, il faut bien avouer que En souvenir d'André est un excellent bouquin.
Un bon vrai roman. Avec même une intrigue un peu mystérieuse, histoire de tenir le lecteur en haleine et donc de toucher le plus grand nombre.
Bien sûr, derrière le roman se cache (à peine !) un nouveau plaidoyer de Martin Winckler pour faire évoluer la médecine et nos mentalités. Puisqu'il est ici question de la douleur et surtout de la ‘fin’, lorsqu'on a besoin de se faire assister pour passer les derniers moments avec encore un peu de dignité humaine.
Alors le médecin qui accepte d'accompagner ses patients jusqu'au bout se raconte. Et les raconte puisqu'il ne se contente pas de les accompagner : il les écoute aussi, il témoigne.
[...] Je croyais qu'André serait le seul.
Et puis l'homme au cœur brisé m'a appelé.
Après lui, j'ai pensé que c'en était fini.
J'avais tort.
Il y en a eu d'autres. Et puis d'autres encore.
Je me suis souvent demandé comment ils s'étaient passé le mot.
Mais on aurait bien tort de réduire ce bouquin au seul message éthico-médical.
C'est bien un roman (et c'est toute sa force de persuasion) sur l'humanité des malades et de quelques médecins.
Un roman sur leur parole.

Pour celles et ceux qui aiment les bons docteurs.
Les P.O.L. publient ces 197 pages qui datent de 2012.
D'autres avis sur Babelio .

mercredi 27 février 2013

Un pied au paradis (Ron Rash)


Nature writing.

Belle découverte que cet auteur américain Ron Rash, qui pose Un pied au paradis.
Et comme il s'agit de son premier roman(1), ça nous promet quelques heures de bonheur à venir.
Ron Rash écrit sur les terres sauvages de l'Amérique et il aurait tout à fait sa place chez un éditeur comme Gallmeister aux côtés de William G. Tapply ou Craig Johnson, parmi les auteurs de nature writing.
Alors comme c'est disponible en poche, faut surtout pas se priver !
Un pied au paradis nous emmène en Caroline du sud, aux débuts des années 50, lorsque les soldats à peine démobilisés reprenaient leurs cultures ...
Nous voici donc sur les terres cherokee, des terres qu'une compagnie électrique va bientôt inonder : chronique d'une fin annoncée, façon déluge et trompettes du jugement dernier.
La montée des eaux est propice au pardon et à l'oubli ...
Sauf qu'il y a des choses qu'on a bien du mal à oublier.
Et c'est un peu la mémoire des uns puis des autres qui remonte à la surface puisque le roman se construit à cinq voix, chacun donnant sa version et un peu plus de vérité à chaque tour de piste : ça commence par presque la fin avec la voix du shérif qui cherche un disparu, renifle un meurtre, soupçonne un assassin mais ne trouve pas de cadavre ...
Ensuite ce sera la voix de la femme, puis celle du mari, puis [chut] ...
[...] La veuve Glendower s'était déjà bien éloignée quand elle s'est retournée.
- J'espère que tu l'as tué, elle a dit. Ou du moins c'est ce que j'ai cru avoir entendu.
Je suis resté à la regarder fixement, la main droite serrée sur le fusil. Et puis j'ai fait deux pas dans sa direction.
- Comment que vous avez dit ? j'ai demandé.
Ma voix n'avait pas plus de force qu'une ombre. Mon corps non plus. Le fusil me paraissait un soc pesant dans ma main.
- Ce serpent, a dit la veuve Glendower. J'espère que tu vas l'tuer.
Elle a tourné les talons et repris sa marche.
Tout au long du récit, alors qu'on s'enfonce dans les mémoires, dans les vies et l'histoire de ces fermiers des terres du sud, la montée annoncée des eaux du barrage résonne comme le refrain d'un choeur antique.
[...] Tu peux pas laisser ce lac recouvrir les ossements [...], a-t-elle dit, d'une voix tremblante maintenant. Les morts sont pas en paix tant qu'y sont pas enterrés comme y faut.
Alors il faudra bien que les derniers fragments de mémoire remontent à la surface ...
La vallée de Jocassee tire son nom cherokee d'une légende : la vallée de la princesse disparue ... Une vallée des disparus qui finira elle-même par disparaître.
Certes il y a meurtre et assassin mais l'étiquette polar serait quelque peu réductrice pour ce roman remarquablement construit, avec une écriture forte et droite. Un très bon moment de lecture.
Vivement le prochain bouquin de Ron Rash : plusieurs ont déjà été traduits.
(1) - un premier roman qui date de 2002 en VO et 2009 en VF

Pour celles et ceux qui aiment les drames champêtres.
Le livre de poche publie ces 316 pages qui datent de 2002 en VO et qui sont (visiblement très bien) traduites de l'américain par Isabelle Reinharez.
D'autres avis sur Babelio et chez Passion Polar ou Kathel.

Si vous aimez le nature writing, suivez le mot-clé et partez aussi :

lundi 18 février 2013

BD : Les ignorants


Du vin ou des bulles ?

On a déjà dit tout le bien qu'on pensait d'Etienne Davodeau et de ses BD, humbles et touchantes.
Le voici qui récidive avec Les ignorants, sans doute la meilleure de ses oeuvres avec Lulu femme nue.
La recette est connue : un dessin tout en douceur, une profonde humanité et une histoire ordinaire de gens ordinaires.
Sauf que là, les deux personnages ne sont pas tout à fait tout à fait ordinaires : l'un est viticulteur en Anjou, élevant avec amour et professionnalisme ses vignes et son vin blanc.
L'autre, c'est Etienne Davodeau lui-même.
Le viticulteur ne connaît rien à la BD.
Le dessinateur ne connaît rien à la vigne.
Alors pendant un an ils vont se faire découvrir, l'un l'autre, leurs deux univers (ah encore une histoire vraie !).
Et c'est cette découverte réciproque que raconte l'album.
Avec eux, on apprend plein de choses sur la vigne et le vin.
Avec eux, on apprend plein de choses sur les albums de BD.
Et on apprend plein de choses sur la profonde humanité qui relie ces deux amis.
>Comme d'habitude la magie Davodeau opère : qu'on soit fan ou ignorant de BD, qu'on soit amateur ou néophyte en oenologie, tout le monde tombe sous le charme de cette histoire ordinaire.
Un très bel album à conseiller à ceux qui aiment le vin, la BD ou qui sont ignorants.
On vous livre deux planches : ici et .
Et une citation :

La dégustation d'un livre est peut-être plus solitaire que celle d'un vin. Mais ils ont ceci de commun que leur goût se déploie et s'affine à la discussion.

Décidément, après Les gouttes de dieu, il est clair que le vin s'accompagne volontiers de bulles  ...


Pour celles et ceux qui aiment les vrais gens.
Lorraine en parle et d'autres avis sur Babelio.

mercredi 30 janvier 2013

Certaines n'avaient jamais vu la mer (Julie Otsuka)


Boat people.

Les dieux, même les kamis japonais, savent qu'on n'est pas fan des prix concours mais il faut dire et redire que le jury du Femina a souvent la main heureuse.
Après avoir couronné notre petit roman français préféré de 2012 (Peste et choléra), voici dans la rubrique Étranger le retour de Julie Otsuka dont on avait déjà beaucoup apprécié Quand l'empereur était un dieu.
et Empereur racontait, après Pearl Harbor, la déportation dans les camps US des familles japonaises immigrées avant guerre : ces japs qui, soudain, n'étaient plus les bienvenus.
Ce roman-ci, Certaines n'avaient jamais vu la mer, est en quelque sorte l'épisode précédent : lorsque les vagues d'immigration des années 20 étaient accueillies à bras ouverts pour peupler l'ouest et dynamiser à bas prix l'économie américaine.
Et c'est l'histoire d'un bateau de jeunes femmes venues du pays du soleil levant : mariages arrangés, photos arrangées des futurs maris au courrier postal, rêve occidental pour échapper aux rizières, ...
Évidemment la déception sera grande ... brutalité conjugale et labeur difficile, racisme latent et pauvreté persistante, rien ne leur sera épargné ... Le rêve américain n'est pas pour tout le monde.
Jusqu'à Pearl Harbor et la crainte de la dénonciation pour complicité supposée avec l'ennemi, la déportation inévitable. La boucle est bouclée.
Mais revenons à ces jeunes femmes qui n'avaient pas encore vu la mer avant de traverser le Pacifique.
Comme avec son précédent roman paru dix ans plus tôt (celui qui est un peu la suite, vous avez compris ?), Julie Otsuka confirme qu'elle a une plume très sûre. L'émotion est là, à fleur de mots et l'auteure déploie tous ses efforts pour maintenir la distance réglementaire.
Cette fois-ci, c'est en racontant l'histoire de toutes les femmes embarquées sur le bateau, simultanément et comme dans un choeur antique, les voix de ces femmes s'élèvent pour dire ce qui devait être dit.

[...] Certaines des nôtres travaillaient comme cuisinières dans les campements ouvriers, d'autres faisaient la plonge, abîmant leurs mains délicates. Certaines avaient été emmenées dans des vallées reculées pour y tondre les moutons. Peut-être nos maris avaient-ils loué huit hectares de terre à un dénommé Caldwell,  qui en possédaient des  des milliers en plein coeur de la vallée de San Joaquin, et chaque année nous devions lui remettre soixante pour cent de notre récolte. Nous vivions dans une une hutte de terre battue sous un saule, au milieu d'un vaste champ sans clôture, et dormions sur des matelas de paille. Nous allions faire nos besoins dehors, dans un trou. Nous tirions notre eau du puits. Nous passions nos journées à planter et ramasser des tomates du lever au coucher du soleil, et nous ne parlions à personne hormis à nos maris pendant des semaines d'affilée. Nous avions un chat pour nous tenir compagnie et chasser les rats, et le soir depuis le seuil de la porte, en regardant vers l'ouest, nous distinguions une lueur diffuse au loin. C'est là, nous avaient dit nos maris, que vivaient les gens. Et nous comprenions que jamais nous n'aurions dû partir de chez nous.

Le procédé répétitif finit, touche par touche (leurs maris, leurs travaux, leurs enfants, ...) par composer une sorte de tableau impressionniste qui très habilement, donne la vision d'ensemble de la vie de ces jeunes femmes perdues dans les profondeurs de la Grande Amérique naissante. 
Non contente de ce coup de maître, Julie Otsuka clôt son bouquin par un dernier chapitre très émouvant dont on vous laisse découvrir le procédé en contre-chant : avec la déportation dans les camps US du middle-west, il suffira de quelques saisons pour que ces japonaises soient oubliées, parties aussi discrètement qu'elles étaient arrivées.
Seule Julie Otsuka poursuit son travail de mémoire au rythme (trop lent à notre goût) d'un excellent bouquin tous les dix ans.


Pour celles et ceux qui aiment les immigrants.
Phébus édite ces 142 pages qui datent de 2011 en VO et qui sont [brillamment] traduites de l'américain par Carine Chichereau.

D'autres avis sur Babelio.

lundi 28 janvier 2013

La liste de mes envies (Grégoire Delacourt )

L'argent ne fait pas le bonheur.

Disons le tout de go, on est bien loin du livre de l'année que pourraient laisser accroire certains blogs et revues. La liste de mes envies frise l'engouement médiatique surfait.
On songe inévitablement à Muriel Barbery mais la prose (sagement écrite) de Grégoire Delacourt est heureusement moins affectée, en tout cas pas suffisamment pour nous hérisser et ça se laisse donc lire sans déplaisir aucun.
Malgré une histoire convenue où la petite mercière d'Arras (c'est où déjà ?), qui tient quand même un blog pour faire branché et qui pourrait bien être une lointaine cousine de province de la concierge du Hérisson déjà cité, gagne au loto ... bof.
Alors elle commence la liste des envies qu'elle pourrait bien satisfaire avec le gros lot. Re-bof.
L'argent ne fait pas le bonheur (tiens donc) et l'amour n'a pas de prix (re-tiens donc).
Allez, l'histoire on s'en fout, les coquetteries bobo-intello de l'auteur on s'en fout, la vague médiatique sur laquelle surfe ce bouquin on s'en fout.
Reste que Grégoire Delacourt sait écrire et nous raconter une histoire. Et on souhaite vivement qu'avec ce premier succès il prenne un peu de recul et nous sorte vraiment un excellent roman, moins appliqué, moins sérieux, comme s'il avait osé vraiment (par exemple) tirer tout le profit des deux jumelles voisines, celles du salon de beauté juste à côté de la mercerie.
[...] Je suis heureuse avec Jo. Parfois, après avoir mangé, il me pince la joue en disant t'es gentille toi Jo, t'es une bonne petite. Je sais. Ça peut vous sembler un brin machiste, mais ça vient de son coeur. Il est comme ça, Jo. La finesse, la légèreté, la subtilité des mots, il ne connaît pas bien. Il n'a pas lu beaucoup de livres; il préfère les résumés aux raisonnements; les images aux légendes. Il amait bien les épisodes de Colombo parce que dès le début, on connaissait l'assassin.
Moi les mots, j'aime bien. J'aime bien les phrases longues, les soupirs qui s'éternisent. J'aime bien quand les mots cachent parfois ce qu'ils disent; ou le disent d'une manière nouvelle.
Alors oui, vous aurez deviné que Grégoire Delacourt connaît la subtilité des mots, qu'il a lu beaucoup de livres et pas qu'avec des images, qu'il aime les phrases courtes mais seulement quand elles sont bien tournées.
Quelques pages savamment écrites qui savent profiter des modes littéraires et un petit bouquin très agréable à lire, sans prise de tête : juste le plaisir de lire, pour tous.

Pour celles et ceux qui aiment les mercières.
Ces 186 pages sont parues en 2012 chez JC. Lattès.
D'autres avis sur Babelio.

jeudi 24 janvier 2013

BD : Mon fiancé chinois

BD ethnique.

Merci à Babelio et aux éditions Steinkis pour ce sympathique cadeau de début d'année.
Et bien entendu merci à Laure Garancher pour cette intelligente BD qui nous emmène tout là-bas entre Chine et Vietnam.
Le Vietnam du nord, celui des minorités Hmongs que l'on avait découvertes dans la Gran Torino de Sir Eastwood et bien sûr lors de notre voyage de 2010 dans ces montagnes perdues à la frontière avec le grand voisin chinois : Hmongs verts, Hmongs fleuris, Hmongs bleus, on ne se lasse pas du patchwork que forment leurs costumes sur les marchés traditionnels, un spectacle dont on se dit qu'il ne résistera plus bien longtemps à la ‘civilisation’ en marche.
Laure Garancher qui travaille pour diverses ONG ou pour l'OMS, entend nous conter la vie de plusieurs générations de femmes de ces contrées où il est donc question de mariages “arrangés”. Les chinois ne trouvent plus d'épouses (la politique de l'enfant unique a dévasté les rangs de la gente féminine) et les Hmongs - qui ne peuvent pas se marier au sein du même clan, traditions obligent - ont eux aussi bien du mal à trouver un conjoint.
Du coup, les marieuses sont ainsi devenues des travailleurs transfrontaliers !
On découvre donc la vie de Pad, née au pays Hmong, mariée en Chine et ravie d'échapper ainsi aux durs travaux dans les rizières de ses montagnes natales, elle est maintenant devenue grand-mère.
Sa belle-mère, Lan, une chinoise, a également été mariée à un commerçant chinois (dans les années 80).
Son mari, Tao (le fils de Lan donc) représente l'archétype de l'enfant unique chinois : chéri et gâté comme tous les garçons, c'est aussi un enfant sur lequel va peser beaucoup de pression - il faut briller à l'école pour réussir plus tard.
On parcourt cette BD exactement comme si l'on était assis à côté de la grand-mère Pad, en train de feuilleter les albums photos de la famille et de la belle-famille, on s'attend presque à entendre la grand-mère nous dire : tiens regarde, c'était quand je suis arrivée en car à la gare routière et que j'ai découvert ton grand-père Tao, ah et puis il faut que je te raconte ce qui s'est passé quand ...  On est un peu en famille ...
Sous les belles images douces et naïves, se cache un album plutôt futé, égayé de quelques bonnes idées graphiques : arbre généalogique, affiches de propagande, ...
Bien sûr on se dit que la vraie vie n'est certainement pas toujours aussi sympathique : il y a sûrement plus de violence et plus de misère que Laure Garancher le laisse entendre. Mais bon, c'est le propre des albums photos que de préserver seulement les bons souvenirs et il n'est pas interdit de voyager de temps en temps depuis son canapé sans trop se prendre la tête.

Pour celles et ceux qui aiment les Hmongs fleuris.
Quelques images sur le site de Laure Garancher.
D'autres avis sur Babelio.

lundi 14 janvier 2013

Délivrance (Jussi Adler Olsen)

Cold case réchauffé.

On avait découvert le danois Jussi Adler Olsen avec le premier épisode : Miséricorde.
On a sauté le n° 2 (Profanation) et voici que Babelio et Albin Michel nous proposent aimablement le troisième de la série : Délivrance.
La recette est la même et l'effet de découverte ne joue plus.
J.A. Olsen reprend les mêmes ingrédients et nous ressert le même plat : une vieille histoire qui date de plusieurs années et qui ne semble toujours pas terminée(1), pendant que le tandem composé de Carl Mørck et de son assistant syrien traîne toujours dans les sous-sols de l'hôtel de police et tente de classer les vieux dossiers.
J.A. Olsen en rajoute même encore une louche avec une punkette façon Lisbeth(2) : ça avait super bien marché chez son voisin suédois, alors pourquoi ne pas reprendre le même ingrédient ?
Bref, l'auteur a gentiment pris tout ce qui traînait dans son frigo et même dans celui du voisin pour faire sa tambouille.
Mais le chef ne semble guère inspiré cette fois-ci : Carl Mørck semble s'ennuyer à mourir et nous avec, les épices qu'apportait l'amusante relation avec le syrien Hafaz-el-Assad sont éventés et l'auteur ne semble pas trop savoir à quelle sauce accommoder sa punkette (vous verrez pourquoi, on ne vous dit rien, juré).
Reste que ce genre de plat se mange sans faim et qu'on peut en profiter pour s'aventurer encore un peu plus dans le monde fanatique des sectes religieuses de ces pays nordiques qu'on connait si mal : c'est visiblement un thème récurrent de tous ces polars suédois ou norvégiens et donc ici danois.
Mais on est habituellement beaucoup plus exigeants avec les auteurs américains et français : ce nouvel épisode est donc à réserver à celles et ceux qui sont devenus fans de la série. Les autres pourront se contenter du premier opus.
(1) - cette fois, c'est un vieux message qui réapparait dans une bouteille à la mer alors qu'un tueur en série rôde toujours ...
(2) - visiblement apparue dans l'épisode n° 2 (Profanation), qu'on n'a pas lu

Pour celles et ceux qui aiment les tueurs en série danois.
Ces 672 pages parues chez Albin Michel sont traduites du danois par Monique Christiansen.
D'autres avis sur Babelio.

mardi 8 janvier 2013

Viviane Elisabeth Fauville (Julia Deck)

Conte de la folie ordinaire.

Viviane Élisabeth Fauville sort de chez son psy en courant : elle vient de l'assassiner et elle doit récupérer le bébé qu'elle a laissé dormir dans le tiroir de la commode de sa chambre d'hôtel.
Voilà, ce pourrait être le résumé de cette petite histoire étrange que nous conte Julia Deck.
[...] Vous avez répondu non, c’est moi qui m’en vais. Garde tout, je prends l’enfant, nous n’aurons pas besoin de pension alimentaire. Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, prolongé votre congé maternité pour raison de santé et, le lundi 16 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous ne l’avez pas tué symboliquement, ainsi qu’on en vient parfois à tuer le père. Vous l’avez tué avec un couteau de marque Henckels Zwilling, gamme Twin Profection, modèle Santoku. « Le tranchant de la lame, d’une géométrie unique, offre une stabilité optimale et permet une coupe aisée », précisait la brochure que vous étudiez aux Galeries Lafayette tandis que votre mère sortait son chéquier.
Parce qu'il faut dire que Viviane Élisabeth Fauville est un peu givrée, un peu fêlée, et qu'elle donnera du fil à retordre à la police qui va peiner à démêler le vrai du faux.
Et tout comme la police, le lecteur va se faire balader ...
Avec cette écriture sèche, à la précision entomologique, qui épingle la folie ordinaire et marque la distance sans rien épargner du fin fond de l'âme.
Avec cet usage étrange des pronoms qui met d'emblée le lecteur dans la peau de Viviane (vous ...) et puis qui vous en éloigne (elle ...) et qui nous en rapproche à nouveau (nous ...).
Qui donc est Viviane Élisabeth Fauville ? Folle ou pas folle ? C'est ‘elle’, une autre donc, ou c'est nous ?
Déjà plus mariée, pas vraiment mère, pratiquement sans boulot et entre deux logements, Viviane Élisabeth Fauville erre en désordre dans Paris et ne nous laisse guère de repères auxquels nous raccrocher.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifUn premier roman très réussi, publié par les prestigieuses Éditions de Minuit où sévit également Échenoz dont on parle souvent et qu'on aime beaucoup : on verrait  bien Julia Deck en petite soeur d'Échenoz, son style en est proche.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de (pas si) fous.
Ce sont les Editions de Minuit qui éditent ces 160 pages qui datent de 2012.
D'autres avis sur Babelio.

mardi 1 janvier 2013

Best-of 2012

2011 ne nous avait guère laissé le temps de préparer un best-of, alors on se rattrape (un peu) pour 2012.
Voici donc quelques lectures qui auront marqué notre année.
cliquez sur les vignettes ou sur les liens pour retrouver les billets en version intégrale


D'abord une palme d'or pour :

http://carnot69.free.fr/images/peste%20&%20cholera.jpgLa biographie d'Alexandre Yersin romancée par Patrick Deville.
Disons le tout net, on adore.
C'est frais, lumineux et intelligent. On croirait du Echenoz. Le meilleur d'Echenoz, celui des biographies comme celle de Zatopek ou celle de Tesla.
Car il est encore question de biographies romancées, de Vies comme dirait Patrick Deville.
La “Vie” dont il est question ici, c'est celle d'Alexandre Yersin.
Comment vous ne connaissez pas ? Nous non plus ... jusqu'à ce petit bouquin.
Yersin est un touche-à-tout de génie. Il ne tient pas en place, ayant grandi à l'ombre de Pasteur, le voici qui ne rêve que de marcher dans les traces de Livingstone. Se lassant très vite une fois la chose découverte, pressé de passer à autre chose. Chemin faisant, il découvre la peste et invente la culture intensive du caoutchouc pour Michelin.


Ensuite quelques nouvelles plumes découvertes cette année (du moins pour ce qui nous concerne)  :

Belle découverte que Laura Kasischke.
Si l'on en croit son Oiseau blanc dans le blizzard, ça promet.
L'horreur cruelle du quotidien, y'a pas d'autres mots.
Le quotidien bien propre et bien blanc des banlieues américaines.
Une maison. Une mère, un père, une fille. Et la haine tranquille qui relie ces trois-là.
Un beau jour la mère disparait et au fil des flashbacks, on va découvrir peu à peu ce qui se tramait sous la surface bien lisse de cette famille trop propre.
C'est féroce et superbement bien écrit.

On avait découvert la norvégienne Anne Birkefeldt Ragde avec Zona Frigida mais voilà un véritable coup de coeur pour ce roman bien différent : autant Zona Frigida était plein d'humour (noir), autant La tour d'arsenic tient plus de la sombre saga familiale.
Trois ou quatre générations de femmes scandinaves défilent : un siècle de condition féminine.
Un siècle qui ne fut sans doute pas le meilleur.
Ça se lit presque comme un thriller à suspense et, avide de découvrir les secrets de chacune de ces femmes, on dévore ce gros bouquin sans pouvoir le lâcher : d'emblée on comprend que Ruby se réjouit de la mort de sa mère qui ne l'aura jamais aimée et encore moins désirée. Malie était chanteuse de cabaret et sa carrière fut brisée par la venue de Ruby qui se trouvera à son tour bien incapable d'apporter un peu d'amour à sa propre fille. Et l'histoire est forte et âpre et dure, et l'on veut tout savoir de ces femmes, comment Malie est devenue chanteuse de cabaret, de qui est née Ruby, pourquoi Thérèse se prénomme ainsi, ...


Et une année placée sous le signe des Grands Espaces, avec ces quelques bouquins qui nous marqueront encore durablement, bien au-delà de 2012  :

On dévore ce bouquin à vive allure, impossible de le reposer, il ne s'y passe pratiquement rien mais c'est pire qu'un polar. L'obsession de Gary, courbé sous les muets reproches de sa sorcière de femme, incarnation de la réprobation, devient la nôtre. On partage les affres et les maux de tête d'Irene qui s'obstine à sauver son couple et à suivre son abruti de mari entêté. Tous les personnages, couple, enfants, conjoints, sont attachants, épais, humains et vrais. On croit prendre parti pour l'un ou l'autre, on aimerait bien s'identifier à quelqu'un, ne serait-ce qu'un demi-héros, mais le chapitre suivant nous le dépeint sous un jour encore plus sombre et plus attristant. Les tempêtes et les désolations de l'Alaska ne sont bien évidemment que les reflets de celles des âmes humaines, à moins que ce ne soit le contraire. Désolations.
David Vann nous décrit des paysages grandioses (désolants mais grandioses !) mais c'est dans les têtes que tout se passe.
Bien meilleur épisode que le précédent (Sukkwan Island) qui avait eu tant de succès.

En mémoire de la forêt de Charles T. Powers. Une promenade vers les sombres et impénétrables forêts de l'est. De Pologne plus précisément.
L'auteur prend son temps pour planter ses arbres, son décor et ses personnages : nous voici dans un petit village de la campagne polonaise, un bled paumé quelque part entre Varsovie et la Russie.
L'histoire est à peine datée (du tout début des années 90), la Pologne semble sortir du moyen-âge et se relève péniblement de son passé.
Bien loin du rayon polar et thriller où certains voudraient le caser, ce roman est un sinistre voyage aux fins fonds d'une campagne polonaise accablée de tristesse et de grisaille, courbée sous le poids d'un passé bien trop lourd à porter.
On retrouve ici un peu de la sombre et oppressante ambiance du Rapport de Brodeck.
Dommage que Charles T. Powers (décédé en 1996) ne soit pas resté encore un peu avec nous ...

On ne présente plus les éditions Gallmeister et leur collection Nature Writing qui fait régulièrement la une de ce blog.
En voici un nouvel épisode qui change un peu des polars auxquels on avait pris goût, un épisode plutôt dans la veine de David Vann que celle de Craig Johnson.
Une très sombre histoire de famille, à cheval : Le sillage de l'oubli de Bruce Machart.
C'est le premier roman de Bruce Machart et il faut avouer que c'est un joli coup : bien sûr il y a cette histoire, âpre et sauvage, presque inhumaine comme la terre avec laquelle les hommes font corps. Et puis il y a cette écriture (sans doute admirablement traduite), riche, ample, impeccable. C'est fort et ça remue.


Voilà, c'est dit, c'est fait, salut 2012 et vive 2013 !
Et une excellente nouvelle année à toutes et à tous !

mercredi 26 décembre 2012

14 (Jean Echenoz)


Petite (légère) déception que cet Échenoz dont on est pourtant fan.
Il faut dire qu'après ses récentes livraisons (Courir et Des éclairs), notre auteur français préféré avait placé la barre très haut.
Et de plus, on vient juste de dévorer avec enthousiasme Peste & choléra d'un autre auteur (Patrick Deville) mais qui est de la même veine que les précédents cités.
Alors ce 14, au titre pourtant prometteur, avait la tâche difficile ... sans doute trop difficile.
Faut dire que le sujet n'est pas très enthousiasmant : on est en 14, 1914 évidemment, et les appelés partent avec entrain pour l'une des plus grandes boucheries de l'humanité.
Au pays vendéen, ils étaient deux, Anthime et Charles à tourner autour de la belle Blanche.
Mais les voilà donc partis vers les Ardennes avec deux ou trois autres conscrits, laissant Blanche derrière eux, seule pour mettre au monde son marmot.
Des quatre ou cinq amis partis avec entrain, combien reviendront ? Et en quel état ? On connait la musique militaire.
[...] Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas tellement l'opéra, même si comme lui c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux.
Et bien oui maître Échenoz, on ne comprend pas très bien où vous voulez en venir : le premier mouvement nous entraine dans les pas d'Anthime, Charles et leurs amis, ok. Le final remettra les pendules à l'heure, ok. Oui, mais entre ces deux temps, le développement de la guerre des tranchées nous aura laissés sur notre faim.
Alors il reste un petit bouquin échenozien de plus, la plume toujours aussi sûre. Et c'est toujours un régal que de se délecter de ces mots-là, même sur un sujet aussi sinistre que la Grande Guerre sur laquelle Échenoz jette un regard désabusé.
Car l'Histoire se répète n'est-ce pas, et l'homme est sourd à ses enseignements : Quatre-vingt treize(1), 14, ... et il y aura encore d'autres millésimes ...
 (1) - le bouquin d'Échenoz commence avec un hommage appuyé à Victor Hugo, reprenant une scène où le personnage "voit" le tocsin dans le lointain en devinant les cloches s'agiter avant de pouvoir en entendre le son - il avait des oreilles mais n'entendait pas 

Pour celles et ceux qui aiment les poilus.
Ces 124 pages datent de 2012 et sont publiées aux Editions de Minuit.

D'autres avis sur Babelio.

vendredi 21 décembre 2012

Hiver (Mons Kallentoft)

Début de l'hiver et fin du monde.

Il n'aura échappé à personne qu'en ce 21.12.12 nous sommes officiellement au début de l'hiver (un hiver commencé déjà depuis plusieurs semaines) et à la fin du monde (une fin elle aussi commencée, et depuis plusieurs années).
Alors bien sûr ce blog (un blog commencé depuis plusieurs années) ne pouvait pas ne pas marquer cette date historique, non pas d'une pierre blanche mais d'une grosse boule de neige : après le dernier des lapons et après avoir déjà lu et chroniqué le Bonhomme de neige de Jo Nesbo, ce sera donc avec ce billet sur Hiver un polar du suédois Mons Kallentoft.
Oui, encore un polar suédois, décidément quel filon pour les (ré-)éditeurs français !

Nous voici donc à Linköping (prononcer lin'cheuping, un peu à la chinoise) une grosse ville de Suède, un peu au sud de Stockholm (Linköping, d'où Mons Kallentoft est originaire).
Le bouquin commence naturellement très fort : la Suède connaît l'un de ses hivers les plus rigoureux (je vous dis pas) et on découvre le cadavre nu d'un gros bonhomme pendu à un arbre, lacéré de coups de couteau.
D'emblée on plonge dans la vie quotidienne de la brigade criminelle de Linköping et l'auteur laisse entrevoir les fêlures qui fragilisent chacun de ses personnages (ce bouquin est le premier d'une série).
À commencer par l'héroïne, Malin Fors, une commissaire douée pour les enquêtes ... c'est-à-dire qu'elle est séparée, mère d'une adolescente pas toujours facile et avec un penchant un peu trop marqué pour faire pencher la bouteille le soir, après le dur labeur.
D'entrée on est un peu rebuté par l'écriture de Mons Kallentoft : de petites phrases courtes et sèches, peu de dialogues mais beaucoup de “voix intérieures” (même le mort ‘parle’ !), cela donne une lecture hâchée, très peu fluide et c'est bien dommage.
À mi-parcours, malgré cette lecture peu agréable, on se laisse quand même prendre par les descriptions très “sociales” de cette Suède que l'on connaît si mal : on se croirait au fin fond de l'Iowa ou de l'Illinois.
Les descriptions des différents milieux socio-culturels de la région sont instructifs (on a presque droit à un panorama de l'immobilier et de l'urbanisme local) même si le lecteur français manque évidemment de repères et de références au pays des usines Saab.
– Alors ?
La vieille fixe d'abord Malin, puis Zeke. Ce dernier n'est pas troublé, au contraire il a un léger sourire lorsqu'il entre dans la pièce et annonce :
– Nous sommes ici en raison du meurtre de Bengt Andersson. Il était l'un des témoins interrogés dans le cadre de l'enquête sur le viol de votre fille Maria.
Et malgré l'horreur des faits qu'il décrit, Malin sent comme une chaleur dans son cœur. C'est comme ça que ça doit être. Zeke n'a absolument peur de rien et tire dans le nid de guêpes. Se fait respecter. Je l'oublie parfois, mais je sais pourquoi je l'admire.
Autour de la table, tout le monde reste impassible. Jakob Murvall se penche en avant, saisit un paquet de Golden Blend sur la table et en tire une cigarette qu'il allume aussitôt. L'un des bébés pleurniche.
– Nous ne savons rien là-dessus, dit la vieille dame. Pas vrai les garçons ?
Les frères attablés secouent la tête.
– Rien, dit Elias en ricanant. Rien du tout. 
Au final, en dépit de l'étiquette polar nordique, on est bien loin, très loin, de la catégorie des Mankell, Nesbo et autres Indridason.
Il faut plutôt ranger Mons Kallentoft aux côtés de Karin Fossum par exemple, pour les voix intérieures, ou de Asa Larsson pour le froid et les célébrations sectaires.
Mais pas sûr qu'on repique l'hiver prochain (si la fin du monde n'est pas encore terminée) pour une autre enquête aux côtés de Malin Fors.

Pour celles et ceux qui aiment les polars suédois.
C'est le Serpent à plumes qui édite cet ouvrage qui date de 2007 en VO et qui est traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Claus

mardi 18 décembre 2012

Le dernier lapon (Olivier Truc)


Vive le vent d'hiver.

Allez, c'est la saison.
Voici Le dernier lapon d'Olivier Truc, tout récemment paru chez Métailié, histoire de finir l'année littéraire de manière bien sympathique.
Polar ethnique(1), thriller nordique, la bande annonce est alléchante, d'autant que le réalisateur, Olivier Truc, est un journaliste français correspondant du Monde à Stockholm.
Abreuvés que nous sommes de littérature nordique depuis plusieurs années, on sait qu'il ne faut plus parler des lapons mais des sames ou des samis (voir Kerstin Ekman par exemple) et que ces gens peu frileux constituent la dernière population aborigène d'Europe.
Olivier Truc nous emmène sur les traces des ski-doo de deux flics de la Brigade des rennes, là haut, tout en haut, à Kaütokeino, là où Norvège, Suède et Finlande(2) s'enchevêtrent par dessus ce qui était la Laponie, là où chaque année le soleil disparaît pendant quelques semaines.
[...] Demain, entre 11 h 14 et 11 h 41, Klemet allait redevenir un homme, avec une ombre. Et, le jour d'après, il conserverait son ombre quarante-deux minutes de plus. Quand le soleil s'y mettait, ça allait vite.
[...] Un jour, il avait emmené Aslak au sommet d'une montagne. Elle n'était pas très haute. Son sommet était plat. Mais, d'en haut, on pouvait voir les autres montagnes, à perte de vue. Aslak avait appris à aimer ces montagnes ce jour-là quand son grand-père lui avait dit : "Tu vois Aslak, ces montagnes, elles se respectent les unes les autres. Aucune n'essaye de monter plus haut que l'autre pour lui faire de l'ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu'elle est plus belle. On peut toutes les voir d'ici. Si tu vas sur la montagne là-bas, ce sera pareil, tu verras toutes les autres montagnes autour." Jamais son grand-père n'avait autant parlé. Sa voix était calme, comme toujours. Un peu triste peut-être. "Les hommes devraient faire comme les montagnes", avait dit le vieil homme. Aslak ne disait rien.
Klemet est same et connaît bien les éleveurs de la région. Nina est une jeune fliquette blonde fraîchement débarquée du sud(3). Elle n'en connaît pas beaucoup plus que nous sur les lapons, ce qui permet à Olivier Truc de déployer beaucoup de pédagogie pour nous instruire sur les us et coutumes de ce peuple. Un peu trop de pédagogie d'ailleurs, c'est dommage, ce qui, avec l'écriture très standard, fait de ce bouquin, certes un livre passionnant et instructif mais pas encore de la bonne et belle littérature.
À Kaütokeino, un tambour sacré est dérobé dans un musée local. Un de ces tambours que dans les années 1700, les pasteurs évangéliques s'évertuaient à brûler (parfois avec les chamanes tant qu'à faire) pour éradiquer la sauvagerie et le paganisme(4).
[...] Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois et norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours. Il en reste à peine plus d'une cinquantaine dans le monde, dans des musées à Stockholm ou ailleurs en Europe. Et même chez des collectionneurs. Mais aucun chez nous, sur notre propre terre. Incroyable non ! ? Et là, enfin, ce premier tambour était revenu. Et on le vole ? C'est de la provocation !
[...] Vous savez que ce tambour est spécial, c'était le premier à revenir de façon permanente en Laponie. Je ne suis pas lapon mais, pour les Lapons, c'est apparemment important. C'est important pour toi, Klemet ? Tu es le seul Lapon ici.
- J'imagine, oui. Enfin je sais pas, dit-il, l'air un peu gêné.
- En tout cas, ça fait un sacré ramdam. Les Lapons crient qu'on leur vole à nouveau leur identité, qu'on les discrimine encore et toujours, etc. À Oslo, ça les énerve, évidemment, surtout qu'une conférence importante de l'ONU sur les populations autochtones se tient dans trois semaines et que nos amis lapons sont comme vous le savez tous par cœur notre chère population autochtone à nous. On t'a appris ça à l'école de police, Nina ? Ça m'étonnerait. Bref, ça les rend nerveux nos amis d'Oslo, ils aiment bien passer pour des premiers de la classe à l'ONU, surtout avec tout le pognon qu'on leur file, et ils ne voudraient pas se faire taper sur les doigts pour une histoire de tambour.
Puis c'est le cadavre d'un éleveur de rennes que l'on retrouve avec les oreilles découpées (comme celles des bêtes que les éleveurs se volent entre eux et dont il faut faire disparaître les marquages).
Malédiction ancestrale qui planerait encore sur ce tambour sacré ? Exaspération socio-politique dans cette région où, malgré le froid, fermente le racisme envers les autochtones ? Règlement de comptes entre éleveurs dans cette toundra où il devient de plus en plus difficile de vivre ? Appât du gain à l'heure où les grandes compagnies minières voudraient bien faire main basse sur un sous-sol prometteur ?
[...] - Tu as entendu à la radio nationale ? Ils disent que ça pourrait être l'extrême droite, voire même des laestadiens d'ici. Ils disent que l'extrême droite veut empêcher les Lapons de renforcer leur identité avec le tambour, et les laestadiens veulent empêcher que les Lapons soient à nouveau tentés par leur ancienne religion.
- Je sais. Cela fait des motifs, pas des preuves.
- C'est quoi ces laestadiens ? Nous n'en avons pas dans le Sud.
L'air très détendu, Klemet leva son verre en direction de Nina.
- Santé.
- Santé, dit Nina.
- C'est une secte luthérienne. Le milieu dont je suis originaire.
Autant de pistes à explorer, où tous ces éléments de contexte sont minutieusement décrits par Olivier Truc et, on l'a dit, c'est passionnant et instructif.
Bref, un demi-coup de coeur : pas pour le côté littéraire (l'écriture est trop standard), pas pour le côté polar (l'enquête n'est qu'un prétexte), mais pour le volet ethno-socio-géo-politique. À lire comme un avant-goût de voyage et qui sait, peut-être qu'un jour nous aurons assez de courage pour aller passer quelques semaines au coeur de l'hiver lapon.
(1) - bien sûr il y a les incontournables navajos du regretté Tony Hillerman, mais également les mongols de Sarah Dars par exemple
(2) - et Russie aussi, mais là la communication passe encore mal
(3) - du sud de la Norvège hein,  faut relativiser, mais là-haut ça suffit et cette jeune et blonde fliquette [mais futée quand même, hein] fournit à Olivier Truc le regard extérieur (le sien, le nôtre) dont il a besoin pour nous promener chez les lapons
(4) - toute ressemblance avec d'autres colonisations où l'Eglise fut le bras armé de la couronne serait purement fortuite

Pour celles et ceux qui aiment les polars ethniques.C'est Métailié qui édite cet ouvrage qui date de 2012.D'autres avis sur Babelio et celui d'Hannibal.

vendredi 7 décembre 2012

Peste & choléra (Patrick Deville)


Géotrouvetout en Indochine.

 Ah que voici une bonne pioche de MAM : Peste et Choléra de Patrick Deville.
Disons le tout net, on adore.
C'est frais, lumineux et intelligent. On croirait du Echenoz. Le meilleur d'Echenoz, celui des biographies comme celle de Zatopek ou celle de Tesla.
Car il est encore question de biographies romancées, de Vies comme dirait Patrick Deville.
La “Vie” dont il est question ici, c'est celle d'Alexandre Yersin.
Comment vous ne connaissez pas ? Nous non plus.
Enfin, jusqu'à il y a peu, car depuis ce petit bouquin on sait tout ou presque de ce petit suisse(1) qui aura inventé (excusez du peu) : le sérum contre la peste (la Yersinia Pestis, c'est lui) ou la culture intensive du caoutchouc pour les pneus Michelin.
Car Yersin est un touche-à-tout de génie. Il ne tient pas en place, après avoir grandi à l'ombre de Pasteur, le voici qui ne rêve que de marcher dans les traces de Livingstone. Se lassant très vite une fois la chose découverte, pressé de passer à autre chose.
Au cours ce petit bouquin, on croisera (outre déjà ces deux là) : Paul Doumer, le Dr. Schweitzer, Céline(2), Rimbaud, et même Serpollet, l'inventeur des moteurs qui feront la fortune de MM. Renault et Peugeot.
Car Yersin s'intéresse à tout : microbiologie, astronomie, botanique, ethnologie, mécanique, ...
[...] Comment il a découvert le bacille et vaincu la peste. Quitté la Suisse pour l'Allemagne, l'Institut Pasteur pour les Messageries Maritimes, la médecine pour l'ethnologie, celle-ci pour l'agriculture et l'arboriculture. Comment il fut en Indochine un aventurier de la bactériologie, explorateur et cartographe. Comment il parcourut pendant deux ans le pays des Moïs avant de gagner celui des Sandangs. [...] Comment il devint le roi du caoutchouc et le roi du quinquina.
Il sera le premier à importer une automobile en Indochine.
Car c'est en Indochine qu'il trouvera un havre de paix, fuyant les folies guerrières de 14 et 40.
[...] La campagne de France vient de faire en quelques jours deux cent mille morts, c'est le bilan d'une épidémie, celle de la peste brune.
Le bouquin de Patrick Deville est magique : enlevé, frais, virevoltant, ... il nous emmène sur les traces de cet esprit touche-à-tout et après avoir parcouru à grandes enjambées la Vie de Yersin, on a l'impression d'être plus intelligent.
Car on y fréquente les esprits les plus fins de l'époque (on en a déjà cité quelques uns).
[...] Des scientifiques lettrés qui savent qu'amour, délice et orgue sont féminins au pluriel.
Des esprits avides de modernité et de découvertes.
Cela nous vaut quelques très belles pages sur les découvertes scientifiques.
Comme celles justement du bacille de la peste à Hong-Kong pendant l'épidémie de 1894 qui ravage la Chine : sur fonds douteux de rivalités scientifiques et de conflits politiques, les japonais s'arrogent (avec la complicité des anglais) le meilleur labo, le meilleur matériel ... et les meilleurs cadavres. Le franco-suisse Yersin se trouve relégué en arrière-plan. Sans autoclave moderne, il n'atteint pas les bonnes températures pour cultiver les souches des microbes.
C'est donc le japonais Kitasato qui va découvrir ... ce qui s'avère n'être qu'un streptocoque.
Et c'est bien finalement Yersin qui découvre le bacille de la peste, puisque le microbe se développe à une température qui n'est pas celle-là où on l'attendait !
De très belles pages également sur la naissance de l'Institut Pasteur et des Instituts Pasteur à travers le monde colonial. Sur ces découvreurs qui, même pas médecins, vont révolutionner la médecine pour longtemps.
À l'époque, ils avaient encore à lutter contre les créationnistes qui n'avaient encore jamais vu un microbe.
[...] Contre lui depuis plus de vingt ans, les tenants de la génération spontanée jaillissent comme par miracle. Il défend que rien ne naît de rien. Mais alors Dieu. Pourquoi tous ces microbes et nous les avoir cachés pendant des siècles.  [...] Pasteur comme Darwin. L'origine des espèces et l'évolution biologique, du microbe jusqu'à l'homme, contredisent les textes sacrés.
Bref, c'est toute une Histoire en raccourci, un nouveau plaisir à chaque page.
Et puis il y a l'écriture. La prose de Patrick Deville rappelle celle d'Echenoz : des petites phrases courtes et sèches, un humour décalé, de la belle langue. Un délice.
MAM avait eu la main heureuse avant que Patrick Deville ne décroche le prix Femina (bien mérité).
Jusqu'ici vous ignoriez sans doute tout d'Alexandre Yersin : il est grand temps de combler cette lacune !
Quant à nous, puisque le Vietnam sera sans doute de nouveau bientôt au programme, Patrick Deville nous aura donné l'envie irrépressible de faire le détour par Nha Trang.
(1) - petit pays qui, outre notre amie Aline, nous aura donné le secret bancaire et le vaccin contre la peste donc
(2) - que l'on découvre donc microbiologiste à l'Institut Pasteur !

D'autres avis sur Babelio    
Pour celles et ceux qui aiment les Vies.
Ces 220 pages datent de 2012 et sont publiées chez Seuil.

lundi 3 décembre 2012

La tour d'arsenic (Anne Birkefeldt Ragde)

Quand les mères n'étaient pas à la fête.

On avait découvert la norvégienne Anne Birkefeldt Ragde avec Zona Frigida qu'on avait beaucoup aimé et on s'était dit que le bouquin suivant mériterait certainement un petit cœur ...
C'est chose faite.
Pourtant voilà bien un roman différent : autant Zona Frigida était plein d'humour (noir), autant La tour d'arsenic tient plus de la sombre saga familiale(1).
Trois ou quatre générations de femmes scandinaves défilent : un siècle de condition féminine.
Un siècle qui ne fut sans doute pas le meilleur.
À tel point que l'amour maternel doit parfois, sauter une ou deux générations.
Le bouquin s'ouvre sur l'annonce du décès de la grand-mère Malie.
[...] Ma mère me téléphona pour m'annoncer la nouvelle :
- Maman est morte.
Puis elle se mit à rire. Longuement. Un rire sonore et rude, entrecoupé de respirations.
- Grand-mère est morte ?
- Oui ! Ce n'est pas formidable ?
La mère Ruby, jubile.
La fille Thérèse, pleure une grand-mère qui l'aimait plus que sa propre mère.
Et Anne B. Ragde va nous emporter dans les recoins sombres du passé, nous faire découvrir peu à peu (le bouquin est particulièrement bien construit) toute l'histoire de ces femmes du nord.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifÇa se lit presque comme un thriller à suspense et, avide de découvrir les secrets de chacune de ces femmes, on dévore ce gros bouquin sans pouvoir le lâcher : d'emblée on comprend que Ruby se réjouit de la mort de sa mère qui ne l'aura jamais aimée et encore moins désirée. Malie était chanteuse de cabaret et sa carrière fut brisée par la venue de Ruby qui se trouvera à son tour bien incapable d'apporter un peu d'amour à sa propre fille. Et l'histoire est forte et âpre et dure, et l'on veut tout savoir de ces femmes, comment Malie est devenue chanteuse de cabaret, de qui est née Ruby, pourquoi Thérèse se prénomme ainsi, ...
Le grand-père aura droit lui aussi à quelques pages : c'est lui qui peignait le bleu sur la porcelaine, le bleu de cobalt obtenu dans les fours à arsenic. Mais s'il est un peu question d'arsenic, il n'est malheureusement pas question de dentelles et c'est dans le sang des femmes et des mères que coule le poison : le sang des douleurs menstruelles, le sang des accouchements difficiles et celui des avortements clandestins, ...
[...] En danois, une tâche de naissance se dit modermoerke, “marque de la mère”. La naissance, de ce fait, lui est d'avantage associée.
Lorsque le décès de la grand-mère survient, Thérèse est maman d'un petit garçon : le fil de l'héritage maudit semble enfin rompu et on espère sincèrement qu'il sera plus facile d'être mère dans ce nouveau siècle qu'au cours du précédent.

(1) - on ne lit pas dans l'ordre : La tour d'arsenic est son dernier roman (d'où sans doute, cette écriture très sûre) et il faudra qu'on se plonge dans la trilogie des Neshov, une autre saga, celle qui a rendue célèbre Anne B. Ragde


Pour celles et ceux qui aiment les mères. 
Balland édite ces 522 pages qui datent de 2001 et qui sont traduites du norvégien par Jean Renaud. 
D'autres avis sur Babelio ou dans l'Express.