mardi 31 mars 2026

Vie et mort de Kevin Charon (Frasse Mikardsson)

[...] Sortir les cadavres des placards.


Les amateurs de polars croient tout savoir sur les "morgues" où officient les médecins légistes. Mais ces lecteurs iront de surprise en surprise avec ce bouquin d'un suédois qui ne l'est qu'à moitié, mais qui par contre est bien médecin légiste et qui nous propose une visite guidée "de l'intérieur", en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait parler.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (264 pages, mars 2026) :

Frasse Mikardsson ? Ah non, me dites pas que débarque encore un nouvel auteur de polars nordiques ?!
Non ! Soyez rassurés, l'auteur est franco-français et né à Carcassonne ! 
Enfin, franco-suédois pour être précis puisqu'il a tout de même vécu en Suède et y a même pris la double nationalité ... et ce curieux nom de plume.
Mais le voici de retour chez nous où il a travaillé (sous son vrai nom : Jean-François Michard) à l'IML, le fameux Institut Médico-Légal de Paris, puisqu'il n'est pas seulement écrivain mais également ... médecin légiste !
Ce bouquin : Vie et mort de Kevin Charon, est son quatrième livre et sort pile au moment où une autre experte médico-légale, Kay Scarpetta l’héroïne de Patricia Cornwell, fait parler d'elle avec l'adaptation de ses aventures en série tv.
Un roman que l'on a rangé dans les polars, ce qui est ici plutôt réducteur parce que c'est sans doute le polar le plus original de l'année.

Le pitch et les personnages :

Et ça commence très fort lorsque le ministre en visite à l'IML (l'Institut Médico-Légal) découvre un employé pendu dans une chambre froide. Le gars s'appelle Kevin Charon. 
Le prénom Kevin, on aura l'explication plus tard. 
Le nom, c'est celui de ses parents qui travaillaient tous deux à l'IML, c'est d'ailleurs là qu'ils s'étaient rencontrés. Charon, comme le passeur des enfers évidemment.
Et ce livre, c'est tout simplement le journal laissé par Kevin Charon, où il nous raconte sa vie et celle de l'IML de Paris.
Avec deux moments forts : la canicule d'août 2003 lorsque la morgue parisienne tournait à plein régime, et 2024 juste avant que Charon ne se pende haut et court.
Oui, mais Kevin le pendu est le troisième, après déjà deux morts suspectes sur ce lieu de travail. Alors que se passe-t-il dans les couloirs de l'IML ?

♥ On aime :

 Les amateurs de polars sont bien évidemment familiers des morgues qu'ils fréquentent assidûment (du moins sur papier ou sur écran !). 
C'est généralement là, sur une paillasse, que le médecin légiste découpe le cadavre de la victime avec force descriptions funèbres et grivoises plaisanteries de carabin et où le lecteur essaie de retenir son déjeuner tout comme les flics qui assistent à l'autopsie.
Mais Frasse Mikardson change radicalement notre point de vue : nous ne sommes plus en compagnie de malheureuses victimes d'un meurtrier en série qui roderait dans Paris. 
Nous sommes avec les employés de la morgue et grâce au livre-journal de Kevin Charon, nous allons découvrir, de l'intérieur, la vie et le fonctionnement de cet Institut que l'on croyait si bien connaître.  
 Comme tout carabin, et c'est sans doute une compétence indispensable dans ces métiers, Frasse Mikardsson, ou quelque soit son vrai nom, est doté d'un humour noir redoutable, très second degré. Voir même parfois troisième degré ! 
Il y a des passages que je n'ose même pas reproduire ici, craignant qu'ils soient mal interprétés et par peur de susciter une déferlante de commentaires assassins.
Cet auteur entend rire de tout et de la mort en particulier : le médecin légiste sait de quoi il parle.
 S'il n'y avait que cet humour potache, le livre serait aussi vite oublié que lu. Mais Frasse Mikardsson entend bien profiter de sa couverture policière et humoristique pour délivrer quelques vérités et taper tous azimuts.
Je cite en vrac : les essais nucléaires de « Hirochirac », les faux-électeurs parisiens du 5e arrondissement (on reconnait facilement les époux Tiberi derrière leur pseudo), la franc-maçonnerie dans la police, plusieurs "affaires" autour de l'euthanasie et du droit de mourir, le féminicide de Bertrand Cantat, ...
Mikardsson compte bien « sortir les cadavres des placards ».
 On aura également droit à l'explication du prénom et donc de la naissance du bonhomme. Un moment assez affreux parce que « être noyé par sa mère à la naissance n'est pas la meilleure façon de commencer dans la vie ».
 Et puis on va bientôt se rendre compte que Frasse Mikardsson est un petit malin et qu'il s'est bien joué de nous : nous avons été appâté par son humour, amusé par ses piques, intrigué par les morts suspectes et le suicide de Kevin Charon, bref on se retrouve captivé. 
Alors l'auteur va en profiter pour nous précipiter en pleine canicule, celle de 2023 qui a tant fait jaser.
Avec Charon nous allons vivre cet enfer (le mot n'est pas trop fort, je vous assure) de l'intérieur, au sein même de la grande morgue parisienne, au cœur des services funéraires débordés par l'afflux de décès.
C'est terrible, parfois difficilement soutenable puisqu'on a vite compris que dans ce roman tout n'était pas fictif, mais c'est vraiment passionnant, si, si.
« L'Institut recevait habituellement trois cent corps en moyenne par mois. Là, en trois jours, il en avait admis sept cents ».
Les employés de l'IML avaient le sentiment d'être « comme les liquidateurs, ces ouvriers sacrifiés de Tchernobyl »
Et encore, ça c'était juste avant que « les défunts [se mettent] à percoler ».
Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler le récit mais c'est une lecture aussi instructive qu'édifiante.
Évidemment tout cela ne redore pas le blason de nos chères institutions mais on veut croire que les leçons en ont été tirées en prévision de la prochaine catastrophe. Oui, certainement.
Allez, si vous n'avez pas peur de franchir le Styx, suivez Charon jusqu'aux enfers de l'IML parisien ...

Pour celles et ceux qui aiment la viande froide.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 26 mars 2026

The painted crime (Stefano Martino)

[...] Certaines choses demeuraient immuables.


Un album aux dessins superbes qui nous ramène à l'époque où Los Angeles brillait aux lumières d'Hollywood pour faire oublier la noirceur de la pègre. Au temps des polars peuplés de détectives privés, jolies pépées et belles autos.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, l'album (88 pages, février 2026) :

L'italien Stefano Martino s'évade de son habituel univers de fantasy pour un très bel hommage aux polars hard-boiled des années passées.
The painted crime nous ramène au mythe originel de la Cité des Anges.

Le canevas et les personnages :

Comme il se doit dans tout bon film noir de la fin des années 40, Peter Graham est un "privé". 
Mais c'est un gars abîmé par ce qu'il a vécu de la guerre en Europe où il a perdu la plupart de ses amis. 
Peter essaie d'arrêter l'alcool (comme tous les détectives ?) mais c'est aussi un peintre amateur à ses heures.
« C'était l'un des effets secondaires de mon travail. Être confronté à des trahisons et des crimes ne donne pas envie de croire en l'être humain. »
Pour honorer la mémoire d'un camarade tombé au combat en Europe, il va se fourvoyer dans une situation périlleuse (un sacré merdier en fait !) où l'on découvrira les dessous peu reluisants des studios d'Hollywood. Epstein avant l'heure ?
Heureusement, il lui reste encore un soutien : son ami Jonathan est journaliste au L.A. Times.

♥ On aime énormément :

 Depuis quelques années, la bande dessinée nous aura fait redécouvrir le noir et blanc
Et dans toutes ses variations. Les grands aplats de Manu Larcenet, les gris gothiques des frères Brizzi, les dégradés de Frédéric Bézian, les contrastes de Christophe Chabouté, ... pour ne citer que quelques uns des plus emblématiques mais il y'en a tout plein d'autres et c'est toujours une nouvelle découverte : à chaque fois la magie opère et on se demanderait presque comment ou pourquoi revenir à la couleur. 
Un peu comme lorsqu'on redécouvre certains vieux films avec un délicieux noir & blanc qui nous parait, paradoxalement, plus "naturel" que le technicolor d'aujourd'hui.
 Il sera d'ailleurs beaucoup question de cinéma dans cet album. 
Avec d'abord cette couverture en guise d'affiche d'époque, avec l'intrigue ensuite qui prend place autour des studios d'Hollywood mais surtout pour le dessin et la mise en page où l'auteur affirme clairement sa passion pour le 7ème art : cadrage, champ et contre-champ, plongée et contre-plongée, panoramique, gros plans sur les visages des "acteurs", toute la grammaire du cinéma est là et on a rendez-vous dans une salle obscure : on s'y croit vraiment.
Dans sa postface, Stefano Martino nous révèle que cet amour du cinéma lui a été transmis par son père.
 L'auteur nous dit également avoir réalisé un gros travail de documentation pour reconstituer les rues, les bâtiments, les costumes, les voitures, des années 40-50. 
Il s'est toutefois permis quelques libertés historiques comme ce couple mixte en noir et blanc (ah, ah) chose impensable à l'époque où les blacks n'avaient pas encore leur place, même au retour de la guerre.
 Le dessin précis, soigné, détaillé, donne un style très photographique (et il sera également question de photos dans cette histoire).
Avec Martino, même les gris viennent rehausser le noir et les planches sous la pluie ou la neige (oui, il a neigé à L.A. en janvier 49 !) sont tout simplement superbes.
C'est un bel objet à feuilleter de temps à autre, comme on regarde de vieux albums photos, et l'on se dit même que, pour une fois, c'est le scénario qui est au service du dessin.
Les nombreux cartouches narratifs (c'est Peter, narrateur autodiégétique, qui raconte à la première personne) imitent la typographie d'une vieille machine à écrire, comme dans un tapuscrit de roman d'époque. C'est pas idéal pour la lecture mais c'est parfait pour créer l'ambiance !
Avec des trucs du genre « l'air de la morgue nous accueillit de son étreinte glaciale » humm, on en redemande !


Pour celles et ceux qui aiment le cinéma en noir et blanc.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Glénat (SP)
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 23 mars 2026

La condamnation des vivants (Marco de Franchi)

[...] L’enquête sur l’Homme qui sourit.


Ce premier roman d'un ancien du FBI italien, est un thriller original et de très bonne facture qui revisite avec intelligence les clairs-obscurs de la peinture du Caravage.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (576 pages, juin 2025, 2022 en VO) :

On a bien failli passer à côté de l'arrivée (l'an passé) d'un nouvel auteur de la scène du polar italien !
Voici Marco De Franchi qui nous dit avoir toujours rêvé d'être à la fois flic et écrivain.
Et bien c'est chose faite : il a eu « la chance de travailler au SCO pendant près de six ans », le Servizio Centrale Operativo (SCO), l'équivalent italien du FBI, et La condamnation des vivants est son premier roman. 
Si vous êtes amateurs de thrillers originaux et de peinture italienne, cette fois, ne passez pas à côté !
Oui la peinture italienne, parce Marco de Franchi a « reçu l’amour de l’art en héritage de [son] père, un professeur de lycée à l’ancienne ».
La traduction de l'italien est signée par Françoise Bouillot.

Le pitch et les personnages :

La Toscane est célèbre pour ses paysages paisibles et sereins, mais le lecteur n'aura guère le loisir de les contempler : l'intrigue nous emmène directement sur plusieurs scènes de crime - des enlèvements d'enfants. « C’est un sacré bordel. Un ravisseur d’enfants en série et un homicide. Le cauchemar de tout policier. »
Fabio Costa est le commissaire local, un ancien du SCO lui aussi, mais il est en disgrâce, quasiment en exil dans cette province, et traîne apparemment un sombre et inquiétant passé derrière lui, une « vilaine histoire qui avait éloigné le policier de Rome ».
Sur ces affaires, les autorités italiennes mobilisent leurs meilleurs éléments : juges, procureurs, commissaires et enquêteurs locaux, police scientifique, et donc ce fameux SCO, le FBI italien, « le service le plus prestigieux de la police », conduit par la commissaire Valentina Medici « qui est arrivée de Rome avec son assistant, Angelo Zucca ».
« À trente-deux ans, elle avait une carrière assurée, un brillant avenir dans la police et aucune charge de famille »
Le groupe d'enquête est une véritable ruche, agitée d'égos, de jalousies et de vieilles rancœurs. Marco de Franchi, familier des arcanes de la police italienne, se plait à nous immerger au sein de ces rivalités intestines.
D'autant que les choses vont encore se compliquer : « cette affaire était décidément plus complexe qu'un simple cas de pédocriminalité. Elle semblait en dissimuler une autre, plus vaste et plus obscure, et sans doute plus terrifiante ».
Le criminel sera vite surnommé « l'homme qui sourit » à cause d'une malformation du visage, puis bientôt « le collectionneur de visages ».

♥ On aime beaucoup :

 L'intrigue à double fond est plutôt originale et l'enquête réellement captivante. Ce thriller brillant ne laissera guère de répit au lecteur qui pourra approfondir sa culture artistique concernant les tableaux du Caravage (le baroque réaliste du début du XVIIe) : Les musiciens, Judith et Holopherne, Sainte Catherine d'Alexandrie, ...
 Les presque 600 pages défilent sans temps mort et l'auteur utilise habilement son duo de flics, la belle Valentina et le sombre Fabio, chacun avec sa propre personnalité et ses propres talents, ce qui autorise à mener plusieurs investigations en parallèle, en Toscane ou à Rome, ...
Les interrogatoires menés par Fabio Costa auprès de différents témoins sont de savoureuses perles d'intelligence humaine et si, théoriquement c'est bien Valentina l'héroïne qui dirige l'enquête, c'est assurément Fabio qui cache la personnalité la plus captivante.
 Mais tout cela va beaucoup trop vite et page 312, à mi-parcours, tout est déjà bouclé !
Le Caravage était connu comme le maître du clair-obscur alors que se passe-t-il ? Que nous a caché Marco de Franchi ?
Pas mal de choses et « même un flic chevronné n’aurait jamais dû voir ce qu’il s’apprêtait à affronter ».
 Si l'on veut des références, on pourrait situer cet italien quelque part entre un Franck Thilliez (celui de La faille par exemple pour faire un peu écho à la plastination dont il est question ici) et un Bernard Minier (celui de Glacé par exemple, pour les décors de montagne et la galerie des horreurs).

Pour celles et ceux qui aiment la peinture baroque.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 20 mars 2026

Cavillore (Jérémie Claes)

[...] Que se passe-t-il donc à Gourdon ?


Après deux polars aux arrières-plans politiques, Jérémie Claes nous revient avec un livre beaucoup plus personnel, entre roman noir et histoire familiale, aux parfums de Haute-Provence, ses terres d'adoption.

❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (240 pages, février 2026) :

Le belge Jérémie Claes n'est pas inconnu de nos services : on l'avait découvert en 2024 avec L'horloger, un thriller sur fond de complotisme, pas extraordinaire mais de bonne facture et avec des côtés plaisants.
L'individu avait récidivé en 2025 avec Commandant Solane (pas lu ici) toujours sur fond politique.
Et le voici de nouveau pris en flagrant délit avec Cavillore.
Avant de commettre tous ces crimes, le susnommé était un honnête caviste, amateur de cuisine conviviale et du soleil de Provence : c'est là, dans la région de Gourdon, le village de sa grand-mère, qu'il situe habituellement ses intrigues.

Le pitch et les personnages :

Nous sommes en 1993, au pied du plateau de Cavillore qui domine les gorges du Loup. Le village de Gourdon est en émoi après la découverte de charognes déposées chaque jour au petit matin sur la route, non loin de la place.
Certains disent avoir aperçu une grande bête venue déposer les charognes, une énorme chienne, une sorte de Cerbère remonté des abysses du plateau, peut-être de l'aven du Trou-du-Mouton. 
« C'est un chien, mais hors de proportion, un chien de légende. Un machin du Gévaudan. »
Des carcasses d'animaux, chèvres, chiens, ... mais aussi le cadavre d'une jeune femme, une estrangère, une randonneuse : « que se passe-t-il donc à Gourdon ? »
« Les gendarmes n'ont pas rendu leurs conclusions que, déjà, on sait. C'est un meurtre. Le premier en plusieurs décennies. On ne se souvient pas d'ailleurs d'un crime commis dans le coin, et encore moins d'un assassinat. Il arrive que l'un ou l'autre se comporte mal, qu'il fréquente mal, mais jamais au village. »
Les habitants jasent et s'inquiètent. Beaucoup médisent, à propos par exemple de Rémi, l'enfant du village qui a mal tourné, de la « mauvaise engeance  », ou encore contre les Camillieri, cette grande famille de marginaux à demi hippies qui occupent une ferme au-dessus de la petite cité.
Alors « tout le village s'inquiète et certains voient une malédiction dans la découverte successive des cadavres ». Justin, le garde-chasse est chargé de patrouiller dans la garrigue.
Et puis il n'y a pas que des animaux proprement égorgés, il y a « cette fille. Chaque cadavre d'animal découvert rend le décès de cette fille plus mystérieux. Plus inquiétant ».
Alors bientôt « on en a marre de ces histoires de charognes un peu répétitives. Le folklore, ça va deux minutes ».
Plus haut, chez les Camillieri, c'est La Mère, Ariane, qui fait tourner la maison, une véritable cheffe de tribu. Elle accueille même Nico, le parigot revenu au païs.
Cela nous vaut un beau portrait d'une femme forte et bienveillante, et qui entend défendre les siens.
Mais cette année 1993, nous n'aurons que les échos des drames qui se sont déroulés sur le plateau de Cavillore et il nous faudra attendre 2024, un autre moment, une autre époque, pour découvrir toutes les clés de ce qui s'est vraiment joué là-haut. 
Trente ans plus tard, les habitants du village ont beaucoup vieilli, certains ne sont d'ailleurs plus là et ce sont les enfants qui hériteront de ces clés. Des enfants devenus adultes mais qui ont grandi avec tout le poids de ces mystères silencieux.

♥ On aime :

 Jérémie Claes a délaissé son commandant Solane et les arrières-plans très politiques de ses deux premiers polars (qui ne nous avaient pas vraiment conquis) pour nous livrer ici un roman beaucoup plus personnel, et c'est plutôt réussi. 
On sent qu'il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Nico et que ce village de Gourdon lui tient vraiment à cœur. Les amateurs de couleurs et de saveurs locales vont se régaler.
 L'auteur a réussi à équilibrer une intrigue de roman noir (il y a quand même quelques cadavres et pas que des chèvres !) avec une savoureuse galerie de personnages, comme cette belle famille des Camillieri, à qui d'ailleurs il dédicace son roman. 
Si la première partie du récit (1993) est parfois un peu longuette et la prose un peu sèche, la dernière époque (2024) est un véritable régal qui profite de tout ce que l'on a accumulé dans les chapitres précédents.
 Et pour finir, si l'on veut des connexions, des références, on peut penser à la navarraise Dolores Redondo ou mieux, à un natif de Haute-Provence, Pierre Magnan (pas très récent, celui-ci ☺ !). 
Des auteurs qui savent tisser harmonieusement les énigmes d'une intrigue avec les légendes et les superstitions du pays, sans jamais laisser le fantastique prendre le dessus sur le récit.

Pour celles et ceux qui aiment la Haute-Provence.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 19 mars 2026

Mort blanche (Toussaint & Holgado)

[...] Les comptes de ses cibles.


Un récit de guerre inspiré par deux histoires vraies mais qui souffre beaucoup de l'ombre portée par le roman d'Olivier Norek (Les guerriers de l'hiver).

❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, l'album (60 pages, février 2026) :

Au dessin, le basque Iñaki Holgado est un habitué des récits de guerre, comme la série Verdun par exemple.
Au scénario, le belge Kid Toussaint s'est inspiré de deux incroyables histoires.
Celle du japonais Hirō Onoda, ce fameux soldat nippon oublié sur une île des Philippines avec trois autres camarades et qui refusait de croire à la fin de la guerre : il ne fut retrouvé qu'en 1974, près de trente ans après la défaite japonaise.
L'autre récit historique est celui du sniper finlandais Simo Häyhä qu'Olivier Norek vient de rendre célèbre avec son livre Les guerriers de l'hiver, un de nos meilleurs bouquins de l'année 2024.
À partir de ces deux histoires vraies, les auteurs ont bâti un récit de fiction, conservant le surnom donné par les soviétiques au sniper finlandais : la Mort blanche, mais s'écartant librement de la biographique historique en le baptisant Riku.

Le canevas et les personnages :

Le petit Riku Virtnanen de cette BD a une enfance difficile, c'était le mal aimé de sa famille. 
Mais en 1939 dans la petite Finlande, l'immense Armée Rouge arrive et l'hiver aussi. La mobilisation finlandaise est générale, ses frères sont rapidement tués et le courageux Riku reste seul sur le front à tendre des embuscades aux soviétiques. 
Le soldat Riku s'aguerrit et devient un terrible sniper, du genre à mâcher de la neige pour ne pas trahir sa position par la vapeur de son souffle.
Les planches de la BD affichent le score de ses tirs au but : 6, 11, 27, 88, 200, ... 
« Ses frères d'armes tiennent les comptes de ses cibles.
Et on peut dire qu'il fait des dégâts.
Les soviétiques l'ont surnommé "mort blanche".
Ils ont mis sa tête à prix, et ont même formé un escadron pour l'arrêter. »
Étrangement, le décompte des morts avait commencé à ... 2.
Mais on ne reste pas indemne quand on accumule ainsi les cadavres sur ses traces, alors les saisons passent, les années bientôt et Riku est devenu Mort Blanche, un fantôme dans les forêts enneigées de Finlande, un fantôme hanté par ses cadavres et ses souvenirs ...

♥ On aime un peu :

 Après le formidable récit d'Olivier Norek, on ne peut qu'être déçu par cette BD qui ne prétend d'ailleurs pas en être une adaptation. Mais voilà, le bouquin de Norek, Les guerriers de l'hiver, nous a déjà fait découvrir l'histoire du sniper finlandais, nous a déjà enthousiasmés aux côtés de La Mort Blanche, nous a déjà frigorifiés pendant des heures d'attente en embuscade dans la neige et le froid, alors il ne reste plus beaucoup d'intérêt à suivre l'histoire de Riku, même si la fin du dernier soldat japonais vient prendre le relais dans la dernière partie de l'album.
 Un album qui ne fait qu'une soixantaine de pages et qui traite beaucoup trop rapidement et de la guerre contre les russes, et de la fin tragique d'un sniper hanté par ses fantômes.
Alors on se dit que le succès du roman de Norek est peut-être une formidable publicité pour cet album mais que c'est aussi un parrainage tragique qui fait beaucoup d'ombre à cette bande dessinée.
 Le dessin aurait pu sauver la mise mais on regrette que Iñaki Holgado ne soit pas plus lâché dans les paysages blancs de neige, pourtant réputés très graphiques : la mise en case est trop sage et les planches enneigées trop rares.

Pour celles et ceux qui aiment les forêts enneigées.
D’autres avis sur BD Gest, ActuaBD et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Grand Angle (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 17 mars 2026

Notre dernière part de ciel (Nicolas Ferraro)

[...] Il a plu de la cocaïne.


Quand la cocaïne tombe du ciel, ça canarde dans tous les sens et le premier roman noir et violent de l’argentin Nicolás Ferraro se montre digne d’un scénario de Tarantino.

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L'auteur, le livre (272 pages, 2023 et avril 2026 en poche) :

On sait le plaisir de découvrir une nouvelle plume dans notre paysage littéraire.
Plaisir encore plus grand si l'auteur nous écrit de loin : Nicolás Ferraro nous vient d'Argentine où il s'occupe de littérature policière à la bibliothèque nationale de Buenos Aires, excusez du peu. 
Notre dernière part de ciel fut son premier livre publié en français et cette réédition en poche est bienvenue pour ceux qui (comme nous) avaient manqué en 2023 ce fameux jour où « il a plu de la cocaïne ».
La traduction de l'espagnol (argentin) est signé par Alexandra Carrasco-Rahal et Georges Tyras : ils s'y sont mis à deux et ça valait le coup, c'est savoureux !
Alors au fait et cette dernière part de ciel
« Quand tout se décompose, on se met à penser à nos gonzesses, parce que notre dernière part de ciel, c'est celle où elles nous attendent »
Jolie formule, mesdames non ?

Le pitch et les personnages :

Nous voici quelque part entre Argentine, Paraguay et Brésil, au cœur de la fameuse Triple Frontière, région de tous les trafics qui a même donné son nom à un film, un endroit où « y' a pas d'innocents, juste des gonzes plus lents à dégainer ».
Avec par ordre d'apparition à l'écran :
  • deux trafiquants de drogue : Lucero et Keegan, ce sont eux qui vont crasher leur avion rempli de coke et qui vont en semer partout : « il paraît qu'il a plu de la cocaïne, dit Benavídez. Un avion des narcos s'est écrasé, à ce qu'on raconte, et il aurait semé dans la nature quelque chose comme deux tonnes de came »
  • les frères Vargas, Emiliano et Javier, ramasseurs de coton, descendants d'une lignée de travailleurs agricoles :  « il fut un temps où les trois générations travaillaient la terre ensemble »
  • un vieil homme couvert de cicatrices au passé mystérieux : « depuis longtemps son nom était Reiser et pas celui qu’il portait à la naissance »
  • une fille tout de même, « une meuf qui s'appelle Romina » mais que tout le monde surnomme Pikachu
  • et enfin un sale voyou connu sous le nom de Zupay, « exécuteur des basses œuvres du cartel ».
Et j'allais oublier quelques plus gros caïds à la recherche de la cargaison perdue :
  • le salopard qui tient un bordel, « ancien commissaire et militaire du nom de Boldrini »
  • et l'excité qui se fait appeler Altotek et qui « nous prend la tête en prétendant être la réincarnation d’un chef indien légendaire ».
Mais ça va défourailler en tous sens, canarder de partout, un véritable carnage, et je ne sais pas si j'ai vraiment bien fait de vous présenter tous ces personnages : il en restera finalement assez peu après cette « putain de journée de merde », alors ne vous y attachez pas trop car « il y aura du temps pour les morts ».

♥ On aime :

 Dès les premières pages (j'allais écrire : dès les premières images ...), ça commence très fort et très mal puisque « tout est parti en couilles en sept coups de fusil »
Autour du crash d'un avion rempli de coke, Nicolás Ferraro a réuni une sacrée galerie d'affreux attirés par l'odeur de la poudre - et ici dans les deux sens du terme.
Reiser, par exemple, a un passé compliqué :
« [Une] vengeance compliquée.
La première fois, il buta un type qui n'était pas le bon. En réalité, il se trompa quatre fois de cible et ce ne fut qu'à la cinquième qu'il abattit le bon gars.
[...] À vrai dire, il n'était pas non plus persuadé que le cinquième était le vrai coupable. Mais il était préférable d'en rester là. »
Ces affreux embarquent avec eux tout un arsenal et vont donc tirailler en tous sens : on dégaine, on canarde et on réfléchit après - et encore pas toujours. 
La violence décomplexée qui semble émaner des sociétés implacables d'Amérique Latine baigne chaque moment de ce récit.
Nicolás Ferraro est candidat au Pulitzer des scènes d'action. Ça peut même lasser un peu, parfois.
Les meilleurs moments sont peut-être ceux où, en pleine fusillade, l'un des personnages a soudain quelques réminiscences et qu'alors remontent des souvenirs de son passé - mais un passé guère plus riant : juste de quoi vous attendrir un peu, bien que je vous ai avertis qu'il ne faut pas trop s'attacher à ces types.
 Mais on ne va pas se contenter d'un scénario digne de Tarantino. 
Alors Ferraro dégaine lui aussi, et plus vite que son ombre, de jolies formules, d'un humour féroce et macabre, mais surtout il nous accroche avec de jolis moments pleins de poésie, si, si. 
Des moments comme suspendus entre deux coups de feu.
« Le carreau embué de la fenêtre lui signala que le café était en train de bouillir. Il retourna à l'intérieur et éteignit le réchaud.
[...] Il se servit une tasse de café noir. Il aimait déjeuner debout, appuyé au chambranle de la porte à regarder son terrain. »
Bon d'accord, y'aura d'autres moments moins poétiques et plus sanglants, comme lorsque Galetto essaye de « remuer les moignons qu'on lui avait laissés en guise de mains. Un doigt à chacune, le majeur, qui pointait Reiser. Les autres, dans la flaque ».

Pour celles et ceux qui aiment les fusillades.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 10 mars 2026

Place de la Victoire, 1936 (Alexandre Courban)

[...] Et puis il y a la vérité.


Troisième épisode des enquêtes du commissaire Bornec du XIIIe arrondissement, chronique sociale du Paris des années 30, les années du Front Populaire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (228 pages, mars 2026) :

Alexandre Courban poursuit sa chronique sociale, policière et bien documentée du Paris ouvrier des années 30. 
Après Passage de l'Avenir, 1934 qui nous emmenait visiter la raffinerie de sucre de la gare d'eau de Paris dans le XIII°, après Rue de l'Espérance, 1935 qui nous présentait les efforts de guerre des avionneurs, voici : Place de la Victoire, 1936 avec l'avènement du Front Populaire et cette fois, les usines automobiles, toujours dans le XIII° arrondissement parisien.

Le pitch et les personnages :

On a bien sûr tout le plaisir de retrouver les acteurs des épisodes précédents.
  • Le commissaire Bornec du XIII° arrondissement, un homme « froid, distant, presque antipathique ».
  • Le journaliste Gabriel Funel qui travaille pour L'Humanité (un univers que l'auteur connait bien).
  • Et Camille Dubois, ancienne ouvrière de la raffinerie sucrière, devenue photographe.
Ce troisième épisode, cette troisième année, commence au lendemain des élections du printemps 1936 qui ont porté la coalition des partis de gauche au pouvoir : le peuple attend maintenant la nomination par Léon Blum du premier gouvernement du Front Populaire (qui fête ses 90 ans cette année) et les grèves accentuent la pression sur le patronat.
Mais Courban ne délaisse pas ses intrigues policières : un meurtre a été commis et un homme est tombé du toit d'une usine en grève.
La victime c'est Augustin, le concierge dans les usines de La Doyenne, la première usine automobile française, l'usine Panhard-Levassor, avenue d'Ivry, dont quelques bâtiments ont été conservés encore aujourd'hui.
« La mort du gardien de la Doyenne. La chute du concierge avait l’air d’un accident.
[...] L’hypothèse de l’accident est vraisemblable ; celle du meurtre n’est pas exclue pour autant.
[...] Bornec était convaincu d’être confronté à un crime politique. Il avait en tête deux suspects.
[...] Il y a toujours plusieurs versions des faits. Et puis il y a la vérité. »
Et puis il y a « le chien d’Augustin. L’animal avait été spectateur de la chute de son maître et il était le seul témoin qu’on ne pouvait pas interroger. »
Mais le chien d'Augsutin est-il vraiment le seul témoin ?
Pour élucider ces mystères, Alexandre Courban devra nous rappeler l'existence de la colonie pénitentiaire pour enfants de Belle-Île, celle qu'évoquait récemment Sorj Chalandon dont son livre L'enragé (2023 Grasset).

♥ On aime :

 L'intérêt de la série d'Alexandre Courban tient dans la description minutieuse, très documentée, de la vie sociale du petit peuple parisien. Ces années 30 sont celles du Front Populaire, celles des HBM (les Habitations à Bon Marché, l'ancêtre des HLM), mais aussi celles de la montée d'une extrême-droite raciste qui annonce de terribles lendemains ...
 Les intrigues policières de la série ne sont qu'un prétexte, un simple fil rouge qui maintient l'attention du lecteur au long du récit. Mais au contraire des deux précédents bouquins, l'enquête de ce troisième épisode accuse une petite baisse régime. Autour du cadavre du concierge de l'usine automobile, l'intrigue peine un peu à se mettre en place et va s'avérer décevante.
 On a bien aimé le petit clin d’œil littéraire de Courban à ses confrères : « La lecture à haute voix des adresses de garages lui offrait l’occasion de rêver à des destinations lointaines : Garage Pedinielli, rue Massenet à Nice ; Garage Bulteau, boulevard Bugeaud à Alger ; Garage Paulin, avenue des Français à Beyrouth. »
Alexandre Courban se situe effectivement quelque part entre Gwenaël Bulteau pour l'engagement social et Frédéric Paulin pour la rigueur du documentaire historique. Des auteurs qui s'attachent à ressusciter pour nous, des moments parfois mal connus, de notre histoire récente.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire récente.
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Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 2 mars 2026

La musique adoucit les morts (Hugo Paviot)

[...] Mélo connait la musique !


Premier polar d'un auteur mélomane qui préfère les promenades dans Clermont-Ferrand plutôt que les courses poursuites trépidantes. Une enquête sans concession aux standards du genre mais menée au rythme provincial des "territoires" comme on dit désormais.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (264 pages, février 2026) :

Après s'être fait un nom dans le monde du théâtre, après un ou deux romans, Hugo Paviot s'aventure sur le terrain du polar avec La musique adoucit les morts, un titre en trompe-l’œil qu'on croirait tiré de la Série Noire ou de chez Frédéric Dard.

Le pitch et les personnages :

C'est le commissaire Ambroise Lecendre (violoncelliste à ses heures), dit Mélo, qui va nous servir de guide dans la cité auvergnate, celle qui regroupe désormais Clermont et Montferrand. 
Mais si les deux cités sont réunies depuis ... 1630, certains habitants ne s'en sont toujours pas remis !
« Il est fier d'être un Montferrandais de souche. Un mulet blanc, du nom donné aux locaux depuis qu'en 1814, une foule de vignerons portant le traditionnel costume de fête à plastron blanc avaient dételé le carrosse de la duchesse d'Angoulême venue alors en visite royale, et l'avaient tracté à la place des chevaux jusqu'à la mairie de Clermont où l'attendaient le maire et ses adjoints.
Fier de sa grand-mère, plus particulièrement, qui a été rosière avant-guerre. Pauvre, elle avait été couronnée parce que méritante et, il faut bien le dire, parce qu'elle était la plus jolie des pauvres. »
Mélo n'a que peu de temps pour profiter de l'édition 2022 du Festival international du court métrage : le voici déjà appelé sur la scène d'un crime, le quatrième d'une série qui dure maintenant depuis quatre ans.
« La femme est le quatrième cadavre découvert sur le site de l'Ecopôle du Val d'Allier. Sur les trois premiers, les enquêteurs n'ont trouvé aucun ADN véritablement exploitable, mais il faut dire que les corps étaient dans un sale état. Il est certain que les quatre affaires sont liées. La coïncidence, sinon, serait à peine croyable : trois hommes et une femme. Découverts morts sur le même site à quatre ans d'intervalle, avec toujours la même signature christique.  
[...] On tue d'abord le fils d'un affairiste avide d'argent qui vend un terrain à des industriels au lieu de le sanctuariser, puis on élimine un des industriels ayant exploité le sol en causant des dommages à la nature, on trucide ensuite un politique ayant favorisé les transactions, et enfin... on arrive à la galeriste parisienne qui n'a rien à voir avec tout ce bordel. Non, il y a un truc qui cloche. »
Le récit débute donc en 2022, l'année de l'invasion de l'Ukraine, de la dissolution de notre Assemblée, ... le monde va mal et ce fond sonore nous est rappelé régulièrement comme un refrain lancinant. 
Autour du crime : la mouvance de Effondrement-Revirement, qui serait un clone littéraire du vrai mouvement Extinction Rebellion.
Mais les activistes écolos sont-ils vraiment derrière cette série de meurtres ?
Autour de Mélo le solitaire, « un animal sauvage, avec juste la grammaire et la syntaxe en plus » : son adjoint Dupuy et sa petite famille, sa jeune collègue Morgane ou encore une bonne amie d'origine japonaise, Tsukiko, dont le prénom (et la personne) évoque les années douces - celles du roman de Kawakami Hiromi joliment adapté en manga par Jiro Taniguchi

♥ On aime :

 Pour cette première incursion dans le polar, Hugo Paviot a délibérément évité le rythme trépidant du thriller ; il préfère s'attarder longuement pour installer son personnage solitaire, sa ville natale, ses passions pour le septième art et la musique, ses pensées vagabondes, son entourage.
De nombreuses digressions sont l'occasion pour Mélo de réfléchir à ces meurtres et à la marche du monde qui l'entoure.
« Il ressort les dossiers, les relit dans leur intégralité, donne des instructions, tord dix-huit trombones, envoie valser quatre avions en papier dans la corbeille, avale deux thermos de citron gingembre, oublie de déjeuner, rumine encore et encore pour en venir à la conclusion que le monde est réellement devenu fou. »
Le récit et l'enquête vont s'étendre sur près de trois ans, ce qui laisse à Paviot et Mélo, tout le loisir de s'indigner de la montée de l'extrême droite, du second mandat de Trump, de l'invasion de l'Ukraine ou encore des turpitudes de l'abbé Pierre, entre autres sujets médiatiques qui ont émaillé la période 2022-2024 !
 Tant et si bien que même si tous ces crimes semblent manifestement rattachés au lieu où l'on a retrouvé les cadavres (le parc Ecopôle), aucune piste solide ne montre le bout de son nez et l'enquête traîne en longueur, au grand désespoir des autorités. 
« - Le ministère nous met une pression pas possible. Mélo connaît la musique, non ?
- C'est une menace ?
- Prends ça comme un soutien. Bon, sinon, à part ça, ça va ? » 
Hugo Paviot ne fait guère de concessions aux standards habituels du roman policier : voici un auteur qui a plutôt envie de nous raconter une histoire, et même des histoires, de nous parler d'art, de musique, de patrimoine, et de plein d'autres choses. Et il ne s'en prive pas, avis aux amateurs !
 Avouons qu'on a eu un petit peur tout au long de ce bouquin, non pas à cause des crimes commis☺, mais parce que Mélo menace plusieurs fois de prendre sa retraite après avoir élucidé cette dernière affaire. 
Allez, pour une fois on va spoiler sans vergogne : soyez rassurés, Mélo va bien rempiler quelques années, de quoi nous assurer une suite, en tout cas on espère !
 J'en profite pour un petit aparté sémantique : le mot "province", sans doute jugé trop péjoratif, est désormais banni des discours institutionnels. On parle désormais de "territoires", éventuellement de "régions", comme si changer de mot suffisait à changer (ou seulement masquer ?) la réalité et ses disparités (cf. un petit article de Radio France à lire ici ou même les préoccupations de l'Académie Française !).
Mais Hugo Paviot et Mélo s'en foutent totalement : à Clermont-Ferrand, ils sont chez eux, tout simplement !

Pour celles et ceux qui aiment l'aligot.
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