jeudi 7 septembre 2017

Nulle part sur la terre (Michael Farris Smith)

[...] Les ennuis c'est toujours gros.

Le gars sort tout juste de prison après avoir payé sa dette à la société. Visiblement pas toute la société, puisque à la descente du car qui le ramène chez lui, il se fait rosser par des rancuniers.
La fille, elle, marche le long de la route avec un baluchon, tirant une petite fille par la main, fuyant on ne sait trop quoi non plus. Ce qui va lui arriver est encore pire que le tabassage du gars.
Et quand les destins de ces deux-là se croisent au milieu de nulle part,  Michaël Farris Smith est là avec ses pinceaux pour nous dresser le portrait de ces deux losers (et de quelques autres).
[...] Un type qu’a passé du temps en taule, on sait jamais trop dans quel état il en ressort. Parfois meilleur, parfois pire.
– Parfois pareil.
– Non, pas pareil.
[...] – Vous avez des ennuis ? » Elle hocha la tête et regarda la petite.
« De gros ennuis, si je me trompe pas, dit-il.
– Les ennuis, c’est toujours gros.
[...] Il y avait une pointe d’inquiétude dans sa voix. Il la reconnaissait pour l’avoir entendue chez des hommes qui savaient de quoi demain serait fait et qui savaient qu’ils ne pouvaient rien y changer.
[...] J’ai comme l’impression qu’il y a quelque chose dans l’air par ici. Quelque chose qui se trame. Je sais pas ce que c’est. Mais je le sens.
C'est noir mais c'est beau.

Pour celles et ceux qui aiment les coins perdus.
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Le diable en personne (Peter Farris)

[...] Mais qu'est-ce qui s'est passé ?

Une époque troublée après la Grande Guerre et la prohibition, un état du sud, la Géorgie et sa capitale gangrenée jusqu'à la moelle : voilà pour le décor (intéressant parce que pas si souvent monté sur scène et parce que l'auteur nous promène, mine de rien, au plus profond des forêts et des marais sudistes).
Une intrigue minimaliste (et assez convenue) où d'affreux jojos (jusqu'au maire d'Atlanta) trafiquent tout ce qu'ils peuvent : drogue, pétrole et jeunes filles.
Le diable en personne.
Mais ce qui fait le charme indéniable de ce bouquin de Peter Farris ce sont les personnages qu'il met en scène.
Léonard, un vieux bootlegger qui se promène en ville avec un mannequin de couture (sa femme n'est plus là) et qui fait pousser des épouvantails dans ses champs.
[...] Il est pas humain, celui-là ! C’est le diable en personne.
Et Maya, une petite pute tout juste échappée des griffes des méchants.
[...] Brune, coupe au carré, beaucoup de maquillage pour des yeux n’exprimant qu’un vague désintérêt vis-à-vis de tout ce qu’elle regardait. Aucune direction apparente à sa vie.
L'ami Farris se joue des clichés du roman noir et sait fort bien raconter son histoire à l'humour féroce.
On s'y délecte à voir d'affreux méchants dézingués par des gentils encore plus méchants quand on les a cherchés un peu trop.
[...] — J’ai cru que t’allais le descendre.
Leonard gloussa.
— Parce que j’ai l’air de descendre tous les types qui débarquent ici ? Mais sa tentative d’humour tomba à plat.
[...] Il serait en train de cramer que je lui pisserais pas dessus.
Une sorte de conte de fées au pays des vilains, une comédie à la Donald Westlake avec un peu de rigolade en moins et de romantisme en plus.

Pour celles et ceux qui aiment quand ça finit bien.
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lundi 17 juillet 2017

Kaboul Express (Cédric Bannel)

[...] Il a un plan. Quel plan ?

Il y a deux ans Cédric Bannel nous avait franchement bluffés avec son Homme de Kaboul qui nous emmenait avec intelligence au cœur d'un Afghanistan dont on parle beaucoup mais qu'on connait si peu.
Malheureusement depuis, Bannel semble avoir égaré la recette miracle et se perd dans des thrillers beaucoup plus conventionnels.
Pas inintéressants et toujours très agréables à lire mais la magie afghane n'est plus tout à fait là.
Voici donc une troisième aventure du qomaandaan Oussama Kandar et de sa désormais associée franco-française Nicole Laguna.
[...] — Oh, j'oubliais : le qomaandaan Kandar et ses principes moraux !
— Mes principes sont la seule chose que personne ne peut me prendre.
— Détrompez-vous, mon ami. De la vie aux principes, Allah peut reprendre tout ce qu'Il a donné.
Reconnaissons que même très conventionnelle, cette aventure est plus réussie que la précédente Baad, et que l'auteur se dépatouille habilement d'un sujet plutôt casse-gueule en nous démontant minutieusement les mécanismes d'un attentat des plus explosifs contre notre Douce France.
[...] — Attends ! Il y a le gamin. Il sait, lui !
Oussama et Chinar échangent un coup d'œil. Encore le garçon.
— Quel gamin ? Qu'est-ce qu'un gamin a à foutre avec ça ?
— C'est lui qui a tout préparé. Il a un plan.
— Quel plan ?
— Il l'a appelé Aube noire. Avec Merwais, ils vont frapper la France. Une attaque de plusieurs martyrs, avec des explosifs et des gaz toxiques.
Kaboul Express c'est le nom de la filière afghane qui alimente le monde en jeunes martyrs prêts à tout pour rejoindre les vierges promises.

Pour celles et ceux qui aiment les plans diaboliques.
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lundi 10 juillet 2017

Mör (Johanna Gustawsson)

[...] Va savoir quel goût ça a ?

La française Johana Gustawsson. va-t-elle renouveler le polar nordique ?
En tout cas le polar européen : née à Marseille, elle vit à Londres, avec un suédois ...
Rien d'étonnant à ce que son polar Mör cherche à mêler une série de crimes bien actuels (en Suède) avec des réminiscences de Jack l'Éventreur (à Londres évidemment).
[...] Elle a dit que tout était lié à Jack l’Éventreur.
Mör signifie tendre en suédois, attendrie, ... comme une viande goûteuse et bien savoureuse ...
[...] Maintenant, va savoir quel goût ça a ?
[...] Une fois que tu as goûté à la viande humaine, tu ne peux plus t’en passer.
De quoi se régaler avec ce thriller bien mené autour de personnages intéressants (et féminins) : fliquette, profileuse, ...
La virée dans le Whitechapel du XIX° n'est pas forcément très réussie (ni très utile) mais on ne s'y attarde pas heureusement, pour découvrir peu à peu et avec grand intérêt, une autre histoire et un autre passé beaucoup plus intéressants. Histoire(s) et passé(s) qui donneront tout leur sens à cette série de crimes ... et au titre du bouquin.
Johanna Gustwasson fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui entend promouvoir les plumes féminines du polar français. Un polar français écrit au féminin que l'on commence à bien connaître ici.

Pour celles et ceux qui aiment les plaisirs de la chair.
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jeudi 6 juillet 2017

Dans les eaux du grand nord (Ian McGuire)

[...] Mais ça ne ressemble pas à une chasse à la baleine.

Depuis Moby Dick, on a comme une attirance un peu particulière pour les chasseurs de baleines et les glaces des pôles [1] [2].
Alors à l'appel du britannique Ian McGuire on répond 'partant' comme ces shetlandais sans travail :
[...] assez bêtes ou malavisés pour s’embaucher sur un bateau commandé par un homme dont la terrible malchance était aussi bien connue.
Et nous voici embarqués pour Les eaux du Grand Nord pour une aventure maritime qui bien entendu ne peut que mal se terminer.
[...] Je suis capitaine de baleinier, mais ça ne ressemble pas à une chasse à la baleine, Mr Sumner. Je peux vous assurer que ça ne ressemble pas à une chasse à la baleine.
[...] J’imagine que le Seigneur ne passe pas beaucoup de temps ici, dans les eaux du Nord, répond-il avec un sourire. Sans doute qu’il n’aime pas trop le froid.
Hommes et Nature rivalisent de sauvagerie dans cette aventure pleine de bruit et de fureur, les cris sont ceux des hommes et la colère celle des glaces.
[...] L’iceberg se déplace à la vitesse d’un homme qui marche d’un bon pas et, sur son passage, il racle la banquise et recrache des radeaux de glace de la taille d’une maison, comme des copeaux tombant des mâchoires d’un tour. La banquise tremble sous les pieds de Sumner.
L'humanité ne sort pas véritablement grandie de cette aventure sans héros et McGuire nous dépeint une Angleterre bien sombre au lendemain de la débâcle indienne.
[...] Personne n’en veut plus, de l’huile de baleine ; maintenant, il n’y en a plus que pour le pétrole, le gaz de houille, tu sais bien.
— Le pétrole, ça ne durera pas, réplique Brownlee. C’est juste une mode. Et les baleines sont encore là.


Pour celles et ceux qui aiment la viande de phoque crue.
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jeudi 18 mai 2017

Quand sort la recluse (Fred Vargas)

[...] Il voyait dans les brumes, tout simplement.

On l'a déjà dit et redit, c’est toujours un grand moment de plaisir annoncé et attendu que d’ouvrir un nouveau Fred Vargas. Que de retrouver le mystérieux et fantasque Jean-Baptiste Adamsberg et toute sa clique du commissariat du XIII°. Que d’avoir l’assurance d’apprendre tout un tas de choses sur on ne sait pas quoi encore mais on verra bien, ce sera forcément passionnant.
[...] — Je ne sais pas par où commencer. C'est très enchevêtré, les pensées primaires.
— Alors commencez par « Il était une fois ». Veyrenc dit qu'il y a une touche légendaire, avec ces recluses.
— Ah très bien, cela me va.
Quand sort la recluse est un épisode qui semble démarrer plutôt poussivement avec une sorte de pré-générique comme dans un film de James Bond pendant lequel Fred Vargas repositionne ses personnages et Jean-Baptiste au retour d'Islande [rappelez-vous]. On comprendra plus tard l'intérêt de replacer tout ce petit monde au commissariat du XIII°.
Et puis ça décolle en douceur, sans qu'on s'en aperçoive vraiment. Il faut alors s'accrocher fermement aux élucubrations du pelleteux de nuages.
Amateurs d'intrigues policières cartésiennes passez votre chemin.
Adamsberg va carrément nous inventer des meurtres et des criminels là où il n'y a rien, juste un vague article de presse sur le retour d'araignées venimeuses (les fameuses recluses).
[...] — Trois morts, c'est exact. Mais cela regarde les médecins, les épidémiologistes, les zoologues. Nous, en aucun cas. Ce n'est pas de notre compétence.
— Ce qu'il serait bon de vérifier, dit Adamsberg.
Comment donc a-t-il pu voir là quelque matière à enquête ?
C'est d'ailleurs la question que se posent tous les collègues de la brigade : faut-il suivre le fou clairvoyant sur cette piste qui ne rime à rien ?
[...] Cette confusion, Danglard et Retancourt la déploraient toujours. Chefs de file de la ligne pragmatique de la Brigade, tenants de la logique linéaire et de la rationalité, ils réprouvaient la manière dont Adamsberg avait conduit la journée et mené son enquête disparate et avare de mots.
Le roman prend alors toute son ampleur : tandis qu'Adamsberg flotte quelque part dans les brumes d'une improbable intrigue, floutée et incertaine, son équipe est déchirée entre ceux qui le suivent aveuglément et ceux qui ont peur que l'esprit de leur patron ne s'égare définitivement dans les limbes.
Fred Vargas et Jean-Baptiste Adamsberg touchent tous deux ici à une puissance évidente et une maturité indiscutable. Au fil des ans, l'amusante et pétillante magie Vargas des premiers ouvrages est peu à peu devenue un véritable paradigme poétique, capable de décrypter les brumes sous-jacentes à notre univers.
[...] - Proto-pensées ?
- Des pensées avant les pensées, vos " bulles gazeuses ". Des embryons qui se promènent et prennent leur temps, apparaissent et disparaissent, qui vivront ou mourront. J'aime bien ceux qui leur laissent leurs chances.
[...] D'aucuns disaient que l'on ne pouvait pas toujours savoir si le commissaire était en veille ou en sommeil, parfois même en marchant, et qu'il errait aux limites des ces deux mondes.
C'est bien là la substantifique moelle des romans de Dame Vargas, une fois qu'on a été piqué, on y revient, accro.
Mais n'oublions pas non plus le passé scientifique de l'auteure : archéozoologue ...
Comme dans tous ses bouquins, on va donc croiser tout un bestiaire : araignée recluse évidemment, mais aussi murène, merle, et que sais-je encore.
Et puis archéo-machin ? Oui, alors là aussi comme d'hab, on apprendra plein de trucs sur il était une fois ... mais chut, chez Vargas évidemment une recluse peu en cacher une autre, n'en disons pas plus.
En prime, une très belle fin ...
On souhaite à Dame Vargas de continuer à surfer sur un succès largement mérité.

Pour celles et ceux qui aiment les araignées.
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mardi 9 mai 2017

Profil perdu (Hughes Pagan)


[...] Il aimait. Il aimait tout en elle.

    L'auteur, le livre (300 pages, 2017) :

Coup de cœur de BMR et de MAM pour ce polar français : Profil perdu de Hugues Pagan, un ancien flic qui a troqué son flingue contre un stylo et qu'on n'avait pas vu dans les vitrines des libraires depuis de nombreuses années (il écrivait beaucoup pour la télé).

    On aime :

❤️ Un excellent polar à la française qui nous change des américains ou des nordiques.
❤️ Une élégance un peu sèche, un parfum un peu rétro (façon années 70), des personnages bien dessinés, une intrigue bien noire et un ton bien désabusé, une prose bien soignée et des dialogues bien tournés, qui nous prennent pour ne plus nous lâcher.

      L'intrigue :

Avec un héros (le flic Schneider) digne des meilleurs nordiques et américains.
[...] Il avait cessé de longue date d’essayer de comprendre Schneider. Personne de sensé ne pouvait comprendre Schneider. Tout au plus pouvait-on deviner sans trop de risque de se tromper qu’un jour ou l’autre, pour une raison ou pour une autre, l’inspecteur principal Schneider avait cessé d’avoir une existence propre.
[...] Vous êtes loin d’être un mauvais bougre, Schneider. Vous avez seulement l’art subtil de vous faire des ennemis mortels.
[...] Vous savez que vous êtes un drôle de type. Pas facile de faire le tour, même avec les deux bras et un radar. Schneider sourit. Il avait un curieux sourire, qui n’était pas dépourvu d’un certain charme.
[...] Depuis longtemps, Schneider avait abandonné la prétention stupide d’imaginer ce qui pouvait bien agiter le cœur des hommes.
[...] Mourir n’est pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est de vivre. Peut-être qu’il faut avoir des dispositions pour ça, ou bien avoir commencé jeune. – Comme le piano. Il acquiesça en silence.
En prime, une belle histoire d'amour aussi.
[...] L’amour peut parfois revêtir le tour d’une bouleversante alchimie, dès lors qu’on décide de ne plus le considérer comme une simple discipline gymnique.
Inutile de vous dire que l'on va très vite repartir 20 ans en arrière pour découvrir les bouquins précédents de cet élégant vieux monsieur tout de noir vêtu.

Pour celles et ceux qui aiment l'amertume d'un noir bien serré.
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Looping (Alexia Stresi)


[...] – C’est un poème, cette femme !

    L'auteure, le livre (264 pages, 2017) :

Encore un coup de cœur pour ce Looping, petit roman très frais de l'écrivain et actrice française Alexia Stresi.
Alexia Stresi se trouve être également la compagne de François Berléand : quel heureux homme si un peu du sang de la grand-mère Noélie coule dans les veines de la petite-fille !

    On aime :

❤️ Une feel good story légère et "enlevée".
❤️ Un superbe portrait de femme.
❤️ Une écriture sautillante et surprenante, toute en élégance.

      Le contexte :

La vraie fausse biographie de Noélie, la grand mère de l'auteur qui traversa le siècle dernier, deux guerres et la Lybie de Mussolini.
Une de ces italiennes qui quittèrent leur pays ...
[...] Voyager ne se faisait pas dans leur milieu, qui n’en était d’ailleurs pas un. Il était plus modestement condition. On n’était pas de condition à voyager, voilà tout. Émigrer, si, ça aurait pu.

      L'intrigue :

Sur fond d'Histoire sérieuse mais sans prise de tête (juste un peu d'intelligence curieuse), un superbe portrait de femme, aventurière, amoureuse, libre, indépendante, bref pas du tout à sa place dans son époque.
[...] Il suffit souvent de s’intéresser aux choses pour qu’elles deviennent intéressantes. Cette leçon simple peut remplir une vie.
Pour ce premier roman, Alexia Stresi réussit brillamment son brevet de voltige aérienne et son écriture sautillante et surprenante, toute en élégance, s'accorde à merveille avec le ton enjoué de son bouquin.
[...] – C’est un poème, cette femme !
Un poème, je n’aurais pas su. Un portrait fidèle, j’ai essayé.
On y croise même l'inventeur du Nutella !

Pour celles et ceux qui aiment s'envoyer en l'air.
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lundi 13 mars 2017

Le bureau des jardins (Didier Decoin)


[...] Ce qu’on apprend compte moins que la personne qui vous l’enseigne.

    L'auteur, le livre (377 pages, 2017) :

L'écrivain et scénariste Didier Decoin a eu la main heureuse avec ce titre énigmatique : Le bureau des Jardins et des Étangs
Et nous la main heureuse en piochant cette nouvelle japonaiserie dans une liste.

    On aime :

❤️ La plume de l'auteur : une écriture ronde et belle, à l'image des calligraphies de l'époque, au vocabulaire évocateur et riche, qui réussit même à éviter mes effets trop appuyés.
❤️ Une histoire et une écriture pleines de poésie, celle du monde flottant. Et le portrait d'une charmante dame de l'époque.

      Le contexte :

Quelques pages seulement et nous voici, telles les carpes dont il sera question, hameçonnés par cette belle littérature poétique que l'on croirait sortie tout droit d'un conte japonais mais qui est le fruit d'un gros travail de documentation de l'auteur sur le Japon de l'an mil, lorsque Kyoto s'appelait encore Heian-kyo, la capitale tranquille et paisible.

      L'intrigue :

Une belle histoire nous est contée, celle de Miyuki, la veuve d'un pêcheur chargé(e) d'approvisionner en brillantes et chatoyantes carpes les étangs de la capitale impériale.
[...] Miyuki avait laissé les villageois parler jusqu’au bout, lui conter la mort de son époux, enfin, ce qu’ils en savaient, très peu de chose en vérité, elle s’était contentée d’incliner la tête sur le côté comme si elle avait du mal à croire ce qu’ils lui disaient. Quand ils eurent terminé, elle poussa un cri étranglé et tomba.
[...] Les restes du pêcheur de carpes seraient brûlés sur un bûcher dressé à l’extérieur du village. Les os seraient retirés des braises en commençant par ceux des pieds et en finissant par ceux du crâne, et placés dans l’urne funéraire dans ce même ordre – ainsi épargnait-on au défunt l’inconfort et le ridicule de se retrouver la tête en bas.
Le départ depuis le petit village provincial pour livrer les dernières carpes pêchées, le rude trajet à travers la montagne enneigée, l'arrivée à la capitale au plus fort d'un concours de parfums ...
[...] – Tu sens ? chuchota-t-il à l’intention de son assistant. Kusakabe regarda autour de lui. [...]
– Si je sens quoi, sensei ?
– L’œuf. Enfin, il me semble.
– Le jaune ou le blanc ?
À Heian-kyo, Miyuki fera la rencontre du vieux Nagusa, noble intendant de la cour impériale, directeur du Bureau des Jardins et des Étangs.

[...] Nagusa, n’allait pas tarder à disparaître, il sentait que sa vie serait bientôt soufflée comme une chandelle qui papillote et s’éteint parce que, dans les profondeurs du Palais, un serviteur désireux de contempler la pleine lune a relevé un store et fait naître un filet d’air glacé et coupant qui ondule de couloir en couloir jusqu’à venir escamoter la petite flamme.
On regrette juste que tout cela soit un tout petit peu trop long, le temps sans doute de s'immerger dans les brumes de la culture nippone que Didier Decoin nous rend particulièrement accessible.

Pour celles et ceux qui aiment l'empire du soleil levant.
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lundi 9 janvier 2017

Le village (Dan Smith)

[...] L'arrivée de l'étranger allait semer le trouble.

Difficile de cartographier Le Village du britannique Dan Smith.
On a bien envie de parler de polar historique puisqu'il nous plonge dans les années 20, dans un empire soviétique déjà dévasté par une première guerre, par les erreurs de Lénine et maintenant celles de Staline.
Il s'agit tout aussi certainement d'un excellent nature-writing au cœur d'un hiver continental particulièrement bien rendu.
On pourrait même évoquer un polar ethnique tant la survie de ces hommes et femmes d'Ukraine dans ce froid inhumain relève de l'étrange.
Alors on se contentera de suivre bêtement l'éditeur qui a inscrit thriller sur la couverture de cette histoire de serial-killer qui commence un peu comme le Rapport de Brodeck : lorsque le Village découvre un homme à demi-mourant tirant un traîneau avec les corps de deux enfants à demi-dévorés.
[...] L'arrivée de l'étranger dans notre village allait semer le trouble. [...] Surtout s'ils voyaient ce que cet homme avait transporté sur son traîneau.
[...] Il y a des gens ... des gens tellement désespérés qu'ils feraient n'importe quoi pour survivre. Des gens affamés. Ce pays est passé par des moments - pendant les guerres, la famine - où les gens mangeaient tout ce qu'ils pouvaient. Et il y a aussi des gens méchants.
La cruauté, la peur et la bêtise humaines feront le reste et la chasse à l'homme commence. Ou plutôt, les chasses à l'homme puisque chacun semble poursuivi à son tour, qui par les villageois, qui par ses démons, qui par le tueur, qui par les brigades communistes, ...
Une histoire éprouvante et glaçante où l'on patauge dans la neige épaisse, les peurs les plus profondes et les instincts les plus bas, dans une ambiance proche du roman d'Ignacio Del Valle.
Blanche est la neige, noire est l'histoire.
On regrette cependant un style un peu ampoulé et formel où l'auteur nous détaille les affres et les dilemmes de son héros de manière beaucoup trop explicative : une écriture plus épurée et plus elliptique aurait été tout aussi efficace.

Pour celles et ceux qui aiment les hivers rigoureux.
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samedi 24 décembre 2016

Code 93 (Olivier Norek)

[...] Ce soir-là, savais-tu qui était derrière le masque ?

Submergé par les hordes vikings venus du nord, délaissé au profit de rivages plus exotiques, le polar français a bien du mal à sortir la tête du lot.
Alors saluons bien bas le toulousain Olivier Norek qui a su nous accrocher dès les premières pages de son Code 93.
Ancien flic du 9-3, ancien de l'ONG Pharmaciens sans frontières, le camarade Norek a dans ses valises de quoi donner corps à de beaux polars.
Avec un personnage bien dessiné, un flic solitaire comme on les aime, l'âme blessée mais le flair affuté : voici le capitaine Victor Coste.
[...] Il but un café amer en grimaçant, adossé à son frigo sur lequel un Post-it « acheter du sucre » menaçait de se décoller. Dans le silence de sa cuisine, il scruta par la fenêtre les immeubles endormis.
[...] En temps normal, l’accoutrement dans son ensemble, mais surtout le pull nordique à motifs flocons de neige, version Sarah Lund dans The Killing, auraient pu offrir à Ronan un crédit illimité de vannes lourdes.
[...] Il commençait à se sentir comme une caricature de flic télé et, il le savait, ce n’était pas une bonne chose.
Ce Code 93 démarre fort avec des cadavres un peu étranges qui vont même se réveiller pendant l'autopsie sur la table en inox de la morgue.
[...] Dans la même semaine Coste se tapait deux meurtres inhabituels, mis en scène, visibles et médiatisés. Un émasculé et un brûlé vif, ou, au choix, un zombie et une autocombustion.
[...] Tu vois quand même que se profile une des affaires les plus merdiques de ma carrière.
Ce Code 93 est aussi une intrigue à tiroirs (et pas que ceux de la morgue) qui va nous faire découvrir de sombres pratiques statistiques policières et de plus sombres pratiques encore chez quelques nantis.
[...] Planquer des vols à l’étalage ou des petits consommateurs de shit, c’est pas vraiment compliqué, tout le monde s’en moque, mais pour planquer des cadavres, c’est une autre organisation. Il a donc fallu trouver une nouvelle appellation. Le Code 93.
[...] Vous jugez, ou vous écoutez ?
– Les deux sont indissociables.
Une écriture soignée et bien tournée, sèche et nerveuse, de courts chapitres bien rythmés comme il convient à l'ambiance.
On regrette juste de temps à autre quelques 'bonnes formules' un peu trop voyantes.
[...] L’amour ça déborde comme un coloriage d’enfant.
[...] La soirée s’éternisa et les consonnes disparurent au fur et à mesure des discussions.
Même si l'intrigue n'hésite pas à ratisser un peu large et si aucun cliché ne nous est évité, ce Code 93 est de la belle ouvrage où Norek tisse sa trame en utilisant plutôt habilement toutes les ficelles du genre. Un auteur certainement plus toulousain que banlieusard mais qui nous épargne l'inévitable couplet rap sur le 9-3.
Promesse honnêtement tenue : on tient là un bon filon, franco-français, bien de chez nous, et c'est assez rare pour ne pas passer à côté.
Fort heureusement, on avait cette fois pris soin de commencer par le premier épisode : la suite est donc à venir !

Pour celles et ceux qui aiment les flics de banlieue.
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lundi 14 novembre 2016

L'archipel d'une autre vie (Andreï Makine)


[...] Que faisions-nous là-bas ? Nous y vivions.

    L'auteur, le livre (288 pages, 2016) :

Voilà bien longtemps que l'on n'avait pas décerné un coup de cœur pour l'une de nos lectures.
Plusieurs très bons bouquins en 2016 mais finalement peu de grands coups de cœur. Il faut donc prendre ce roman d'Andreï Makine (un russe qui vit en France et écrit en français) comme d'autant plus remarquable : L'archipel d'une autre vie.

    On aime :

❤️ Au fil du voyage initiatique, le lecteur tombera sous le charme de la prose d'Andreï Makine : l'âme russe possède décidément un rapport à la nature, un rapport à l'histoire, qui n'appartiennent qu'à elle. Makine est à moitié français et son travail de passeur nous donne ici l'occasion d'être touché par cette grâce.

      Le contexte :

Makine nous emmène loin vers l'est, au-delà même de la lointaine Sibérie, aux confins de l'orient, sur les rives de la mer froide d'Okhotsk, là où l'on peut apercevoir les îles Kouriles, Sakhalin ou le Kamtchaka. Jusqu'aux îles Chantar, là où le fleuve Amour (grossi par le fleuve Amgoun) se jette dans le Pacifique et où il faut affronter le terrible souloï. Une géographie exotique au froid revigorant !
Pour Makine, ces rives tourmentées d'un Pacifique au nom trompeur, évoquent même le mythique océan Mirovia qui entourait l'ancien continent de la Rodinia.
[...] Le nom de Mirovia s’imposa à ma pensée, oui, cet océan préhistorique entourant le seul continent existant, le fameux Rodinia dont parlaient nos livres de géographie…

      L'intrigue :

Non content de titiller nos neurones géographiques, Makine va nous emmener dans une course folle au cœur de la taïga.
[...] Les poursuites à travers la taïga, les coups de fusil, la maison du chercheur d’or où veillait un mort… Oui, un livre d’aventures, un western. Plus tard, j’ai cru y discerner une vérité bien plus vaste et plus secrète, celle qui me laissa deviner le sens caché de ces mots si simples : « Nous y vivions… »
Une aventure, un 'eastern', une chasse à l'homme ... oui, peut-être, mais ce n'est pas tout.
Nous voici au tout début des années 50 : les russes se remettent à peine de la terrible guerre dont les fantômes viennent toujours les hanter. La terreur stalinienne a rempli les camps et a fait ou fera de chacun un ennemi du peuple, à un moment ou à un autre, forcément.
[...] Il faut toucher le fond, Pavel, c’est la meilleure chose qui puisse arriver à un homme. Après ma première année de prison, j’ai commencé à éprouver cette liberté-là. Oui, la liberté ! Ils pouvaient m’envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas. Leur monde ne me concernait pas, car ce n’était qu’un jeu et je n’étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n’avais plus ces cartes en main. J’étais libre…
[...] La prison ? C’est pour ne pas y retourner que je suis là… Difficile de survivre dans la taïga ? Moins que dans un camp… »
Un évadé s'échappe de l'un des camps. À ses trousses, on lance un équipage de quelques 'volontaires' ou presque, hantés par les fantômes de la guerre, effrayés par la menace des camps et des commissaires politiques. La course poursuite s'engage avant que l'hiver n'arrive.
[...] La forêt s’effeuillait, protégeant mal ma fuite. Ce qui me sauvait, c’était la vitesse de mon déplacement et ma connaissance, presque tactile, des endroits que je traversais. Et, les premiers jours, l’oubli de la faim.
Mais au fil du temps, la poursuite s'éternise.
[...] Je commençai à tousser, frissonnant sous mes vêtements qui résistaient mal à la morsure du vent. Nous étions partis au début du mois d’août et, à présent, trois semaines plus tard, le froid balayait les petits paradis de tiédeur encore préservés dans les vallons ensoleillés…
Comme si les chats n'étaient finalement pas si pressés d'attraper leur souris (et de rentrer), et comme si la souris attendait ces poursuivants-là, les préférant finalement à une autre troupe plus nombreuse et plus efficace.
La chasse à l'homme dans la taïga prend alors un tour étrange.
[...] L'évadé s’était évertué à escalader la barrière de roche et à reprendre sa route. Nous en étions secrètement soulagés : pas d’affrontement final, encore quelques jours de « congé », comme disait Boutov.
[...] Ne vivre que pour cette marche infinie, ne rien demander d’autre.
[...] J’aurais pu facilement m’enfuir, oui. Pourtant, rester avec lui changeait le sens de ce que je savais de la vie.
Mais le roman de Makine réserve encore bien d'autres surprises que l'on ne peut vous dévoiler.
Nous avions embarqué pour un étrange western à la russe, nous avons tâté du roman initiatique et nous voici bientôt obsédés par une très très belle histoire d'amour (était-ce la proximité du fleuve qui voulait cela ?).
[...] Elkan se mit à décharger sur la rive ses bagages : fusil, outils, toile des tentes… Perplexe devant le peu de biens que nous possédions, je demandai, sans pouvoir cacher mon désarroi : « Et que… qu’est-ce qu’on va faire ici ? » La réponse vint, rendant insignifiante toute autre interrogation : « Nous allons y vivre. »
[...] – Que faisions-nous là-bas ? Nous y vivions… Il dut se rendre compte que ce mot usé était privé de toute sa valeur.
[...] À travers la brume qui enveloppait l’archipel, il distingua les trois points lumineux. Un triangle de feux. « La constellation de notre ciel à nous », pensa-t-il avec une tendresse qui n’avait pas de nom dans le monde qu’il venait de quitter.
[...] Cette nuit-là – je le comprendrais plus tard – nous étions au plus près de ce qu’il y avait en nous de meilleur.
Au bout du bout du monde, les personnages vont découvrir le charme des îles Chantar.

Pour celles et ceux qui aiment les très belles histoires.
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vendredi 11 novembre 2016

Les anges sans visage (Tony Parsons)

[...] Les Wood ont été assassinés parce qu’ils étaient heureux.

On a eu un petit peu de mal à entrer dans le bouquin de Tony Parsons : Les anges sans visage (ce sont les statues de pierre d'un cimetière londonien).
Son style n'est pas des plus fluides et sa prose est truffée de sigles qui décrivent l'organigramme des polices britanniques sans rien apporter de vraiment instructif.
[...] Les polices du monde entier sont accros aux sigles.
Reste que son polar démarre très fort avec le massacre d'une riche et belle famille, massacre non pas à la tronçonneuse mais au pistolet d'abattage, version moderne du merlin.
[...] Quel meurtrier se sert d’un pistolet d’abattage ?
Pour faire bonne mesure Parsons y ajoute un enlèvement : le petit dernier de la famille ne fait pas partie des cadavres.
[...] Les tueurs à gages ne kidnappent pas les enfants. Elle marqua une pause, releva ses lunettes sur son nez, plongée dans ses réflexions. – Qui peut tuer quatre personnes et kidnapper un enfant ? Pourquoi on décide de kidnapper un enfant ?
[...] Quelle espèce particulière de psychopathe était l’auteur du carnage dont nous avions été témoins ?
Vengeance, serial-killer, règlement de comptes, sombre histoire de famille, ...
Qui donc en voulait à la famille Wood ?
[...] Vous ne comprenez pas ? Les Wood ont été assassinés parce qu’ils étaient heureux.
Le reste du bouquin se maintiendra à la hauteur et Parsons ratisse large en agençant plutôt habilement plusieurs thèmes souvent violents, parfois un peu racoleurs : immigrés roms, drogue du viol, prostitution, trafic d'enfants, ...
On sent la patte du journaliste enclin à la controverse qu'est Tony Parsons.
Mais finalement, les Wood étaient-ils donc si heureux que ce que les apparences laissaient croire ?
Qu'est-il advenu du petit disparu ?
[...] Les familles désespérées veulent croire au miracle – et je comprenais pourquoi.
Moi aussi, j’aurais voulu y croire.
La campagne de promotion nous vantait le renouveau du polar britannique : il nous faut reconnaître qu'il y a bien là un ton pas ordinaire, mais l'ensemble ne nous a guère convaincu et l'on a du mal à s'accrocher aux personnages et au flic Max Wolfe, divorcé et père d'une fillette, en dépit des efforts louables de l'auteur.
[...] J’observai le visage ensommeillé de Scout et m’émerveillai d’avoir en partie contribué à créer le plus bel enfant du monde. Je sais que tous les parents éprouvent la même sensation. La différence, c’est que ma fille est vraiment le plus bel enfant du monde.
On pourra lire également une autre enquête celle menée par Velda sur l'auteur et journaliste Tony Parsons.

Pour celles et ceux qui aiment les flics célibataires.
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lundi 7 novembre 2016

BD : Un printemps à Tchernobyl


L'étrangeté de vivre là-bas.

Et voici le dernier volet de notre série atomique en cette année 2016, anniversaire de Tchernobyl et de Fukushima.
Après le bouquin de Lucile Bordes et après la terrible Supplication de la biélorusse Svetlana Alexievitch, voici en images cette fois, la BD du breton Emmanuel Lepage, dessinateur engagé : dessin'acteur.
L'idée de cet album est en apparence toute simple puisqu'il s'agit de mettre en images le voyage même de Lepage qui s'est rendu sur place (avec un groupe d'amis artistes) pour témoigner à sa façon.
On n'est pas très loin de l'approche 'factuelle' du manga de Kazuto Tatsuta mais dans un style plus intellectuel, plus militant, plus engagé ici.
Ce reportage s'ouvre sur les images de l'auteur en train de lire La supplication, avant l'arrivée du groupe à Pripiat, la ville de la centrale, une ville qui nous est devenue presque familière après toutes ces lectures.
[...] Pripiat accueillait ingénieurs et ouvriers qui travaillaient à la centrale, ainsi que leur famille. La moyenne d'âge n'excédait pas trente ans. De nombreuses femmes attendaient un enfant. Ils étaient l'élite.
[...] La table se garnit de toutes sortes de mets. Comme si nos hôtes, malgré le fossé de la langue, savaient qu'après l'expérience que nous venons de vivre, il fallait convoquer la vie ... comme les repas qui suivent les enterrements.
Les textes de Lepage sont très réfléchis, très mesurés et réussissent, en se contentant de questionner les faits, réussissent à éviter de verser dans le scoop sensationnel, l'écologie pontifiante ou la vindicte militante.
Mais à l'opposé de La Supplication russe qui s'effaçait entièrement derrière les paroles transmises, ici le 'je' prend beaucoup de place (trop ?) : Lepage nous raconte sa démarche, ses peurs, ses motivations, ses doutes, ...
[...] En Ukraine, comme en France, comme partout, on choisit de rassurer. Par peur de regarder la réalité en face ? Penser autrement serait comme se pencher au-dessus d'un puits sans fond. On risquerait d'être saisi de vertige.
Les dessins sont superbes, crayons et pastels : Lepage manie son crayon comme d'autres un appareil photo et il fallait bien un maître dans l'art du portrait comme lui pour nous faire approcher ceux qui vivent là-bas, dans 'la zone'.

Pour celles et ceux qui aiment se rendre compte.
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mardi 18 octobre 2016

Nos âmes la nuit (Kent Haruf)

[...] Et puis il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters.

[...] Bon, je me lance.
J’écoute, dit Louis.
Je me demandais si vous accepteriez de venir chez moi de temps en temps pour dormir avec moi. 
Avec Nos âmes la nuit, Kent Haruf vise la Une de la blogoboule avec une jolie histoire consensuelle aux saveurs douces amères, façon feel good story.
Ça commence plutôt bien et l'on s'apprêtait même à décerner un coup de cœur à cette surprenante vieille dame qui demande à son tout aussi vieux voisin de venir partager son lit le soir pour discuter ensemble. À soixante-dix ans, nos deux veufs tentent de combler leur solitude, et plus si affinités.
[...] C’est une sorte de mystère. J’aime l’amitié que ça implique. J’aime ces moments ensemble. Être ici au cœur de la nuit. Discuter. T’entendre respirer à côté de moi si je me réveille.
[...] Dans la chambre d’Addie, Louis tendit la main par la fenêtre entrouverte pour recueillir la pluie qui gouttait de l’avant-toit puis, regagnant le lit, il passa sa main mouillée sur la joue veloutée d’Addie.
[...] Et on ne fait même pas ce que les gens s’imaginent qu’on fait. Tu voudrais ? demanda Addie.
Ces échanges nocturnes nous valent quelques beaux dialogues lorsque nos deux veufs racontent chacun leurs souvenirs, les hauts et les bas de leurs vies, leurs regrets et leurs envies, leur simple bonheur de partager tout cela.
[...] Elle l’attendait assise sur la véranda. Elle se leva et, debout sur le perron, elle l’embrassa pour la première fois devant tout le monde. Tu te trompes tellement parfois, dit-elle. Je me demande si tu comprendras un jour. Je ne me croyais pas si lent à la comprenette. Mais je dois l’être. Tu l’es quand il s’agit de moi.
Mais il semble que finalement Kent Haruf n'avait peut-être pas de quoi faire plus qu'une jolie nouvelle et le voici à délayer les épices de sa bonne idée dans une sauce allongée : les déboires de la vive grand-mère avec son petit-fils (et son fils) nous font perdre le fil, même s'ils préparent le dénouement désabusé de cette histoire qui aurait pu se passer de conclusion et aurait gagné à rester concentrée sur le fil ténu qui relie les deux personnages.
On avait déjà un mot-clé 1er roman mais il faudrait peut-être un équivalent pour les dernières livraisons de nos chers disparus : tout comme Henning Mankell avec ses Bottes suédoises, Kent Haruf est décédé juste après avoir écrit ce bouquin.
[...] Seulement deux vieillards qui discutent dans le noir, dit Addie.

Pour celles et ceux qui aiment les jolies histoires.
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vendredi 14 octobre 2016

Tels des loups affamés (Ian Rankin)

[...] Je vais te tuer pour ce que tu as fait.

Après avoir réveillé le chien endormi, nous voici Tels des loups affamés, avec un nouveau Ian Rankin entre les mains.
Un Rankin dont l'écriture a (depuis déjà quelques épisodes) atteint un joli rythme de croisière : des intrigues denses et complexes, des personnages épais et travaillés (John Rebus partage désormais le devant de la scène avec les inspecteurs Clarke et Fox) et surtout, des dialogues riches et soutenus qui savent attiser la curiosité et la sagacité du lecteur (un peu à la Connelly). Bref, de la belle ouvrage.
Rankin a su donner à sa série, un nouveau souffle avec un John Rebus qui a (pour notre plus grand plaisir) un peu de mal à prendre sa retraite pour se consacrer à la pêche dans les lochs.
L'ancien inspecteur se découvre même des talents bien cachés de père et tente de renouer maladroitement quelques liens avec sa fille (tout comme le Wallander de Mankell ou le Erlendur de Indridason).
Nous voici plongés en pleine guerre des gangs alors que ceux de Glasgow viennent même de débarquer dans la calme Édimbourg.
[...] Le monde des gangsters était le monde du capitalisme. Il fallait créer des marchés, les soutenir et les développer, en éliminant toute la concurrence.
[...] Nous aurons tous droit à des fauteuils au premier rang. Faites-moi confiance, Édimbourg n’a aucune idée de ce qui va lui tomber dessus.
Mais jusqu'ici personne ne pensait que cette agitation allait réveiller quelques sombres fantômes oubliés de tous. Soigneusement oubliés. Profondément enfouis dans le passé.
[...] Quelques jours auparavant, une main avait glissé le billet par la fente de sa boîte aux lettres. Il le déplia et examina une nouvelle fois les mots qui y étaient écrits : JE VAIS TE TUER POUR CE QUE TU AS FAIT. Mais qu’est-ce qu’il avait fait, Cafferty ?
[...] Ce n’est pas un vulgaire nid de guêpes que vous allez libérer, vous autres, mais une pièce remplie de serpents. Rien n’a filtré, tout le monde s’est tu. Pas un bruit.
Et les fantômes que John Rebus va déterrer vont faire quelque bruit ...
[...] Le petit ricanement étouffé que lâcha Rebus n’avait strictement rien de drôle.
— Je suis tellement abasourdi que je ne trouve plus rien à dire.
— Peut-être que je n’aurais pas dû t’en parler. Peut-être aussi que j’interprète beaucoup trop de choses, à force de voir des fantômes là où il n’y en a pas.
— Peut-être.
On chipote, on chipote, mais cet épisode nous a tout de même paru un petit cran en-dessous de l'excellent Chien endormi, peut-être à cause d'une mise en place un petit peu longuette (là où justement le précédent démarrait sur les chapeaux de roues).
Ah, et on a quand même fait l'effort (enfin) de chercher comment pouvait se prononcer le très écossais prénom de Dame Clarke : Siobhan qui donne quelque chose comme Shivônne [clic].

Pour celles et ceux qui aiment les flics en pré-retraite.
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lundi 10 octobre 2016

Les bottes suédoises (Henning Mankell)

[...] Je ne suis pas hypocondriaque, mais je préfère être tranquille.

C'est évidemment avec un petit pincement au cœur que l'on ouvre le paquet contenant Les bottes suédoises, dernier roman du regretté Henning Mankell disparu fin 2015.
C'est par fidélité au suédois et en souvenir de son très grand roman que furent Les chaussures italiennes, que l'on sort de la boutique avec dans les bras, cette paire de bottes en caoutchouc, clin d’œil amusé de l'auteur à ses fidèles lecteurs.
[...] Cette boucle appartenait à la merveilleuse paire de souliers que m’avait offerte autrefois Giaconelli, l’ami de ma fille, le maître bottier des forêts du Hälsingland. C’est à cet instant que j’ai compris que j’avais réellement tout perdu. De mes soixante-dix ans de vie, il ne restait rien. Je n’avais plus rien.
Car oui, c'est un peu la suite et l'on y retrouve donc le médecin retraité Fredrik Welin, toujours solitaire sur son île, toujours à se plonger chaque matin dans l'eau glacée, hiver comme été, pour se prouver qu'il est encore vivant.
[...] Ils savent que je me baigne tous les jours dans la mer, y compris en hiver. J’ouvre un trou dans la glace et je m’y plonge sitôt levé chaque matin. Ils voient ça d’un œil très méfiant. Ils pensent que je suis fou. 
Un vieil homme toujours aussi maladroit dans ses relations, notamment avec sa fille.
[...] Je ne la comprenais décidément pas. Pas plus qu’elle ne me comprenait, sans doute. Malgré tous nos efforts, nous semblions condamnés aux malentendus.
[...] Elle avait laissé un mot sur la table. Merci. Tu peux claquer la porte en partant.
[...] Je l'ai suivie vers la caravane, marchant à quelques pas derrière elle, avec la sensation d'être un chien errant dont personne ne voulait.
Un vieil homme que l'on retrouve dans les flammes lorsque sa maison s'embrase : en une nuit, il a tout perdu, il n'a même plus une paire de bottes à se mettre. Que lui reste-t-il à part quelques moments encore à vivre ?
Comme l'auteur, Fredrik Welin a encore vieilli et s'approche lentement mais sûrement de sa fin. De tendance hypocondriaque, le vieil ours bougon est devenu un homme inquiet (rappelez-vous ce polar : L'homme inquiet, lorsque Mankell franchissait le cap de la soixantaine).
[...] J’étais un vieil homme qui avait peur de mourir.
[...] Je ne suis pas hypocondriaque, mais je préfère être tranquille.
Mais disons le franchement, ces bottes suédoises sont d'au moins une ou deux pointures en dessous des désormais célèbres chaussures italiennes, et cette lecture n'aura vraiment de sens que pour les fidèles et les inconditionnels que nous sommes.
Malgré tout on aime bien ce vieil homme ronchon, solitaire, maladroit, pas même vraiment sympathique. Un vieil homme en proie aux doutes et aux angoisses, ceux de la vieillesse et même désormais ceux de la mort.
Autoportrait de Mankell en homme inquiet.
En décor de fond, l'intrigue est presque bâclée (même la virée chez nous à Montparnasse, rue d'Odessa, nous a laissés sur notre faim) et certains paragraphes frisent même l'indigence.
[...] Je suis allé au café du port. Au comptoir j’ai choisi un café et un gâteau à la pâte d’amande et je me suis assis près de la fenêtre. Le gâteau était tout sec. Il s’est émietté quand j’ai voulu le porter à ma bouche.
[...] La proximité de la mort transforme le temps en un élastique tendu dont on craint sans cesse qu’il ne se rompe.
Le feu d'artifice des chaussures italiennes n'est plus qu'un maigre feu de paille. Mais fort heureusement la magie mankellienne opère de temps à autre au détour inattendu d'une page et la dernière partie du bouquin récompensera la fidélité du lecteur.
[...] J'ai bien peur de nourrir, au fond de moi, une sorte de ressentiment désespéré vis-à-vis de ceux qui vont continuer de vivre alors que je serai mort. Cette impulsion m’embarrasse autant qu'elle m'effraie. Je cherche à la nier, mais elle revient de plus en plus souvent à mesure que je vieillis.
[...] Je me suis arrêté. J’ai ouvert ma portière avec précaution, comme si je risquais de déranger quelqu’un. Dehors, tout était silencieux. Le vent ne pénétrait pas au cœur de la forêt. J’ai fermé les yeux en pensant que bientôt je ne serais plus là. Il ne me restait que la vieillesse. À la fin, elle cesserait elle aussi et alors il n’y aurait plus rien.
[...] En l’écoutant se plaindre de ses maux imaginaires, j’avais déjà été tenté de prendre un air grave et de lui annoncer qu’il souffrait probablement d’une maladie mortelle. Jusque-là, je ne l’avais pas fait. Mais le moment était peut-être venu. La prochaine fois qu’il s’installerait sur mon banc et se laisserait palper par mes mains de chirurgien, qu’il respectait tellement, je prononcerais son arrêt de mort.
Un dernier clin d’œil du maître du polar nordique, une lecture posthume réservée aux inconditionnels et un ultime rappel pour celles et ceux qui n'auraient pas encore découvert les chaussures italiennes.

Pour celles et ceux qui aiment les chaussures.
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mardi 4 octobre 2016

La supplication (Svetlana Alexievitch)

[...] Reconstituer les sentiments et non les événements.

Nous sommes sur le point de clôturer cette année 2016 qui fut des plus radioactives, la faute aux anniversaires : celui des 5 ans de Fukushima et celui des 30 ans de Tchernobyl :
- Kazuto Tatsuta nous a emmenés Au cœur de Fukushima avec son manga sur les travailleurs chargés de démonter la centrale
- Lucile Bordes nous a fait revivre 86, année blanche et les événements de Tchernobyl.
Dix ans après la catastrophe de Tchernobyl, la biélorusse Svetlana Alexievitch publiait dans La supplication le résultat des nombreuses interviews qu'elle avait recueillies auprès des populations. Un livre fondateur.
Un devoir de mémoire, non pas sur les événements eux-mêmes mais bien sur les traces que laissent ces événements dans la vie des hommes et des femmes.
[...] Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l’Histoire. Voilà le plus difficile  : concilier les deux vérités, la personnelle et la générale.
[...] Plus d’une fois, j’ai eu l’impression de noter le futur.
[...] Reconstituer les sentiments et non les événements.
[...] Je vous ai prévenue... Je n’ai rien de bien héroïque à raconter, rien pour la plume d’un écrivain.
Avec ce remarquable travail, l'auteure se limite à une courte introduction et s'efface pour laisser toute la place à la parole de ceux qui ont été recrutés comme liquidateurs, de celles et ceux qui ont été évacués manu militari des zones contaminées, de celles et ceux qui n'ont pas voulu quitter leur village et qui se sont accrochés à leur potager radioactif aux douces lueurs bleutées ou pire, de celles et ceux dont les villages n'ont pas été évacués faute de moyens et pire encore, de celles et ceux qui sont arrivés plus tard pour occuper ces villages désertés, venus de la Tchétchénie ou du Tadjikistan, fuyant des périls plus mortels encore que le césium.
Un chœur d'humaine parole. Une humanité passée à la moulinette dans les broyeurs de notre époque.
Autant vous prévenir : la lecture est éprouvante, certaines tranches de vie sont ahurissantes et il vaut mieux apprécier ce livre à petites doses (prévoyez votre dosimètre) pour éviter de sombrer après avoir entendu celles et ceux qui se racontent ici.
Des russes qui racontent cela à la russe et nous permettent de les mieux connaître, un peu.
[...] Tout le monde était bien payé  : trois fois le salaire mensuel plus des frais de mission. Et puis, on buvait... Vous savez, la vodka, ça aide... Elle enlève le stress.
[...] Chez nous, la victoire n’est pas un événement, mais un processus. La vie est une lutte. Il faut toujours surmonter quelque chose. C’est de là que vient notre amour pour les inondations, les incendies, les tempêtes. Nous avons besoin de lieux pour “manifester du courage et de l’héroïsme”.
[...] Un lieu pour y planter un drapeau.
L'étiquette de roman choral n'a peut-être jamais été aussi juste : mais cette polyphonie sonne comme un chant funèbre aux accents de dérisoire.
[...] Je vais vous raconter une histoire drôle. Un prisonnier évadé se cache dans la zone de trente kilomètres autour de Tchernobyl. On finit par l’attraper. On le fait passer au dosimètre. Il “brille” à un point tel qu’il est impossible de le mettre en prison ou à l’hôpital. Mais on ne peut pas le laisser en liberté, non plus. Vous ne riez pas  ? (Il rit.)
[...] Nous chassons aussi pour nous-mêmes, et nous mangeons notre gibier. Au début, nous avions tous peur. Puis nous nous sommes habitués. Il faut bien manger quelque chose. Nous n’allons tout de même pas déménager sur la Lune, ou sur une autre planète.
[...] Avez-vous entendu parler des hibakushi de Hiroshima  ? Les survivants de l’explosion... Ils ne peuvent se marier qu’entre eux. On n’en parle pas, chez nous. On n’écrit rien à ce sujet. Mais nous existons, nous autres, les hibakushi de Tchernobyl...
[...] Comment croire une chose inconcevable  ?
Le livre de Svetlana Alexievitch est remarquable et l'accumulation de ces monologues effarants est éprouvante : paradoxalement, il nous manquerait peut-être bien la parole de l'auteure qui s'est effacée derrière ses compatriotes.
On repart bientôt pour Tchernobyl avec une BD d'Emmanuel Lepage (où justement, sur l'une des premières planches de l'album, un personnage lit ... La Supplication).

Pour celles et ceux qui aiment les gens.
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mercredi 28 septembre 2016

Cartel (Don Winslow)

[...] Les Américains ne retiennent jamais les leçons.

Peut-être est-ce la sortie récente de Infiltrator (l'histoire de Bob Mazur qui fit tomber une partie du cartel de Medellin, celui de Pablo Escobar) mais on n'a pas pu laisser passer la sortie du pavé de Don Winslow : Cartel, qui évoque lui, les affaires mexicaines d'El Chapo (l'évadé interviewé par Sean Penn).
Faut dire qu'il faut à peine quelques pages de prologue pour que Don Winslow nous accroche fermement et définitivement : une fois hameçonné, le lecteur n'aura de cesse de tourner les 700 pages de ce gros pavé. Le genre qui pèse dans les mains (vive la liseuse électronique !) plusieurs nuits d'affilée, jusqu'à 1 ou 2 heures du mat'.
On n'avait pourtant pas lu le succès précédent (La griffe du chien) dont c'est la suite, annoncée comme encore meilleure.
Mais c'est peut-être pas plus mal parce que Winslow prend soin de nous résumer habilement les précédentes années de guerre contre les cartels mexicains.
[...] Ce n’était que le début de la longue guerre de Keller contre les Barrera, un conflit de trente ans qui allait lui coûter tout ce qu’il possédait : sa famille, son travail, ses croyances, son honneur, son âme.
Ce prologue est passionnant (presqu'un bouquin dans le bouquin) et on a droit à quelques explications bien senties sur le marché de la drogue qui unit les US à 'leur' Mexique dans une étreinte fatale.
[...] Le prétendu problème mexicain de la drogue est en fait le problème américain de la drogue. Pas de vendeur sans acheteur. La solution ne se trouve pas au Mexique et elle ne s’y trouvera jamais.
[...] Cette prétendue « guerre contre la drogue » est une porte à tambour : vous faites sortir un gars, quelqu’un d’autre s’assoit sur la chaise vide en bout de table. Cela ne changera jamais, tant qu’existera un appétit insatiable pour les drogues. Et cet appétit existe chez ce mastodonte qui vit de ce côté-ci de la frontière.
[...] Le NAFTA était parfois surnommé le « North American Free Drug Trade Agreement ».
Ce prologue nous permet également de faire connaissance avec les deux protagonistes qui vont reprendre leur duel entamé dans La griffe du chien : l'américain Art Keller, franc tireur de la DEA ou de la CIA (selon l'officine qui veut bien le couvrir bon gré mal gré) et le mexicain Adán Barrera, patròn du Cartel.
Une fois le décor planté pour les nouveaux lecteurs venus, c'est parti et la machine de guerre est (re)lancée ...
Des tonnes de drogue vont passer la frontière, des millions de dollars vont changer de main, des dizaines de cadavres vont tomber en chemin ou carrément cramer dans des fûts de gasoil.
Les gangs mexicains vont s'entredéchirer pour le contrôle de ce trop juteux trafic et les officines américaines vont rester prises dans un engrenage où elles n'ont plus d'autre choix que de favoriser temporairement l'un des cartels pour démanteler les autres, puis un autre pour défaire le pouvoir du précédent, puis ...
[...] Car les Américains ne retiennent jamais les leçons.
[... DEA, CIA, ...] Un tas d’autres agences, une véritable soupe aux pâtes alphabet, qui coopèrent et/ou rivalisent à divers degrés au sein de juridictions qui se chevauchent.
On est au cœur même des haletantes scènes d'action, des âpres et mortelles négociations, des trahisons et des compromissions, des exécutions sommaires, des morceaux de bravoure (la fête de Noël à la prison, le mariage, la grève de la faim, ...), des assauts donnés sur l'altiplano, ...
Mais au-delà de la violence et de la force du sujet, qu'est ce qui fait donc la puissance et le succès des bouquins de Don Winslow ?
Ce n'est certainement pas le style d'une prose assez neutre, même si c'est très professionnel, fluide et agréable à lire.
Peut-être la luminosité des explications, données l'air de rien, sur ces complexes rouages : sans fatuité pédagogique ni pédantisme savant, juste ce qu'il faut pour éclairer intelligemment le lecteur (même à 2h du mat').
Et assurément, le sens confirmé de la narration et de la mise en scène : on s'installe dans ce bouquin comme dans un bon gros fauteuil de cinéma, musique, générique, et c'est parti pour un blockbuster 100% plaisir de lecture (en dépit de l'effarante violence des faits rapportés) !
D'ailleurs, côté cinoche, c'est déjà signé : Ridley Scott est en train de remettre le couvert après son précédent et déjà Cartel (c'était en 2013 sur un scénario de Cormac McCarthy).
Ce film de Don Winslow est un peu long : plus de 700 pages, plus de 6 heures de lecture éprouvante pour le lecteur français. Ce qui n'est rien comparé aux 365 jours par an vécus par la population mexicaine.
Une dernière citation à méditer (qui annonce peut-être le prochain bouquin de Winslow) :
[...] Quand vous prononcez le mot « narcotrafiquant » à Washington en dehors des couloirs de la DEA, vous n’obtenez plus que des bâillements. Mais si vous dites « narcoterrorisme », vous avez droit à un budget.

Pour celles et ceux qui aiment les films d'action.
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