mardi 28 juillet 2015

Qu'attendent les singes (Yasmina Khadra)


L'arabe du futur.

Je ne sais trop pour quelle raison nous ne sommes guère coutumiers des bouquins de Yasmina Khadra (notre dernière lecture remonte à 2008 !) mais c'est certainement l'un des rares sinon le seul écrivain à nous attirer sur l'autre rive de la mer intérieure.
Pourtant sous le pinceau de Khadra, l'Algérie prend souvent des teintes désespérées et sombres, très loin de l'espoir que pourrait laisser poindre le vert du drapeau national ou du patronyme de l'auteur.
Qu'attendent les singes peine un peu à démarrer : Khadra place ses pions un par un et se laisse aller à quelques diatribes amères, quelques pamphlets un peu appuyés, emporté par son louable enthousiasme de prédicateur.
Alger est un marigot nauséabond et fangeux où claquent les mâchoires des vieux crocodiles cannibales, échoués après le reflux de la vieille Révolution.
C'est dans les tons amers et désabusés que l'auteur nous brosse le portrait d'une Algérie rongée par la prévarication, la violence (l'ombre de la 'décennie noire' obscurcit toujours le tableau) et la corruption.
[...] Un pays où l'on est fier de corrompre et d'être corrompu.
[...] Un pays où les décideurs s'évertuent à construire une villa à leurs rejetons là où il est question de leur bâtir une nation.
[...] En Algérie, on n'a pas à faire, on fait des affaires.
[...] Comment expliquer que, malgré ses richesses inestimables, l'Algérie demeure pauvre en rêves et en ambitions et crapahute à la traîne des nations ?
— Tu ne vas peut-être pas me croire, mais j'ai de la peine pour notre patrie.
— On n'a que le pays qu'on mérite, Eddie. Il ne s'agit pas de fatalité.
— Je t'assure que j'ai peur pour les générations de demain.
— Elles s'en remettront.
[...] Le pouvoir est une effroyable sorcellerie, une possession démoniaque, une folie à l'état pur. Une fois contaminé, vous ne pouvez plus vous en défaire. C'est tellement enivrant.
Mais peu à peu l'intrigue policière se met en place et l'on enquêtera sur le meurtre sordide d'une toute jeune femme, aux côtés d'une commissaire couguar, amoureuse d'une jeune droguée, et d'un inspecteur impuissant.
Accrochez-vous, il va falloir grimper dans les sphères du pouvoir ou, ce qui revient au même, descendre bien bas dans la fange boueuse du marigot : enfilez vos bottes et gaffe aux mâchoires des crocos.
Et si l'on veut filer la métaphore animale :
[...] — Je me disais bien que cette enquête banale cachait quelque chose, qu'il y avait anguille sous roche, mais là, je tombe des nues.
— Il va falloir vite te ressaisir, Eddie. L'anguille sous roche est un anaconda.
Généreux, Khadra gratifiera son lecteur courageux d'un dernier chapitre en forme, sinon de happy end, tout au moins de vœu pieux, voire de promesse ou d'espoir, mais cela ressemble bien à une figure imposée et l'on a bien senti que le 'vrai' livre s'était refermé quelques pages tôt, au plus noir des ténèbres.
Brrr.. Jamais polar noir n'aura porté aussi bien son étiquette.
Paradoxalement cette gravure à l'eau-forte d'une nation dépravée et corrompue nous donne envie de mieux connaître ce pays à la fois si proche et si différent, caché derrière les épais brouillards politico-médiatiques qui couvrent la Méditerranée depuis un demi-siècle. Entre les vestiges de la colonisation et le prisme déformant du regard de Khadra lui-même, il est difficile de ne pas lire entre les lignes une Algérie qui partage une même culture avec notre France et un Alger qui ressemblerait bien à Paris.
Évidemment on se doute bien que al-Jazā'ir n'est pas la seule nation à porter tout le malheur du monde et que le portrait au noir, même un peu forcé ici, était bien celui de notre temps et de notre planète.
De quoi laisser trottiner longtemps dans notre tête la petite phrase de Khadra ...
[...] — Qu'attendent les singes pour devenir des hommes ?
— Pardon ?
— Je ne me rappelle pas où j'ai lu ça. Qu'attendent les singes pour devenir des hommes. Cette phrase tourne en boucle dans ma tête depuis des semaines.

Pour celles et ceux qui aiment les portraits-vérité.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 25 juillet 2015

Les enfants d'Erostrate (Mickaël Koudero)

Le cancre de la classe polar.

Sujet du Bac, série polar : montez une intrigue où vous accumulerez un maximum de victimes et de serial-killers en faisant référence à vos cours de philo.
La dissertation de Mickaël Koudero commence plutôt bien puisqu'elle nous emmène à Lyon, rue de la Guill' pour les intimes. Bien vite on ira à Dijon, puis à Lille et même en Belgique.
Faut dire que l'élève Koudero a pris le sujet au pied de la lettre et qu'il lui faut de l'espace : les cadavres vont s'empiler rapidement.
Je ne vous parle pas du ou des serial-killer(s) mais ce ne sera pas triste non plus. Notons que l'énoncé n'interdisait pas de faire référence à des crimes ayant eu lieu il y a vingt-cinq ans.
L'intrigue est plutôt habilement montée, reconnaissons-le, et dévoilée par petites bribes même si, évidemment avec tous ces cadavres, ça devra finir avec des explications un peu abracadabrantes, mais c'est la loi du genre.
On apprendra même qui est ce fameux Érostrate, auquel faisait référence Jean-Paul Sartre :
« — Je le connais votre type, me dit-il. Il s'appelle Érostrate. Il voulait devenir illustre et il n'a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d'Éphèse, une des sept merveilles du monde.
— Et comment s'appelait l'architecte de ce temple ?
— Je ne me rappelle plus, confessa-t-il, je crois même qu'on ne sait pas son nom.
— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d'Érostrate ? Vous voyez qu'il n'avait pas fait un si mauvais calcul. »
Sauf que l'on bute assez vite sur quelques phrases toutes faites dont on se serait bien passé :
[...] Seule une autopsie complète me permettra d’être plus précis.
[...] Un feu de révolte embrasait le corps de Milan.
[...] Le froid saisissait leurs corps. La fatigue criblait leurs êtres.
Mais comment peut-on encore écrire ce genre de banalités éculées ?
Bon, passons, mais voilà-t-y pas qu'on trébuche sur une grosse faute de syntaxe, quelques pages plus loin une autre, et encore ! Toutes les deux pages, c'est truffé de bourdes indignes d'un cancre de CM1 ! Un véritable scandale, que l'on pende haut et court ceusses qui ont relu la copie !
Jugez plutôt les perles (on commence en douceur et crescendo) :
[...] Son passage fut porté par des odeurs de chocolats, cafés et croissants.
[...] Il pourrait avoir un tremblement de terre qu’on ne l’entendrait pas.
[...] Femme de caractère, elle lui en fallait plus pour être dupée par les paroles d’un vieillard.
[...] — À d’autres Adami, on me l’a fait pas.
[...] — Ton quotidien ne la pèse pas trop ?
Et on finit en apothéose, la meilleure pour la fin :
[...] À l’arrière, la tête posée contre la vitre, Milan se mutilait dans son silence.
Évidemment, citer Sartre ne suffit pas et l'élève Koudero est définitivement recalé, faute de français et de goût.
Certes le bouquin semble publié à compte d'auteur et nous est vendu pour une somme modique, mais tout de même Koudero, n'aviez-vous pas au fond de la classe un ou deux camarades capables de relire votre prose et d'en corriger les bourdes les plus flagrantes ?
La modestie des moyens est peut-être louable mais n'autorise pas à écorcher ainsi notre langue, en public et en électronique.
Vous pouvez vous mutiler en silence dans votre coin, sentir si l'odeur du chocolat porte les passages et si vous pouvez obtenir un tremblement de terre. On ne nous la fait pas et il nous en faut plus pour nous duper et nous faire prendre des vessies de brouillon pour des lanternes de roman.
Fin du méchant billet !

Pour celles et ceux qui aiment perdre leur temps.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 4 juillet 2015

La jeune fille à la perle (Tracy Chevalier)


La jeune fille et le peintre.

On avait eu un coup de cœur pour Les prodigieuses créatures de Tracy Chevalier (c'était en 2010).
Plus récemment, on avait bien aimé Les heures silencieuses de Gaëlle Josse qui contemplait un portrait flamand peint par De Witt à Delft au XVII.
Alors bien sûr on a été accroché par cette histoire qui met en scène, cette fois, le tableau de Johannes Vermeer, toujours à Delft, toujours au XVII : La jeune fille à la perle.
Bingo !
Ce bouquin réunit effectivement les plaisirs des deux précédents : la saveur d'une très belle écriture, le plaisir d'une très belle histoire de femme en avance sur son Histoire et ce jeu subtil entre peinture célèbre et réalité ordinaire.
Bien sûr cette histoire de servante devenue modèle d'un tableau désormais mondialement réputé (la Joconde du nord) est tout à fait imaginaire (d'autres hypothèses pencheraient plutôt pour l'une des filles du peintre, quant aux relations que l'auteure leur prête ...).
Mais qu'importe, avec une facilité déconcertante, Tracy Chevalier nous emporte corps et âme dans ce XVII° siècle hollandais, entre papistes et calvinistes, entre servantes et bourgeois, entre conventions sociales et religieuses. Pour autant, elle ne néglige pas la 'vraie' peinture : les couleurs et pigments utilisés par Vermeer, le fameux turban (le tableau s'est longtemps intitulé : La jeune fille au turban), l'éclairage de la perle tout aussi fameuse,voici autant de prétextes à développer de passionnants chapitres.
C'est très simple : la dernière page lue, on n'a qu'une seule envie, celle de courir à La Haye (re-)découvrir la peinture flamande de Vermeer ... qui jusqu'ici nous laissait plutôt indifférent, c'est le moins que l'on puisse dire. Il n'y a pas de plus beau compliment à faire à notre 'guide'.
Mais ce n'est pas tout !
On retrouve également tout l'esprit subtilement féminin (féministe ?) qui caractérise Tracy Chevalier et cette servante huguenote s'avère bien une autre créature prodigieuse : la jeune Griet imaginée se montre trop fine pour son époque, jusqu'à attirer l’œil et l'intérêt (et peut-être plus) d'un peintre aussi exigeant que Vermeer. La petite servante qui sait à peine lire, possède un œil magique qui lui permet de décrypter les tableaux du peintre mieux que le maître lui-même et de lui préparer ses couleurs.
[...] Lorsque Catharina ouvrit la porte de l'atelier, je lui demandai si je devrais faire les vitres. « Et pourquoi pas ? me répondit-elle sèchement. Veuillez ne pas m'importuner avec des questions sans importance.
– C'est à cause de la lumière, Madame, expliquai-je. Si je les lavais, cela pourrait changer tout le tableau. Vous voyez ? » Non, elle ne voyait pas.
[...] Vous vous apercevrez qu'il n'y a que peu de vrai blanc dans les nuages et pourtant on dit qu'ils sont blancs. Alors, comprenez-vous pourquoi je n'ai pas besoin de bleu pour le moment ?
– Oui, Monsieur. » Je ne comprenais pas réellement, mais je ne voulais pas l'admettre. J'avais l'impression de presque savoir.
[...] J'aimais broyer les ingrédients qu'il rapportait de chez l'apothicaire, des os, de la céruse, du massicot, admirant l'éclat et la pureté des couleurs que j'obtenais ainsi. J'appris que plus les matériaux étaient finement broyés, plus la couleur était intense. À partir de grains rugueux et ternes, la garance devenait une belle poudre rouge vif puis, mélangée à de l'huile de lin, elle se transformait en une peinture étincelante. Préparer ces couleurs tenait de la magie.
Enfin, cerise sur le gâteau ou plutôt : perle sur le tableau, ce roman couve une douce mais puissante sensualité qui flirte avec l'érotisme comme le modèle flirte avec son peintre.
Ah ces cheveux échappés de la coiffe, ah ces oreilles qui n'avaient jamais été percées, ...
Superbe.
[...] Les femmes qu'il peint deviennent prisonnières de son monde. Vous pourriez vous y perdre.
Tout comme avec Ses prodigieuses créatures, Tracy Chevalier nous donne une histoire empreinte de douceur et d'intelligence avec de multiples niveaux de lecture, servie par une plume très riche (on s'y habitue après quelques pages, c'est peu commun de nos jours).

Pour celles et ceux qui aiment les peintres et leurs modèles.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 29 juin 2015

Les lieux infidèles (Tana French)

Le retour du flic prodigue.

Jusqu'ici on connaissait les histoires de parents toxiques mais avec Les lieux infidèles, un polar de Tana French (une américaine qui vit en Irlande) on a carrément affaire à une famille radioactive, façon tchernobyl.
Le père boit et bat sa femme, jusque là rien que de très banal à Faithful Place, un quartier déshérité de Dublin (ou d'ailleurs), mais c'est qu'il y a les frères et les sœurs et même les voisins.
[...] Si j’étais en train de cramer, tu me pisserais même pas dessus.
– C’est vrai.
Pfffiouu ....
On comprend donc sans peine que le jeune Francis McKey a voulu quitter et sa famille et son quartier.
[...] On était dans les années 80 et l’émigration constituait l’une de nos trois possibilités de carrière, avec les trafics de mon père et les indemnités de chômage.
C'était il y a vingt ans, sa petite amie venait de partir sans lui.
Depuis, Francis est devenu flic et désormais divorcé d'une femme chic.
[...] Pendant que les rupins de ton milieu dégustent du chianti dans leur véranda, les miens se demandent, dans leur cage à poules, sur quel lévrier ils vont miser leur allocation chômage.
Mais le passé finit toujours par nous rattraper, air connu : vingt ans plus tard, on vient de retrouver une valise dans une maison délabrée de Faithful Place, le quartier où vit toujours sa chère famille. La valise serait celle de la jeune Josie, son amour de jeunesse que tout le monde croyait partie au loin.
Après la valise, on découvrira un cadavre pas très frais : la jeune fille n'était donc pas partie bien loin ...
[...] Décomposé, Kevin bredouilla : – Ils ont trouvé quelque chose, hein?
Le légiste et le camion de la morgue seraient là dans une minute.
– Oui, répondis-je.
– C’est… C’est quoi? Je sortis mes cigarettes. Peut-être pour me témoigner sa compassion, Shay me prêta son briquet.
– Tu vas bien? bafouilla Kevin.
– Je pète le feu. Long silence. Kevin prit l’une de mes clopes.
Cette scène de crime est le point de départ d'un contexte original, un prétexte dont Tana French se sert habilement pour nous dépeindre le Dublin d'hier et d'aujourd'hui, où jeunes et chômage grandissent ensemble à l'ombre des usines Guinness.
On retrouve ici un peu du déterminisme social et familial qui nous avait marqué en Suède il y a quelques jours avec le Syndrome du pire.
Le flic prodigue de retour dans ses quartiers va donc mener l'enquête pour découvrir ce qui était arrivé à son amour d'enfance : dans une construction en spirale, les souvenirs vont remonter à la surface un à un, les secrets enfouis vont être révélés chacun leur tour, et comme lorsqu'on pèle un oignon, les différentes pelures de vérités vont apparaître peu à peu.
Car dans ces lieux infidèles le passé pèse très lourd et Francis lui-même semble cacher quelques parts d'ombre.
[...] – Il y a eu quelque chose entre eux, dis-je. Silence embarrassé. Même si l’obscurité m’empêchait de le vérifier, j’étais prêt à parier que Nora avait rougi.
– Je crois, oui. Personne ne m’en a rien dit, mais j’en suis presque certaine.
– Quand?
– Oh, il y a des années, bien avant leur mariage. Ce n’était pas une liaison. Juste un amour de gosses… Ce qui, j’étais bien placé pour le savoir, peut vous marquer à vie.
– Et ensuite? Que s’est-il passé? Je m’attendais à ce qu’elle me raconte des scènes d’une violence inouïe, un étranglement, une tentative de meurtre. Elle soupira.
– Je ne sais pas, Francis. Je te l’ai dit : personne ne m’en a jamais parlé. Je l’ai deviné à partir de sous-entendus, de vagues allusions. C’est tout. Je me baissai, écrasai ma cigarette sur le gravier, la remit dans le paquet.
– Il ne manquait plus que ça, grommelai-je.
[...] Je ne me suis jamais douté de rien.
Au-delà de ce contexte social et familial, rien de bien original : la prose de Tana French se lit facilement et visiblement elle a le sens du dialogue bien écrit,  les personnages manquent peut-être un peu d'épaisseur, l'auteure s'appesantit un peu longuement (le bouquin fait 500 pages tout de même) sur les souvenirs d'adolescence et l'on n'accroche que moyennement au personnage principal dont on sait à la fois tout et pas grand chose (peut-être la forme du récit à la première personne du 'je'). Reste un honnête bouquin qui a le mérite de nous faire découvrir un peu de l'histoire urbaine de Dublin.

Pour celles et ceux qui aiment les pintes de bière.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 28 juin 2015

Adieu (Jacques Expert)

Bonjour l'expert ...

Voilà de longues années que la Société de Pêche Policière BMR&MAM écume les mers du globe à la recherche des meilleurs spécimens. Après les eaux froides du nord [1], les plages d'Asie [2], les fleuves d'Afrique [3] ou les rivages d'Amérique du sud [4], il était grand temps de diversifier les approvisionnements et de revenir draguer les côtes françaises. Histoire de varier le contenu de notre assiette et de ne pas laisser Dame Vargas s'adjuger toutes les enchères à la criée.
Notre saison de pêche domestique n'est pas encore très avancée mais visiblement nos eaux territoriales ne sont pas aussi poissonneuses qu'espéré. Dans les gros calibres, une seule touche à ce jour avec une autre dame, Dominique Manotti.
Pour le reste, nos filets n'ont ramené jusqu'ici que du menu fretin.
Et pour aujourd'hui ce ne sera même que de la petite friture, insipide et incolore, qu'on a bien failli remettre à l'eau.
Voilà, voilà, on brode, on brode, mais aussi, que dire sur cet Adieu de Jacques Expert si ce n'est qu'il porte bien son titre pour ce qui nous concerne ?
Une lecture catastrophique qui, c'est dire notre déception, n'arrive même pas au niveau des polars tgv façon Harlan Coben & co.
Tout commence avec le massacre d'une famille de banlieue chic. Mère et enfant zigouillés, le père disparu. Chacun sait, depuis les séries télé, qu'il faut d'abord soupçonner le père. Mais quelques semaines après, rebelote. Mère et enfant zigouillés, le père (un autre, hein !) disparu. Aucun lien entre les deux familles, on imagine difficilement les deux paternels en cheville.
Quoique. Un flic tenace et obstiné va mener son enquête, contre vents, marées et hiérarchie.
Il y laissera dix ans de sa vie et sa famille à lui. Dix ans d'enquête et d'obsession à courir après le premier père, le second, le ... (et oui y'a une suite !).
Evidemment au premier tiers du bouquin tout cela s'illumine comme une évidence, ça crève les yeux, c'est limpide. Et comme il reste encore 250 pages, on se dit que forcément y'aura le retournement de la pirouette du twist à la fin, alors, patience et conscience, on continue ...
... mais 250 pages c'est encore long ...
... et puis à la fin ... ben non !
Aucune subtilité dans ces états d'âmes complaisamment étalés et tartinés, la répétition ne suffit pas à distiller angoisse et inquiétude que le scénario aurait dû inspirer. On ne croit pas un seul instant à ce personnage et l'écriture bâclée exaspère.
Alors nous voici très en colère contre cette arnaque littéraire et policière et donc : Adieu l'Expert.

Pour celles et ceux qui aiment perdre leur temps.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 25 juin 2015

Bien connu des services de police (Dominique Manotti)

La politique sécuritaire française.

Après l'excellente (mais tardive en ce qui nous concerne) découverte de Dominique Manotti avec L'évasion, il nous fallait faire plus ample connaissance avec les oeuvres de cette auteure bien de chez nous.
Son engagement socio-politique bien connu l'amène à explorer des thèmes qui, même si l'on partage son point de vue, ne nous branchent pas toujours, saoulés que nous sommes d'actualités quotidiennement ressassées en tous genres et en tous sens.
Que dire alors d'une histoire qui s'en va faire un tour du côté de nos banlieues Est : guerre des polices, insécurité, immigration, sdf, flics ripoux, ...
Un territoire romanesque où ciné et télé ont depuis longtemps étouffé tout espoir de renouveau créatif.
C'était sans compter sur le réel talent de cette auteure.
Bien connu des services de police est un titre bien vu pour polar parfaitement maîtrisé.
Bien sûr, on l'a dit, le décor est vu, revu et re-revu.
Mais la prose de Manotti est affutée et rigoureuse : rien n'est laissé aux hasards, rien n'est concédé aux effets de mode, rien n'est abandonné en cours de route ou exploré en vain.
Sur ces terrains que l'on dit vagues, la précision de Manotti décortique le fonctionnement même de notre société qui laisse aux flics le sale boulot que personne ne veut plus faire, ni même savoir, et encore moins voir. C'est sans appel et après quelques pages, le lecteur est prêt à jurer que oui, j'ai déjà traversé ces rues sombres entre entrepôts et squats, que Panteuil existe bien, oui c'est juste entre Pantin et Montreuil, je connais bien.
Bien sûr quelques flics ripoux ne sont pas épargnés : mais derrière les apparences faciles, on sent bien que ce ne sont pas eux les fautifs, en tout cas pas les seuls, encore moins les pauvres bougres qu'ils rackettent, mais bien plutôt nous, concitoyens et lecteurs, qui voulont rester à l'abri des banlieues sans voir tout cela, en fermant bien les yeux sur les interpellations musclées et les évacuations forcées.
Nous préférons gérer le confinement de ces difficultés à un coût socialement acceptable :
[...] Il serait très exagéré de dire que l’ordre républicain règne dans les ghettos. Pour qu’un certain ordre y règne, il faudra que se développent des réseaux d’autorité ethniques et religieux propres aux gens qui les peuplent. Ce sera long, mais nous y travaillons. En attendant, nous tentons d’assurer, à un coût socialement acceptable, le confinement des problèmes et la stabilité de l’ensemble de la société française.
Sous couvert d'enquête policière, l’imperturbable Manotti poursuit son travail d'investigation sociale et décortique un par un tous les mécanismes : pouvoirs, électorats, ambitions, banditismes, le petit et le grand, extrême-droite et insécurité, bavures inavouées et machinations inavouables, ...
[...] Le directeur de cabinet du ministre vient à sa rencontre, lui serre la main, la présente : — La commissaire Le Muir, sortie dans les premières de la promo 1996, et déjà une longue expérience des quartiers dits difficiles, trois ans à Mantes, à la tête du commissariat de Panteuil depuis deux ans et c’est ce dont elle vient nous parler, aujourd’hui.
[...] Trouve des témoins hors du milieu policier, bétonne ton dossier. Sourire. Tu sais faire. Et calme les ardeurs de ton beau commandant et de ses troupes. Il faut que nous gardions le contrôle, que nous restions maîtres du temps. Tout est une affaire de rythme. Mais dis-toi qu’une affaire de proxénétisme ne suffira pas à freiner Le Muir. Cherche, et trouve, plus consistant, plus lourd.
[...] Bon, il ne faut rien faire sortir pour l’instant. Il faut attendre que le lien politique entre Le Muir et le ministre apparaisse publiquement, de façon à l’atteindre, lui, quand nous l’attaquerons, elle. Cela ne devrait pas tarder. À ce moment-là, tu fais sauter tes flics macs, et nous alimentons en sous-main les bruits sur l’incendie en espérant que le tout fera boule de neige.
[...] Les bavures sont inévitables. J’en ai déjà géré, j’en gérerai encore. Je n’ai alors que deux soucis : amortir le choc vis-à-vis de la population du ghetto, ce n’est pas toujours fait de façon satisfaisante, il faut bien l’admettre. Et assurer la cohésion sans faille de la machine policière, quel qu’en soit le prix. Cela, nous savons mieux faire.
Alors on est à deux doigts du coup de cœur parce que l'on a beaucoup aimé la maitrise de cette histoire de lutte entre gens de pouvoir ambitieux, beaucoup aimé la maîtrise d'une plume froide et implacable qui entend ne laisser aucune zone d'ombre où pourrait se réfugier le lecteur.
Heureusement tout livre possède sa page 'fin' et pour retrouver son confort moral, le lecteur pourra refermer ce bouquin dérangeant, se rappeler que oui, le ministre de l'intérieur a été élu président, que oui, un autre se prépare à l'être, bref que l'éclairage violent de Dominique Manotti sur notre société gangrenée s'est éteint et que l'on peut à nouveau regarder le JT en fermant les yeux.

Pour celles et ceux qui aiment les flics de banlieue.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 22 juin 2015

L'invité du soir (Fiona McFarlane)

La vieille dame sur la dune
qui avait un tigre dans son salon.

Il ne fallait surtout pas refuser l'invitation de la jeune australienne Fiona McFarlane pour son premier roman : L'invité d'un soir.
Cela commence comme une douce histoire de vieille dame, toutes deux (l'histoire et la vieille dame) pleines de charme, de dignité.
Ses enfants sont partis par delà les mers, son mari est parti au-delà, et Ruth coule une fin de vie paisible, seule dans sa maison sur les dunes, au bord d'une plage d'Australie.
[...] Elle n’était pas vieille… enfin, pas tant que ça, elle n’avait que soixante-quinze ans.
[...] Elle connaissait les limites de son indépendance ; elle savait aussi qu’elle n’était ni en détresse ni particulièrement courageuse, juste entre les deux ; mais elle était encore capable de se débrouiller toute seule.
[...] Depuis quelque temps, elle espérait que sa fin serait aussi extraordinaire que son commencement. Elle savait aussi que c’était peu probable. Elle était veuve et vivait seule.
Et puis un soir, ou plutôt une nuit (Night guest en VO), Ruth entend le feulement d'un tigre dans son salon.
Le lendemain, une grosse dame, Frida, semble débarquer de la plage, tirant sa valise sur le sable et se présente comme aide-ménagère, auxiliaire de vie dit-on désormais.
[...] Ruth s’est tournée vers Frida. « Veuillez m’excuser, mais qu’êtes-vous au juste ? Une infirmière ?
– Une infirmière ? a répété Jeffrey.
– Une aide-ménagère du gouvernement », a indiqué Frida. Ruth préférait cela.
Une relation à la fois douce et étrange va se tisser entre la robuste Frida et la distinguée vieille dame.
[...] – Vous donniez des cours de langue ?
– Pas tout à fait. Il s’agit de l’art de bien s’exprimer. De manière claire et précise, en articulant. La prononciation, la production vocale…
– Vous voulez dire que vous appreniez aux gens à parler comme les riches ? »
Difficile de dire si Frida était dégoûtée, incrédule, ou les deux à la fois. « À parler correctement. Ce n’est pas la même chose.
– Et les gens vous payaient pour ça ?
– En général je donnais des leçons à des enfants dont les parents me payaient. » Frida a secoué la tête comme si elle venait d’entendre une histoire ridicule mais divertissante.
« C’est pour ça qu’on dirait une Anglaise quand vous parlez ?
– Je n’ai pas une prononciation anglaise », a contredit Ruth, qui avait l’habitude d’entendre pareille accusation. Naguère ç’eût été un compliment.
Bien vite, Frida devient indispensable et sa présence se fait tantôt rassurante, tantôt envahissante. Qui est-elle vraiment, d'où vient-elle réellement, que veut-elle finalement ?
Et Ruth, est-ce qu'elle perd un peu la tête, à son âge ce serait bien normal, est-ce que ce sont plutôt les cachets ?
Tout cela se met patiemment en place, on l'a dit la première moitié du bouquin est toute de douceur et de charme. Fiona McFarlane sème sur le sable des indices qui crèvent les yeux, les nôtres mais pas ceux de Ruth, ça se voit gros comme une maison sur la dune, mais on ne veut rien voir.
Non, on voudrait comme Ruth couler des journées paisibles en compagnie de Frida en regardant les surfers sur la plage ou les baleines en mer. Non, on ne veut rien voir et on voudrait presque ne pas avancer dans ce fichu bouquin, ou relire sans cesse le début et seulement rêver du tigre de temps à autre.
[...] « Que diriez-vous si je vous racontais qu’un tigre s’est promené ici, la nuit dernière ?
– Ici ? Vous voulez dire dehors ou à l’intérieur ?
– À l’intérieur.
– Quel genre de tigre ? Un adulte ? Un jeune ?
– Oui.
– Adulte ou jeune ? a répété Frida qui demeurait sensée.
– Un jeune adulte.
– Un tigre de Tasmanie, ou du genre ordinaire ?
– Ordinaire.
– Et qu’est-ce qui vous fait croire qu’on a un tigre dans le secteur ?
– Je pense l’avoir entendu.
– Mais vous l’avez pas vu ?
Mais la jeune auteure ne nous laissera pas nous en tirer à bon compte.
Dès le début on a senti que ça dérapait et que cette Frida n'était pas arrivée tout simplement par la plage, mais on ne voulait pas voir l'évidence, on ne voulait pas voir que tout cela glissait dangereusement dans le sable des dunes. Parti sur une douce histoire de vieille dame qui serait une cousine australienne d'Emily, on sent finalement le vent d'hiver de Laura Kasischke souffler sur la plage.
Un drôle de roman, fort bien écrit, empreint de douceur mais suintant l'angoisse, un cocktail plutôt original.
Comme ce n'est que le premier roman de la jeune australienne, on se dit que voilà une auteure à suivre, même si elle a la tête en bas.

Pour celles et ceux qui aiment les vieilles dames.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 18 juin 2015

Nuits tranquilles à Belém (Gilles Lapouge)

Le voyageur qui avait su dire 'oui'.

Voilà deux fois [1] [2] que Edyr Augusto nous emporte à Belém avec des polars d'une rare violence, d'une rare dureté.
Alors on ne pouvait naturellement pas laisser passer un titre pareil : Nuits tranquilles à Belém !
Certes on pouvait craindre un instant qu'il s'agisse là d'un second degré : cela pouvait ressembler à l'annonce d'un autre polar pas tranquille du tout.
Mais non, renseignements pris, Gilles Lapouge est un gentil.
Un inoffensif habitué du cercle des écrivains voyageurs de Saint-Malo, un journaliste, un géographe. Ouf, on pouvait repartir tranquille pour Belém.
[...] Peut-être pas un étonnant voyageur mais un « voyageur étonné », car j’arrivais toujours dans des endroits inattendus qui n’étaient pas dans les mappemondes et peut-être même pas dans une géographie. J’avais trouvé ça, le « voyageur étonné », par hasard, au bout d’une phrase, mais c’est une formule que j’avais tout de suite adoptée, car elle était pratique et elle m’avait tiré quelques épines du pied.
Nous voilà donc « lecteur étonné », parti avec le professeur Lapouge sur les traces de Blaise de Pagan, ingénieur militaire de Louis XIII ... qui n'aura sans doute jamais mis les pieds en Amazonie !
Mystification attribuée au seigneur Pagan (comte de Merveilles ! ça ne s'invente pas) mais plus certainement mise en scène par le sieur Lapouge lui-même.
Son personnage débarque donc à Belém à la recherche des traces historiques du faux géographe.
À peine arrivé, il se fait alpaguer par un gamin qui le prend pour son père (1) enfin de retour après une longue absence : le bonhomme, de mauvaise vie, semblait être parti pour soit-disant faire fortune dans la ruée vers l'or guyanaise.
[...] J’avais dit « oui », et ensuite ma vie a beaucoup changé. À ce propos, je voudrais faire une remarque : les mots, il arrive qu’ils s’embrouillent dans la langue ou dans les dents et c’est le diable pour les remettre à l’endroit. Maintenant, j’étais à Belém do Pará, en Amazonie.
Et le héros de Lapouge ... se glisse tout simplement dans ce costume qui ne lui va pas tout à fait.
Il 'retrouve', ou plutôt s'efforce de retrouver, enfant, femmes, amis ... et anciennes maîtresses !
Drôle de livre, drôle d'histoire ...
Un bouquin sur les souvenirs, ceux que l'on croit avoir, ceux que l'on invente, ceux que l'on cherche, ceux que l'on nous attribue, ceux dont on cherche à se convaincre, ...
Et un bouquin sur le voyage bien sûr.
Gilles Lapouge, soit-disant cartésien, c’est-à-dire encore pire que rationnel, cache bien son jeu.
[...] Le romantisme, moi… Les contes de fées, ce sont des broderies pour distraire des vieilles filles monotones. Une princesse qui dort pendant cent ans et un chat avec des bottes, je vous demande un peu ! Moi, je n’ai jamais vu des choses pareilles ! Ce sont des bêtises.
Et sous couvert de ce faux rationalisme, il nous embarque pour un conte de fées encore plus abracadabrant que celui du chat botté de sept lieues.
Avec un bel humour, sans prétention, même si son livre est bourré de références, Lapouge se révèle être le roi de la digression savamment maîtrisée et de l'irrationnel bien construit.
[...] Les maçons brésiliens sont des bâtisseurs de ruines. Ils sont comme l’Unesco, avec son patrimoine de l’Humanité, mais en plus perfectionnés. Ils sautent une étape. Ils vous livrent des « patrimoines », des bâtiments flambant vieux. Et tout de suite, ça commence à s’effriter.
Drôle d'aventure que celle de ce type qui se laisse glisser, comme par inadvertance, dans la peau d'un autre. Pour lui, le voyage n'est pas seulement le fait de changer de géographie mais va jusqu'à changer de personnalité (il y a là un message, dirait-on !). Et que rajouter quand on se dit que Blaise de Pagan, le prétexte initial à tout cela, n'a sans doute jamais quitter la France de Louis XIII !
[...] Ce passé qui n’était même pas le mien puisque je m’étais coulé dedans par effraction.
[...] Chaque matin, je gagnais en vérité, en crédibilité. Je devenais plausible et pour ainsi dire réel. J’avançais. Je finirais bien, dans un mois, dans un an, par me ressembler.
[...] C’est cela. J’étais un archiviste de moi-même. Grâce à ces archives, je connaissais de moi ce que je ne connaissais pas.
Mais la plume fine et intelligente de Gilles Lapouge fait que, peut-être sous couvert d'exotisme brésilien, tout cela fonctionne à 'merveille' comme aurait dit le Comte de Pagan.
Le « lecteur étonné » ne pose pas de question et se laisse porter dans ce dédale de souvenirs inventés, importés, attribués.
Le seul petit bémol, reproche insignifiant, concerne la propension de l'auteur à abuser de la formule qui se veut définitive pour bien ponctuer certains de ses paragraphes :
[...] J'étais vide comme un chiffre zéro, mais justement, le chiffre zéro, c'est son vide qui fait sa puissance et sa gloire.
[...] Il faut beaucoup de nuits pour voir la nuit.
[...] Au Brésil, la seule chose qui tombe jamais en panne, c’est les pannes.
[...] Le ciel était plein d’encre et je trouvais ma route. La ville était comme un œil fermé.
C'est dommage et tout à fait inutile : sa prose est bien assez fluide et évocatrice pour se suffire à elle-même sans avoir besoin de ces effets de style superflus.
Alors ? Le voyageur qui avait dit oui un peu vite, reviendra-t-il de son voyage et le lecteur de sa lecture ?
[...] Un voyageur, ça ne devrait jamais revenir mais qu’est-ce que tu veux, ce n’est pas ma faute si la terre est ronde. Je reconnais que ça marchait mieux avant, d’accord. Avant, quand la terre était plate, comment tu aurais pu revenir à ton départ ?
Un voyage original et savoureux, une lecture fraîche et intelligente.
(1) - il serait arrivé la même aventure initiale à l'auteur lors de l'un de ses voyages mais il n'a pas su dire oui !


Pour celles et ceux qui aiment les souvenirs de voyages.
D'autres avis sur Babelio.

vendredi 12 juin 2015

Nid de vipères (Edyr Augusto)

La putain du gouverneur.

On avait été violemment secoué par l'épisode précédent du brésilien Edyr Augusto, qui nous avait emmené à Belém dans ce mystérieux état du nord du Brésil qu'est le Pará, à l'embouchure de l'Amazone.
Avec la hâte de voyager de nouveau avec cet auteur au style original, et dans le même temps, l'appréhension de retrouver les ambiances dures et violentes qu'il décrit sans concessions.
Voici donc Nid de vipères.
Pour une fois on ne regrettera pas d'avoir épinglé le coup de cœur sur Belém, notre première lecture.
Bien sûr on retrouve ici le mystère exotique de cette région méconnue, bien sûr on est de nouveau secoué par la violence décrite, la dureté du regard de l'auteur et le cynisme avec lequel il décrit son pays : il n'est certainement pas sponsorisé par l'office du tourisme de Belém.
Mais ce petit bouquin (160 pages seulement) n'a pas la puissance du précédent.
Reste que Edyr Augusto manie la plume sans défaut et que cette histoire menée tambour battant se lit à vive allure, pressé que l'on est de sortir (si possible indemne) de ce nid de vipères.
Ça commence par un massacre (un soir de feu d'artifice !), ça se finira de même quelques jours plus tard et l'on devra remonter pas mal d'années en arrière pour une autre scène peut-être encore plus violente même si c'est dans un autre registre. On peut pas se plaindre, Augusto nous en donne bien plus que pour notre argent (quelques euros en ebook).
[...] Quand ils reprendront leur voiture, emmène-les faire un tour et fais-les disparaître. Disparaître. Je veux qu’il ne reste plus rien. Plus rien de la voiture, plus rien d’eux, entendu ? Prends avec toi des gens discrets, des gens de confiance. Tu m’as bien compris ? Appelle-moi quand ce sera fait.
Une histoire de vengeance pour ce qui s'est passé il y a longtemps : un frère et surtout une soeur vont retrouver les traces de celui qui a brisé leur famille et tout cela va, bien évidemment, très mal finir pour les uns comme pour les autres.
[...] Une vengeance. Une sacrée vengeance. Et maintenant ? Il y avait largement de quoi bosser. Ce serait sans doute le plus gros sujet de toute sa carrière. Il se demanda si ce n’était pas également la dernière limite à ne pas franchir, s’il ne risquait pas de se mettre sérieusement en danger. À nouveau, il lut et consulta tout. Il réfléchit à la marche à suivre. Un vrai nid de vipères.
Pour venger les siens, la frangine a trouvé le point faible du malfrat : sans surprise, le sexe et elle n'hésitera pas à faire la pute (désolé, mais chez Augusto on ne s'embarrasse pas de périphrases et on appelle une chatte, une chatte) pour être 'conviée' aux partouzes (un thème déjà évoqué dans Belém) de celui qui devenu le tout puissant gouverneur de l'état du Pará.
[...] Oui, le gouverneur de l’État. C’est lui qui a commandité le meurtre de ma famille. Oui, le gouverneur. Je t’ai dit que c’était une vieille histoire.
Jusque là tout irait bien mais on n'a pas du tout accroché à l'histoire du frangin et de sa star de girl friend : ce volet là et les péripéties qui vont avec, ne nous ont guère semblé crédibles dans le contexte et viennent un peu gâcher ce qui aurait pu être une vengeance qui tourne mal et qui aurait été menée à cent à l'heure.
Il aurait fallu concentrer cette histoire pourtant déjà guère épaisse et l'on aurait préféré profiter du talent de portraitiste de l'auteur pour s'attarder sur les personnages de la frangine et du journaliste.
Mais surtout que cela ne vous empêche pas de découvrir cet auteur remarquable qui nous apporte un peu d'originalité dans le rayon polars. Peut-être d'ailleurs faudrait-il commencer par cet épisode-ci, plus facile à lire, plus accessible, et enchaîner sur Belém ensuite.

Pour celles et ceux qui aiment les polars qui décoiffent.
D'autres avis sur Babelio.

samedi 6 juin 2015

L'assassin est à la plage (Arlette Aguillon)

la Cadémicienne et le Gigolo
ou le syndrome de la page 1

Il aura fallu pas mal de recommandations de ci de là pour nous inciter à passer outre cette couverture affublée d’un titre à la noix, L’assassin est à la plage, et d’une signature tout à fait inconnue de nos services, celle d’Arlette Aguillon.
Peux pas dire que ça sente l’opération marketing !
Mais les premières pages (miracle du ebooking) nous auront convaincus que ce choix improbable n’était finalement pas mauvais et pouvait même être LE bouquin idéal pour les plages cet été et pas seulement à cause du titre et pas seulement parce que ça se passe dans le Var.
Non, plutôt parce que c’est frais, bourré d’humour souvent finaud, parce que c’est sans prétention (ça c’est appréciable) ni prise de tête.
En prime, c’est plutôt bien écrit et derrière l’humour potache qui sait rester de bon ton, se cache à peine une plume fort bien maîtrisée et joliment travaillée.
[...] J’étais petit. Je devais avoir quatre ou cinq ans. On visitait l’abbaye de Fontevraud. Papa et maman me tenaient chacun par une main. Une famille heureuse. La veille, maman avait donné un concert dans un château du voisinage. Faut dire que maman joue du clavecin. Elle n’est pas très connue, elle n’est même pas connue du tout ; aussi, hors saison, pour mettre un peu de beurre dans les coquillettes (on n’aime pas les épinards, à la maison), elle donne des leçons de piano. Entre nous, si tu veux gagner de la thune, mieux vaut te lancer dans l’électro. Le clavecin, Mozart trouvait déjà ça ringard.
Dame Aguillon, plutôt habituée des romans historiques et de terroir, fait preuve ici d’un humour savoureux mais sa prose hilarante sait rester élégante.
D’ailleurs il est pas mal question d’écriture dans ce bouquin : un journaliste, une académicienne, un mystérieux manuscrit, … et même le roman lui-même ponctué de pages 2 hilarantes et successives car il est beaucoup plus difficile d’écrire la page 1 qui va bien, tout le monde sait cela.
On se bidonne tout du long de ce roman farceur qui n’a de polar que l’étiquette car il s’agit surtout de passer un très bon moment, plein de bonne humeur et de francs sourires, en compagnie de Dame Aguillon et de toute une galerie de personnages.
À commencer par l’académicienne Madeleine et le jeune gigolo Maxime.
Citons une interview d’Arlette Aguillon :
Madeleine est une synthèse d’Edmonde Charles-Roux, Liliane Bettencourt et Jane Fonda.
Maxime doit beaucoup, et jusqu’à son prénom, à un adorable petit élève que j’ai eu il y a une vingtaine d’années.
Et puis il y a Jasmine, la jeune ado passionnée de photo.
[...] Jasmine. L’ado dans toute son insolente verdeur : des jambes, des cheveux et un œil. Un seul. Noirs les cheveux, avec une mèche violette. Noir l’œil. Et barbouillé de noir gothique tout autour. Des jambes jusqu’aux oreilles. Elle a quatorze ans à tout casser.
L’auteure derechef :
Jasmine a le langage châtié d’une jeune voisine, le délicieux physique de l’une de mes petites filles et le caractère intrépide de l’autre (jusqu’à sa passion pour la photographie).
Alors un polar quand même ?
[...] — Si je comprends bien, c’est un roman policier ?
— Pas seulement, monsieur… pas seulement… Et elle repart de plus belle : de l’action, du suspense, mais aussi de l’amour et même du sexe.
Oui un polar, s’il l’on insiste un peu pour s’intéresser à la mince intrigue qui sert de prétexte à toutes sortes de rencontres puisqu’un serial-killer sème des cadavres à tous les ronds-points du village, au grand dam de la maréchaussée …
[...] — Chef ! Chef ! Le docteur dit que le pendu… c’est une femme !
— M’étonne pas, y a qu’une gonzesse pour foutre un bordel pareil !
[...] Résumons. Nous avons en effet plusieurs éléments récurrents : rond-point, suicide, corde, étiquettes, survêtements, objets personnels, crânes chauves ou rasés. Il faut trouver un mobile. Ou un rituel. Pourquoi éliminer une série de suicidaires en les étouffant avec un sac ? Pourquoi les tondre, leur enfiler un hideux survêtement, les numéroter, leur passer une corde au cou et aller les planquer dans des ronds-points ? Il est gravement dérangé, le bonhomme.
[...] Aussitôt, je redeviens journaliste : — C’est une femme ?
— Non. Un bonhomme. Un prof du collège.
Un mec ? Fait vraiment n’importe quoi ce serial killer !
À notre tour donc, on ne saurait trop vous recommander de franchir le pas de cette couverture qui cache bien son jeu, pour une savoureuse et amusante balade dans le Midi en compagnie de Dame Aguillon et de tous ses personnages.
[...] Quand tu vois les mannequins d’aujourd’hui, 1,80 mètre, quarante kilos, qui font la gueule avec leurs yeux cernés, leur coiffure en pétard, leurs genoux cagneux et leurs pieds en dedans montés sur des échasses, tu te dis qu’à cette époque les couturiers ne cherchaient pas à dégoûter les hétéros des femmes. J’aime bien les femmes en robe. C’est frais… aérien… mystérieux… Mais c’est rare.

Pour celles et ceux qui aiment les vacances dans le Midi.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 3 juin 2015

L'évasion (Dominique Manotti)

Le voyou qui voulait être écrivain.

Il n’est jamais trop tard et voilà donc que l’on se prend à vouloir rattraper le temps perdu avec quelques auteurs français de polars bien de chez nous, histoire de changer un peu des figures imposées par la déferlante nordique ou même de nos voyages plus ou moins exotiques …
Parfois cela donne quelques nuits sans lendemains avec le décevant DOA, mais il se pourrait bien que l’on assiste ici à la naissance d’une relation durable avec sa collègue et complice : Dominique Manotti.
Une auteure réputée pour ses engagements sociopolitiques (il faut dire que c’est un peu la marque de l’école française en matière de policiers). Avec L’évasion, Dominique Manotti nous replonge à la fin des années 80, à la fin de l’épopée des Brigades Rouges italiennes, lorsque repentis et dissociés avaient délogé les attentats de la Une des journaux. Carlo, un ex-brigadiste des années de plomb s’évade de prison (trop facilement ?) et embarque dans sa fuite (par erreur ?) un simple et vulgaire droit commun, Filippo, un petit voyou des abords de la gare de Termini. On vous laisse découvrir les détails du hold-up manqué qui mènera Carlo sur la touche tandis que Filippo, l’évadé malgré lui, se retrouvera à Paris au cœur du milieu intellectuel des réfugiés italiens.
Le voyou apprivoisé au parfum sulfureux se met à fréquenter le beau monde et les jolies femmes d’une intelligentsia qu’il n’imaginait même pas.
[…] Les avocats des réfugiés italiens ? Rencontrés une fois. Un souvenir cuisant. Des grands seigneurs condescendants. “Prévenez-nous, si vous avez des problèmes. Nous assurons la défense des réfugiés politiques, pas des droits communs comme vous.”
Carlo n’étant plus à ses côtés pour profiter de sa gloire d’ex-brigadiste, le petit voyou se dit qu’il ne tient qu’à lui d’enjoliver, un peu au début puis beaucoup ensuite, d’enjoliver l’histoire de sa cavale et son passé.
[…] Décidément, il est charmant ce jeune type qu’elle prenait pour un illettré quasi aphasique. Auteur d’un roman plutôt flamboyant, ou petit escroc paumé qui monte un coup, à vérifier. Mais beau gosse de toute façon, et attendrissant.
Consumé d’envie et de jalousie envers les arrogants réfugiés italiens qu’il fréquente désormais, il se met, au propre comme au figuré, à (ré-)écrire son histoire et un engrenage étonnant se met alors en branle.
[…] Une sacrée revanche. Devenir un écrivain.
[…] Mais tout au fond de lui, sans jamais en parler à personne, il sait que c’est un rôle de composition, un rôle usurpé.
On savoure avec plaisir la reconstitution de cette époque, l’évocation des années de plomb (on se souvient encore des carabiniers romains fouillant notre voiture …).
On découvre avec étonnement la construction soignée d’une intrigue qui entremêle un thriller politique avec une surprenante histoire de création littéraire : le process de l’écriture et la recette de fabrication d’un succès de librairie sont au cœur de ce bouquin.
[…] Demain, il achètera une belle couverture cartonnée, écrira dessus L’ÉVASION, récit de Filippo Zuliani, glissera les feuillets dedans et déposera le tout dans la boîte aux lettres de Cristina Pirozzi, sans un mot d’explication.
[…] Il n’a jamais accompagné Carlo dans sa cavale, et sa source unique pour construire son récit du hold-up est un article de journal. Ce qui ne pose aucun problème, tous les romanciers travaillent de cette façon. Mais lui s’applique à entretenir l’ambiguïté, bien aidé par son éditeur, d’ailleurs. En jouant là-dessus, il se met lui-même en danger.
[…] Votre manuscrit. Nous sommes bien d’accord, il s’agit d’un roman. Soyons clairs : je ne veux rien savoir de plus. Je veux pouvoir continuer à penser et à dire que c’est un roman en toute sérénité. Sommes-nous bien d’accord ? — Oui. C’est un roman. — Très bien. Ce que nous aimons, dans ce roman, c’est l’apparente authenticité du récit, le poids du vécu à toutes les pages, et je suis convaincu que la critique nous suivra là-dessus.
Pour tout dire on oublie souvent qu’il s’agit d’un roman tant on se croit dans une histoire vraie, un quasi reportage (il faut dire que l’auteure s’est visiblement inspirée, très librement, des aventures politico-littéraires de Cesare Battisti)

Pour celles et ceux qui aiment les voyous écrivains.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 29 mai 2015

L’heure des fous (Nicolas Lebel)

New polar in France

Excellente découverte que ce premier polar (2013) d'un auteur français : Nicolas Lebel, qui semble avoir une belle plume.
À L'heure des fous, on plonge très vite dans une ambiance à la Fred Vargas (il y a des références moins flatteuses).
Tout d'abord avec une équipe de flics haute en couleurs : une rousse qui héberge un clandestin tchétchène dont elle est tombé amoureuse quand elle l'a interpelé lors d'une manif, un bodybuildé(1) qui récite le code pénal par cœur et qui imagine que son travail de flic l’autorise à rendre justice lui-même, un jeune stagiaire (lyonnais !) blanc-bec qui n'a jamais vu les films d'Audiard et bien sûr le commissaire Mehrlicht qui est l'âme de toute l'équipe et du bouquin.
Un vieux flic bougon, ronchon qui jure comme une troupe de charretiers et fume comme une brigade de pompiers.

[...] — Machiste ? Mais je suis pas machiste pour un rond, vous rigolez ? Vous avez voulu conduire, il y a pas de problème. Elle le regarda.
— Vous transpirez, là, non ?
— Regardez la route, putain ! On va mourir !

Ah oui ! et le portable du commissaire sonne avec des répliques des films d'Audiard déclamées par les voix de B. Blier ou F. Blanche !

[...] C’est une application qui te passe des répliques de films d’Audiard à la place de la sonnerie. Ça change à chaque fois, putain ! Je me marre comme une baleine !

Voilà pour l'ambiance. Autant dire qu'on aura hâte de retrouver cette belle équipe dans un autre épisode !
Pour l'heure (des fous), tout commence avec la découverte du cadavre d'un SDF sur les voies de la Gare de Lyon.

[...] Mehrlicht se prit à penser qu’il n’aimait pas les cadavres de septembre. Ils annonçaient un hiver rigoureux.

Côté intrigue, là encore la comparaison avec Vargas (et notamment les tout récents Temps glaciaires) s'impose puisqu'il est question d'un personnage historique (Napoléon III) et d'une étrange secte de SDF qui ont entrepris de reformer dans le Bois de Vincennes(2) , la Cour des Miracles chère à Victor Hugo.
Pour la petite et la grande histoire, ces ‘fous’ ont découvert une cargaison de fusils Chassepot, sacré clin d'œil d'autodérision de la part Mr. Lebel à son propre patronyme !
Autant dire que Nicolas Lebel/Chassepot ne manque pas d'humour et c'est bien sa plume vive et acérée qui nous accroche à son bouquin (plus que son intrigue, intéressante, mais quand même un peu tarabiscotée).
Les dialogues font mouche à chaque coup ... de fusil.

[...] Dossantos enfila des gants de latex et se pencha à son tour sur le corps.
— Qu’est-ce que tu fous avec des gants en latex, toi ? lui demanda Mehrlicht, éberlué.
— Je regarde Les Experts sur la Une. Tu devrais.
— Il a raison, reprit Carrel. C’est là que j’ai tout appris. Mehrlicht grogna et aspira une bouffée de sa gitane.
— Je regarde pas la télé. Ça rend con. Et puis, si c’est pour finir habillé en latex…
[...] — Cinq coups de couteau, deux au thorax, trois à l’abdomen. À mon avis, mais je peux me tromper…
Mehrlicht, Dossantos et Ménard se tournèrent vers lui.
— Quoi ? demanda Mehrlicht.
— C’est criminel !
— T’es con ! J’ai cru que t’avais le nom du coupable, moi, rétorqua Mehrlicht, feignant la déception.

Et puis cette histoire très ancrée dans la réalité sociale de notre pays en général et de Paris en particulier(3) nous force, nous qui enjambons pratiquement les SDF sur les trottoirs de la capitale, à ouvrir les yeux sur le sous-monde en train de se créer comme l'imaginaient les romans de SF de notre jeunesse (de SF à SDF ?).
Le deuxième épisode est déjà sorti : Le jour des morts. Il y est question de morts bleutées en série (décidément, les références à Dame Vargas sont bien là). On en reparle évidemment bientôt, on espère pour un coup de cœur.
Une fois n'est pas coutume : saluons les éditions Marabout qui ont actualisé le prix du eBook en-dessous de celui de la sortie en poche de ce bouquin. Il y a au moins un éditeur intelligent en France.

(1) - Nicolas Lebel est amateur de sports de combat
(2) - et oui, nos bois sont désormais très habités, véridique
(3) - Nicolas Lebel est parisien


Pour celles et ceux qui aiment Michel Audiard et Victor Hugo.
L'avis de Jacques et une interview de Nicolas Lebel.
D'autres avis sur Babelio.

mardi 26 mai 2015

La malédiction du lamantin (Moussa Konaté)

Lamentation et déception.

Attention, ceci n'est pas un polar suédois !(1)
Après avoir été emballés il y a quelques années par L'empreinte du renard du malien Moussa Konaté, on avait bien envie de retourner sur les rives du Niger, d'autant qu'il n'est plus question de voyager là-bas pour de vrai, en ces temps troublés.
Las, La malédiction du lamantin fut une vraie déception.
Après la subtile enquête au pays Dogon, nous retrouvons le commissaire Habib qui va enquêter près de Bamako sur des meurtres dans la tribu des Bozos, les pêcheurs du fleuve.
On retrouve l'ambiance gentiment naïve, simple et naturelle qui est un peu la marque de fabrique des contes africains.
D'autant que Konaté entend bien nous faire partager quelques mythes et secrets de la culture Bozo, c'est énoncé dans le titre de la légende qui va servir de trame à l'histoire.
Une ethnie partagée entre islam et animisme ...

[...] Le Mali est un pays bien complexe. Il n’y a pas que les Dogons. Les Bozos sont tout aussi étranges. Tu as remarqué qu’il y avait côte à côte l’imam et le devin, c’est-à-dire l’islam et l’animisme, sans que ça gêne personne ? Au contraire, ça leur paraît tout naturel que l’un s’adresse à Allah et l’autre aux esprits.
[...] D’un côté, ils soutiennent que c’est Allah qui a foudroyé le chef Kouata et son épouse, de l’autre ils présentent leurs excuses à Maa le Lamantin, une divinité des eaux.

Mais cette fois la magie n'opère pas vraiment : l'intrigue est cousue de fil blanc de marabout, l'auteur se montre beaucoup trop didactique, trop explicatif et l'on ne retrouve pas les subtils sous-entendus qui faisaient le sel du voyage en pays dogon.
Konaté nous ressert même la légende des demi-frères bozo et dogon que l'on avait découverte dans l'épisode précédent !
(Il semblerait que le Lamantin fut écrit avant le Renard, mais leurs parutions en France seraient inversées, ce qui explique peut-être la meilleure maîtrise du second qui est notre premier).
On va quand même regarder de près le troisième voyage proposé par Moussa Konaté, déjà parti voir les touaregs de Tombouctou ...

(1) - clin d'œil à l'amusant bandeau promotionnel dont les éditions Points ont affublé L'empreinte du renard ! [clic]


Pour celles et ceux qui aiment le fleuve Niger.
D'autres avis sur Babelio.



vendredi 22 mai 2015

Le problème Spinoza (Irvin Yalom)

Un été avec Spinoza ?

Curieux bouquin que ce Problème Spinoza. Un bouquin pour les curieux.
Années 1660, Amsterdam : le juif Baruch Spinoza est excommunié par ses coreligionaires et interdit de publication par les chrétiens. C'est dire l'audace de la libre pensée de cet hérétique dans une Hollande réputée à l'époque pour sa tolérance. La famille Spinoza y vivait en exil après avoir fuit l'antisémitisme du Portugal, comme tant de compatriotes sépharades.
Années 1920, Munich : dans les arcanes de l'Ordre de Thulé [1], le jeune Alfred Rosenberg croise la route d'un Adolf Hitler encore inconnu et va devenir l'idéologue et le théoricien du parti national socialiste tout juste naissant.
À partir de ces deux repères historiques, il faut se laisser emporter par le talent de conteur de Irvin Yalom qui va faire s'entrecroiser deux belles histoires à trois siècles de distance, jusqu'en 1941.
1941, Amsterdam : à la tête d'un commando SS, Rosenberg confisque la bibliothèque du petit musée consacré au philosophe libre penseur du XVII° siècle.
Pour régler ce fameux "problème Spinoza".
Parmi les piliers fondateurs de la pensée allemande, Goethe a souvent été convoqué à tort ou à raison pour justifier et fonder le pangermanisme qui refleurit sur les décombres de la première guerre. Et Goethe admire Spinoza.
Oui, les nazis ont grand besoin de Goethe mais ils ont un petit problème avec son encombrante admiration du libre penseur du XVII° : Spinoza était juif !

[...] Comment un juif du XVIIe siècle a-t-il pu écrire cela ? Ces mots sont ceux d’un Allemand du XXe siècle ! La page suivante concerne la façon dont « le cérémonial et la pompe dans la religion obstruent le jugement au point qu’ils ne laissent plus de place à l’esprit pour la saine raison, fût-ce pour émettre un doute ». Stupéfiant !
[...] Écrire ces mots en 1670 demande du courage : 1670, c’est à peine deux générations après Giordano Bruno qui a été brûlé sur le bûcher pour hérésie, et une seule après le procès intenté à Galilée par le Vatican.

Pour décortiquer les esprits de Baruch Spinoza et d'Alfred Rosenberg, l'écrivain et psychothérapeute Irvin Yalom met en scène des interlocuteurs fictifs, suffisamment intimes de nos deux penseurs pour que les dialogues prennent tout leur sens. On se doute bien que l'angle d'attaque par lequel l'auteur aborde ces deux penseurs(1) est étroit et biaisé mais on est franchement ravis d'avoir été conviés à cette classe de philo qui n'hésitera pas à faire un tour du côté de l'eudémonisme de Platon ou de l'ataraxie d'Epicure (voyez : on peut même frimer après cette lecture).
Irvin Yalom nous guide pas à pas dans les arcanes de la philosophie, patiemment il explique et réexplique, parfois même il se montre presque trop didactique.
Deux parcours et deux pensées(1) qui a priori ont si peu en commun, deux époques qu'a priori tout oppose, et un bouquin passionnant qui se lit presque comme un polar.
En ces temps où les intégrismes de tout poil s'exacerbent de toute part, d'Iran jusqu'en Israël, où les fatwa et les herem s'invitent jusque chez nous, où l'obscurantisme et le fanatisme regagnent le terrain perdu, cette ode à la libre pensée est une lecture plus que salutaire, obligatoire.
Notons que dans les années 1950, Ben Gourion essaya de faire lever le herem qui maudissait toujours Baruch Spinoza depuis trois siècles : sans succès, les rabbins de Jérusalem aujourd'hui sont toujours aussi intransigeants que ceux d'Amsterdam jadis.

[...] Je ne crois pas que le questionnement soit une maladie. L’obéissance aveugle sans questionnement est la maladie.
[...] L’idée que je défends : les autorités religieuses, quelles qu’elles soient, veulent empêcher que ne s’exerce notre raisonnement.
[...] — Je crois que plus on en saura, et moins il y aura de choses connues de Dieu seul. Autrement dit, plus grande est l’ignorance, et plus l’on attribue de choses à Dieu.
— Comment osez-vous…

Avec Galilée, Copernic, Giordano et quelques autres, Spinoza fut l'une des petites lumières qui s'allumèrent dans les ténèbres de cette époque. L'une des plus lumineuses sans aucun doute.
À l'heure d'aujourd'hui où l'on n'est soudain plus si certains de garder l'électricité toujours allumée, il nous faut conserver un œil sur les lueurs de ces veilleuses.
La plume d'Irvin Yalom est féroce et sans concession : les rabbins du XVII° et les nazis du XX° en prennent pour leurs grades respectifs. Nul ne peut cultiver et entretenir l'ignorance sans s'attirer les foudres du professeur Yalom.
Il y a là de la biographie, partielle certes, mais une double biographie quand même.
Il y a là de la vulgarisation de la pensée de Spinoza.
Il y a là du roman historique, une double Histoire même.
Entre la puissance effarante de la pensée de Spinoza (au XVII° !) et les dessous des premières théories nazies, on tient là un bouquin très brillant.
Si l'été 2013 avec Montaigne vous a plu, alors les prochaines vacances seront peut-être avec Spinoza.

PS : pour une fois, on peut commencer par la fin avec un épilogue intitulé 'Genèse du problème Spinoza' qui éclaire le cheminement du docteur Yalom et donc la trame de ce curieux bouquin pour les curieux.

(1) - bon, y'en a surtout un qui pensait, hein, l'autre ...


Pour celles et ceux qui aiment penser d’un côté ou de l’autre.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 16 mai 2015

Pukhtu (DOA)

Drone de guerre.

Pris de remords d’avoir délaissé le lyonnais DOA pendant de longues années, nous voici avec son dernier gros pavé entre les mains : Pukhtu.
Le plus récent à défaut d’être le meilleur …
Tout au long de ces quelques 700 pages, DOA va décortiquer les mécanismes de la guerre US en Afghanistan.
Les ramifications et imbrications entre guerre(s) - au pluriel - et trafic(s) - au pluriel également.
Entre soldats de métier et milices privées.
Entre agences de renseignements et entreprises de l’ombre.
C’est passionnant. Non, plutôt : effarant.
Le fric, la drogue, les armes inondent les vallées et les montagnes, passent les cols et les frontières.
Du Kosovo à Jalalabad via Dubaï.
De Kaboul à Peshawar via la passe de Khyber, voilà autant de noms familiers qui nous ont été serinés à longueur de JT pendant des années.
Nous sommes en 2008, peu avant l’aboutissement de la traque de Ben Laden.
Les scènes de guerre nous sont longuement et patiemment détaillées. La nouvelle tactique américaine nous est rendue transparente : en l’air, des drones pilotés à distance par l’armée US (façon Good Kill).
Sur le terrain, sur place, des mercenaires et des supplétifs chargés de ‘marquer’ les cibles. L’armée ne se salit plus les mains.
Elle ne veut plus, elle n’en a plus les moyens.

[…] L'élan de privatisation de la chose militaire sans précédent constaté à l'occasion des invasions de l'Afghanistan et de l'Irak.
[…] Une double nécessité, le besoin de pouvoir prendre rapidement ses distances avec les paramilitaires s'ils sont découverts et le manque de moyens gouvernementaux disponibles.

Tout ce petit monde affairé doit bien vivre et les subsides officiels ne suffisent évidemment pas.

[...] L'Afghanistan produit 93 % de l'opium mondial, un commerce qui rapporte chaque année, d'après les estimations les plus conservatrices, 3 milliards de dollars à l'économie souterraine du pays, alimentant la corruption et finançant pour partie l'insurrection talibane.
[…] Pour les hérauts du capitalisme, l'enjeu commercial premier de ces deux guerres n'a jamais été la captation des richesses des pays en question mais la guerre elle-même, source d'immenses profits.

Pour faire sérieux et documenté, DOA use et abuse des sigles des armes et des armées. C’est inutile mais cela ne nuit pas à la lecture. Y’a même un lexique pour les fans de AK.
On pourrait également se perdre facilement dans l’abondance de personnages, dans cette région où les patronymes afghans ou pakis ne donnent guère de repères.
Mais là aussi, le professeur DOA fait preuve de patience et s’est également fendu d’un répertoire.
De toutes façons, on reviendra fréquemment sur chacun de ces bonshommes, on prendra le temps de faire connaissance, de chapitre en chapitre. L’auteur est patient avec son lecteur parachuté en territoire inconnu.
L’écriture est simple et directe, sans fioritures, tout cela est bien entendu viril, vulgaire parfois, pimenté de sexe inutile et de violence gratuite.
Les mecs en mission là-bas oublient peu à peu les repères du monde et du genre humain : fallait pas s’attendre à voire les GI Joe disserter sur Spinoza. N’oublions pas qu’ils sont en mission pour nous, sur ordre officiel ou suggestion officieuse de nos gouvernements. DOA nous le rappelle.
Comme il nous rappelle la genèse et l’Histoire de cette guerre sans fin.

[...] Ces connards d'Anglais ont été les premiers à participer massivement au foutoir actuel. Obsédés par leur Grand Jeu contre les Russes, ils établissent à la fin du XIXe siècle une frontière artificielle entre le Raj, les Indes britanniques, et l'Afghanistan, rabaissé au rang d'État tampon. Appelée ligne Durand, du nom du diplomate qui en négocia le tracé, cette démarcation coupe alors en deux le monde pachtoune, jusque-là naturellement réparti le long de l'Hindou Kouch, la Montagne qui tue les Hindous, et de la chaîne de Soulaïman, son prolongement méridional. Elle s'accompagne de l'annexion de six régions montagneuses déclarées zones tribales, par opposition aux zones pacifiées, c'est-à-dire le reste du Pakistan, l'Inde, le Bangladesh et une partie de la Birmanie. Dans chacune de ces six enclaves, l'Empire dépêche un administrateur dont le pouvoir repose sur un système de règles exclusives, simplistes, et de punitions collectives.
[...] Lorsque le Pakistan obtient son indépendance en 1947, il ne change pas le statut des zones tribales. La nouvelle constitution ne s'y applique pas et le droit de participer aux élections nationales n'est pas accordé aux populations locales.

En dépit de tous ces centres d’intérêt, sans vraiment s’ennuyer, on trouve les 700 pages un peu longuettes, franchement répétitives et la déception est grande lorsqu’à la place du mot FIN, on découvre qu’il ne s’agit que du premier épisode d’une série …
Un gros pavé pour se caler la tête sur le sable cet été.
On pourra même le ressortir chaque année, puis le repasser à nos petits-enfants, c’est tout l’avantage bien compris de ces guerres du Moyen-Orient.

[...] - Comment se passe ta guerre, Gareth ? » Pour Montana, Voodoo a toujours été Gareth.
- Bien. Elle est sans fin. »
- Ne le sont-elles pas toutes ? »


Pour celles et ceux qui aiment le dessous des cartes et les jeux vidéos.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 13 mai 2015

Du sang sur la glace (Jo Nesbo)


Glace parfum surprise pour les plages cet été.

Voilà un moment que l'on commence à décrier les déferlantes continues de polars nordiques auxquels on est devenus accros, même si l'on avait été ravi de succomber aux premières vagues.
Voilà même quelques temps que l'on condamne Jo Nesbø, pris en flagrant délit [1] [2] de remplissage de tête de gondole de relais de gare.
C'est dire avec quels préjugés on a abordé ce Sang sur la glace !
Même si l'on avait lu par avance que cet exercice de style, sans Harry Hole, sortait un peu des sentiers battus et rebattus par Jo Nesbø, la surprise a été grande !
Effectivement, l'auteur abandonne bien son détective fétiche imbibé.
Effectivement, il se livre à une sorte de pastiche des romans noirs à ranger sur l'étagère des polars hard-boiled.
Mais avec quel humour et surtout quel brio !
La plume de Jo Nesbø a toujours été très maîtrisée et particulièrement agréable à lire (jusque dans ses dernières livraisons un peu trop commerciales) et ce bouquin est une preuve supplémentaire que ce gars-là sait vraiment très bien écrire (et pas toujours dans le même registre).
Notre écrivain s'en donne à cœur joie : visiblement il s'est franchement amusé et notre plaisir de lecteur est à la hauteur.
On est toujours en Norvège, mais cette fois dans les années 70, question d'ambiance.
Et nous voici propulsés dans la tête d'un truand, Olav.
[...] La prostitution. Un peu pareil : ça ne me pose pas de problème que des filles gagnent de l'argent comme elles l'entendent et qu'un gars – moi, par exemple – touche un tiers de leurs revenus pour faire en sorte qu'elles puissent se concentrer sur leur artisanat. Un bon mac vaut chaque couronne qui lui est versée, je l'ai toujours pensé. Le problème, c'est que je tombe très vite amoureux, et j'en perds de vue les affaires.
Olav n'était finalement doué ni pour les braquages, ni pour le proxénétisme.
Il sera tueurs à gages.
[...] Ma première mission fut un Bergenois qui avait vendu dans la rue pour Hoffmann, mais qui avait pioché dans le chargement, l'avait nié et s'était mis à travailler pour le Pêcheur à la place. Il fut facile à trouver, les gens de Bergen parlent plus fort que les Norvégiens d'ailleurs, et les r grasseyés bergenois déchiraient les ténèbres nocturnes.
(Rappelez-vous les pointes d'ironie que Nesbø distillait dans ses romans sur la rivalité entre la provinciale Bergen et l'arrogante Oslo !)Mais voici que Hoffmann, le patron d'Olav, lui demande d'expédier (sous entendu ad patres) sa propre femme, oui, Corina la femme du patron.
Même si la demande est bien légitime (Corina est infidèle), Olav est bien embêté par cette nouvelle mission, pas facile à gérer, en dépit d'une grosse prime à la clé.
[...] La nouvelle mission que m'avait confiée Hoffmann me défrisait fortement. Il voulait que j'expédie sa femme.
[...] Tout me plaisait chez Corina Hoffmann. Tout, sauf son nom de famille.
[...] Je me sentais comme un gars qui est assis à une table de poker avec quatre mauvais perdants lourdement armés et naturellement suspicieux. Et on venait de me distribuer une main de quatre as. Parfois, les bonnes nouvelles sont si invraisemblablement bonnes qu'elles sont mauvaises.
Bien évidemment, Olav va tomber raide amoureux de la donzelle infidèle.
Et toujours bien évidemment, rien ne va se dérouler comme prévu.
On ne vous en raconte pas plus, cela n'aurait d'ailleurs pas grand intérêt ici : vous avez déjà vu ou lu cette histoire au moins une dizaine de fois, c'est le principe même de ce  ‘à la manière de ...’.
On peut ranger par exemple, ce bouquin juste à côté d'un autre coup de cœur : Il faut tuer Lewis Winter, de Malcolm MacKay.
Mais en bon écrivain, notre ami Jo a l'excellente idée d'épicer de quelques saveurs inattendues ce qui aurait pu n'être qu'un bel hommage aux anciens ou qu'un habile exercice de style.
Et en premier lieu on goûte la savoureuse personnalité d'Olav, le tueur à gages : dyslexique, nul en calcul, un gars qui évite de réfléchir.
[...] Je réfléchissais. D'ordinaire, j'essaie de m'en abstenir, ce n'est pas là une activité dans laquelle je vois un potentiel d'amélioration par la pratique, et, d'expérience, elle mène rarement à quoi que ce soit de bon.
Mais un gars qui lit Victor Hugo (pas facile quand on est dyslexique), qui s'intéresse à l'histoire de l'art, qui écrit des poèmes (encore moins facile, il faut patiemment remettre toutes les lettres dans le bon ordre) et qui cite les philosophes : Darwin, Hume, ...
[...] Darwin estimait qu'il n'existait que six expressions universelles du visage pour traduire les sentiments humains.
Et puis, cerise glacée sur le gâteau, après une tuerie apocalyptique, on découvre la dernière partie du bouquin : c'est elle qui justifie le coup de cœur, et dans tous les sens du mot.
Car l'auteur est un petit malin qui nous a promené par le bout du nez : histoire de tueurs sans pitié, humour au second degré, pastiche de polar hard-boiled, ... ouais, ouais, on avait bien sûr vu tout cela ...
Mais on avait un peu vite oublié que Jo Nesbø est coutumier des longues fausses pistes et tout cela cachait soigneusement une autre histoire, presqu'un autre bouquin et une très belle histoire ... d'amour. Et oui.
Allez, souhaitons que Jo Nesbø sache encore nous surprendre !
Un petit (150 pages) bouquin pour tous : pour les fans de Jo Nesbø qui ne seront pas déçus (même en l'absence d'Harry Hole), pour les fans de polars qui ne seront pas déçus ou tout simplement pour ceux qui veulent un bouquin facile, agréable, amusant et surprenant (et rafraîchissant) pour les plages cet été, et qui ne seront pas déçus non plus.

Pour celles et ceux qui aiment les tueurs dyslexiques.
D'autres avis (plus partagés ...) sur Babelio.