[...] Quelle sorte de mère fait ça ?
Dans les Monts Ozarks, Eli Cranor revisite la lutte des classes à sa façon.
Mais son roman noir cache aussi une forte histoire centrée sur les "mères", ce qui explique sa dédicace « à toutes les mamans ici-bas ».
❤️❤️❤️🤍🤍L'auteur, le livre (320 pages, février 2026, 2024 en VO) :
Eli Cranor avait fait une entrée remarquée l'an passé avec son premier roman traduit en français : Chien des Ozarks (pas lu ici).
Avec À la chaîne, il nous emmène de nouveau chez lui, dans l'Arkansas, au pied des Monts Ozarks - une région déshéritée qui, décidément, aura inspiré toute une génération d'écrivains étasuniens.
Le lecteur aura ici la démonstration que « tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune, même modeste, était bâtie sur un terrible péché ».
La traduction de l'américain est signée Emmanuelle Heurtebize.
Le pitch et les personnages :
Il y a là deux couples que tout oppose.
Du bon côté de la ville, chez les riches, Luke Jackson, sa femme Amelia dite Mimi et leur bébé Tucker : ils sont « au sommet de la chaîne alimentaire américaine ».
En face, dans l'Amérique d'en-bas, celle des pauvres d'un camp de mobil-homes, deux immigrés sans papiers, Edwin et sa compagne Gabriela dite Gabby.
Luke Jackson est le patron d'une usine qui débite des poulets à la chaîne (et quelques scènes vont vous dégoûter des nuggets à tout jamais).
« Pour gérer une usine efficacement, on devait s’arranger avec la vérité, petits mensonges et données tronquées. Être le patron, dans quelque domaine que ce soit, exigeait cela. [...] C’était pour la bonne cause. Les gens avaient besoin de manger et la main-d’œuvre immigrée avait besoin de bosser. »
Comme beaucoup d'autres, les deux mexicains y triment depuis des années, dans des cadences infernales, obligés de travailler sans pause pipi, avec des couches pour incontinents.
Quant au paiement des heures supp, inutile de demander.
« À la fin de son service, comme chaque jour, plus de vingt mille poulets auraient défilé devant le poste de Gabby.Le jour où tout s'enclenche dans ce roman noir, Edwin se fait virer de l'usine et décide sur un coup de tête, de kidnapper le tout jeune Tucker : « cela avait sonné le début de la fin ».
[...] Dire que sa mère s’imaginait encore que sa fille vivait le rêve américain. »
La rançon demandée ne sera pas bien élevée : cinquante mille dollars, c'est le décompte des heures supp non payées que Gabby tenait à jour scrupuleusement dans un cahier. Juste pour dire.
De quoi se demander « quelle sorte de mère fait ça ? ».
« Sauf que personne ne connaissait vraiment Luke Jackson », personne ne sait vraiment qui peut se cacher derrière « un mari à peu près correct et un père aimant ».
« Les types comme Luke ne se retrouvaient pas au sommet par hasard. Cela impliquait des sacrifices. Des heures et des heures de travail » et il fera tout pour que « personne n’apprenne que Luke était passé à deux doigts de l’échec ».
♥ On aime :
➔ C'est la recette habituelle de tout bon roman noir : dès les premières pages, l'auteur réunit tous les ingrédients pour que ça se passe mal, vraiment mal. Il suffit ensuite de laisser chauffer plus ou moins rapidement selon le résultat escompté.
Eli Cranor porte un regard pessimiste sur la société américaine et ses romans témoignent de son parti pris social. À la chaîne c'est un peu la lutte des classes selon cet américain qui revisite à sa façon l'enlèvement du petit Lindbergh.
➔ La région des Monts Ozarks, au centre des US, c'est peu notre Massif Central. Avec tout ce que cela véhicule de clichés sur une population de campagnards taiseux, souvent un peu bas du front. Une région où l'on imagine volontiers les habitants voter pour faire une Amérique plus grande encore.
Une région qui aura inspiré beaucoup d'écrivains US contemporains comme Daniel Woodrell.
Même si l'on doit reconnaître que l'écriture d'Eli Cranor n'est guère originale et ne va sans doute pas bouleverser le paysage de l'Arkansas.
➔ Mais la bonne surprise de ce roman, c'est qu'il nous raconte aussi une histoire de mères.
Eli Cranor dédicace d'ailleurs son roman « à maman, et à toutes les mamans ici-bas ».
Les deux femmes de l'histoire, Mimi et Gabby, captent presque toute la lumière au point d'éclipser un peu leurs compagnons.
Toutes deux (et d'autres personnages aussi) souffrent de leur maternité : désœuvrée dans sa maison trop chic, Mimi se ronge d'angoisse pour son fils Tucker. À l'opposé, Gabby ne s'est jamais remise d'une fausse couche provoquée par ses conditions de travail à l'usine.
« Les choses avaient changé après sa fausse couche. Pour le meilleur, pendant un temps, puis pour le pire. Vraiment pire. »
Pour celles et ceux qui aiment les mères.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.